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Mazeppa - La légende et l’histoire
Revue des Deux Mondes3e période, tome 48 (p. 320-351).
Si la fortune des vivans est parfois chose bien étrange, la fortune des morts n’est pas moins capricieuse. Ils sont là qui dorment derrière nous, des millions sur des millions, dans le vaste ossuaire de l’histoire ; tirez du tas quelques figures extraordinaires qui ont empli le monde de lumière et de bruit ; à tout le reste, semble-t-il, à tous les comparses du drame, la part de silence et d’oubli devrait être égale. L’injuste renommée ne le veut pas ainsi. Comme le pêcheur qui regarde la grève à marée basse et avise une coquille dans le sablé, le poète, las de son temps, se penche un soir sur les siècles d’où la vie s’est retirée : je ne sais quoi lui désigne une figure entre mille, un nom qui sonne et brille dans le rythme du vers ; le poète ramasse ce nom inconnu, l’enchâsse dans l’or et le diamant ; voilà le cadavre obscur précipité en pleine gloire, ressuscité pour tous les enfans à venir, qui épèleront le mot magique avec respect. C’est une application de la parole profonde qui surprit tant Nicodème, docteur en Israël, cette nuit où le Maître lui dit : « Il faut renaître une seconde fois pour entrer dans le règne de gloire : l’esprit souffle où il veut. » La poésie est la seconde mère qui reprend les morts dans son sein et les recrée au hasard de sa fantaisie divine. Ces pensées me venaient naguère en me promenant sous de vieux chênes plantés par Mazeppa. Si l’on eût questionné sur ce nom, dans les premières années de notre siècle, les quarante académiciens, on aurait risqué fort de les prendre au dépourvu, depuis M. de La Harpe jusqu’à M. de Fontanes. Un jour, lord Byron ouvre un volume de Voltaire, y lit douze lignes qui prennent forme et couleur dans son imagination ; des vers bientôt célèbres du poète anglais, le nom prédestiné rebondit dans une Orientale d’Hugo, dans un chef-d’œuvre de Pouchkine ; les peintres s’en emparent, l’imagerie populaire le répand ; depuis cinquante ans, il n’est pas un écolier qui l’ignore : Mazeppa personnifie à lui seul tout un grand pays, l’Ukraine, tout un peuple historique, le peuple kosak. Chaque été, quand je repars pour ces provinces, mes amis ne manquent pas de s’écrier : « Ah ! oui, l’Ukraine, le pays de Mazeppa, où les Kozaks parcouraient la steppe, liés sur des chevaux sauvages ! » — Par exemple, ô mes amis, il ne faudrait pas vous en demander beaucoup plus long sur l’histoire du cavalier fantastique. Nous n’en voulons connaître que ce que nous a appris lord Byron. Ayant habité un milieu où les souvenirs de l’hetman sont encore tout vivans dans la mémoire du peuple, j’ai eu la curiosité de chercher ce qui restait de la légende à la clarté de l’histoire, ce que le thème poétique a gardé d’intérêt, ramené à la vérité de la prose. J’ai consulté les historiens de la Petite-Russie, MM. Kostomarof, Solovief, Bantiech-Kamenski ; de leurs études critiques, le Mazeppa des poèmes sort à peine diminué, grand acteur dans une grande époque, homme de rêves tenaces et de passions ardentes, jetant ses amours au travers de sa politique, entraînant avec lui dans la tombe la dernière épopée du moyen âge oriental. Longtemps avant qu’elle inspirât Byron, cette épopée était chantée sous les trembles, au bord du Dniépre, par les rhapsodes aveugles qui courent les villages d’Ukraine : ces Homères de la steppe se transmettent encore, par tradition orale, tout un cycle de légendes rattachées à la figure de Mazeppa. Le nom d’Homère ne vient pas ici à l’aventure ; rien n’est plus semblable au monde de l’Odyssée que les héros kosaks ; ce sont les mêmes mœurs primitives, les mêmes exploits barbares, les mêmes ruses sauvages ; l’astucieux Mazeppa a tous les traits du prudent Ulysse, comme les rhapsodes ukrainiens ont tous les traits de leur grand ancêtre. Et voilà bien l’ironie qui rit derrière tous les efforts de l’homme ; on s’appelle Byron, Pouchkine ; on sait le grec, on a pâli sur les classiques avant d’écrire ses vers, tout cela pour rester loin de l’éternel modèle, tandis que des mendians qui ignorent son nom retrouvent (tout naturellement sa grandeur et sa sincérité.
I

… Celui qui remplissait alors la place (d’hetmau) était un gentilhomme polonais nommé Mazeppa, né dans le palatinat de Podolie ; il avait été élevé page de Jean-Casimir et avait pris à sa cour quelque teinture des belles-lettres. Une intrigue qu’il eut dans sa jeunesse avec la femme d’un gentilhomme polonais ayant été découverte, le mari le fit lier tout nu sur un cheval farouche et le laissa aller dans cet état. Le cheval, qui était du pays de l’Ukraine, y retourna et y porta Mazeppa à demi mort de fatigue et faim. Quelques paysans le secoururent ; il resta longtemps parmi eux et se signala dans plusieurs courses contre les Tartares. La supériorité de ses lumières lui donna une grande considération parmi les cosaques ; sa réputation, s’augmentant de jour en jour, obligea le czar à le faire prince d’Ukraine…

Voilà le récit de Voltaire, d’où est sortie la légende d’Occident : récit légendaire lui-même, car un fait véritable y est présenté sous un jour faux : ainsi travesti, le Kosak Mazeppa n’est guère plus réel que l’Orosmane ou le Lusignan des tragédies. Sur ce texte Byron broda son étincelante fantaisie. Nos pères se rappellent certainement la marche du poème, eux qui ont laissé leurs meilleurs rêves entre les pages de ce grand volume de Fume, où les dessins de Tony Johannot évoquaient les types romantiques de tant d’héroïnes albanaises, vénitiennes et andalouses. Les fils s’en souviennent-ils aussi bien ? Ces fleurs de poésie sont déjà fanées ; nous avons été à d’autres dieux, et le « chantre de Childe-Harold » compte, je crois, bien peu de fidèles dans notre génération. — Après le désastre de Poltava, Charles XII et Mazeppa errent dans les forêts ; une nuit, les fugitifs inquiets veillent sous un chêne, près de leurs chevaux entravés ; l’hetman panse lui-même sa monture, et le roi suédois complimente ce cavalier sans égal. — « Maudite soit l’école où j’appris à monter à cheval ! » répond Mazeppa ; et il raconte à Charles l’aventure de sa jeunesse, en se tenant fidèlement au scénario fourni par Voltaire. C’est sur un cheval sauvage, natif d’Ukraine, qu’on a lié le criminel d’amour ; la bête affolée repart pour sa patrie, galopant jour et nuit ; le récit s’emporte avec elle d’un souffle superbe, il court à travers les forêts, les steppes et les fleuves ; l’agonisant voit fuir les mornes paysages, bientôt son regard se voile, la vie le quitte, les corbeaux impatiens le frôlent de leurs ailés ; le cheval s’abat épuisé, Mazeppa râle dans la nuit sous ce cadavre, il perd connaissance : une jeune fille kosake le recueille à demi mort et le soigne dans sa cabane. « C’est ainsi que l’insensé dont la rage voulut raffiner mon supplice m’envoya dans ce désert, garrotté, nu et sanglait, ne se doutant pas que le ciel m’y préparait un trône. » — Mazeppa ne dit pas ce qui loi advint sur ce « trône : » son récit finit sur un trait d’humour byronien : « Le roi dormait déjà depuis une heure. » — Si Charles XII ne s’était pas endormi et si le noble lord avait soupçonné ce qu’on peut appeler la seconde légende de Mazeppa, le poème se fût sans doute enrichi d’un deuxième chant, encore plus dramatique que le premier ; mais celui-là était réservé à Pouchkine. Le poète anglais, manquant d’informations exactes, a dessiné une figure selon son rêve et n’a pu prétendre à faire revivre un caractère historique qui lui était inconnu. Là où le vieux Shakspeare, acharné à créer des âmes, eût fait palpiter un être de chair et de sang, Byron n’a pris qu’un magnifique sujet plastique. — Ceci est encore plus vrai du Mazeppa de Victor Hugo ; dans l’orientale consacrée au héros kosak, le personnage n’a que le rôle muet d’un mannequin de féerie, prétexte à décors éblouissans ; éblouissans, mais bien hasardés ; la couleur locale, ce dogme de l’école romantique, est cavalièrement traitée dans cette pièce. Des pédans pourraient demander au grand poète dans quel cauchemar géographique il voyait cette Ukraine, « désert aride » de « sables mouvans, » et « monts noirs liés en longues chaînes, » et les « grands vautours fauves, » et les « troupeaux de fumantes cavales ; » un indiscret pourrait s’étonner de voir le cheval farouche devenu soudain si docile aux exigences de la rime qu’il est « nourri d’herbes marines. » Ne soyons ni pédans ni indiscrets ; le poète nous répondrait avec ces beaux vers de la fin de son ode :

Il traverse d’un vol, sur tes ailes de flamme,
Tous les champs du possible et les mondes de l’âme.

Il nous demanderait pourquoi, si les Orientales sont fausses, elles chantent encore dans notre mémoire comme la plus délicieuse musique qui ait grisé nos vingt ans ; ou plutôt il ne répondrait rien ; comme ce Romain, il monterait au Capitole remercier les dieux de lui avoir donné du génie : nous l’y suivrions tous, et bien nous ferions.

Un poète russe, pleinement maître de son sujet, devait dépasser ses émules d’Occident et fixer à jamais la figure épique de Mazeppa ; dans le chef-d’œuvre de Pouchkine, elle revit avec cette vérité intuitive du grand art, parfois plus vraie que la vérité même de l’histoire, suivant la juste remarque d’Alfred de Vigny. Je voudrais donner une idée de ce poème de Poltava, qui reste l’un des meilleurs titres de gloire de son auteur : dans nulle autre de ses œuvres, il n’a obtenu de sa belle langue plus de solidité, d’éclat et de mouvement ; nulle part, il n’a plus savamment épuisé toutes les richesses dramatiques d’un sujet, plus logiquement enchaîné des scènes où rien n’est dérobé à l’action et qui trahissent une secrète arrière-pensée de théâtre ; il faudrait bien peu de remaniemens pour que ces tableaux d’histoire vécussent au feu de la rampe. J’en voudrais traduire quelques fragmens, tâche décourageante, car notre prose française ne peut suivre ce mètre rapide, rassemblé sur lui-même, cette langue avare de mots, prodigue d’idées, qui fait penser à du Tacite en vers.

Le poème de Poltava prend Mazeppa au déclin de ses jours et à l’apogée de sa gloire. Au début du premier chant, le vieux Kotchoubey, un des grands chefs kosaks, est dans sa terre d’Ukraine ; seigneur magnifique et opulent à la façon des rois pasteurs, maître de grands troupeaux et de vastes labours. De tous ses trésors, un seul lui tient au cœur, sa fille Maria.

Elle est fraîche comme une fleur de printemps grandie sous l’ombrage d’un chêne, svelte comme les peupliers sur les collines de Kief. La grâce de ses mouvemens rappelle tour à tour l’élan rapide de la biche, le port du cygne sur les eaux désertes. Sa gorge est blanche comme l’écume du lait ; telles que des nuages sur le ciel, des boucles de cheveux assombrissent son front altier ; ses yeux ont l’éclat de l’étoile, ses lèvres le pourpre de la rose.

