Michel et Josephte dans la tourmente/03

Revue L’Oiseau bleu (2p. 63-88).

III. — CE QUE MICHEL N’AVAIT PAS PRÉVU


MICHEL, la veille au soir, s’était rendu chez la vieille dame que son protecteur, Olivier Précourt, lui avait présentée l’été précédent et où il avait séjourné plusieurs semaines.

Le vent soufflait avec rage dans la direction du faubourg Québec. Michel s’y engagea avec peine. La neige tourbillonnait. Elle venait s’amasser ici et là sur la route. Lorsque le petit garçon atteignit l’asile que son cœur, profondément blessé par les paroles de M. Perrault, avait désiré avec véhémence, il était temps. Il n’en pouvait plus. Le frisson le gagnait. Les larmes ne montaient plus à ses yeux qui brûlaient. Il saisit le marteau. Fébrilement, il frappa plusieurs fois.

Ce fut la vieille dame elle-même qui accourut. Elle poussa un cri, reconnaissant Michel tout de suite. Avec toute sa pitié alertée, elle l’attira à l’intérieur, dans le petit salon où l’on sentait moins le vent glacial qui soufflait sans répit. Elle enleva les vêtements de sortie de l’enfant et l’installa dans un fauteuil. Puis, appelant la servante de la maison, elle lui ordonna de préparer tout de suite une tasse de lait chaud et quelques biscuits secs. Ses yeux interrogeaient l’enfant avec anxiété. Elle le voyait, heureusement, se remettre peu à peu.

— Michel, dit-elle enfin, toi, à Montréal ! Je ne puis en croire mes yeux. Mais que veut dire ce voyage au lendemain de la terrible bataille de Saint-Charles ? Elle a coûté la liberté à Olivier, mon pauvre grand, je l’ai su. Sa grand’mère décédait peu avant sa capture. J’ai su cela aussi. Allons, raconte-moi ce que tu peux… Non, dit-elle plus bas, attends. Voici la bonne… Vois-tu, mon enfant, reprit-elle plus haut, il faut d’abord te réconforter, te rassurer… Mais que vois-je ? Encore de grosses larmes ? Michel ! Michel ! Où est ton courage ? Tu es chez vous, ici. Tu sais quelle affection je te porte, à cause d’Olivier d’abord… à cause de toi aussi… Bon !… Voilà que tu redeviens toi-même… Tu ne prends plus rien ? Fais un effort ? Non ?… Alors, parfait, installons-nous tous deux pour une longue conversation. Nous voici seuls de nouveau…

L’entretien se prolongea assez tard. L’intelligente protectrice de Michel se rendait compte que le cœur de l’enfant, en se déchargeant, rétablissait l’équilibre de ses nerfs. Elle parla longuement à son tour. Elle convint d’un plan de vie qui permettrait à l’enfant de rester à Montréal, près d’elle, et d’apercevoir de temps à autre, sa petite amie Josephte. Puis, la bonne Mathilde Perrault apporterait ses conseils. Elle déciderait de certains détails relativement aux études de Michel… il fallait en cela obéir à Olivier, n’est-ce pas ? Enfin, la vieille dame se leva. Onze heures sonnaient. Elle conduisit elle-même l’enfant à la petite alcôve qu’on venait de lui préparer, au bout du corridor du premier étage. Un moment, elle tint Michel pressé contre elle, le baisa au front, lui recommanda, surtout, de bien prier le bon Dieu, qui l’avait amené sans accident jusqu’à sa maison, par une terrible nuit de vent et de neige.

Le lendemain, de grand matin, Michel fut debout. Son premier soin fut de regarder au dehors. Quelle surprise ! La neige ne rendait nullement les chemins impraticables. Elle avait dû cesser vers minuit.

Il accompagna sa protectrice à la dernière messe qui se disait à sept heures à la chapelle de Bonsecours. En sortant, un gros homme, plein de cordialité, mais le front soucieux s’approcha d’eux.

