Moïse Joessin/08

L’auteur éditeur (p. 52-59).


Et cette voix-là, beaucoup croient l’entendre : c’est celle aussi du tempérament. Une énergie indomptable traversait son être, et s’il fut parvenu à un degré élevé d’instruction et d’influence avancée, quel rôle n’aurait-il pas joué, lui qui ne demandait qu’à travailler et à lutter ? Cet homme, doué de tant de force morale et physique, se serait élevé au grade de commandant bien choisi.

Ce qui prouve à mon sens, que la grandeur d’une nation se résume dans la grandeur et le nombre réunis de ses sujets ; et les sujets sont grands et nombreux par les bons exemples qui leur sont donnés, à chacun dans sa sphère d’action et d’aptitude, dans un développement normal des facultés natives.

Pour tenir toute sa vie une conduite aussi logique, bien que souvent infructueuse dans des efforts inutiles, Moïse Joessin a basé sa force et son endurance, d’abord sur ses vertus naturelles, — je prends vertu dans son acception originale — et ensuite sur des résolutions et des convictions de pensées, preuve en somme que la force physique s’appuie sur les facultés cérébrales et intellectuelles ; car ce Joessin était doué d’une pensée forte et abondante, puisque, sans instruction et sans même d’éducation, au sens restreint du mot, il était parvenu à exprimer clairement des jugements simples et originaux et qui sont de quelque valeur. J’ai vu de mes yeux des écorces de bouleau gravées au charbon de bois par lui, en lettres imitées des caractères imprimés, assez compréhensibles et dont le sens m’a plu.

Je citerai quelques unes de ses phrases reconstituées, naturellement.

Le courage est parfois un fardeau.

Le chemin de la Grand’Pinière est le plus beau de Lanoraie, mais c’est le plus chaud l’été, et le plus froid durant l’hiver, preuve que ce que l’on gagne d’un côté, on le perd de l’autre.

C’est comme ça dans la vie, plus on lutte et plus on doit lutter.

Tout le monde devrait être content du fait que les goûts sont divers et changeants, puisque chacun devrait prendre sa part au moment que les autres sont rassasiés.

Les hommes luttent pour les femmes et celle-ci pour les hommes : pourquoi lutter de toutes parts, si les hommes suffisent à gagner seuls la vie ?

Le jugement vient du doute, puisque sans le doute, il est inutile de juger.

En revenant de la Grand’Pinière, Pierre Joessin avait rencontré mon père qui montait à Saint-Henri, occasionnellement, car nous habitions au village alors. Et lâ conversation s’était engagée.

C’est bien toi, Pierre ?

T’es le garçon de François-Xavier !

C’est bien ça, Qu’est-ce qu’on chante !

Il fait beau.

On ne chante pas, on vieillit. Tu sais que Moïse a “slaqué” ! Je suis bien choqué qu’il soit parti pour l’autre monde.

C’était un si bon teneur de parole ; quand il promettait quelque chose, ça lâchait pas.

Quand il disait : « On va en faire une semaine d’ouvrage ; ou bien : Celui-là, je vais lui donner sa rince, ou bien des tapettes.

C’est comme si c’avait été déjà fait, à tout coup, on pouvait s’y fier.

C’est vrai, c’est vrai.

Mon père savait que Moïse, malgré ses défauts, avait été l’homme franc par excellence.

N’avait il pas, trente ans auparavant, été témoin oculaire du sauvetage du Saint-Zénon, bateau des Mondor !

Oui, toute une nuit dans l’eau à la glace, Moïse Joessin avait promis de tout sauver en attendant du secours. C’était à la Sainte Catherine, le pauvre St-Zénon sur ses ancres, vis-à-vis le Cap au Massacre, par un gros vent, avait eu le front défoncé par la glace, et notre héros bouchait de ses deux mains et avec de grandes lisières de toile la plaie béante.

Cinq longues heures dans cette position terrible, c’était long.

Quand on revint à lui avec du monde dans la grande chaloupe, Moïse avait de l’eau et des glaçons jusqu’aux épaules. Il chantait dans son supplice sa chanson de mort, comme les anciens torturés par les Iroqnois :

Misère et mort, je vous défie !
Vous saurez que je suis Joessin,
Je m’ennuierai moins de la vie,
Si vous m’abrégez mon chemin,
N’ayez crainte, car je suis brave,
Et je me ris de tout vos coups,
J’aime autant la bonne eau qui lave,
Qu’un cimetière avec ses trous !

Puis l’on s’était séparé sur le souvenir de Moïse disparu qui avait, sa vie durant, redoublé la grande force de son corps par la vigueur sans limite de son âme.

Il fallait bien se l’avouer, le défunt n’avait toujours méprisé le monde que pour la lâcheté qu’il y voyait : non seulement, il avait eu en lui-même un océan de mépris contre l’humanité presque tout entière, mais on croyait bien qu’il s’était souvent efforcé de s’en faire mépriser, disant que c’était la preuve d’un certain mérite que d’attirer sur soi la malédiction humaine ; car lorsqu’on l’avait vu passer son chemin, si droit, si aplomb, si carrément, on s’était demandé si cet homme n’avait pas été créé pour porter une bonne partie du fardeau des misères universelles abandonnées par les consciences molles et fades, et qui s’étiolent en accès de vanité.

Heureux Moïse, il avait demandé de le laisser mourir debout, mais ne le pouvant pas, il s’était résigné à terminer sa carrière et son agonie dans un geste brusque, mais de bravoure, contre l’esprit du mal, probablement.

Et l’on s’était donc séparé sur la Grand’Pinière, presqu’en face de l’emplacement où les Joessin étaient nés, emplacement vide de la vieille maison démolie, leur unique château, sans beauté, comme sans espérance ; car les Joessin avaient cette idée rare de ne vouloir rien laisser après eux dans la vie, si ce n’est que d’y passer sans la moindre crainte, ne la considérant même pas comme une politesse, mais bien plutôt comme une simple obligation.

Pierre ne survécut que peu de temps à Moïse dont l’étonnante force de caractère semblait avoir été faite pour aider au moins les deux frères, dans cette même vie, et dans une indépendance absolue.