Mazeppa, tout chargé d’ans et de travaux, a porté au baptême l’enfant de son compagnon d’armes ; il l’a vue grandir à la table où l’on festoyait en racontant les anciens combats ; il se prend à l’aimer de l’impitoyable amour qui revient parfois aux vieux cœurs, a forgés au feu des passions. » Kotchoubey s’indigne à la demande de l’hetman ; il dit de lui, et presque dans les mêmes termes, ce qu’Hernani disait de don Ruy Gomez :

O l’insensé vieillard, qui, la tête inclinée,
Pour achever sa route et finir sa journée
A besoin d’une femme, et va, spectre glacé,
Prendre une jeune fille !

La jeune fille pense autrement ; elle est subjuguée par cette voix qui lui a conté tant d’exploits fameux : la gloire n’est-elle pas une éternelle jeunesse, la force une toute-puissante séduction ? Les parens repoussent une union, sacrilège aux yeux de l’église, entre la filleule et le parrain. Une nuit, on entend le sabot d’un cheval fuir dans la steppe… le lendemain, la chambre de Maria est vide. Kotchoubey s’éveille désespéré, déshonoré. Quelle sera sa vengeance contre le ravisseur ? Un coup de sabre ne la contenterait pas, il lui faut mieux, la hache du bourreau. Précisément, Mazeppa conspire en grand secret la révolte contre le tsar ; Kotcboubey est l’un de ses rares confidens.

C’était aux jours troublés où la jeune Russie, rassemblant sa force dans la lutte, grandissait avec le génie de Pierre. Il lui fut donné un dur maître dans la science de la gloire ; elle reçut du paladin suédois plus d’une leçon imprévue et sanglante. Mais, dans l’épreuve d’une longue disgrâce, subissant les coup de fortune, la Russie se consolidait. Ainsi le pesant marteau, broyant le verre, forge l’acier.

Le roi de Suède marche sur Moscou, et l’hetman lie avec lui de ténébreux complots. Le portrait du vieux conspirateur est superbe, comme ces figures noires de Tintoret qui peuplent les palais vénitiens. Tandis que tout fermente en Ukraine et que la jeunesse agite ses armes pour la liberté, Mazeppa temporise.

La vieillesse va d’un pas prudent, le regard soupçonneux… Elle ne décide pas à la hâte ce qui est possible ou ne l’est pas. Qui sondera le fond d’une mer prise sous les glaces immobiles ? Qui descendra dans l’abîme sinistre de cette âme insidieuse ? Les pensées, dans cette âme, sont le fruit des passions vaincues ; elles gisent profondément ensevelies, et le projet ancien mûrit, solitaire. Mais plus Mazeppa est perfide, le cœur plein de fourbe et de mensonge, plus il affecte des façons dégagées et un naturel ouvert. Avec quel art il sait, sans se livrer, deviner et séduire les cœurs, conduire les esprits, arracher le secret d’aiitrui ! Avec quelle fausse bonhomie le vieillard enjôle à sa table les autres vieux et regrette devant eux les anciens jours ! Il célèbre la liberté avec les indépendans, fronde le pouvoir avec les mécontens, verse des larmes avec les furieux et tient aux sots des discours pleins de sens. Ils sont bien peu, sans doute, ceux qui le connaissent tel qu’il est : esprit indomptable, toujours prêt à frapper son ennemi par force ou par traîtrise, n’ayant de sa vie oublié une injure ; vieillard hautain, qui porte loin ses visées criminelles, n’a pas de mémoire pour le bienfait, n’a rien de sacré, n’aime rien, méprise la liberté, verse le sang comme l’eau et ne connaît pas de patrie.

Mais la vengeance de Rotchoubey veille, doublée de celle d’une mère inconsolable. Est-ce de Shakspeare ce petit tableau et s’agit-il de quelque lady Macbeth ?

Possédée d’une colère de femme, l’épouse impatiente attise la rancune de l’époux. Dans le silence de la nuit, sur leur couche, elle se lève comme une apparition, lui murmurant les paroles de vengeance et de reproche ; elle répand des pleurs, l’encourage, lui arrache des sermens, et le sombre Kotchoubey jure.

Aidé par Iskra, son plus sûr ami, le malheureux père saisit quelques fils du complot ; un jeune Kosak, refusé jadis par Maria et toujours épris d’elle, s’offre à porter la dénonciation au tsar. La course du messager, la nuit, à travers la steppe, permet au poète de couper la trame sévère du récit en y introduisant une sorte de ballade, d’allure plus libre, où le vers galope avec le cavalier. Pierre, dans sa confiance aveugle, refuse de croire à la dénonciation et la renvoie à Mazeppa, en l’autorisant à châtier les calomniateurs à son gré. L’hetman frémit du péril qu’il a couru, proteste de sa loyauté auprès du tsar, et décrète le supplice des deux audacieux.

Ici commence ie second chant, le morceau le plus achevé peut-être que la langue russe ait encore vu éclore dans la poésie de grand style. — Maria est dans les bras de son maître. Avec des câlineries d’amour, elle le presse de lui confier les pensées noires qui le tourmentent. Mazeppa, vaincu, s’ouvre en partie sur ses projets politiques ; puis, en proie à une lutte sourde, il demande brusquement à la jeune femme : « Qui t’est le plus cher, de ton père ou de ton époux ? Si l’un de nous deux devait périr et que tu fusses notre juge, qui condamnerais-tu ? » Maria s’effraie de ces étranges questions et le supplie de ne pas la torturer ; il insiste, impitoyable ; sans comprendre, elle lui répond qu’elle est toujours prête à tout sacrifier pour lui. Pendant que se joue ce drame intime.

Tranquille est la nuit d’Ukraine, limpide est le ciel. Les astres brillent. L’air assoupi ne sait pas vaincre sa langueur. A peine tremblent les feuilles des peupliers argentés. Là-haut, la lune sereine rayonne sur Biélo-Tserkof, éclairant le vieux château et les jardins des vaillans hetmans.

Ces vers, d’une forme exquise dans l’original, sont passés en proverbe dans toute la Russie du Sud. Ils peignent admirablement la beauté de ces nuits d’Ukraine, qui m’ont rappelé tant de fois les nuits d’Orient. Mais que vaudraient ici les commentaires ? Pour comprendre la poésie de ces mots, il faut avoir vécu dans la steppe, veillé dans son silence vierge, suivi les ombres frissonnantes des peupliers blancs sur les lentes rivières qui vont au Dnièpre. Il y a, dans la vieille byline russe du Livre bleu, un mot qui rend bien la solennité de ces belles ténèbres. « Pourquoi la nuit est-elle noire ? se demande le roi David : — La nuit est noire des pensées du Seigneur. » Le moine inconnu qui a écrit cela était un grand poète. Les vers de Pouchkine sont plus doux : ils reviendront interrompre l’action du drame, de loin en loin, coupant soudain les scènes de violence et d’angoisse, comme le grand cadre de nature sereine où se meuvent les fureurs des hommes. Telle, dans les chefs-d’œuvre de la scène lyrique, la mélodie fondamentale erre sur toute la partition ; on l’entend chanter en sourdine sur les flûtes de l’orchestre, pendant les éclats de passion du récitatif et des chœurs. — Elle nous a introduit cette fois dans la prison où Kotchoubey attend le supplice, à quelques pas de la chambre où sa fille dort près de Mazeppa. Un séide de l’hetman, le farouche Orlik, vient tourmenter le vieux Kosak dans son cachot pour lui faire confesser le lieu où sont cachés ses trésors. — Mes trésors ? répond Kotchoubey, j’en avais trois ; mon honneur : vous me l’avez pris dans la chambre de torture ; ma fille : Mazeppa me l’a volée ; ma vengeance : et ce trésor-là, je le porte à Dieu. L’émissaire ne se paie pas de cette réponse et appelle le bourreau pour recommencer la question. A ce moment, Mazeppa, aux prises entre sa colère et son amour pour Maria, inquiet du coup qu’il va lui porter, s’échappe d’auprès d’elle et descend dans ses jardins ; je traduis sans rien passer : on jugera par ce morceau de la rapidité de l’action.

Tranquille est la nuit d’Ukraine, limpide est le ciel. Les astres brillent, l’air assoupi ne sait pas vaincre sa langueur. A peine tremblent les feuilles des peupliers argentés. Mais d’étranges pensées assombrissent l’âme de Mazeppa. Comme des yeux accusateurs, les étoiles de la nuit le regardent ironiquement ; comme des juges, les peupliers rapprochent leurs rangs, secouent lentement leurs têtes et murmurent entre eux ; l’ombre de la chaude nuit d’été l’oppresse comme les ténèbres d’un cachot.

Soudain… un faible cri… une sourde plainte, partie de la tour, semble-t-il, vient frapper son oreille. Est-ce une chimère de son imagination, l’appel d’un hibou, le glapissement d’un fauve ? Est-ce un gémissement de torturé ou quelque autre son ! Le vieillard ne peut maîtriser son trouble : au faible cri dont par vibre encore il répond par un autre, — par ce cri dont il assourdissait jadis les champs de bataille, dans l’ivresse du sang, quand avec Zabièly, avec Gamalièï, avec lui… avec ce même Kotchoubey,.. il galopait dans le feu de la mêlée.

La bande pourpre de l’aurore s’étend sur les nuages illuminés. Au loin brillent les vallées, les collines, les moissons, les crêtes des bois et les vagues du fleuve ; le bruit joyeux du matin s’élève, l’homme se réveille. — Maria respire doucement, encore enveloppée de sommeil ; elle entend au travers d’un vague rêve que quelqu’un s’approche et touche ses pieds. Elle s’éveille, mais aussitôt sa paupière se referme dans un sourire, sous l’éclat du rayon matinal. Maria tend les bras, et, d’une voix tendre, assoupie, elle murmure : « Est-ce toi, Mazeppa ? » Mais c’est une autre voix qui lui répond… O Dieu ! elle tressaille, elle regarde… sa mère est devant elle.

LA MERE.

Tais-toi, tais-toi, ne nous perds pas. La nuit, je me suis glissée jusqu’ici à la dérobée : je t’apporte mes larmes et une prière. C’est aujourd’hui le supplice. Seule tu peux adoucir les bourreaux. Sauve ton père !

LA FILLE.

Quel père ? Quel supplice ?

LA MERE.

Ignorerais-tu jusqu’à présent ? .. Non, tu ne vis pas dans un désert, tu vis dans le château de l’hetman ; tu dois connaître sa force redoutable, le châtiment qu’il tire de ses ennemis, la confiance du tsar en lui. Je le vois bien, tu renies ta triste famille pour Mazeppa ; je t’éveille en plein sommeil, tandis que s’exécute l’atroce sentence, qu’on lit l’arrêt, qu’on apprête pour ton père la hache [1]… Je le vois, nous sommes étrangères l’une à l’autre… Maria, ma fille, reviens à toi ! Cours, tombe à ses pieds, sauve ton père, sois notre ange. Ton regard liera les mains des assassins, pour toi elles laisseront échapper la hache. Presse, exige : l’hetman ne te refusera pas. Pour lui tu as oublié ton honneur, ta famille, ton Dieu…

LA FILLE.

Que m’arrive-t-il ? Mon père… Mazeppa… le supplice… ma mère ici, dans ce château, avec une prière… Non, ou je deviens folle, ou c’est un cauchemar.

