Mensonges/VII

Alphonse Lemerre, éditeur (p. 130-149).


VII


PROFIL DE MADONE


« Se peut-il qu’un homme d’esprit et de cœur en descende là ? » se disait René après avoir quitté son malheureux camarade ; et encore, songeant au délicat visage de Colette : « Elle est bien jolie… Mon Dieu ! si l’on pouvait fondre la beauté d’âme d’une enfant comme Rosalie avec cette grâce de geste, cette élégance et ce je ne sais quoi ! … » Mais cette fusion des deux beautés : celle de l’âme sans laquelle la femme est plus amère que la mort au cœur demeuré chrétien, — celle des yeux, et, pour tout dire, du décor, sans laquelle le brillant du désir et son charme païen s’évanouissent, — cette harmonie complète et suprême ne se rencontre-t-elle pas dans des créatures à qui les hasards de la naissance et de la fortune ont fait un milieu de naturelle aristocratie, et qui ont assez de finesse en elles pour valoir autant que ce milieu ? Madame Moraines n’était-elle pas ainsi ? Telle l’avait devinée du moins le poète par son impression première, et il se complut à raviver cette impression par le raisonnement. Oui, cette femme délicieuse, dont le fantôme passait sur son souvenir comme une caresse, possédait ce double charme : une grâce des gestes et de la toilette supérieure à celle de l’actrice, une grâce du cœur égale à celle de Rosalie. Ses fines manières, sa voix douce, l’idéalité de sa conversation, le révélaient du premier coup. René marchait parmi ces pensées, en proie à une sorte de mirage qui le rendait étranger aux sensations environnantes. Il se réveilla de ce somnambulisme sentimental au sortir du pont des Invalides et dans le milieu de l’avenue d’Antin. Ses pieds l’avaient mené, automatiquement, sur le chemin du quartier où vivait cette Suzanne, dont l’image s’évoquait, depuis le matin, au terme de toutes ses rêveries. Il sourit à l’idée qu’il avait fait autrefois de véritables pèlerinages vers cette rue Murillo, lorsque Gustave Flaubert y habitait. René admirait si profondément l’auteur de la Tentation que de contempler la maison du fort et rare écrivain avait été une des émotions de sa jeunesse littéraire. Qu’il était loin maintenant de cette époque, et quel ravissement, si on lui avait prédit, alors, que cette même rue le verrait passer, allant rendre visite à une femme si pareille à ses plus intimes chimères ! … Irait-il dès aujourd’hui ? La question se posa de nouveau devant lui avec une précision d’autant plus nette que le temps avançait. Encore un tour de l’aiguille sur tout le cadran, et il serait cinq heures, et il pourrait la voir… Il pourrait ! … La réalité de ce possible s’imposa si vivement à sa pensée que toutes les objections de la timidité surgirent à la fois. « Non, se répéta-t-il, je n’irai pas ; elle serait étonnée de me voir si vite. Elle m’a dit de venir, parce qu’elle savait que les autres m’avaient invité. Elle ne voulait point paraître moins gracieuse… » Ce qui lui avait semblé, chez ces autres, une banalité, devenait une délicatesse quand il s’agissait de la femme qu’il se prenait à aimer, — sans le savoir, lui-même. En découvrant ainsi un motif de plus pour la distinguer parmi toutes celles qu’il avait rencontrées la veille, il se trouva plus faible contre son désir de se rapprocher d’elle. Presque instinctivement il héla un fiacre, et rentra rue Coëtlogon où il commença de s’habiller. Sa sœur était sortie, Françoise occupée à son dîner. Il vaqua aux soins minutieux que les jeunes gens prennent d’eux-mêmes, dans ces moments-là, par une puérilité de coquetterie pire que celle des femmes, sans avoir encore le courage de se dire nettement : « J’irai rue Murillo, » et maintenant ce n’était plus à sa timidité qu’il demandait de la force contre le désir qui grandissait, grandissait en lui. Les objets de sa chambre venaient de lui rappeler Rosalie. Avec la probité sentimentale, naturelle au cœur tout jeune, il s’appliqua longuement à se représenter ses devoirs envers la pauvre enfant. « Si elle recevait à mon insu un homme qui lui plairait comme me plaît madame Moraines, qu’en penserais-je ? … » — « Mais, reprenait la voix tentatrice, tu es un artiste, tu as besoin de sensations nouvelles, d’une expérience du monde. Est-ce que tu vas chez madame Moraines pour lui faire la cour ? … » En ce moment il déboucha, afin d’en jeter deux gouttes sur son mouchoir, un flacon de white rose qu’il avait sur sa table de toilette. Le pénétrant arome fit courir dans ses veines cette espèce de frisson, cette chaude ondée de désir, ivresse et tourment de la passion naissante chez les natures, comme la sienne, ardentes et contenues. Depuis qu’il aimait Rosalie, il était redevenu entièrement chaste, par un scrupule de fiancé secret. Toute sa réserve de jeunesse fut remuée à la fois par ce parfum, à travers lequel il revit ce qu’il y avait de moins idéal dans la femme à propos de laquelle il essayait de se donner à lui-même des motifs intellectuels d’admiration : sa nuque dorée, sa bouche rouge aux dents blanches, sa gorge, ses épaules et la nudité de son bras sur laquelle blondissait comme un duvet d’or.— Que pouvait l’idée de la loyauté à l’égard de Rosalie, contre ces visions ? Il était cinq heures. René sortit, remonta dans le fiacre et dit : « Rue Murillo. » Tout le long de la route il ferma les yeux, tant était douloureuse l’acuïté de sa sensation d’attente. Il s’y mêlait de la honte pour sa propre faiblesse, une appréhension de l’inconnu, une joie profonde à la pensée qu’il allait revoir ce visage aux traits menus, — enfin un peu de cette folle espérance, d’autant plus grisante qu’elle est plus indéterminée, qui pousse cet âge sur des routes nouvelles, simplement parce qu’elles sont nouvelles. L’impression de la durée, si nécessaire à l’homme fait qui a jugé la vie et la sait trop courte, est odieuse aux très jeunes gens. Ils sont changeants et par suite perfides, comme ils ont vingt-cinq ans, par le plus naïf des instincts de leur être. Celui-ci, qui valait mieux que beaucoup d’autres, avait déjà irréparablement trahi en pensée la jeune fille dont il se savait aimé, quand sa voiture le déposa devant la porte de cette Suzanne, entrevue la veille une heure. Il aurait marché sur le cœur de Rosalie plutôt que de ne pas franchir cette porte, maintenant. Si d’ailleurs ce souvenir lui revint une dernière fois, il dut se dire le : « Elle ne le saura pas, » de toutes les trahisons de cet ordre, et il passa outre.

