Rabbin Simon Levy
Féret, Maisonneuve. (p. 258-266).

§ I
CRAINTE DE DIEU

Craindre Dieu, voilà donc notre premier devoir. Dans quel sentiment le Judaïsme veut-il que cette crainte prenne sa source ? Serait-ce dans un sentiment de terreur que nous inspirerait l’idée d’un Dieu tout-puissant qui peut nous arracher la vie pour nous punir de notre infidélité et briser toutes les grandeurs qui flattent notre orgueil ? Mais ce serait là la crainte de l’esclave vis-à-vis du maître, ce serait la crainte du châtiment, cette crainte qui avait fait trembler autrefois les rois et les peuples idolâtres, lorsque le Seigneur eut lancé au fond de l’abîme le superbe Pharaon et sa nation impie ! Serait-ce aussi craindre Dieu que de se laisser gagner d’une mortelle frayeur en pensant à sa sévère et inflexible justice ? Mais cette crainte, c’est celle du méchant qui n’a plus rien à attendre de la bonté divine ; c’est celle du meurtrier que tout effraie, qui s’agite et se trouble au moindre bruit, que le mouvement d’une feuille fait trembler et qui croit voir dans le déchaînement du vent ou dans le retentissement du tonnerre les signes précurseurs de sa prochaine mort, de cette mort qu’il redoute tant, puisqu’elle l’appelle devant le trône du souverain Juge !

Bien différente est la crainte du juste. Ne traînant après elle ni agitation, ni inquiétude, elle répand dans son âme une sérénité calme et rafraîchissante, le soutient dans l’adversité et l’arme d’une forte résignation[1]. Soutenu par elle, il respire plus à l’aise dans le plus profond malheur ; il le supporte mieux, ce malheur, il s’en console plus aisément. Pourquoi ? parce que sa crainte est chez lui le résultat de sa méditation sur la grandeur de Dieu d’un côté, sur la faiblesse de l’homme et sur la fragilité de son existence de l’autre. Et cette crainte est précisément celle dont la Bible et le Talmud s’accordent à faire le principe de toute science et de toute sagesse[2]. Il faut voir comme ils ont largement compris l’intime liaison qui existe entre la science humaine et la crainte de Dieu ! Qui ne sait, en effet, que les rapports entre ces dernières sont tels que la science demeure stérile si elle n’est fécondée par la crainte du Seigneur. Prenez telle science que vous voulez, philosophique, religieuse, mathématique, littéraire même, si la pensée de Dieu ne préside pas à leur acquisition ou à leur diffusion par l’enseignement, elles ne sont toutes que des statues découronnées. Ce qui fait leur prix réel, c’est autant la sainteté qu’elles répandent dans l’âme, que les lumières qu’elles versent dans l’esprit. Clarté et développement de l’intelligence, ennoblissement et sanctification du sentiment ; c’est là leur double objet, et qui dit les uns sans les autres n’entrevoit que sous un demi-jour les bienfaits de la science.

Elles ne poursuivent qu’un seul but, de ramener tout à une loi générale, c’est-à-dire finalement à Dieu.

Que sera-ce encore si nous montrions l’influence de la crainte de Dieu dans l’éducation du peuple ? Et pour effleurer seulement ce point, comment, par exemple, ceux qui sont chargés d’instruire les masses et d’en amener l’amélioration successive, atteindront-ils leur but, si eux-mêmes, malgré leur incontestable talent, s’abandonnent à une vie immorale et licencieuse ? Quelle que soit la position que l’on occupe, dès que l’on a pour mission d’instruire le public, il faut toujours faire en sorte que le public soit édifié en même temps qu’éclairé. Un enseignement quelconque d’où l’idée de Dieu est absente, est vain et de nul effet. Toute science doit ramener à Dieu, par la simple raison que toute science procède de Dieu, et nous n’étonnerons personne en répétant après bien des esprits distingués, qu’une société d’athées ne saurait durer. Ni l’éducation, ni l’instruction ne pourraient s’y distribuer. Les savants n’y seraient pas plus dans le cas de communiquer leur savoir aux ignorants, que les ignorants ne seraient dans le cas de le recevoir des savants. Les uns et les autres étant privés de tout sentiment pour Dieu, toutes les connaissances seraient bien vite employées à satisfaire les tendances purement matérielles et sensuelles de notre nature et l’on sait avec quelle facilité, cette porte une fois ouverte, les vices entrent par milliers. C’est dans ce sens que le Talmud explique le verset bien connu du livre des Proverbes : « La crainte de Dieu est le principe de toute science. » Il dit : « L’homme instruit qui ne craint pas Dieu, ressemble à quelqu’un que l’on a chargé de distribuer des bienfaits sans lui confier la clé du trésor qui les contient. De quelle utilité est-il pour le monde ?… quel même sera son avenir ? Car sachons que lorsque l’homme comparaît devant Dieu on lui demande : « As-tu laissé brûler dans ton cœur une foi ardente ? As-tu perfectionné ton intelligence ? As-tu marché dans les voies de la sagesse ? Et cependant si la crainte de Dieu n’a pas dominé en toi, tu seras frustré absolument de toutes tes espérances[3]. »

