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Mme de Staël (Faguet)
Revue des Deux Mondes3e période, tome 83 (p. 357-394).
Ce que je voudrais faire ici, ce n’est point une biographie de Germaine de Staël, ni précisément une étude de son caractère, mais un essai de définition de sa pensée littéraire, politique et philosophique. Les « esprits penseurs, » comme elle aime à dire, l’ont continuellement préoccupée. C’est l’esprit penseur, infatigablement curieux de pensée, et des pensées les plus diverses, que je voudrais étudier en elle, persuadé d’ailleurs que c’est d’elle ce qui a été le moins usé ou entamé par le temps, et ce qui reste. La postérité abrège ; et c’est son droit, puisqu’on écrit pour elle ; et c’est son devoir aussi ; et, quoi qu’il puisse paraître, un devoir pieux, car elle n’abrège que pour ne pas tout perdre. Elle oublie la politique de Chateaubriand. J’ose avoir la crainte ou l’espoir qu’elle oubliera celle d’Hugo. Il me semble que pour Mme de Staël ce sera l’inverse. Delphine et Corinne pâlissent. Les considérations sur l’histoire, la politique et la morale, que Mme de Staël a semées prodigalement dans tous ses ouvrages, attireront toujours l’attention. Il n’y a pas si longtemps qu’Edgar Quinet, au cours d’un long ouvrage sur la Révolution française, avait sans cesse le regard sur elle, la nommant dès la première page, toujours préoccupé de la réfuter, et comme gêné de son souvenir. De quel œil elle a vu son temps, compris l’âme et l’esprit de ses contemporains, regardé en arrière la série des causes prochaines ou reculées, essayé de pénétrer l’avenir, si couvert alors et si caché, voilà ce que je voudrais reconnaître et définir.
I

Elle est célèbre et très peu lue. La foule des demi-lettrés sait très bien que c’est un personnage considérable dans l’histoire de la pensée française, et ne sait point du tout ce qu’elle a pensé. Elle est comme une date. On ne dit guère, sauf dans les discussions purement littéraires : « C’est le temps de Chateaubriand ; » on dit très bien : « Voilà qui est du temps de Mme de Staël. » Une certaine tournure d’esprit, qui n’est ni moderne ni purement du XVIIIe siècle, qui est de transition et de nuance, pour la plupart indistincte, est comme définie vaguement par ce nom plus que par tout autre. À le prendre en gros, ce n’est point si mal jugé. Mme de Staël est bien la pensée d’une époque. Elle n’est point un de ces grands génies qui donnent comme un coup de barre à l’esprit public et coudent la ligne du sillage. Elle vit son temps, d’une vie plus forte, et supérieure. Une génération pense en elle, en elle souffre, s’étonne, s’inquiète et espère. L’histoire des idées de 1780 à 1817 est dans ses œuvres. Elle n’a point ou a peu devancé. Elle n’a pas, comme d’autres plus grands, rêvé d’avance, et mieux, le rêve des générations qui les devaient suivre. Mais elle a été la pleine et lumineuse conscience intellectuelle des hommes de son temps, embrassant et échauffant en elle l’âme de son époque, et ne laissant en dehors que ce qui ne pensait point. Le secret est là, très simple, des succès sans pareils et sans analogues qu’elle a remportés durant sa vie, du déclin aussi et du demi-effacement, de l’assourdissement plutôt de sa gloire, depuis l’heure de sa mort. Ce n’est qu’une raison de plus de ressaisir, s’il se peut, en elle, la complexion d’esprit des quelques milliers d’êtres intelligens qui ont passé sur la terre vers 1800, laissant ses œuvres comme monument de leur existence.

Elle avait quinze ans en 1780, et était à peu près aussi célèbre qu’aujourd’hui. Jamais enfance ne fut moins solitaire, moins instinctive et intérieure, moins propre à former un artiste, et, en effet, elle ne le fut point. Elle vivait déjà de lecture et de parole, c’est-à-dire de pensée. Elle lisait Rousseau, faisait des extraits et des commentaires de Montesquieu, et discutait avec Thomas, Marmontel, Grimm, Raynal. Il n’était point d’heure du jour où elle ne fut en contact avec une idée. Le tempérament était fort, l’esprit robuste, l’humeur gaie : elle résista. Ce ne serait point à essayer sur une autre. Mais déjà elle se pénétrait profondément de tout l’esprit de son époque, sensibilité romanesque, excès de sociabilité, foi naïve et absolue dans les idées. Cette éducation l’a faite idéologue, femme de conversation mondaine, et femme de sentiment exalté ; elle atténuait ou empêchait de naître l’imagination artistique ; elle inclinait cette âme, déjà puissante, à mettre son imagination dans le maniement des idées.

Mais sur quel fond travaillaient ces forces extérieures et accidentelles ? Sur un cœur naturellement passionné et invinciblement romanesque. Le fond de Mme de Staël, c’est l’amour de la vie, l’horreur de la solitude sous toutes ses formes, qu’elle s’appelle la mort ou. l’ennui, la soif indéfinie du bonheur. « Toujours vive et triste, » dit-elle d’elle-même. Non pas précisément. Vive et gaie en sa jeunesse, où elle voit le bonheur devant elle et croit l’atteindre ; vive et triste dans son âge mûr, avec l’éternel élan vers le bonheur et l’éternel désenchantement de ne le point saisir. — « J’étais vulnérable par mon goût pour la société, » dit-elle encore. Par son goût pour la société et par l’impossibilité où elle était de supporter tout ce qui n’est point vie active, intense, absorbante. Ses solitudes sont des déserts et ses mélancolies des désespoirs. Elle ne sait point transformer l’ennui en « sombres plaisirs, » comme d’autres ; elle s’en fait une agonie. Le bonheur est pour elle un but, non un accident dans la vie. Ses mots les plus éloquens lui viennent de son ardeur à le poursuivre ou à le rêver : « Ils réduisent à chercher la gloire ceux qui se seraient contentés de l’affection. » (Littérature.) — « En cherchant la gloire (dit Corinne), j’ai toujours espéré qu’elle me ferait aimer. » — « La gloire elle-même ne saurait être pour une femme qu’un deuil éclatant du bonheur. » (Allemagne.) Et, tout à la fin de son Allemagne, quand elle arrive au chapitre de l’Enthousiasme, de quel ton elle s’écrie : « Il est temps de parler du bonheur ! .. »

De là son horreur pour les doctrines désolantes ou seulement sombres, et pour le pessimisme aussi bien que pour le stoïcisme : « Tout cela tend à la mort. De là ses colères contre le suicide, qui lui inspirent tout un livre dans sa jeunesse, et, plus tard, lui font changer le dénoûment de Delphine. Un rêve romanesque de bonheur assuré et calme, de tendresse intime et profonde, la poursuit toujours. Le ménage des Belmont, dans Delphine ; est une idylle à la Jean-Jacques, caressée par elle avec amour, avec une émotion troublante, qui se communique au lecteur. Jeune, elle lit Richardson avec passion : « L’enlèvement de Clarisse fut un des événemens de ma jeunesse. » Mourante, Walter Scott la console. Elle doit au roman, c’est-à-dire au bonheur en rêve, ses premières et ses dernières joies.

Et voilà que dans sa vie de jeunesse, toute en conversations savantes et spirituelles, en lectures immenses, en discussions, en écritures déjà, en pensées mille fois creusées et maniées de toute sorte, ses sentimens sont devenus des idées. Elle avait, dit Mme de Necker de Saussure, et toutes ses œuvres le montrent assez, de fortes facultés d’analyse mêlées à tout son enthousiasme. C’est par là qu’ont passé les passions de son cœur pour devenir des systèmes, et ses émotions pour devenir une philosophie. Sans aller plus loin, sa forte personnalité, l’énergie toujours en acte de sa complexion vigoureuse et de son cerveau infatigable est devenue doctrine individualiste. L’individualisme, cette idée qu’une personne humaine est chose sacrée, inviolable, non organe et fonction subordonnée d’un grand corps, mais vivant pour elle et but à elle-même, à tel point que l’organisation générale doit tendre précisément à ce qu’elle soit respectée et aisément active, cette idée, commune aujourd’hui sous un nom ou sous un autre, n’est point si ancienne dans le monde. Les uns croient qu’elle n’a que dix-huit cents ans, les autres que trois cents, les autres que quatre-vingt-dix-huit. Ce qui est plus sûr, c’est qu’elle a été trouvée par un homme qui avait le besoin d’agir. Ni les rêveurs n’y tiennent fort, ni les contemplateurs et les artistes, ni les paresseux, ni les sots, sauf ceux qui, tout en étant des sots, sont des agités. C’est un homme énergique qui a inventé les droits de l’homme. Toutes les énergies morales et intellectuelles de Mme de Staël, son besoin de penser, de parler, d’agir, de se répandre, et joignez-y encore, agissant plus confusément, son origine et son éducation de protestante, et aussi sa situation, belle et enviée, mais mal définie et non classée, d’étrangère en pays monarchique ; tout en faisait un partisan passionné des théories qui assurent à l’homme la disposition et l’expansion de lui-même, où qu’il soit, parce qu’il est homme.

Elle est libérale de naissance et de complexion. Et si j’ai tardé à me servir du mot, c’est qu’elle est individualiste avant d’être libérale. On peut être libéral et ne lui point ressembler. On peut l’être par libéralité, par douceur d’âme pour les hommes qu’on ne veut point voir foulés et meurtris. On peut l’être par raison, par considération historique, par cette idée pure, et assez sèche, que la liberté est un fait de civilisation, et dans la division infinie des idées, sentimens et aptitudes, aux temps modernes, un expédient nécessaire. Mme de Staël n’est point libérale de cette façon. Elle l’est de cœur, et du fond de l’âme. Elle ne parle de liberté que sur un ton lyrique et d’un accent passionné. Son libéralisme est un enthousiasme. Et que ceux qui l’ont peu lue ne s’y trompent point, ce n’est pas là cet enthousiasme révolutionnaire, cette religion de la révolution que nous avons connue depuis. Elle est très loin de ce sentiment singulier. Ce n’est point la révolution qu’elle adore ; c’est bien la liberté, l’affranchissement de la personne humaine. Personne peut-être n’a compris et senti la liberté autant qu’elle comme l’isolement salutaire et fécond de l’homme dans le monde élargi et aplani. C’est à ce point que, nous le verrons, l’idée de patrie est chez elle relativement faible. L’individualisme n’a pas eu de représentant et de tenant plus profondément convaincu. « Elle ne savait point, dit-elle, séparer ses sentimens de ses idées, » et l’individualisme était sa nature même.

C’est tout pareillement que son élan, son transport naturel vers le bonheur, est devenu sa théorie de la perfectibilité. Le goût du bonheur, chez un homme vulgaire, ne fait qu’un égoïste ; dans une âme élevée et naturellement expansive, il s’échauffe et s’agrandit jusqu’à être le rêve du bonheur de l’humanité. L’homme a droit au bonheur. L’humanité a droit à la grandeur humaine. Elle ne l’a point, cela est trop clair. Donc elle doit y parvenir. Supposer toutes les puissances humaines, vertus, idées, talens, en un progrès éternel ; voir l’humanité comme un homme qui marche et qui sait son chemin, toujours plus sûr de sa route et plus ferme dans sa marche : il est très vrai que c’est une conception du bonheur général. Qu’on n’objecte point qu’il n’y a rien de plus égoïste et de plus impitoyable que de dire : « Des milliers d’hommes ont souffert pour que le dernier soit heureux. » Qu’on ne dise point que l’idée du progrès se ramène, en son fond, à une monstrueuse hécatombe engraissant le sol pendant des siècles pour faire, peut-être, à la fin, pousser une fleur éclatante. Il est très vrai que le rêve du bonheur universel n’a point d’autre forme précise que l’idée de progrès. Il est très vrai que la certitude du progrès, c’est le bonheur déjà réalisé. Si tous les hommes avaient cette idée, inébranlable et vive en leur âme comme une foi, dès aujourd’hui tous les hommes seraient heureux. Car et leurs douleurs seraient des joies, et leurs sacrifices des jouissances, et leurs morts des triomphes, rapportés à cette fin. Ils auraient le bonheur moral absolu. Or il n’y a pas d’autre bonheur que le bonheur moral. — Les sentimens de Mme de Staël prirent très vite cette direction, et aboutirent très vite à cette idée. Et comme il est bien certain que, sur cette affaire, l’idée ne s’est point séparée du sentiment ! Dans tout son livre de la Littérature, il y a un a priori naïf et charmant sur cette question du progrès. Les Grecs ont dû avoir une littérature moins élevée que les Romains ; les Espagnols ont dû avoir une littérature plus remarquable que celle des Italiens. C’était pour eux une obligation morale ? Eh ! oui ! Car, dès que le progrès n’existe plus en quelque chose, l’humanité doute qu’il existe en rien, et n’a plus la seule forme du bonheur qu’elle puisse avoir. Que les fils vaillent mieux que les pères, ce n’est pas seulement un fait, ce leur est un devoir. « Aristote, qui vivait dans le troisième siècle (littéraire), par conséquent dans un siècle supérieur pour la pensée aux précédens… » — Mais si pourtant tout cela n’était pas vrai ? — Cela est vrai, parce qu’il serait immoral et désolant que cela fût faux : « Dans quel découragement l’esprit ne tomberait-il point s’il cessait d’espérer que chaque jour ajoute à la masse des lumières ? .. » Et elle ajoute ce mot, qui est bien la clé de tout son système : « Non ! rien ne peut détacher la raison des idées fécondes en résultats heureux. » — Mais pourquoi votre raison fait-elle des résultats heureux la marque de la vérité ? Elle.répondrait sans doute : C’est que j’ai besoin de bonheur.

