Michel et Josephte dans la tourmente/06

Revue L’Oiseau bleu (2p. 150-173).

VI. — L’ENTREVUE


MICHEL avait très habilement préparé son plan, concernant sa visite au prisonnier politique, à celui qu’il aimait plus que toute autre personne au monde, à M. Olivier. Sans doute, le regret le pinçait au cœur lorsqu’il songeait à sa chère « princesse », qu’il laissait dans l’ignorance de cette course suprême. Mais comment se résoudre à lui faire des confidences ? Elle le blâmerait. Elle chercherait à le dissuader de cette initiative non sans péril. El elle aurait raison. Michel s’était dit : « J’aime mieux causer une contrariété à ma princesse, en disparaissant ainsi, sans dire un mot, que d’avoir à lui désobéir franchement… Car je n’en puis plus d’attendre… M. Olivier, qui est bien malade, a besoin de moi, je suis sûr ; il voudrait me recommander toutes sortes de choses… Peu m’importe les coups que je recevrai, ou avant, ou après ! Mon cœur sera rassuré et je ne souffrirai que du corps, au moins. »

Cependant, le brave petit avait soufflé quelques mots de son escapade, à la dernière minute, à sa vieille protectrice, Mme Deland. En l’entendant, celle-ci avait attiré l’enfant tout contre elle.

— Michel, tu m’effraies ! Te rendre à cette odieuse prison, seul, sans protecteur… On peut te punir sévèrement, tu sais, si tu cherches à t’y introduire sans permission…

— Madame, je vous en prie… Ayez confiance ! J’ai du courage, allez ! Rien, vous entendez, rien ne peut m’empêcher de faire cette visite.

— Il y a longtemps que tu la médites ?

— Depuis que M. Olivier est gravement malade, comme l’a dit le Dr Arnoldi à M. Perrault.

— Mon pauvre petit !… Tu as bien dîné, au moins ?… Mais, fit-elle tout à coup, qu’est-ce que tu as mis dans tes poches ?

— Des pommes, Madame. Elles sont bien à moi, je vous assure.

— Je n’en doute pas. Tu as dû te priver d’en manger chez la bonne Mathilde… Tu baisses la tête… Allons, garde tes petits secrets… Laisse-moi faire le signe de la croix sur ton front, au moins, afin que Dieu te protège durant ton imprudente équipée… Reviendras-tu ici, au retour ?

— Oui, Madame.

— Que dirai-je à ta protectrice qui viendra sûrement aux nouvelles, ici, dans quelques heures ?

— Tout, racontez-lui tout.

— Et si tu ne reviens pas avant la nuit ?

— Je reviendrai. Oh ! Madame, je suis sûr que ce n’est pas de sortir de la prison qui sera le plus difficile…

— Quel après-midi je vais passer !

— Mais non, Madame, vous vous direz que je suis auprès de mon cher M. Olivier…

— Comme tu es entêté, Michel et… entreprenant ! Je n’ai pas souvent rencontré de petit garçon comme toi.

— Pardonnez-moi, Madame… Mais je n’en puis plus, je vous le répète… Je veux voir M. Olivier, coûte que coûte… Il me semble parfois qu’il m’appelle.

— Allons, va… Tu trépignes d’impatience, je le vois. À la grâce de Dieu ! »

Il était à peine une heure de relevée quand Michel se mit en route. Le temps était beau, très chaud. Les promeneurs n’étaient pas rares et tous semblaient discuter avec animation. Le nom de lord Durham s’entendait sans cesse. Il y avait certes quelque chose de changé dans l’atmosphère du Montréal si sombre jusque là. On semblait marcher, parler, agir avec plus d’aise. Et que de soldats de Sa Majesté britannique déambulaient en causant et en riant bruyamment. Bientôt, le petit garçon eut passé les limites du faubourg Québec. Il allait bon train, ne regardant ni à droite, ni à gauche. Un soupir de soulagement souleva sa poitrine lorsqu’il aperçut les murs gris de la prison neuve, au pied du courant. Parvenu tout près, il ralentit le pas et observa la sentinelle qui faisait la ronde autour des grandes portes. Il la vit tout à coup en face et poussa un cri de joie : « C’est lui ! C’est mon protecteur au camp de Saint-Hilaire. En avant ! » Michel s’approcha très vite.

