Mena’sen/0

Dusseault & Proulx, Enr. (p. 9-121).


MENA’SEN


I


Nous vivons, tout le monde en convient, à une époque de vie intense, vertigineuse. Tout ou à peu près tout se fait aujourd’hui à la vapeur ou à l’électricité. L’aéroplane est en train de détrôner l’automobile qui, lui-même a supplanté la gracieuse calèche de nos pères. Cheval, charrue, etc., vont devenir, avant qu’il soit longtemps, des termes désuets usités seulement en style héroïque. Le cinéma a bel et bien remplacé le théâtre. La mode elle-même s’est mise de la partie et, pour peu que ça continue, on verra bientôt des électrices en pagne de crêpe de chine ou en tutus de marquisette potiner en espéranto par radiotéléphonie.

C’est le Progrès et, au vingtième siècle, le Progrès fait du soixante à l’heure. Tout le monde se hâte et les laudatores temporis acti n’osent pas trop ronchonner de crainte de passer pour vieux jeu. Ils ont, eux, ce travers d’autrefois d’être sensibles au ridicule. Comme toujours, on néglige l’expectative pour embrasser la réalité et c’est l’illusion qu’on étreint.

Le lecteur partage l’engouement universel, j’allais dire la manie. Il brûle les étapes et franchit à toute vitesse le circuit de ce qu’il appelle les banalités préliminaires. Il estime que la ligne droite est la voie la plus courte d’un point à un autre et que, conséquemment, c’est perdre son temps d’aller de l’auteur au lecteur… par quatre chemins. Avec lui, il faut, sans brelauder, passer au déluge. Tout le machinisme compliqué de la mise en scène, du décor, ne lui dit rien qui vaille. Il aime que le rideau se lève, que le livre s’ouvre aussitôt qu’il daigne prêter son attention. « J’ai failli attendre ! » dira Sa Majesté, le lecteur, si l’auteur tarde à entrer en matière.

Aussi, nous le tiendrons-nous pour dit, confiant qu’on voudra bien suppléer aux points dont manquent nos i. Intelligenti pauca !

Au surplus, nous n’avons pas la maîtrise de ces auteurs savants qui, habilement, captent votre attention, vous promènent à loisir par des sentiers détournés mais fleuris, multiplient les artifices pour piquer la curiosité, exciter l’intérêt, retiennent votre esprit par le charme des descriptions, le coloris du style, s’insinuent petit à petit dans votre âme, vous intriguent, vous remuent, vous passionnent, vous subjuguent enfin.

Sachez donc, sans autres circonlocutions, que les faits que nous nous proposons de relater nous reportent au lieu de Kébecq, dans la mansion du Gouverneur, ce château Saint-Louis, que le Comte de Frontenac, a restauré, il y a une dizaine d’années, car nous venons d’entrer en l’an de grâce mil sept cent quatre, ce jour étant le jeudi, 3 janvier, si vous aimez qu’on précise.

Vraiment, le châtelain fait, ce soir, grande dépense d’huile de marsouin, car les fenêtres sont partout brillamment illuminées. Il y a là du « micmac », comme on dit.

Aussi bien, c’est une procession ininterrompue de carrioles qui débouchent sur la Place d’Armes pour entrer dans la cour intérieure du château. À la lueur d’une sorte de quinquet fumeux suspendu au porche, on voit entrer ceux qu’amènent ces carrioles. Impossible de reluquer les arrivants, tant ils sont emmitouflés, mais on peut toujours juger de leur plus ou moins de qualité par le degré d’inflexion que mettent les laquais dans leurs révérences.

De quoi s’agit-il donc ?… C’est ce que nous aimerions bien découvrir.

Lecteur, pour peu que vous soyiez débrouillard, nous trouverons bien moyen de pénétrer dans le château. La consigne de faction a l’air homme de bonne composition. Nous est avis que quelques livres tournois — vous en avez tant et plus dans les goussets de votre pourpoint — sauront l’éblouir au point qu’il ne nous verra pas entrer. Le va-et-vient qui règne et le nombreux et obséquieux domestique qui encombre le vestibule favorisent notre projet…

Bon, nous voici enfin dans le grand salon profusément éclairé. Il ne nous reste qu’à nous abscondre derrière les superbes tapisseries de Beauvais si curieusement ramagées.

Ce sont là, à la vérité, des mœurs qui puent la roture, mais nous ne pouvons sensément rester à grelotter sous les fenêtres du château, à dix heures du soir. Et comme c’est l’hiver, on sera bien empêché de nous jeter la première pierre !

À l’intérieur, il fait bon, Dieu merci, de grosses bûches flambent dans le foyer et tout dans l’ameublement et la décoration respire le confortable et le bien-être.

Maintenant, il s’agit de rester cois, tout en examinant, à la dérobée, les personnages qui se prélassent dans les fauteuils moelleusement capitonnés, autour de la table en noyer noir sur laquelle voisinent pêle-mêle bouteilles, carafes, tabatières, drageoirs, etc.

À tout seigneur tout honneur : voici d’abord le maître de céans, Philippe de Rigaud, marquis de Vaudreuil, administrateur de la Nouvelle-France. Les armes de sa maison portent de sable à un lion rampant lampassé de sinople. Toutefois, ne nous laissons pas leurrer par semblable affistolure, car l’écu ment sans vergogne : Philippe de Rigaud n’a du lion que la crinière et encore est-elle postiche.

Dans l’orbite de cette nébuleuse gravitent des satellites de différentes grandeurs dont les plus notables sont François de Beauharnois, intendant ; Claude de Ramezay, sieur de la Gesse, gouverneur du Mont-réal ; René-Louis Chartier de Lotbinière, lieutenant-général civil et criminel à la prévôté ; François Prévost gouverneur des Trois-Rivières ; Hugues de Bernière ; Rouer de Villeray ; Morel de la Durantaye ; etc.

Voici, presque à l’écart, un groupe qui nous paraît fort sympathique, dont : Pierre Boucher, sieur de Boucherville, le « père » Boucher, toujours vert et robuste malgré ses quatre-vingt-deux ans ; son beau-frère, François Hertel, sieur de Chambly, le glorieux balafré de vingt batailles ; Nicolas Perrot, commandeur des nations de l’ouest ; etc.

Celui-là, là-bas, à qui on paraît témoigner tant de déférence, c’est Charles Aubert, sieur de la Chesnaye, le marchand le plus considérable de Kébecq. Près de lui est assis, vison-visu, un petit homme ni gras ni maigre, à physionomie mobile, insaisissable mais néanmoins, et à cause de cela peut-être, intéressante. Il y a du sphynx chez lui… ou du comédien. Est-ce, sur ses lèvres, un sourire bienveillant qui accueille ou bien une moue ironique qui rebute ? Ses yeux raillent-ils ou s’ils complimentent ? Nous ne saurions le dire tant leur expression indéfinissable se dérobe à l’analyse. Dieu nous garde de juger témérairement notre prochain, mais il a l’air assez félin (qu’on ne nous fasse pas dire félon !) ce François-Magdeleine Ruette d’Auteuil, avocat au Parlement de Paris, omnipotent Procureur général du Conseil Supérieur.

Nous voyons là aussi quelques ecclésiastiques. Ce sont, sans ordre de préférence, le R. P. Denys, Gardien des Récollets ; messire Louis Angot des Maizerets, grand vicaire des pays d’en haut, administrateur du diocèse en l’absence de monsieur l’évêque de Saint-Vallier ; le révérendissime Joseph Serré de la Colombière, chanoine, grand archidiacre et théologal de l’église cathédrale, aumônier des milices, conseiller de Sa Majesté ; messire François-Marie Dupré, chanoine curé de Notre Dame de Kébecq, etc.

De quoi s’agit-il donc, vous demandez-vous, à la vue de cet assemblement de personnages importants au château Saint-Louis ?

Comme les roches parlent aux murs qui ont des oreilles et que, de brin en brin, de fil en fil, tout finit par se savoir, autant vaut vous dire tout de suite ce qui en est avant que les cancans de la rue et les potas des salons n’aient inventé, à ce sujet, quelque histoire à dormir debout. La discrétion est déjà trop peu commune pour qu’on la dépense en pure perte.

Oyez donc que Monseigneur le Marquis de Vaudreuil, sous couleur de s’acquitter envers les féaux vassaux de Sa Majesté Très Chrétienne… et non moins Honneste, des civilités du nouvel an, a invité, au château, l’élite du monde officiel de Kébecq, du Montréal et des Trois-Rivières. La plupart de ses hôtes sont de la ville même, les autres étant venus y passer le temps des fêtes, présenter quelque placet au Conseil Supérieur ou rendre la foy et l’hommage, ainsi que de droit.

Or, Monseigneur, qui n’est encore qu’administrateur, brigue l’office de gouverneur, ambition bien légitime, après tout. Voilà pourquoi, Monseigneur le Marquis fait des frais d’amabilité et est aux petits soins avec les diverses coteries. Il ménage les susceptibilités des uns sans décourager les prétentions des autres. Il pratique des intelligences dans tous les camps. Il se commet à tout le monde mais avec personne. Il a adopté la devise de Catherine de Médicis : il divise pour régner. C’est un équilibriste par nécessité ; ne se sentant pas solidement assis dans la faveur du Ministre, il bascule. Des contestations et des disputes des autres, il règle sa conduite. Monseigneur — on le monseigneurise par anticipation — a petit esprit et grande ambition, de quoi vraiment édifier sa fortune. C’est une salamandre florissant au milieu des discordes qui consument autrui. C’est un vice-roi qui a interverti les rôles ; il flatte ses courtisans. Entre la chèvre et le chou, il ne manifeste aucune prédilection à moins, bien entendu, qu’il ne s’agisse d’une toute petite chèvre et d’un gros gros chou, car Monseigneur le Marquis, quand il lui faut prendre parti — et il ne s’y résout qu’à la dernière extrémité — a toujours soin de se ranger avec les plus forts.

Ainsi donc, si Monseigneur a convenu, ce soir, les notabilités de la colonie, vous pouvez être assuré qu’il n’obéit nullement à une tradition d’hospitalité mais bien à un motif sordide, dût-il, pour sauver les dehors, invoquer la raison d’État. On pourra bien, au cours de la soirée, faire de l’esprit, se flagorner les uns les autres, casser du sucre sur le dos des absents, trinquer à l’année nouvelle, raisiner et raisonner, mais on finira, à coup sûr, par parler politique et c’est précisément pour pressentir ces messieurs sur pareil sujet et régler ses voiles selon le vent qui soufflera, que le châtelain reçoit ce soir. C’est son parlement, ses états généraux qu’il a plu à Sa Seigneurie semondre par devant elle : le clergé, la noblesse et le tiers-état y sont en effet représentés.

Aussi, une fois échangées les banalités de rigueur, les singeries et grimaces protocolaires, les groupes se dessinent suivant la diversité des idées, car l’assemblée manque évidemment de cohésion, d’affinité. Toutes ces protestations, tous ces compliments, sonnent faux, on cherche à se guiller, à se donner le change, mais une fois les formules cérémonieuses épuisées, les mêmes aspirations se cherchent, les mêmes préjugés s’associent. La sélection s’opère d’elle-même. Chaque clan a sa complexion particulière. Il n’y a de vraiment commun entre les factions que l’intransigeance. Il suffit d’un coup d’œil pour se convaincre combien c’est bigarré. Il y a là des gens d’épée et des gens de robe, des bourgeois cossus et des fonctionnaires râpés, des clercs et des lais, des citadins et des campagnards, des gens de qualité et des gens de quantité, des petites gens et des… Gros-Jeans.

M. de Ramezay a à se plaindre de M. de Beauharnois qui, lui, jalouse M. de Vaudreuil. Hertel, qui se fait vieux, et le « père » Boucher, qui l’est, voudraient que l’on cessât de guerroyer pour coloniser. Le sieur de la Chesnaye, pourvoyeur des milices, ne l’entend pas de cette oreille. Chartier de Lotbinière et Ruette d’Auteuil se détestent cordialement… à cause d’une belle, dit la rumeur publique. Messire des Maizerets reluque d’un œil méfiant le Gardien de ces Récollets qu’on n’a pas encore absouts de tout soupçon de gallicanisme. Ajoutons que l’acrimonieuse querelle des dîmes n’est pas faite pour rasséréner l’atmosphère orageux.

Il y a de la contrainte dans le ton, de l’affectation dans les manières. Pourtant, la race est d’esprit trop combatif, d’allures trop ouvertes pour que tant de dissimulation dure bien longtemps. Aussi, soyez sûr, qu’il y aura tantôt du grabuge. Gare le vin qui dissipe la gêne et délie la langue !

En effet, insensiblement, la partie s’engage d’abord par des escarmouches d’épigrammes, de rabutinades, de pointes plus ou moins acérées, certaines feintes qu’on ne pousse pas encore à fond mais qui déjà font intervenir les réserves. De part et d’autre, on tâte le terrain, on suppute la force des adversaires. Puis viennent, tour à tour, les attaques en flanc, les charges animées, les assauts redoutables. Peu à peu aussi, le plan stratégique de Monseigneur le Marquis se précise : il a démasqué ses batteries et, impassible, il regarde évoluer les combattants, n’intervenant que pour activer les hostilités ou bien dégager des bataillons trop avancés.

Nous sommes enfin fixés sur un point : c’est que cette soirée au château Saint-Louis, ce 3 janvier 1704, est tout bonnement un conseil de guerre que tient Monseigneur le Marquis de Vaudreuil.

Prêtez l’oreille quelques instants et vous serez édifiés.

C’est le Père Denys qui parle en ce moment, un pacifique dont la robe de bure, le chef tonsuré en couronne et le verbe modéré détonnent dans ce milieu brillant et bruyant de beaux messieurs poudrés à blanc, en jabots de pouce-de-roi et manchettes pimpelorées. Il exerce, par l’austérité de sa vie et par sa charité, un grand ascendant sur les Canadiens et c’est pour cette raison que Monseigneur le Marquis l’invite à ses conciliabules, bien qu’il redoute sa rectitude de jugement et sa franchise. Ce moinillon que les ambitieux exècrent, que les humbles vénèrent et que tous estiment est tout dévoué à la cause populaire, à la paysandaille. C’est un gueux qui fait des frais de coquetterie morale : il est toujours fort soigné de sa conscience. C’est un original, un maniaque qui s’obstine à ne pas troquer sa dignité d’homme libre contre les faveurs des puissants. C’est un entêté qui ne transige pas avec son devoir. S’il aimait le jeu, il jouerait cartes sur table, mais il ne joue jamais… pas même la comédie ; le rôle de Pilate lui répugne surtout. Ce n’est pas le Père Denys qui se lavera les mains s’il apprend qu’il se prépare, en catimini, quelque trigauderie qui traverse les meilleurs intérêts de la colonie. Oyez-le plutôt !


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II


— Nous n’avons aucun intérêt à importer sur ce continent les vieilles discrépances d’Europe. L’Amérique est assez grande pour que deux peuples y puissent vivre… La guerre est parfois un mal nécessaire, je veux bien ; encore faut-il n’y recourir que lorsque tout moyen de conciliation a failli. À l’aurore de ce siècle, les nations qui prétendent évangéliser le Nouveau-Monde devraient, ce me semble, y établir une ère de tolérance et de bonne volonté, deux conditions bien nécessaires pour faire bienvenir la doctrine du Christ et assurer le plein développement des ressources merveilleuses de ces contrées, partant, le complet épanouissement du bien-être matériel et moral des peuples aussi bien que des individus.

— Mon cher Abbé, riposte non sans ironie Messire des Maizerets, qui s’outrecuide facilement, vous parlez d’or et j’applaudis de tout cœur à ces nobles sentiments. Si le but de l’homme ici-bas était son bien-être, j’abonderais dans vos vues. Il serait sans doute agréable de vivre à sa poste dans la faitardise, au milieu d’une nature abondante et généreuse ; mais il faudrait, pour cela, pactiser avec l’erreur, suppéditer sa conscience, traiter de pair avec les ennemis de Notre Sainte Mère l’Église… Croyez-moi, chercher le bonheur ici-bas, c’est courir après une chimère. Celui qui a dit : « Mon royaume n’est pas de ce monde » savait ce qu’il disait aussi bien que vous ou moi peut-être !…

— Mais si je me remets bien, Messire, intervient ici Hertel de Chambly qui dissimule mal son indignation en voyant quel ton provocateur, quels éclats de voix et quelles arguties, monsieur l’administrateur de l’église de Kébecq oppose au langage calme et modéré du Révérend Père Gardien, si je me remets bien, ce quelqu’un a aussi certifié que celui qui se servira de l’épée périra par l’épée. J’ai écouté avec attention vos considérations d’ordre spirituel, mais je crains bien qu’elles ne m’aient pas convaincu. Il y a d’autres moyens que la violence de dissiper l’erreur et si l’Europe s’est insurgée contre l’atroce formule « crois ou meurs », ce n’est pas à des Chrétiens de rivaliser d’intolérance avec les disciples de Mahomet. Noblesse oblige !

— Alors, vous soutenez qu’il faille, par équanimité, essuyer tous les opprobres, présenter sans cesse l’autre joue ?

— Non pas, non pas, réplique vivement monsieur de Chambly, que cette façon tortue de discuter agace de plus en plus, je parle d’une paix honorable que les habitants de ces colonies aient intérêt commun à maintenir. Cet état continuel de guerre ne s’inspire pas, je le crains, de l’éthique chrétienne. On a remplacé la houlette du Bon Pasteur par le tomohawk du sauvage, et nous parlons de civilisation, d’évangélisation !

Monsieur des Maizerets est maintenant tout à fait monté. Ce qui l’exaspère davantage c’est que le Père Denys, ce personnage qu’auréole la faveur populaire, paraît dédaigner de croiser avec lui le fer de la discussion, et qu’il lui faut se résigner à brûler sa poudre à un moineau, à un gentilhomme à première semelle, à ce hobereau de Hertel. Comme ce dernier ne se laisse pas déconcerter par la qualité de son interlocuteur, Monsieur des Mazerets, disciple d’Escobar, tâche à le désarçonner en l’attirant dans quelque guet-apens cavilleux :

— Alors, vous condamnez, sans plus, papes et conciles, croisés et chevaliers. Urbain, Pierre l’Ermite, saint Louis, Cœur de Lion, etc. ne furent que d’atroces conculcateurs, d’impitoyables bourreaux, de vulgaires assassins ! Dans ce cas, monsieur le casuiste, vous absolvez les mahométans, les albigeois, les suivants de Luther, de Calvin ! Vous vous permettrez, ma parole, de morigéner le Saint Père !

— Messire le Chanoine, reprend, railleur, monsieur de Chambly, je ne vous suivrai pas sur le terrain ou vous voulez porter la discussion. Je ne possède pas l’apertise voulue pour débattre, à boule vue, ces questions et n’entend pas parler latin devant un cordelier, comme on dit. Cependant, j’ai lu quelque part que le fondateur du christianisme avait, lors de son passage sur la terre, donné aux hommes ce commandement qui résume toute sa doctrine quant aux rapports qui doivent exister entre les mortels : Aimez-vous les uns les autres. Est-ce bien suivre ses enseignements que de s’entr’égorger ? S’il faut nous affrèrer ici-bas, il affiert que nous vivions en paix et bénévolence et soyions dans nos rapports, doux et humbles de cœur !

Ce langage si noble devrait désarmer l’irascible Monsieur des Maizerets mais il a cru sans doute voir, dans les dernières paroles de son interlocuteur, une allusion personnelle. Aussi s’emporte-t-il complètement :-

— Monsieur Hertel, je vous trouve bien mansuet et me demande comment le farouche bretteur, l’impavide homme de guerre que nous avons tous connu s’est ainsi mué en agneau bêlant. Il me semble que votre zèle pour sa Majesté tiédit singulièrement depuis que vous et les vôtres êtes pourvus de seigneuries. Votre épée serait-elle à l’encan ?

Le Sieur de Chambly bondit sous l’outrage :-

— Monsieur des Maizerets, tonne-t-il, vous abusez lâchement de vos immunités et je vous défie de trouver un gentilhomme qui prenne à son compte vos basses insultes. Bien que le sauvage m’ait presque enlevé l’usage de mes mains, je sais encore châtier l’insolence et venger mon honneur. C’est l’Iroquois qui m’a ainsi mutilé les doigts. Si jamais vos mains efféminées se déforment, ce sera, Messire Angot des Maizerets, à force d’avoir tiré des ficelles pour supplanter monsieur de Saint-Vallier !

— L’insolent ! rugit le Grand Vicaire, rouge de colère.

— Un dernier mot, Messire. Vous savez l’italien, la connaissance de cette langue vous ayant été utile pour mendier de l’avancement à Monsieur de Mazarin. Oyez donc : « Se un cagnolino abbaja ad un molosso questi che potrebbe divorarlo non vi bada neppure. » Messire Angot des Maiserets, j’ai bien l’honneur de vous saluer !

Et avec un rire sardonique qui dissimule tant bien que mal la chaude-cole qui gronde en lui, Monsieur de Chambly esquisse le geste théâtral d’un mousquetaire qui, de son feutre, balaie le parquet.

Monsieur des Maizerets va riposter lorsque Monseigneur le Marquis juge bon d’intervenir :-

— Allons, allons, messieurs, trêve de querelles. Ce n’est pas lorsque nous sommes à discuter de l’intérêt de la colonie et de la France qu’on doive s’oublier à de pareils altercas. Sa Majesté attend de nous plus d’attrempance et un état d’esprit détaché de prévention et d’estrif. Nous ne devons nous imboire que de l’intérêt de la Nouvelle-France. Telle est bien la teneur des instructions royales. Vous disiez, il y a un instant, Commandeur, que les Anglais étaient animés d’ententions pacifiques et seraient disposés à bannir d’Amérique les haines et contentions qui ensanglantent les vieux pays et à laisser les Européens batailler sur leur propre continent. Êtes-vous certain de ce que vous avancez ?