— Bien le bonjour, Madame Deland. Toujours alerte, il n’y a pas à dire. Eh ! c’est Michel que je vois à vos côtés… Bonjour, mon garçon !

— Bonjour, Monsieur Caron.

— Montréal te semble plus sûr que Saint-Denis, en ce moment, n’est-ce pas ? Pauvres gens du Richelieu !… Madame, j’ai quelque chose à vous demander, figurez-vous… C’est pour cela que je me suis permis de vous aborder de si bonne heure. C’est un service, un grand service que vous pourriez me rendre…

— Bien volontiers, monsieur Caron. Qu’y a-t-il ?

— Si le petit homme qui marche près de vous peut disposer de son temps, voulez-vous lui permettre de se rendre dans une demi-heure à mon magasin de nouveautés de la rue Saint-Paul. Mon commis est malade. Je suis forcé, moi, voyez-vous, de rester à la maison, c’est-à-dire à l’étage supérieur du magasin, car ma femme est toujours bien malade. Les derniers événements l’ont bouleversée au point que sa pauvre tête s’en va, par moments… Et les enfants, qui sont là, c’est du jeune monde encore…

— Michel, demanda la vieille dame, que dis-tu de l’offre de M. Caron ?…

— Je l’accepte, madame.

— Bien, petit, fit ce brave homme. Je te paierai, va, le fier service que tu me rendras.

— Ce sera pour longtemps, monsieur, cet engagement ? demanda Michel, dont la figure rayonnait de satisfaction.

— Je ne sais pas encore… pour une semaine, pour un mois, plus encore, qui sait !

— Je serai chez vous à huit heures, soyez sûr, monsieur, assura encore Michel, tandis que le gros homme s’éloignait en saluant madame Deland.

— Eh bien ! mon enfant, Notre-Dame de Bon Secours vient encore à ton aide ? dit la vieille dame en pressant la main de l’enfant.

— Oh oui ! madame, je le vois, allez. Moi qui avais tant peur de vous être à charge.

— Bah ! Je ne suis pas riche, il est vrai, mais la dépense que tu aurais occasionnée eût été minime, mon enfant.

— Vous êtes trop charitable, madame. M. Olivier le disait sans cesse en parlant de vous. Alors, madame, si… si vous vouliez ?

— Que désires-tu encore mon petit ? Ne te trouble pas ainsi.

— S’il était possible que vous ayez des nouvelles de Josephte ? Elle était bien malade, hier, quand je l’ai quittée… Ah ! ses petits doigts, madame, j’ai dû les enlever de force sur mes bras… Je les sens toujours… là… depuis… hier… Josephte… vous savez…

Et l’enfant baissa la tête, étouffant un sanglot.

— Pauvre Michel… Eh bien, cet après-midi, j’essaierai en effet de me rendre auprès de Mathilde Perrault. La bonne enfant doit être inquiète de toi.

Vers dix heures, Michel semblait déjà acclimaté dans le grand magasin, qu’un feu de cheminée tenait assez chaud. Les clients se faisaient rares. Par deux fois déjà, le patron était descendu pour voir comment les choses allaient. Il avait recommandé au petit garçon de balayer et d’épousseter un peu partout.

Michel avait obéi avec empressement. Il finissait le rangement dans la large fenêtre, à droite du magasin, lorsqu’il entendit des cris, des rires, des huées, qui éclataient dans la rue. On venait rapidement vers le magasin. Le petit garçon, sans beaucoup de curiosité, voulut tout de même se rendre compte de ce qui se passait.

Il ouvrit l’un des carreaux de la fenêtre. Il se pencha. Il recula, en poussant une exclamation de surprise : « M. Perrault ! Que lui veut-on ? »

Puis, l’enfant courut à la porte du magasin, mais s’arrêta. Il lui fallait avertir M. Caron qu’un accident venait d’avoir lieu, tout près de son magasin, et qu’il allait y courir un moment.

Il pourrait peut-être rendre quelques services. Il appela M. Caron, présenta sa demande. La voix de son patron répliqua aussitôt : « Va, va, mon enfant, je descends immédiatement ».