Craindre Dieu, d’après cela, ce n’est donc rien autre chose que de laisser se produire dans nos cœurs ce naturel pouvoir qui, destructeur de l’orgueil humain, grandit toujours à mesure que nous acquérons une idée plus parfaite de l’Être suprême. Il ne peut plus s’agir ici de frayeurs, mais bien plutôt d’amour et de respect. Sans doute la certitude que Dieu peut le priver en un clin d’œil des biens dont il enrichit, qu’il peut le laisser retomber de toute la hauteur où il l’a élevé et même le faire rentrer dans le néant, cette certitude inspirera toujours au juste une espèce de terreur involontaire ; mais cette terreur n’a point pour effet, comme la terreur du méchant, de le rendre sombre et inquiet. Elle le remplit, au contraire, de je ne sais quel nouvel esprit de piété, de quel nouveau sentiment d’attachement pour Dieu. Ce n’est jamais le châtiment qu’il craint, mais la réprobation divine. Savoir qu’il a offensé Dieu, est déjà pour lui la plus sévère des punitions. Alors il marche avec prudence, circonspection, sinon plein de quiétude, du moins plein d’espérances. La crainte de pécher le rendra attentif à ses moindres actions. Aussi peu lui importera de mourir ; la mort n’a rien de terrible pour lui ; il espère se réveiller dans une autre vie. Comme Jonas au fond du vaisseau ballotté par la tempête, il s’endort avec confiance. Comme lui il s’écrie : « Je suis Hébreu et je crains Dieu Créateur des eaux et de la terre. Je ne redoute pas la fureur des vagues ; rien ne saura m’atteindre si Dieu me pardonne mes fautes[4]. »

Le Talmud rapporte : « Quand Rabbi Jochanan, fils de Zaccaï, fut malade, ses disciples vinrent le voir. En le quittant ils le supplièrent de leur donner sa bénédiction. Il leur dit : Plût au Ciel que vous eussiez toujours pour Dieu la même crainte que vous avez des hommes, lesquels, cependant, ne sont que chair et os. Notre maître ! répliquèrent les disciples, serait-ce là vraiment la mesure de notre crainte vis-à-vis de Dieu ? Mais ils ne l’avaient pas compris. Je fais des vœux, continua-t-il, pour qu’il en soit réellement ainsi. Vous savez bien que, quand on transgresse la loi, on dit toujours : Pourvu que personne ne m’ait vu[5] ! »

Peut-on mieux faire ressortir la véritable nature de la crainte de Dieu ? Être toujours, comme le dit le célèbre docteur de Jabné, sous l’empire de cette pensée qu’une action ne saurait se dérober aux yeux de l’Éternel, quelle plus forte barrière que celle-là contre les atteintes des mauvaises passions ! Même les velléités de faire le mal se brisent contre une semblable barrière, car le coupable désir non plus n’échappe pas à la connaissance de Dieu, et c’est ainsi que le Judaïsme, en parlant à ses fidèles d’un Dieu tout à la fois bon et omniscient, juste et miséricordieux, est parvenu non à les faire trembler sous le regard de ce Dieu invisible, mais à les porter à se recueillir en toutes circonstances, à s’observer attentivement, afin de ne pas offenser en quoi que ce soit cette majestueuse divinité qui plane constamment sur nos têtes.