La sentinelle regardait venir avec surprise ce petit garçon hardi.

Good afternoon, captain ! dit poliment Michel, en faisant le salut militaire, et en se plantant droit devant le soldat.

Michael ! murmura celui-ci. Puis il se mit à rire : « What brings you here, my boy ? »

Le voyant bien disposé, Michel entama aussitôt la conversation dans son meilleur anglais. Il offrit ses trois belles pommes ; et, peu à peu, très habilement, il posa sa demande. « Il ne voulait certes pas, explique-t-il, faire manquer la sentinelle à son devoir, mais s’il lui était possible, au capitaine, de le laisser se glisser à l’intérieur des murs, dès qu’une occasion se présenterait. Eh ! il se faisait fort, lui, Michel, d’y courir sans qu’on le vît ». Le soldat haussait les épaules, et refusait du geste, tout en dévorant à belles dents une des pommes. On frappa tout à coup tout près de l’intérieur. La sentinelle courut aux portes en soufflant à Michel : « Take care, boy !  »

Les portes s’ouvrirent. Cinq ou six soldats sortirent. Le petit garçon, qui s’était dissimulé derrière une des ouvertures, penchait la tête pour voir ce qui se passait. De très bonne humeur, les soldats commencèrent à blaguer la sentinelle, et l’un d’eux lui enleva prestement de la main droite une des pommes de Michel. Avec des rires, les autres soldats s’empressèrent et se mirent à fouiller leur camarade. L’on tomba bientôt sur la troisième pomme que le petit garçon avait donnée… La joie devint bruyante. La surveillance se relâcha… Tout doucement. Michel mit à profit cet incident, et se trouva bientôt dans la cour de la prison. Il la traversa posément comme s’il eût été parfaitement en règle avec les autorités de la place. Arrivé près du guichet de la porte d’entrée, il aperçut un garde, qui l’interpella avec humeur, lui demandant ce qu’il venait faire ici. Michel répondit avec assurance, en anglais, ce qui adoucit aussitôt ce portier sévère et armé. Le petit garçon demanda à voir tout de suite le Dr Arnoldi, pour un message urgent. « Le docteur n’est pas à la prison », lui répondit-on. Ce contretemps ne troubla pas Michel le moins du monde. Il le savait si bien. Il déclara vouloir l’attendre. Tout en pestant, mais sans se méfier, car le petit garçon avait dû montrer un passeport à la sentinelle, le garde ouvrit la porte, et Michel pénétra dans la prison. Un deuxième garde accourut et conduisit le petit garçon à la demande du portier près du bureau du Dr Arnoldi. Un banc de bois fut poussé, et l’enfant fut invité à s’y asseoir. Puis le garde reprit sa marche à travers les longs corridors, où l’enfant voyait s’aligner les cellules.

Qu’allait-il faire ? Et comment savoir où se trouvait le coin que le cher M. Olivier occupait en ce moment ? Les yeux à terre, Michel songeait, méditait d’un plan, puis d’un autre…

Un bruit de voix lui fit lever la tête. Qu’était cela ? Un groupe venait vers lui, tout en causant. Il écouta. Il entendit quelqu’un parler d’une deuxième visite que faisait aux prisonniers, en ce moment, le colonel Simpson, et qui allait décider certainement du sort de ceux-ci. L’un des personnages du groupe, au passage, regarda avec surprise le petit garçon, mais les autres ne le virent pas, trop pris par la discussion. Un des soldats, parmi eux, tout à coup : « Well, anyway, I have seen Précourt in his cell, that one there… the third… at our left… And he said… » Le reste se perdit.