LA MERE.
Non, non, il n’y a ici ni cauchemar ni rêves… Ne sais-tu donc pas que ton père furieux, ne pouvant supporter la honte de sa fille, affamé de vengeance, a dénoncé l’hetman au tsar ? Ne sais-tu pas que l’atroce torture l’a fait se démentir, s’accuser de complots et de calomnies honteuses et que, victime de sa loyauté téméraire, il a été livré à son ennemi pour mourir ? que devant toute l’armée kosake, — si la droite puissante du Seigneur ne le protège pas, — il doit être aujourd’hui même supplicié ? qu’il est là, enfin, dans un cachot de cette tour ?
LA FILLE.

Mon Dieu ! mon Dieu ! Aujourd’hui ! mon malheureux père…

Et la jeune fille retombe sur sa couche, comme tombe un cadavre glacé.

Les casques reluisent. Les lances étincellent. Les tambours battent. Les serduques [2] galopent. Les régimens s’alignent sur un front. La foule grossit, les cœurs tremblent. La route, couverte d’un flot de peuple, semble une queue de serpent qui s’agite. Au milieu d’un champ, l’échafaud sinistre ; sur la plate-forme se promène et s’égaie le bourreau, attendant impatiemment les victimes ; tantôt ses mains blanches soulèvent en jouant la lourde hache, tantôt il plaisante avec la canaille en liesse. Tout se fond dans une grande rumeur, les cris des femmes, les injures, les rires, les chuchotemens. Soudain, une exclamation s’échappe de toutes les bouches ; puis tout se tait. On n’entend plus, dans l’effrayant silence, qu’un bruit de pas de chevaux. Entouré de ses gardes et des anciens, l’hetman redouté s’avance au galop de son cheval noir. Là-bas, sur la route de Kief, une charrette vient. Tous les regards se portent vers elle, anxieux. Là, réconcilié avec le ciel, fort de sa foi puissante, est assis l’infortuné Kotchoubey ; Iskra est à ses côtés, calme, indifférent, comme un agneau marqué par le sort. La charrette s’est arrêtée. Les voix graves des chantres entonnent la prière, la fumée des cierges tourbillonne ; à voix basse, le peuple prie pour le repos de l’âme des malheureux. Les voici, ils viennent, ils montent. Kotchoubey se signe et se couche sur le billot. Ces milliers d’hommes sont muets, comme s’ils étaient dans la tombe. La hache brille en s’abattant, la tête a roulé. « Ha ! » fait la multitude. Une seconde tête roule sur la première en clignant les yeux. Le sang rougit l’herbe ; le bourreau, content de sa besogne, saisit les deux têtes par les cheveux et, le bras tendu, il les secoue sur le peuple.

Justice est faite. La foule insouciante se disperse, regagnant ses demeures, et déjà chacun s’entretient de l’éternel souci, le travail du jour. Le champ se vide peu à peu. Alors, sur la route encombrée, on voit deux femmes accourir. Harassées, poudreuses, elles se hâtent vers le lieu du supplice et semblent possédées de terreur. « Trop tard ! » leur dit quelqu’un en montrant du doigt la prairie. Là, on démolit l’échafaud ; un prêtre en chasuble noire lit des prières et deux Kosaks chargent sur une télègue un cercueil de chêne.

Rentré dans sa demeure, Mazeppa s’informe en vain de Maria ; en vain il lance des courriers sur toutes les routes ; la trace des deux femmes s’est perdue ; l’hetman reste seul. Après le drame privé, le troisième chant nous donne le drame historique, le châtiment du criminel, la victoire du tsar. Mazeppa lève le masque et rejoint le roi Charles XII : Pierre accourt, les armées se joignent, et le récit de la bataille de Poltava se déroule en vers d’un beau souffle épique ; malheureusement le thème n’est pas neuf ; le choix des détails nous fait souvenir des grands modèles homériques et virgiliens, mais c’est déjà trop qu’on doive se souvenir. Ce point culminant de l’action me plaît moins que ce qui précède. Après la défaite, Charles et Mazeppa fuient dans la steppe, côte à côte, abandonnés. Une nuit, l’hetman passe devant la maison déserte de Kotchoubey et se rappelle une autre course, une autre nuit, celle où il emportait sa fiancée ravie. Ainsi songeant, il s’endort au bord du Dnièpre ; une femme s’approche : le tour infiniment habile du récit laisse douter si c’est en rêve ou en réalité. Cette femme, on le devine, c’est Maria ; la triste apparition dit des paroles de folie, ne reconnaît pas le proscrit et s’enfuit loin de lui dans les ténèbres. Les deux vaincus disparaissent à leur tour au-delà des frontières de la patrie. — Tel est le squelette de ce poème de Poltava, qui ferme le cycle de poésie rattaché au nom de Mazeppa et ouvert jadis par les rhapsodes d’Ukraine. J’ai dit comment ils avaient fixé la légende bien avant nos poètes modernes. Pour des causes que la suite du récit fera comprendre, Mazeppa est durement traité par la complainte populaire ; dans ces compositions naïves, il tient le rôle du traître Ganelon dans notre cycle carlovingien. Le héros, le Roland des Kosaks, c’est le vaillant Paléï, toujours en lutte contre l’hetman. Mazeppa s’est emparé de lui par trahison et l’a fait exiler en Sibérie ; la chanson petite-russienne va l’y consoler. Écoutez la tristesse du Kosak, aussi simple, aussi grande peut-être que la douleur d’Achille, assis à l’écart près des flots blanchissans.

Paléï en Sibérie.

Le soleil se lève haut, il se couche bas : où languit maintenant le pane Sémion Paléï ? Le soleil se lève haut, il se couche bas : où erre le pane Sémion Paléï en Sibérie ? ..

— Ah ! Tchoura, mon fidèle Tchoura ! Allons jusqu’à la chapelle, nous prierons Dieu. Je prierai Dieu et je saluerai les saints ; j’ai dépéri de chagrin, comme si j’étais déjà un vieux. Comme si j’étais déjà un vieux, je dois prier, pour que le Miséricordieux prenne en pitié mon âme pécheresse.

Tchoura lui jeta sur les épaules un caftan gris : il lui mit dans la main un bâton de sapin. Le pane Sémion Paléï s’en alla prier Dieu… mais il ne pria guère, il s’attrista… Paléï s’en revint à la maison ; il s’assit sur le perron, et il joua sur sa bandoura : Misère de vivre en ce monde. D’autres oublient le salut de leur âme et portent des caftans brodés d’or ; lui, il est en Sibérie, comme un chêne dans le taillis, seul, tout seul…

J’ai cité cette byline, qui m’a paru la plus belle de toutes. Celles qui se rapportent directement à Mazeppa ne sont qu’une longue imprécation contre « le traître, le chien, le musulman. » Ce sujet n’est pas nouveau pour les lecteurs de la Revue : M. Rambaud l’a touché dans ses études sur le cycle petit-russien ; là où a passé cet écrivain si informé des lettres russes, il ne reste rien à glaner. Aussi bien nous nous sommes attardés avec les poètes ; quittons-les pour demander à des témoins plus sévères ce qu’il faut penser de Mazeppa, de sa légende, des deux romans d’amour entre lesquels elle a grandi : les historiens vont nous le dire.


II

Ils ne sont pas absolument d’accord sur les origines assez obscures de notre héros ; la tradition, avec ses variantes habituelles, remplace ici les documens absens. D’après M. Kostomarof, l’historien si autorisé de la Petite-Russie, Ivan Stépanovitch Mazeppa [3] était de petite noblesse, originaire de Volhynie, sur les confins de la Pologne et de l’Ukraine ; suivant M. Solovief, il était de famille kosake et reçut personnellement la noblesse du roi de Pologne. Ce qui est certain, c’est qu’il était de race et de religion russes, appartenant par conséquent à cette petite minorité de noblesse dissidente, fort maltraitée par le fanatisme polonais. Vers 1660, le jeune Mazeppa parut à la cour de Varsovie, et le roi Jean-Casimir se l’attacha en qualité de gentilhomme de la chambre. Son extraction petite-russienne et sa foi étrangère lui attirèrent mille avanies de la part des courtisans polonais, hautains et intolérans. La situation d’un schismatique, dans ce foyer d’un catholicisme intraitable, était à peu près celle d’un huguenot à la cour de Henri III. Le caractère violent de Mazeppa ne s’accommodait pas de ces dédains ; il se prit de querelle avec un de ses compagnons, tira l’épée dans le palais même de Jean-Casimir ; c’était là dans les idées d’alors un crime de lèse-majesté ; il dut quitter la cour et se confiner dans sa terre de Volhynie. Non loin de cette terre demeurait un vieux seigneur polonais, le pane Falbovsky, marié à une toute jeune femme. Au dire de ses biographes, Ivan Stépanovitch était remarquablement beau de sa personne, doué d’un esprit brillant et d’un cœur passionné, maniant avec la même grâce son cheval, son épée et sa parole. Ce qui avait de très grandes chances d’arriver arriva ; Mazeppa fut vite et bien reçu chez sa voisine Falbovska. Le mari, mis en éveil par la rumeur de ses gens, usa d’un artifice déjà vieux sans doute dans les romans de ce temps-là ; il annonça une absence et s’éloigna. Sur la route, il fut rejoint par un messager qui portait à Mazeppa un billet de sa maîtresse ; le pane lut la lettre, où son départ était commenté sans tristesse, la remit au messager, le laissa continuer et attendit le retour de l’homme avec la réponse de Mazeppa ; ce dernier écrivait qu’il allait accourir et il ne tarda pas à paraître dans le chemin où Falbovsky le guettait. Le vieux seigneur lui barra le passage en lui montrant le billet accusateur ; Mazeppa protesta que ce rendez-vous était le premier qui lui fût assigné ; Falbovsky interpella le serviteur fidèle qui lui avait livré le secret : « Serf, combien de fois ce pane a-t-il été chez moi en mon absence ? — Autant de fois que j’ai de cheveux sur ma tête, » répondit énergiquement le messager. Qui a vu la luxuriante chevelure d’un paysan russe comprendra toute l’étendue du malheur de Falbovsky. Aussitôt les gens du Polonais se jettent sur le coupable, le dépouillent de ses vêtemens et l’attachent, la tête vers la queue, sur son propre cheval ; l’animal, harcelé de coups de fouet et de coups de feu, repart furieux au travers des halliers, déchirant son maître aux cépées de noisetiers et de chênes qui rendent impraticables les forêts de ce pays. Ce fut en cet équipage que le brillant cavalier rentra dans la cour de son habitation, où ses domestiques le délièrent, à demi fou de douleur et de honte. Voilà ce qui reste en réalité de l’étalon sauvage de la légende, franchissant des provinces pour porter sa victime chez les Kosaks d’Ukraine. Exaspéré de cette offensante aventure, Mazeppa ne put se résoudre à demeurer dans le pays qui en avait été témoin ; peu de temps après, il prit la route du camp des Zaporogues, et ici encore les versions diffèrent légèrement. Suivant les uns, il s’expatria sans but, sous la seule impulsion du désespoir ; d’après M. Solovief, il était envoyé aux Kosaks par le roi Jean-Casimir, qui l’avait chargé de négociations délicates auprès de ces dissidens, alors en pourparlers avec la cour de Varsovie pour un rapprochement. Quoi qu’il en soit, on n’eut plus de nouvelles du négociateur et on l’avait oublié en Pologne, quand on apprit, quelques années plus tard, qu’il occupait la charge considérable d’écrivain-général chez les Kosaks. Pour comprendre la situation nouvelle de Mazeppa et le rôle qu’il va jouer, il faut jeter un coup d’œil sur le peuple singulier qui l’avait adopté.