Lorsque Michel rejoignit le groupe des manifestants qui s’étaient arrêtés près de l’angle de la rue Saint-Joseph et de la rue Saint-Paul, il vit tout de suite que les choses allaient se gâter pour M. Octave Perrault. Son humeur détestable, ses paroles de fureur qui mettaient en joie les gamins, plaisaient beaucoup moins aux deux soldats anglais qui voulaient l’entraîner aux casernes. L’altercation semblait même à un point extrême d’irritation, lorsque Michel, qui avait enfin réussi à pénétrer au premier rang, put en entendre quelques mots.

— Je vous dis, messieurs les Habits rouges, que je n’ai rien de commun avec les Perrault, propriétaires de la Minerve et du Vindicator, répétait M. Perrault, en coulant des yeux terribles.

— Votre nom est Perrault… insistait l’un des soldats en français, mais d’un fort accent britannique… Vous donner explications au colonel Simpson… pas à moi…

— Oh ! oh ! criaient les gamins, M. Perrault qui renie sa parenté… Emmenez-le, emmenez-le !… C’est un traître… Honte ! Honte !

Et des boules de neige, de terre boueuse, des roches aussi, vinrent couvrir le paletot de M. Perrault. Exaspéré, celui-ci leva sa canne sur les enfants qui le pressaient de plus près.

Des cris de douleur et des pleurs éclatèrent. Alors, la cohorte enfantine n’y tint plus. En un instant, le père de Mathilde Perrault fut renversé et frappé à qui mieux mieux avec la même canne qu’il brandissait tout à l’heure. Les soldats, d’abord surpris de l’attaque, se précipitèrent. Ils reculèrent, non sans peine, tous ces enfants agressifs, que les discours des parents enflammaient outre mesure.

Michel, qui avait aidé aux soldats à défendre M. Perrault et se trouvait par conséquent au premier rang, se vit attaqué à son tour par ses compagnons. Il se défendit, tandis que la victime première de la fureur des enfants, M. Perrault, se redressait tant bien que mal avec l’aide des soldats. L’un des gamins cria à Michel soudain : « Qu’est-ce qui te prend, toi, l’ami, de défendre, ce vilain monsieur ?… Il n’a que ce qu’il mérite… va !…  »

— On ne frappe pas quelqu’un qui a des cheveux blancs, cria Michel. Et puis… je le connais très bien, moi… ce monsieur, et…

Un des soldats saisit Michel par le collet et lui fit faire demi-tour.

You know this old man ? Who is he ? demanda-t-il avec brusquerie.

À la grande surprise du militaire, Michel lui répondit dans un très bon anglais, et donna avec volubilité, toutes les explications désirées. Puis, sur la demande des soldats de venir en compagnie de M. Perrault jusqu’aux casernes, Michel se mit docilement aux côtés de celui-ci. M. Perrault avait attentivement écouté les réponses du garçonnet au soldat, mais sans les comprendre, car il connaissait fort peu l’anglais. Son regard ne tomba pas une seule fois sur l’enfant. La tête restait droite, son front hautain, ses yeux remplis de rage. Il marcha à la suite de Michel et des soldats, sans desserrer les lèvres, tentant, à la dérobée, de remettre un peu d’ordre dans sa tenue. Mais la boue, quoi qu’il fît, collait de façon lamentable à ses vêtements, sa boucle Lavallière n’était qu’une loque, ses gants avaient disparu et son chapeau haut de forme bosselé, troué apparaissait une chose informe, ridicule. Les passants, surpris, regardaient passer ce groupe étrange. Mais aucun ne semblait reconnaître le correct M. Perrault en ce vieux monsieur qui allait tête basse, le col relevé, le chapeau enfoncé jusqu’aux yeux. Le malheureux père de Mathilde buvait vraiment un calice d’humiliation inconnu jusqu’ici.