Michel se leva d’un bond. Était-ce possible ! Il se tenait à quelques pas seulement de son protecteur… Alors tout allait devenir fort simple. Il attendrait le retour du garde, et dès qu’il reprendrait sa ronde autour des corridors, il se précipiterait vers la troisième cellule. Elle n’était peut-être pas fermée à clef… Tout s’adoucissait dans le régime des prisonniers, en cette fin de juin. L’accalmie étendait partout son ombre bienfaisante. Jusqu’aux geôliers dont la taciturnité si déplaisante se relâchait…

« Oh ! ce gardien, pensait l’enfant, qu’il était lent à revenir… Pourvu que le Dr Arnoldi n’entrât pas tout à coup… » Allons, cette fois, Michel entendit vraiment le pas traînant et régulier du garde. Attention ! il était maintenant tout près… L’enfant se redressa, croisa les bras, et regarda vaguement au loin tout en bâillant.

Le fonctionnaire passa et enfila le corridor interminable de droite, à l’opposé de celui où se trouvait la cellule d’Olivier Précourt. Il n’avait pas regardé sur le banc.

Michel se prit à trembler tout à coup. Il touchait à son but. Le désir impérieux qui tendait tout son être depuis deux semaines, qui faisait battre si fort son cœur, se réalisait. Bravement, le petit garçon se raidit. En quelques enjambées, il fut devant le guichet de la troisième cellule. Il se leva sur la pointe des pieds et appela doucement : « M. Olivier, M. Olivier, ouvrez ! » Un cri fut poussé de l’intérieur, le mot : « entrez ! » fut prononcé, et, bientôt, Michel, riant, pleurant, fou de joie, fut auprès du lit où reposait Olivier Précourt.

Celui-ci regardait le petit garçon avec stupeur… Il ne pouvait en croire ses yeux. Il se croyait en proie à une de ces hallucinations que la fièvre, très forte vers les quatre heures de l’après-midi, provoquait facilement. Il revoyait alors, à tour de rôle, ceux qu’il aimait et dont il était séparé depuis si longtemps. Cet après-midi, c’était donc le petit Michel qui apparaissait…

Enfin, Michel put modérer sa joie, s’agenouiller tout près du lit de camp, et considérer, tout son cœur dans ses yeux, son protecteur bien-aimé… Il le reconnut à peine, il était devenu si maigre, si décharné, si blême… Ses yeux noirs, toujours beaux,… grand Dieu ! qu’ils étaient grands, et tristes, tristes, tristes… Et soudain, Michel, se penchant sur l’épaule du prisonnier se prit à pleurer… De gros sanglots montaient, montaient… Il étouffait… « Oh ! son cher M. Olivier, qu’en avait-on fait ?… Mon Dieu ! Mon Dieu ! »

— Michel, dit une voix oppressée, basse, mais douce, si douce, que le petit garçon leva la tête et regarda le malade malgré lui, tout en essuyant de la main ses grosses larmes qui coulaient sans effort… Michel, ne pleure pas… parle-moi… sinon, je croirai que je rêve encore… D’où viens-tu ? … Comment as-tu pénétré jusqu’ici ?

M. Olivier… oh ! M. Olivier… je suis si heureux d’être près de vous… mais si malheureux aussi de vous voir… malade… je ne sais plus que dire…

— Tu ne me reconnais pas, Michel, n’est-ce pas ?

— Mon cœur vous reconnaît, M. Olivier.

— Bon petit !

— Qu’est-ce qu’on vous a fait pour vous rendre si maigre ?… si pâle ? Oh ! les misérables… Quand je serai grand… ils paieront pour cela…

— Le régime de la prison, enfant, puisses-tu ne jamais le connaître !… Mais… je ne regrette rien, va… Je l’ai voulu… Je le voudrais encore… La mort, peuh !… Voir mon pays libéré, heureux, voilà… ce qui compte… Michel !

— Oh ! M. Olivier, pourquoi ne voulez-vous pas vous laisser soigner ?

— On t’a appris cela, mon petit ? fit Olivier avec mélancolie.