Voyons tout de suite si, par leurs enseignements dogmatiques, le Christianisme et le Mahométisme peuvent arriver à agir de la même façon sur les consciences. Certes, la bonté, la mansuétude et l’ubiquité du Créateur sont magnifiquement proclamées par eux. Mais tout cela est gâté, le bon effet s’en trouve arrêté et comme violemment coupé, par ce qu’ils enseignent de l’éternité des peines et des récompenses. Qu’on veuille bien le remarquer. Nous ne prétendons pas que les deux nouvelles religions n’aient point parlé de la crainte de Dieu dans les mêmes termes que l’a fait le Judaïsme. Nulle part on ne les voit élever à cet égard affirmation contre affirmation. n’y avait aucune nouvelle opinion à formuler là-dessus. Mais, tandis que la religion juive ne veut pas d’une crainte synonyme d’épouvante et de terreur, les deux autres religions paraissent sinon la rechercher, du moins y amener. Et quand même la plupart de leurs docteurs se seraient prononcés dans un sens opposé, il n’en est pas moins certain que la prédication seule de la croyance à des peines éternelles, suffisait en tout temps à inspirer plutôt de la terreur qu’une crainte respectueuse pour Dieu. Pour qui lit avec quelque attention dans les évangiles l’apostrophe finale qui clôt presque chaque figure parabolique du royaume des cieux par les paroles suivantes : « Jetez le serviteur inutile dans les ténèbres du dehors ; c’est là qu’il y aura des pleurs et des grincements de dents[6] » ; pour qui se rappelle la sombre description des supplices matériels que le Coran place dans l’enfer[7], pour celui-là il ne saurait être douteux que ni l’Église, ni la Mosquée ne pouvaient prêcher une crainte de Dieu aussi pure, aussi dégagée de tout élément matériel, que l’est celle enseignée par la Synagogue. Ajoutez à cela les superstitions résultant inévitablement de la croyance au diable et à Eblis, tant favorisée par le Christianisme et le Mahométisme, et vous aurez une preuve de plus du peu de logique qu’il y aurait à faire découler une véritable crainte de Dieu des dogmes musulmans et chrétiens. Si pourtant, ce que nous sommes loin de nier, il s’est trouvé dans l’une et dans l’autre des deux nouvelles religions des fidèles unissant en eux une pure crainte de Dieu aux convictions les plus intimes de l’éternité des peines et de l’influence de l’esprit malin, ce n’a pu être que par le fait d’une de ces inconséquences si naturelles au cœur humain qui proteste souvent intérieurement contre les erreurs de l’esprit auxquelles, par égarement, il est attaché comme à des vérités. Dans la doctrine juive, cette protestation même n’est pas à supposer. Ne croyant ni au diable ni à ses malignes influences, ni aux peines matérielles de l’enfer, ni à leur éternité, l’Israélite qui a la crainte de Dieu est sûrement pénétré de ce sentiment du respect, dont la terreur est plutôt de s’attirer la désapprobation de Dieu que sa colère et les châtiments qui en sont la suite. Ce noble sentiment, les Kabbalistes ont un jour réussi à le dénaturer et, aujourd’hui encore, il existe en Israël des traces des tristes ravages exercés par leur condamnable philosophie[8]. Mais nous avons déjà dit combien le judaïsme a, de tout temps, cherché à réagir contre les influences de cette production exotique nommée la Kabbale, et qui n’a rien ou fort peu de chose de l’exquis parfum qui s’exhale des pages éternellement fraîches de la Bible.

Une des plus proches conséquences de la véritable crainte de Dieu et qui sera la seule que nous relèverons ici, c’est le soin de ne jamais prononcer inutilement le nom de Dieu. On sait que le troisième des dix Commandements porte cette défense[9]. A peine le Pentateuque a-t-il affirmé Dieu, à peine l’a-t-il mis en relation avec le monde, qu’il tâche déjà de l’entourer d’une auréole propre à lui gagner la vénération des hommes, leur plus profond respect, un respect qui aille jusqu’à les empêcher de prononcer son nom en vain. Ce Dieu qui nous a tirés de l’Égypte, semble dire Moïse au peuple, ne ressemble à aucune de ces mille divinités que vous avez vu adorées dans le pays d’où vous êtes sortis. Votre Dieu à vous est saint. Gardez-vous de le blasphémer en mêlant son nom aux égarements de votre raison et de vos sentiments. Ne prodiguez pas vainement ce nom. Sachez qu’en parlant de Dieu, vous devez toujours le faire avec une crainte respectueuse, parce que vous parlez de votre Créateur[10], de votre Maître, du Maître à nous tous, du Maître le plus excellent et le plus parfait.