Aux casernes, l’entrevue fut de courte durée. Un des officiers qui entrait en même temps que M. Perrault et ses compagnons, reconnut le père de Mathilde et accourut à son aide. Aidé du témoignage de Michel, il put le tirer de ce mauvais pas. Il offrit ses services au sortir de la petite enquête. Il voulut prêter un paletot et un chapeau. Sur le refus obstiné de M. Perrault, il commanda à son ordonnance de remettre en assez bon ordre les vêtements de leur visiteur.

Michel n’avait donc qu’à reprendre la route du magasin. Sa présence devenait encombrante. Le père de la princesse, qui relevait avec arrogance la tête, refusait, non seulement de lui dire un simple merci, mais même de le regarder.

Au magasin, dès son entrée, il lui fallut raconter de façon précise toutes les phases de l’incident. Il ménagea M. Perrault tant qu’il put, mais l’honnête marchand n’en sauta pas moins d’indignation.

— Ah ! c’est comme cela que l’on te traite dans ce beau monde de la rue Saint-Jacques. Hé ! je le reconnaîtrai entre mille maintenant, ton M. Perrault, et si jamais il m’est permis de lui dire quelques mots les yeux dans les yeux…

— Oh ! non, non, patron, vous ne ferez pas cela… Que voulez-vous, M. le curé Chartier me disait un jour qu’on ne peut pas plaire à tout le monde… Et je lui déplais, hélas ! à M. Perrault.

— Tu me plais à moi, mon garçon, au moins, et tu sais, j’ai le bras assez long, pour bien te placer dans un autre bon magasin de la rue Saint-Paul, une fois mon commis revenu. Console-toi, va.

— Merci, monsieur, répondit Michel, qui essuyait malgré lui une larme. Puis, il se remit au travail, tandis que son patron remontait vivement chez lui. L’on entendait des cris et des pleurs d’enfants.

Vers quatre heures, le même après-midi, alors que l’ombre commençait à envelopper toutes choses, dans la vaste salle du magasin, une voiture, qui roulait à toute vitesse, s’arrêta tout à coup devant le magasin. Une dame et un monsieur en descendirent et pénétrèrent en hâte dans le magasin. Michel, qui accourut, reconnut en eux, la bonne Mathilde Perrault, et le médecin qui soignait Josephte. La jeune fille saisit le petit garçon et le pressa contre elle sans parler d’abord. Elle semblait fortement émue.

— Michel, dit-elle enfin, nous venons te chercher le docteur et moi. Josephte, vois-tu, est au plus mal. Peut-être ta vue fera-t-elle quelque miracle ?

M. Perrault ne veut pas de moi, murmura Michel.

— Eh bien ! mon garçon, peu importe pour l’instant, ce que veut ou ne veut pas M. Perrault. Je prends tout sur ma responsabilité, prononça le médecin en mettant ses deux mains sur les épaules de l’enfant et en le regardant avec attention. Allons, suis-nous, tu le veux, n’est-ce pas ?

— Je ne puis laisser le magasin. Mon patron a fixé la fermeture à cinq heures, reprit encore l’enfant en soupirant.

— Où est-il ton patron ? fit avec impatience le médecin.

— Là-haut. Chez lui.

— C’est au premier palier ?… Par cet escalier ?… Attendez-moi un instant mademoiselle Mathilde. Ce ne sera pas long.

En effet, le praticien arracha tout les consentements et un quart d’heure plus tard, Michel entrait chez M. Octave Perrault.

— Je vais voir la malade, déclara le médecin, avant de faire entrer le petit auprès d’elle. Où se tient en ce moment, votre père, mademoiselle ? Est-il sorti ? Au fait, je ne l’ai pas vu depuis ce matin…

— Mon père, docteur, me semble mystérieux depuis qu’il est entré à midi. Personne ne peut le voir. Il nous répond de l’intérieur de sa chambre qu’on veuille bien le laisser reposer en paix, qu’il ne se sent pas très bien… Il n’a pas même voulu dîner.

— Je forcerai sa porte, tout à l’heure… Allons au plus pressé, à ma bonne petite fille qui ne mourra pas sans que je rouspète quelque peu, mes amis.