— Oui. C’est le Dr Arnoldi qui…

— Oh ! celui-là, interrompit le jeune homme, n’en parlons pas. Michel… reprit-il bientôt avec effort, dis-moi, que fait Josephte, ma petite chérie… et…

— Et la princesse ? acheva Michel avec empressement. Il allait répondre, lorsque le malade fut pris d’une quinte de toux terrible. Elle le laissa pantelant, haletant, le front couvert de sueurs, les yeux fermés, sans vie presque…

Consterné, Michel avait essayé, mais en vain, de venir à l’aide… Rien n’y fit. La crise suivit son cours… Jusqu’à extinction des forces du malade. Michel, de nouveau, voulut aller chercher du secours… Olivier ouvrit les yeux et fit signe que non de la tête. Le petit revint près du lit, et avec son mouchoir, épongea le front de son protecteur. Un quart d’heure se passa ainsi. Soudain, la porte fut poussée et le Dr Arnoldi entra.

— Précourt, les quintes augmentent… Ah ! vous avez un visiteur ?… Mais… ce petit, je le connais. C’est M. Perrault qui t’envoie près de moi, gamin ? Allons, viens dans mon bureau. Car c’est toi, je suppose, qui m’attendais tout à l’heure sur le banc, au dire du garde… Il se demande ce que tu es devenu… Qui t’a guidé vers cette cellule ? Tu en prends des libertés, petit ? Tu vas m’expliquer cela…

— Des visiteurs ont mentionné le nom de M. Olivier Précourt, puis désigné sa cellule, au passage, tout à l’heure, alors, comme vous ne veniez pas, M. le docteur…

— Des visiteurs ? Ah ! oui… Écoutez, Précourt, reprit avec animation, le Dr, vous ne voulez pas de mes soins, mais une bonne nouvelle vaut bien des remèdes… Alors, apprenez de moi, M. le récalcitrant, que la deuxième démarche du colonel Simpson vient d’aboutir, et qu’il se pourrait que l’amnistie soit toute proche… Comment, vous n’en êtes pas même surpris ?… Pas un sursaut ? … Ni le moindre éclair dans les yeux ?… C’est la délivrance qui vient, pourtant !

— Dans mon état… de santé, voyez-vous… prononça avec peine, la voix rauque et sifflante d’Olivier.

— Si vous vous étiez laissé soigner, quand c’était le temps…

Le malade ne répondit pas et referma les yeux. Mais une de ses mains serra fortement celle de Michel.

— Allons, viens, petit, dans mon bureau. M. Précourt a vraiment besoin de repos, dit le Dr Arnoldi.

Olivier ouvrit tout grands les yeux à ces mots, et, avec peine et misère, se dressa sur son séant.

— Docteur, murmura-t-il, je ne vous ai jamais rien demandé… Mais accordez-moi… au moins ceci… Que mon brave… petit ami… demeure encore… quinze minutes près de moi… Puis, aidez-lui à sortir sans peine… de la prison… Je vous le demande avec instance…

— Le fait est que vous voir me prier ainsi… c’est du nouveau… Eh bien ! soit. Mais pas plus que quinze minutes… Sinon, gare au châtiment que recevra ce petit. Ah ! il a eu l’imprudence de pénétrer ici, sous je ne sais quel prétexte… Et de plus, il a mêlé mon nom à tout ceci…

— Je vous en supplie… docteur,… laissez-nous.

— M. le docteur, dit bravement Michel, vous ferez de moi tout ce que vous voudrez… Je suis coupable… c’est vrai… mais M. Olivier, pour le voir, voyez-vous, j’aurais passé à travers le feu… à travers tout… À tout à l’heure, M. le docteur, je vous le jure !