Tel était l’état d’esprit général de Mme de Staël quand elle commençait à écrire. Mais, remarquons-le, ces idées n’étaient pas autre chose que celles du XVIIIe siècle, épurées, agrandies et senties plus fortement. A le prendre par où il n’est pas simplement négatif et destructeur, le fond du XVIIIe siècle est individualisme poussé à outrance, et théorie de la perfectibilité humaine. Il faut toujours croire à quelque chose. Les anciens croyaient à l’état, les chrétiens à Dieu, le XVIIIe siècle a cru à l’homme. D’une part, il a cru l’homme profondément respectable, ayant des droits devant lesquels l’état s’arrête ou qu’il doit protéger. Il a peu à peu effacé l’idée de la communauté pour agrandir l’idée de l’individu. Il a jugé qu’une pensée, un sentiment, même un goût individuel, est chose qui importe en elle-même, sans considération de son rapport à l’intérêt commun. Bossuet ne peut pas souffrir les « opinions particulières ; » elles le blessent comme accidens gênant l’ordre général. On peut dire que le XVIIIe siècle a eu le culte et la religion des opinions particulières. Sa sensibilité même, qui est très réelle, et qui n’est sensiblerie que chez les grimauds de lettres, se ramène encore à l’individualisme comme à son fond. Ce qui touche l’individualiste, c’est la souffrance de son semblable, le poids lourd sous lequel il plie. L’homme qui a les yeux fixés sur un grand ordre général, religion ou état, est moins sensible à ces choses ; et, en effet, au XVIIIe siècle, c’est bien religion et état qui déclinent. Rousseau en cela a été en réaction contre tout son siècle ; mais à travers l’influence de Rousseau, qui, du reste, n’a pas été compris tout de suite, les idées antérieures ont continué de s’infiltrer et se répandre. — D’autre part, et plus encore, le XVIIIe siècle, c’est l’idée de perfectibilité, inséparable, du reste, de la croyance à l’homme. L’homme n’est si respectable que parce qu’il est capable d’un progrès continu, et il n’est capable d’un progrès continu que si l’on respecte en son exercice et en toutes ses démarches la faculté indéfinie qu’il a de grandir. Laissez-le faire ; laissez-le passer. Ayez grande confiance en lui ; croyez sa nature très bonne en son origine, excellente en ses desseins, venant du bien et y tendant. Et ici Rousseau n’était point en opposition contre son siècle. Il avait trouvé dans sa logique très particulière le moyen d’être un misanthrope optimiste, croyant l’homme bon en soi et devenu mauvais par la manière dont il s’était aménagé sur la terre, aimant l’homme et détestant les organisations humaines, jugeant les hommes bons, pervertis, et corrigibles, et, tout en détestant les sociétés, en rêvant une où les hommes non pas arriveraient à la perfection, mais y reviendraient, ce qui est, par un détour, croire à la perfectibilité plus que personne.

C’est toute cette pensée du XVIIIe siècle, chez les sots ou les vicieux simple impatience de tous les jougs jointe à l’incapacité de distinguer les bons des mauvais, chez les habiles désir de remplacer les anciennes autorités par celle des « lumières, » c’est-à-dire par la leur, chez les plus grands et les plus purs rêve plus ou moins confus d’un renouvellement de l’humanité par une plus grande confiance en ses bons instincts, qui vivait dans l’esprit de Mme de Staël sous la forme la plus élevée, la plus délicate et distinguée qu’elle pût prendre, unie aux sentimens les plus nobles qu’elle pût suggérer ou soutenir.

Ses ouvrages de jeunesse sont très instructifs à cet égard, et, quoique assez faibles, méritent bien d’être médités par qui veut la bien comprendre. L’avisé Sainte-Beuve n’y a pas manqué. Son Influence des passions sur le bonheur n’est point d’un moraliste très profond, mais c’est un livre à la fois très original, d’un admirable accent personnel, et un livre où respire ce qu’il y a dans l’âme du XVIIIe siècle de plus pur et de plus tendre. C’est du Vauvenargues, et quelque chose de plus. On y sent ce besoin de relever la nature humaine, cette confiance en ce qu’elle a de bon et de précieux, ce « goût des passions nobles, » qui fait à Vauvenargues une place à part parmi les moralistes, et on y surprend aussi une passion plus attendrie, une ardeur de pitié qui va plus loin qu’à consoler et caresser l’auteur lui-même, mais, bien sincèrement, s’étend et se répand sur l’humanité entière. Point de système très arrêté, mais un sursum corda, un cri de compassion, d’encouragement et d’espérance jeté aux peuples après l’épreuve révolutionnaire. Le XVIIIe siècle en ce qu’il a de meilleur, le XVIIIe siècle de « l’humanité, » de la « sensibilité, » du « progrès » et des « lumières » semble dire aux hommes, avec sa naïveté, qui ne laisse pas d’être touchante, et par une voix plus pure et plus douce que celles qu’il avait jamais fait entendre : « Je suis toujours là ! »

En remontant plus haut, les Lettres sur Jean-Jacques Rousseau qu’il faut lire de très près, définissent déjà fort exactement la pensée de Mme de Staël. Le ton général en est d’un panégyrique enthousiaste ; mais et les éloges motivés et les réserves marquent nettement ce que, dès 1788, Mme de Staël retenait de Rousseau et ce qu’elle en abandonnait. Elle adore l’homme de sentiment, et, si l’on y prend garde, c’est tout le théoricien qu’elle repousse. Car c’est seulement à la théorie du Discours sur les lettres et les arts, à celle du Contrat social et à celle d’Emile qu’elle refuse son approbation. Pour ce qui est du Discours, elle dit : « Il voulait ramener les hommes à une sorte d’état dont l’âge d’or de la fable donne seul l’idée. Ce projet, sans doute, est une chimère ; mais les alchimistes, en cherchant la pierre philosophale, ont découvert des secrets utiles. » A propos du Contrat, elle condamne nettement la sociologie fondée sur des abstractions : « Qu’on place donc au-dessus de l’ouvrage de Rousseau celui de l’homme d’état dont les observations auraient précédé les théories, qui serait arrivé aux idées générales par la connaissance des faits particuliers, et qui se livrerait moins en artiste à tracer le plan d’un édifice régulier qu’en homme habile à réparer celui qu’il trouverait construit… » Enfin, elle se laisse aller à dire malicieusement que peut-être elle n’élèverait point son fils comme Emile, tout en souhaitant que les autres hommes fussent élevés comme lui. C’est être ami de Rousseau, mais, comme on disait jadis, ami jusqu’aux autels, et même un peu en-deçà. Et telle est bien, en effet, la limite de Mme de Staël ; elle n’a point oublié le conseil de sa mère, lui recommandant de très bonne heure « de faire sa cour à cette bonne raison qui sert à tout et ne nuit à rien. » Mme de Staël, en 1800, c’est bien le XVIIIe siècle, mais c’est le XVIIIe siècle des grandes espérances, des grandes fiertés, des grandes bontés, non des bassesses, des audaces et des chimères, le XVIIIe siècle de Montesquieu, de Vauvenargues, de Voltaire un peu, par le côté humain et pitoyable, de Diderot nullement, de Rousseau pour ce qui est tendresse, effusion romanesque, rêve d’une humanité meilleure, des salons aussi (et nonobstant), de la sociabilité extrême et des entretiens spirituels ou sublimes ; le tout traversé par la révolution comme par un orage, attendri et mouillé de pitié, et plié peu à peu, de plus en plus, à « aller quelquefois au fond de tout, c’est-à-dire jusqu’à la peine. »


II

C’est ici qu’il faut s’arrêter un instant et considérer Mme de Staël héritière et dépositaire seulement du XVIIIe siècle, Mme de Staël avant l’empire et avant l’Allemagne. C’est ici qu’est le fond permanent de sa pensée, plus tard modifiée et enrichie. Mme de Staël, à cette époque, qui va de la Littérature (1800) à Delphine (1802) et un peu jusqu’à Corinne (1807), semble comme partagée entre une idée et un sentiment, dont l’une est consolante et fait sa joie, l’autre douloureux et lourd à son âme. Elle mettra l’une dans ses théories, l’autre dans ses romans. L’idée est celle du progrès et du progrès par les lettres. Le sentiment est celui de la misère humaine, et surtout de la misère qui suit les grandes âmes dans leur recherche ou du bonheur ou de la gloire. Tous les maîtres de Mme de Staël retrouveraient là leurs leçons. Car si le XVIIIe siècle presque tout entier a cru au progrès social par l’influence de la littérature, Rousseau, qui n’y croit point, se reconnaîtrait dans ce sentiment amer de l’isolement d’un grand cœur au milieu du désert humain. — De sorte, pourra-t-on dire, que la pensée de Mme de Staël repose sur une idée et un sentiment dont le concours est une contradiction ? — Non pas, peut-être ; car rien ne s’allie mieux qu’un fonds de pessimisme à une foi, religieuse ou autre. L’amertume des sentimens, étant une protestation contre un certain ordre de choses, n’est souvent qu’un appel à un ordre meilleur, et il est difficile qu’il y ait appel sans qu’il y ait confiance. Mme de Staël sent que les âmes nobles sont malheureuses : il suffit qu’elle espère qu’il en sera de moins en moins ainsi. Pour elle non-seulement elle persiste en ses idées de progrès, mais s’y attache encore et les aime, d’autant plus qu’elle les croira réparatrices, plus opiniâtre à croire à ce qui promet un grand avenir, à mesure qu’elle trouvera plus triste le présent. Mais, pour cela, il faut que la théorie du progrès soit une croyance en effet et une foi ; car, si elle n’était qu’une considération, elle courrait risque d’être ruinée vite par le sentiment, si différent, sinon contraire, qui vit auprès d’elle. C’est bien une religion, chez Mme de Staël, comme chez Condorcet, que le progrès continu de l’humanité éternellement éclairée par les écrivains, les poètes, les philosophes, les « esprits penseurs. »

Cela se voit bien au ton et à la méthode de son livre de la Littérature. Ce livre n’est pas autre chose qu’une apologétique. On y sent, comme dans quelques-uns des ouvrages de ce genre, une conclusion qui a précédé la recherche et le double soin d’entasser tout ce qui est favorable à cette conclusion et de négliger le reste. Trois idées dominent tout l’ouvrage : les littératures sont l’expression et aussi les fermens d’activité morale des sociétés, — le progrès existe, venant des littératures, et revenant à elles aussi, du fond de la conscience nationale, en telle sorte qu’il n’y a pas un siècle qui ne soit supérieur au précédent ; — les lettres fondent la liberté et elles en vivent.

Tout cela est, certes, bien contestable, peu prouvé jusqu’à présent par les faits. On n’a pas vu très nettement jusqu’ici que les grandes époques littéraires fussent les grands siècles de liberté politique, et tout au plus peut-on dire que ce n’est pas le contraire qui est le vrai. Le progrès de la littérature à travers les siècles est infiniment difficile à observer avec certitude. Il y a là des progrès partiels, des arrêts et des reculs qui ne laissent point de dérouter les esprits un peu timides. Enfin, il parait plus assuré que les littératures expriment le tour d’esprit des nations, et si elles l’expriment, il n’est pas douteux qu’elles le créent, comme par un contrecoup. Ainsi que, dans l’esprit de chacun de nous, l’expression naît de l’idée, mais à son tour donne à l’idée conscience d’elle-même, fait qu’elle vit et peut produire au lieu de rester incertaine et inféconde, de même si une littérature exprimait réellement l’âme d’un peuple, ce ne serait pas trop de dire qu’elle ne serait point autre chose que cette âme même, et le principe de vie qui animerait tout. En est-il ainsi ? En vérité, on ne sait. Voit-on si nettement la réforme sortir de la renaissance et la révolution française du XVIIIe siècle ? Pour ce dernier cas, on croit être bien sûr du rapport de cause à effet, et c’est bien pour cela que Mme de Staël est si ferme en sa théorie. Mais comme on hésite quand on songe au divorce continuel qui existe entre la haute littérature d’un pays et celle dont le peuple s’inspire ! N’est-il point vrai que, dans tous les ordres de la pensée, dès qu’on parle au peuple, ce n’est pas un secours d’être grand philosophe, grand poète, romancier supérieur, politique instruit, mais une gêne ? On dit, et l’argument est sérieux : la pensée pure s’élabore en effet dans quelques cerveaux d’élite, mais elle descend, un peu plus compacte, sous une forme plus vulgaire, à travers les intelligences intermédiaires, jusqu’au peuple proprement dit, qui en fait sa substance morale. Mais cette pensée, ainsi altérée de proche en proche, n’arrive-t-elle point à son dernier terme tellement différente de soi qu’elle n’en est plus que le contraire ? Je veux que la révolution soit la pensée de Voltaire, et, en vérité, il n’est pas impossible ; mais ce sera l’idée de la tolérance tellement changée en voyage qu’elle sera devenue à son arrivée la passion intolérante la plus absolue. Je veux que la révolution soit la pensée de Rousseau, et notez bien que je ne suis pas si éloigné de le croire ; mais encore qu’il procède du Vicaire savoyard, Robespierre est tellement différent de ce que peut-être il a été en son origine, que Rousseau n’en est plus responsable. Mais s’il y a dans l’effet tant de parties qui n’étaient point dans la cause, la cause est-elle causé encore ? On ne sait. — On ne sait, et c’est bien l’inconvénient de ces théories si générales. On sent qu’elles « ont du vrai, » et la pire manière d’être faux, c’est d’avoir du vrai. Le faux absolu serait moins grave ; car, « marque certaine d’erreur, il le serait de vérité. » Dieu nous donne le faux absolu !