Ainsi interpelé, Nicolas Perrot rapproche son fauteuil et commence :-

— Depuis les grandes assises de la paix avec les tribus sauvages, il y a trois ans, j’ai beaucoup voyagé, j’ai vu beaucoup de la contrée et, si vous daignez m’attribuer un certain degré d’apercevance vous m’accorderez que j’ai beaucoup apprendre. Je me fais vieux et connais depuis plus de trente ans la guerre et ses horreurs. La guerre avec les sauvages est, entre toutes, la plus sanguinaire et la plus détestable. Or, je suis convaincu qu’il n’y aura de paix durable avec l’homme des bois que du jour où Français et Anglais enterreront eux-mêmes la hache de guerre.

— Mais cette paix est-elle bien possible ? interrompt Monsieur de la Colombière.

— J’arrive justement à la question. Je connais assez les colonies anglaises, depuis Baston jusqu’au Maryland. En temps de paix, je m’y rendais souvent interpréter les Abénaquis et autres peuplades dont je translate les idiomes. Tenez pour certain que les Bastonnais sont tout aussi désireux que nous de la paix et plus peut-être.

— Les Bastonnais, je veux bien, mais les Anglais d’Angleterre ?

— Ne vous chaille, ils comptent de moins en moins. Accaparés qu’ils sont par la besogne européenne, ils n’ont cure de ceux qu’ils considèrent comme des toqués et dont ils ont mundifié le royaume. D’autre part, le tempérament national s’est grandement modifié chez les émigrés et le patriotisme chez eux est moins affaire de sentiment que d’intérêt. Le puritanisme par certains côtés attient à la démocratie : c’est l’esprit qui proémine dans la Nouvelle-Angleterre. Étant donné ce sentiment, il serait facile pour nous d’en tirer parti.

Comme tout le monde paraît s’intéresser à ce qu’il rapporte, Monsieur le Commandeur continue après une pause :

Depuis l’annulation de sa charte royale, la Virginie est mécontente. Il serait facile de profiter de l’impopularité des Stuarts et il suffirait de souffler sur les cendres du mécontentement pour attiser la haîne de ces républicains qui se souviennent de Cromwell et qui ne cherchent qu’une occasion pour rompre avec la mère-patrie avec laquelle ils n’ont plus rien de commun. Les quakers de Rodelem[1] sont, par croyance, des hommes de paix. Les Hollandais de Manhatte ne demandent qu’à devenir nos amis. Quant aux jacobites de New Plymouth, ils ne se sentent nullement attraits vers l’Angleterre de Guillaume. Reste la colonie du Maryland…

— Oh ! de celle-là je réponds, opine Monsieur de Boucherville qui a écouté attentivement Perrot et semble partager ses vues.

— Mais j’y songe, fait remarquer Monsieur de Beauharnois qui ne perd pas une occasion d’abonder dans le sens de ceux qu’il sait hostiles aux brigues de Monsieur de Vaudreuil, il y a parmi nos voisins beaucoup de compatriotes et j’ai confiance que…

— C’est ce qui vous trompe, monsieur l’Intendant, interrompt avec quelque aigreur Monsieur de la Colombière, le dernier coup de mousquet tiré sur ce continent contre la fleur de lys le sera, j’en mettrais ma main au pis, par un parpaillot. Que vous en semble, Monsieur Perrot ?

— Mon expérience personnelle me contraint à diverger de cet avis. Tout le monde sait que je suis un catholique convaincu. Charles de la Bouchère, négociant de Manhatte, ne l’ignorait pas non plus lorsque je fus capturé par les Iroquois, quelque temps après l’attaque de Salmon Falls. J’étais déjà lié au poteau de torture lorsque de la Bouchère m’acquit comme esclave au prix de cinq cents livres. Le lendemain, l’esclave catholique, déguisé par les soins du huguenot de la Bouchère, qui risquait d’encourir la disgrâce de Schuyler, recouvrait sa liberté.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Pendant que ces loquaces diplomates déclament avec emphase leurs périodes ampoulées, il s’agit pour nous de filer à l’anglaise. Il se fait tard, les corridors sont déserts, hâtons-nous. Les valets préfèrent lipper à l’office que d’écouter aux portes cette chipoterie officielle.

Laissons donc nos personnages perruqués se crêper le chignon et transportons-nous à Saint-François-des-Prés, dans le gouvernement des Trois-Rivières, une bagatelle de cinquante lieues, dussions-nous, pour ce faire, utiliser la chasse-galerie, mode de locomotion qu’on dit avoir été en usage à cette époque, ancêtre mythique du moderne aéroplane.


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III


Philippe Maugras, capitaine de milice, passait pour un des habitants les plus aisés de Saint-François-des-Prés et peut-être même de toute la Citière. Sa terre, toutes redevances payées, lui rapportait, bon an mal an, de deux à trois cents livres à part ce qu’il tirait de la chasse et de la pêche qu’il pratiquait beaucoup durant la morte-saison.

Quand nous aurons ajouté qu’il possédait en propre deux chevaux, trois bêtes à cornes, voitures et traîneaux et trois fusils, on se convaincra qu’il devait être un notable, à une époque où il fallait être riche ou renforcé, comme on disait alors, pour garder un cheval. Du reste, pour s’en convaincre, il suffisait de remarquer le salut prononcé dont le gratifiait le seigneur Crevier. On ne traite pas aussi honnestement le dernier censitaire de sa seigneurie. Maugras jouissait aussi de la distinction peu banale de savoir lire et écrire.

Cette opulence relative n’était cependant pas pour monter la tête à Maugras. Sans doute, il y a plus de raison de tirer vanité de l’aisance que l’on doit à son travail et à son industrie que de la fortune dont on hérite, mais, démocrate avant le mot, Maugras avait puisé, dans le commerce de l’homme des bois et dans la vie aventureuse qu’il avait menée jusque là de colon et de milicien, un esprit d’égalité qui fait frères tous les hommes de bonne volonté.

Aussi, le lecteur ne sera pas surpris de le trouver, un matin de janvier 1704, travaillant d’arrache-pied en compagnie de Paulin Vadnais, le frère de sa femme, espèce de garçon de ferme qui s’était loué à Maugras tout en se réservant une grande liberté d’allures.

C’était un homme d’une trentaine d’années, d’humeur nomade, trappeur, soldat, mais qui, entre ses fugues, ne manquait jamais de revenir au bercail, comme il disait. Bref, Maugras le considérait comme un frère et le traitait d’égal à égal.

Ce jour-là, Maugras et Vadnais battaient du frêne sous un abri de construction assez primitive, à quelque vingt arpents de la maison. Vêtus tous deux d’une culotte de bouracan et d’un simple veston de peau, ils martelaient à coups redoublés un corps de frêne d’un pied et demi de diamètre. Grands, forts, bien décuplés c’étaient deux superbes hommes et leurs biceps moites de sueurs maniaient avec apparente facilité les lourdes massues qui s’abattaient en cadence avec un bruit mat que scandaient leurs hans gutturaux.

De temps à autre, ils faisaient relâche pour respirer un brin et essuyer, d’un revers de bras, la sueur qui dégoulinait le long des tempes. Maugras alors passait à son beau-frère une torquette de tabac dans laquelle, à tour de rôle, tous deux mordaient à belles dents.

— Parmanda ! c’est du vrai Virginie, ça, Philippe ?

— Si fait, gros malin, tu as assez voyagé pour savoir que ces friandises-là ne poussent pas pour les seules badigoinces des Bastonais !

Un gros rire bruyant, un long jet de salive dorée, puis la cadence des massues reprenait de plus belle sur la bille de frêne dont le diamètre allait se rétrécissant à chaque lisière que Maugras en détachait à l’aide de son couteau à jambette.

Soudain, Maugras cessa de frapper, dressa la taille et, prêtant l’oreille, fit signe à son compagnon de se tenir coi. S’arrondissant les deux mains en conques derrière les oreilles et se tournant dans la direction de la maison, il perçut un signal : Ha-ou… ha-ou… !

Il saisit aussitôt une espèce de porte-voix fait d’écorce de bouleau recoquillée et séchée, emboucha l’appareil et, gonflant la poitrine, répondit à son tour : Ha-ou… ha-ou… !

— De quoi peut-il donc s’agir, se dit Maugras, inquiet, soucieux… Vite, passe-moi mon capot et allons voir ; on ne sait pas !…

Tandis que tous deux endossaient de lourdes pelisses en peau d’ours, Maugras paraissait songeur et c’est d’un pas hâté qu’il prit la direction de sa maison, sans presque échanger, en cours de route, de paroles avec son compagnon, tellement l’appréhension d’un danger possible pour les siens lui tenaillait le cœur.

Et pourtant, Maugras s’efforçait de s’arraisonner, se disant que les siens ne pouvaient courir aucun péril. En plein cœur d’hiver, jamais les Bastonnais ne se seraient aventurés à Saint-François. D’ailleurs, en cas d’alerte, on n’aurait pas manqué de tirer des coups de feu pour rassembler les hommes, surtout si l’on considère qu’on venait d’artiller le fort de deux pièces toutes neuves. Serait-ce, par hasard, que les Abénaquis se fussent procurés de l’eau-de-vie et fussent devenus noiseux ?

Maugras ne savait à quelle conjecture s’arrêter. Il était si extraordinaire que sa femme l’appelât à moins qu’il ne s’attardât pour le dîner ! Or, il s’était, par deux fois, arrêté pour se rendre compte, par le soleil, de l’heure qu’il pouvait bien être et il avait constaté qu’il ne passait pas dix heures.

Cependant, le front penché, Maugras hâtait le pas, suivi de son compagnon. Seul le grincement de leurs bottes d’orignal sur la neige durcie du sentier rompait le silence qui pesait sur eux.

Bientôt, en débouchant dans la clairière, Maugras put distinguer sa maisonnette au-dessus de laquelle fuyait un mince filet de fumée.

C’était une habitation en bois rond, c’est-à-dire faite de billes superposées, légèrement équarries et emmortaisées aux bouts en gueule de loup, de manière à les assujettir solidement. Les interstices avaient été bousillés d’une espèce de torchis. Du toit à pente raide recouvert de chaume issait un bout de cheminée. Ce n’était pas princier ni même très douillet, mais le luxe n’était pas encore entré dans les mœurs de nos paysans. Pour ne pas payer d’apparence, la maison était assez grande et bien défendue contre les intempéries des saisons. Flanquée d’une talle de sapins qui la masquait du nord-est, elle se trouvait protégée de la poudrerie.

Dès qu’il put apercevoir la maison à travers la clairière, Maugras inspecta d’un coup d’œil nerveux les alentours. Tout paraissait quiet à l’extérieur ! Cela sembla le calmer et quand son chien Nachon s’en vint gambader dans ses jambes en frétillant de la queue, il fut tout à fait rassuré.

Ce ne fut qu’en contournant le bouquet de sapins qu’il aperçut, arrêté devant la porte de la maison, l’attelage du seigneur Crevier, carriole noire et jument pincharde.

Remis de l’alerte qu’il avait eue, il lui tardait cependant d’avoir l’explication de cette énigme.

En entrant, il se trouva face à face avec Pariseau, domestique du seigneur Crevier. Ce Pariseau était un Bastonnais enlevé d’Haver Hill, dans son bas âge, par les Abénaquis. Le seigneur Crevier l’avait pris à son service et il avait grandi sous ce nom de Zachée Pariseau qui a quelque consonance avec le sien propre, Joshua Parsons, que les Canadiens prononçaient plus difficilement. Mis, par la suite, au courant de ces faits, Pariseau n’avait manifesté aucun désir de retourner dans son pays avec lequel il n’avait plus rien de commun.

En voyant entrer Maugras, Pariseau, prévenant sa question, lui dit.

— C’est le bourgeois qui vous espère. C’est pressé, mais ça ne sera pas long ; je pourrai vous ramener pour midi. Si vous voulez embarquer,… les chemins sont beaux et, avec la grise, ça ne lambine pas !

Ces paroles, prononcées à mi-voix ne s’adressaient qu’à Maugras. Peut-être Pariseau suivait-il en cela les instructions de son maître afin de ne pas ébruiter le message dont il était chargé.

La femme de Maugras n’était pas curieuse. Pourtant, en épouse prévoyante et soigneuse, elle saisit ces paroles de Pariseau et se récria aussitôt que son homme ne pouvait décemment se présenter au manoir dans ses habits de travail et on dut passer par les exigences du coquet tyran.




Pendant que Maugras, endimanché, faraud, confortablement emmitouflé dans la peau de buffle, file, sur le train de la grise, vers le manoir, avec la recommandation de revenir pour dîner, faisons plus ample connaissance avec la maisonnée.

Madame Maugras, née Sophie Vadnais, pouvait être de quelques années plus jeune que son mari : on lui aurait donné trente-cinq ans. De taille moyenne, aux attaches un peu fortes peut-être, c’était le type de la campagnarde pleine de santé et de vie. L’ovale de sa figure pouvait être plus ou moins classique, mais la bise de janvier, achevant de dissiper le hâle dont juillet avait bronzé sa joue, lui donnait un teint de méridionale lequel s’accommodait d’ailleurs fort bien avec deux grands yeux noirs pleins de résolution et de gaieté. Sa physionomie se relevait encore d’une abondante chevelure brune pendant en torsade derrière la nuque et retenue par une résille.

Elle portait un tricot de laine écrue dont elle avait retroussé les manches afin de ne pas gêner ses mouvements, car, tout en soutenant la conversation avec son frère, la vaillante femme vaquait aux soins du ménage.

Les Canadiens de l’époque étaient fort hospitaliers. Aussi, sans crainte de passer pour des cherche-midi, il nous sera bien permis de nous arrêter un instant dans cet intérieur typique et de lier connaissance avec ses hôtes. Cette courte visite, mieux que des pages interminables cherchant à fixer l’ambiance propre à notre récit, saura y jeter de la couleur locale et nous édifier sur les mœurs du temps.

La maison comprenait sept pièces dont quatre à l’étage inférieur. Deux de ces pièces étaient des chambres et occupaient la moitié de la maison. Le mobilier de ces chambres était assez rudimentaire : un immense lit, une lourde commode et un petit chiffonnier sur lequel était posé un lave-mains. Dans chacune des chambres le plancher était couvert de nattes dites castelognes. Dans la plus grande, celle réservée sans doute aux enfants, il y avait, à part la grande couchette, deux ou trois baudets ou bancs-lits. Au mur pendait une croix de bois surmontée d’un rameau de sapin.

L’autre moitié de la maison était aussi subdivisée en deux pièces : l’une servant de cuisine, salle à manger, etc. et l’autre, plus spacieuse, était réservée aux grandes cérémonies du Jour de l’An ou aux visites marquantes comme celles du prêtre ou du seigneur. On y avait même célébré la messe après l’incendie de l’église.

D’ordinaire, toute la famille se tenait dans la cuisine qui était la pièce la mieux chauffée comme aussi la plus meublée de la maison. À vrai dire, l’ameublement était plutôt primitif, ce n’était évidemment pas du Boulle : table, chaises, banc, buffet, etc. étaient de confection domestique. On n’était pas regardant, à cette époque, dans les campagnes, mais, tout de même, les chaises étaient confortablement empaillées et nos industrieux ancêtres, maniant varlope et égohine, sans être des ébénistes experts, ne manquaient pas d’adresse quand il s’agissait de poser un pied à la chaise bancale ou un patin au berceau.

J’ai dit que la cuisine était beaucoup meublée. En effet, à part six chaises et une grande table, il y avait un petit banc, une boîte remplie de bois de chauffage près d’un poêle à deux ponts sous lequel un chat s’étirait paresseusement. Dans un coin se dressait une horloge en bois au tic-tac mat. Adossé au mur était un large buffet dépeinturé à force d’avoir été lavé ; c’était là le garde-manger ou s’emmagasinaient ustensiles, vaisselles et victuailles. Contre la cloison à l’endroit où Maugras a posé tantôt une cuvette d’eau fraîche pour sa toilette pendait une touaille en toile du pays à liteaux nacarats. Aux solives du plafond étaient accrochés deux fusils, trois cornes à poudre, un falot avec, à l’intérieur une chandelle de suif à demi-consumée et toute une ribambelle de bottillons d’herbes culinaires ou médicinales : sauge, marjolaine, tanaisie, herbe à chat, etc.

On accédait à l’étage supérieur par une échelle. Cet étage était séparé en trois pièces dont deux petites et une grande. Cette grande pièce servait apparemment de grenier si l’on en juge par la quantité de maïs et autres grains qui s’y trouvaient, à part une bonne provision d’apanacs, navets, etc. On voyait là aussi, entassés pêle-mêle, dans un vieux bahut, rets et verveux, haims et ampilles en quantité

Tout en s’entretenant avec son frère sur le motif probable de la visite de Pariseau, Madame Maugras allait, venait, travaillant sans relâche. Dans un coin de la cuisine se trouvait une énorme bûche de trois à quatre pieds de longueur, placée debout, dont l’extrémité avait été creusée pour en faire un mortier. Dans cette concavité, la femme avait versé une mesure de maïs et, armée d’un pilon d’allure rustique, proche parent du tomahawk, elle broyait ou triturait le grain.

Le ménage Maugras n’avait que six enfants vivants. L’aînée, Hélène, était une belle jeune fille de dix-huit ans, le vrai portrait de sa mère, moins abondante sans doute, mais d’une robustesse évidente. Hélène devait être coquette si l’on en juge par le manchon qu’elle était à se confectionner d’une magnifique peau de castor qu’elle enjolivait de menues freloches ou pompons qui n’étaient autres que les houppes chatoyantes d’une espèce d’azuroux que son frère avait tué aux Isles du lac Saint-Pierre.

Deux des enfants n’étaient pas à la maison, dans le moment : Alphonse, un solide gars de dix-sept ans, était à équarrir du bois de charpente à Bécancourt, et Hector était allé pêcher la petite morue au chenal Le Tardif. Il restait à la maison, à part Hélène, deux filles de huit et six ans respectivement dont l’une, Louise, était à habiller une catin informe tandis que l’autre, Marguerite, taquinait son jeune frère, poupon d’un an, qui faisait la grasse matinée dans son ber, près de la huche

Madame Maugras, malgré ses va-et-vient et les multiples soins du ménage, ne parvenait pas à dissimuler son anxiété :

— Vois-tu, Paulin, j’ai maigre confiance dans ce Pariseau. C’est un Bastonnais et un Bastonais, c’est comme un loup-cervier, ça peut se dompter, mais ça ne s’apprivoise pas. Sait-on même s’il a jamais été baptisé ?

— Bédame ! faut pas être plus particulier que son bourgeois. Monsieur de Saint-François. Si le seigneur l’a adopté et lui témoigne sa confiance, c’est qu’il doit avoir de bonnes raisons. Il n’a pas coutume de faire des embardées. Faut toujours pas prétendre enseigner aux poissons à nager, comme dit le Père Bigot…

— Comme tu voudras, mais on ne m’ôtera pas de l’idée que ce Pariseau ou Parsonne, à ce qu’on dit, est un cou tors à ne pas hanter. Tout à l’heure, en partant, il a jargonné des paroles incomprenables que la jument s’est mise à trembler comme si elle avait les avives !

— Voyons, voyons, tu t’inquiètes sans raison, ma pauvre Sophie ; le seigneur doit avoir quelque travail à confier à Philippe… Il me semble même avoir entendu dire qu’il y a des radoubs à faire à l’intérieur de ses bâtiments.

Vadnais, descendant d’ancêtres normands, corsaires ou simples pécheurs, vaillants marins tous, avait conservé, dans son respect des traditions familiales, un grand nombre d’expressions du terroir (si l’on peut dire !) dont il émaillait son langage.

— Dans tous les cas, ajouta-t-il pour rassurer sa sœur, il est onze heures, tu vas le voir débarquer bientôt. Faut toujours lui donner le temps d’aller virer là.

Madame Maugras n’était pas persuadée pourtant. Elle se contenta de hocher la tête et d’éjaculer un « que le bon Dieu t’entende » sans grande conviction et le silence retomba entre eux.

Mais à quoi bon s’attarder à ces détails. Sans doute, la maison de Philippe Maugras est fort hospitalière. On y trouve un air familial, une atmosphère sympathique qui nous attire et nous retient, mais il faut s’en éloigner, s’en arracher pour poursuivre la trame plus aventureuse, moins pastorale de la chronique.

Aussi bien, Paulin, vient de déposer sa pipe sur l’appui de la fenêtre et se dispose à aller faire un somme dans la chambre du haut, tandis que sa sœur restée seule attise le feu et prépare l’ordinaire du dîner.

Margot, pour endormir son frérot, lui chante, en le berçant doucement, un cantique de Noël : « Sonnez, cor et musette » qu’elle prononce « son nez carré, musette »…

Bébé fait dodo ! Chut ! éloignons-nous.


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IV


Les historiens nous assurent que Monseigneur le Marquis de Lauson, qui succéda à d’Ailleboust de Coulonge comme gouverneur de la Nouvelle-France, fut un piètre administrateur. Nous consulterions en vain les archives en quête de quelque œuvre qui ait immortalisé sa mémoire. Il embrassait beaucoup, paraît-il, mais étreignait mal : nous n’en voulons d’autre preuve que la vaste étendue de territoire qu’il se fit octroyer et dont son indolence ne sut tirer aucun parti. Ce cent-associé était possesseur de presque toute la rive sud, de Bellechasse à Soulanges. Ayant été trouvé trop léger, il fut rappelé et son empire, démembré par décret royal, passa… aux Mèdes et aux Perses !

Le domaine de la Citière échut à Pierre Boucher, sieur de Grosbois et aultres lieux qui, lui-même, en concéda plusieurs fiefs, entre autres celui de Saint-François-des-Prés, à son beau-frère Jean Crevier qui s’intitula désormais Sieur Crevier de Saint-François. Par la suite et toujours en vertu du jeu de fief, la terre des Chenaux fut cédée à René Crevier qu’on appela Crevier des Chenaux.