Le docteur Arnoldi sortit en grommelant. On l’entendit déclarer entre haut et bas : « Si Perrault sait cela, le petit recevra la correction qu’il mérite… Ce sera bien fait… Peste soit de cet effronté gamin ! »

Dès que la porte se fut refermée, Olivier fit signe à Michel de se mettre tout près de lui, afin d’économiser ses forces et sa voix. Michel lui fit boire un peu d’eau, que le gardien, un brave homme celui-là, venait de lui apporter. Le gardien apprenait en outre à Olivier que le médecin lui avait donné l’ordre de reconduire le petit garçon jusqu’aux portes extérieures de la prison. Il ne voulait plus le revoir ni dans son bureau, ni nulle part. « Dans un quart d’heure, il reviendrait donc »… avait-il répété en se retirant.

— Michel, demanda bientôt Olivier, raconte-moi, en peu de mots, ce qui se passe… chez… M. Perrault ?

— Et chez la princesse ? Oh ! pourquoi ne la nommez-vous pas ? Elle vous aime tant… Elle pleure sans cesse !

— Je n’en ai… plus… le droit ! Regarde !… Est-ce moi… ou un fantôme… ou un mort… que tu vois !

M. Olivier, croyez-vous que la princesse vous aime moins que moi ? Et pourtant, comme je suis heureux d’être près de vous… quand même… je pourrais… je voudrais pleurer tout le temps… Oh ! vous voir si changé !…

— Cher petit !

M. Olivier, est-ce vrai, que vous serez libre bientôt, comme vient de le dire le docteur ? Mon cœur a bondi quand j’ai entendu cela… C’est vrai, ça pourrait être vrai, dites, dites ?

— Oui. Quelques-uns d’entre nous, huit, je crois,… vont se sacrifier et se livrer à lord Durham… pour subir… sans doute le châtiment au… nom de tous. Ils signeront un document… auparavant…

— C’est beau cela.

— C’est dangereux surtout, comme le croit le Dr Girouard, de Saint-Eustache… Mais le Dr Nelson, mon ami des Rivières, et les autres… n’en veulent rien croire…

— Qu’importe ! Ils vous sauveront tous… C’est quelque chose, allez, cela.

— L’on n’a pas voulu de moi… Quelle loque méprisable,… je suis devenu !

— Taisez-vous, M. Olivier. Vous guérirez, une fois libre.

— Écoute, Michel… si cela arrivait,… si je suis bientôt libre, je compte… sur toi… sur toi seul… tu entends ?

— J’entends. Je ferai tout ce que vous voudrez, je vous le jure. Du moment que vous ne me laisserez plus vous quitter.

— Je ne désire voir personne… personne d’autre… pas même ma petite Josephte… Elle viendra plus tard… Je veux aller me réfugier… dans ma maison de Saint-Denis… si elle existe… encore… Je veux y mourir… et seul… acheva-t-il tout bas.

— On l’a épargnée, M. Olivier, la maison que vous aimiez tant. Je le sais.

— Il y a de nobles Anglais encore. Celui qui m’a fait prisonnier et auquel j’ai adressé cette prière d’épargner ma vieille demeure possède une belle âme, je le déclare. Je l’en remercierai d’ici quelque jours, je l’espère.

M. Olivier, vous allez mieux, on dirait. Vos joues sont toutes roses.

— Oui, la fièvre me dévore de nouveau… Mais ne perdons pas notre temps… Veux-tu écrire à mon vieil ami, le Dr Cherrier de faire préparer la maison si la grâce vient pour nous.

— Est-ce que vous seriez mécontent, M. Olivier si… si…

— Si quoi, mon petit Michel ?

— Si la princesse écrivait, non moi ? Elle en serait si heureuse.

— Non, Michel. Je ne veux pas mêler, ma pauvre fiancée d’hier à tout ceci… Mathilde ! ô Mathilde… ma chérie, murmura soudain Olivier, pris d’une sorte de ferveur délirante, que sa fièvre provoquait, tu ne sauras jamais jusqu’à quel point je t’aime et j’ai souffert… combien je souffre encore… Mathilde, je voudrais te voir… ô ma bien-aimée… Mais, non, ne viens pas, ne fût-ce qu’un instant… Je ne suis qu’un affreux cadavre… Mathilde… Mathilde, je souffre !