Pauvre Josephte ! Elle sembla méconnaissable à Michel. Sa mince figure ressortait toute tirée, d’un ton gris de cendre du fond de ses oreillers. Ses yeux creusés étaient fermés. Un souffle à peine perceptible soulevait sa poitrine. Une petite morte eut moins impressionné le garçonnet que ce visage livide. Le médecin fit signe à Michel d’approcher. Tout bas, il lui recommanda d’appeler doucement la malade de temps à autre, de tenir et de presser sa main gauche. La droite reposait déjà dans la sienne. Le médecin repoussa soudain les dentelles du poignet, voulant pratiquer dans le petit bras une piqûre tonifiante. Hé ! il importerait alors qu’au regain de vie obtenu, la vision de Michel vînt y ajouter un élément… victorieux peut-être ! Il le dit à l’enfant.

Le médicament agit lentement… Enfin Josephte ouvrit les yeux. Son regard erra autour d’elle. Il se fixa bientôt sur Michel qui se mit à lui parler doucement, tendrement.

« Josephte, murmurait-il, je suis là, moi, Michel… Dis, tu me reconnais… Josephte, tu ne vas pas nous quitter… Non, non, je reste près de toi… Je te garderai, va ! »

— Michel, souffla tout à coup la fillette, oui… tu es là ! Je… te… vois… Je suis… bien… malade… va !

— Il faut guérir.

— Je ne sais pas… je ne sais pas… Pourquoi ?

— Mais parce qu’on t’aime, Josephte.

— Tu… m’as… abandonnée ?

— Jamais, tu te trompes.

— Ah ! Michel… cache-toi ! L’homme noir… l’homme noir… terrible, il va revenir… Ah ! … il est là ! Vois ! Vois !

La malade se leva toute droite, saisit Michel, puis avec un grand cri de frayeur, elle retomba en gémissant sur ses oreillers. Des paroles incohérentes s’échappèrent bientôt de ses lèvres et sans arrêt. Sa tête roulait sans fin. Et toujours les noms de Michel et de l’homme noir terrible revenaient dans son délire.

Le médecin s’approcha de la table où se trouvaient des médicaments. Il examina le contenu de plusieurs fioles. Enfin, il en saisit une, l’ouvrit et versa un peu de liquide dans un verre. Il appela en hâte Mathilde ; elle était demeurée la figure toute bouleversée, au fond de la pièce.

— Tenez, ma bonne enfant, vous ferez prendre ceci à la malade, Coûte que coûte. Un peu d’espoir renaît à mon avis. Son état change du tout au tout.

— Mais ce délire ?

— Il vaut beaucoup mieux allez que l’absence de toute réaction que je constatais depuis le matin.

— Quel sera l’effet de ce remède ?

— C’est un calmant. Le sommeil suivra. Que Michel soit là au réveil. Il se pourrait que la petite soit redevenue tout à fait consciente et le demande. Soyez-là aussi.

— Elle dormira longtemps ?

— Deux heures, moins peut-être. Mais je reviendrai dans la soirée. En attendant, je cours faire une visite à votre père, puis j’irai souper.

— Si vous acceptiez de prendre place à notre table ?

— Merci. Ma pauvre chère femme m’attend. Je la désappointe assez souvent, pour lui accorder au moins un repas de temps à autres.

Le médecin dut frapper plusieurs fois avant que M. Perrault se décidât à lui ouvrir. Il l’entendit se jeter au bas de son lit et venir en traînant fortement les pieds jusqu’à la porte. Il tira les verrous, en maugréant quelques mots inintelligibles, puis réintégra péniblement son lit.

Surpris, le médecin le regardait agir. Il le voyait mal, à la lueur d’une petite veilleuse qui seule éclairait la pièce assez vaste. Il s’approcha du lit. Quelle figure ravagée il eut alors devant lui ! Qu’étaient-ce que ces bleus, ces rainures sanglantes aux joues ? Ses mains portaient de nombreuses écorchures également.