La maison où habitait madame Moraines offrait cet aspect compliqué, grâce auquel les architectes modernes des quartiers élégants savent donner une demi-physionomie d’hôtel privé à de simples constructions de rapport, distribuées en appartements. Elle était haute, avec une profusion de fenêtres de style, et séparée de la rue par une cour que fermait une grille. La loge du concierge consistait en une sorte de pavillon gothique, situé précisément au centre de cette grille ; et quand René demanda si madame Moraines était à la maison, il put voir, à l’intérieur de cette loge, une pièce plus lustrée, plus cirée et mieux meublée que le salon des Offarel dans les soirs de grande réception. L’ancien soldat, décoré de la médaille militaire, à qui ce pavillon servait d’Invalides, aurait répondu négativement à la question du jeune homme que ce dernier lui aurait presque dit merci, tant son émotion était soudain devenue pénible, à force d’être intense. Il entendit ces mots : « Au fond de la cour, la porte en face, et au second. » Il gravit les marches d’un perron, puis s’engagea dans la cage d’un escalier de bois que garnissait un tapis à nuances douces. L’atmosphère de cet escalier était tiède, comme celle d’une chambre. Des plantes vertes, de-ci de-là, tordaient leur feuillage qu’éclairait le gaz allumé déjà. Des chaises étaient placées à chaque tournant de palier, sur lesquelles le jeune homme s’assit à deux reprises. Ses jambes tremblaient. S’il avait pu se faire illusion jusque-là sur le genre d’intérêt qui l’entraînait du côté de madame Moraines, il devait comprendre, à constater le trouble nerveux où le jetait l’approche de cette femme, que cet intérêt n’avait rien de commun avec la simple curiosité. Il agissait cependant, comme en un songe. C’est ainsi qu’il pressa sur le timbre de la porte, qu’il écouta le domestique approcher, qu’il lui parla, et, avant qu’il eût pu reprendre ses esprits, il entrait, conduit par cet homme, dans le petit salon où se tenait la dangereuse personne dont il subissait à ce point le charme ensorceleur, sans rien connaître d’elle que sa beauté.— Hélas ! Cette beauté n’est si souvent qu’un mensonge, pire que les autres, quand on veut apercevoir en elle autre chose qu’une ligne, un contour, une apparence ! …— René aurait, dans sa fantaisie, dessiné un cadre à cette rare et noble beauté, qu’il n’en aurait pas rêvé un autre que celui où la jeune femme lui apparaissait pour la seconde fois. Elle était assise et en train d’écrire, à la lueur d’une lampe que voilait un abat-jour de dentelle. Autour du bureau verdoyait un lierre planté dans une jardinière basse, et qui enlaçait son feuillage à un treillis doré. Il y avait dans ce petit salon la profusion de bibelots et d’étoffes nécessaire à toute installation moderne. L’inévitable chaise longue, garnie de ses coussins, la mignonne vitrine encombrée de ses japonaiseries, les photographies dans leurs cadres filigranés d’argent, les trois ou quatre tableaux de genre, les boîtes de laque et les saxes sur la petite table garnie de son tapis de soie ancienne, les fleurs éparses de-ci de-là, — qui ne connaît ce décor, d’un raffinement si habituel dans le Paris contemporain, qu’il en est devenu banal ? Mais René n’avait jamais vu le monde qu’à travers les romans d’écrivains d’il y a cinquante ans, comme Balzac, ou d’auteurs plus modernes qui ne sont jamais allés dans un salon, et l’ensemble de cette pièce, tout entière harmonisée dans la demi-teinte, était, pour lui, comme la révélation d’une délicatesse personnelle à la femme qui avait présidé à cet arrangement. Le charme de cette minute fut d’autant plus irrésistible que la madone de ce sanctuaire parfumé de fleurs, éclairé doucement, attiédi par un feu paisible, le reçut avec un sourire et des yeux qui détruisirent du coup les angoisses puériles de sa première timidité. Les hommes à qui la nature a départi cet inexplicable pouvoir de plaire aux femmes, indépendant des qualités d’esprit et de cœur, même des qualités physiques, ont à l’âme comme des antennes morales pour les avertir, dès l’abord, des impressions qu’ils produisent. Le poète, malgré son ignorance absolue et du caractère de Suzanne et des usages de son monde, comprit qu’il avait bien fait de venir. Cette évidence détendit ses nerfs malades, et il put s’abandonner entièrement à la douceur qui émanait pour lui de cette créature, la première de cette race qu’il lui eût été permis d’approcher. Il trouva, rien qu’à la regarder, qu’elle n’était pas la même femme que la veille. Elle venait de rentrer ; sans doute quelque occupation inévitable, peut-être la nécessité d’écrire aussitôt, lui avait seulement permis d’enlever son chapeau et de remplacer ses bottines par de petits souliers vernis, car elle gardait encore sa robe de ville, toute sombre, avec un col droit comme celui de Colette ; ses cheveux étaient de la même nuance que ceux de Colette, et tout simplement tordus sur sa tête. Elle sembla au jeune homme, sous cet aspect, plus voisine de lui, moins surhumaine, moins environnée de cette impénétrable atmosphère que développent autour d’une femme à la mode le grand apparat des toilettes et la cérémonie des réceptions. Les quelques caractères d’analogie avec l’actrice lui furent un charme de plus. Ils lui permettaient de mesurer la distance qui séparait les deux êtres, et il écoutait Suzanne dire, de cette voix qui avait été la veille sa plus irrésistible séduction :