Puis, le malade se tut, et sembla dormir. Il rouvrit bientôt les yeux et vit Michel tout pâle d’inquiétude.

— Michel, j’ai parlé de la princesse tout à l’heure, n’est-ce pas ? J’en parle toujours quand la fièvre vient. Tu n’en diras rien ?…

M. Olivier, je vous en prie… Ayez pitié d’elle…

— Promets-le moi, mon bon petit. Promets-le !

M. Olivier …

La porte s’ouvrit à cet instant et le gardien signifia à Michel de sortir en hâte, car il y avait bien vingt minutes que le docteur était venu… Il serait grondé.

Michel s’enfuit donc, après avoir baisé avec ferveur les mains exsangues et frémissantes du jeune homme qui murmura encore : « Michel, obéis-moi… embrasse Josephte et… oh ! personne, personne d’autre… va, va, mon brave petit !… »

Mais avant de franchir le seuil, et tandis que le garde tournait le dos, le petit garçon revint mettre un petit mouchoir parfumé entre les mains du prisonnier lui soufflant : « Il est à la princesse… Je le lui ai pris… un soir qu’elle pleurait… Chut ! chut. »

Une fois hors des murs de la prison, Michel prit la grande route et fila aussi vite que ses jambes le lui permirent. Il s’aperçut que le soleil allait disparaître à l’horizon et se dit qu’il devait bien être sept heures. Vite, vite, ah ! qu’il aurait voulu voler plutôt que de marcher… Courir était dangereux à cause de tous ces soldats qu’il rencontrait… Enfin, le faubourg Québec fut devant lui… Dans dix minutes, il frapperait à la porte de sa vieille amie. Le maison apparut. Le petit garçon se coula près des croisées, ouvertes assez basses, et tendit l’oreille. Josephte parlait… Une autre voix se mêlait à celle de la petite fille. Elle disait : « Ma bonne Mathilde, ne vous énervez pas ainsi. Notre petit Michel s’en tirera… Il y a une Providence pour les enfants courageux et pleins de cœur »…

Michel se décida à sonner. Josephte accourut, ouvrit, et avec un cri de joie se jeta au cou du petit garçon : « Madame, cousine Mathilde, c’est Michel, Michel ! » La vieille dame accourut et pressa le petit garçon tout contre elle. Son émotion était telle qu’elle ne put prononcer une parole. Elle attira l’enfant au salon. Mathilde n’avait pas bougé, toute pâle, toute saisie ; de grosses larmes glissaient en se pressant sur ses joues.

Michel se jeta à ses pieds. Il prit ses mains, les colla contre ses joues, murmurant tout bas et bien confus : « Pardon, oh ! pardon, ma princesse… je suis bien coupable envers vous… »

La jeune fille le releva, le fit asseoir près d’elle et domina le mieux qu’elle put son émotion.

— Oui, Michel, tu es coupable… Ton manque de confiance a fait un mal affreux à mon cœur… Qu’ai-je fait pour que tu aies craint à ce point de me faire connaître tes projets ?…

— Pardon, Mademoiselle, je ne sais pas comment je suis parfois… quand je veux surtout… et, tout le temps, pourtant, je pensais à vous, à votre chagrin… Que faire pour que vous me pardonniez… Oh ! que faire ?… Madame Deland, venez à mon secours…

— Pauvre Michel ! murmura la vieille dame. Les grandes protectrices tout comme les mamans ont un cœur sensible… qui se blesse… qui souffre… Un petit garçon comprend mal ces délicatesses… et tout bas, elle ajouta avec un soupir : c’est déjà un cœur d’homme, ardent et un peu dur, droit, mais inflexible aussi,… Michel, reprit-elle plus haut, reprends courage, l’avenir prouvera la force de tes regrets. Il te sera donné de réparer le chagrin que tu causes… Ne le pensez-vous pas aussi, Mathilde ?

— Oui, Madame, répondit en soupirant la jeune fille.

Michel se remit à genoux près d’elle, et la fatigue des émotions ressenties prenant enfin le dessus, il éclata en sanglots violents qui le secouèrent bientôt tout entier.