Le vaste territoire qui forme le bassin du Dnièpre inférieur, de Tchernigof à Odessa, a eu, durant tout le moyen âge russe, une existence distincte ; il garde encore aujourd’hui une physionomie particulière qui frappe le voyageur arrivant de Pologne ou de Russie ; l’homme, le sol et la végétation se présentent à lui sous de nouveaux aspects. Une race dont l’origine se perd dans la nuit des âges, le Petit-Russien, occupe presque seule cette région ; cette famille slave se distingue du Grand-Russe par un dialecte et des caractères ethnographiques assez tranchés. Le sol est la célèbre terre noire, grenier de l’Europe orientale. Au nord du Dnièpre, de superbes moissons roulent à perte de vue leurs vagues dorées sur un ancien lit de mer ; de loin en loin, une lisière de bois émerge, comme une terre, à l’horizon de ces lames de blé mouvant. Naguère encore, ces moissons alternaient avec d’immenses forêts de chênes, de plus et de bouleaux, qui diminuent chaque jour sous la hache du bûcheron. De nombreuses rivières se traînent au Dnièpre à travers ce pays plat ; leurs eaux, glacées en hiver, lentes et rares en été, grossissent subitement à la fonte des neiges et submergent les champs sous de vastes lacs qui rendent impraticables les communications. Au sud du grand fleuve, la steppe proprement dite commence ; les cultures des colons l’entament de plus en plus ; il n’y a pas un siècle, la steppe régnait, vierge et vide, du Dnièpre à la mer. Ce mot de steppe, bien que très acclimaté chez nous, y éveille des idées assez fausses, des images de désolation morne. Qu’on me permette de traduire ici une page célèbre de Nicolas Gogol, dans ce poème de Tarass Boulba, où il met en scène la vie kosake d’autrefois : Tarass et ses fils se rendent aux campemens du Dnièpre.

La steppe avait saisi les cavaliers dans son étreinte verdoyante. Les hautes herbes, se refermant sur eux, les cachaient, et les pointes des bonnets noirs sillonnaient seules la surface de la prairie. Le soleil rayonnait depuis longtemps dans le ciel pur, inondant la steppe de sa chaude lumière, vivifiante, créatrice. L’âme des Kosaks rejeta d’un coup d’aile tout ce qui lui restait de trouble et de pesanteur ; leurs cœurs frissonnèrent comme des oiseaux qui prennent leur vol… Plus ils allaient, plus la steppe était belle. En ce temps-là, tout le sud, tout l’espace qui forme aujourd’hui la Nouvelle-Russie jusqu’à la Mer-Noire était un désert de verdure vierge. La charrue n’avait jamais passé dans cette mer de plantes sauvages : seuls les chevaux qui s’y cachaient comme dans une forêt les avaient foulées. Rien dans la nature ne pouvait être plus admirable ; toute la surface de la terre semblait un océan vert doré, où brillaient des myriades de fleurs variées. Entre les hautes et grêles tiges des herbes s’élançaient des bluets azurés, glauques, lilas. Les genêts d’or les dominaient, haussant leurs têtes pyramidales ; les petits parasols du trèfle blanc scintillaient çà et là. Un épi de blé, apporté Dieu sait d’où, mûrissait dans ce fouillis. Sous le couvert, des perdrix s’ébattaient, tendant le cou. Le sifflement de mille oiseaux remplissait l’espace. Immobile dans le ciel, l’épervier planait, les ailes palpitantes, fouillant de l’œil L’épaisseur du fourré. Les cris d’un vol d’oies sauvages arrivaient de quelque lac lointain, Dieu sait d’où. Une mouette s’enlève des herbes avec un lent battement d’ailes et se baigne voluptueusement dans l’éther ; elle se perd dans les hauteurs, ce n’est plus qu’un point noir qui tremble ; un brusque crochet de son vol la ramène sous te soleil, éblouissante… Ah ! le diable soit de vous, que vous êtes belles, ô steppes !

A qui appartenait cette terre, du XVe au XVIIe siècle ? Demandez à qui appartient la mer : au pêcheur, au pirate, à qui a forte voile, audace et bon vent. La steppe du sud, inhabitée, était livrée en vaine pâture, si l’on peut dire, aux incursions des Tatars de Crimée : les limites de leur état variaient de ce côté « avec la longueur de leurs lances. » Plus au nord, l’écume des pays slaves débordait sur cette terre d’asile. Les Russes l’avaient appelée l’Ukraine, le pays-frontière ; cette vaste région séparait en effet quatre voisins rivaux, toujours armés en guerre, le Moscovite, le Polonais, le Turc et le Tatar. L’Ukraine devint tout naturellement le refuge d’une société médiocre, les bannis, les révoltés, les misérables de chaque état limitrophe. Ce furent les premiers Kosaks. Ils s’organisèrent, vers la fin du XVe siècle, dans une des îles du Dnièpre, au-dessous des rapides appelés porogui, d’où leur nom de Zaporogues. La siètche ou assemblée générale nommait l’hetman, chef de toute une hiérarchie militaire, colonels, ésaouls, centeniers. Ces francs compagnons vivaient exclusivement de la pêche, de la chasse, du butin fait sur le Turc ; leurs mouettes, — c’est ainsi qu’ils nommaient leurs longues barques, — écumaient le fleuve et la mer comme des oiseaux de rapine. Au XVIe siècle, l’affluence des immigrans changea les conditions primitives de cette société ; tandis que le noyau turbulent et guerrier persistait dans les îles zaporogues, interdites aux femmes et aux enfans, les nouveaux arrivans refluaient avec leurs familles sur la rive droite du Dnièpre et colonisaient la terre en remontant vers le nord, vers leur point de départ, où ils se mêlaient aux populations petites-russiennes des districts frontières. L’armée des errans, trop accrue, se fixe, s’attache au sol, revient aux mœurs agricoles ; elle reste englobée dans la vieille hiérarchie de la siètche ; mais, par la force des choses, cette hiérarchie prend un caractère administratif, sédentaire ; le colonel, établi dans un bourg, devient un chef de district, le centenier un chef de canton. En se rapprochant de la Pologne, ces nouveaux Kosaks retombaient à demi sous son autorité ; on les appelait Kosaks enregistrés, parce qu’ils acceptaient le contrôle du roi de Pologne sur le registre où ils étaient inscrits avec son aveu ; ce roi confirmait l’hetman-général élu par eux, un chef qui disposait de cinquante mille lances et traitait de puissance à puissance avec son suzerain de Varsovie.

Les transformations politiques et sociales de l’institution furent rapides durant ces deux siècles ; il est curieux de surprendre à l’œuvre dans cette société kosake, fondée sur l’égalité et la liberté absolues, les lois constantes qui régissent toute société humaine, portant au sommet les couches fortes, repoussant en bas les couches faibles-dans la sujétion et la souffrance. Le ramassis d’aventuriers des premiers jours devient une sorte d’ordre militaire, armé contre le Turc, imitation barbare des templiers ou des teutoniques ; puis, à l’exemple de ces derniers, une féodalité puissante, possessionnée en terres, où les plus favorisés réduisent les autres en servitude. Au XVIIe siècle, l’égalité chimérique des premiers Zaporogues n’était plus qu’un rêve lointain ; les familles d’hetmans et de grands-officiers avaient constitué une aristocratie qui ne différait guère de l’aristocratie polonaise ; quant à la liberté, elle était toujours l’idéal des Kosaks, mais, comme le dit fort justement M. Kostomarof, a être libres, pour eux, signifiait avoir des droits que les autres n’ont pas, » conception kosake plus répandue qu’on ne le pense. — D’où provenait la violence du courant d’émigration qui, en quelques années, peupla l’Ukraine libre et reflua sur l’Ukraine polonaise, après s’être retrempé aux franchises kosakes ? De la plus dure misère sociale qui ait jamais pesé sur un peuple. La Pologne orientale, qui s’étendait alors jusqu’au-delà de Kief, renfermait une population petite-russienne asservie par des seigneurs polonais ; tout séparait le paysan de ses maîtres, la race, la langue, la foi religieuse : la noblesse catholique et féodale traitait ces ilotes en bétail conquis ; le Petit-Russien était à la merci d’un seigneur dont aucune loi ne limitait les pouvoirs, dont les besoins étaient insatiables. Pour satisfaire au luxe fou qu’on étalait à Varsovie, les panes devaient épuiser leurs terres ; ils avaient trouvé plus fructueux de les affermer aux juifs, et cet intermédiaire impitoyable pressurait le serf avec sa rapacité proverbiale. La persécution religieuse sévissait de par avec les exactions et se confondait avec elles ; le Russe orthodoxe voyait, chose révoltante dans ses idées, le fermier juif auquel il était livré tout vivant taxer jusqu’aux cérémonies du culte, imposer les baptêmes, les mariages, les sépultures. Ce peuple misérable était traqué comme les bêtes de ses forêts ; tout ce qui l’entourait lui était ennemi : le seigneur, qui ne lui devait d’autre justice que la tonture, le juif qui l’affamait, le soldat des compagnies franches qui mettait à sac sa maison, le jésuite qui le convertissait de force à l’Union. Les témoignages ne sont pas suspects. Un des plus fanatiques zélateurs de ce temps, le père Scarga, avoue que dans aucun pays de l’Europe féodale l’esclavage n’est aussi dur qu’en Petite-Russie. L’historien polonais Starovolsky affirme que le raya chrétien chez le Turc est heureux et libre en comparaison des serfs de la république. « Aucun pacha ne se permettrait contre le dernier paysan ce qu’on voit dans nos villages ; nul despote d’Asie n’a tourmenté durant sa vie autant de gens qu’il s’en tourmente chaque année dans notre libre république. »

A tant de maux, un seul remède : fuir au Dnièpre, se faire Kosak. Au XVIe siècle, toute une population se rue sur ce chemin de délivrance ; au XVIIe, après le reflux vers le nord que j’ai signalé, les bourgs kosaks sont disséminés sur toute la terre petite-russienne, levain de liberté, exemple contagieux qui sollicite sans cesse les frères opprimés à s’affranchir par les mêmes moyens. Les Kosaks enregistrés épousent la cause de leurs compatriotes, de leurs coreligionnaires ; ils sont les cadres naturels de la révolte qui mûrit. Pour éclater, elle n’attend qu’un chef ; il se trouve au milieu du siècle : l’hetman Rogdan Chmelnitzky se lève pour venger la foi orthodoxe et libérer la Petite-Russie. Le caractère de la lutte est bien marqué par un fait : le patriarche de Constantinople envoie une épée bénie à l’hetman, tandis que le roi Jean-Casimir reçoit un glaive des mains du légat de Rome. L’épée grecque fut la plus forte. Bogdan jeta sur la Pologne son armée de Kosaks, de serfs, de Tatars auxiliaires ; la guerre sociale et religieuse se déroula avec ses horreurs accoutumées ; les seigneurs surpris par leurs paysans expirèrent sur les bûchers, écorchés vifs ; la colère du peuple s’acharna sur le juif, instrument immédiat de ses souffrances ; dès le début de la révolte, cent mille israélites furent massacrés. « Nos persécuteurs étaient rapides comme les aigles du ciel, » gémit un rabbin contemporain. Ces souvenirs historiques, demeurés dans la longue mémoire des chaumières, expliquent assez les récentes représailles qui ont affligé ces mêmes contrées.