Ce qui trompe Mme de Staël, et en a trompé bien d’autres, c’est que, comme ces autres, elle ne regarde qu’une fraction assez restreinte de l’humanité, ou simplement de la nation. Le mot « société » est pris par elle dans son sens étroit, et puis, sans qu’elle y prenne garde, au cours de son exposition, étendu indéfiniment. Qu’un Voltaire soit l’expression du monde des gens de lettres qu’il inspire et dont il s’inspire, cela est si vrai que c’est un peu trop incontestable ; et pour un homme qui verra dans ce monde un peuple tout entier, qui dira de lui, comme Saint-Simon disait de Versailles : « Toute la France, » que Voltaire soit la France même, cela s’explique. Mais de là à une loi historique, comme il y a loin, et comme je vois peu Sénèque résumant en lui le monde romain du Ier siècle !

Les idées générales de la Littérature étaient donc, sinon maîtresses d’erreur, du moins lumières douteuses. Elles ont mis Mme de Staël sur la voie de quelques vérités, et de quelques jugemens qui étonnent. Surtout elles mèneraient, si on les maintenait toutes de front, et si l’on n’avait pas soin d’oublier à propos celle qui est gênante, à des conclusions opposées sur une même affaire. Par exemple, le siècle de Périclès doit être inférieur au siècle d’Auguste en tant qu’antérieur, et il doit l’emporter singulièrement sur le siècle d’Auguste en tant qu’époque de liberté. Cela fait une difficulté, ou une trop grande facilité, laissant le choix libre. Je décide ici en faveur du siècle libre ; mais ce n’est peut-être pas par libéralisme. — Ces principes impérieux ont un autre inconvénient : ils mettent en défiance. On craint toujours que tel jugement ne soit porté que pour satisfaire le système. On serait plus sûr que Mme de Staël met réellement Montesquieu au-dessus d’Aristote, si l’on savait qu’elle n’a aucune raison de préférer l’un à l’autre, sinon qu’elle le préfère. Ai-je besoin de dire que Mme de Staël est une intelligence trop vive et un esprit trop libre pour ne point sentir elle-même que son système ne rend point compte de tout, et qu’il ne faut pas le prendre en toute rigueur ? Elle ne l’abandonne point, mais elle le réduit peu à peu et en change les termes. Elle finit par laisser entendre que cette loi du progrès ne s’applique bien exactement qu’à la littérature philosophique. Cela la force bien encore à faire des Romains, qui, décidément sont gênans, de plus grands philosophes que les Grecs ; mais enfin, ainsi amendée, la théorie prend un plus grand air de vraisemblance, et s’il est difficile de soutenir longtemps que les écrivains artistes des temps modernes sont supérieurs aux anciens, il l’est moins d’assurer que les « esprits penseurs » sont plus nombreux et plus grands peut-être à mesure qu’on avance dans l’histoire de l’humanité. — Mais, cependant, le moyen âge ? — Voilà précisément comment l’esprit systématique, s’il égare quelquefois, met parfois aussi sur la trace d’une découverte. On devrait se faire un système, avec le ferme propos de profiter de tout ce qu’il nous ferait trouver de sensé, et la résolution arrêtée de l’abandonner dès que ses conclusions paraîtraient suspectes à notre goût intime. Il fallait, d’après les principes, que la pensée humaine n’eût pas sommeillé pendant le moyen âge. Mme de Staël l’affirme d’après les principes, sans essayer de le prouver par les faits. Il n’en est pas moins vrai qu’elle a raison, et que tout ce que nous apprend l’érudition moderne va à confirmer ce qu’elle affirme. Précisément, en ces siècles obscurs, c’est l’art qui a décliné, mais c’est la pensée qui a marché, et plus on ira plus on reconnaîtra sans doute que c’est la philosophie du moyen âge qui est la vraie gloire littéraire de cette époque. Le système de Mme de Staël ne laissait pas quelquefois de rencontrer juste.

Mais que pense-t-elle du grand fait moral qui sépare l’antiquité des temps modernes et fait de l’une et l’autre époque comme des mondes différens ? Il me semble qu’elle ne voit pas encore aussi profondément qu’elle fera plus tard la révolution morale que le christianisme a consommé. Je ne vois point qu’elle dise nulle part, elle si bien faite, avec ses idées individualistes, pour le comprendre, que c’est le christianisme qui a presque créé la dignité personnelle, l’autonomie individuelle, le droit de l’homme, faisant une doctrine de ce qui n’était avant lui qu’un sentiment, et un sentiment aristocratique. La première institution qui ait séparé l’église de l’état, c’est le christianisme, et dès que quelque chose a été séparé de l’état, l’individu a existé. Mme de Staël n’en est pas encore à voir nettement ce point. Mais comme elle sent bien le caractère sérieux du christianisme, sa grande tristesse, qui est le signe, sinon de sa vérité, du moins de sa profondeur, n’y ayant pour l’homme ni sentiment ni idée profonds qui ne soient tristes ! et comme elle voit bien à quoi tient cette tristesse infinie, à savoir à ce que, pour la première fois, le christianisme a mis l’homme tout seul, sans appui et sans prestige consolateur, en face de l’idée de la mort : « La religion chrétienne, la plus philosophique de toutes, est celle qui livre le plus l’homme à lui-même… Assez rapprochée du pur déisme, quand elle est débarrassée des inventions sacerdotales, elle a fait disparaître ce cortège d’imaginations qui environnaient l’homme aux portes du tombeau. La nature, que les anciens avaient peuplée d’êtres protecteurs qui habitaient les forêts et les fleuves et présidaient à la nuit comme au jour, la nature est rentrée dans la solitude, et l’effroi de l’homme s’en est accru. » Si l’on s’écarte des théories pour ne regarder, en ce livre, qu’à l’impression d’ensemble et aux jugemens auxquels l’esprit de système parait étranger, ce qui frappe, c’est le goût de Mme de Staël pour toute la littérature à idées, et son intelligence moindre, il faut le dire, de tout ce qui, dans les lettres, est art pur. Bien fille du XVIIIe siècle en cela encore (et jusqu’à présent), on voit qu’elle fait quelque effort à comprendre la poésie, surtout la poésie antique, c’est-à-dire la poésie artistique par excellence. Sa préférence pour les Romains comparés aux Grecs tient à cela, et non pas seulement à son système. Ses éloges de Sophocle et d’Euripide sont peu émus ; ils ont quelque chose d’officiel ; et, du reste, ne l’empêchent point de préférer hautement la tragédie française à la tragédie grecque, ce qui est bien aventureux. Elle ne s’aperçoit pas qu’Aristophane est un grand artiste. La Grèce, évidemment, lui échappe. Les inventeurs du beau ne lui paraissent guère autre chose que des enfans aimables. Elle est un dernier exemple de l’incapacité du XVIIIe siècle à sentir le grand art. Elle confirme dans l’esprit du lecteur cette idée que l’esprit de la Renaissance, après avoir animé deux siècles, a perdu, pour ainsi dire, sa force, s’éteint et s’épuise de 1715 à 1820, n’inspire plus que des admirations froides ou de plus froides imitations. André Chénier n’est point un précurseur, c’est un retardataire, ou plutôt un isolé. Il est bien temps qu’un esprit nouveau vienne, qui n’a point encore soufflé. En veut-on une preuve ? Le chapitre le plus beau de la Littérature est le chapitre sur Shakspeare. Mme de Staël comprend très bien ce génie du Nord. Cette immense pitié que Shakspeare émeut jusqu’au fond de nos âmes, « cette pitié sans aucun mélange d’admiration pour celui qui souffre » et qui va tout droit à l’homme misérable, parce qu’il est misérable et parce qu’il est homme ; et aussi cette présence perpétuelle de la mort, la sensation de ce voisinage et de cette imminence redoutable, qui est, en effet, dans tout le théâtre de Shakspeare comme une impression physique, comme un froid ; tout cela est très fortement senti par elle, et c’est comme avec terreur qu’elle salue en quelques pages très fortes le roi des épouvantemens.

A réfléchir sur ce livre, cette idée se fait peu à peu qu’en 1800 Mme de Staël n’a plus qu’un goût d’habitude pour l’art classique, qu’elle ne sent point, songe vaguement à un art nouveau qu’elle ne voit point encore, et en attendant préfère les philosophes aux artistes. C’est ainsi qu’elle met le XVIIIe siècle au-dessus du XVIIe siècle ; c’est ainsi qu’elle estime que « la littérature d’imagination ne fera plus de progrès en France, » idées fausses et dont nous reparlerons plus tard, même avec elle, mais qui prouvent que, si elle ne voit pas encore le renouvellement, elle voit bien la fin de ce qui se meurt. C’est ainsi qu’elle observe, très finement, que le bon goût, le goût des salons au XVIIIe siècle, « finissait par user la force, » et que ce bon goût disparait, n’est déjà plus, et que, dans certaine mesure, cela peut être un bien. — Livre très curieux, qui, comme tous ceux de Mme de Staël, marque lumineusement un moment, celui où le XVIIIe siècle, sur son déclin, ne comprend plus l’art antique, ne tient plus au sien, garde et chérit ses idées philosophiques, qu’il sent autrement fécondes, et, pour ce qui est d’un art nouveau, interroge, cherche, doute, attend.

Pour son compte, Mme de Staël eût moins cherché, si elle avait été, de nature, un grand artiste. Elle ne l’était point. De nature elle l’était peu, sans doute, et nous avons vu que son éducation était peu faite pour développer en elle les puissances artistiques. Son invention s’était toujours appliquée aux idées, aux théories, aux systèmes. C’était sa pensée qui avait de l’imagination. Mais, avec cela, son cœur était romanesque ; elle était sensible, c’est-à-dire qu’elle avait le besoin d’aimer et le besoin de souffrir. Elle fit des romans. Elle en avait toujours fait, presque depuis son enfance. C’étaient alors des histoires très insignifiantes, moitié effusions de l’âge naïf, moitié exercices de style d’une jeune personne très intelligente qui a lu la Nouvelle Héloïse. Dans sa maturité, elle écrivit deux œuvres qui comptent : Delphine et Corinne. Ce sont bien les œuvres d’imagination d’une femme très sensible, très fine aussi et bon moraliste, très ingénieuse encore dans le maniement adroit d’une intrigue, mais qui n’a d’imagination que dans les idées. Mme de Staël a le génie inventif et non le génie créateur. Marque infaillible et qui s’applique à bien d’autres qu’à elle : elle ne sait peindre qu’elle-même. Delphine c’est elle, Corinne c’est elle, et retranchez Corinne ou Delphine, il n’y a personne qui soit vivant dans ces romans. On peut s’étonner que les hommes aimés qu’elle a placés dans ces livres soient si conventionnels. Ils le sont absolument. Il est difficile d’être quelconque autant que Léonce, à moins qu’on ne soit Oswald. Ce sont tout à fait des jeunes premiers, chacun avec un défaut, ou plutôt une manie destinée à former obstacle au bonheur et à amener la catastrophe, mais manie qui semble ajoutée après coup et ne fait point logiquement partie de leur caractère ; du reste d’une noblesse convenue, d’une distinction vague et d’une idéalité abstraite. J’ai dit qu’on pouvait s’étonner que ces personnages soient si peu des portraits. La chose est naturelle au contraire. C’est son rêve avec ses souffrances que Mme de Staël met dans ses romans. D’où il suit que de ses souffrances elle fait un personnage très réel et vivant, qui est elle-même, et de son rêve un personnage idéal qui reste de son pays, c’est-à-dire des nuages. Ces romans sont des effusions, des demi-confidences, quelque chose comme des romans lyriques. Si nous nous y intéressons peu, c’est que nous y cherchons autre chose. Mais songez que les contemporains en ont été comme étourdis et fascinés. C’est eux qui avaient raison. Ils y cherchaient ce qui y est : la peinture des douleurs et le rêve de bonheur d’une femme célèbre, et ils en suivaient les vicissitudes avec un intérêt passionné jusqu’à la catastrophe, toujours tragique. Prises ainsi, ces œuvres sont singulièrement attachantes. Une profonde tristesse y règne, qui n’est point jouée, et à mesure qu’on avance, une sorte d’inquiétude, d’anxiété nerveuse et d’agitation tremblante dans la poursuite du bonheur, qui sont d’une grande vérité et infiniment dramatiques. Ce sentiment général que la distinction et la supériorité morale (Delphine), que la distinction et la supériorité intellectuelle (Corinne) ne sont pour tous, et surtout pour la femme, que des conditions d’infortune ; ce sentiment aussi que mieux vaudrait le bonheur obscur et tout simple que tant d’heureux dons qui vous font plus admirée que chérie, cette sorte de colère enfin contre l’iniquité d’un tel sort, ces voyages, ces courses fiévreuses, ces poursuites du bonheur qui fuit, Corinne en Angleterre, Delphine en Allemagne, départs subits, arrêts, retours, images des agitations d’un cœur ardent et inapaisé ; tout cela est bien vivant et individuel, sent la confidence et presque la confession, fait entendre, tout proche, le battement du cœur. C’est du Rousseau plus délicatement senti que par Rousseau lui-même, du Rousseau aussi passionné, aussi inquiet et moins orgueilleux, aussi attendri, sur soi-même, mais plus tendre aussi d’une pitié ouverte et répandue, qui va à tout ce qui souffre.

