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La Nouvelle RevueTome 103 (p. 673-677).

MESSE DE MINUIT




C’est une nuit de Noël ; mais, cette année, en ce point extrême de la France méridionale, c’est une nuit si douce qu’on dirait une nuit d’avril. Un croissant de lune, qui bientôt s’abimera derrière la masse obscure des montagnes de l’ouest, est encore en l’air, parmi de tout petits nuages semblables à des parcelles effilées de ouate blanche.

De la rive française où j’habite, je viens d’entendre onze heures sonner là-bas au vieux clocher de Fontarabie, sur la rive espagnole. Et voici la barque que j’avais commandée pour me passer, à cette heure nocturne, de l’autre côté de la Bidassoa, qui est ici la frontière ; à la lueur de son fanal, elle arrive, en glissant, jusqu’au pied de mon jardin, établi en terrasse au-dessus de l’eau sombre.

Donc, en route pour l’Espagne.

La rivière est large, inerte et luisante sous la lune… Vraiment, cette nuit de Noël est si douce qu’on dirait une nuit d’avril…

Depuis déjà plusieurs années, j’ai traversé ces eaux la même nuit et au m…me moment, tantôt par des temps tièdes comme celui-ci, tantôt par des temps de gelée ou de tourmente ; des fois, seul comme ce soir, des fois, avec des amis qui sont loin ou qui ne sont plus. Et c’était toujours pour aller assister à la pareille messe de minuit, dans le même couvent de moines capucins, situé un peu solitaire au bord de cette Bidassoa, sur la route qui mène de Fontarabie à Irun… Il y a une mélancolie grave à revoir, quand cela est possible, tous les ans, les mêmes choses, dans les mêmes lieux, aux mêmes dates et aux mêmes instants.

Après un quart d’heure d’une petite traversée, tranquille comme un glissement d’ombres, nous abordons au rivage espagnol, et là, reconnu par les carabiniers de veille, je puis m’acheminer librement vers la chapelle des moines par une route qui suit la berge de la rivière, à la base des montagnes.

Le clair croissant de lune décidément me quitte, me laissant à la garde des étoiles, dans une pénombre plus confuse. Le long de mon chemin passent quelques hautes maisons basques, déjetées, anciennes, encore blanches au milieu de la nuit à force de chaux sur les murs ; puis, des fantômes d’arbres, de grandes ramures effeuillées. Il y a aussi des endroits déserts et plus obscurs que des rochers surplombent. Et toutes ces choses dorment, dans une paix, dans un silence infinis.

Vingt minutes de marche, une demi-heure peut-être, en allant sans hâte dans cette nuit très recueillie, qui emprunte on ne sait quoi de particulier et d’apaisant au doux mystère de Noël.

Deux ou trois bandes de chanteurs se croisent avec moi, annoncées de loin au milieu de tant de silence ; des garçons de Fontarabie qui se promènent aux lanternes, chantant les antiques chansons où figurent les Mages de Bethléem ; ceux-ci s’accompagnant avec une guitare grêle, ceux-là avec un tambourin. Un peu gris, tous, ils me disent en passant de gais bonsoirs, et tout de suite je perds, dans le lointain le bruit de leurs voix, de leur musique sautillante et vieille.

Voici enfin les grands murs du couvent, d’un gris pâle et d’un aspect chimérique sous les étoiles de minuit ; je monte les escaliers des hauts perrons, et déjà, dans l’air si fraîchement pur du dehors, filtre jusqu’à moi une odeur d’encens.

La porte de la chapelle est ouverte, en raie de lumière jaune dans le bleuâtre nocturne, et, ce soir, paraît-il, entrera qui voudra sans contrôle aucun. Jadis pourtant, aux Noëls antérieurs, cette porte était verrouillée ; il fallait passer par la sacristie, après avoir montré patte blanche à un moine soupçonneux, et on ne pénétrait là qu’en petits groupes dévisagés et triés. Mais, dans nos temps, tout se simplifie, tout se banalise ; les sanctuaires n’ont plus de défenses et s’ouvrent à tous venants.

Elle est déjà remplie, cette chapelle, et, en y entrant, c’est un effet inattendu que de s’y trouver comme dans un nuage, d’y voir à peine, dans une nuit différente de celle de la campagne, à travers une si épaisse fumée d’encens qu’il y a du vague de vision épandu sur les capucins immobiles devant l’autel, et sur les femmes, uniformément voilées de noir, immobiles dans la nef. Au murmure des litanies, qui se chantent à demi-voix dans le lointain du chœur, une impression étrangement funèbre se dégage des l’abord de cet amas de femmes, dont les têtes enveloppées de drap noir s’inclinent vers la terre. Toutes ont mis la mantille de deuil, qu’il est d’usage, en pays basque, de porter pendant les cérémonies religieuses et qui a pour but de bien marquer l’humaine fragilité.