C’en était fait de la Pologne si Bogdan Chmelnitzky eût poussé sa fortune : il se contenta d’assurer l’indépendance de l’Ukraine ou plutôt son changement de suzerain. Le 8 janvier 1654, l’hetman convoqua l’assemblée générale des Kosaks et leur tint en substance ce langage : « Nous ne sommes pas assez forts pour subsister sans maître entre tant de grands royaumes ; parmi nos voisins, il en est quatre auxquels nous pouvons nous donner : le roi de Pologne, le sultan de Turquie, le khan de Crimée, le tsar de Moscovie ; lequel choisissez-vous ? » Les Kosaks acclamèrent le tsar, et l’on conclut séance tenante, avec les boïars envoyés par Alexis Michaïlovitch, un traité aux termes duquel l’Ukraine faisait retour à la Russie, toutes ses franchises sauves. Ainsi le lien de sujétion assez lâche qui avait rattaché jusque-là les Kosaks au roi de Pologne se trouva renoué au profit du tsar de Moscou ; sous sa suzeraineté, les hetmans, leurs dignitaires et leurs officiers allaient reformer une caste féodale avec les paysans petits-russiens comme tenanciers. Pour ceux-ci, Bogdan n’avait rien stipulé ; ils changeaient simplement de maîtres et passaient de l’arbitraire des seigneurs polonais à l’arbitraire des chefs kosaks et bientôt des boïars moscovites : le pauvre moujik pouvait chanter encore la complainte des vieux Kobzars : « Où es-tu, justice, notre mère aux ailes d’aigle ? » Tel était le milieu où Mazeppa apportait son génie d’intrigue, son audace et son ambition.

Quand il arriva sur le Dnièpre, un schisme divisait les successeurs de Bogdan ; il y avait deux hetmans, l’un sur la rive gauche, fidèle au tsar, l’autre sur la rive droite, rebelle, tour à tour en marché d’alliances avec la Pologne et le Grand-Seigneur. Ce fut l’hetman de la rive droite, Pierre Dorochenko, à qui Mazeppa engagea ses services. Ce Dorochenko était un Kosak de la vieille race, turbulent, insaisissable, changeant sans cesse de joug et ne pouvant en tolérer aucun. Séduit par la fortune à ce moment si brillante de Mahomet IV, il s’était donné aux Turcs et faisait campagne avec eux. Mazeppa apportait à ce personnage des ressources assez rares dans les camps zaporogues ; l’ancien gentilhomme du roi Jean-Casimir était relativement instruit, éloquent, délié ; il parlait le russe, le polonais et le latin ; ces qualités le désignaient pour la charge d’écrivain-général, qui répondait à ce que nous appellerions la chancellerie diplomatique de l’hetman. Dorochenko l’appela à ce poste et l’employa à diverses missions. En l’an 1674, serré de près par les Russes, il envoya Mazeppa à Constantinople pour solliciter du grand-vizir une armée de secours. Un parti de Zaporogues fidèles s’empara de l’ambassadeur et le dirigea avec ses lettres sur Moscou. Mazeppa fut interrogé à l’un de ces bureaux de question qui étaient les principaux rouages d’une politique ténébreuse, sans cesse aux aguets des trahisons. Tout autre eût payé cher sa mésaventure en ce pays soupçonneux ; Mazeppa trouva moyen de se blanchir ; il eut l’art de plaire à ses juges et au tsar Alexis ; on le relâcha indemne. Ivan Stépanovitch avait beaucoup appris dans ce voyage forcé ; il avait compris que les arbitres futurs de la Petite-Russie étaient là et non, comme le croyait Dorochenko, dans ce lointain Constantinople, où l’on était occupé de la conquête de Vienne et de bien d’autres soucis ; il avait étudié le terrain, mesuré les influences, et de ce jour il arrêta le plan d’une politique à laquelle il demeura fidèle durant trente années. Revenu en Ukraine, il passa chez Samoïlovitch, l’hetman soumis de la rive gauche. L’événement lui donna raison : Dorochenko, abandonné par ses alliés, livré au tsar, alla mourir interné dans le nord de la Russie. On comptait déjà deux anciens hetmans déportés en Sibérie ; ce fait laisse mesurer les progrès de la domination moscovite dans cette Ukraine où Bogdan Chmelnitzky lui avait donné accès. Les serres de l’aigle impériale s’appesantissaient chaque jour davantage sur le pays des Kosaks ; malgré les incessantes réclamations de ceux-ci, des voïévodes russes installaient leur autorité dans les grandes villes. A plusieurs reprises, on envoya Mazeppa négocier à Moscou ; le délégué de l’hetman mettait à profit ces voyages pour cultiver de précieuses amitiés. Sous la régence de la tsarine Sophie, il vit poindre la faveur de Galitzine et capta les bonnes grâces du tout-puissant boïar. Samoïlovitch, obscur fils de prêtre, était miné par les intrigues et les jalousies des colonels ; ses ennemis l’accusèrent d’avoir fait traîtreusement échouer la grande expédition russe contre la Crimée en 1687 ; Galitzine, qui la commandait en personne, revint par l’Ukraine et son orgueil humilié s’en prit à l’hetman ; il provoqua la déposition de Samoïlovitch. Un témoin de cet épisode nous en a laissé le récit, bien caractéristique de la vie kosake.

L’armée est campée sur les bords du Kolomak, non loin de Poltava. Une nuit, tandis que l’hetman écrit dans sa tente un mémoire justificatif, les colonels, d’intelligence avec Galitzine, placent des sentinelles sûres autour de la tente ; à minuit, Kotchoubey, écrivain-général, va demander les ordres du boïar moscovite. Dès l’aube, Samoïlovitch sort et se rend à l’église, aux matines ; les anciens l’attendent à la porte, n’osant pas troubler le service divin. Quand l’hetman reparaît, un colonel le saisit par la main et lui dit brutalement : « Va par un autre chemin ! » Samoïlovitch demande à parler aux généraux russes ; on l’assoit sur une mauvaise charrette, on place son fils, arrêté comme il fuyait hors du camp, sur un vieux cheval sans selle, et on les mène dans cet équipage à la tente de Galitzine. Le généralissime et ses lieutenans prennent place sur un rang de sièges : l’hetman comparaît devant eux, appuyé sur son bâton à pomme d’argent, le visage enveloppé de linges humides, car il souffrait de douleurs de tête. De l’autre côté se groupent ses accusateurs, les anciens et les colonels. Ils prennent tumultueusement la parole et demandent justice au représentant du tsar, chargeant leur hetman de mille méfaits, de tyrannie et de trahison. Le prévenu essaie de répondre : les colonels se jettent sur lui, étouffent sa voix, et les coups allaient suivre les injures, quand Galitzine ordonne d’emmener le coupable avec son fils. Le boïar prononce contre eux une sentence d’exil en Sibérie et la confiscation de leurs biens ; il invite les anciens à convoquer le clergé et tous les Kosaks de marque pour l’élection d’un nouvel hetman. Le surlendemain, les régimens kosaks et les notables s’assemblent autour de la tente qui servait d’église de campagne ; après le chant du Te Deum, on dépose sur une table les insignes de la dignité d’hetman, l’étendard, la bouldava ou masse d’armes, le bountckouk, sorte d’enseigne de queues de eheval empruntée aux habitudes des janissaires turcs. Gatitzine monte sur un banc et déclare aux Kosaks que le tsar les autorise à élire un chef suivant leurs antiques coutumes ; un grand silence se fait, puis des voix nombreuses s’élèvent : « Mazeppa ! Mazeppa ! » Ceux qui ne sont pas dans le secret de l’intrigue prononcent d’autres noms. Le généralissime feint de ne pas entendre, appelle l’élu du peuple, lui remet les insignes du pouvoir et reçoit son serment. C’est ainsi qu’Ivan Stépanovitch fut proclamé hetman le 25 juillet 1687 : il reconnut la protection du boïar moscovite en lui versant aussitôt 10,000 roubles à titre de remercîment.

Le pays dont Mazeppa prenait le gouvernement était miné par les dissensions sociales, par ces éternelles factions de démocrates et d’aristocrates qui travaillent toute société humaine, affrontant les misérables aux satisfaits. En Ukraine, l’inégalité naturelle des conditions se compliquait d’une anomalie peut-être unique dans l’histoire ; sans parler des seigneurs et des riches, on y voyait, — on y a vu jusqu’au jour récent de l’émancipation, — deux peuples de même race habitant le même sol et régis par des statuts différens. En franchissant quelques verstes, on passait d’un village serf à un village kosak ; par la seule vertu de ce mot magique, le second était affranchi de toutes les charges qui incombaient au premier. Aujourd’hui encore, ces deux catégories de villages ont gardé des physionomies distinctes ; dans les khoutres kosaks, le cultivateur qui fut toujours libre se reconnaît à plus d’énergie, d’esprit d’entreprise et de confiance en lui-même. A l’époque de Mazeppa, le peuple petit-russien qui venait de verser son sang pour l’indépendance, côte à côte avec les Kosaks, supportait impatiemment la condition privilégiée de ces derniers, et le peuple kosak, à son tour, murmurait contre les empiétemens de ses chefs, regrettait l’égalité des anciens jours. Ces deux plèbes s’unissaient contre les nouveaux seigneurs sortis de leur propre sein. « Nous croyions qu’après Bogdan le peuple chrétien serait libre ; mais nous le voyons maintenant, le sort des pauvres gens est pire que sous les maîtres polonais. Autrefois, on n’était assujetti qu’aux anciens panes ; aujourd’hui, ceux dont les pères gagnaient le pain à la sueur de leur front nous accablent de corvées. » Ainsi gémissaient les naïfs paysans de l’Ukraine ; ils s’étaient imaginé que la place du maître peut rester vide et qu’on gagne à changer les anciens contre les nouveaux. Des séditions éclataient de toutes parts ; les possesseurs de fiefs kosaks les réprimaient impitoyablement et faisaient couper une oreille à tout manant pris en flagrant délit de révolte. Pauvre peuple, si doux, si fin, si maniable, avec ses qualités et ses défauts d’enfant ! Pour savoir ce qu’il a souffert, tout le long de l’histoire, il n’est pas besoin de feuilleter les vieux livres ; il suffit de passer le soir devant les portes, au temps de la moisson, et d’écouter les chants qui se prolongent bien avant dans la nuit ; elle est faite d’un désespoir séculaire, cette gamme douloureuse en ton mineur, qui se traîne éternellement sur la même plainte ou se relève sur un hurlement sauvage comme l’appel des loups. C’est d’ailleurs, à peu de variantes près, la mélopée primitive de toutes les races d’Orient ; je l’ai reconnue sans peine pour l’avoir entendue du Nil à l’Oronte, du Danube au Dnièpre. Je sais à Louqsor, dans les ruines du temple, un vieux fellah aveugle qui la module sur sa flûte de roseau, avec une tristesse indicible, comme il sied à la plus ancienne misère attestée par l’histoire ; je sais à Stamboul, sur les degrés de la mosquée aux Pigeons, un mendiant d’Anatolie qui la répète sur sa darbouka avec un accent personnel et pénétrant à faire mal ; je la retrouve dans les chœurs des moissonneurs d’Ukraine, écho uniforme de la peine commune qui pèse depuis tant de siècles sur toutes ces belles et tristes contrées d’Orient. Qu’on pardonne à mon récit de s’y être laissé distraire ; qui de nous n’a parfois suspendu son travail et perdu sa pensée en écoutant sous sa fenêtre le couplet d’un malheureux ?