— « Ah ! monsieur Vincy, comme vous êtes aimable d’être venu ! … »

Ce n’était rien, cette formule banale. Madame de Sermoises aurait prononcé la même parole, et madame Éthorel, et même la sèche madame Hurault. Sur les lèvres de madame Moraines, elle devint, pour celui à qui elle s’adressait, l’expression d’une sympathie vraie et profonde, d’une bonté absolue et d’une divine indulgence. C’est qu’un geste d’une grâce infinie accompagnait cette phrase, qu’un léger éclat de surprise avait passé dans ces clairs yeux bleus et que le sourire s’était fait plus séduisant encore. Quand René ne serait pas arrivé rue Murillo, tout préparé à recueillir pieusement les moindres motifs d’admirer Suzanne davantage, cette dernière se serait emparée de lui par la seule flatterie que cette manière de le recevoir comportait pour la vanité de l’auteur. Les plus célèbres écrivains et les plus blasés sur la fausse idolâtrie des salons ne se laissent-ils pas prendre à des amabilités de cet ordre ? L’auteur du Sigisbée n’y vit d’ailleurs pas si loin. Il était venu, le cœur endolori par la crainte de déplaire, et il plaisait. Il avait éprouvé, depuis le matin, un désir passionné de revoir Suzanne, et il la revoyait, et elle était heureuse de le revoir. Elle laissa tomber de ses mêmes lèvres qui remuaient si joliment à chaque parole, cette seconde phrase, en clignant un peu ses yeux :