D’après les institutions du temps, la tenure en fief était l’un des attributs de la noblesse. Or, comme ce fut, à quelques modifications près, le régime établi au pays, les concessionnaires qui, à la vérité, furent, la plupart du temps, les hommes les plus considérables parmi les colons, ne manquèrent pas de se considérer ennoblis sans toutefois usurper de titre bien défini. On les dénomma « Seigneurs ». S’autorisant du brocart alors fort en honneur que « la terre fait la loi à l’homme et non l’homme à la terre », ils finirent par se désigner du nom de leur fief. C’est ainsi que leur est venue la particule.

Nous admettrons, si l’on veut chicaner, qu’il y a usurpation, car enfin le titre qu’ils s’arrogeaient ne s’autorisait d’aucune patente dûment paraphée. Mais l’ennoblissement qui procède de la glèbe vaut bien celui que confère le caprice royal, si l’on se rappelle quelles horreurs recelaient souvent les lettres de noblesse.

Si la féodalité s’implanta au pays — c’était du reste le système social alors en honneur — ce fut, Dieu merci, une féodalité mitigée comportant un servage du sol plus que de l’individu et qui laissait sauve la dignité du vassal.

On peut ouvrir grandes les pages de notre histoire, feuilleter à loisir notre modeste armorial, perscruter nos naïves origines héraldiques : on en pourra sourire mais nous n’avons point à en rougir. Elles sont obscures, fantaisistes mêmes, si l’on veut, mais elles n’ont rien de « vilain » qu’on ne puisse étaler au grand jour. Ces parchemins sont apocryphes, ils ne portent pas l’empreinte du sceau royal, soit, mais ils ne sont pas non plus scellés d’un stigmate de honte.

On peut d’une ignoble catin faire une marquise ou une duchesse, on peut d’une Antoinette Poisson faire une De Pompadour, on peut se faire ennoblir pour peu qu’on ait de complaisance : on s’anoblit soi-même !

Nos vastes domaines seigneuriaux aux fertiles alluvions, aux forêts richement boisées et profusément giboyeuses, aux multiples cours d’eau poissonneux, purent n’être, pour certaines âmes encanaillées de stupre, que quelques arpents de neige, mais ils ne furent jamais, au grand jamais, l’Haceldama de l’infamie !

Mais laissons là l’austère histoire et les réflexions qui s’en dégagent ; c’est de chronique qu’il s’agit.

Aussitôt qu’il eut acquis le fief de Saint-François-des-Prés, Jean Crevier y fit ériger le manoir et vint s’y fixer avec son épouse, Marguerite Hertel, sœur de François Hertel qui s’appela successivement Hertel de la Frenière, Hertel de Chambly et Hertel de Rouville.

Ce manoir était une construction fort imposante pour l’époque C’était un rectangle de quelque douze toises par huit. Deux étages et comble. L’édifice était construit en pierre des champs reliée par un mortier qui prenait, en séchant, la dureté du granit. La façade était percée de dix fenêtres avec volets ainsi que d’une solide porte en chêne profusément cloutée et ferrée. En arrière se trouvaient les dépendances, basse-cour, grange, écurie, potager, etc. Le souci de la solidité avait primé toute prétention architecturale.

Au besoin, l’édifice aurait pu servir de fort et c’était en vue d’incursions toujours à redouter qu’on l’avait entouré d’une double enceinte de palissades. Il était situé près de la rivière qu’on commença à appeler Saint-François mais que les sauvages nommaient toujours Alsiganteka[2], vis-à-vis la Grande Isle où l’on bâtit plus tard un fort et qui s’appela depuis l’Isle du Fort.

C’était plutôt un château-fort qu’un château bien que le confortable et le luxe de l’intérieur y fussent ménagés.

C’est là qu’était né le seigneur actuel, Joseph Crevier de Saint-François, et c’est là qu’il habitait avec sa mère, vu qu’en sa qualité de fils aîné il avait hérité du fief à la mort de son père, en 1693.

Joseph Crevier, sieur de Saint-François, atteignait la quarantaine. C’était un beau type d’homme, grand, carré d’épaules et avec une figure empreinte de beaucoup de distinction. Ses traits n’étaient ni délicats ni particulièrement réguliers, mais son large front, ses yeux vifs et francs, ses lèvres énergiques lui composaient une physionomie vraiment imposante. Il avait grand air malgré sa démarche un peu lourde de gentilhomme campagnard.

L’habit ne fait pas le moine, c’est entendu, mais il relève décidément l’apparence. Lorsque, le dimanche, le seigneur Crevier arrivait à l’église, vêtu d’un argant de drap d’Elbeuf, portant chemise de toile de Rouen garnie de dentelles au col et aux manchettes, le chef coiffé d’un caudebec frais rebouisé et comme flambant neuf, gants de Niort, bas de Saint-Maxent et souliers à boucles, il faisait sensation et il se susurrait un murmure flatteur tout le long de la nef jusqu’à ce que le sieur Crevier eut pris place dans le banc réservé au seigneur.

Il y a des auteurs qui, vraiment, poussent l’indiscrétion un peu loin, qui s’introduisent sans façon chez les gens, reluquent dans tous les coins et pénètrent même jusques dans les communs pour surprendre ce que les domestiques débinent contre leurs maîtres.

Tout curieux que nous soyons, nous savons les égards qu’on se doit entre honnestes gens et nous nous gardons bien de pénétrer chez elles, à moins que la nécessité ou l’intérêt du récit ne nous y contraignent.

Si nous sommes entrés précédemment chez Maugras, c’est qu’on nous y conviait avec instance, tandis que le sieur de Saint-François est célibataire, peu expansif de sa nature et que Madame sa mère est allée visiter ses pauvres.

Qu’importe d’ailleurs que l’ameublement soit de style vénitien ou Renaissance ? Qu’importe encore que la dinanderie soit bien écurée ? Le lecteur sera-t-il plus avancé si nous lui disons que les murs sont tendus de tapisserie de cariset en point de Hongrie, que les fauteuils sont couverts de camelot onde ou decadis d’Aignan ? Supposons que la bourgeoise est vêtue de gros de Naples ou de ferrandine. Et après ?… Faudra-t-il que je palpe la jupe de Célestine, la femme de chambre, ou la mante de Gertrude la cuisinière, pour vous assurer que celle-ci est de moraine et celle-là de pinchina, qu’elles portent, l’une une gourgandine de calmande et l’autre un jupon de basin rayé bleu et blanc, etc.

Lecteur, nous sommes en 1704 et, bien qu’il s’agisse d’un intérieur cossu, vous trouveriez que la châtelaine est mal fagotée, vous diriez que les hôtes du manoir sont ridiculement attifés et qu’ils sont bien loufoques. Sans doute, ceux-ci ne comprendraient point cette remarque, mais votre curiosité messéante, votre rire irrévérencieux ne manqueraient pas de les froisser. Ils pourraient vous trouver bien osés d’intrure ainsi emmy les gens pour les gausser !

Aussi, je me contenterai de vous introduire dans une petite pièce où le seigneur donne audience à ses censitaires et où, en ce moment, il converse, plein d’animation, avec Philippe Maugras.

Cette pièce est sobrement meublée, sans piaffe : un lourd pupitre en noyer dont le dessus est couvert en serge verte et où sont disposés, sans ordre, un cornet d’encre, quelques pennes, des plans, une mappe, etc. ; un fauteuil, cinq ou six chaises, un porte-manteau garni d’une demi-douzaine de patères, voilà tout l’ameublement.

Appendue au mur une tapisserie représente Rébecca qui, consciente du regard averti que lui décoche Eliézer, fait valoir son galbe, un poing sur la hache tandis que l’autre main supporte l’amphore sur son épaule. À droite, une panoplie exhibe quelques armes d’hast qui semblent regretter le temps passé. Il ne faut pas oublier une espèce de casier ou bibliothèque contenant force paperasses mais peu d’elzévirs : un ou deux livres de prières, la Relation de Joinville, le censier et le terrier, voilà toute la littérature du manoir.

Le sieur Crevier occupe un fauteuil capitonné de mancade et au dossier très haut où s’étale un paragraisse de burat ouvré qui proclame le souci de la propreté chez la ménagère. Maugras, lui, est assis près de la fenêtre et, en prêtant l’oreille, on peut saisir leur conversation :

— Je vous ai mandé, mon cher Philippe, pour vous faire assavoir une décision de conséquence que vient de me communiquer Monseigneur de Vaudreuil. Dans un conseil tenu à Kébecq, la semaine dernière, on a décidé de porter la guerre chez les Bastonnais…

— Mais on disait la paix conclue pour longtemps ! Est-ce que Schuyler a ouvert les hostilités ?

— Que non, et pour une fois c’est nous qui agressons.

— Monsieur Crevier, je suis capitaine de milice et n’ai qu’à me conformer, sans les critiquer, aux ordres venus de mes supérieurs. Toutefois, je puis bien m’autoriser de la confiance dont vous m’avez toujours honoré pour mettre en doute la sagesse de ce projet.

— Écoutez, Maugras, je vous ai toujours témoigné de l’amitié parce que je la savais bien placée ; voilà pourquoi je ne vous cacherai pas le fond de ma pensée. Vous l’avez dit, le conseil qui a décidé la guerre a été bien mal avisé. C’est la paix, je dirai la paix à tout prix qu’il faut à cette contrée si l’on veut la conserver au royaume. On parle de développer l’agriculture et l’on invite l’incendie et le pillage. On prêche la colonisation et l’on provoque la terreur dans nos campagnes éloignées et mal défendues contre les incursions.

— Ah ! comme vous avez raison monsieur de Saint-François, et comme vous parlez bien là comme un vrai Canadien enraciné au sol.

— Voyez-vous, ces gens-là n’envisagent pas le bien de la colonie c’est au royaume qu’ils pensent, quoiqu’ils en disent… si ce n’est pas, hélas ! à leurs propres intérêts.

— Et pendant ce temps, ce sont nos milices canadiennes qu’on charge de la besogne la plus affaireuse tandis que les troupes se réservent la campagne d’été.

— Justement, et pourtant Dieu sait si nos gens ont fait des sacrifices, s’ils se sont montrés soumis et subordonnés. À quoi donc servent les travaux de nos missionnaires et de nos coureurs des bois, si les traiteurs gorgent les sauvages d’eau-de-vie pour aviver leur haîne et les déchaîner contre les Bastonnais !

— Ah ! monsieur Crevier, que n’étiez-vous présent à ce conseil dont vous parliez tantôt pour y faire entendre ce langage plein de fermeté et de prudence !

— Mon ami votre ignorance des choses du monde excuse votre naïveté. On ne convie de colons à ces colloques officiels que tout juste ce qu’il faut pour ménager certaines susceptibilités et sauver les apparences. Et encore sait-on circonvenir ceux des nôtres qui ont plus à cœur l’intérêt de la colonie que leur avancement personnel. Le langage que je vous parle maintenant a été tenu, l’autre jour, au conseil. Mon oncle Boucher, dont le zèle est bien connu et si sincère, a fait entendre la voix de la raison et de la justice. Les conseils pernicieux de la cabale ont prévalu, la basse intrigue a triomphé. Le père Hertel lui-même qui a pourtant donné, vous en savez quelque chose, tant de preuves de bravoure et de dévouement, a été insulté. On est même allé, je n’affecte rien, jusqu’à suspecter sa féauté et à l’accuser, ou presque, de pagnoterie !

— Monseigneur de Vaudreuil n’était donc pas là ?

— Monseigneur le Marquis a, paraît-il, un crime atroce sur la conscience : sa gracieuse épouse, Elizabeth Joybert de Soulanges, est une Canadienne. Il est donc compromis aux yeux des basochiens et s’efforce de rentrer en grâce… Et voilà comment est tombé cet homme qui défendait Israel !

— Mais, monsieur Crevier, il faudrait porter ces faits à la connaissance du Roy.

— Le Roy est bien loin, mon pauvre Philippe, et… et la liberté de nos vastes forêts, si infestées qu’elles soient de guet-apens, vaut encore mieux qu’une oubliette dans la Bastille. Mieux vaut le tomahawk des Iroquois que la haîne des courtisans !

— Alors ?…

— Alors, il nous reste à obéir et à tirer le meilleur parti possible de la situation. Si je vous parle ainsi à cœur ouvert, c’est que je connais votre discrétion et votre force de caractère. Votre bravoure m’assure que vous saurez faire votre devoir envers notre Roy, puisque c’est en son nom qu’on commande.

— Le colon réclame parfois, mais, Dieu merci, le capitaine de milice sait lui imposer silence.

— Soit, je compte sur vous pour l’exécution des ordres qu’on m’a transmis et auxquels il faut bien assentir. L’expédition a été confiée à mon cousin, de Rouville.

— À la bonne heure, en voilà un, au moins, un vrai Bayard sous qui il fait bon servir.

— Il m’a quitté, hier soir, pour se rendre à Chambly. Je compte sur vous pour lui racoler une centaine d’hommes. Canadiens ou sauvages.

— Ah ! les canaouas[3] c’est chose facile de les décider à déterrer la hache de guerre pour peu qu’il y ait perspective de butin. J’aurai soin de choisir les plus pillards non seulement en vue du succès de l’expédition, mais aussi dans l’intérêt de la seigneurie. Quand Monsieur de Rouville compte-t-il s’avoyer ?

— Son intention est de tomber sur l’ennemi au moment où ce dernier sera le moins en advertance, par exemple, en février ou mars, alors que l’hiver fait rage et qu’on se croit à l’abri de tout péril humain.

— C’est de bonne stratégie, mais l’expédition sera rude.

— Si le conseil a pu avoir des illusions là-dessus. Monsieur de Rouville, lui, ne se dissmule nullement qu’il s’agit d’une affaire bien négocieuse.

— Il est homme à la mener à bonne fin.

— Allons, mon ami, mettez-vous à l’œuvre. Dites à votre beau-frère Vadnais que je lui mande veiller sur les vôtres pendant votre absence. D’ailleurs, soyez sans inquiétude, j’aurai l’œil à ce que tout aille bien. Dieu vous soit en aide et revenez, dans une semaine, me rendre compte.

Monsieur de Saint-François se leva et, en guise de congé, tendit la main à Maugras. C’était une franche et loyale poignée de mains entre deux hommes qui s’estimaient, entre deux âmes que la communauté d’aspirations rapprochaient en dépit de certains préjugés de caste et de hiérarchie que l’on tentait d’acclimater dans ce pays.


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V


Pour tels qui jugent superficiellement, Robert Gardner était le jeune homme le plus taciturne du hameau de Deerfield. Sans doute, on se méprenait sur l’expression plutôt sérieuse et même grave de sa figure. En y regardant de plus près, on n’aurait pas manqué de constater que ce défaut d’animation, d’enjouement provenait d’une certaine concentration d’esprit, devenue habituelle à raison de son éducation première, plutôt que d’un tempérament mélancolique.

Certes, il n’était guère loquace, ce garçon bien décuplé, aux grands yeux limpides et rêveurs, à l’abondante chevelure d’ébène. Si sa boutique était une sorte de meeting place, c’est que les chalands ne manquaient pas. Ce n’était certes pas lui qui alimentait la flamme dévorante des potins sursaturés de cant.

Au demeurant, obligeant, serviable, le cœur sur la main. C’est sans doute à cause de sa bienveillance que tout le monde aimait Robert Gardner. On l’aimait encore parce qu’il était laborieux et sobre, amène et réservé, qualités qui n’étaient guère plus communes il y a deux siècles que de nos jours.

Il était beau à voir ce jeune géant de six pieds, au torse rebondi, aux muscles saillants. Les manches retroussées, ceint d’un tablier de cuir et son marteau de forge appuyé sur l’enclume, il semblait la personnification de Vulcain, mais d’un Vulcain vierge dont aucune Vénus n’aurait flétri l’adolescence.

Orphelin dès son bas âge, Robert n’avait pas connu les caresses et les soins d’une mère ; il avait ignoré l’affection et les gâteries d’un père. Élevé par un oncle peu fortuné et obéré de famille, le travail avait, de bonne heure, remplacé pour lui les ébats. Ce dur apprentissage de la vie avait précocement mûri son caractère tout en intensifiant l’impression de vide qu’il sentait dans son cœur. C’est l’impérieux besoin qu’il éprouvait d’une affection ou d’un dévouement pour combler ce vide qui le rendait parfois songeur et même morose.

À force d’énergie et par des prodiges d’économie, il avait enfin acquis l’atelier de son patron, préférant au trafic douteux de la traite le travail ardu mais honnête de forgeron, maréchal-ferrant, serrurier, etc., états qu’il cumulait avec succès. Comme l’ouvrage abondait, son pécule allait s’arrondissant et de ce sentiment de sécurité matérielle naissait en lui la confiance, l’espoir, la réalisation peut-être entrevue de quelque rêve secrètement caressé.

Lorsque la forge était déserte, que les badauds s’étaient dispersés, que les potins avaient fait trêve, son bras vigoureux retombait, comme las de l’effort incessant, son grand œil noir et doux regardait sans voir vers l’horizon lointain et, charmée sans doute du sujet de cette rêverie, sa lèvre, esquissait un sourire. Puis, un client qui entre, un chien qui aboie le faisait tressaillir, le tirait de sa distraction et, confus comme un écolier pris en faute, il rougissait et reprenait l’ouvrage avec une ardeur nerveuse, comme si le mirage entrevu eut paru invraisemblable et trop beau à ce déshérité en butte jusque là à tant de déboires.

Quelle était donc cette image qu’il évoquait ainsi, quasi inconsciemment, au milieu de son labeur ? Quelle était cette vision riante qui surgissait ainsi du fin fond de son âme et se précisait au point de transfigurer le fruste forgeron ?

Robert Gardner avait vingt-cinq ans. La vie jusque là ne l’avait pas gâté ; il en avait goûté plutôt l’amertume que les douceurs. Pourtant, ces traverses ne l’avaient pas aigri, la déception n’avait pas tari en lui les sources vives de l’enthousiasme et de l’espoir. Il rêvait, lui aussi, d’amour, de bonheur, d’avenir ensoleillé !

Du reste, Alice Morton en faisait rêver bien d’autres !

Grande, élancée, l’ovale de la figure encadrée d’une chevelure blonde bien fournie, des yeux qui fascinent et caressent, la démarche aisée, la toilette simple, telle était celle dont l’image hantait l’esprit du jeune homme.

Les jeunes gens étaient très populaires à Deerfield et les voisines trouvaient que, vraiment, ils tardaient bien à se présenter devant le pasteur pour la grande cérémonie. Aussi bien, Robert Gardner venait d’être choisi ancien d’église et l’on s’attendait à des noces solennelles.

Il y avait, dans la figure de madonne d’Alice, dans la forme gracile mais nerveuse de ce corps de vierge, de quoi faire vibrer l’âme, neuve aux impressions, du jeune homme. Le sentiment que lui avait inspiré la jeune fille était pur. Il lui avait avoué ingénuement son amour non sans un certain trouble qui avait fait trembler la voix du timide colosse.

Sa franchise, sa gaucherie même avaient touché le cœur d’Alice qui avait deviné dans Robert une nature courageuse et énergique, exubérante de sève et d’affection inassouvie.

C’était à une fête champêtre de charité qu’ils s’étaient rencontrés pour la première fois et cette scène de la jeune fille assise avec des compagnes sur un banc rustique, à l’ombre de pins touffus était restée, ineffaçable, dans la mémoire de Robert.

Qui n’a pas présente à l’esprit quelque toile ou quelque gravure à peine entrevue, il y a longtemps ? Qui n’admire pas, du lointain de son enfance, quelque tableau idyllique dont l’imagination et le cœur toujours se ressouviennent ? Figurez-vous une héroïne de Hals dans un décor de Ruysdael. Telle était la radieuse image qui déridait le jeune maréchal-ferrant à son enclume !

Alice et Robert étaient bien faits pour s’aimer : aussi s’étaient-ils vite connus et jugés.

Alice avait perdu son père au combat d’Haver Hill. Il lui restait sa mère qui adorait cette enfant unique. La jeune fille avait vite deviné combien son Robert, privé de l’amour et des caresses d’une mère, avait dû souffrir et quelle faim d’affection il devait éprouver.

L’amour de la jeune fille s’accroissait en s’apitoyant. L’instinct maternel qui sommeille dans le cœur de toute femme lui représentait Robert orphelin, malheureux, et son amour s’ingéniait à le rembourser des arriérés d’affection que lui devait la destinée.

En présence de sa mère, ils s’étaient fiancés et le mariage avait été fixé pour le printemps. Comme il leur tardait d’être l’un à l’autre ! Comme elle rêvait douillet le petit nid qui abriterait leurs amours ! Comme il travaillait sans relâche pour entourer sa bienaimée de confort, pour la gâter et la rendre heureuse !

Et tandis que son bras nerveux pressait le soufflet, son œil distrait évoquait, dans les feux et les étincelles dont s’irradiait la forge, des visions attendries de bonheur conjugal et de paix domestique.

Pourtant, l’instant d’après, le front du jeune maréchal-ferrant se contractait, l’expression de sa figure s’assombrissait, comme si le tableau évoqué eut fait place à quelque scène moins rassurante. Peut-être son imagination, inquiète de tant de félicité entrevue, avait-elle jeté quelque ombre sinistre dans ce décor radieux !

Il arrive qu’au sein même du bonheur rêvé, on éprouve comme une appréhension affreuse qui en gâte la jouissance. On en vient à redouter le succès parce qu’on sait qu’il est éphémère et qu’il n’est que l’avant-coureur de l’épreuve. Tous les « si » mirifiques que nous suggère notre imagination altérée de bonheur s’écroulent ou trébuchent devant un « mais » décevant. La désillusion suit de si près l’espérance que même les plus beaux rêves laissent une impression inane pénible. On a peur d’être heureux, de se bercer d’illusions par crainte de représailles du sort jaloux qui semble s’ingénier à nous gâter même les moments de répit que, de guerre lasse, il nous octroie par ci par là. Le vent de l’adversité vient infailliblement souffler sur les châteaux de cartes les plus laborieusement édifiés.