Les prédécesseurs de Mazeppa avaient gouverné selon les circonstances, en flattant le parti démocratique ou en l’écrasant. Le nouvel hetman resta fidèle aux intérêts de l’oligarchie kosake ; ses mœurs, ses goûts, son éducation polonaise le portaient de ce côté. Il s’établit à Batourine, résidence habituelle des hetmans, non loin de Tchernigof, à l’orée des grands bois qui couvrent encore cette partie de la Petite-Russie. Le train de vie qu’il y mena rappelait la cour de Varsovie bien plus que le campement des premiers Zaporogues. On voit dans les vieilles demeures d’Ukraine les portraits des ancêtres kosaks de ce temps-là ; rien ne les distingue des seigneurs polonais ; ils en ont le costume, le riche caftan oriental, le sabre courbe et le bonnet à aigrette ; le visage et la tête rase, sauf les longues moustaches, donne à quelques-uns une vague ressemblance avec les Tatars ; tous tiennent en main la boulava, la masse d’armes à clous d’argent ; leurs traits et leurs regards respirent la fierté du commandement. Les titulaires des grandes charges formaient à Batourine une petite cour ; Mazeppa avait créé pour son service personnel une compagnie de gardes du corps appelés serduques ; d’immenses richesses, patiemment acquises durant son hetmanat, lui permettaient ces façons opulentes. Un luxe brutal régnait dans les banquets et les fêtes où il réunissait ses compagnons ; la grossièreté des mœurs kosakes s’y trahissait souvent, on emportait les convives ivres-morts ; le rusé Mazeppa, plus maître de lui, termina bien des négociations délicates à sa table, avec des adversaires désarmés par l’ivresse.


III

L’histoire de l’hetman, durant vingt années, se résume dans la poursuite opiniâtre d’un double but : l’asservissement de la Petite-Russie à la caste aristocratique, la consolidation de sa propre autorité sur cette caste. Pour atteindre ce but, Mazeppa garda avec une fidélité inviolable, au moins en apparence, le pacte qui le liait au tsar et à Moscou. Cette soumission était-elle sincère ? N’y faut-il voir que la longue patience du prisonnier qui attend son jour ? Le poète et quelques historiens ont soupçonné en lui l’âme d’un Brutus, dissimulant ses espérances, flattant son maître vingt ans pour le mieux surprendre à l’heure propice. Le savant théologien Théophane Procopovitch, qui avait connu Mazeppa de fort près, nous a laissé de lui un portrait frappant, poussé au noir : « Dans le fond de son âme, Mazeppa était aussi dévoué aux Polonais qu’il haïssait les Russes ; mais personne ne put jamais le deviner, car il affectait en toute occurrence une soumission absolue, un dévoûment passionné à la Russie. Son esprit clairvoyant observait les actions des hommes, pesait toutes leurs paroles et s’efforçait de pénétrer leurs intentions secrètes. Il poussait la réserve et la dissimulation à un tel point qu’il paraissait souvent ne pas saisir les propos à double sens qu’on tenait devant lui ; quand il voulait percer quelque secret, il feignait la sincérité, l’abandon, et dans ces cas-là il avait le plus souvent recours à la boisson, il simulait l’ivresse ; alors il faisait l’éloge de la franchise, la critique des gens artificieux, et, par une pente insensible, il amenait à ses fins ses interlocuteurs échauffés par le vin… Il jouait parfois la maladie et l’épuisement ; les médecins ne le quittaient pas d’une minute ; il ne pouvait ni marcher ni se lever tant sa faiblesse était extrême ; couché sur son lit, couvert d’emplâtres, d’onguens, de ligatures, semblable à un agonisant, il râlait lamentablement… » Ces traits s’appliquent au Mazeppa des dernières années, ils ont été tracés sous l’impression d’horreur ressentie dans l’entourage du tsar après la brusque défection de l’hetman. Qu’il s’agisse de vertus ou de vices, on fait souvent crédit aux personnages historiques de ces longues préméditations, en réalité si rares dans le cœur humain ; c’est là de la psychologie idéale, qui tient peu de compte des vertiges et des surprises. Quoi qu’il en soit, là où ses prédécesseurs s’étaient perdus par l’inconstance de leurs vues, Mazeppa se montra d’abord un politique de race par la suite des desseins, la résistance aux illusions. Dès que le jeune tsar Pierre eut rompu avec la régente, l’hetman courut à Moscou, devina le futur empereur, gagna ses bonnes grâces, comme il avait fait jadis avec Galitzine, et sut les conserver en toute occasion.

A part quelques grands coups de vaillance, quelques expéditions héroïques contre le Turc ou le Polonais, la chronique de Mazeppa, comme celle de tous les personnages de la vieille Russie, se débat dans une lutte sauvage entre le soupçon et la délation. O l’époque louche et répugnante, sur laquelle la gloire de Pierre ne doit pas nous aveugler ! Quand on entre dans le détail de la vie d’alors, quand on respire cet air empesté de terreur et de bassesse, on se demande si jamais l’homme fut plus féroce et plus vil que dans cette société d’inquisiteurs et d’espions. Venise est confiante en comparaison de la Moscou du XVIIe siècle ; il faudrait descendre jusqu’à la Rome de Séjan pour retrouver des mœurs analogues. Chaque propos d’intime est redit dans les chambres de question, on le creuse et le retourne pour lui faire vomir un complot de haute trahison. J’ai essayé dans un autre travail de mettre en relief ces âmes cauteleuses, cette conspiration permanente de tous contre tous. C’est chaque jour une intrigue nouvelle servie par des émissaires obscurs, un étudiant, un moine, un juif, qui vont supposer à Moscou des lettres ou des paroles de l’hetman, importuner de leurs révélations les oreilles toujours ouvertes à la chancellerie secrète. Pierre, si avare de sa confiance, l’avait donnée tout entière à Mazeppa ; rien ne put le désabuser sur le compte de l’homme qui, seul peut-être avec Menchikof, lui inspirait une sécurité absolue. Chaque fois, le tsar renvoyait généreusement à l’hetman la lettre anonyme ou le dénonciateur avéré ; on dressait un gibet à Batourine, on y clouait l’imprudent ; d’autres recommençaient le lendemain sans se décourager. De son côté, Mazeppa adressait loyalement à son suzerain les lettres tentatrices que lui faisaient tenir le roi de Pologne et les autres ennemis de la Russie ; il recevait en retour de la munificence impériale des domaines nouveaux, des dons en argent. Ses plus grands ennuis lui vinrent de Sémion Paléï, le héros favori des légendes populaires. Ce chef turbulent personnifiait le vieil esprit kosak de révolte et d’aventure ; il groupait autour de lui les anciens de la steppe, les vrais fils de la lance, qui n’entendaient rien à la politique nouvelle, aux négociations prudentes et au latin fleuri de l’hetman. En outre, Paléï était le champion de la plèbe opprimée, ce qui lui donnait une force redoutable. Mazeppa guetta longtemps son adversaire, luttant contre lui à armes sournoises ; un jour, attiré à Batourine, Paléï roula sous la table du banquet : on le releva garrotté, on l’expédia sur cette route de Moscou qui finissait en Sibérie. — On a écrit en Russie des volumes sur la vie de l’hetman : je n’y trouve qu’une répétition constante de ces luttes fastidieuses : les lecteurs ne me suivraient pas si je m’y attardais. Pourtant c’est là toute l’histoire de Mazeppa, c’est l’histoire de tant d’autres qui ont marqué dans leur temps, c’est l’histoire. Regardez-la de près, changez les millésimes et les noms, vous la réduirez presque toujours à ces trois mots : arriver, se maintenir, écarter les autres. Cela s’appelle un jeu puéril, quand des enfans s’y livrent sur une poutre ; cela se nomme la politique, la gloire, quand les enfans sont grands et que la poutre est le pouvoir souverain. Les plus forts et les mieux doués de la race humaine se sont de tout temps destinés à ce jeu. Quelle est donc l’inquiétude et la folie de notre âme, qui n’a pas su trouver de meilleur secours contre son grand ennui ? Comme elle doit être lasse après vingt ans de ce jeu stérile ! On continue cependant, on recommence, persuadé que cet ingrat labeur peut seul faire survivre un nom. Voyez la sûreté des prévisions de l’homme : celui qui nous occupe eût plongé dans l’oubli, avec tous ses succès de conduite, si son cœur n’avait pas faibli sur des fautes que les politiques d’alors durent prendre en pitié et qui ont seules mené cette renommée jusqu’à ! a postérité.

L’écrivain-général Basile Kotchoubey était un Kosak de grands biens et de grande réputation. Sa charge le retenait dans une terre près de Batourine ; il y élevait une fille du nom de Matrèna, dont Pouchkine a fait Maria pour la facilité du rythme. Mazeppa avait servi de parrain à cette enfant, parenté spirituelle qui crée des liens très étroits, prohibitifs du mariage dans l’église orientale ; il se plaisait à voir grandir sa filleule dans la maison de son vieux frère d’armes, à oublier auprès d’elle les soucis des conspirations. L’hetman touchait aux soixante ans ; si quelqu’un semblait préservé contre les folies vulgaires, c’était bien ce vieillard, assagi de bonne heure par la mésaventure éclatante de sa jeunesse, usé par la politique, refroidi par le souci de gouverner les hommes. Suivant la profonde parole du poète, « les pensées dans cette âme étaient le fruit des passions vaincues. » Mais le cœur du roi est dans les mains de la femme, a dit un sage qui s’y connaissait, et le Salomon de l’Ukraine le prouva une fois de plus. Il se prit d’amour pour sa filleule ; elle le paya de retour, séduite par la gloire de l’hetman, par cette éloquence enflammée qu’attestent tous les contemporains et qui persuadait à son gré les femmes et les rois. Les lectrices qui s’étonneraient voudront bien se rappeler que nous sommes presque en Orient, avec les mœurs kosakes ; or, en Turquie, l’idéal amoureux d’une jeune musulmane est rarement un jouvenceau, c’est d’habitude un beau pacha à barbe blanche, vénérable, chargé d’honneurs et de richesses. Les parens de Matrèna repoussèrent avec horreur des projets sacrilèges et persécutèrent leur fille ; ils obtinrent le succès ordinaire : la persécution exaspéra les sentimens qu’elle croyait éteindre ; Matrèna se rebella, supplia Mazeppa de lui donner asile et se fit enlever par lui. Ici Pouchkine a pris quelques libertés avec l’histoire ; les traditions sont d’accord sur ce point que l’hetman respecta la fugitive et la rendit bientôt à son père. Mais les deux amans continuèrent à se voir en particulier ; Kotchoubey trahit plus tard leurs petits secrets dans la « chambre de question » et un greffier de justice enregistra cette pastorale pour la postérité. — Les maisons petites-russiennes sont toutes entourées de jardins, clos par des haies de treillis ; le tournesol, la fleur de prédilection du paysan russe, emplit ces vergers et masque les palissades de ses hautes couronnes d’or. C’était dans un de ces jardins, contigu à celui des Kotchoubey, que les entrevues avaient lieu ; on en convenait à l’avance par l’intermédiaire d’une messagère sûre, la bonne Mélachka ; quand la prisonnière espérait trouver ses surveillans en défaut, elle envoyait à l’hetman une boucle de cheveux ou ce collier de corail que les filles d’Ukraine portent au cou [4] ; c’était le signal du rendez-vous. La nuit venue, elle s’échappait sous les saules jusqu’à la palissade de l’enclos ; son amant pratiquait une ouverture dans l’échalier ; ils se racontaient leurs peines, hélas ! fort incommodément, à travers ce judas improvisé. Quand le manège se découvrait, la pauvre fille était battue, enfermée par sa mère ; une tendre correspondance venait alors la consoler. Les lettres de Mazeppa nous ont été gardées ; saisies avec tous les papiers de Kotchoubey lors de l’enquête, ces pages de l’idylle ukrainienne se sont fourvoyées entre les feuillets d’un dossier criminel. M. Mordovtzef [5] en a publié quelques-unes, d’un sentiment exalté et délicat, où l’on retrouve les traditions de la chevalerie polonaise. Veut-on voir quelles flammes demeuraient au cœur du vieil hetman ? J’hésite à traduire dans une langue plus arrêtée ce langage naïf, fait de petit-russien et de polonais, attendri à chaque mot par les diminutifs, où quelque chose d’enfantin tempère la chaleur de l’expression. Mon petit cœur, ma fleur de rosier ! le cœur me fait mal à l’idée que tu es si près de moi et que je ne puis voir tes yeux, ta petite figure blanche. Par cette lettre je te salue et j’embrasse toute ta petite personne.