— Eh bien ! Octave, demanda le médecin sans manifester le moins du monde l’étonnement qu’il ressentait, que t’arrive-t-il ? Tu es tombé ?

— Évidemment, grogna M. Perrault.

— Tu ne t’es pas fracturé quelque membre, au moins ? Veux-tu que je m’en assure ?

— Non. Tout ce que je veux, c’est qu’on me laisse en paix… Oh ! Misère ! cria tout à coup, M. Perrault, en portant la main droite à son épaule.

— Allons ! Tu le vois, Octave, tu ne peux te passer de mes soins… Eh ! oui, l’épaule est disloquée, mon ami… Il faut tout remettre en place… Je vais appeler Mathilde.

— Non, non, cria avec force le malade. Si tu fais venir Mathilde, ici, tu ne me toucheras pas. J’en crèverai plus tôt.

— Mais qu’est-ce qui te prend ? C’est un ange, ta fille. Tu ne la mérites pas, va.

— Je le sais. Mais je n’en veux pas tout ange qu’elle est. Tu entends !

— Mélanie peut monter ?

— Cette bavarde ne passera pas le seuil de ma chambre, je t’en garantis.

— Alors, je n’ai plus qu’une seule personne à te proposer. Mais je crains qu’à son nom, tu m’envoies à tous les diables.

— Qui est-ce ?

— Michel, le petit ami de ma malade. J’ai dû l’amener ici de force tout à l’heure. Il fallait tout tenter pour sauver la petite fille, tu le comprends, au moins ?… Comment, tu ne dis rien ?

— Que veux-tu que je dise. Tu as fait à ta guise. Suis-je encore le maître dans ma maison, moi ?

— Alors, Michel… peut-il venir ? Tu te rends compte que je ne puis agir seul.

— C’est bon, c’est bon. Fais venir ce vaurien.

— Tu as des mots maladroits, Octave. On ne peut voir un enfant plus laborieux et plus honnête.

Ce fut une lourde besogne que de redresser l’épaule de ce malade récalcitrant, qui n’avait à la bouche que des mots désobligeants envers ceux qui tentaient de le soulager. Enfin, tout fut fait au gré des désirs du médecin. Il partit pour que la nuit fût calme, au moins de ce côté. Il sortit de la chambre en hâte. Michel allait le suivre, lorsqu’il s’entendit appeler par le malade. Il courut au chevet du lit.

— Qu’est-ce que je puis faire pour vous, monsieur ? demanda Michel, l’air tout à la fois, surpris et craintif.

— Ferme la porte à clef, d’abord, puis reviens près du lit. J’ai à te parler.

— Bien, monsieur, répondit le petit garçon, qui s’empressa d’obéir à ses deux ordres.

— Alors, demanda le malade, dès que le petit garçon fut revenu près de lui, tu t’installes dans ma maison ?

— Le temps d’aider à guérir Josephte, monsieur. C’est le docteur qui le veut, non moi, je vous assure…

— Qu’est-ce qui t’a pris à me suivre ce matin dans la rue Saint-Paul ? D’où venais-tu ?

— J’ai un emploi de commis chez M. Caron, le marchand de nouveautés. Je vous ai vu de la fenêtre du magasin. Et… j’ai couru à votre secours… pour… pour l’amour de votre fille… Elle a été si bonne pour moi.

— Ce qui fait que tu es en possession d’un secret qui me regarde et que je ne voudrais révéler à personne. Je n’ai rien dit à notre médecin, tu l’as vu. Il croit à une chute de ma part.

— Je ne dirai rien, je vous assure, monsieur, pourvu que vous consentiez à me garder quelques jours dans la maison.

— Que je le veuille ou non, tu y resteras, tu le sais bien… Est-ce que je compte ici, maintenant ?

— Oh ! monsieur !

— Puis, tu vas te venger, évidemment. Tu raconteras à ma fille… à d’autres aussi… tout ce qui s’est passé, ce matin.

— Jamais, monsieur !

— Allons donc !