— « Si vous avez répondu à toutes les invitations que vous a values votre beau succès d’hier, vous avez dû avoir une rude journée ? »

— « Mais je ne suis venu que chez vous, madame, » répliqua-t-il instinctivement. Il eut à peine prononcé ces paroles qu’il se sentit rougir. La signification de cette phrase était si limpide, le sentiment qu’elle traduisait si sincère, qu’il en demeura décontenancé, comme un enfant que la spontanéité de sa nature a entraîné à dire ce qu’il voulait tenir caché. N’y avait-il pas là une familiarité dont serait choqué cet être exquis, cette femme si délicate qu’aucune nuance ne devait lui échapper, si sensible que les moindres fautes de tact la faisaient certainement souffrir ? Avec son teint de rose blonde et la soie claire de ses cheveux, avec ses prunelles d’un bleu pur, et la grâce de sa taille, elle lui apparut, dans les quelques secondes qui suivirent son exclamation, comme une Titania auprès de laquelle il était, lui, une sorte d’obscur, de pesant Bottom. Il se vit aussi gauche d’esprit, à côté d’elle, qu’il aurait été gauche de corps s’il avait voulu reproduire la grâce d’un de ses gestes, de celui par lequel, en ce moment même, elle fermait son buvard de vieille étoffe, et, de ses belles mains, mettait en ordre tous les menus objets dont s’encombrait le bureau. Un imperceptible sourire effleura sa bouche, tandis que le jeune homme jetait sa naïve exclamation. Mais comment eût-il vu ce sourire, puisqu’il baissait lui-même les yeux à cette minute ? Comment eût-il deviné que sa réponse ne pouvait déplaire, puisque c’était justement celle que son interlocutrice attendait, qu’elle avait provoquée ? René fit seulement cette constatation, à savoir que madame Moraines était aussi bonne et douce qu’elle était jolie ; au lieu de se froisser, de se replier sur elle-même, elle alla comme au-devant du nouvel accès de timidité qu’il appréhendait, en répondant à sa sotte phrase :

— « Hé bien, Monsieur, je mérite un peu cette préférence, qui me ferait bien des jalouses, si elle était sue, car personne n’admire votre beau talent autant que moi… Il y a dans vos vers une sensibilité si vraie et si fine… Voyez-vous, nous autres femmes, nous ne jugeons guère par l’esprit, c’est notre cœur qui critique pour nous… Et il est si rare que les auteurs d’aujourd’hui ne nous froissent pas en quelque point… Que voulez-vous ? Nous restons fidèles au vieil Idéal… Ah ! je sais, ce n’est plus guère la mode aujourd’hui. C’est presque un ridicule. Mais nous bravons ce ridicule… Et puis je tiens ces goûts de mon pauvre père. Ce fut toujours son vœu le plus cher de travailler au relèvement de la littérature dans notre malheureux pays. Je pensais à lui en écoutant vos vers. Il les eût tant aimés ! … »