Ajoutez-y des personnages épisodiques qui sont intéressans à un tout autre égard. Ils ne sont pas vivans, mais ils sont vrais. Il y a bien des personnes dans Mme de Staël : à côté de la femme romanesque et passionnée, il y a un moraliste très pénétrant, sinon très profond, très avisé et d’œil très ouvert, un élève des Lettres persanes autant que de la Nouvelle Héloïse, qui a su bien saisir quelques caractères de la société de son temps et qui les a placés dans ses romans : diplomate dépouillé par son office de toute personnalité, femme d’intrigues tranquille et patiente dont les nonchalances sont les plus grands artifices, dévote d’esprit étroit qui a remplacé toute inspiration du cœur par une sorte de code moral et qui ferait haïr le devoir. Ces personnages sont tracés d’un dessin très net, mais ils ne sont pas- animés et respirans. Ils sont très fortement pensés, ce qui dans un drame ne suffit pas. Ce sont des personnages de La Bruyère. Un être vivant qui est elle-même, un être de convention qui est l’homme aimé, des êtres vrais mais sans vie, ce qui revient à dire qu’ils sont exacts plutôt que vrais, c’est de quoi se composent ces romans, où, tout compte fait, le seul personnage intéressant, mais infiniment celui-là, est l’auteur. La composition en est habile plutôt que forte. Mme de Staël ne sait point tirer des héros eux-mêmes, du choc de leurs passions naturellement en jeu et en acte, les péripéties de ses aventures. Ce qu’elle sait très bien, c’est combiner des incidens vraisemblables, les faire concourir à propos pour nouer, dénouer et renouer les fils délicats d’une trame légère, mais suffisamment solide et résistante. L’écheveau s’embrouille et se débrouille aisément et rapidement sous ces mains adroites et fines, et l’on prend plaisir à suivre sans fatigue cet élégant et un peu menu travail de femme. Toutes ces observations se ramènent à dire que tout ce qui est vie morale, puissante, à excepter celle de l’auteur, manque à ces œuvres, et que toutes les autres qualités de l’excellent romancier s’y trouvent. Tout à l’heure nous croyions voir que Mme de Staël, analysant en critique les littératures grecque, latine et française, n’avait pas complètement senti le grand art, et maintenant nous en venons à soupçonner que c’est peut-être parce que la faculté maîtresse du grand artiste lui manquait.


III

Et voilà que les choses semblent changer. Ce sentiment artistique, que Mme de Staël parait ne pas avoir, elle va le trouver. L’originalité de la pensée littéraire, philosophique, politique, elle va l’acquérir et la montrer. L’élève, indépendant déjà, mais enfin l’élève du XVIIIe siècle français, va sinon disparaître, du moins reculer au second plan ; une Staël nouvelle va paraître.

Ce n’est point que les choses aient changé en effet ; il n’y a point en volte-face, mais renouvellement et enrichissement de cette forte nature par la mise en liberté et en acte de certains germes qui y sommeillaient à demi. Deux grandes causes ont renouvelé l’esprit de Mme de Staël : l’empire et l’Allemagne, les épreuves qu’elle a eues à souffrir de l’un et la découverte qu’elle a faite de l’autre. Elle doit à Napoléon Ier d’avoir su d’une manière plus sûre et plus nette ce qu’elle était. Rien de tel pour nous définir à nous-mêmes que nos répugnances. Comme nous tendons à nous absorber dans ce que nous aimons, nous prenons conscience de nous-mêmes dans ce que nous ne pouvons pas souffrir. Mme de Staël a pris tant de plaisir à être différente de Napoléon, qu’elle a comme confirmé et fortifié sa personnalité dans cette haine. Tout son caractère et toutes ses idées générales ont trouvé un point d’appui dans cette résistance, et dans ce point d’appui le soutien d’un plus grand essor.

Il détestait les idées et les théories, ne voyait dans le monde que des faits et des états de faits, des forces et des calculs de forces : elle était idéologue ; elle le sera davantage. — Il était césarien de naissance et de tour d’esprit, ne voyant dans les hommes que des pièces de la grande machine sociale, qui ne devaient avoir ni droit, ni initiative, ni presque de personnalité, mais une fonction subordonnée à l’ensemble et déterminée par l’ensemble : elle était individualiste et libérale ; elle le sera plus encore, et, de plus en plus, persuadée du caractère auguste et sacré de la personne humaine, convaincue que la nation est plus forte du jeu libre des intelligences isolées que du concert forcé et factice des énergies disciplinées, allant très avant dans ce sens, jusqu’à diminuer l’état, jusqu’à n’avoir point une idée très nette, ou du moins un sentiment très fort de la patrie ; jusqu’à croire, — ce qui peut mener un peu loin, — « qu’on ne se trompe guère en étant toujours du côté du vaincu. » — Il aimait encore moins le sentiment que les idées : elle va faire au sentiment une place plus grande encore qu’auparavant dans ses idées et ses théories ; s’éloigner en cela de ses maîtres, en chercher, en trouver d’autres ; développer en elle des instincts qui n’étaient point sans avoir déjà une grande force, mais auxquels jusqu’alors elle n’avait cédé qu’à demi. — Il n’était ni philosophe ni artiste : elle s’enfoncera, s’absorbera avec bonheur dans la contemplation et l’étude des philosophes les plus audacieux, les plus confians, les moins attachés à la terre ; et aussi se plaira à découvrir, à étudier, à faire pénétrer en elle l’art où il y aura à la fois et le plus de sentiment et le plus de philosophie. — II n’est pas jusqu’à l’Angleterre, qu’elle aimait déjà comme élève de Montesquieu, qu’elle n’aime davantage et d’un goût plus indiscret, comme ennemie de Napoléon. Elle doit beaucoup à ce grand homme : il lui a donné comme une impulsion nouvelle dans l’ardeur à s’éloigner de lui qu’il lui inspire.

Ceci est tout négatif. Mais, poussée encore par ses sentimens à l’égard de l’empereur, Mme de Staël s’éprend de l’Allemagne. L’influence ici fut directe, et elle fut profonde. Elle agit sur Mme de Staël tout entière, sur sa conception de l’art, sur sa conception de l’âme, sur sa conception de la vie. Je dirai peu de chose du livre de l’Allemagne considéré comme étude du caractère et des mœurs du peuple allemand. Un Français du temps où nous sommes est toujours gêné en cette affaire, et n’a toute la liberté de ses sentimens ni à approuver Mme de Staël ni à la réfuter. Un critique qui n’aurait ni l’honneur d’être Allemand ni le désavantage d’être Français n’attacherait peut-être pas une très grande importance à cette partie de l’ouvrage, et dirait peut-être : « Mme de Staël a eu tout le temps de bien lire et de bien entendre les philosophes et les poètes allemands ; mais elle n’a en nullement le loisir d’étudier les mœurs allemandes, et comme elle se connaissait en romans, elle en a fait une idylle, qui est charmante. Il y a à cela plusieurs raisons : la première est qu’elle y a séjourné peu de temps ; la seconde est que, sans y prendre garde, elle a un peu écrit ce livre comme Tacite les Mœurs des Germains, avec une intention obscure de satire ou du moins dans un esprit de critique à l’endroit de là France telle que l’empire l’avait faite. Il ne faut même pas dire absolument : telle que t’avait faite l’empire. Mme de Staël a toute sa vie été partagée entre l’amour de la société française, brillante, polie, spirituelle, et une certaine impatience à L’égard de cette même société française, brillante, spirituelle et railleuse. Il y a une foule de protestations, dans le livre de la Littérature, contre « l’esprit moqueur » des Français, si desséchant, si destructeur de la sensibilité et de l’expansion. La sentimentalité et la bonhomie superficielle des Allemands devaient séduire une personne qui n’a guère en le temps de creuser et d’aller au fond. On peut se tromper à ces choses, certaines gens mettant leur bonté au dehors et d’autres la mettant au dedans. Ce n’est qu’une différence de place et pour ainsi dire d’aménagement ; mais, pour qui juge vite, cela peut tromper sur le fond des choses. L’Allemagne, au sortir des salons de Paris, et à on moment où elle avait peu à se louer de la France, a été pour Mme de Staël la petite ville de La Bruyère, laquelle est infiniment séduisante. On ne peut pas savoir si, à y séjourner plus longtemps, elle n’eût pas désiré d’en sortir. »

Je suis à peu près de l’avis du critique anglais ou américain que je suppose. Et encore je ferai remarquer que Mme de Staël n’a pas été si aveuglée par toutes les raisons que, d’après lui, elle avait de l’être. Elle est bien un peu désobligée quelquefois par cette affectation contraire à celle des Français, qui consiste à jouer le sentiment comme nous en jouons l’absence, qui « s’exalte sans cesse » et qui a fait de la coquetterie avec de l’enthousiasme, comme nous en faisons avec de l’esprit et de la plaisanterie. « Il faut croire que, par tout pays, il est bien malaisé d’être simple.

Mais cette vue générale des Allemands occupe beaucoup moins de place dans l’ouvrage même que dans les préoccupations du Français ou de l’Allemand qui le lisent. Ce qui a captivé surtout Mme de Staël ; ce sont les grands esprits de l’Allemagne, les livres allemands, et la philosophie et l’art, nouveaux pour elle, qu’elle y a. trouvés. Les erreurs de détail sont nombreuses. Mais, de premier coup, les grandes lignes ont été saisies et marquées d’un trait vigoureux. Elle entrait dans l’Allemagne poussée par un vif désir d’échapper au monde de la force brutale, du calcul froid, et aussi de la légèreté moqueuse. Comme toujours, elle envoyait ses passions à la conquête de ses idées. La prise, cette fois, fut heureuse, et elle trouva qui lui répondit.

Une philosophie qui n’avait rien de la psychologie exacte et nette, mais sèche et bornée de la philosophie française du même temps, une philosophie audacieuse et aventureuse, visant à l’universel, prétendant expliquer l’énigme du monde, on tout au moins embrasser le monde tout entier dans le plan de ses systèmes et l’échafaudage de ses constructions ; profondément idéaliste, toujours portée, quelque route du reste qu’elle prenne, à voir les faits et les choses à travers une idée, et à absorber et dissoudre choses et faits dans une pensée pure ; toute soulevée d’imagination et toute échauffée de sentiment, et mettant toujours beaucoup d’imagination dans la raison, et très disposée à en appeler de la raison froide au sentiment exalté ; constamment pénétrée du reste, et sans humilité, de la dignité humaine, de la grandeur de l’esprit humain, de la supériorité d’une pure et grande pensée humaine sur tout ce qui l’opprime, la gêne ou la contredit ; une philosophie de métaphysiciens subtils, de sages romanesques et de rêveurs généreux : voilà ce qu’elle rencontra, ce qui l’attira, l’enchanta et la ravit. — C’était elle-même pensée par plus grands qu’elle. C’était son goût de la grandeur humaine ; c’était son imagination hardie dans le maniement des idées ; c’était son désir d’élever les points de vue et d’élargir les horizons ; c’était son cœur aussi, son besoin de foi forte et de croyances généreuses, et comme une permission à elle donnée par des philosophes de faire passer ses sentimens dans ses idées.

Et c’était, remarquons-le, c’était encore, en une façon, son XVIIIe siècle. Cette audace à tout remettre en question, comme si l’on était à l’origine du monde, ce goût des systèmes généraux et des théories universelles, ce grand travail ad integro, cette table rase et par-dessus l’explication de l’univers ; cette recherche d’un nouveau fondement, morale, sentiment, idée pure, sur lequel on va reconstruire, de toutes pièces, l’humanité, et plus encore ; c’était la témérité séduisante, « subtile, engageante et hardie » de ces recommencemens que les hommes prennent toujours pour des renaissances, et pour des naissances même ; c’était, non point l’esprit, mais la démarche, l’élan, le transport de fierté naïve des philosophes du XVIIIe siècle ; c’était le XVIIIe siècle, mais le XVIIIe siècle allemand, plus sérieux, plus méditatif, plus contemplatif, et plus sentimental, et plus rêveur, et plus moral, celui qui, par tout ce qui était en lui, s’accommodait mieux à la nature de Mme de Staël, celui qu’elle devait avoir, qu’elle avait confusément rêvé à travers l’autre.