… Mon petit cœur ! je suis navré de ce que m’a dit notre messagère. Votre Grâce m’en veut de ce que je ne t’ai pas gardée chez moi, de ce que je t’ai renvoyée à tes parens. Mais pense à ce qui fût arrivé ! D’abord, tes parens eussent crié partout que j’avais dérobé nuitamment leur fille et que je la gardais comme une concubine. Ensuite, si je t’avais retenue, ni Votre Grâce, ni moi, nous n’eussions pu résister ; nous nous serions laissé entraîner à vivre comme des époux, ce qui nous eût attiré les anathèmes de l’église, puisque nous ne pouvons nous appartenir. Qu’eussé-je fait alors ? J’aurais souffert pour Votre Grâce, j’aurais dû plus tard subir tes reproches et tes larmes.

… Mon tendre amour ! je te prie, je te prie grandement de m’accorder un entretien. Si tu m’aimes, ne m’oublie pas ; si tu ne m’aimes plus, ne garde pas de moi un mauvais souvenir. Rappelle-toi tes paroles, tu m’as juré de m’aimer, tu m’as donné en gage ta blanche main. Je te prie encore, je te prie mille fois de me donner le moyen de te voir, ne fût-ce qu’une minute, pour notre bien à tous deux ; tu y consentais autrefois ! Si tu m’accordes cette entrevue, fais-le-moi connaître en m’envoyant le collier de corail qui pend à l’on cou, je t’en supplie !

… Ton doux petit visage et tes promesses me font languir. Je dépêche à Votre Grâce Mélachka, afin qu’elle convienne de tout avec toi. Ne crains pas de t’ouvrir à elle, elle est fidèlement dévouée à Votre Grâce comme à moi. Je te supplie, en baisant tes petits pieds, mon cœur, je te supplie de ne pas différer ta promesse.

… Tu sais que j’aime Votre Grâce jusqu’à la folie de mon cœur, je n’ai encore aimé si fort nul être en ce monde. C’eût été ma joie et mon bonheur si tu avais pu venir vivre avec moi. Ce n’est qu’en considérant quelle eût été la fin de tout ceci que j’ai reculé devant la haine et la méchanceté de tes parens. Je t’en prie, mon amie, ne change pas ; tu m’en as engagé tant de fois ta parole et ta main ! Moi, tant que je serai vivant, je ne t’oublierai pas.

… Je souffre cruellement de ne pouvoir causer en liberté avec Votre Grâce, de ne pouvoir rien faire pour te consoler dans ta douleur présente. Quoi que Votre Grâce attende de moi, dis-le à la personne que j’envoie. Puisque tes parens maudits te forcent à t’éloigner, va dans un couvent, je saurai alors ce qui me restera à faire pour Votre Grâce. Encore une fois, fais-moi savoir ce que tu veux de moi.

… Quel affreux chagrin de penser que cette mégère ne cesse de torturer Votre Grâce, comme elle l’a fait hier encore ! Je ne sais comment avoir raison de cette méchante. Le malheur, c’est que nous ne puissions avoir une heure pour causer de tout cela. Je ne puis, hélas ! écrire davantage ; mais quoi qu’il advienne de moi, tant que je respirerai, je ne cesserai de t’aimer et de te souhaiter tous les bonheurs ; je ne cesserai de haïr tes ennemis et les miens.

… Que Dieu sépare de leur âme ceux qui nous séparent ! Je sais bien comment me venger de nos ennemis ; mais c’est toi qui me les lies mains.

… Chère Matrèna, j’envoie à Votre Grâce mon salut, et j’y joins ces petits présens, un livre et un bracelet de diamans : je te prie de les accepter de bon cœur et de me garder l’on amour inviolable. Dieu nous donne de pouvoir nous réunir dans des temps plus heureux ! le baise tes lèvres de corail, tes blanches petites mains el tous les membres de ta blanche petite personne, mon aimée chérie.

… Mon tendre amour, ma charmante, ma bien-aimée Matrèna ! je souhaiterais plutôt la mort qu’un changement dans ton cœur. Souviens-toi seulement de tes paroles, souviens-toi de ton serment, souviens-toi de la main tant de fois donnée : comment tu m’as promis de m’aimer jusqu’à la mort, soit que tu fusses à moi, soit que je dusse te perdre. Souviens-toi d’une phrase de notre tendre entretien, quand tu étais chez moi, dans la grand’chambre : « Par le Dieu qui punit le mensonge, que tu m’aimes ou non, moi je ne cesserai de t’aimer et de te chérir jusqu’au dernier soupir, à la face de nos ennemis : j’en engage ma parole ! » — Je te prie instamment, mon cœur, de trouver quelque moyen de nous concerter, afin que je sache ce que je puis faire pour Votre Grâce. Je crains bien de n’avoir plus la patience de pardonner à mes ennemis ; oui, je me vengerai ; de quelle façon, tu le verras toi-même. Heureuses mes lettres, qui vont passer dans tes mains, plus heureuses que mes pauvres yeux, qui ne peuvent te contempler !

… Je vois que Votre Grâce a tout à fait oublié son ancien amour pour moi. Que ta volonté soit faite ! Tu le regretteras plus tard. Souviens-toi seulement de tes paroles, données sous serment au moment où tu sortais de la grand’chambre de pierre, alors que je t’ai offert cette bague de diamans, tout ce que je possédais de plus beau : « Quoi qu’il arrive, jamais mon amour ne changera ! »

On dit, on écrit tout cela : la vie passe, efface… Je dois être véridique : Matrèna finit par céder aux obsessions de ses parens, épousa le prétendu de leur choix et fit souche d’enfants en Ukraine. Kotchoubey, profondément atteint dans son orgueil, n’avait pas pardonné ; il accusait Mazeppa, suivant les idées du temps, d’avoir égaré la raison de sa fille avec des philtres. Affamé de vengeance, le vieux Kosak adressa, après tant d’autres, de sourdes dénonciations au tsar. On n’écouta pas ses premiers émissaires ; il parla plus haut, se fit prendre par les voïévodes et comparut à Moscou dans la chambre de torture avec son fidèle Iskra. Kotchoubey avait-il vraiment pénétré les desseins politiques de Mazeppa ? Ces desseins étaient-ils déjà arrêtés à ce moment dans le cœur de l’hetman ? C’est probable, mais il est difficile de rien affirmer. Les trente-trois chefs d’accusation présentés par le dénonciateur ne constituent pas des charges sérieuses ; ce sont des paroles en l’air échappées à l’hetman, une chanson séditieuse à lui attribuée, de vagues insinuations du roi de Pologne ou de l’intrigante princesse Dolska ; la plupart de ces griefs sont puérils, la haine avait mal conseillé Kotchoubey. D’ailleurs, le vieillard manqua de constance et rétracta toutes ses allégations aux premiers coups de knout. — « Il est si vieux et si cassé, écrit le chancelier Golovkine, qu’à peine si on peut le tourmenter : on risquerait de le voir défaillir prématurément. » Comme par le passé, Pierre écrivit de sa main à Mazeppa pour le rassurer et lui livra les dénonciateurs à discrétion. L’hetman tenait enfin cette vengeance dont la menace grondait vaguement dans ses lettres d’amour ; Kotchoubey et Iskra subirent de nouveau la question à Bièlo-Tserkof, en sa présence ; le 14 juillet 1708, leurs têtes tombèrent devant toute l’armée kosake. — On le voit, sauf quelques légers arrangemens de mise en scène, Pouchkine a suivi fidèlement l’histoire : elle lui donnait les deux situations dramatiques de son poème : le père mis à mort par l’amant de sa fille, le juste méconnu périssant de la main du traître qu’il n’a pu démasquer.

Pierre n’allait pas tarder à regretter cruellement son erreur. Quelques semaines après ces faits, Charles XII, qui semblait menacer Moscou, se détourne brusquement et fond sur les provinces du Sud. L’armée suédoise vient camper sur la Desna, à la limite septentrionale de l’Ukraine. Le tsar écrit à Mazeppa de lever ses milices et de venir le joindre en toute hâte. L’hetman répond qu’il « souffre de la podagre » et que d’ailleurs l’état troublé de l’Ukraine ne lui permet pas de s’éloigner sans danger. En réalité, le Kosak souffrait cette crise d’angoisse de l’homme qui a longtemps nourri un rêve dans le secret de son âme et qui entend sonner l’heure de le réaliser. Ce rêve de l’hetman, c’était l’indépendance de l’Ukraine, la plénitude du pouvoir souverain, une couronne peut-être. Il n’attendait qu’une occasion sûre pour trahir, affirmaient ses ennemis ; l’occasion se levait brusquement avant qu’il y fût préparé ; il fallait jouer le coup de partie. Le héros du Nord était là, sur la frontière ; il semblait avoir fixé la fortune et nul ne croyait, depuis Narva, que l’armée russe fût en état de se mesurer avec les régimens suédois. Quelle chance meilleure pouvait jamais se présenter ? Mazeppa convoqua le conseil des anciens et y parut avec une irrésolution feinte, ou réelle peut-être ; il s’agissait de risquer en un jour les fruits d’une patience de vingt ans. L’hetman proposa de se rendre à l’appel du tsar. « N’y vas pas, s’écrièrent les chefs, ou tu te perds et tu nous perds avec l’Ukraine ! Député vers Charles, qui nous attend ; toute hésitation serait impardonnable. — C’est ainsi que vous me conseillez ! répliqua Mazeppa ; allez au diable ! J’emmène Orlik, et seul avec lui j’irai rejoindre Sa Majesté impériale ; vous tous, vous périrez ! » Un instant après, radouci et changeant de ton, il s’adressa amicalement aux anciens : « Enverrons-nous quelqu’un au roi, oui ou non ? — Envoie, il n’est que temps. » répétèrent-ils à l’envi. Alors l’hetman rédigea une note en latin et la confia à Orlik, dépêché en ambassade vers Charles. Puis il s’alita, se disant malade, il manda l’archevêque de Kief pour recevoir les saintes huiles et fit savoir à Menchikof qu’il se sentait au plus mal. Le généralissime du tsar, campé à quelques journées de distance, accourut à Batourine pour conférer avec son allié ; en arrivant au château, il trouva le pont-levis levé ; on refusa de le recevoir. Comme Menchikof s’étonnait, il vit venir à lui le colonel Annenkof, résident du tsar auprès de l’hetman. Cet officier lui annonça que Mazeppa avait passé la Desna, allant droit au camp suédois. Ce jour-là, l’obscure et charmante rivière qui dort dans les bois de Tchernigof sous les roseaux et les nénufars eût pu s’appeler le Ruhicon.