Était-ce pareil pressentiment qui avait fait se rembrunir la figure pourtant mâle et résolue de Robert Gardner ?

L’expérience lui avait-elle enseigné que les plus beaux rêves ont parfois de terribles réveils ?

Songeait-il qu’il y a loin de la coupe aux lèvres et que

« Oft expectation fails, and most oft there
« Where most it promises... »[4]


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VI


Ainsi donc, le sort en était jeté : le parti favorable à la guerre l’avait emporté. L’intrigue politique et le fanatisme sectaire avaient prévalu sur la sagesse et la prudence.

Monseigneur de Vaudreuil, dont la décision pesait d’un grand poids, s’était prononcé contre les meilleurs intérêts de la colonie. Il n’avait tenu aucun compte des sagaces représentations des porte-parole autorisés de ses administrés. Il jugeait plus profitable pour lui de soigner ses petites affaires, de paver le chemin à son avancement en servant les intrigues de la favorite dont c’était la politique de raffermir la constance chancelante de son volage amant ou de titiller la ferveur émoussée de sa vanité en jetant des hochets de conquête à ce monarque gâteux, encore plus asservi au luxe qu’à la luxure, plus fat qu’infatué, le plus salace peut-être mais, à coup sûr, le plus insatiablement ambitieux des Bourbons.

Monseigneur de Vaudreuil, placebo servile, s’était dit, sans doute, qu’il ne manquerait pas de se tenir bien en cour et de faire montre de zèle pour la gloire du Royaume en créant au profit de l’ancienne France, quoique au détriment de la nouvelle, quelque diversion qui contraignît l’Angleterre à distraire des troupes de la coalition européenne ! Le succès de pareille expédition le mettrait en excellente posture. Ne lui fallait-il pas rétablir son prestige branlant et se faire pardonner l’origine canadienne de son épouse.

Le plan de campagne avait été promptement élaboré.

L’incursion se dirigerait, au cœur même de l’hiver, sur la bourgade de Deerfield. Les coureurs des bois avaient rapporté que « Guarfil », ainsi qu’ils disaient, n’était défendu que par une palissade, isolé d’établissements importants, facile à embler d’assaut et, circonstance appréciable, pourvu de magasins assez considérables.

Il fallait, pour assurer le succès de l’entreprise, profiter de la saison rigoureuse, attaquer alors que les habitants n’étaient pas sur leurs gardes et que l’état des routes rendrait difficile sinon impossible l’envoi de renforts du poste le plus rapproché, Fort Orange, pour couper la retraite aux incursionnistes.

On confia la direction de ce hardi coup de main à Hertel de Rouville, chef éprouvé, qui commandait la confiance des Canadiens et le respect des Français.

De Rouville ne fut pas lent à combiner un plan d’invasion et à arrêter l’itinéraire qu’il fallait suivre en l’occurrence pour mener l’affaire à bien. Il se rendit compte qu’il lui faudrait une couple de cents hommes, habitués à ces courses et arrudis aux rigueurs des hivers canadiens. Aussi, sans perdre de temps, il dépêcha un hérault à son cousin Crevier, du fief de Saint-François, qui promit de lui fournir une centaine d’hommes tant Canadiens qu’Abénaquis. Lui-même, secondé par ses frères, ne tarda pas à rassembler un nombre égal de combattants.

Il fut arrêté que le parti remonterait le fleuve Alsiganteka ou Saint-François. On devait procéder par petites journées, puis, arrivé à Koattega, on obliquait à gauche, c’est-à-dire qu’on prenait la route que suivaient les coureurs des bois lorsqu’ils se rendaient à « Sainte-Mennefale » (Salmon Falls).

Toutefois, au lieu de longer le cours de la Pescatacoua[5], on se rendait à une journée plus à l’est, sur la Kanutega[6]. C’est là qu’on devait faire halte et se concerter quant au plan d’attaque, car s’il convient de prévoir il faut aussi compter avec le hasard qui non seulement arrange bien des choses, mais dérange parfois bien des plans !

La plupart des hommes blancs de la troupe d’Hertel de Rouville avaient été recrutés par lui et par ses frères, Hertel de Chambly, Hertel de Cournoyer et Hertel de Beaulac, dans leurs fiefs respectifs. Leur cousin, Crevier de Saint-François, ainsi que le Père Bigot avaient également aidé au recrutement.

Les Abénaquis étaient au nombre de septante-quinze qui s’étaient enrôlés avec empressement car ils étaient d’humeur pugnace, avides de revanche, de pelfre et même d’aventure.

À leur tête étaient Tamacoua, le grand chef ou Sagamo, vieux guerrier sexagénaire, qui avait servi sous le Baron de Saint-Castin, et ses deux fils, 8olaki et Nossagou qui commandaient en second.

L’indispensable sked8a8asino, conjureur, téphramancien, homme de médecine, etc, les accompagnait. C’était lui qui, le moment venu, entonnait le chant de guerre, excitait l’ardeur des combattants, pansait les blessures, attirait, sur l’ennemi le courroux de Ni8askichi et promettait aux mourants le skempi ou paradis de chasses abondantes et de fainéantise éternelle.

On avait prévu que l’expédition pourrait durer deux mois. Il fallait donc se munir de provisions en conséquence. Sans doute, on comptait aussi sur les magasins de Deerfield afin de se ravitailler pour le retour. D’ailleurs, le gibier était abondant dans la région à traverser. Tout de même, vingt-cinq taboganes chargées, traînées par les sauvages, suivaient la troupe.

Tamacoua n’avait pas caché aux Canadiens que l’expédition serait rude. On était alors au commencement de février et l’hiver fut particulièrement rigoureux en l’an de grâce mil sept cent quatre.

Les Abénaquis portaient d’épaisses culottes en peau bien fourrées et une sorte de justaucorps de lynx, grâce à quoi ils défiaient la bise. Une coiffure de poil qu’on eut dite un compromis entre la cagoule et le passe-montagne, leur dissimulait presque toute la figure.

Le costume des Canadiens, quoique moins primitif, ne manquait pas de pittoresque. Chaussés de mocassins et de mitasses, ils portaient culottes et surtout d’étoffe du pays.

L’accoutrement se complétait d’une ceinture fléchée, d’une chaude tuque de laine et d’épaisses mitaines.

Tous portaient en bandoulière une espèce de besace, plutôt gibecière que havresac, contenant des vivres, saucissons de pémican et pains de maïs, pour une journée ou deux. Pour armes, ils avaient, chacun, un fusil et un long couteau ou dague, à part l’attirail aux munitions.

Va sans dire que la troupe était chaussée de raquettes.

Le 3 février au matin, tout le monde assista à la messe et communia des mains du Révérend Père Bigot, dans l’église de Saint-François-des-Prés.

Avec quelle ferveur on entendit le saint office, avec quel religieux silence on écouta la harangue du missionnaire et avec quelle componction on reçut sa bénédiction !

Après la messe eut lieu la cérémonie de la vénération de la sainte chemise qu’on ne sortait de sa châsse que dans les circonstances exceptionnellement solennelles. Agenouillés, émus jusques aux larmes de foi robuste, ces farouches guerriers demandèrent à la vierge que cette miraculeuse relique fût pour eux un gage de sécurité et un symbole de protection, qu’elle leur servît de haubert ou de cotte de mailles qui les rendît invulnérables au milieu des périls qu’ils allaient affronter, et les ramenât sains et saufs au pays.

L’affluence était nombreuse sur la place de l’église et les adieux et embrassades prirent du temps.

Lé « en route » sonore de Jean-Baptiste Hertel de Rouville brisa ces étreintes tandis que Tamacoua lançait quelques brefs kouai ! kouai ! À ce commandement quelque quarante Abénaquis se mirent en tête de la colonne, sous les ordres de 8olaki, tandis qu’un nombre égal fermaient la marche avec Nossagou pour chef. De Rouville, avec ses cent et quelques Canadiens, occupait le mitan. C’était là, du reste, l’habituel ordre de bataille : au centre la milice flanquée, sur ses ailes, d’une ou deux compagnies de sauvages.

Et c’est ainsi que par un glacial matin des premiers jours de février, nos aïeux s’arroutèrent pour aller porter le carnage dans la Nouvelle-Angleterre, il y a quelque deux cents ans.

On suivit, sur presque tout son parcours, le fleuve Alsiganteka, couvert de glace et de neige, ce qui offrait un itinéraire sûr, à cause des arbres qui balisaient la route de chaque côté, à part l’avantage de pouvoir voyager à découvert.

Le trajet s’effectua sans incidents marquants. L’air était vif mais sain. D’ailleurs la marche réchauffait plus encore que les grands feux qu’on faisait, sous-bois, le soir venu alors, que la troupe laissait le fleuve pour se retirer dans la forêt touffue et y passer la nuit.

D’étape en étape on parvint à Mena’sen.


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VII


Au confluent de l’Alsiganteka et de la Potegourka (la rivière aux cascades)[7], à l’endroit appelé Cktiné, abbréviation de Cktinékétolék8âk (la plus grande fourche)[8], se trouve, au milieu des eaux, un islet rocheux ou plutôt un rocher dont le sommet émerge de l’eau.

C’est Mena’sen ou l’isle-rocher !

La mythologie indienne attribue à pareil accident géographique ou, si vous préférez, hydrographique, un sens mystérieux. Pour eux, c’est comme une espèce de dieu terme miraculeusement surgi des flots lequel vous barre la route et réclame hommage. Aussi, on ne passe pas outre, à moins d’être un kaza8ijaka, c’est-à-dire un libertin ou un mécréant. Comme toujours, la routinière tradition est venue prêter main forte à la superstition et celle-ci s’est tellement bien implantée dans l’esprit tourmenté de l’indien que même les robes noires n’ont pu l’en extirper.

Pourtant, le rocher n’affecte aucune forme symbolique ! Peut-être est-ce précisément pour cette raison que l’imagination de ces mystiques enfants des bois croit y distinguer confusément la forme indécise, les contours vagues d’un animal ou même d’un objet comportant une signification occulte qui concerne l’issue de l’entreprise projetée et qu’interprète religieusement l’homme de la circonstance, le sked8a8asino inspiré.

Selon qu’on le regarde d’aval ou d’amont, selon que sa masse se tapisse de givre, se couvre de neige ou se vêt de lichen, que le torrent impétueux bouillonnant à ses pieds l’asperge d’embrun qu’irise un rayon de soleil, ce sera un ours noir qui se désaltère dans le courant, un esturgeon qui de son dos fend l’onde écumante, un canot chaviré au milieu du rapide fougueux, un orignal au mufle poindant de la nappe liquide, etc.

Qu’importe l’image entrevue ! Cette fois, le présage est heureux car déjà le sked8a8asino s’est élancé et a gravi le rocher où il entonne un chant rauque. Les sauvages sautillant ou plutôt trépidant comme sous l’empire de quelque frénésie hiératique tournent autour du rocher en vociférant des répons gutturaux aux invocations véhémentes que clame l’homme de médecine.

Chacun d’eux fait trois fois le tour du rocher dans un sens puis trois fois en sens inverse. C’est ainsi qu’il faut défaire, dénouer les trames tissues par les esprits du mal !

Puis, à tour de rôle, au milieu des incantations volubiles et avec des formules rituéliques élaborées, chaque sauvage va au brasier qui flambe, tout près, allumer le calumet de la guerre.


· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·


Vingt fois, les Canadiens ont voulu mettre fin à l’interminable cérémonie et entraîner leurs alliés. Peine perdue, ces derniers préféreraient se rendre à la guerre sans tomahawk que de manquer de respect à Mena’sen.

Enfin, la voix du sked8a8asino a baissé, ses paroles sont moins saccadées, à peine articulées et son oraison traînante expire en un decrescendo qui se confond avec la rumeur sourde de chutes voisines.

L’homme de médecine descend à reculons de son trépied, c’est-à-dire du rocher et rentre dans les rangs : son rôle a pris fin. Tamacoua fait entendre les habituels kouai ! kouai ! et, de nouveau, l’avant-garde s’ébranle suivie des Canadiens impatientés dont les chefs maugréent.

Parfois, la marche devient difficile. Le vent a balayé la neige et c’est une glace vive qui couvre le fleuve. Il faut alors enlever la raquette ou bien côtoyer la rive. Le temps devient haireux, la poudrerie aveuglante. Qu’importe, tout le monde est sur pieds, confiant, résolu. Le moral est bon. Quand le chef dit : Allons ! le soldat répond : Paré !

« Patience ! on se réchauffera à Guarfil », gouaille Hertel de Beaulac, le boute-en-train de la troupe.

Malgré l’hiver et la neige qu’il a amoncelée partout, le spectacle est superbe. On dépasse Skiné ou, tout au long Skinékétolek8âk (la moindre fourche)[9] où la Massa8obi (la rivière au loup blanc)[10] se jette dans l’Alsiganteka, les pins altiers et odoriférants de Koattega[11] etc. On a laissé l’Alsiganteka dont le cours bifurque à Skiné et on suit la route ordinaire des coureurs de bois laquelle fait un brusque détour vers le grand lac Mamla8bagak[12] où l’on s’approvisionne de molajigane[13] et de maskénoja[14]. Puis, une fois traversée cette immense steppe de neige et de glace la caravane fait demi-tour à gauche, contourne une série de monticules, enfile la rivière Panaobskak (la rivière aux bords habités)[15], traverse ensuite la plaine de 8inouski (terre aux oignons) et s’engage toujours plus à l’est vers Kanutega.

Évidemment, on approche du terme. Aussi, on se tient sur ses gardes ; on avance d’aguet : une embuscade est toujours possible. On fait certaines rencontres : ce sont des trappeurs canadiens ou des Abénaquis de Beaubassin. On est tenu en alerte par de constant « a8anina ? » auxquels alterne le « qui va la ? »

Enfin, le 27 février au soir, après trois semaines de marches forcées, la troupe débouche sur la Kanutega et, le 28 au matin, campe à cinq milles de Deerfield sans avoir donné l’éveil à âme qui vive.


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VII


Sous la torche dévastatrice Guarfil ardait !

Les Abénaquis étaient de redoutables, de féroces guerriers ; sous ce rapport, leurs mœurs ne le cédaient en rien à celles des Onontagués ou des Agniers. Ils considéraient la guerre comme le plus noble des sports, mais, à la vérité, ils le pratiquaient ignoblement. Leurs dispositions rancunières, vindicatives y trouvaient comme un exutoire où se déverser. Ils aimaient la guerre comme les Français aimaient les galantes dames, le bon vin, les échecs. Ils mettaient, du reste, autant de raffinerie dans la dissimulation ou la fourberie que d’autres nations peuvent en déployer dans la loyauté et l’honneur. C’étaient de superbes scélérats, de magnifiques assassins ! C’étaient, pour ainsi dire, des artistes ès-cruautés, des maîtres ès-tourments inouïs, des inventeurs géniaux de tortures lentes et savamment compliquées !

Aussi, quelle horrible boucherie ç’avait été ! Comme leur haîne des Bastonnais s’était donné libre cours ! Comme leur soif de vengeance s’était assouvie dans des torrents de sang, avec une furie quasi sensuelle, une débauche d’excès et d’atrocités sans nom qui faisaient ces monstres se gaudir des angoisses de leurs victimes et se conjouir avec ivresse à la vue des chairs sanguinolentes que la douleur contorsionnait.

Grâce à la neige qui s’y trouvait amoncelée, on avait escaladé la palissade d’enceinte et pénétré dans la bourgade en tapinois. Après avoir, à la faveur d’une nuit sans étoiles, disposé ses hommes aux endroits propices, de Rouville avait dépêché deux miliciens pour pénétrer dans le beffroi et, à l’heure convenue, donner le signal.

Au son du tocsin, le cri de guerre abénaquis « aanut ! aanut » sortit d’une centaine de poitrines, cri vociféré avec rage et dont l’écho multipliait la rumeur, donnant ainsi à la population réveillée en sursaut, stupéfiée, l’impression de milliers de voix.

Alors, l’aura du carnage passa sur ces fauves dont les narines dilatées humaient avec délice le parfum capiteux du sang chaud dont les oreilles goûtaient avec passion l’affolante musique d’imprécations impuissantes, de hurlements de rage des hommes, de cris d’effroi et de détresse ou de rires idiots, hystériques des femmes, de vagissements ténus des bébés.

Inaccessibles à la pitié, sourds à tous les sentiments, ces barbares faisaient leur œuvre sinistre, sans répit, sans quartiers, brandissant le tomahawk ou la machette, fracassant le crâne aux mioches contre leurs bers.

Surpris par l’imprévu de l’attaque, les hommes n’avaient pas eu le temps de saisir leurs armes pour défendre leur vie et celle des leurs traqués comme un gibier par l’âpre meute. Sous les moulinets du tomahawk, les cervelles giclaient palpitantes, maculant les lits où les femmes, folles d’héroïsme, s’offraient aux bourreaux de leurs maris, dans le vain espoir d’acheter, à ce prix la vie de leurs petits.

Sacrifices inutiles, ces démons déchaînés n’obéissaient plus qu’à une passion : le carnage. Les nudités médiatrices n’émouvaient plus que leurs haches tranchantes. Insensibles à la luxure, ils dédaignaient le viol pour ne songer qu’à la boucherie. Et les crânes s’ouvraient béants sous la massue homicide qui trucidait femmes et enfants, aspergeant de sang les faces hideuses, sataniques des assassins.

Cependant, de Rouville, avec sa troupe de canadiens, s’était porté à l’attaque de la maison fortifiée où s’étaient retirés en toute hâte les miliciens de la bourgade et où habitait d’ordinaire le syndic de Deerfield.

Ici, la bataille avait été plus vivement disputée, à raison, sans doute, des méthodes sinon scientifiques du moins plus régulières des assiégeants. De Rouville désirait capturer des prisonniers. C’était sa tactique habituelle, estimant, comme disait plaisamment son frère, de Beaulac, qu’il ne faut pas vouloir la mort des hérétiques mais leur… rançon.

Cette stratégie faisait assez l’affaire de Monseigneur le Gouverneur dont les tailles n’étaient guère prisées et qui, comme on l’a vu, se préoccupait beaucoup de préparer les voies du Seigneur… de Vaudreuil.

Tant qu’on combattit dans l’obscurité, l’avantage resta aux assiégés qui opposaient une résistance opiniâtre aux assauts répétés des Canadiens. Bientôt cependant, la lueur de l’incendie qu’avaient allumé les sauvages éclaira la scène du combat et permit à de Rouville de disposer sa petite troupe à meilleur escient. Dès lors, la lutte changea d’aspect, la partie bientôt devint inégale et, désespérant de pouvoir rallier un plus grand nombre de combattants, les assiégés, après avoir tenté une dernière sortie, se rendirent à discrétion.

Cela mettait fin au combat. Les Abénaquis, assouvis de sang et de pillage, chargés de butin, ne se souciaient pas de courir sus à la poignée de fuyards qui avaient pu s’échapper et se dirigeaient sur Fort Orange.

L’industrieuse bourgade de Deerfield présentait un lamentable spectacle de destruction et de désolation. Des pans de murs en braises qu’attisait la bise éclairaient la scène d’un reflet blafard. Du sein des débris calcinés où grouillait encore de la vie issaient, à intervalles, des plaintes d’agonie, des râles pénibles, des hoquets moribonds. Un liquide rouge noirâtre, fait de neige fondue, de sang et de cendre délayés ensemble, dégoulinait le long des pentes et se congelait aux mocassins. Çà et là, des cadavres aux faces effarées semblaient vivre encore tant était saisissante leur expression d’effroi. Des yeux résorbés louchaient hébétés, des têtes que le scalpe avait calottées de pourpre riaient sinistrement de blessures béantes, comme faites à plaisir et qui semblaient autant de lèvres épanouies.

De nouveau, la paix régnait à Guarfil, la paix du silence, la paix de la mort ! « Ubi solitudinem faciunt, pacem appellant ».

Seuls, dans la forêt voisine où fulgurait la lueur de l’incendie, les loups, alléchés par l’âcre relent du sang fumant et de la chair qui grille au brasier, hurlaient lugubrement.


VIII


Il y a, dans l’histoire du continent américain, un phénomène ethnologique qui ne laisse pas d’intriguer et qui n’a pas été, que nous sachions, expliqué de façon bien satisfaisante.

N’est-il pas étrange que les peaux-rouges, pourtant fort nombreux à l’époque de la découverte, soient aujourd’hui presque complètement disparus ?

Pourtant, ils n’ont pas été absorbés ni assimilés, puisqu’ils ont toujours été tenus en marge des blancs et que le métissage ne fut jamais en faveur

Que les aborigènes aient survécu aux guerres intestines, aux rigueurs du climat, aux épidémies, aux superstitions, pour dépérir et s’éteindre lorsqu’ils furent en présence de conditions de vie plus faciles, semble-t-il, et plus favorables, voilà, certes, une énigme passionnante à laquelle on n’a apporté, comme solution, que des à peu près qui ont leurré ceux-là seulement qui, volontiers, prennent des vessies pour des lanternes.

Nous n’avons pas la prétention de suppléer à l’indigence des ethnographes et des historiens, mais nous croyons que, pour les esprits curieux de vérité, le ? reste posé.

Bien que prémuni du danger qu’il y a de conclure « post hoc ergo propter hoc », ne dirait-on pas que c’est la civilisation qui a, non pas transformé ou européanisé, mais supprimé ou fait disparaître le peau-rouge ?

Il y a peut-être plus de vrai — tout paradoxal que cela semble — que de boutade dans cette idée que la civilisation et la nature sont incompatibles !