— Je ne voudrais pour rien au monde faire du chagrin à votre fille… C’est un ange pour Josephte et pour moi…

— Oh ! assez… Vous m’agacez tous, tous, avec votre manie de transformer ma fille en ange…

— Je puis vous laisser, monsieur ?

— Non, pas encore.

— Josephte peut se réveiller, monsieur. Et le médecin veut qu’alors elle me voie à ses côtés.

— Eh bien ! un malade en vaut un autre… J’ai besoin de toi, moi aussi… Quelle mine tu fais !… Allons, va-t-en… Tu n’as pas plus de cœur que les autres…

— Que voulez-vous, monsieur ? Dites-le moi bien vite. Je courrai ensuite près de Josephte.

On frappa à la porte. La voix de Mathilde se fit entendre : « Es-tu là, Michel ? Viens, viens, Josephte te demande. »

— Michel n’est pas ici, répondit avec brusquerie, M. Perrault, en retenant Michel de sa seule main disponible… Et veux-tu, s’il te plaît, me laisser reposer jusqu’à demain, sans venir ainsi me troubler.

— Vous n’êtes pas plus mal, alors, père ?

— Non, non, va-t-en, Mathilde, de grâce, maugréa encore M. Perrault.

Les pas de la jeune fille s’éloignèrent.

— Et maintenant, mon garçon, tu vas ramasser tous les vêtements que j’ai jetés sous mon lit à mon arrivée, à midi. Fais-en un paquet solidement attaché, et cours le jeter dans la première ruelle près d’ici.

— Monsieur, fit Michel, je veux bien ramasser vos vêtements mais c’est tout… c’est tout. Je cours près de ma petite amie malade.

— À ton aise. Du moment que tu tiendras tout secret dans ta chambre. Et tu sais, si jamais tu ouvres la bouche sur tout ce qui s’est passé aujourd’hui, tu connaîtras la force de mon bras, au moins une fois dans ta vie. Je ne serai pas toujours l’invalide que tu vois en ce moment.

Triste, ne comprenant rien au monstrueux égoïsme qui se révélait à lui, Michel, d’une main fébrile et de grosses larmes dans les yeux, parvint à faire le paquet demandé, puis à le traîner sans être vu de personne, jusqu’à sa petite chambre. Puis, il courut à la porte de la malade. Mathilde regardait juste à ce moment de tous les côtés.

— Enfin ! Michel ! Entre, mon bon petit.

— Josephte me demande alors ?

— Oui, oui.

Le petit garçon, en marchant sur la pointe des pieds s’avança vers le lit. Oh ! était-ce possible ! Josephte, les yeux bien ouverts, un faible sourire sur les lèvres, le regardait s’approcher.

— Michel, dit sa voix faible, oh ! bien faible… c’est vrai… tu ne me quitteras plus ?

— C’est vrai, Josephte. Mais il faut guérir bien vite, en retour.

— Non, oh ! non !

— Josephte !

— Tu me… quitterais encore… Quand je suis malade, tu… reviens… au contraire.

— Ce ne sera plus jamais ainsi… Jamais ! Je t’amènerai où que j’aille, maintenant.

— C’est vrai ?

— Je ne mens jamais, comme tu sais. Demande à la princesse ce que j’ai promis à ton sujet…

— Demain… demain… Tu veux ?

— Je veux tout ce que tu veux.

— Tu vas… coucher ici, ce soir ?

— Oui.

— Enfin !

— Tu souffres beaucoup, Josephte ?

— Non, pas en ce… moment. Mais… je suis bien… bien… fatiguée.

— Alors, repose-toi. Ne parle plus.

— Prends ma main… comme cela, Michel … je saurai… que tu restes… alors !

Et la petite fille s’allongea, esquissa un petit sourire, ferma les yeux, puis bientôt s’endormit paisiblement.