Et qu’est-ce que prononcer en vain le nom de l’Éternel ? C’est, disent les Rabbins, ou réciter une bénédiction superflue[11], ou affirmer, en jurant, une chose qui n’a jamais été mise en doute. « Jurer que deux sont deux, c’est faire un serment coupable, car c’est supposer que la vérité absolue peut être mise en doute ; c’est, par suite, offenser Dieu qui est le principe de toute vérité[12], »

Combien plus coupable est alors le faux serment ! A le bien considérer, il est même un crime que fait le parjure. Il déclare croire que l’œil de Dieu pénètre au fond des cœurs, et il affirme au même instant le contraire de ses propres pensées. Il acclame publiquement la vérité et il en fait aussitôt le manteau de ses mensonges. Il confesse l’existence d’une justice divine, et, au même moment, il trompe son prochain sous la foi d’un faux serment ; c’est-à-dire, qu’il nie Dieu en présence de Dieu même. Il ose le prendre à témoin des ignominies qu’il commet. Quel jeu que celui-là ! A quelle dégradation morale ne faut-il pas déjà être descendu pour oser tenter une semblable énormité ? « La dent des animaux malfaisants est ordinairement la punition du parjure et de la profanation du saint nom de Dieu[13]. » C’est ce qu’affirment les docteurs juifs dans leur langage figuré. Quelle image expressive des graves désordres que le parjure amène à sa suite ! Car si le serment perd son caractère sacré, c’en est fait de la justice ; son action est paralysée ; ses moyens de répression affaiblis, presque anéantis. Le frère s’arme contre le frère ; l’insatiable cupidité n’a plus de frein, l’ambition plus d’obstacle qui l’arrête ; la colère peut exercer ses vengeances et la jalousie tramer ses complots dans les ténèbres ; le règne de l’honnêteté est fini, celui du brigandage commence, et bientôt, selon la parole du prophète, « la terre elle-même s’attriste de la dévastation dont elle se voit être le théâtre, et tous ses habitants prennent le deuil[14]. »

C’est ainsi que la doctrine israélite, non contente d’avoir admirablement caractérisé la crainte de Dieu, a encore tenu à en faire sortir une des conséquences les plus immédiates, afin de montrer qu’elle n’est point une terre stérile. Règles générales et applications particulières, elle a tout successivement déterminé, pour qu’on se convainquit qu’elle a su rendre productif le champ de la morale. Principes et pratiques, elle a légué le tout dans un état florissant aux religions venues après elle.

  1. Voir Psaumes, chap. XIV, v. 10. Proverbes, chap. XIV, v. 26 et 27.
  2. Prov., chap. I, v. 7 et chap. IX, v, 6. Psaumes, chap. XXXV, v. 14 et chap. III, v. 10. Pirke Abath, chap. III, et Maïmonid, Jad Hachsaka, Jesode Torah, chap. Il et commentaires.
  3. Talmud, traité Schabbath. p. 31.
  4. Talmud, traité Schabbath. p. 31. (21 Voir Jonas, chap. 1 et chap. 2.
  5. Talmud, traité Berachoth, p. 28.
  6. Math., chap. XIV, v. 41. Luc, chap. XIV, v. 24 à v. 29.
  7. Voir dans notre chapitre de la Vie future.
  8. Voir le livre de M. Auguste Vidal : Les moeurs juives en Alsace.
  9. Exode, chap. 20, v. 7.
  10. Exode, chap. XX, v. 11.
  11. Talmud, traité Berachot, pages 33 et 35.
  12. Talmud Jérusalem, traité Schebouoth, page 12.
  13. Pirke Aboth, chap. V.
  14. Osée, chap. IV. v. 2 et 3.