Nous parlons, bien entendu, de cette civilisation intransigeante et factice qui prétend créer un idéal de vie physique différent de celui devisé par la loi de nature et adapté aux fonctions organiques de l’être humain. Car c’est vraisemblablement pour avoir tenté de se substituer à notre alme mère Nature, sans même avoir pris soin de ménager la transition, que la civilisation marâtre, a tué les peaux-rouges, nos frères utérins.

Précipitez pareil déséquilibre dans l’économie animale d’une race, accélérez ce procédé anormal et irrationnel pendant quelques générations et, fatalement, s’ensuivront la dégénérescence et l’extinction.

La nature a créé dans l’homme un organisme muni d’une intelligence ; la civilisation en a fait, suivant la formule classique, une intelligence servie par des organes. C’est la déification du « moi » auquel on prétendait subordonner toute la création pour en décalquer un type civilisé uniforme, sans même tenir compte des contingences tempéramentales, climatériques, etc.

C’était perturber inconsidérément, c’était fausser l’eurythmie cosmonomique. Or, comme tout s’équilibre, comme tout se compense, dans l’ordre moral comme dans l’ordre physique, la réaction, le choc en retour devait fatalement se faire sentir. Ils ne se sont pas fait attendre. Bien optimiste qui n’admet pas la faillite à laquelle on a abouti !

La nature a fait l’homme roi de la création ; la civilisation l’a changé en despote, en tyran : son royaume, de paradis terrestre qu’il fut, finira en géhenne !

Avant Colomb, avant Pizarre, avant Cartier, des millions de sauvages ont régné sur ce continent ; ils étaient, eux aussi, les rois de cette partie de la création. Ils vivaient, pour la plupart, de chasse et de pêche et se couvraient de peaux de bêtes. La forêt les abritait et les réchauffait. Il y avait, chez ces peuplades, un mouvement progressif, une évolution rationnelle, un acheminement normal vers un idéal humain. Cette progression dépendait sans doute de certains facteurs naturels : climat, alimentation, etc. On a dit que la vertu est affaire de tempérament ; on pourrait peut-être aussi mesurer le degré de développement des peuples sur l’échelle des latitudes. Il y a corrélation entre les deux idées, semble-t-il. Il est aujourd’hui acquis que la civilisation des Aztèques et des Hopis excellait celle des Espagnols.

Nos doctes économistes accusent le sauvage d’abattre l’arbre pour avoir le fruit. Pourtant, à l’arrivée des Européens, nos cours d’eau étaient fort poissonneux, nos forêts giboyeuses et bien boisées

Aujourd’hui, après moins de quatre siècles de régime civilisé, de gavage indigeste, on commence à s’alarmer des symptômes qui se manifestent dans l’organisme économique. On éprouve le besoin de modérer ses appétits funestes, on sent le danger qu’il y a à absorber plus qu’on ne peut assimiler. D’un autre côté, on constate que cette boulimie qu’on n’a pas su réfréner a dévoré une bonne partie du festin auquel l’Europe s’est conviée en Amérique, on s’aperçoit qu’il faut désormais se rationner. Voilà pourquoi, on tente de substituer à la norme posée par l’infinie Sagesse des statuts civils en vue de repeupler nos cours d’eau empoisonnés et de reboiser nos forêts déprédées par un industrialisme dévergondé.

Le crime de lèse-nature a des sanctions rigoureuses, inéluctables. On ne porte pas impunément une main sacrilège sur l’arche des institutions naturelles. Une fois profanés ces auspices sacrés, les législations les plus draconiennes n’y peuvent mais.

Le peau-rouge, lui aussi, a disparu : il est mort de civilisation.


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IX


Dès que se formèrent les premiers établissements dans ce Nouveau-Monde où les populations de l’Europe et de l’Asie auraient pu loger facilement, on constate, chez les nouveaux venus une frénésie d’expansion, une fièvre d’accaparement symptomatique de l’esprit dominateur et absolutiste qui faisait le fond de cette autocratie que Louis XIV devait porter à son paroxysme.

L’ogre ingérait tout ce qui se trouvait à portée de son appétit insatiable. L’Acadie, Plaisance, Kébecq, la Baie d’Hudson, le détroit, le pays des Illinois, la Nouvelle-Orléans, etc., on prit tout, comme un avare qui thésaurise, sans se préoccuper si on pourrait tout retenir. On était de son siècle en étant conquérant. De tout temps la vigne de Naboth sollicita la cupidité même des Achabs gorgés. Les soldats allaient de l’avant, plongeant toujours dans l’inconnu, toujours inassouvis de conquêtes, disséminant, ici et là, en cours de route, quelques laboureurs poitevins ou saintongeais qui, las bientôt de l’échinante corvée féodale, jetaient le manche après la cognée et, animés par l’exemple, devenaient à leur tour, dévastateurs : coureurs de bois, trappeurs, traiteurs, etc,.

Éparpillés ainsi aux quatre coins du continent, cette poignée d’aventuriers, pour garder tant de contrées, n’avaient, à leur disposition, que quelques régiments, arrachés à la parcimonie du Ministre, et les miliciens recrutés chez les colons.

Les Anglais, eux, échelonnés le long du littoral de l’Atlantique, étaient, avant tout, des commerçants qui se souciaient assez peu de pénétrer à l’intérieur. Ils étaient, sur le continent, restés insulaires et demeuraient attachés à la côte où leurs comptoirs bien garnis attrayaient les trappeurs chargés de pelleteries ainsi que les barques de pêche. Dès cette époque, on pratiquait la contrebande, car déjà le libre échange était mal noté. À tout bout de champ, le Ministre marque au Gouverneur « de tenir la main à ce qu’il ne soit fait aulcun troc avec les Anglois ».

Il y avait beau temps que les Anglais convoitaient l’Acadie et l’Isle Royale où la pêche était si abondante. Or, pour réaliser ce projet, il fallait non seulement chasser les intrus français, mais aussi déposséder les premiers occupants dont, entre autres, les Abénaquis. Ces derniers se trouvèrent ainsi interposés entre les factions adverses, en butte, tour à tour, aux traîtrises ou aux blandices des deux adversaires, suivant les vicissitudes de la guerre. Ballottés sans cesse entre les ambitions rivales des Bourbons et des Stuarts, il leur fallait se garer de Charybde sans choir dans Scylla.

C’est dire que les sauvages étaient de simples pions que les gouverneurs de la Nouvelle-France et de la Nouvelle-Angleterre disposaient, à leur escient, sur l’échiquier américain et dont le sort était froidement prévu, calculé, sans qu’il y eut pour eux le moindre espoir non seulement de ne pas bénéficier de l’enjeu mais même d’échapper au destin perfide qu’on leur réservait.

Ainsi traqués sans mercy, placés pour ainsi dire, entre le marteau et l’enclume, les Abénaquis n’eurent guère de répit et ce qui empira encore leur situation déjà précaire fut le plan stratégique auquel s’arrêta le Gouverneur de les disperser depuis Pemquid jusqu’à Saint-François, en passant par Ujekomin ou Etchemin et Bécancourt. Répartis de cette façon par groupes ou réserves, ils servaient de postes avancés ou de corps d’avant-garde qui devaient protéger Kébecq ou le Montréal contre toute surprise de la part des Bastonnais.

Les gladiateurs du cirque, sacrifiés au caprice impérial, tombaient en beauté, saluant César d’un geste tragique, sculptural. L’art s’est chargé de leur apothéose en immortalisant ce qu’avaient de noble ces hécatombes : l’esthétique de la mort, le souci de l’attitude suprême devant le néant. Les modernes ont tenté de faire revivre ce genre de callisthénie ; ils ont abouti à un ridicule pastiche : la pose.

Les boucheries humaines du Nouveau-Monde n’avaient, elles, rien de théâtral. Elles n’étaient pas de style et n’ont inspiré aucun artiste. Les malheureux peaux-rouges tombaient obscurément assassinés dans la brousse pour satisfaire la fantaisie royale et le seul témoin de leur trépas vulgaire était le loup du bois qui, moins classique que le césar romain au pollice verso, hâtait de ses crocs acérés l’agonie des moribonds.

Voilà donc ce à quoi se résumait la diplomatie des chancelleries du temps : s’assurer l’alliance de certaines peuplades pour, ensuite, les opposer les unes aux autres.

Fatalement, ces éloquentes leçons de duplicité données par de pareils maîtres à des disciples fort bien doués sous ce rapport, devaient porter des fruits.

Sans être aussi fourbes, peut-être, que les Iroquois, les Abénaquis n’étaient pas moins vindicatifs et cruels. Savamment fanatisés par les émissaires du pouvoir qui mettaient à profit la cautèle native de ces fils des bois, ces sauvages étaient devenus, à ce dressage assidu que favorisaient, comme nous venons de le dire, des aptitudes toutes particulières, les ennemis irréductibles des Bastonnais, les considérant comme des usurpateurs qui empiétaient sur leurs territoires de chasse.

À guerroyer ainsi sans relâche, ils se voyaient décimer et Taksous, le plus prévoyant de leurs chefs, avait même résolu de conclure une paix permanente avec Schuyler. Mais la paix qui eût certes accommodé la colonie eut, d’un autre côté, décuplé la prospérité des établissements anglais ; alors Ononthio parla à ses frères…

Volontiers, les sauvages se payaient de mots. Mille fois trompés, dupés, bernés, invariablement ils se laissaient prendre et reprendre à la glu des longs discours bourrés de métaphores, replets d’allégories. Au besoin, quelques présents appropriés venaient donner le coup de grâce aux dernières résistances, un baril de poudre, une outre d’eau-de-vie, quelques bons fusils de Tulle, des étoffes voyantes, de la bimbeloterie, de la camelote, de la pacotille, toutes choses que prisaient fort ces enfants naïfs et curieux. Quelques aunes d’escarlatine instiguaient, au moment de défaillir, leur ardeur belliqueuse, tout comme la capa du chulo agresse le taureau du cirque.

C’est à la fin du dix-septième siècle que, à la sollicitation de Monsieur de Callières, Marguerite Hertel, seigneuresse Crevier de Saint-François, concéda aux Abénaquis, une demi-lieue de front du fief, « à prendre au bout d’en haut du dit fief, des deux « côtés de la rivière, sur toute la profondeur d’icelui, avec isles et islets etc. », excepté ceux que la donataire déclarait distraire et se réserver pour elle, ses hoirs et ayants cause. Vers la même époque, Laurent Philippe, seigneur de Pierreville, fief dépendant de la Lussaudière, abandonnait, à son tour, une demi-lieue pour les mêmes fins. La réserve abénaquise proprement dite comprit donc, à l’origine, une profondeur de trois milles sur six de front. Près d’un millier de sauvages abénaquis vinrent de Beaubassin s’établir à Saint-François où ils comptaient trouver la tranquillité et la vie facile au cœur même de la colonie. Disons, pour mémoire, que l’épidémie de vérole de 1701 fit de grands ravages parmi eux.

Certaines des isles dont nous avons parlé étaient utilisées comme stations pénitentiaires ou camps d’internement. En amont, il y en avait une de dimension plus étendue, 8ajomena ou 8ashomena et qu’on avait accoutumé d’appeler Isle du Fort, à cause du fortin bastionné qu’y avait fait construire l’intendant Bochart de Champigny trois ans auparavant. L’Isle du Fort non plus ne faisait pas partie de la réserve et défense avait été faite aux Abénaquis d’y séjourner à cause du magasin à poudre qui s’y trouvait. Les isles ou islets laissés à leur disposition se trouvaient plus en aval, à la tête de la rivière Nikontega[16]. Va sans dire qu’ils avaient aussi congé de pousser plus oultre leurs excursions de pêche et de chasse et ils se rendaient fréquemment à Saurel après avoir traversé la rivière 8amaska[17]. Vers le sud, ils pénétraient fort avant, s’aventurant même, en temps de paix, jusqu’à la baie de Michiscoui[18] dans le lac que les sauvages appelaient encore Pontébonk8é[19] et où, d’habitude, les trappeurs se donnaient rendez-vous avant de se diriger sur Corlard ou sur Fort Orange.


X


Trois mois, trois longs mois se sont écoulés depuis l’expédition de Guarfil. Des cent douze prisonniers ramenés à Chambly puis dirigés sur Saint-François, il en reste à peine une cinquantaine. Plusieurs ont succombé à leurs blessures, d’autres ont réussi à s’enfuir, les moins robustes n’ont pu survivre aux privations.

La belle saison venue, de Chambly où ils ont passé le reste de l’hiver dans des casernes aménagées à la hâte à même les ruines du fort récemment incendié, on les a amenés à Saint-François où ils sont moins à charge. Dans l’isle que les sauvages appellent Pekeda, c’est-à-dire, l’isle du Feu, on a construit, à peu de frais, des baraques qui, sans offrir le confortable, les préservent des intempéries. C’est là qu’ils sont cantonnés pour la belle saison, prisonniers du fleuve Alsiganteka plutôt que de l’unique gardien, Pierre Montour, chargé d’avitailler les insulaires et qui habite un petit pavillon muré, au pointis d’aval de l’isle. Lui seul a une barque qu’il tient solidement amarrée dans sa cabane, sur la grève. Au besoin, un signal d’alarme, un coup de fusil amènerait à la rescousse des centaines d’Abénaquis de la réserve.

Le fleuve rapide, la forêt impénétrable, l’Abénaquis cruel, voilà de précieux auxiliaires pour une sentinelle qui ne se soucie guère des ennuyeuses factions. Aussi, passe, lecteur, tout va bien ! Ils sont là cinquante à la figure hâve, aux yeux hagards, aux traits émaciés, groupe morne et abattu sur qui planent, comme des vautours, le chagrin et le désespoir. Ils n’osent se parler de crainte d’aviver leur souffrance. Que se dire, en effet, sans évoquer les visions familières de la patrie, sans pleurer les foyers éteints ou les berceaux vides de Guarfil, sans gémir douloureusement.

La liberté, c’est plus que la vie pour ces descendants de Covenanters ou de Jacobites qui ont préféré l’exil aux exactions des coteries politico-religieuses de la mère-patrie. La liberté que les fiers enfants d’Albion ont adaptée à toutes les manifestations de l’activité humaine, depuis le libre-examen jusqu’au libre-échange, la liberté leur est ravie. Sans ce rouage indispensable, leur mécanisme moral se détraque et l’âme désemparée, ballottée par le ressac, va se jeter, épave docile, sur les brisants de l’adversité. Ils s’acclimatent partout, ces fils du Conquérant, ils s’accommodent d’un coin quelconque du globe terrestre, comme patrie, pourvu qu’ils n’aient pas d’entraves ; mais la captivité leur est contraire. C’est là un régime auquel leur éducation nationale ou leur entraînement politique ne les ont pas habitués.

De tous ces malheureux, le moins résigné peut-être est Robert Gardner, le forgeron de Guarfil. Ses joues qui se creusent, son front qui se ride, ses cheveux épais qui se strient de blanc, ses lèvres contractées, tout chez lui annonce le désespoir en même temps que la rage impuissante. Sous l’arcade sourcilière dont la souffrance a exagéré la cavité, luisent deux escarboucles dont le feu dit la soif inassouvie de liberté en même temps que la révolte de l’âme. Taciturne, concentré, il songe sans doute à sa forge bruyante, à sa douce fiancée dont il partage la captivité, car c’est pour ne pas la quitter, pour ne pas l’abandonner à son triste sort que, la voyant prisonnière aux mains de l’ennemi, lors de l’attaque, il s’est rendu aux Canadiens.

Ah ! que ne sont-ils plutôt tombés tous deux sous les coups des barbares, enlacés dans la mort sinon dans la vie, songe Robert ! Longtemps il s’est bercé de l’espoir de représailles de la part de ses compatriotes, d’une incursion sur quelque poste exposé laquelle amènerait leur délivrance ou leur échange. Mais de longs mois ont passé sans apporter à leur sort aucun allégement, sans même laisser entrevoir un terme à leur captivité, si lointain soit-il.

Non, ce n’est plus le fier artisan au regard serein, au teint animé par le travail, par l’ambition, par l’espoir, trinité sublime qui fait la joie de vivre. Cette physionomie naguère ouverte où se reflétaient l’assurance et le contentement respire maintenant le souci et l’amertume. La lèvre rétractée se refuse à vider la coupe. Sa foi dans l’avenir était trop entière, son âme ne peut se soumettre à cette trahison de la destinée.

Et ce qui attise son tourment, c’est la présence près de lui de sa fiancée, car c’est pour elle seule qu’il s’alarme, qu’il souffre, qu’il agonise

Si, en vérité, Robert est changé, que dire d’Alice Morton, de cette sémillante jeune fille que nous avons connue accorte et enjouée ! Qu’est devenue la fraîcheur de son teint, le carmin de ses lèvres, la rondeur potelée de son bras, la grâce et la vivacité de sa démarche ! Ses beaux yeux pers ont toujours leur charme, mais ils apitoient plutôt qu’ils fascinent. Ses longs cheveux d’or ne sont plus coquettement arrangés ; le rire cristallin ne fuse plus et ne révèle plus l’ivoire des dents. La charpente solide a résisté au vent de l’adversité, mais l’énergie de la jeune fille se lasse à mesure que s’éloignent les mirages que font naître dans une âme confiante l’amour et la foi.

Pourtant, Robert tâche à réagir afin de calmer les appréhensions de son Alice et lui inspirer un courage qu’il n’éprouve guère lui-même :

— Patience, darling, quoique plus éloignés de la patrie que nous l’étions dans ce donjon de Chambly, nous sommes plus rapprochés de la liberté sur cette isle.

— Tu t’abuses, Robert, nous sommes seuls ici avec nos compatriotes, c’est vrai, mais les Abénaquis sont tout près et font bonne garde. Ebenezer Nelson qui, il y a deux semaines, a tenté de gagner à la nage la rive opposée, s’est enchevêtré dans les herbes du fleuve alors que les sauvages l’ont à plaisir criblé de flèches.

Et la jeune fille regardant son fiancé avec une expression de doux reproche ;

— Encore si tu étais seul, tu réussirais à t’évader car tu as force et habileté, mais tu t’obstines à ne pas me quitter. Tu refuses de m’écouter et ce qui me fait le plus de mal c’est de songer que je suis la cause de ton malheur, que c’est pour me suivre que tu t’es constitué prisonnier et que je suis comme un boulet rivé à ta cheville…

Il l’arrêta :

— Boulet qui m’est plus léger que la liberté loin de toi. Ah ! Alice, la liberté sans toi serait pire que l’esclavage, la vie sans ton regard me serait à charge. La liberté, mais je n’en serais pas digne si j’avais l’âme assez basse pour l’accepter sans la partager avec toi. Tu es tout pour moi, je n’ai que toi au monde, toi seule me rattache à la vie. Dans ce naufrage où ont sombré tant de rêves radieux, tu es l’épave à laquelle je me cramponne obstinément et sans laquelle je me laisserais couler au fond.

Frémissante d’amour et d’orgueil pour l’homme aimé, Alice boit ses paroles et pleure silencieusement d’indicible émotion. Qu’il est grand, qu’il est noble son Robert, comme, au fond d’elle-même, elle lui sait gré de ne pas la quitter et de désobéir aux douces remontrances que lui dicte son âme droite mais que désavoue son cœur épris.

— Courage, Alice, courage, ne te laisse pas abattre quand tout nous dit d’espérer, que les oiseaux chantent gaiement, que les papillons volètent, que le chaud soleil de juillet emplit la nature de vie et d’espérance.

Il feint l’exubérance, il enfile des mots, se suggestionne pour remonter le moral défaillant de la jeune fille. Quand elle a séché ses pleurs, il reprend :

— Écoute, chérie, ce que j’ai à te dire. Depuis un mois, je projette notre évasion de ce lieu maudit. Je ne t’ai pas mise au courant plus tôt afin de ne pas te désappointer si mes préparatifs échouaient. J’ai réussi et le moment approche où nous pourrons mettre le projet à exécution. Soigneusement caché en un lieu sûr, j’ai un canot que la dernière crue des eaux a fait dériver sur le rivage. Je l’ai dissimulé sous des aulnes touffus qui le dérobent à la vue.

— Oui, mon Robert, périssons ensemble, emportés par les eaux, percés tous deux de la même flèche implacable.

— Non, non, nous vivrons ensemble plutôt pour nous aimer et redire à nos enfants les péripéties de notre fuite.

— Dieu t’entende, mais l’Abénaquis veille… — Nous prendrons son astuce en défaut. Demain soir est la fête des aïeux ; la tribu s’assemble pour célébrer ses fastes guerriers. Il y aura grand sabbat jusqu’au matin. Tandis que nos bourreaux seront ainsi distraits de la routine ordinaire, nous nous embarquerons à la faveur de la nuit et avant que le gardien Montour nous ait recensés, le lendemain matin, nous serons hors d’atteinte, j’en réponds. Tout favorise notre projet : ces nuits de juillet sont sereines et la lune se couche tôt. Es-tu prête ?

— Je suis toujours prête et prête à tout tenter pour toi ou avec toi. Ton désir est ma loi. Je suis ta femme devant Dieu et, si c’est sa sainte volonté, je serai ta femme devant les hommes, dans l’église de Deerfield, bientôt…

Et éperdue d’amour, de bonheur entrevu et savouré en expectative, elle se jette dans ses bras et dépose sur son front un brûlant baiser.

— Et maintenant, ajoute Robert en se dégageant doucement, pas un mot à personne afin de ne pas compromettre le succès de l’entreprise, mais veillons sur nous-mêmes de façon à ne pas donner l’éveil et prions la Divine Providence de nous inspirer l’énergie qui animait Joseph et Marie dans la fuite en Égypte. Courage donc, mon Alice bien-aimée, sois forte et… à demain.

Après avoir échangé une dernière étreinte, ils se séparent pour se mêler à leurs compagnons de captivité dont le langage semble une plainte dolente et dont le regard inquiet fouille et scrute tout ce qu’il regarde pour y découvrir quelque augure.