Lorsque le médecin revint dans la soirée, Josephte dormait encore, la main dans celle de Michel. Le petit garçon un peu las, à la suite de toutes les émotions ressenties, avait succombé lui aussi, au sommeil, la tête appuyée sur le bord du lit. Mathilde les montra tous deux en souriant au médecin qui se frottait les mains avec satisfaction. Tout allait à son gré. Josephte était certes sauvée. Les heures d’angoisses étaient passées.

Il fit signe à Mathilde de sortir un moment de la chambre.

— Ma bonne Mathilde, faites-vous remplacer par Mélanie durant un quart d’heure. Je voudrais vous confier quelque chose.

— Bien, docteur. Je vais donner des ordres en conséquence. Rendez-vous dans le bureau de mon père. Je vous y rejoindrai dans quelques minutes.

Quand la jeune fille entra, dans la petite pièce de son père, le médecin rédigeait une ordonnance. Il la tendit bientôt à la jeune fille.

— Il faut songer à vous, mon enfant. Je vous trouve bien pâle, depuis deux jours. Ne négligez pas de prendre le remède que je vous prescris.

— Merci, docteur.

— Et maintenant écoutez bien, ce que j’ai appris de la bouche d’un ami, ce soir. J’ai hésité, me demandant si je devais vous cacher ces faits pénibles… Vous avez tant à supporter, en ce moment, pauvre enfant. Mais vous êtes courageuse… de bon jugement, et si les événements vous obligent à prendre un parti, vous vous déciderez en toute connaissance de cause.

— Parlez, docteur, je vous assure que le jour où j’ai appris l’arrestation d’Olivier… j’ai reçu au cœur un choc tel, que maintenant peu de choses peuvent me frapper aussi douloureusement…

— Pauvre petite ! fit le docteur, qui voyait les yeux de la jeune fille se remplir de larmes.

— Il ne s’agit pas d’Olivier, au moins, docteur ? demanda soudain Mathilde, le regard plein de détresse.

— Non, non, mais de votre père.

— De mon père ?

Et le docteur narra tous les faits arrivés le matin, rue Saint-Paul, ainsi que la part héroïque qu’y avait prise Michel. La jeune fille parut stupéfiée d’abord, puis elle s’alarma.

— Mon pauvre papa ! Et il a souffert ainsi tout seul là-haut…

— Ne le plaignez pas tant. S’il pouvait apprendre la pitié pour d’autres que pour lui… S’il pouvait comprendre la belle nature de ce petit Michel qu’il brutalise chaque fois qu’il le peut.

— Comme vous êtes sévère, docteur, pour mon père !

— Et vous, mon enfant, trop indulgente.

— Que dois-je faire ? Lui faire entendre que je connais quelque chose ?

— Non, non. Il accusera Michel de vous en avoir parlé ! Il a dû le mettre au secret, le bon petit homme, j’en mettrais ma main au feu. Ah ! je comprends maintenant pourquoi il a voulu de son aide tout à l’heure…

— Docteur, si la Providence s’était servie de ce moyen pour la rentrée en grâce de notre petit Michel ?

— Peut-être !

— Mon père a-t-il été blessé sérieusement ?

— Non, je ne le crois pas. Son épaule a été fracturée, toutefois. Il en a pour quarante jours à se reposer ici, le bras en écharpe.

— Que m’apprenez-vous là ? Mon Dieu, mon Dieu !

— Allons, du courage ! Et profitez du silence qu’il gardera, sans doute, à votre égard, sur tous ces événements. Faites-vous remplacer sans cesse auprès de lui par Michel. Donnez une ligne de conduite à suivre à cet enfant. Qui sait ce qui pourra en résulter ! Votre père finira, peut-être, par être touché du silence généreux que devra garder cet enfant… Ah ! c’est une complicité que ni votre père, ni votre Michel. n’auraient prévue, certes !… Mais, pourquoi pleurer, Mathilde ? Je suis là pour vous aider. Dès demain, que ce cher Octave le veuille ou non, je le soumettrai à un examen général, afin de m’assurer qu’aucune autre suite fâcheuse qu’une épaule démise ne soit à craindre…

Bonsoir, bonsoir, ma bonne enfant. À demain, de très bonne heure !