Elle s’arrêta, comme pour écarter de trop mélancoliques souvenirs. À l’accent dont elle avait prononcé le nom de son père, il eût fallu être un monstre de défiance pour ne pas croire qu’une plaie inguérissable saignait en elle, chaque fois qu’elle pensait au célèbre ministre. Ce qu’elle venait d’en dire étonna bien un peu René.— Il se rappelait le cruel article de Sainte-Beuve vieillissant contre un projet de loi sur la librairie élaboré par Bois-Dauffin, et le souvenir de cet homme d’État lui représentait un des ennemis jurés de la littérature, comme la politique en compte par milliers. Il professait en outre une horreur profonde pour l’idéalisme conventionnel auquel venait de faire allusion madame Moraines. Ses deux auteurs préférés étaient, en poésie, Théophile Gautier pour la forme carrée de sa strophe et la précision de ses métaphores, le dur Flaubert, en prose, pour la netteté métallique du style et l’impersonnalité volontaire de l’œuvre. Mais que Suzanne vît dans son père un protecteur éclairé des lettres, cela lui plaisait en lui prouvant la droiture de son cœur de fille. Cela lui plaisait aussi qu’elle caressât dans sa pensée la chimère d’un art tout en délicatesses presque mièvres. Une telle façon de comprendre la beauté suppose, quand elle est sincère, une réelle pureté intérieure.— Quand elle est sincère ? … René se fut méprisé de se poser seulement une telle question en présence de cet ange qui semblait à peine peser sur son fauteuil, et dont les yeux se noyaient de songe. Il balbutia, plutôt qu’il ne répondit, une phrase aussi vague que celle dont madame Moraines avait habillé sa pensée, parlant du sentiment exquis des femmes en littérature, lui, l’admirateur forcené non seulement de Gautier, mais de Baudelaire ! Fut-elle assez fine pour comprendre à son accent qu’elle ferait fausse route si elle insistait ? Ou la profonde ignorance dans laquelle, comme tant de mondaines, elle se laissait vivre, ne lisant jamais que le journal et quelques mauvais romans en chemin de fer, la rendait-elle incapable de soutenir une conversation de cet ordre, avec des noms à l’appui de ses idées ? Toujours est-il qu’elle ne s’attarda point sur ce sujet périlleux, et qu’elle passa vite de cette question de l’Idéal dans l’art à cet autre problème, plus féminin, de l’Idéal dans l’amour. Elle sut prendre, en prononçant ce mot : « l’Amour, » dans lequel se résument tant de choses contradictoires, une physionomie si discrète que René eut comme la délicieuse émotion d’une confidence échangée. C’était là une matière réservée et sur laquelle cette femme, évidemment supérieure à toute galanterie, devait se taire quand elle n’était pas en plein courant de sympathie.

— « Ce qui me plaît encore tellement dans le Sigisbée, » disait-elle, avec sa voix d’une musique fine, « c’est la foi dans l’amour qui s’y révèle, et l’horreur des coquetteries, des mensonges, de toutes les vilenies qui déshonorent le plus divin des sentiments de l’âme humaine… Ah ! croyez-moi, » ajouta-t-elle en appuyant son front sur sa main, par un geste de réflexion profonde et enveloppant le jeune homme d’un regard si sérieux qu’elle semblait y mettre toute sa pensée ; « croyez-moi, le jour où vous douterez de l’amour, vous cesserez d’être poète… Mais il y a un Dieu pour veiller sur le génie, » continua-t-elle avec une espèce d’exaltation contenue. « Ce Dieu ne permettra pas que les magnifiques dons qu’il vous a prodigués soient stérilisés par le scepticisme… Car vous êtes religieux, j’en suis sûre, et bon catholique ? »

— « Je l’ai été, » répondit-il.

— « Et maintenant ? » fit-elle avec une expression presque souffrante de son visage.

— « J’ai bien des journées de doute, » répliqua-t-il avec simplicité. Elle se tut, et lui se mit à regarder, sans parler et avec une admiration quasi stupide, cette femme qui trouvait en elle, parmi le tourbillon de la vie élégante, de quoi respirer dans une atmosphère de si hautes, de si nobles idées. Il ne se dit pas qu’il y a quelque chose d’avilissant, et comme un cabotinage sentimental de l’ordre le plus bas, à étaler ainsi, devant un inconnu, — et qu’était-il pour elle ? — les plus intimes, les plus vivantes d’entre les convictions du cœur. Lui qui connaissait pourtant dans son oncle, l’abbé Taconet, un exemplaire accompli de l’âme vraiment chrétienne, il ne fut pas étonné que madame Moraines eut mêlé ensemble, dans une même phrase, deux choses aussi complètement étrangères l’une à l’autre : la croyance en Dieu et le don d’écrire des pièces de théâtre en vers. Il ne savait rien, sinon que, pour entendre cette voix lui parler encore, pour surprendre dans ces yeux bleus cette expression de foi profonde, pour regarder ces lèvres sinueuses se mouvoir, pour sentir la présence de cette femme auprès de lui, longtemps, toujours, il aurait, dès cette minute, affronté les pires dangers. À travers ce silence, le bruit de la théière que le domestique avait apportée dans un coin du petit salon, aussitôt après avoir introduit René, se fit plus perceptible. Suzanne passa sur ses yeux sa main dont les ongles brillèrent ; elle eut un sourire qui semblait demander pardon pour elle, pauvre ignorante, d’avoir osé aborder de si sérieux problèmes, devant lui, un si grand esprit ; puis elle reprit, avec la grâce que les femmes savent mettre à ces enfantines volte-face, quand elles vous offrent une sandwich après vous avoir parlé de l’immortalité de l’âme :