Aussi elle s’y jeta de tout son courage. Très librement, ne s’astreignant à aucun système, prenant de chacun ce qui agréait à son esprit et à son cœur, et, au besoin, corrigeant Kant par Jacobi, elle se fît un ensemble d’idées qui a la conception du devoir pour fondement, qui admet le libre arbitre, la spiritualité de l’âme, la vertu comme une force particulière à l’homme, et l’immortalité de l’âme comme une conséquence logique de tout cela. Elle tient à ce dernier point, ne veut pas croire que la croyance aux récompenses futures soit un retour à la morale de l’intérêt, pense que « l’immortalité céleste n’ayant aucun rapport avec les peines et les récompenses que l’on conçoit sur cette terre, » et le compte qu’on fait sur le salaire de là-haut n’étant pas autre chose que le sacrifice d’un bonheur actuel que l’on sent à un bonheur rêvé qu’on espère, c’est-à-dire d’une jouissance à une idée, « les prémices de la félicité religieuse sont le sacrifice de nous » et la forme même de l’absolu désintéressement. Se ramenant toujours à ces quelques idées fondamentales, elle aimait tous les systèmes allemands dans ces idées, se plaisant à ce qui les rapproche et s’embarrassant peu de ce qui les divise, et résumait sa pensée philosophique dans cette belle vue d’ensemble : « Que l’un croie que la divinité se révèle à chaque homme en particulier, comme elle s’est révélée au cœur humain, quand la prière et les œuvres ont préparé le cœur à les comprendre ; qu’un autre affirme que l’immortalité commence déjà sur cette terre pour celui qui sent en lui-même le goût des choses éternelles ; qu’un autre croie que la nature fait entendre la volonté de Dieu à l’homme, et qu’il y a dans l’univers une voix gémissante et captive qui l’invite à délivrer le monde et lui-même en combattant le principe du mal ; ces divers systèmes tiennent à l’imagination de chaque écrivain… Mais la direction générale de ces opinions est toujours la même : affranchir l’âme de l’influence des objets extérieurs, placer l’empire de nous en nous-mêmes, et donner à cet empire pour loi le devoir, pour récompense une autre vie. »

— Mais c’était là, ou bien peu s’en faut, un acheminement ou un retour vers le christianisme ? — C’était à la fois y aller et y revenir. Au fond de l’âme, Mme de Staël avait toujours été chrétienne. Un christianisme très indépendant, et, reconnaissons-le, très hétérodoxe, un christianisme de raison et non de foi, détaché et dégagé des dogmes, et, il me semble bien, à peu près exactement le christianisme du Vicaire Savoyard, avait toujours été sa pensée de derrière la tête. On le trouvait déjà, nous l’avons vu, dans la Littérature, en 1800. C’est là qu’elle se demandait, ce qui n’est point une question frivole, « quel système philosophique » réunirait et contiendrait dans une opinion commune les vainqueurs et les vaincus de 93, comme le christianisme avait fait le monde latin et le monde barbare. Chateaubriand n’avait peut-être pas lu d’assez près ce passage quand il se donnait comme voyant Jésus-Christ partout, et Mme de Staël comme ne le voyant nulle part. De même dans Delphine, la chrétienne protestante s’était révélée tout à coup, et même, à mon gré, avec un peu d’indiscrétion (mort de Mme de Vernon). Dans l’Allemagne, la pensée chrétienne l’attire de plus en plus. Elle y est amenée par le goût invincible qui est en elle « de ne point séparer les sentimens des idées. » Méditant sur l’impératif de Kant, elle voit très bien que la loi-devoir commandant parce qu’elle commande, et à laquelle il faut obéir sans autre raison de lui obéir sinon qu’elle commande sans donner aucune raison, n’est qu’une dernière idée théologique ; que c’est un Dieu placé en nous. Mais du moment qu’il est placé en nous, il est bien difficile de le faire parler comme une pure loi, froide, abstraite et sans accent. S’il doit nous parler ainsi, la vérité est qu’il ne nous parlera point. S’il nous parle et, dans la pratique, nous l’éprouvons assez, ce sera par la voix du sentiment, avec un cri d’indignation, ou de tendresse, ou de fierté. En appeler, en dernier recours, à la voix de la conscience, quelque précaution qu’on prenne et quelque effort qu’on fasse pour séparer la sensibilité de la morale, c’est toujours en appeler au sentiment. Faire quelque chose pour l’impératif, c’est toujours faire quelque chose pour l’amour de Dieu. Or l’amour de Dieu, ce n’est pas tout le christianisme, mais c’en est bien le fond.

C’est précisément celui de Mme de Staël. Elle unit étroitement l’idée du devoir au sentiment dont l’idée du devoir s’accompagne : « Celui qui dit à l’homme : trouvez tout en vous-même, fait toujours naître dans l’âme quelque chose de grand qui tient encore à la sensibilité même dont il exige le sacrifice. » C’est à cette loi du devoir devenue passion du devoir qu’elle se confie, qu’elle croit qu’il faut se confier. Elle arrive ainsi à une doctrine religieuse qui nous la montre bien telle que nous la connaissions déjà, mais comme échauffée à la fois et épurée par les hautes et nobles méditations des philosophes allemands, à « la religion de l’enthousiasme. » Écouter la voix du cœur, croire à une révélation perpétuelle de ce Dieu qui est en nous, reconnaître cette révélation à l’exaltation même de l’âme, à la confiance absolue avec laquelle elle écoute et obéit, et maintenir par cette exaltation même une communication éternelle entre nous et Dieu ! — Mais cette communication constante, c’est l’esprit même du christianisme ? — Sans aucun doute, répond Mme de Staël, et c’est avec raison qu’un philosophe allemand a dit « qu’il n’y a pas d’autre philosophie que la religion chrétienne ; » ce qui veut dire que « les idées les plus hautes et les plus profondes conduisent à découvrir l’accord singulier de cette religion avec la nature de l’homme. »

Voilà qui est formel, et pourtant je ne sais si Mme de Staël est aussi chrétienne qu’elle croit l’être. Quand on y regardera de très près, on en reviendra toujours à reconnaître que le christianisme est obéissance et abandonneront à la voix intérieure, il est vrai ; qu’il admet et appelle le concours du sentiment avec cette voix intérieure, il est vrai encore ; qu’il est aussi amour de Dieu et sacrifice aveugle, sans considération d’intérêt ni contrôle de la raison, à cet amour, d’accord ; — mais qu’il est surtout humilité. Or ce dialogue entre nous et notre âme, si purifiée sait-elle, c’est une condition de la vie chrétienne, ce n’est pas le christianisme ; parce que ce n’est pas l’humilité. C’est chrétien, ce n’est pas l’état chrétien. Là encore l’amour-propre a son droit et l’orgueil sa prise. C’est un acheminement bien plutôt au mysticisme qu’au christianisme d’un Bossuet ou d’un Pascal. Cette absorption de nous en Dieu, qui est l’effort de tout mysticisme, se ramène toujours à une absorption, je ne veux pas tout à fait, dire à un anéantissement, de Dieu en nous-même. Au fond, dans cet état, c’est nous, très pur, que nous adorons. Le christianisme a bien su ce qu’il faisait en plaçant la loi-devoir en Dieu, et Dieu très en dehors et très loin de nous. Il ne faut pas qu’à sentir Dieu en nous-même, nous devenions trop familier avec lui.

Je ne m’égare point en parlant du mysticisme ; car c’est bien au mysticisme que Mme de Staël est arrivée, au moins pour y passer un instant. Son goût pour cet état d’esprit est antérieur à ses dernières années, et ne laisse pas d’être déjà très sensible dans l’Allemagne. Son chapitre sur la mysticité est bien curieux. On y retrouve ce besoin, éternel chez elle, de « mettre l’amour dans la religion, » de faire pénétrer l’idée religieuse, comme toute autre idée, dans un sentiment ; et l’on y voit aussi le grand souci qu’a Mme de Staël de ne pas dissoudre l’activité humaine dans un état d’âme qu’on accuse, non sans apparence, d’engourdie et d’endormir la volonté. Elle assure que le mysticisme ne rend indifférent qu’à ce qui ne vaut pas qu’on le veuille, mais, cette part faite, laisse d’autant plus l’âme active pour la réalisation des œuvres de liberté et de justice. Les deux tendances primitives de Mme de Staël se retrouvent bien là, conciliées comme elles peuvent l’être, besoin de tendresse intime et profonde, dévoûment actif et impétueux aux grands intérêts de l’humanité.

A la vérité elle voudrait tout concilier et tout embrasser, et ces bautes idées spiritualistes et religieuses, elle s’efforce en cent endroits de montrer qu’elles sont les meilleurs auxiliaires et comme le levain de tout ce qui est grand et beau dans l’homme, poésie, art, littérature. Cette fois elle a bien décidément rompu avec le XVIIIe siècle français. Bien des pages de l’Allemagne semblent détachées du Génie du christianisme, et, notez-le, ont un accent à la fois moins belliqueux et plus convaincu. Mme de Staël n’est pas, comme Chateaubriand, un ennemi du XVIIIe siècle, qui, par une sorte de gageure, remet en honneur, un peu indistinctement et indiscrètement, tout ce que le XVIIIe siècle a méprisé, dans un ouvrage où il y a de la passion et du sophisme, de la grandeur et de la taquinerie, livre puissant conçu dans un esprit étroit ; c’est une fille du XVIIIe siècle, nourrie de lui, qui a compris tout ce qu’il avait de générosité et d’impuissance, et qui, de cette même ardeur pour le bien de l’humanité qu’elle a puisée en lui, s’élance aux grands sommets de l’âme, y trouve, dans une lumière un peu confuse encore, la foi, l’amour divin, la conscience, l’effusion en Dieu, croit que ce sont là de grandes forces, et ne veut pas renoncer à cette belle part du patrimoine de l’humanité.

Et c’est dans cet esprit qu’elle repousse, qu’elle contient du moins la philosophie du froid calcul et du raisonnement purement utilitaire, s’écriant : « Perfectionner l’administration, encourager la population par une sage économie politique, tel était l’objet des travaux des philosophes ; .. la dignité de l’espèce humaine importe plus que son bonheur et surtout que son accroissement : multiplier les naissances sans ennoblir les destinées, c’est préparer seulement une fête plus somptueuse à la mort. » — Et encore : « O France ! si l’enthousiasme un jour s’éteignait sur votre sol, si le calcul disposait de tout et que le raisonnement seul inspirât même le mépris des périls,.. une intelligence active, une impétuosité savante, vous rendraient encore les maîtres du monde ; mais vous n’y laisseriez que la trace de torrens de sable, terribles comme les flots, arides comme le désert ! »


IV

En même temps qu’une philosophie nouvelle, l’Allemagne révélait à Mme de Staël un art nouveau. Elle comprenait l’art classique, parce qu’il n’était chose, qu’elle ne comprit ; mais elle ne le sentait pas très vivement. Elle n’était donc point gênée pour sentir un art tout différent et pour s’y attacher d’une pleine ardeur ; et précisément cet art qu’elle rencontrait était le mieux accommodé qu’il fût possible à son tour d’imagination et de sensibilité. Un art qui n’avait, en effet, rien de classique, ni de pseudo-classique, une littérature qui n’était ni de seconde ni de première imitation, qui ne devait, même ses défauts, qu’à elle-même, qui séduisait au moins par son incontestable naïveté, voilà ce qu’elle découvrait du premier regard. Or le grand charme de Mme de Staël, c’est sa candeur, sa spontanéité. Personne ne fut plus qu’elle d’élan et de premier mouvement, de pleine sincérité, si ce n’est Delphine ; mais cela revient à peu près au même. Elle trouvait devant elle des poètes et des romanciers qui ne voulaient connaître et qui en effet ne connaissaient guère ni « règles » ni « modèles, » qui n’imitaient point, ne légiféraient point, et même ne se surveillaient pas beaucoup. Il y eut sympathie, parce qu’il y avait parenté. Elle entrait peu dans l’art antique, et, partant, tout l’art classique français sorti de la Renaissance, en pleine maturité au XVIIe siècle, et se prolongeant par imitation à travers le XVIIIe, la laissait un peu indifférente. Elle rencontrait une littérature qui n’avait pas eu de Renaissance, trait singulier qui la met à part en Europe ; une littérature qui, après la période d’influence française, influence faible, parce qu’elle n’était qu’une sorte de contre-coup, naissait à proprement parler, prétendait bien, de temps en temps, se rattacher au moyen âge, au fond se cherchait, s’essayait, prenait conscience d’elle en elle-même et s’inspirait de soi. A tout prendre, en ce qui est art pur, Mme de Staël, sans le même succès, n’avait pas fait autre chose. Enfin et surtout (car tout ce qui précède n’est que négatif), elle se trouvait en présence d’une littérature qui, sauf exceptions que nous verrons plus tard, était éminemment subjective. Sentiment, imagination, rêve, tout ce que la littérature classique en France, à son déclin surtout, présentait si peu ; tout ce que Rousseau, qu’elle n’oubliait point, lui avait appris, elle le trouvait là à chaque page, à profusion, et la profusion n’était pas pour lui déplaire.