Tout le jour, ces pauvres captifs, cherchent à tromper l’ennui, à occuper leurs bras ou leur esprit, à fatiguer leur corps afin de se procurer un sommeil qui les délivre momentanément de l’obsession qui les consume petit à petit. Quelques femmes flânent çà et là à la cueillette de fleurs ou de simples tandis que d’autres sont occupées au lavoir qu’elles se sont installé sur la grève caillouteuse. L’ancien ébéniste Johnson, d’un eustache laissé à sa disposition, taille, dans un rôle de platane, des colonnettes curieusement chantournées. Mary-Ann Davis[20] s’ébat sur la grève, avec ses compagnes Martha[21] et Abigail French.

Obediah Rogers, le jardinier, trace, en tous sens, des allées qu’il ratisse incessamment. Là-bas, retiré à l’écart, le front éburné par la méditation, l’âme égale malgré le sort advers, le pasteur Aaron Kellogg s’escrime sur un texte abstrait de Magister Johannes Lockius. Ce révérend à figure ascétique au chef comme nimbé d’une simple couronne de cheveux blancs, qui cogite gravement, ce groupe silencieux, taciturne et qu’on dirait recueilli, cet ensemble, enfin, parait mal situé dans un décor trop animé. Cela jure, cela détonne, cela manque d’harmonie : le cadre ne va pas au tableau. On dirait plutôt un conventicule qui se prépare et dont le modérateur élabore le programme.

C’est la captivité, la nostalgie aiguë, le corps qu’on dépayse, l’âme qu’on châtre, le cœur qu’on asphyxie. C’est l’exil !


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XI


L’indolence native a remplacé, chez l’Abénaquis, la fureur guerrière. Il n’y a pas de chevelures frais-scalpées aux portes des wigwams où pendent, comme assouvis, repus, tomahawks et haches d’armes ainsi que des carquois remplis de flèches de tournoi aux panards multicolores. Les sauvages, étendus à l’ombre, tapis comme des félins prêts à bondir, le corps immobile mais les yeux et les oreilles toujours à l’affût, pétunent l’acre sagakomi[22] dans de longs calumets.

Des noksas[23], assises à croupetons, nattent des tapis, tressent des paniers ou enfilent d’interminables colliers d’ésurgni[24]. Voilà l’industrie indigène.

Des enfants, plus loin, trôlée grouillante, s’ébattent au bord de l’eau et miment l’attitude de jeunes faons qui cabriolent et gambadent folâtrement. À un moment donné, surgit un autre groupe qui violemment agite des chichicouanes. Est-ce une bande de loups qui froissent le tapis feuillu du bois ? Est-ce la tempête qui fait déferler la vague sur les galets ? Est-ce le chuchotement des grands arbres consternés qu’alarme l’ouragan ? Toujours est-il qu’à ce bruit de crécelle en sourdine, à ce bruit indéfinissable de menus cailloux agités dans un crâne vieux et sonore, le troupeau de faons, gars délurés et fillettes lascives, s’enfuit sous bois, comme affolé en poussant des cris qui veulent être d’effroi. Et les chefs là-bas, flânant ou vautrés, ont suivi ce manège et c’est à peine si leurs narines qui palpitent ont trahi chez eux quelque émoi bestial.

C’est liesse dans la réserve !

Tout le jour s’est passé en préparatifs dont les squaws seules ont fait les frais. Des provisions ont été amoncelées en vue du festin, produit de chasses et de pêches copieuses. On a entassé tout le combustible nécessaire pour alimenter les feux qui cuiront ces. viandes et éclaireront ces palabres.

Les squaws ont fait de la coquetterie. Elles ont déposé, le long des wigwams, les naganes[25] où piaillent et piaulent les papous[26] bordés et sanglés de babiche[27] et de 8atap[28] à ne pouvoir remuer pieds ni pattes. Elles se sont adorné le col de lourds colliers et ont mis de l’huile dans leurs cheveux luisants et lissés. Elles ont les joues fardées de sang-dragon. De fantaisistes armilles de cuivre natif entourent leurs bras lavés dans du brou de noix longues. Bizarrement pimprelochées, ceintes de machicotés[29] passementés de rassade, elles vont, viennent, disparaissent et reviennent, gloussant, caquetant, picorant même de ci de là affairées et remuantes, indifférentes aux propos scurriles des hommes frais-matachés de vermillon et laurés de plumes neuves de butor et de huard.

On a désembarrassé l’endroit où, tantôt, l’on dansera en rond autour du totem ou poteau traditionnel, où le sked8a8asino jonglera avec des flèches. Chacun viendra, à tour de rôle, raconter ses exploits à la guerre ou à la chasse, chacun renchérira avec une faconde intarissable, en rappelant les scènes passées de carnage et de rapine et déplorera, à qui mieux, les mœurs efféminées d’aujourd’hui.

Aux branches des pins rameux où pisotent les étourneaux pendent, en festons plus ou moins symétriques, des bandes d’escarlatine.

C’est fête dans la tribu, la fête des aïeux !

Déjà font cercle les enfants curieux qui, tantôt, malgré le sacacoua ou chahut, tomberont de sommeil. Ici et là, des feux s’allument, car l’obscurité est venue, détachant, comme des fûts de colonnes de quelque temple païen, les troncs lisses des merisiers et des bouleaux luisants et polis comme du Carrare. Pendant que les quartiers de caribous rissolent aux brasiers, écoutons bucciner le sked8a8asino.

Lentement, solennellement, ménageant l’effet dramatique, il s’avance, murmurant ou grommelant quelque rite inintelligible. Il passe pour s’entretenir avec les esprits et, certes, sa mimique n’est pas pour discréter ces bruits.

Après quelques incantations qu’on écoute dans le plus religieux silence, l’homme de médecine paraît entrer dans une sorte de transfiguration extatique. Son langage, jusque là nébuleux et incompréhensible, se précise, ses métaphores s’élaguent de la gangue verbeuse, la parabole devient moins diffuse et, pour l’auditoire attentif, la harangue parait claire comme de l’eau de roche.

Le sked8a8asino a enfin trouvé le fil : il évoque le souvenir des anciens, des chefs partis pour le skempi ou les champs Élysées des chasses sans fin. Il raconte que les guerriers courageux ont franchi sans encombre le fleuve qui conduit au séjour futur, ce fleuve que barre un immense tronc d’arbre qui monte et remonte sans cesse du fond à la surface. Voilà l’endroit périlleux qu’il s’agit de traverser tandis que l’arbre est descendu au fond ; autrement, en remontant, il fait chavirer le canot et l’occupant est saisi par Jejekasa8i, l’esprit noir, qui lui dévore l’âme.

L’orateur a des gestes, des attitudes, des jeux de physionomie des plus expressifs. Les respirations halètent, les enfants se rapprochent, les yeux exorbités regardent à vide.

Et le rhapsode poursuit sa cantilène qu’il débite redo tono. On dirait quelque récitatif grégorien avec, alternant chaque strophe, des velléités de vocalises qui tombent en decrescendo mineur comme des gémissements qu’on réprime.

L’assistance, embélinée, écoute avec ferveur. Les yeux grand ouverts ne voient rien, mais l’imagination alerte regarde avec regret les splendeurs passées qu’étale l’amère complainte que, tantôt révolté tantôt suppliant, brame le tribun sacré :

Kchini8ask, ô toi que les hommes à visage blanc appellent Gésu, tourne les yeux vers tes enfants les plus jeunes, écoute nos suppliques.

Longtemps avant que les pères de nos pères vécussent, tu avais donné à tes fils à face rouge, le bois, les lacs et les monts ;

Ô grand chef sur tous les chefs, tu les suivais à la chasse et tu guidais leurs pas vers les lacs clairs comme la lumière du matin et tu allumais le flambeau de leurs yeux qui perçaient la feuillée touffue de la nuit.

Et tu les faisais forts comme l’orignal et adroits comme le renard quand leurs bras bandaient l’arc pour décocher leurs flèches qui frappaient droit au cœur.

Longtemps, longtemps avant que les pères de nos pères vécussent

Ô grand sagamo des pays où la chasse est abondante, tu nous donnais les venaisons saignantes qui mettent la figure rouge comme le feu et le pied agile comme la biche qui fuit ;

Et tu arrosais de pluie bienfaisante la semence que les petits enfouissaient dans le sein de la terre féconde comme une squaw et tu te montrais dans les hauteurs pour des ardents rayons de ta sollicitude, jaunir comme l’or les épis de maïs.

Tu faisais croître, ô maxime médecin, la feuille sacrée qui ferme les blessures et la racine, tournée comme un serpent, qui chasse le mal de terre ;

Longtemps, longtemps avant que les pères de nos pères vécussent !

Tu faisais à la guerre, ô terrible guerrier, nos flèches blesser les ennemis sans les tuer et tu nous inspirais des tourments nouveaux quand nous les attachions au poteau de torture ;

Ô maître de la vie et de la mort, tu mettais notre bouche pleine de vitupère et d’affronts quand nos ennemis au cœur de lièvre essayaient de nous arracher une plainte ;

Et nous chantions, animés de ton esprit, l’hymne de la mort et nous leur crachions à la face quand ils nous désexuaient, opprobre des fils maudits des chiens iroquois pour nous torturer dans notre fierté ;

Longtemps, longtemps avant que les pères de nos pères vécussent !

Les hommes d’Achiendasé sont venus de l’autre côté du grand lac salé et nous ont instruits de t’appeler Gésu, ô maître sur toutes les tribus ;

Et depuis ce temps, la hache de guerre est longtemps enfouie dans la terre et les wigwams ne sont plus parés de chevelures ;

Les habits noirs nous ont enseigné que tu fus toi-même torturé au poteau, mais que tu pardonnas et que tu défends la torture ; les blancs sont tes enfants les plus vieux et leur parole doit être vraie ;

Les enfants de nos enfants seront-ils contents des pères de leurs pères ?

Les Bastoni, qui vivent dans les bois sur les bords de l’eau salée, ont fait boire à nos pères l’eau de feu qui attire les mauvais esprits et ils nous ont chassés du pays d’alors ;

Et tes fils les plus vieux, ô Gésu des robes noires, ont accueilli leurs frères les plus jeunes et leur ont mis dans les mains des tonnerres qui tuent.

Mais les fils de Mata8ando ne sont plus libres dans la forêt comme des chevreuils qui s’abreuvent à toutes les sources, dans une course que rien n’entrave ;

Les enfants de nos enfants seront-ils contents des pères de leurs pères ?

Tes enfants à la face rouge ont ouvert grandes leurs oreilles à tes interprètes, les robes noires, qui ont fait couler de l’eau sur nos fronts pour les purifier.

Ô toi qui connais toutes les choses cachées, conduis nos courses vers le pays des grandes chasses sans fin, garde-nous de Jejekasa8i et de k8ak8asut[30]

Détruis, par le mal de terre et le maskilogane[31] les Bastoni fourbes et pillards qui nous ont chassés de l’endroit où sont les mânes de nos pères ;

Ô toi qui connais toutes les choses cachées !

Fais la vie longue, grand esprit, aux enfants des fils de Taksous et fais-les tourner trois fois à droite et trois fois à gauche autour de Mena’sen ;

Fais nombreux comme les feuilles, au temps d’automne[32] les fils de nos fils, et leurs squaws fécondes comme les arbres au temps des bourgeons[33] ;

Rapides à la chasse comme la flèche de Nescambi8it[34] et féroces à la guerre et fermes dans les supplices ;

Ô toi qui connais toutes les choses cachées !

Car il fait nuit en nous et tes fils les plus vieux comprennent ton langage et te parleront pour tes fils les plus jeunes…


La voix s’infléchit profondément au point de devenir à peine audible. Le ton se fait de plus en plus suppliant. Ce ne sont plus des incantations révoltées qui objurguent, ce sont des doléances qui exorent. La rancœur un instant réveillée capitule devant l’indolence et le fatalisme.

Bientôt, la voix se tait tout à fait et le sked8a8asino reste immobile, le chef retombé sur sa poitrine oppressée, comme abîmé dans des pensers profonds, insondables, devant lesquels son âme désemparée se sent prise de vertige.

Peu à peu, il sort de cette transe, esquisse des gestes dénotant la surprise, l’étonnement d’un être qui reprend ses sens après une crise cataleptique et, trouvant, à portée, un calumet, il l’allume et commence à pétuner. Tous les assistants en font autant et la conversation, commencée d’abord par un susurrement effacé qui s’inquiète de rompre le charme, devient bientôt d’une volubilité qui atteste la détente des nerfs.

Et tandis que les squaws attisent les feux, les musiciens mettent au diapason chichicouanes et tams-tams, orchestre que complètent (quelques timbales faites de thorax distendus recouverts de peau séchée avec, pour baguettes, des tibias grêles.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

On dansa longtemps autour des feux dont la flamme, alimentée de cèdre et de sapin, illuminait toute la voûte feuillue du bois. Jamais les antiques cassolettes fumant d’encens capiteux et aphrodisiaques n’exhalèrent fragrances plus suaves que le fumet des fritures mêlé aux résines que la flamme volatilisait et dont se délectaient les assistants. Ce n’est qu’aux premières lueurs de l’aurore que musiciens et danseurs, harassés, fourbus en même temps que affamés, signifièrent aux squaws qu’il était à propos de commencer le festin…

Soudain, un cri retentit de l’Isle-au-Feu. Tous les yeux se tournent dans la direction d’où il est parti. À quoi bon, une brume légère monte de l’Alsiganteka et empêche de voir. Mais ce voile ne saurait tarder à disparaître, car voici le soleil qui se lève. Petit à petit, en effet, le brouillard se dissipe et révèle aux cent yeux braqués en amont la nappe claire du fleuve qu’une légère brise matutinale plisse à peine. Un nouveau cri retentit et les yeux qui scrutent la rivière ont distingué, dans le lointain, un point noir qui se rapproche. C’est un canot qui vient vers eux et qui vient rapidement, car on pagaie à coups redoublés.

Curieux, piqués, les hommes des bois se sont rapprochés du rivage et, leurs mains leur servant d’abat-jour, ne perdent pas des yeux le rameur. On ne songe plus à la ripaille qui attend les convives ; la curiosité éveillée, fouettée, a remplacé l’appétit.

Cependant, le rameur se rapproche. On reconnaît maintenant Pierre Montour, le gardien de l’Isle-au-Feu. Les conjectures vont bon train. Il est maintenant à portée de voix et du rivage on le hèle. Des Abénaquis se sont avancés sur la grève et agrandissant de leurs mains arrondies en conques le pavillon de leurs oreilles, guettent, le cou tendu, quelque message du Canadien.

Mais ce dernier n’a cure de leurs questions ou de leur pantomime. Tout à la mécanique de son rôle, il déchire de son aviron infatigable la nappe bleu ciel. À chaque coup, le tissu se fend, la trame s’effiloche et s’effrange. Chaque coup est un accroc qui, de soi-même, se reprise automatiquement.

Toujours il approche, ses mouvements s’accélèrent, le canot glisse et laisse, derrière chaque palade, un long sillage dont la perspective en s’élargissant s’efface et s’évanouit.

Enfin, le voici ! En approchant du rivage, il a jeté la pagaie au fond du canot et sauté sur la plage où l’eau lui vient aux genoux. Ses biceps tendus saillent, son torse pelu ruisselle, il halète. Sa voix rauque, alternée d’aspirations bruyantes, saccade son message : le prisonnier… Robert Gardner… s’est évadé avec la jeune fille Pakessa[35]… celle qu’avait distinguée 8olaki… le fils du vieux chef.


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XII


Robert Gardner avait beaucoup d’envieux chez les Abénaquis de la réserve. Les quelques occasions qui les mettaient en contact avaient suffi pour leur inspirer cette inimitié que, du reste, il leur rendait bien. Lors du retour de Deerfield, il avait fallu tout l’ascendant et toute l’autorité de Hertel pour les empêcher de lui faire un mauvais parti. Les sauvages, nous croyons l’avoir dit, sont vindicatifs et rancuniers. L’internement des prisonniers à Chambly n’avait pas apaisé cette haîne qui s’était avivée encore depuis leur arrivée à Saint-François-des-Prés. Le voisinage du prisonnier les tantalisait et, sournoisement, ils ruminaient entre eux des projets de vengeance.

Robert, de son côté, s’était toujours montré intraitable pour ces barbares qui lui avaient ravi le bonheur en faisant prisonnière la femme qu’il aimait au point d’avoir, spontanément, partagé sa captivité. Il leur gardait impitoyable rancune de ce qu’ils s’étaient brutalement interposés entre le rêve ébauché et sa réalisation. Il n’avait pas appris, dans le monde, l’art de dissimuler ses sentiments et il ne cachait guère la répulsion qu’il éprouvait pour les ennemis de sa patrie devenus, par surcroît, les bourreaux de son bonheur et les geôliers de sa liberté.

Sa taille d’athlète, sa force herculéenne, l’amour d’Alice pour lui avaient fini de lui aliéner la moindre sympathie.

Aussi, fut-ce un cri de rage qui accueillit la nouvelle de l’évasion de ce « chien de Bastoni ». Pourquoi aussi ne pas l’avoir attaché au poteau de torture, dès son arrivée, au printemps, alors qu’il avait failli assommer un Abénaquis qui portait la main sur la Pakessa.

Récriminations, menaces, hurlements, tribouil confus de kamoji ! amers et de tabat ! exaspérés, de haine longtemps contenue et de vengeance savourée en expectative !

À la fin, quatre sauvages furent chargés de courir sus aux fugitifs et de les ramener, eux ou leur chevelure.

Et ces êtres pourtant affamés par une longue veille, eux qui, quelques instants auparavant, accéléraient les apprêts d’un festin pantagruélique, paraissaient n’y plus songer. Ils allaient, venaient, gesticulaient et des cris sourds de dépit et de rage sortaient de leurs poitrines. Leurs narines frémissantes humaient déjà le sang chaud des deux prisonniers tandis que leurs doigts nerveux se crispaient d’instinct en un geste homicide.

Entre les sades daintiers de la cuisine abénaquise, les oragans[36] pleins de succulent apola[37] ou de délicieux sogatache[38] posés sur de larges pierres plates disposées en double rangées, et l’objet longtemps convoité de leur vengeance, les sauvages n’avaient pas hésité. Le sentiment l’emportait sur la sensation, la haîne triomphait de la faim. L’homme s’affirmait dans l’animal. Chez ces êtres frustes, encrassés de bestialité, l’âme surnageait fût-ce dans sa seule hideur. Les passions primaient les appétits.

Ces âmes inconscientes, enténébrées, esquissaient, concevaient l’acte le plus formidable en même temps que le plus sacrilège que l’homme puisse commettre, puisqu’il usurpe un pouvoir d’attribution divine : ôter la vie !


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XIII


1704 !

Qu’il est beau le grand fleuve Alsiganteka dont rien n’a flétri les sauvages attraits !

La cognée n’a pas encore défloré ses rives vierges, nul trafic n’est venu polluer la toison de ses longues herbes, nulle industrie n’a osé prostituer à des fins sordides l’effervescence et l’élan de ses ondes.

Tour à tour calme ou tumultueux, s’engageant avec fracas dans le col sinueux de passes escarpées comme des fjords où il rugit de fureur, ou s’épandant, las et rendu, dans un lit large où il semble reposer, toujours il poursuit une carrière variée qui captive la vue et extasie l’âme. Lorsque courroucé, sa colère se déchaîne, il se rue avec emportement contre les rochers interposés dans sa course, déracinant les arbres altiers dont il tord, comme des fétus, les troncs noueux, sapant le talus, entraînant tout ce qui gêne son élan désordonné. Puis, lorsque sa fureur s’est apaisée, il a des façons de bon géant et berce de son flot doucement cadencé le frêle esquif de l’homme des bois qui tend des embûches au maskinongé carnassier et à l’esturgeon vorace tapis dans leur repaire d’alsial.

Quel pinceau inspiré peindra jamais le maelstrom effrayant de ses rapides, le tourbillon vertigineux de ses chutes, la féerie de ses cataractes où des torrents d’eau sans cesse se précipitent, roulent connue en torsades, se déversent, empruntant, dans cette gymnastique folle, toutes les nuances de toutes les couleurs, se projettent sur l’ardoise bleu vert ou rouge vin, rejaillissent de paroi en paroi, se déchirent d’aspérité en aspérité, soulevant comme une trombe d’embrun qu’irise le dieu Saturne. Puis, fatigué par ces excès, aveuglé par ces débauches de coloris, le fleuve assagi s’achemine lentement et va, docile et dompté, confondre ses flots d’encre aux eaux laiteuses du Richelieu ainsi qu’à l’onde safranée du Yamaska dans l’aigue émeraude du lac Saint-Pierre.

Quand l’automne gris déverse sur la nature ses nuages gorgés de pluie comme des outres gonflées, l’Alsiganteka gémit sous le fardeau et se hâte à travers la vallée sinueuse et désolée. La forêt s’attriste et, touchante abnégation, se dévêt pour couvrir le fleuve d’un suaire de feuilles décidues. Les grands arbres éplorés se découvrent devant le cortège. Les feuilles nictitantes des trembles semblent des paupières qui papillotent et, de chaque côté, se dressent, comme des cierges, les tiges minces et blanches des jeunes bouleaux.

Puis le décor change : Automne expirant veut une apothéose. La nature éprouve comme un revif et redevient coquette. Sur le flanc de la colline qui baigne ses pieds dans le courant flottent les plis d’une tunique vert sapin. Et c’est un tableau d’une incomparable beauté qu’on a sous les yeux. Les verts crus de l’été deviennent moins violents, plus discrets, à mesure que la végétation s’anémie. La forêt perd de son teint éclatant et ce sont maintenant des verts où le jaune prédomine. Puis vient la gamme des notes orines : or vert, or jaune, or blanc. La gradation passe ensuite du jaune au rouge avec l’ocre pour transition et varie du laiton au cuivre avec, par intervalles, des traces de vert de gris. Ici et là, détonent, sur ce fond mat, effacé, les taches de sang ou la flambe des massifs de charmes et de chênes. Aux feux du soleil couchant, le panorama est grandiose.