Effrayées, Madame Deland et Mathilde le relevèrent, le forcèrent à se coucher sur le canapé, tandis que Josephte courait demander à la bonne un peu de vin chaud.

— Michel, murmura la jeune fille, en pressant sa joue contre celle de l’enfant en pleurs, ne te désespère pas ainsi… Tu le sais bien que, malgré tout, je t’aime avec tendresse… Oui, c’est parce que mon cœur t’a vraiment adopté que je souffre ainsi, à cause de ton caractère si entier, si indépendant, si hardi, aussi. Ton mépris du danger m’effraie… Mais je sais aussi que ton âme si fière ne fera jamais rien que d’honorable… J’avais oublié, vois-tu, que je n’étais pas une maman pour vrai… pour toi… alors…

— Mademoiselle, ne dites… pas cela, soyez-le une maman… elle était belle et douce comme vous la mienne !… Mademoiselle, croyez-moi… seul, M. Olivier, seul, peut me faire passer par-dessus l’affection… que j’ai pour vous…

— Bien, bien, mon petit garçon, ne pleure plus… Prends ce vin… Puis, si tu le veux, raconte-moi tout, tout ce qui s’est passé depuis que tu nous as quittés. Tu le veux, n’est-ce pas ?

— Oui, car je ne vous cacherai plus jamais rien… jamais, jamais, je le jure… Est-ce que vous me pardonnerez alors, dites, dites ?… Oh ! je ne pourrai plus vivre heureux près de vous si vous ne me dites pas un mot… tout de suite…

— Oui, Michel, je te crois et… je te pardonne ! s’écria soudain la jeune fille tout émue, et en pressant bien fort l’enfant contre elle… Et maintenant parle… Si je pleure, ne t’interromps pas, cher petit…

Et Michel, sans rien omettre, fit le récit de son entrevue à la prison. Son imagination, très vive, lui fit trouver les mots qu’il fallait… Il revécut vraiment la scène, pour lui inoubliable, où Olivier, à bout de forces et ressaisi par le délire, laissa échapper le secret de son amour violent, torturé, mais toujours brûlant pour la jeune fille. Et celle-ci qui écoutait, avec quelle intensité d’émotion, eut soudain un rayonnant sourire sous les larmes. Sur son front, Madame Deland qui s’était penchée avec sympathie vers elle le vit bien, se fixa une résolution aussi mystérieuse qu’inébranlable… Ah ! quelles heures tragiques vivait toute cette génération de sacrifiés et de héros… Le Canada français se souviendrait-il avec honneur de tous ceux qui souffraient et mouraient pour le libérer, en ces années néfastes de 1837, de 1838, de plusieurs autres, qui venaient peut-être hélas !…

Mathilde se leva enfin. Il était près de neuf heures. Elle voulait retourner bien vite chez elle, un peu inquiète de son père, qui n’avait pas voulu lui ouvrir sa porte, alors qu’elle y frappait vers cinq heures, juste au moment de le quitter pour retourner une deuxième fois chez Madame Deland.

— Michel, déclara-t-elle à l’enfant qui désirait se rendre dès son retour, auprès de M. Perrault, afin de s’excuser de sa sortie sans permission et, peu importe les coups et les duretés qui l’attendaient, Michel, je ne veux pas que tu entres ce soir chez mon père. Il est surexcité, ému plus qu’il ne le faudrait. Te voir tout à coup pourrait donner lieu à une terrible colère, hélas ! et en son état, ce serait grave, tu le sais… Non, demain, mon enfant, alors que la nuit l’aura apaisé, tu te présenteras devant lui. Bien… partons tous. Chère Madame Deland, quelle bonté est la vôtre ! Merci de tout cœur !

— Je vous aime tant, mes enfants… et toujours l’ombre de mon pauvre Olivier semble pénétrer avec vous, quand vous entrez chez moi. Mon cher grand, puis-je donc espérer le revoir bientôt !