Les mauvais plaisans disent : « Le fond de l’art des Français consiste à avoir la vue très claire et en éprouver une très grande satisfaction. Le fond de l’art allemand consiste à avoir la vue trouble et en éprouver une éternelle mélancolie, mêlée d’une certaine fierté. » Il y a du vrai dans cette boutade. Élevés, vers 1550, par des hommes qui mettaient une admirable perfection de forme dans l’expression de sentimens simples ; appliqués tout d’abord à imiter surtout la forme de ces maîtres antiques ; dans ce moule, toujours respecté, versant ensuite des sentimens plus complexes, mais simples encore, et simplifiés par notre goût de l’analyse ; rêvant, tout comme d’autres, mais de nos rêves n’aimant donner au public que le résultat, la formule réfléchie, l’idée où ils aboutissent, et qui, en tant qu’idée, leur ôte leur caractère, les trahit en les traduisant, et, tout en les exprimant, se moque un peu d’eux ; nous avions créé une littérature d’idées générales très nettes, de sentimens puissans très clairs, de peintures de l’homme très profondes et nullement abstraites, quoi qu’on en ait dit, mais assez peu individuelles pour pouvoir être comprises du premier coup par toute l’Europe. En un mot, nous étions classiques, autrement que les anciens et moins qu’eux, mais classiques encore, c’est-à-dire universels. Nos goûts d’analystes, après notre éducation, en avaient été la première cause. Une autre, et que Mme de Staël a très bien vue, presque trop bien, était que nous ne sommes point des solitaires. Nous n’écrivons point pour nous, mais pour un public. « En France, le public commande aux auteurs. » Nous voyons toujours, en face de nous, le lecteur qui écoute, et nous voulons lui plaire plutôt qu’à nous. Autant dire que nous parlons plutôt que nous n’écrivons. C’est nous imposer la clarté, l’ordre, la suite et la mesure, et au besoin les qualités oratoires ; c’est nous interdire l’épanchement, le rêve, la synthèse aussi, sinon après une série d’analyses, et la contradiction, et la contemplation qui n’aboutit point à une conclusion, toutes choses qui ne sont pas moins que les autres des aspects de la vérité. — C’est nous interdire d’être lyriques et élégiaques ? — Mon Dieu ! à peu près. — Et c’est nous restreindre à être dramatiques et conteurs ? — Mon Dieu ! presque, réserve fuite pour les hommes de génie, qui, tout en se conformant aux nécessités de leur temps, savent toujours se tirer d’affaire. Mais il est bien certain que les caractères généraux de notre littérature sont bien ceux-là. Quand Buffon recommande à l’écrivain, comme une règle, de se défier du premier mouvement, il dit mieux que moi tout ce que je viens de dire, et indique bien une des habitudes essentielles de notre art. Et le seul livre où effusion, rêve, contemplation, contradictions, transport lyrique, fond de l’âme, pour tout dire, se trouve jeté sur le papier, pour notre éternelle admiration, c’est les Pensées de Pascal, ce qui tient à ce qu’il n’a pas été rédigé.

Les Allemands du temps de Mme de Staël et du temps un peu antérieur, ceux de la période d’assaut et de la période romantique, ne devaient ou ne voulaient rien devoir à l’antiquité. Ils étaient même en réaction contre leurs classiques, ceux d’entre eux qui avaient dit du bien de l’antiquité, les Lessing et les Winckelmann. Ils étaient, d’ordinaire, purement subjectifs, point orateurs, point conteurs, peu dramatiques, aimant à suivre, sans grande méthode, dans le charme qu’on éprouve à s’écouter, le déroulement lent, indéfini, plein de détours et de retours, de leur rêve tendre et sentimental. Le fond de leur art était élégie et lyrisme, et lyrisme moderne, qui n’a absolument rien de commun avec le lyrisme antique, qui est épanchement personnel, et dont Shakspeare (ils le savaient bien) était réellement le seul à avoir donné l’exemple. — Et, de plus, ils étaient philosophes. Ils mêlaient toujours une théorie métaphysique à leur rêverie littéraire. Ce n’est point à dire qu’ils ne fussent point spontanés et naturels ; c’était leur manière de l’être. La philosophie est si bien chez elle en Allemagne qu’elle se confond d’elle-même avec les émotions des poètes. C’est une de ces pensées si familières qu’elles en deviennent un sentiment. Les Allemands l’ont dans le cœur autant que dans la tête. La rêverie personnelle aboutit à une méditation sur la destinée humaine, et cette méditation prolonge, soutient et enrichit la confession que le poète fait de son âme. Ces poètes rattachaient leurs contemplations à une théorie ; ils écoutaient comme un maître l’ami de Mme de Staël, Schlegel, et rêvaient en lisant religieusement l’Atheneum. — Solitaires, ils l’étaient, relativement au public, auquel ils songeaient peu, ne subissant point ces lois de l’esprit de société, si puissantes en France ; détournés d’un isolement trop profond, qui aurait été funeste à la santé de leur esprit, ils l’étaient par ce lien commun, la recherche philosophique, la discussion et l’examen passionné des grands problèmes universels. Par tous ces caractères, ils ravirent Mme de Staël. Il y avait là du naturel, de l’effusion, du sentiment, du rêve, de la naïveté, des idées, de l’originalité, point d’imitation, de la déclamation aussi, tout ce qu’elle aimait.

Il y avait surtout du nouveau, ce qui est pour plaire à tout le monde, et surtout aux femmes. Elle vit là tout un renouvellement de la littérature, et, du reste, elle avait raison. Elle avait, nous l’avons vu, confusément senti que l’art classique français avait produit tous ses fruits, que la littérature française ne se soutenait plus que par une ressource un peu étrangère, les ouvrages de philosophie politique, que, du reste, elle languissait ; elle trouvait en Allemagne un art nouveau, imprévu, brillant d’ailleurs : elle applaudissait. Ses idées, même sur la littérature française, en furent changées. D’abord elle aperçoit désormais, mieux qu’elle ne faisait auparavant, le vide étrange et la puérilité où en est arrivée la poésie française de son temps. Elle voit que ces versificateurs du XVIIIe siècle finissant ont comme peur de penser et de sentir, que leur souci de l’exécution spirituelle et leur culte de la difficulté vaincue viennent, à la vérité, de leur impuissance, mais d’une singulière pudeur aussi, de la crainte de laisser voir le fond de leur âme. C’est très distingué, sans doute, et Dieu sait combien l’excès contraire est de mauvais ton ; mais nous savons combien cet excès-là est ennuyeux. Elle corrige beaucoup des jugemens littéraires de son livre de 1800. Avec Voltaire, elle croyait, à cette époque, que le théâtre doit se proposer un dessein moralisateur : « Un écrivain ne mérite de gloire véritable que lorsqu’il fait servir l’émotion à quelques grandes vérités morales. » Déjà, dans Corinne, elle abandonne cette idée, qui tenait à sa conception vague de l’art antique et étroit de l’art moderne : « Alfieri a voulu marcher par la littérature à un but politique,.. ce but était noble ; mais n’importe, rien ne dénature les ouvrages d’imagination comme d’en avoir un. » Enfin, dans l’Allemagne, elle donne la véritable règle en cette affaire, la règle ancienne et moderne, et qui se tire aussi bien de la Poétique d’Aristote que du théâtre de Corneille : « Le but est d’émouvoir l’âme en l’ennoblissant. » — Tout son livre de la Littérature est plein de l’idée de la supériorité du XVIIIe siècle sur le XVIIe. Depuis qu’elle a senti, près d’elle les grandes âmes religieuses, compris leur accent et appris où sont les sources dit vrai lyrisme, elle ramène ses yeux vers nous et s’échappe à dire : « Mais nos meilleurs poètes lyriques, en France, ce sont peut-être nos grands prosateurs, Bossuet, Pascal, Fénelon… » — Elle avait dit sur tous les tons qu’au moins au point de vue de la littérature philosophique, les Français du XVIIIe siècle sont bien en progrès sur leurs prédécesseurs. Même à cet égard, elle n’est plus si sûre de son fait, et la théorie de la perfectibilité est bien oubliée. Les philosophes du XVIIIe siècle restent grands, ce sont des « combattans ; » mais ceux du XVIIe sont des « solitaires, » et leurs ouvrages sont plus philosophiques ; « car la philosophie consiste surtout dans la connaissance de notre être intellectuel, » et « les philosophes du XVIIe siècle, par cela seul qu’ils étaient religieux, en savaient plus sur le fond du cœur. »

Il ne faudrait point trop presser Mme de Staël et vouloir qu’elle répudie entièrement les opinions de sa jeunesse ; Elle garde bien un fond de tendresse pour le temps dont elle est ; elle nomme encore avec vénération Montesquieu et Rousseau ; mais enfin le conseil que semble donner l’Allemagne presque à chaque page, c’est d’oublier la Littérature. — Mais encore à quelles conclusions pratiques arrivons-nous ? — D’abord ne plus imiter. Elle ne tarit point là-dessus. Dans Corinne, dans l’Allemagne, c’est comme un refrain. — Mais en quoi le nouveau consistera-t-il ? — Mme de Staël est désormais si éloignée de la Littérature que la voilà, après dix années, qui se rencontre avec son ancien antagoniste, avec Chateaubriand. C’est la tradition de la Renaissance qui est une fausse route. Remarquez-vous que la littérature française n’est point une littérature populaire ? Si elle ne l’est pas, c’est que nos littérateurs ont formé comme un monde à part, factice, inintelligible à la foule. Dans un pays chrétien, ils ont été les disciples d’artistes païens. « La littérature des anciens est chez les modernes une littérature : transplantée, la littérature romantique ou chevaleresque est chez nous indigène, et c’est notre religion et nos institutions qui l’ont fait éclore. » Il nous faut une littérature « romantique, » parce que le romantisme, c’est le retour au moyen âge, c’est-à-dire à l’origine même de la façon moderne de sentir. — Même après la révolution ? — A cause de la révolution : « Les sujets grecs sont épuisés…Vingt ans de révolutions ont donné à l’imagination d’autres besoins que ceux qu’elle éprouvait du temps de Crébillon. » On n’est pas plus dans l’esprit du Génie du christianisme, et pourtant c’est bien Mme de Staël qui parle. Elle se retrouve bien tout entière dans ces théories nouvelles. L’art antique, qu’elle n’a jamais bien aimé, sacrifié encore, à autre chose que jadis, mais sacrifié toujours ; le besoin d’action sur les hommes, la littérature populaire pour être efficace et contribuer au bonheur commun ; le grand fait de la révolution devant avoir son action sur l’art, la littérature, la pensée et l’imagination ; tout cela, c’est bien Mme de Staël telle que nous la connaissons, quoique arrivant, par un détour, à des conclusions inattendues. Ce sont ces conclusions qu’il reste à examiner.

Mme de Staël se trompait, au moins un peu, en croyant que, si la littérature française n’était point populaire, c’est qu’elle n’était point païenne. La littérature française n’est point populaire, parce qu’aucune littérature n’est populaire. On peut faire une exception, et bien légère, pour la littérature aromatique, et encore Shakspeare est bien moins applaudi du peuple anglais que telle traduction d’un de nos drames les plus misérables. Et chez nous, Corneille remue la foule avec ses Romains autant que Shakspeare en Angleterre avec ses Anglais, ni plus ni moins. Et si la théorie était juste, les auteurs chrétiens au XVIIe siècle auraient dû être populaires. Où voit-on que Bossuet et Pascal l’aient plus été que Racine ? Il faut en prendre son parti : la littérature et l’art ne sont populaires qu’à la condition d’être médiocres, depuis que le peuple est une foule et non une élite, comme à Athènes. Ce ne serait qu’une raison de plus, ne nous occupant point davantage du suffrage populaire, de renouer la tradition du moyen âge, si elle est la vraie et la plus féconde. Mais ce que Mme de Staël oublie, comme Chateaubriand, c’est que le moyen âge lui-même, au point de vue littéraire, n’est point si pénétré d’inspiration chrétienne qu’ils le croient. Il l’est fort peu. Ce XVIIe siècle, si accusé de paganisme, l’est beaucoup plus. Ni les troubadours, avec leurs chansons d’amour et de guerre, ni les trouvères avec leur Charlemagne, ou avec leurs fées et leurs enchanteurs, ou, notez-le, avec leurs souvenirs confus de l’antiquité païenne, ne sont très chrétiens dans leurs vers. Ils ne chantent point le Christ. M. de Chateaubriand l’a plus chanté qu’eux. Ce n’est qu’au théâtre, parce que le théâtre s’adresse à la foule, que l’inspiration religieuse se retrouve, et mêlée à bien d’autres choses. C’est donc un soin bien inutile d’essayer de renouer une tradition dont l’esprit s’est perdu, et qui n’a peut-être jamais existé.