Dans la baie retirée milouins et bernaches voguent agiles sans souci de l’orignal qui barbotte sur la grève en broutant nénuphars et sagittaires.

Vient l’hiver. L’Alsiganteka neigeux, entouré d’une bordure de sapins, semble une écharpe lisérée d’émeraude sur le torse de quelque géant endormi. Et le spectacle varie et les métamorphoses se multiplient suivant la fantaisie de l’imagination.

Aux chutes surtout, c’est une véritable féerie architecturale parfois bizarre et fantastique mais toujours artistique. C’est un enchevêtrement de colonnes de tous les ordres, de coupoles, de dômes de tous les styles mais où le byzantin l’emporte. « Ce ne sont que festons, ce ne sont qu’astragales ! » L’eau en jaillissant se congèle et vernisse le tout d’un fini d’émail. On dirait l’entrée d’une grotte ornée de stalactites et de stalagmites. On dirait le palais de quelque roi de carnaval, un igloo somptueux avec portique, péristyle, etc. Dans la forêt cliquettent sous la brise les branches verglacées que le soleil nacre de nitescences, tels des cristaux de lustres réverbérant de leurs facettes l’éclat des bougies. Sur la rive, des souches chargées de neige figurent les personnages de cour, à perruques in-folio fortement poudrées, penchés dans une attitude grave ou obséquieuse. Des arbustes raffaux, capuchonnés de givre, pirouettent sous les rafales de la poudrerie comme des fous de roi, mal venus et difformes, mimant la comédie.

Parfois, la fantaisie devient fantasmagorie ; l’Alsiganteka allongé, sommeille, tel un immense reptile engourdi par le froid. De sa carapace, trouée, par endroits, de blessures béantes, sort comme une buée tiède de sang. Des surgeons d’eau, surpris par le gel, bordent ces plaies d’excroissances fongueuses et de tumescences bourgeonnantes. Puis ces blessures se cicatrisent ou se suturent magiquement sans laisser la moindre eschare.

Le monstre dompté rugit encore d’impuissance ; il a parfois des révoltes, il se raidit, se convulse, sa carapace craque sous l’effort se gerce, se divaque jusqu’à la crise fatale alors que le printemps met de la fougue, de la frénésie dans ses transports longtemps réprimés.

Et c’est la débâcle, la panique, le sauve-qui-peut chez les bourguignons gourmés à se croire icebergs et qui, parvenus dégommés, jouent des coudes, se heurtent, se bousculent dans la cohue anonyme qui fiévreusement se hâte vers le néant.

Une armée de glaçons monte à l’assaut d’Hyver qui, arc-bouté sur chaque rive, résiste désespérément. Les assaillants s’entassent en légions, les renforts viennent prêter main-forte, toute l’arrière-garde s’avance en rangs serrés. Le choc est terrible et longtemps le défilé reste infranchissable. Alors Alsiganteka savamment mobilise ses réserves, masse ses forces en arrière pour un suprême assaut et, furieux, irrésistible, de toutes parts il fond sur la muraille qui, lentement, cède et s’écroule enfin avec un bruit formidable qui fait frémir la falaise.

Sur la rive dégagée vienne maintenant l’Abénaquis harponner au passage, de son nigog acéré, la carpe goulue.

Mais c’est l’été que l’Alsiganteka se révèle dans toute sa splendeur, s’attourne de ses plus éblouissants attraits. C’est une véritable apocalypse : jamais l’œil n’a contemplé plus séduisant spectacle, jamais l’oreille n’a ouï musique plus captivante. C’est un conquérant qui passe majestueux à travers la forêt (qui bruisse des chuchotement d’admiration. Sur son passage triomphal, noyers et érables lancent au héros, comme des confettis, une pluie de chatons et de samares. Les ormes altiers abaissent devant lui le flabellum de leurs frondaisons.

Oh ! l’indicible spectacle du fleuve qui tombe dans l’abîme ! On dirait un rideau qui se déroule sans fin, faisant étinceler au soleil des myriades de paillettes éblouissantes ; on dirait une tapisserie féerique tissue d’or et d’argent qui rutile.

Oh ! l’harmonie grandiose des flots précipités dans le gouffre ! C’est une musique indéfinissable, tour à tour allègre et lugubre, glouglou de bouteille qu’on vide ou râle sourd de supplicié qu’on gave. Ce bruit étrange se transmet de vague en vague, d’onde en onde et vient, perdendosi, expirer en clapotis sur les galets.

Parfois, le fleuve a ses emportements : il se gonfle, monte, empiète, lave la glaise ou le gravier de la rive, déracine et emporte les tilleuls vaniteux qui, penchés imprudemment, contemplaient dans ce miroir aguichant leurs luxuriantes chevelures.

Ici et là, rivières et ruisseaux, pimpants et folâtres, apportent, en minaudant d’un babil clair, leurs hommages au grand fleuve.

Et c’est ainsi que le digne seigneur Alsiganteka a de l’opulence et mène grand train, grâce à ce que, de droite et de gauche, lui versent copieusement ses tributaires.


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XIV


Le canot d’écorce qui portait Robert et Alice filait à bonne allure. Robert maniait habilement l’aviron qu’il s’était, en catimini, taillé dans une planche de pin dérobée à la cloison de sa case, dans l’Isle-au-Feu.

Ses bras où saillaient les muscles enfonçaient, d’un rythme régulier, la pale de l’aviron dans l’onde bouillonnante. Son geste harmonieux de moissonneur infatigable soulevait d’épais andains. À chaque coup d’aviron, l’embarcation avançait et, si peu que ce fut, rapprochait de la liberté les deux fugitifs.

Robert, à l’arrière du canot, avait physionomie du rôle dramatique qu’il s’était assigné ; le sentiment de la responsabilité qu’il avait assumée devait lui apparaître net et défini. C’étaient leurs deux vies qui se jouaient, la vie de deux êtres que l’amour confond inséparablement. Devant lui et comme blottie sous sa tutelle, Alice reposait au fond du canot, confiante et forte. Tous deux, depuis leur départ de l’isle, avaient à peine prononcé une parole : c’était, du reste, la consigne dont ils étaient convenus. Il fallait, avant que leur fuite fut découverte, mettre le plus possible de distance entre eux et ceux qui ne manqueraient pas de leur donner la chasse. Aussi, Robert concentrait toute son énergie à accomplir cette tâche, car il ne se dissimulait pas que l’entreprise qu’il tentait était hasardeuse, quasi désespérée. Sans relâche, l’aviron plongeait dans l’eau calme comme la nuit qui les entourait. L’oreille aux aguets et l’œil perçant les ténèbres, Robert, attentif et prudent, veillait tandis qu’Alice priait. Comme jadis la barque du nautonier grec, le frêle canot d’écorce portait César et sa fortune.

Parfois, un bruit qu’exagérait leur imagination surexcitée par l’émotion qui les tenaillait leur donnait l’alarme, glaçait le sang dans leurs veines. C’étaient de continuelles alertes que provoquaient un renard qui glapit dans la forêt voisine, une chouette qui hulule, un rat musqué qui plonge ou même un doré qui gobe des éphémères.

Dieu merci, tout allait à merveille.

Bientôt, on distingua le mugissement de chutes : on approchait évidemment de l’endroit que les sauvages appelaient G8itsibog.[39]

Peu à peu, le courant devint de plus en plus rapide et Robert, exténué, dût obliquer vers la rive afin de procéder au portage. Comme on approchait de terre, le canot heurta une roche et se mit à faire eau. On put cependant aborder sans encombre.

Ce qui, à l’ordinaire, n’eut été qu’un simple incident sans conséquence, prenait, pour eux, les proportions d’une véritable catastrophe. Ils étaient comme des naufragés qu’une tempête a jetés sur la côte déserte de quelque contrée inconnue ou même hostile, sans vivres, sans boussole, n’ayant pour tout guide dans leur pérégrination que le fleuve, leur complice, qui, tout en s’attardant en d’incessantes digressions de ses méandres, les orientait vers la patrie.

Une lisière d’écorce de bouleau, un peu de gomme de pin et une demi-heure auraient suffi pour radouber l’embarcation. Robert avait tout cela sous la main excepté la précieuse demi-heure. Il fallait, à tout prix et sans perdre une minute, fuir, s’éloigner, distancer leurs poursuivants. Aussi, dissimulant le profond désappointement que lui causait le contretemps dont ils étaient victimes, Robert poussa au large le canot invalide qui, la quille en l’air, partit à la dérive. Peut-être leur rendrait-il ainsi un dernier service en faisant croire que les fugitifs s’étaient noyés.

D’un œil moite, le jeune homme regarda s’éloigner cet auxiliaire précieux à qui ils étaient redevables d’avoir pu quitter l’isle-geôle. Se tournant ensuite vers Alice :

— C’est maintenant, lui dit-il, qu’il faut être vaillante et forte car c’est de ce moment que commence notre pèlerinage vers le sol natal. Je ne te cache pas, ma chérie, qu’il sera pénible et ardu. Sois courageuse, espère et prie. Sois assurée que, moi vivant, il ne saurait t’arriver aucun mal. Nous ne sommes encore qu’au début de nos tribulations. Jusqu’ici, nous axions eu la rivière pour alliée ; j’avais compté sur elle pour nous mener beaucoup plus loin. Dieu en a décidé autrement ; que sa sainte volonté soit faite. J’avais espéré t’épargner, pour plusieurs jours encore, les fatigues de la marche, mais le canot indien n’a pas voulu pousser plus oultre sa complaisance. Confiants en la Providence, hâtons-nous donc, car nous ne sommes encore qu’à peu de distance de Saint-François. Si ton pied saigne aux cailloux de la route, songe qu’elle mène à Deerfield ; cette pensée allègera ta souffrance.

Et soutenant la jeune fille, il se mit à escalader la montée abrupte qui devait les conduire au haut de la chute.

— Oui je serai courageuse, répétait Alice. Si la force me fait défaut, l’amour me soutiendra. Dieu aidant, je saurai me montrer digne de toi. Ma mère du haut du ciel veille sur nous, car elle a béni notre amour et Dieu ne peut que ratifier la bénédiction d’une mère.

Robert avait vraiment besoin de cette assurance de sa fiancée pour lui remonter le moral. En l’écoutant le courage, lui revenait au cœur. Il se sentait rasséréné par ces paroles si simples mais si riches de piété filiale et de foi vive.

Avec précaution, il précédait la jeune fille, lui battait un sentier, lui indiquait où poser le pied, lui tendait la main pour franchir un obstacle. En peu d’instants, on parvint à la tête de la chute où le fleuve reprenait son cours paisible.

Tout à coup, la jeune fille poussa une exclamation de joyeuse surprise :

— Dieu nous a entendus, dit-elle ; vois sa sollicitude qui déjà se manifeste.

Son bras tendu désignait, à peu de distance de la rive, amarrée avec des liens de babiche, une espèce de pirogue qui reposait sur la grève.

Le jeune homme courut examiner l’embarcation. Il était fou de joie et ne pouvait dissimuler son exultation. Il pressait la jeune fille sur son cœur, lui souriait, reconnaissant, comme à une divinité médiatrice qui aurait exaucé son plus ardent désir.

C’était bel et bien une étanche pirogue de cèdre dont se servaient les Abénaquis quand ils venaient faire la pêche dans le Haut, selon qu’ils disaient. Cela les exemptait de portager leurs canots.

Vite, l’embarcation fut démarrée et, après l’avoir agrénée, l’on se remit en voyage sous les plus heureux auspices mais sans songer encore à manger ou à se reposer. On se sentait trop près de Saint-François pour goûter réfection.

L’instinct de la conservation parle si haut qu’il se fait entendre même de ventre affamé qui, pourtant, n’a point d’oreilles !


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XV


Les deux évadés ont l’âme trop tenaillée par l’émotion, les rôles qu’ils ont à remplir, l’un de pilote et l’autre de vigie, réclament trop impérieusement leur vigilante attention pour se laisser distraire par le superbe panorama qui se déroule devant eux.

Un soleil ardent achève de dissiper la brume matutinale. Le bleu du firmament se confondrait avec la réflexion qu’en fait l’onde calme et limpide n’était la large bande d’un vert éclatant qui, s’interposant entre eux, délimite les deux éléments. Les pluviers indécis balancent entre l’azur éthéré et l’azur liquide et, alternativement, s’essorent dans l’un ou plongent dans l’autre.

Ici, une forêt d’épinettes dentelle l’horizon de mille clochetons gothiques avec, par ci par là, à peine estompées, les coupoles de lointains monticules. Là, l’arrière-plan est fait de rochers superposés en gradins d’amphithéâtre tapissés seulement d’un lichen maigrelet.

Dans les brûlés se dressent, désolés, les troncs d’arbres noircis. On dirait des milliers d’obélisques dans quelque cité fabuleuse ravagée par l’incendie… ou bien l’on trouve à ces tiges calcinées dont le sol est hérissé l’air lugubre de pals acérés dans quelque étrange lieu de supplice maudit et stérile.

Parfois, des éclaircies font diversion à la monotonie de la forêt : on dirait un défrichement. On les distingue de loin au vert tendre de l’herbe qui y croît. Ce sont d’anciennes colonies de castors, précurseurs des colons pour qui ces prairies seront de bonne aubaine.

Plus loin, un éboulis récent a fait dans la falaise une large entaille où s’accuse la succession des strates : après la croûte crayeuse d’un blanc tristamie, après la couche siliceuse d’un gris bleu, paraît un banc glaiseux d’un bleu gris qui petit à petit glisse et s’enlise.

Tout le long du trajet s’égrènent des islets verdoyants où la végétation, activée par d’incessantes alluvions, surabonde, foisonne, pullule, s’enchevêtre, puis étouffe et s’entasse en un humus sans cesse renouvelé. Des isles plus importantes projettent sur le fleuve qui flamboie l’ombre de leurs pins géants. Dans leur ramure sombre clignent, comme des yeux d’espions, les feuilles agitées et nerveuses des trembles blêmes.


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XVI


Pendant deux jours, la scène changea, se renouvela continuellement, à mesure qu’avançait la pirogue pagayée vigoureusement.

La nuit venue, on abordait dans quelque islet pour dormir, tranquilles, hors de l’atteinte des fauves. Robert épuisé goûtait alors quelques heures de sommeil réparateur. Le matin, dès l’aurore, on se remettait en route après avoir fait provision de fraises, de cresson, de noix laiteuses, de jeunes pousses, de rhizomes de fougère ou de racines comestibles.

Plusieurs fois déjà, on avait rencontré des rapides, mais Robert avait pu, en marchant dans l’eau, près du rivage, remorquer la pirogue à sa suite. C’est ainsi qu’on couvrit une longue distance sans avoir à s’engager dans le bois, extrémité qu’on tâchait de différer le plus possible. On remonta Mk8inapskog — le rapide rouge — et, plus loin, le 8damoganopskog — le rapide qui a la forme d’un calumet, — on passa Kwanahomak[40] — la pointe — A8asaski[41], — la terre aux ours, non loin du confluent de la 8atopega, — la rivière à l’araignée, etc.

Bientôt après, il devint évident que le voyage par eau allait prendre fin : le fleuve se rétrécissait soudain et, dans l’entrebâillement des falaises escarpées, les eaux se précipitaient en tumulte comme affolées et prises de panique. Il ne fallait pas non plus songer à côtoyer le rivage en touant l’embarcation, tellement le talus était accore. Force était de se résigner à marcher, car Robert eut tôt fait de se convaincre qu’il était humainement impossible le traîner la pirogue à travers le fourré.

Reconnaissants à la Providence de les avoir conduits sains et saufs jusque-là, les jeunes gens, résolus et confiants, s’engagèrent de cœur léger dans le bois.

Ils éprouvèrent, tout d’abord, un véritable soulagement tant l’immobilité qu’ils avaient dû garder avait engourdi leurs membres. La fatigue cependant ne tarda pas à se faire sentir. Une gymnastique suivie qui succédait, sans que la transition fut le moindrement ménagée, à la torpeur résultant du défaut d’exercice devait amener la lassitude à brève échéance. Déjà leur entrain ralentissait, leur progrès était moins sensible. Ils dépensaient plus d’énergie pour obtenir un résultat moindre. À ce compte, il était facile de prévoir ce qui devait fatalement arriver. En physiologie comme en physique, toute activité qui ne se récupère pas est infailliblement vouée à l’extinction. Cette vérité est tellement élémentaire, banale même qu’elle corrige ce que la formule a de pédantesque. Quelque puissante que soit l’énergie motrice, que voulez-vous qu’elle tire d’un mécanisme détraqué ?

Le taillis était épais, presque inextricable. Des épinettes abattues par le vent barraient la marche et les dards de leurs branches faisaient des hérissements de chevaux de frise. Il ne fallait pas perdre de vue l’Alsiganteka car c’était lui le cicérone, le guide qui traçait l’itinéraire à suivre. On avançait péniblement, enfonçant à mi-jambe dans des fondrières ou buttant sur des arrachis ou des chicots. Un marécage s’interposait. Pour le contourner, ils s’éloignaient du fleuve, avançaient en sondant le terrain, rebroussaient chemin, tournaient comme en un cercle vicieux et se retrouvaient, fatigués, exténués, à l’endroit d’où ils étaient partis.

Pourtant, Robert était habitué à la forêt, il savait s’y orienter et, s’il eut été seul, il aurait pu sans peine se repérer dans ce labyrinthe. Mais il voulait, autant que possible, épargner la fatigue à sa fiancée en cherchant le tracé le plus court et le moins embarrassé, en évitant les cavées et les dos d’âne, en rompant le lacs infranchissable de lianes emmêlées qui, à chaque pas, garrottait ses jambes meurtries.

Et quelles nuits d’horreur ils passèrent alors, elle, dormant d’un sommeil agité, en proie au cauchemar, se réveillant en sursaut et fondant en larmes, lui, fermant l’œil à peine malgré sa fatigue, contemplant sa fiancée endormie, s’alarmant au moindre bruit dont l’écho emplissait la forêt mystérieuse, craignant toujours de voir luire, dans les ténèbres, les prunelles flamboyantes de quelque loup féroce ou d’un ours affamé. Le moindre friselis le faisait frissonner comme au frissement d’une flèche.

La jeune fille reposée, la corvée reprenait de plus en plus harassante. Leurs pieds se déchiraient aux cailloux dissimulés sous les hautes herbes et leurs bras s’excoriaient aux sarments de ronces qui agrippaient et déchiraient leurs vêtements. Les branches leur fouettaient cruellement la figure, les épines des cenelliers leur ortiaient l’épiderme, des tiges au suc vénéneux leur érodaient les mains. Et dans ce maquis où nulle brise ne pénétrait, ils suffoquaient presque tandis que les insectes, maringouins, frelons ou brûlots, les harcelaient sans pitié. Dans ces milles blessures la transpiration mettait son salpêtre brûlant.

Pourtant, tout à côté, l’angélique odorait, des bosquets de sureaux en fleurs opposaient aux ardeurs du soleil mille ombelles, parasols minuscules, des vignes drapaient les rochers de lourds festons et les fleurs offraient leurs corolles épanouies aux perfides baisers des colibris volages ! Pourtant, le chardonneret chantait à gorge déployée et le rouge-gorge piouitait en sautillant sous la feuillée !

Était-ce ce contraste qui faisait sangloter Alice ?

Car elle sanglotait, la pauvre enfant ! Longtemps, elle s’était contenue, longtemps elle avait souffert sans se plaindre, mais, à la fin, elle avait éclaté, incapable de réprimer ce flot de désespérance qui du cœur lui montait aux lèvres. Appuyée à l’épaule de son fiancée, elle pleurait éperdument. Elle avait présumé de ses forces, mais c’était moins la souffrance physique qui lui tirait ces pleurs que le mirage un instant entrevu du hameau natal, que l’expectative de ce bonheur dont son cœur était affamé. Elle sentait tout cela se dérober, lui échapper. Ces larmes qui coulaient c’était l’espérance qui se tarissait en elle. Elle pleurait leur rêve qui ne se réaliserait pas, car elle sentait qu’elle était à bout. La jeunesse et l’amour avaient jusque-là remonté son courage défaillant, mais maintenant, c’était fini, le ressort était brisé.

Lui aussi pleurait, il pleurait de rage, d’indignation, de révolte. Il se faisait violence pour ne pas donner cours au blasphème amer qu’il sentait sourdre à ses lèvres. Non, cela ne se pouvait pas, il avait toujours été bon patriote et bon chrétien et Dieu ne permettrait pas pareille injustice ; il avait tout souffert avec résignation et la Providence lui devait la compensation d’un peu de bonheur ici-bas.

— Encore un effort, ma chérie, disait-il à la jeune fille, en la soutenant. Ce n’est pas au moment de toucher au but qu’il faut se laisser abattre. Ah ! je sais que tu souffres, que le voyage est pénible, que je ne puis rien pour soulager ta souffrance sinon t’aimer de toute mon âme… Nous touchons peut-être au terme. J’entends, dans le voisinage, le bruit de chutes. Nous y ferons halte et nous reposerons. Je laverai dans l’eau fraîche tes pieds meurtris. Je te ferai une couche moelleuse de mousse et de fougère où tu te prélasseras comme une reine…

Il affectait un enjouement câlin qu’il était loin d’éprouver. Mais sa contrainte mal déguisée, ce ton badin qui sonnait faux dans sa gorge étranglée par l’émotion ne pouvaient donner le change à la jeune fille. Elle le regardait tristement en manifestant d’un sourire un peu sceptique qu’elle n’était pas dupe de sa bienveillante feintise.