La mort, ici tout est pour la rappeler. Et il semble qu’elle plane lourdement au-dessus de ces quelques centaines de tétes courbées. Chaque dalle de cette église est une dalle funéraire, et on a conscience que ce sol où l’on marche est plein d’ossements. De cette foule de paysans et de pauvres, où les vieillards dominent, s’exhale une odeur de cadavre que l’encens ne dissimule pas. On entend çà et là des toux creuses qu’exagère la sonorité de la voûte. Et, de fait, ce n’est que la terrifiante pensée de la mort qui, cette nuit, réunit là tous ces êtres d’un jour, pour l’effort en commun d’une prière. C’est contre la mort que sonnent toutes ces cloches d’églises, dont le bruit s’élève en ce moment de partout et remplit le silence. Et c’est contre la mort aussi qu’a été érigée cette grande Vierge blanche, seule éclairée par la flamme des cires, dans la chapelle sombre… Oh ! si souriante et si blanche, cette grande Vierge, au milieu de guirlandes de roses blanches : sorte de trompeuse vision infiniment douce, qui pose radieusement sur l’autel, parmi les nuages de l’encens.

L’encens de plus en plus s’épaissit dans la nef. Et les statues des saints se confondent avec les immobiles moines, dont les barbes, les chevelures sont archaïques autant que celles des images de bois ou de pierre.

Cependant, ces litanies murmurées si bas ne sont qu’une sorte d’incantation préliminaire, de préparation à quelque chose d’autre, qui va se passer et que la foule attend. Au-dessus des fidèles, agenouilles ou assis, un vaste jubé mystérieux, grillé comme un harem, s’avance en voûte depuis le mur de façade jusqu’au tiers de l’église ; on sent qu’il est rempli d’assistants invisibles, et parfois il s’en échappe des sons de tambour, des cliquetis de paillettes, comme si on se disposait là pour quelque étonnante mu sique.

Maintenant voici l’heure, et la messe va commencer. D’autres cierges, plus nombreux, s’allument. Une dizaine de moines, dont les robes et les capuches sont de soie blanche, entrent rituellement dans le chœur nuageux, précédés de diacres qui portent des lanternes au bout de longues hampes. Tout cela, ancien, fané et demi-barbare.

Et alors tout à coup, dans le jubé secret, là-haut, en l’air, éclate une musique stridente et étrange, qui fait presque frissonner après le bercement monotone des litanies : c’est que le Christ est né, c’est que le fictif triomphateur de la mort vient d’apparaître au monde, et on salue sa venue avec une soudaine et folle allégresse !… Deux ou trois hautbois, qui ont le mordant des musettes bédouines, mènent un chœur éperdument joyeux de voix d’hommes, scandé par une trentaine de tambours de basque et par une légion de castagnettes. Et tout cela, qui est si dissonant et si imprévu dans une église, arrive pourtant à produire, par son étrangeté même, une sorte de saisissement religieux. Ce sont de très vieux noëls du pays de Guipuzcoa, rapides et alertes comme des habaneras ou des séguidilles. Et les moines, qui font dans le jubé tout ce bruit de sauvage fête, accompagnent leur musique d’une sorte de pas rituel ; on les entend s’agiter en cadence, on voit trembler sur les murailles leurs ombres dansantes.

La messe, très compliquée, très longue, se continue dans un étourdissant fracas de hautbois et de notes humaines en fausset nasillard ; au-dessus de toutes les têtes noires enveloppées de voiles, au-dessus des vieux châles misérables, des vieilles chevelures grises, dans la fumée toujours plus épaissie de l’encens, les cantiques d’autrefois se succèdent avec une exaltation croissante, rythmés toujours par le petit tonnerre cuivré des tambourins, par le bruit sec et léger des innombrables castagnettes sonnant entre des doigts agiles…

Puis, quand tout est fini, il y a un mouvement pressé des paysans et des pauvres vers le chœur, où une poupée vient d’arriver dans les bras d’un capucin qui l’offre aux baisers des fidèles, une pauvre impuissante poupée que l’on a pris soin d’envelopper dans des maillots d’enfant et qui représente le Sauveur nouveau-né…

Et maintenant on se disperse, dans la nuit plus froide et plus bleue.

Comme au sortir de quelque rêve de l’ancien temps, je m’en reviens seul, du côté de la barque qui doit me ramener sur la rive française. Je m’en reviens plus attristé, parce qu’un Noël encore a passé sur ma tête, parce qu’une année encore est tombée au gouffre sans m’avoir apporté la solution de rien, ni l’espérance de rien.

Et pendant ce retour solitaire, j’ai conscience d’être déshérité mille fois plus que le dernier de ces humbles, de ces vieillards ou de ces pauvres, qui tout à l’heure, en priant comme avaient prié ses ancêtres, embrassait la naïve, la ridicule et l’adorable, l’ineffable poupée dans ses langes…

Pierre LOTI.