Mme de Staël le faisait pour d’autres raisons que Chateaubriand. Celui-ci prêchait cette croisade par haine du XVIIIe siècle. Mme de Staël s’y rangeait par tendresse pour ses nouveaux amis. C’était une prétention de certains littérateurs allemands d’effacer de leur histoire littéraire les traces de l’influence française, en prétendant se rattacher directement au moyen âge et aux Nibelungen. Et, eux aussi, se flattaient ainsi de montrer au monde une littérature vraiment nationale, et la seule nationale qui existât. Mme de Staël prit une prétention d’école pour une réalité, comme Chateaubriand une tactique de guerre pour une doctrine juste. Seulement, Chateaubriand dépassa comme artiste l’horizon qu’il avait tracé comme théoricien, et en faisant entrer dans ses œuvres aussi bien l’art antique que l’art moderne, et le paganisme comme le christianisme, et la peinture du monde entier comme celle de lui-même, il donna à l’art du XIXe siècle la vraie indication, qui est que tout ce qui est vivement senti est objet d’art. — Elle faisait une méprise plus grave sur le fond même, ou plutôt sur l’ensemble de l’art nouveau qu’elle préconisait. Je lui laissais dire tout à l’heure que l’art allemand qui devait servir de modèle ou du moins d’initiateur à l’art moderne, était tout entier subjectif, qu’il était, non plus œuvre d’orateurs, de conteurs, de dramatiques, de discuteurs, d’hommes en présence d’un public et ne lui parlant point d’eux, mais art plus naïf et plus sincère d’hommes qui s’épanchent, suivent complaisamment leurs rêves, s’abandonnent à leurs émotions, chantent enfin, ce qui est toujours une manière de se parler à soi-même. Cela est vrai, mais n’est qu’une partie du vrai. Certains poètes allemands étaient ainsi, mais non point tous. Les plus grands avaient eu et leur période de poésie personnelle et leur période d’art objectif. Schiller, quoique génie éminemment lyrique, n’en avait pas moins écrit les Dieux de la Grèce, et, tout comme Chateaubriand en France ne restait point éternellement l’homme de René, Goethe ne restait point l’homme de Werther, embrassait au contraire dans son art puissant, et contemplait, loin de lui, d’un regard serein, tout ce qui, dans le monde des sentimens antiques comme dans celui des idées modernes, était matière d’art et de poésie. Que devenait, dès lors, la théorie, et ces conditions de l’art nouveau qui ne doit être qu’une effusion de l’âme, et cette scission entre l’art antique qui est du Midi et l’art moderne qui est du Nord, puisque Werther, Faust et Iphigénie sont de la même plume ? Mais, précisément, Mme de Staël n’aime point infiniment Iphigénie. Elle en parle assez froidement, fait des réserves, songe à « l’intérêt plus vif et à l’attendrissement plus intime, que les sujets modernes font éprouver, » le tout justement sur le ton dont elle nous parlait des tragédies grecques. En sommer comme il arrive toujours, c’était son goût qu’elle arrangeait en doctrine, et, des élémens de sa théorie abandonnant ceux qui contrariaient son goût, elle devenait plus Allemande que les Allemands, négligeant dans leurs œuvres celles où ils n’étaient pas strictement ce qu’elle désirait qu’ils fussent.

N’importe encore. Comme Chateaubriand avec son Génie du christianisme, elle ouvrait de très larges voies avec une théorie un peu étroite. C’était quelque chose de dire aux Français : « Ne vous cantonnez point indéfiniment dans l’imitation de l’antiquité. Vous êtes chrétiens, et le christianisme est très beau. Chantez votre Dieu. » Ils n’ont point, beaucoup pris cette habitude ; mais ils en ont perdu de mauvaises. — Et c’était quelque chose aussi de leur dire : « Votre art vit trop en dehors de vous. Vous en cherchez la matière bien loin. Rentrez en vous-mêmes. Là est la vraie source. Écoutez-vous sentir. Chantez votre âme. » Ils ont peut-être trop pris cette habitude ; mais ils avaient trop, aussi, l’habitude contraire. — Et voilà, ce me semble, le véritable effet tant du Génie du christianisme que de l’Allemagne. Les révolutions littéraires, comme les autres peut-être, n’obéissent point positivement à leurs initiateurs ; mais elles ont besoin de leurs initiateurs pour commencer. A tel moment, on a besoin de quelqu’un, qui dise : « Faites ceci, » non point du tout pour faire ce qu’il dit, mais pour sentir qu’il y a quelque chose à faire. Chateaubriand et Mme de Staël étaient des novateurs utiles, non pas tant par ce qu’ils recommandaient que par ce qu’ils condamnaient. Ils apprenaient moins à entrer dans un chemin nouveau qu’à en quitter un. Ils renouvelaient la littérature surtout en l’affranchissant : c’est créer que de permettre de naître. Le « romantisme » français n’a nullement été « l’art chrétien » que Chateaubriand rêvait en écrivant le Génie… Il en est lui-même la preuve, puisqu’en lui l’artiste a, sinon contredit, du moins infiniment dépassé, et dans tous les sens, le théoricien. Et il n’en est pas moins vrai que le Génie est, sinon la charte, du moins le manifeste insurrectionnel de toute la littérature moderne, parce qu’il a montré et la futilité où la littérature classique déclinante était tombée, et certaines erreurs dont la littérature classique triomphante, depuis Boileau et depuis Ronsard, avait toujours gardé la trace. — Le « romantisme » français n’a ressemblé en rien au romantisme allemand, et ce serait faire sagement, que de lui trouver un autre nom. Il a été très français, gardant toujours ces qualités, ou ces défauts, de clarté, d’unité, d’ordre, de composition bien ordonnée, d’abondance et de mouvement oratoires qui sont les marques mêmes de notre race, peu philosophique à tout prendre, et plus éloquent que philosophe, peu mystérieux, peu abstrait, médiocrement sentimental, et bien plutôt effervescence d’imagination qu’épanchement de sensibilité. Et pourtant l’Allemagne ne laisse pas de lui avoir ouvert la carrière. On l’invitait à être subjectifs il ne l’a point été précisément ; mais il est devenu plus personnel. Nos poètes ont enfin osé parler en leur nom. Ils ont été affranchis de la gêne de se déguiser, ils mettaient bien déjà, quoi qu’ils fissent, leurs sentimens dans leurs œuvres ; mais ils faisaient des œuvres apparemment impersonnelles, et parlaient, par exemple, sous le nom d’un personnage de tragédie. Ils ont eu au moins le plaisir de paraître davantage dans leurs écrits. Sans que le fond général changeât beaucoup, les formes littéraires en ont été renouvelées. Lamartine, c’est tout ce que Racine avait dans le cœur. — Il n’est pas jusqu’à ce contre-coup de la révolution française sur l’art français qui, à le prendre ainsi, ne soit chose vraie. Ceux qui disent que la littérature moderne doit quelque chose à la révolution n’ont tort que dans les raisons qu’ils donnent. Positivement et directement, la révolution n’a créé que la littérature parlementaire, qui, à la rigueur, est peut-être négligeable. Mais il est très vrai qu’en détruisant la « société » dans le sens restreint du mot, et « l’esprit de société, » la révolution a changé la condition de l’homme de lettres. Elle a fait le littérateur plus indépendant du monde, moins soucieux du public, ou du moins d’un public restreint, plus solitaire, et vraiment, encore, plus personnel. La nuit du 4 août a été une révolution littéraire très considérable, et la postérité dira peut-être que ce que 89 a le plus affranchi, c’est encore la littérature. — Voilà les grands changemens qui sont arrivés dans l’état des choses de lettres au commencement de ce siècle. Mme de Staël a deux mérites, dont le premier est de les avoir vus et le second d’y avoir aidé.


V

Les idées politiques de Mme de Staël ont été, comme ses idées philosophiques et littéraires, très pénétrantes, très vives, affranchies de tout préjugé, sincères et généreuses, insuffisamment liées, et laissant quelque incertitude en leurs conclusions. Elle les a réunies dans ses Considérations sur la Révolution française, livre incomplet, et à proprement parler inachevé, mais singulièrement personnel, et qui éveille à chaque page la réflexion. Ce qui parait, même au premier regard, manquer à cet ouvrage, c’est une étude sur les causes de la révolution. Une histoire de la révolution, c’est le XVIIIe siècle étudié dans son œuvre : on voudrait que Mme de Staël, qui connaît si bien le XVIIIe siècle, analysât l’état d’esprit que le XVIIIe siècle a créé en France. Elle n’oublie pas absolument ce point. Elle a, au cours de son exposition, des réflexions très fines et justes sur le caractère des Français de son temps. Leur légèreté, leur suffisance, leur conviction que tout est simple et très facile, sont très souvent (et non pas seulement dans la Révolution, déjà dans Corinne et dans l’Allemagne) prises sur le vif, relevées avec sûreté autant qu’avec malice. Je dirai même qu’elle insiste un peu trop peut-être sur cette affaire. Elle y revient comme à une rancune. Que ces Français sont frivoles ! Elle semble se souvenir sans cesse que M. Necker a dû céder un jour le ministère à M. de Calonne. Encore est-il qu’elle a raison, raison surtout pour deux fractions du peuple français qui ont eu, d’ailleurs, une très grande influence sur la révolution, la bourgeoisie, qui l’a pressée par ses impatiences, et la noblesse, qui par ses résistances l’a précipitée. Elle voit aussi très bien que la révolution, encore que suscitée par d’autres mobiles, a été, pour grande part, l’insurrection des vanités. Ce qui irritait, c’était moins le despotisme que l’inégalité, et moins l’inégalité des droits que l’inégalité des distinctions, et moins les abus que les privilèges. Ce qu’on voulait, c’était moins conquérir la liberté qu’abolir la roture. Et cette impatience n’était point seulement le fait de la bourgeoisie. Le peuple l’éprouvait comme elle, et, comme il éprouve toutes choses, avec violence : « Les flambeaux des Furies se sont allumés dans un pays où tout était amour-propre ; et l’amour-propre irrité, chez le peuple, ne ressemble point à nos nuances fugitives ; c’est le besoin de donner la mort. »

Ces vues sont justes ; elles n’expliquent peut-être pas tout. Ce que Mme de Staël n’a pas écrit, c’est un livre intitulé De la France, aussi médité et aussi curieux d’études morales que celui de l’Allemagne. On y eût vu sans doute, sinon expliqué, du moins étudié dans tout son détail, cet affaiblissement du sentiment religieux en France depuis 1700, qui est, sans conteste, la cause principale de la révolution française, qui fait comprendre son caractère violent, son orgueil, son manque de mesure, son esprit de propagande universelle, son fanatisme, cet air de guerre de religion qu’elle a eu tout de suite, qu’elle garde encore. Il aurait fallu nous dire, je suppose, que la révolution est une convulsion d’optimisme ; que, le XVIIIe siècle ayant peu à peu remplacé la doctrine de résignation soutenue d’une espérance par la doctrine de la grandeur humaine, de la perfection réalisable ici-bas avec un peu d’effort, et moyennant quelques sacrifices, notamment par le sacrifice de ceux qui nous déplaisent, l’atmosphère morale de la nation s’était trouvée changée ; que, si croire tout progrès impossible mène à une sorte de torpeur, croire le progrès aisé et l’homme fort mène à une sorte de naïveté féroce et de fureur candide, optimisme des foules, qui.croient que, seule, la mauvaise volonté de quelques geôliers sépare leur prison d’un eldorado. Il fallait dire cela, ce qui n’est pas très difficile ; mais, de plus, étudier, dans son lent progrès à travers les écrits philosophiques du XVIIIe siècle, et tout autant dans le Rêve de Bougainville que dans le Contrat social, et bien ailleurs, la formation de cette nouvelle croyance, si forte, si ardente, pleine du fanatisme à rebours qui caractérise l’incrédulité militante.

Il fallait peut-être aussi nous donner une sorte d’histoire de l’idée de patrie au XVIIIe siècle. On croit avoir beaucoup dit quand on a constaté l’affaiblissement du sentiment monarchique au dernier siècle. Je ne sais, mais il me semble bien que le sentiment monarchique n’est qu’une forme du patriotisme, sentiment qui a besoin d’avoir une forme de ce genre, concrète et sensible, pour exister. Voyez donc sous quelles espèces nous apparaît, plus près de nous, un patriote, très véritable et très sincère, de 1825 ou 1828 ? Il n’est point philosophe, point homme d’analyse, de réflexion, d’examen. Il est du reste bon citoyen, et ne désire point trop le renversement de Charles X ; mais il est amoureux de la révolution, ou enthousiaste de Napoléon Ier. Son amour pour son pays s’est arrêté et précisé dans l’admiration passionnée d’une grande chose que son pays a faite, ou d’un grand homme qui a dirigé son pays. Tout de même, depuis Henri IV, c’est la France que les Français aimaient dans leurs rois. Les penseurs du XVIIIe siècle ont un trait commun : ils oublient l’idée de patrie. Le XVIIIe siècle est le siècle de l’humanité. Si leurs élèves, en 1789, ont si facilement fait abstraction de toutes les traditions séculaires, et ont prétendu recommencer l’histoire au lieu de la continuer, c’est que l’idée de patrie avait presque disparu. Les droits de l’homme et de l’humanité ont été leur premier mot. — L’idée de patrie a reparu très vite ! — Sans doute, parce que rien ne réveille le patriotisme comme l’invasion. Le patriotisme moderne date de 1702, et, une fois ressuscité, il n’a pas tardé à reprendre, très naturellement, son ancienne forme, et s’est attaché à Napoléon comme à la personnification de la France vengée et glorieuse. Mais, en 1780, il est comme confus dans les cœurs, offusqué par les théories philanthropiques et les doctrines individualistes, qui sont des contraires très faciles à associer. Il existe ; mais c’est l’avenir, c’est ce qui va naitre qu’il caresse ; il s’attache à une espérance, preuve précisément qu’il n’est pas très énergique ; car le patriotisme est comme le sens de la continuité de la personne nationale, et la faculté de l’embrasser et de la chérir en son passé, en son présent, en son avenir, en son éternité.