— Ah ! Robert, comme j’ai raison de t’aimer… Mais à quoi bon chercher à s’illusionner. Un sombre pressentiment s’est emparé de moi. Pour ne pas te chagriner, j’ai tenté de le chasser, mais il persiste à m’obséder : je ne reverrai pas Deerfield…

— Alice, que dis-tu ?… Tu as la fièvre, tu divagues… Je t’en supplie, au nom de notre amour, ne parle pas ainsi, tu me rendrais fou. Tu es exténuée, je le comprends, tu as besoin de repos. Aussi, nous allons faire halte ici, une journée ou deux. Pendant ce temps, je parviendrai bien à construire un radeau, ce qui nous permettra d’utiliser encore la rivière. Courage, donc, ma bien-aimée, notre pèlerinage touche à sa fin, car, d’un jour à l’autre, nous rencontrerons quelque parti de sauvages amis qui sauront nous restaurer et nous conduire à Deerfield…

On était enfin arrivé à Ktiné. au confluent de la Potegourka avec l’Alsiganteka. Le jeune homme, avisant, non loin du rivage un endroit tapissé de mousse épaisse y déposa la jeune fille qui défaillait et dont les jambes refusaient de la porter plus loin. Il courut ensuite à la rivière chercher de l’eau fraîche et, maternellement, pour ainsi dire, baigna les pieds contus de sa fiancée sur lesquels il appliqua ensuite des feuilles triturées de plantain. Sous sa tête, en guise d’oreiller, il disposa une botte de jonc. Elle, accablée, put à peine remercier d’un pâle sourire tandis qu’une larme de gratitude perlait à sa paupière. Une sensation de bien-être la transfigura et la relaxation qui s’opérait dans tous ses membres ne tarda pas à amener le sommeil.

Robert mit sur son front un chaste baiser, contempla, un instant, cette figure de cire où la fièvre mettait son fard et, sans s’abîmer dans les sombres pensers qui l’envahissaient, il se raidit, essuyant d’un geste résolu les larmes brûlantes qui lui obscurcissaient la vue. C’était à elle qu’il fallait songer, lui ne s’appartenait pas, il n’avait pas le droit de pleurer : même cette forme d’égoïsme lui était refusée.

La jeune fille malade manquait de nourriture. Épuisée par la longue marche qu’ils avaient fournie, n’ayant eu pour se sustenter que les baies et fruits sauvages qu’ils avaient grappillés de ci de là, elle était dans un état de faiblesse extrême. Hélas ! que faire ? En supposant qu’il aurait pu capturer du gibier, le jeune homme se trouvait sans moyen de faire du feu afin de pouvoir préparer quelque bouillon réconfortant. Cette impression d’indigence au sein même d’une nature plantureuse ne faisait qu’aviver son tourment, tandis qu’il errait désespéré, cherchant, l’œil hagard, les poings crispés, il ne savait quoi…


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XVII


Ktiné !

Quel spectacle enchanteur ! Quel luxe de décors !  ! Quelle richesse de coloris !  !  ! Vraiment, la nature doit avoir épuisé ici toutes ses ressources dans une prodigalité inouïe. L’œil est captivé, le cœur exulte, l’âme est ravie. L’Alsiganteka paraît s’étendre nonchalamment, tel un maharajah somnolant sur une natte de jute, pour contempler à son aise ce tableau pittoresque. De chaque côté, la forêt s’étage en terrasse qui se gradue doucement jusqu’à un promontoire ou asseoir une grande cité. Là, à travers le plateau, accourt du lac Casa8amanipos[42] la Potegourka qui vient marier ses eaux à celles du fleuve. La rivière folâtre, hâtée de partager le lit de l’Alsiganteka, se précipite en une course effrénée, trébuche, glisse, tombe, s’élance à nouveau, trépidant de transports et de divagations que rien ne peut contenir. Sur son passage, les vieux chênes à la peau ridée frémissent à la vue de ces débordements en dodelinant de la tête. Par-dessus le ravin qui s’écarquille pour laisser passer la rivière en goguette, des épinettes rouges se donnent l’accolade. Au pied des cascades qui scandent l’épithalame que chante la Potegourka s’est cavée une vasque où frétillent, avec des miroitements furtifs, des truites ocellées d’or et de pourpre.

Dans la forêt recueillie une symphonie ailée harmonise ce poème de vie et d’amour.

Mais quelle est cette tache grisâtre qui macule la blancheur argentée de l’Alsiganteka non loin de l’endroit où la Potegourka vient inciser la berge ? Quelle est cette masse informe qui saille du milieu du fleuve ? Ne dirait-on pas un monstre aquatique, quelque tarasque tapie au fond du fleuve et dont la crête émerge ?

C’est Mena’sen, le redoutable dieu terme que, suivant la mythologie abénaquise, il faut, avant de passer outre, propitier par quelque sacrifice expiatoire. On dirait, en effet, dans la plaine liquide, un dolmen qui appète une victime.

Il y a, dans ce rocher qui troue la surface calme des eaux, quelque chose d’insolent qui menace et défie. Mena’sen a l’air rébarbatif, méchant, sinistre. Cette effervescence de vie qui l’entoure, ces effluves printaniers qui flottent dans l’air l’exaspèrent. Cette exubérance est contumélie qui le nargue. Le flot l’effleure de sa caresse mièvre sans l’émouvoir.

Il semble émaner de Mena’sen quelque fluide mystérieux et toxique qui sature l’âme de trémeur. L’absconse goétie du sked8a8asino abonde en maléfices sataniques : peut-être Mena’sen dégage-t-il, par quelque envoûtement horrible, les malédictions de la tribu qui là-bas implore Ni8askichi de faire périr les fugitifs.

Les bécassines fuient à tire d’ailes et les martins-pêcheurs, impudents maraudeurs pourtant, s’en écartent comme s’ils avaient soûleur !


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XVIII


Ô les heures interminables d’une nuit sans sommeil passée au chevet d’un être cher qui halète de fièvre ou divague en proie à quelque effrayant cauchemar ! Voir pâtir l’un des siens et sentir son impuissance à soulager sa souffrance, est-il pire tourment ? Entendre toute la nuit le tic-tac monotone de la pendule qui semble compter les instants qui restent au moribond, quel supplice ! quelle obsession !

Quel est donc l’atroce martyre d’un jeune homme qui, lui, n’a pas même l’abri d’un toit, le secours du moindre médicament, le confort d’un simple grabat à donner à sa fiancée que la fièvre consume, qui, dans son délire, se voit traquée par des ennemis acharnés et dont les cris d’effroi glacent d’épouvante ! Sa torture morale est si intense, sa tension nerveuse si outrée qu’il ne ressent pas sa propre fatigue corporelle. Il n’a d’yeux que pour la figure amaigrie, empourprée de sa bien-aimée ; il n’a d’oreilles que pour les plaintes rauques ou dolentes qui sortent de ses lèvres.

C’est ainsi que Robert passa la nuit auprès de la jeune fille, ballotté entre l’espoir et le découragement, selon que la malade reposait tranquille ou qu’elle subissait quelque crise déprimante qui la brisait et la rejetait pantelante, exténuée dans une torpeur voisine du coma.

Robert se reprochait maintenant sa folle équipée. Il avait manqué de jugement, de prévoyance. Lui, le vigoureux forgeron, pouvait affronter pareilles privations, mais il aurait dû songer que semblable corvée était au-dessus des forces de la jeune fille. Voilà à quoi aboutissaient sa présomption, son impéritie ! Cette pauvre enfant étendue devant lui, luttant désespérément pour sa jeunesse, pour son amour, c’était son œuvre. À cette vue, à cette pensée, des sanglots de désespoir le secouaient, ses doigts crispés enserraient son front comme pour en faire jaillir une idée, une inspiration qui pût sauver celle dont la vie — il le sentait bien — allait s’éteignant comme une lampe qui manque d’huile.

Si la chose eut été possible, il aurait rebroussé chemin, il serait retourné se livrer aux Abénaquis, offrir sa vie pour sauver la malheureuse qu’il avait ainsi engagée dans cette aventure insensée. La veille tandis que la jeune fille dormait, il avait erré dans la forêt puis escaladé le promontoire et, de cette altitude, il avait appelé éperdument, crié son effroi, gémi sa détresse de toute la force de ses poumons, espérant qu’il serait entendu de quelque sauvage ami ou ennemi. Personne que l’écho moqueur n’avait répondu à ses appels déchirants.

Autant il avait jusque-là recherché la solitude et désiré le silence comme des alliés favorisant son projet, autant il déplorait maintenant l’absence de tout être humain. Il se rongeait les poings en songeant combien, malgré sa jeunesse et sa force herculéenne, il était faible, impuissant. La morgue, la suffisance du civilisé tombaient et il enviait au vil peau-rouge un peu de cet instinct qui, chez les visages-pâles, est l’apanage des savants. Livré à sa seule initiative, avec, pourtant, à sa portée, des ressources incalculables, il ne savait faire du feu, il ne savait choisir, dans l’herbe qu’il foulait, quelque plante fébrifuge. Et quand, affolé, cabré, il rugissait de désespoir, tel un lion enchaîné, l’écho sans pitié ricanait de dérision !

Quand l’adversité vient dégonfler l’homme de son incommensurable orgueil, il est tout stupéfait de constater combien petit il est et quelle place infinitésimale il tient dans la nature. Le roi de la création n’est qu’un roi de Torelore !

Bien des pensers incohérents se heurtaient dans la tête en feu de Robert Gardner et c’est avec soulagement qu’il vit poindre le soleil à l’horizon. Cette radieuse apparition le rasséréna quelque peu, il y vit un heureux augure.

Il est bien vrai que les yeux ne sont que les fenêtres de l’âme qu’on ne sait regarder qu’autant qu’on est émotif et que, enfin, le beau est, avant tout, condition psychique ; mais il est également vrai que le beau, le beau objectif — si le terme n’est pas trop technique — affecte l’âme dont l’œil est simplement l’organe de perception, l’appareil photographique.


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XIX


L’espérance est une fleur délicate que le moindre souffle peut flétrir mais que le moindre rayon fait s’épanouir !

Robert se sentit renaître en constatant que la jeune fille semblait se ranimer. Son front était moins brûlant, sa respiration plus régulière, son pouls plus normal. Il tressaillit d’aise quand, faiblement, elle demanda à boire. Après qu’il eut mouillé ses lèvres de quelques gouttes d’eau, elle ouvrit les yeux, le reconnut et sourit vaguement. Peu à peu, elle éprouva un regain de vitalité. Elle parut se recueillir, faire provision de force et d’énergie pour quelques instants d’entretien suprême avec son fiancé, car elle savait venue l’heure solennelle du grand partement.

— Approche-toi, mon Robert, il me reste peu de force et pourtant, j’ai beaucoup à te dire avant de te quitter.

Il voulut l’interrompre, mais elle le prévint :

— Écoute, c’est fini, je m’en vais… Notre rêve était trop beau pour ici-bas ; Dieu le réalisera au ciel. Que sa volonté soit faite et non la nôtre. Je vais rejoindre maman et toutes deux nous t’attendrons quand Dieu t’appellera à lui. Au nom de mon amour, je t’ordonne de vivre. Tu pourras, délivrée de ta malheureuse compagne de chaîne, continuer le voyage et parvenir à Deerfield où nous avions rêvé de fonder un foyer.

Affaissé près d’elle, Robert sanglotait à cœur fendre. La moribonde reprit :

— Robert, mon bien-aimé, ne pleure pas ainsi, tu me fais mal… Tu as eu toute mon âme et c’est parce que j’ai eu, moi aussi, tout ton amour que je meurs en te bénissant, confiante que, en souvenir de ton Alice, tu resteras le citoyen viril et le chrétien dont j’étais si fière… Pardonne, Robert, ne vas pas souiller par la vengeance notre sacrifice qui, je le sens, agrée à Dieu… J’avais rêvé de reposer près de toi, dans le petit cimetière de Deerfield, mais qu’importe le corps pourvu que nos âmes…

Elle était épuisée, elle haletait, sa respiration déjà se saccadait en hoquets. Robert, lui, se désolait. Il avait abandonné toute contrainte, la tension de tout son être se relâchait, son énergie était à bout, son âme capitulait. Il était là, abîmé dans la douleur, tenant dans les siennes les mains amaigries, exsangues de sa fiancée, lesquelles il arrosait de larmes abondantes.

La jeune fille ne parlait plus maintenant que par mots entrecoupés. Bientôt, les paroles n’arrivèrent plus jusqu’à ses lèvres. Seules, ses mains crispaient celles de Robert comme si, malgré son sacrifice, l’instinct de la jeunesse cherchât à la retenir à la vie, à l’amour.

Enfin, paisiblement, sans secousse, elle entra en agonie : une respiration gênée, sifflante souleva sa poitrine, un souffle prolongé s’exhala de ses lèvres, l’étreinte de ses doigts se relâcha. Seuls, ses yeux paraissaient avoir conservé leur vision comme si une dernière étincelle de vie y eut lui pour l’être à qui allait sa suprême pensée ici-bas : Robert…


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XX


Il y a, dans la mort, quelque chose, qui violente la raison, qui la fait se cabrer. Toujours, l’homme s’est heurté à ce sombre mur que jamais il ne pourra percer : pourquoi donc la vie ?… pourquoi donc la mort ?… Le sphynx, dans la nuit, ricane à notre angoisse et, galériens aux yeux crevés, nous courbons la tête, emportés, par le courant fatal vers le gouffre où nous sombrons !…

Ces noirs pensers obsédaient le cerveau de Robert tandis qu’une immense angustie lui oppressait le cœur. Pour lui comme pour elle, tout était fini. Tout en lui était ténèbre, sans la moindre lueur, sans le moindre rayon. Il avait tout perdu fors la vie et cette vie désormais lui était à charge. Il était là prostré devant le cadavre de sa fiancée, sans volonté, sans pensée, comme assommé par le coup fatal.

Il fallut l’ardeur brûlante du soleil du midi pour le tirer de cet état d’hébétude. Il se dressa machinalement et la vue de la morte lui rendit conscience de la réalité. Il songea qu’il ne s’appartenait pas encore. Son rôle était de souffrir mais non de s’affliger. Il lui fallait non seulement boire le calice mais en savourer la lie. Le temps se hâte vers l’éternité ; il nous presse et nous aiguillonne sans répit et jamais ne halte sa course ni devant la joie ni devant la douleur. Blessé au cœur, il faut retourner le fer dans sa propre plaie.

Il fallait à Robert inhumer sa chère morte en attendant qu’il put revenir chercher sa dépouille pour la déposer dans le cimetière de Deerfield, près de sa mère, ainsi qu’Alice en avait manifesta de désir.

Le sentiment du devoir à accomplir opéra chez lui une salutaire révulsion. Cela eut l’effet de changer le cours de ses idées, de déplacer, pour ainsi dire, le siège de sa souffrance, de même que, en chirurgie, un abcès de fixation dérive les humeurs morbides. Autrement, sa raison aurait sombré dans l’abîme du désespoir, car les veilles et les privations, en débilitant ses forces, avaient anéanti son énergie morale.

Mais où inhumer le cadavre dans cette forêt au sol rocheux et sillonné de racines, sans autre outil, pour fossoyer, que ses mains. Cela exigerait un travail surhumain, interminable et, de plus, Robert tremblait que sa fiancée ne devînt la proie des fauves. Il fallait aussi choisir un endroit facile à reconnaître en vue de la translation projetée des restes mortels.

Alors Robert, dont les facultés étaient affinées par la surexcitation facile à comprendre qu’avaient déterminée en lui les événements récents, eut une inspiration à laquelle, après mûre réflexion, il décida de donner suite.

D’une éminence voisine, il avait aperçu, sur Mena’sen, une large crevasse qu’il jugea pouvoir contenir la dépouille mortelle. Il en vint donc à ce parti : Mena’sen serait le mausolée de sa fiancée en attendant un séjour plus chrétien. Ainsi, le lieu de la sépulture serait facilement reconnaissable en même temps qu’inaccessible aux fauves.

Sans plus tarder il se mit à l’œuvre, rassembla tout ce qui lui restait de courage pour accomplir sa tâche lugubre. Avec d’infinies précautions, comme si la jeune fille ne fut qu’endormie, il chargea le cadavre sur ses épaules et, résolument, s’engagea dans le fleuve vers l’islet-rocher distant d’environ un demi-arpent d’une pointe de gravier.

Robert parvint au rocher sans se mettre à la nage, l’eau ne lui allant qu’aux aisselles. Il monta sur Mena’sen et déposa dans la crevasse, avec un soin quasi maternel comme pour ne pas l’éveiller, la morte qu’il contempla longuement et baisa au front une dernière fois. Ensuite, il arracha du lit du fleuve, peu profond autour de l’islet, une grande quantité d’alsial qu’il déposa en une couche épaisse sur le cadavre. Il recouvrit le tout d’un tertre de gravier provenant aussi du fleuve.

Après qu’il eut ainsi mis sa bien-aimée à l’abri des carnassiers de l’air, les seuls qui fussent à redouter, le jeune homme se recueillit et parut prendre une détermination, car il descendit du rocher et revint vers la grève. Il s’engagea dans la forêt d’où il ressortit, peu après, avec un arbuste qu’il venait d’arracher, un jeune pin frais-aoûté avec sa racine. De nouveau, il se remit à l’eau et se dirigea vers le mausolée. Il avançait lentement, car le courant était assez rapide et, lesté du fardeau qu’il portait la première fois, il faillit perdre pied en se dégageant de l’alsial qui lui ligotait les jambes. Enfin, pour la seconde fois, il atteignit le rocher, s’y hissa et se mit en devoir de transplanter sur la tombe de sa fiancée l’arbre funéraire qu’il venait de quérir. C’était sa manière de se montrer munificent, de faire de posthumes gâteries à celle pour qui il avait rêvé un « home » confortable. Il lui semblait que cet humble pin au feuillage toujours vert et qu’il était allé chercher au péril de sa vie serait un hommage vivant à sa fiancée de sa dévotion et de son amour. Soigneusement, il disposa sur le tumulus les racines de l’arbuste qu’il enchaussa ou butta solidement de gravier.

Quand tout fut terminé, qu’il se fut acquitté de sa tâche, Robert adressa à cette tombe où il venait d’enfouir son bonheur un suprême adieu, puis lentement, comme à regret, il descendit du rocher, son calvaire, pour regagner la rive et continuer son voyage, seul désormais pour la vie, avec, en unique partage, l’atroce souffrance du présent et la hantise lancinante du passé sans le soûlas de l’espoir en l’avenir.

L’espoir, c’est la panacée magique à tous les maux de la vie, c’est l’oasis dont le mirage leurre, dans le désert de l’existence, notre pauvre âme assoiffée ! L’espoir, c’est la fée qui, dès notre naissance, s’attache à nous, chuchote agréablement à notre oreille, guide nos pas, jalonne notre route et, jusque sur le seuil de l’éternité, abuse nos âmes naïves. L’espoir rend le vivre tolérable et nous réconcilie avec le mourir ! L’humanité étoufferait dans cette boîte de Pandore si l’espérance ne s’y trouvait.

Le malheureux Robert était maintenant en proie à la crise que les événements avaient jusque-là différée. Tout était consommé ; il avait vidé le calice et son âme, débarrassée maintenant de tout autre souci, défaillait. Ses forces physiques étaient aussi épuisées ; la fièvre qui, jusque-là, lui avait prêté une vigueur factice ne faisait plus qu’intensifier sa sensibilité nerveuse. Privé de ce stimulant qu’est le devoir, il se sentait impuissant à réagir.

Abattu, las, il refaisait péniblement le trajet du rocher au rivage Il avançait avec difficulté, n’ayant plus la force de dégager ses jambes de l’étreinte traîtresse de l’alsial.

Arrivé au milieu du chenal, en plein courant, le vertige le prit. Le péril était imminent. L’instinct de la conservation décuple les forces vitales, mais il est des limites que l’énergie humaine ne saurait franchir. Défaillant, Robert tourna vers Mena’sen un regard déchirant de détresse, battit des bras et s’écroula dans le fleuve.

Le courroux de l’implacable Mena’sen était satisfait !


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  1. Rhode Island.
  2. Les sauvages la nommaient ainsi à cause de l’alsial, plante fluviatile, qui croissait en abondance dans le lit de la rivière.
  3. terme dérisoire pour désigner les sauvages.
  4. All’s well that ends well, acte II, scène I.
  5. Piscataquay, la rivière au chevreuil.
  6. Connecticut, la rivière longue.
  7. la rivière Magog.
  8. Sherbrooke.
  9. Lennoxville.
  10. Massawippi.
  11. Coaticook.
  12. Memphramagog.
  13. malachigan ou achigan.
  14. maskinongé.
  15. Penobscot.
  16. chenal Tardif ou Letardif.
  17. Yamaska ou rivière des savanes.
  18. Missisquoi.
  19. lac Champlain.
  20. la future Sœur Sainte-Cécile de l’Hotel-Dieu de Québec.
  21. bisaïeule de Mgr Joseph-Octave Plessis.
  22. tabac indigène, feuilles séchées de la lobelia inflata (Linn.)
  23. sauvagesses non mariées.
  24. verroterie.
  25. sorte de hotte qu’endossent les squaws et qui peut également servir de moïse.
  26. nourrissons.
  27. lanières de peau.
  28. bandes d’écorce flexible.
  29. sorte de pagne ou jupon.
  30. le carcajou qui inspirait aux sauvages une terreur superstitieuse.
  31. probablement la petite vérole.
  32. « pénibagos », littéralement : au temps des feuilles tombantes, époque qui, dans le calendrier abénaquis, correspondait à notre mois d’octobre.
  33. « kikos » correspondant à mai.
  34. farouche guerrier.
  35. perdrix ou tourterelle.
  36. plat fait du fruit vidé et séché d’une variété de calebassier.
  37. sorte de ragoût de tourtes ou de bécassines.
  38. macédoine de maïs, de pois, fèves, etc.
  39. « le grand échappement d’eau », endroit où est aujourd’hui située Drummondville.
  40. détour que fait, la rivière entre West Wickham et L’Avenir.
  41. territoire qui s’étendait, à ce qu’on peut voir, de Richmond à Windsor Mills.
  42. le petit lac Magog.