Les années avaient obscurci le coup d’œil jadis si sagace du vieux politique. Dans le duel contemporain, il n’avait pas su voir que Charles était l’artiste d’un rêve et Pierre l’ouvrier d’une grande œuvre ; surtout il n’avait pas compris que le peuple, tiède aux idées politiques, ne s’émeut profondément que pour les idées sociales. L’effervescence était générale en Ukraine à l’approche des Suédois. Mazeppa s’y trompa. Dans ses proclamations véhémentes, il exhorta la Petite-Russie à se lever tout entière pour l’indépendance, à lutter pour les franchises kosakes, menacées par les progrès de l’autocratie moscovite ; il ne fut pas entendu. Ce peuple, paysans et simples Kosaks, voulait avant tout la chute du régime aristocratique ; il ne voyait plus dans ses chefs nationaux que des ennemis, au même titre que les panes polonais jadis. Avec cet instinct historique qui n’a jamais défailli dans le peuple russe, il sentait que le tuteur naturel du pauvre monde contre une oligarchie turbulente et tyrannique, c’était précisément cet autocrate moscovite qu’on lui dénonçait. Les Petits-Russiens se portèrent en masse du côté de Pierre, arrêtant et amenant à ses généraux les émissaires de l’hetman. Mazeppa ne fut suivi que par les colonels et les notables avec fort peu de troupes ; encore cette petite armée s’égrena-t-elle bien vite. En voyant la tournure que prenaient les choses, les plus avisés firent défection après quelques semaines et revinrent se jeter aux pieds du tsar.

Pierre avait accueilli la nouvelle de la trahison de Mazeppa avec stupeur d’abord, puis avec un de ces accès de colère qui faisaient tout trembler autour de lui. Il marcha sur Batourine, lança ses soldats sur le château et le réduisit en cendres. Les ruines qu’on voit aujourd’hui à cette place sont les restes d’une reconstruction postérieure. Les proclamations du tsar, plus habiles que celles de l’hetman, promirent aux Petits-Russiens fidèles l’émancipation sociale, la déchéance de tous les droits féodaux. En même temps, le clergé s’assemblait dans les églises d’Ukraine pour excommunier le rebelle il qui voulait livrer le peuple chrétien aux infidèles polonais. » Dans la cathédrale de Glouchof, en présence du tsar, l’archevêque de Kief fulmina l’anathème sous le portrait de Mazeppa ; le bourreau descendit cette effigie avec une corde et la hissa sur une potence. Aujourd’hui encore, on petit revoir un vestige de cette scène, dans une cérémonie qui n’est pas sans grandeur. Chaque année, un jour revient où, dans toutes les cathédrales orthodoxes, le peuple russe maudit le nom de Mazeppa. Le premier dimanche de carême, « le dimanche des anathèmes, » l’officiant s’avance vers les fidèles et voue aux malédictions de la sainte Russie tous les grands rebelles du passé, Dmitri l’imposteur, Stenka Razine, Mazeppa, Pougatchef ; après avoir épuisé la kyrielle infâme, il répète trois fois la sentence d’excommunication. Mais la malédiction s’arrête aux portes des églises de Petite-Russie, bâties par Mazeppa sous l’invocation de son patron ; un touchant sentiment de gratitude y fait omettre son nom dans la litanie des réprouvés. — Tandis qu’il prenait ces mesures contre le traître, Pierre rappelait d’exil et réintégrait dans leurs biens les familles des martyrs, Kotchoubey et Iskra ; dans la laure de Kief, où reposent leurs dépouilles, on gravait sur leurs tombes une épitaphe réparatrice. Après avoir frappé l’imagination du peuple par cette mise en scène et fait élire un nouvel hetman, le tsar regagna ses quartiers à Lébédine ; de nombreux suspects du parti de Mazeppa furent mis à mort dans cette petite ville. Les deux armées passèrent l’hiver en présence, les Suédois, appuyés à la Desna, les Russes à cheval sur le Psiol. Ce terrible hiver de 1709 diminua de moitié les troupes de Charles XII. Dans les vastes champs de blé qui dominent la vallée du Psiol, j’ai vu bien souvent la charrue des laboureurs arrêtée par ces tertres funéraires que le peuple russe appelle des kourganes ; si l’on défonçait ces buttes, on y trouverait dormant côte à côte les os des Kosaks suppliciés et des drabans suédois. Les opérations reprirent au printemps, les deux armées se joignirent à Poltava, le 27 juillet. Il serait superflu de redire les péripéties de cette journée fameuse, la ruine du jeune fou qui voulait recommencer les conquêtes d’Alexandre dans le siècle de Louis XIV et de Pierre Ier. Mazeppa, abandonné par la plupart de ses Kosaks, après d’inutiles prouesses, dut fuir aux côtés de son royal allié. Nous avons vu tout à l’heure comment les poètes se sont rencontrés pour chanter la fuite tragique dans les forêts d’Ukraine, le passage du Dnièpre dans les barques des Zaporogues, l’agonie des vaincus à Bender. Les deux épopées, celle du conquérant Scandinave et celle de l’aventurier kosak, devaient finir là misérablement dans la masure d’un pacha turc. Pierre fit offrir à la Porte jusqu’à 300,000 thalers si elle voulait lui livrer l’hetman rebelle ; mais celui-ci avait emporté deux tonneaux d’or et pouvait lutter au Seraï. Mazeppa ne fut pas inquiété ; l’année suivante, il s’éteignit de vieillesse, de tristesse peut-être, dans le faubourg de Bender. Des chrétiens de Bessarabie portèrent ses restes à Galatz ; on les ensevelit dans le monastère de Saint-George, sur la falaise du Danube. Un Kosak ne sait dormir qu’au bord d’un grand fleuve ; le Danube est beau ; pourtant ce n’est pas le Dnièpre, où passent des filles d’Ukraine couronnées de mauves et de bluets. — Laissons l’épilogue à Pouchkine : il a clos ces récits par une page dont Virgile n’eût pas désavoué la grandeur mélancolique.

Cent ans ont passée que reste-t-il de ces vaillans, de ces superbes, dominés par leurs passions furieuses ? Leur génération s’est évanouie, avec elle ont disparu les sanglans vestiges de leurs efforts, de leurs victoires, de leurs malheurs. Toi seul, héros de Poltava, tu t’es érigé un monument grandiose, en poliçant l’empire du Nord, en assurant sa fortune militaire. A la place où des moulins aux grandes ailes couvrent, gardiens pacifiques, les remparts abandonnés de Bender, où les bœufs aux cornes aiguës paissent entre les tombes des héros, — on voit le dernier vestige d’une maison ruinée, trois degrés à demi disparus sous la mousse et l’effort des terres : ils parlent seuls du roi suédois ; du haut de ces marches, le soldat insensé, entouré de ses serviteurs, brava l’assaut furieux des hordes turques et jeta son épée sous l’enseigne du pacha. En vain le voyageur pensif chercherait là le tombeau de l’hetman ; Mazeppa est oublié depuis longtemps ; un seul jour chaque année, les cathédrales tremblent à son nom, proféré dans le terrible anathème. Mais la sépulture des deux martyrs s’est conservée, confondue parmi les tombes des saints légendaires ; une église l’abrite pieusement. A Dikanka, survit une vieille forât de chênes, plantés par les deux amis ; jusqu’à ce jour elle parle aux petits-neveux des ancêtres suppliciés. Et la fille criminelle ? .. La tradition se tait sur elle. Un voile de ténèbres nous cache ses souffrances, sa destinée et son trépas. De loin en loin, quand devant le peuple du village résonne la chanson de l’hetman, quelque chanteur aveugle d’Ukraine parle un instant de la fille pécheresse aux jeunes Kosaks assemblés.

Et le peuple kosak ? Il ne survécut guère à son grand hetman en tant que société indépendante ; il n’en resta qu’un souvenir historique, des soldats volontaires et braves ; la Petite-Russie ne fut bientôt plus qu’une province de l’empire unifié, l’hetmanat qu’un grade militaire et un titre de cour. Il se trouva encore de libres compagnons pour relever le nom et les enseignes des vieux Kosaks ; mais la civilisation les repoussa devant elle vers l’Orient ; la république des bannis se reforma sur d’autres fleuves, le Don, le Volga et l’Oural. Pour la puissance russe, qui allait commander la Mer-Noire avant un demi-siècle, l’Ukraine n’était plus « le pays-frontière. » La carte positive des empires modernes n’admet pas les terres vagues et les fiefs de paladins. Ce fut l’erreur de Mazeppa, erreur puisée dans son éducation polonaise, de ne pas comprendre les exigences de son temps. Si même la fortune eût tourné à Poltava, s’il lui eût été donné de réaliser son rêve, il n’aurait réussi qu’à ébaucher pour un jour une seconde Pologne, gouvernée et compromise comme l’autre par une oligarchie désordonnée ; il se fût écoulé bien peu d’années avant qu’une révolte populaire ou un partage diplomatique emportât le fragile état des Kosaks. L’hetman ne devait pas régner, au sens où il le désirait du moins ; la poésie lui réservait à son insu un royaume plus enviable que ceux dont la politique dispose, plus impérissable à coup sûr. L’a-t-il mérité, ce personnage énigmatique, astucieux, cruel et traître, mais brave, généreux, éloquent, passionné ? Ne demandez pas le jugement de l’histoire sur cet homme singulier : le peuple le haït, les femmes l’aimèrent, l’église le maudit, les poètes l’absolvent : à moins que le train de ce monde ne change beaucoup, je crains bien que les femmes et les poètes n’aient toujours le dernier mot.


EUGENE-MELCHIOR DE VOGUE.


  1. Mérimée observait judicieusement que le latin peut seul reproduire l’ordre et l’énergie de certaines phrases russes. Voici exactement le vers de Pouchkine, avec la gradation savante de ses quatre mots : Quando parata patri securis. On voit tomber la hache.
  2. On appelait ainsi une compagnie de gardes que Mazeppa s’était formée. Voir plus loin.
  3. Je respecte l’orthographe fixée par l’usage en Occident ; mais le nom doit s’écrire avec an seul p, Mazepa.
  4. Les paysannes petites-russiennes ont conservé l’un des plus pittoresques costumes de l’empire ; la chemisette bouffante, brodée en coton rouge de fleurs ou d’oiseaux fantastiques, la jupe et le tablier courts, en broderies de laine rouges et vertes, tombant au genou ; le dimanche, les jeunes filles portent au cou plusieurs rangs de colliers de faux corail et de verroterie ; sur la tête, un haut diadème de fleurs des champs, coquelicots, mauves et bluets ; deux longues nattes de cheveux tombent librement jusqu’à la ceinture, nouées par des fleurs ou des rubans. Au temps de Matrèna, les filles nobles portaient ce même costume, qui fait valoir l’élégance nerveuse de la race.
  5. Mordovtzeff, Znaménitia rousskia jenstchini.