— « Mais vous n’êtes pas venu ici pour écouter un sermon, et moi j’oublie que je ne suis qu’une femme du monde… Voulez-vous une tasse de thé ? … Allons, venez m’aider à le préparer… »

Elle se leva. Son pas était si léger, si souple, et René se trouvait dans un état de si complet ensorcellement, que cette démarche, à peine appuyée, lui parut quelque chose d’unique, comme si les moindres gestes de cette femme eussent continué la délicatesse de sa conversation. Il s’était levé aussi, et il dut se rasseoir près de la petite table sur laquelle chantait l’eau de la bouilloire. Il la regardait, en train de faire adroitement aller et venir ses mains fines, des mains soignées comme des objets, parmi toutes les fragiles porcelaines dont le plateau était surchargé. Et elle causait, mais, cette fois, de toutes sortes de menus détails de la vie, versant le thé très noir d’abord dans la tasse, et lui racontant d’où elle avait ce thé, — puis l’eau bouillante, et le questionnant sur la manière dont il préparait son café, quand il voulait travailler. Elle finit par s’asseoir elle-même à côté de lui, après avoir disposé pour tous deux les serviettes où mettre les tasses, les assiettes des rôties, les tranches de gâteaux, le pot de crème. C’était une vraie dînette de pensionnaire qu’elle avait improvisée de la sorte, avec cette intimité de gâterie où excellent les femmes. Elles savent si bien que les plus farouches ont des besoins enfantins d’être câlinés, enveloppés de petits soins, et qu’avec cette monnaie de la fausse affection elles leur prendront le cœur si vite ! Suzanne interrogeait le poète maintenant ; elle se faisait raconter les impressions qu’il avait éprouvées à la première représentation du Sigisbée. Elle achevait son œuvre de séduction en le contraignant de parler sur lui-même. Toute sauvagerie avait disparu de René, auquel il semblait qu’il connaissait cette femme depuis des jours et des jours, tant cette première visite la gravait plus avant dans son cœur à chaque minute. Ce fut donc la plus cruelle sensation du réveil d’un divin songe, lorsque la porte s’ouvrit pour livrer passage à un nouvel arrivant :

— « Ah ! Quel ennui ! … » fit Suzanne presque à voix basse. Comme cette exclamation fut douce au poète, grâce au pli triste du sourire et au coquet haussement d’épaules qui l’accompagnait ! Et il se leva pour prendre congé, mais non sans que madame Moraines l’eût présenté au visiteur importun.

— « Monsieur le baron Desforges, » dit-elle, « Monsieur Vincy… »

L’écrivain eut le temps de dévisager un homme de taille moyenne, très bien pris dans le drap sombre d’une redingote ajustée. Cet homme pouvait avoir aussi bien cinquante-cinq ans que quarante-cinq, — en réalité il en avait cinquante-six, — tant sa face immobile se laissait peu déchiffrer. La moustache était demeurée blonde encore ; les cheveux devenus franchement gris, indiquaient par leur couleur que le baron ne mettait aucune vaine coquetterie à cacher son âge, et par leur épaisseur qu’il avait su éviter l’universelle calvitie parisienne. La face était seulement un peu plus sanguine que ne le comportait l’élégance générale du personnage. Ses yeux clairs sondèrent René avec ce regard d’une acuïté indifférente que les diplomates de profession recherchent volontiers, et qui semble dire à l’homme ainsi examiné : « S’il me plaisait de vous connaître, je vous connaîtrais… Je ne daigne pas. » Était-ce la sensation de ce regard ? Était-ce simplement la contrariété de voir interrompue une heure exquise ? Le poète éprouva une antipathie immédiate et profonde pour le baron, qui s’était, à son nom, incliné sans qu’un mot laissât deviner s’il savait ou s’il ignorait qui était l’écrivain. Mais qu’importait à ce dernier, puisque madame Moraines avait encore trouvé le moyen de lui dire, en lui envoyant un dernier salut du sourire et de la main :

— « Et merci de votre bonne visite. J’ai été si heureuse de me trouver chez moi… »

Heureuse ! — Et quel terme emploierait-il, lui qui, dans une griserie indéterminée et toute voisine des larmes, venait de sentir, en descendant l’escalier de la maison où vivait cette femme délicieuse, qu’avant ce jour et avant cette heure, il n’avait jamais aimé !