Voilà, — et l’on en trouverait d’autres, — les études que j’aimerais à rencontrer dans un historien moraliste écrivant sur la révolution française, et je regrette que Mme de Staël, qui y aurait excellé, ne s’en soit point avisée. Mais, si elle a un peu trop considéré la révolution en elle-même, et comme isolée de ce qui la précède, l’amène et l’explique, elle l’a très bien vue, très nettement, dans un jour très clair, sans système ni passion, et, ce qui est si rare à toute époque, en 1816 surtout, tranquillement. Elle n’abaisse ni ne surfait. Au temps où elle écrit, il est bien certain que ce sont les quelques conquêtes vraies et solides de la révolution qu’elle veut sauver. Elle est libérale, dans le sens que le mot avait alors. Mais cela ne lui ferme point les yeux. Elle voit et montre très bien la bonne volonté et l’ignorance redoutable des hommes de 1789, leur présomption singulière, leur insouciance ou leur mépris à l’endroit des constitutions des peuples libres, Angleterre et Amérique, qui auraient pu les guider. Ces hommes étaient très grands de cœur et très vides d’esprit, très généreux et très peu munis de connaissances, comme le siècle dont ils sortaient. Leur malheur a été de ne pas savoir l’histoire. On ne l’avait pas inventée avant eux. On l’a faite depuis ; mais dès lors ce ne pouvait être qu’un palliatif. Un seul homme savait parmi eux, et avait une intelligence supérieure, et ils ont eu le malheur de le perdre ; et c’est encore l’honneur de Mme de Staël d’avoir très bien compris Mirabeau, que, comme fille de M. Necker, elle n’aimait pas. — Elle met dans tout son jour, à côté des généreuses aspirations des constituans, leur profonde incapacité administrative et le désordre où leur dictature jeta la France en 1790, désordre qui est la cause même de la tyrannie du salut public, parce qu’il l’a rendue nécessaire. Elle touche du doigt, en sa source même, la présomption qui a conduit la constituante à confondre en elle tous les pouvoirs, au risque de les exercer tous pour la ruine publique. Défiance à l’égard du pouvoir royal, sans doute ; mais surtout dédain des autres, et amour-propre interdisant à des Français d’imiter la constitution d’un autre peuple : « Une manie de vanité presque littéraire inspirait aux Français le besoin d’innover à cet égard. Ils craignaient, comme un auteur, d’emprunter les caractères où les situations d’un ouvrage déjà existant. Or, en fait de fictions, on a raison d’être original ; mais quand il s’agit d’institutions réelles… » De là ce caractère abstrait de toutes les imaginations des constituans. Ils inventent. Ils créent dans le vide de leur ignorance, et dans le vertige, doux encore et innocent, de leurs rêves. Ils se paient de mots, comme une foule, et de mots qu’ils trouvent, comme des auteurs. « Tel était le mot du jour ; car en France, à chaque révolution, on rédige une phrase nouvelle qui sert à tout le monde, pour que chacun ait de l’esprit et du sentiment tout faits ; .. » car « la plupart des hommes médiocres sont au service de l’événement et n’ont pas la force de penser plus haut qu’un fait. » En vrais élèves des philosophes, ils furent « dominés par la passion des idées abstraites ; » ils voulurent « accorder à un petit nombre de principes le pouvoir absolu que s’était arrogé jusque-là un petit nombre d’hommes ; » et, ainsi, tout enivrés d’idées pures, sans appui dans le passé, sans assiette sur le réel, et fondant sur l’absolu, ils « traitaient la France comme une colonie. » Au fond, cette révolution, qui a fini par être tragique, a commencé par être éminemment romanesque. Vue de loin, elle a l’air d’avoir été exclusivement négative ; elle semble n’avoir rien fondé, et n’avoir, par les destructions qu’elle a faites, que déblayé et aplani un vaste terrain vide où l’empire pouvait s’asseoir à l’aise. Il y a là une illusion. Elle a eu une foule d’idées de constitution et d’aménagement social, mais toutes supposant, non la réparation, mais la ruine et l’effacement absolu de ce qui était ; et, n’ayant réussi que dans ses démolitions, elle n’a laissé que l’espace. Magistrature indépendante, clergé vivant d’une vie propre, grande noblesse formant corps, royauté formant tradition, ce n’était pas une constitution, il est vrai ; mais c’étaient des élémens constitutionnels très précieux, qui, purgés de leurs abus, rectifiés et ramenés prudemment à leurs vraies fonctions nationales, pouvaient faire un organisme pondéré, souple et infiniment vigoureux. Périodicité des états-généraux, budget voté par eux, noblesse et clergé dans une chambre, tiers-état dans l’autre, magistrature indépendante, clergé moins riche et participant aux charges nationales, mais demeurant autonome pour qu’il ne devint pas aussitôt ultramontain, royauté limitée et contrôlée, c’était là une révolution pratique et suivant l’indication des faits, qui eût, dès 1780, établi une France analogue à celle de 1815, mais plus-libre et mieux organisée.

Cette révolution était-elle possible ? Nous n’en savons rien ; mais nous faisons remarquer que cela tient à ce qu’elle n’a pas été essayée. Au lieu de se donner la mission, pour employer l’expression de Mme de Staël, « de régulariser les limites qui, de tout temps, ont existé en France, » et de « faire marcher une constitution qui n’avait jamais été qu’enfreinte, » mais dont les élémens existaient, et le dessin, ils ont « combiné la constitution comme un plan d’attaque. » Ils n’ont pas songé que « toutes les fois qu’il existe dans un pays un principe de vie quelconque, le législateur doit en tirer parti » et essayer de « greffer » une institution sur une autre. De tous les élémens constitutifs de l’ancienne France, ils n’ont laissé que le peuple, qui n’est pas élément constitutif, mais, élément générateur, d’où, aisément et sans obstacle, les élémens constitutifs doivent sortir. Ils ont détruit la magistrature relevant de soi, c’est-à-dire la magistrature indépendante, ce que Mme de Staël ne regrette pas assez, selon nous, n’exprimant qu’une opinion un peu vague sur cette affaire ; ils ont détruit le clergé comme corps de l’état, alors qu’il suffisait de l’appauvrir, et imaginé cette « funeste invention du clergé constitutionnel, » c’est-à-dire d’un corps de fonctionnaires hostiles ; ils n’ont voulu ni des deux chambres, alors que les élémens en étaient tout prêts, ni du veto royal, qui était la royauté consolidée parce que limitée. Ils ont, — et c’est ce que Mme de Staël a vu pleinement et mis admirablement en lumière, — ils ont été démocrates radicaux du premier coup. Une seule chambre concentrant tous les pouvoirs, légiférant, administrant, gouvernant, et rien dessous, ni dessus, ni à côté ; un roi en peinture, sorte de président ou plutôt de doyen de république, et une assemblée omnipotente, et par-dessous des électeurs et des fonctionnaires : c’était la démocratie pure, la « démocratie royale, » comme on disait alors, c’est-à-dire décorée d’un trône. Du premier bond, la France passait de la monarchie absolue à la Convention. Car la première Convention ç’a été la Constituante. La France, de 1788 à 1790, n’a fait que changer d’absolutisme. Les constituans ont cru établir un état quand ils ne faisaient que déplacer le gouvernement. C’est à cette faute initiale que Mme de Staël revient toujours, parce que (sans qu’elle l’ait dit) son esprit est toujours dominé par le souvenir de l’empire. C’est à l’empire qu’elle voit que toutes choses tendent dans un pays où les niveleurs n’ont laissé que des fonctionnaires pour un grand administrateur, des soldats pour un général, des sujets pour un césar, et l’anarchie pour le faire désirer.

Et cependant cette révolution, dont Mme de Staël démêle si bien les fautes, elle l’aime fidèlement, profondément. Elle voit bien qu’au fond de cette politique si peu éclairée, si peu informée, si téméraire, il y a quelque chose de très pur et de très noble, un sentiment infiniment fort d’humanité et de justice. Si les révolutionnaires ont poursuivi avec fureur l’égalité sous toutes ses formes, c’est que, si elle n’est pas la justice, elle lui ressemble, et à des esprits un peu simples en donne l’illusion. S’ils ont détruit, ou achevé de détruire, toutes les assises superposées de l’édifice national, c’est qu’à l’état de débris où elles étaient, elles semblaient moins des appuis que des barrières. S’ils ont établi l’égalité politique qui est dangereuse, dans le même sentiment ils ont créé l’égalité civile qui est justice, équité, fraternité, paternité plutôt, et semble faire descendre un peu de ciel sur la terre. Ils ont voulu la justice égale pour tous, et facile et clémente ; et ils l’ont faite. Ils ont voulu la jurisprudence criminelle sincère et douce, sans ombre, sans piège, sans torture, sans parti-pris ; et ils l’ont faite. Ils ont voulu les emplois publics accessibles à tous les Français, ce qui, combiné avec le maintien de la classe dirigeante, eût donné à la France ce qu’elle n’a jamais eu, une aristocratie ouverte et prudemment renouvelée. Ils ont voulu la liberté absolue des cultes, ce qui conduisait nécessairement, en un temps donné, à l’absolue liberté de la pensée. Ils ont eu un sentiment très rare chez les gouvernans, ils ont eu confiance en l’esprit humain, ce qui est une idée généreuse, et peut-être juste.

Même leur chimère d’égalité avait son côté heureux. En disant aux hommes : vous êtes tous égaux, on développe en eux les pires passions et les meilleures ; on fait beaucoup de déclassés et quelques hommes nouveaux supérieurs, et c’est une question qui reste au moins pendante de savoir si un génie utile qui a pu naître ne compense pas une foule de non-valeurs créées du même coup. — Leur rêve de liberté ne laisse pas d’être fécond. Les suites véritables n’en ont point paru tout d’abord. Il mène peu à peu à un état social très dur, nullement patriarcal, et le contraire même, où le citoyen est d’autant plus responsable qu’il est plus libre, où l’on ne prévient pas la faute à faire, où l’on punit la faute faite, où l’homme n’a point sa tâche assignée et tracée sa voie, mais agit à ses risques et périls, doit savoir ce qu’il a à faire et est tenu d’être intelligent. Cela est pour briser beaucoup de faibles et d’étourdis, pour décupler l’énergie des énergiques. Il semble que cela ait été inventé par des hommes forts, et pour leurs semblables. C’est l’individualisme encore, sollicité dans ses puissances, comme, par ailleurs, il est respecté dans ses droits. — Et, en dernière analyse, c’est bien pour cela que Mme de Staël aime ce système, et que dans toute cette révolution de faits et d’idées, c’est encore la liberté qu’elle voit presque constamment, qu’elle appelle, qu’elle chérit, qu’elle salue, qu’elle chante aux dernières pages de son livre dans une conclusion qui est un hymne. C’est là qu’elle se retrouve tout entière, dans la sphère de sentimens et de pensées qui lui sont chers, avec sa personnalité vigoureuse, son besoin d’expansion énergique, sa confiance en soi, et sa confiance en l’homme, à cause de sa confiance en soi ; son optimisme en un mot, sa conviction que l’homme est grand, qu’il est digne et qu’il est capable d’être libre, parce qu’il est fort.


VI

On voit assez qu’il n’est question philosophique, littéraire ou politique que Mme de Staël n’ait étudiée, sentie et renouvelée. Elle a peu conclu. L’impression générale qu’on a eu la quittant ne prend point, en notre esprit, la forme et le dessin d’un système. Mais elle a porté dans tous les sens une intelligence pénétrante et une vire ardeur de passion qui ne lui faisaient rien perdre de la netteté de son esprit. Elle dit de Rousseau : « Il n’a rien inventé et tout enflammé. » De Rousseau, c’est contestable ; d’elle, c’est vrai. Elle a compris, senti et exprimé le XVIIIe siècle en ce qu’il a de plus haut, de plus noble et de plus pur. Elle a compris le XIXe siècle naissant, la part de sentiment tendre, d’épanchement, de poésie intime, de tristesse grave, de tendances religieuses un peu vagues, mais sincères, qu’il devait mettre dans l’art et la littérature. Elle a suivi, et comme écouté se faisant en elle, cette évolution et cette transformation, en telle sorte qu’elle semble la main même qui unit d’une étreinte douce, malgré certaines résistances, notre époque à celle qui la précède. — Et, tout de même, elle a voulu faire entrer un peu du génie allemand dans l’esprit français ; et, de ce côté aussi, a fait un essai d’union dont ceci au moins est resté, que nous avons appris à connaître ceux à qui elle nous voulait unir. — Elle est un génie très bon, très persuasif, très libre et souple, plus suggestif qu’impérieux, qui impose infiniment moins que celui de Chateaubriand, et qui se fait aimer davantage. Elle n’a pas donné une puissante secousse à l’esprit français, elle a insinué en lui des idées, des sentimens et des goûts. Un certain « état d’esprit » aristocratique sans hauteur, libéral, religieux ou plutôt respectueux des religions, s’inspirant de la révolution française sans la suivre jusqu’en ses conclusions radicales, qui a été celui, non pas précisément d’un parti, mais d’une fraction notable de la société française jusqu’en ces dernières années, peut être légitimement rattaché à elle comme à son initiateur. La jeunesse élevée par Chateaubriand pour ce qui est de l’art, et par elle pour ce qui est des idées, n’a pu que former une génération très noble, très généreuse et très distinguée. En la lisant, le siècle finissant doit se dire à lui-même le mot du marquis de Posa : « Rappelez-lui qu’il doit porter respect aux rêves de sa jeunesse. » — Elle a eu elle-même un mot bien profond : « Désormais il faut avoir l’esprit européen. » C’était donner au siècle qui naissait sa devise. Elle aurait pu la prendre pour elle. Personne, tout en gardant l’amour de ce que sa patrie avait pensé et avait fait de grand, n’a en plus qu’elle l’intelligence ouverte à tout le travail de la pensée européenne. Elle élargissait la patrie bien plutôt qu’elle ne l’oubliait. C’était un esprit européen dans une âme française.


EMILE FAGUET.