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Michel Lévy frères (3p. 1--).


MAUPRAT


DRAME EN CINQ ACTES, EN SIX TABLEAUX


Odéon, — 28 novembre 1853


La critique et le public demandent souvent, avec raison, s’il est favorable au développement de l’art littéraire de faire deux coupes de la même idée, et de reproduire sur le théâtre un sujet déjà traité dans un roman. Les réponses varient, et, comme toutes les questions de ce monde, celle-ci n’aura jamais pour solution que l’éternel c’est selon, applicable à toutes les choses humaines.

En principe, le théâtre étant la représentation des scènes de la vie, il est aussi naturel et aussi logique de prendre le sujet d’un drame dans un roman qu’il l’est de le prendre dans l’histoire ou dans le poëme épique. Personne n’a jamais reproché à la tragédie et au drame historique de répéter au public des événements déjà connus et appréciés par lui. Dira-t-on que personne ne s’est intéressé à Achille, à Ulysse, à Andromaque, à Hermione, parce que les tragiques anciens et modernes ont tiré ces solennelles figures de l’histoire, de la fable ou de la tradition ? Shakspeare n’a-t-il pas puisé, en outre, dans la chronique et la légende ? Soutenir que l’esprit du spectateur est nécessairement prévenu pour ou contre des types qu’il s’est appropriés par la lecture, ce serait donner un démenti à tout le passé comme à tout le présent, comme à toutes les grandes créations dramatiques, comme à toutes les fantaisies de l’art en général. La peinture n’aurait pas beau jeu à reproduire les traits des personnages illustres, la musique serait mal venue à leur prêter ses accents. Il faudrait les laisser éternellement dans l’oubli de la tombe, et cet excès de respect ne leur serait guère favorable : les morts s’en plaindraient, et, dans les champs Élyséens, on s’entretiendrait de l’ingratitude des vivants.

Dans un ordre de créations moins importantes, tout artiste a, selon moi, le privilège de donner à son invention deux formes différentes. La vogue d’un sujet lui fait subir bien d’autres transformations. On a dansé et mimé Manon Lescaut, on a fait des opéras avec les romans de Walter Scott ; Jocelyn est un roman en vers qu’il pourrait plaire à l’auteur de refaire en prose et que l’on verra quelque jour au théâtre ; car il n’est pas de sujet réussi dans une forme quelconque qui n’ait été reproduit par l’auteur, ou par d’autres auteurs, sous des formes différentes.

Il est donc permis de faire une pièce avec un roman, ou un roman avec une pièce. L’art ne peut qu’y gagner, si la chose est faite avec conscience et avec goût. Mais, comme elle peut être faite sans goût et sans conscience, on a raison de dire : C’est selon.

Je ne m’adjugerai pas la palme du goût, mais je me défendrais, au besoin, d’avoir manqué de conscience et de soin en transportant sur la scène le sujet et les figures d’un de mes romans. Si l’on me disait que c’est le travail d’un paresseux, qui se dispense d’inventer, je répondrais que ceux qui parlent ainsi n’ont jamais mis la main à un pareil travail. Il est intéressant parce qu’il est difficile, et cette seconde création est beaucoup plus délicate et plus raisonnée que la première.

Le roman nous donne toutes nos aises. On nous y permet tous les développements nécessaires à notre pensée. Le lecteur nous quitte quand nous le fatiguons ; mais il nous revient si, à travers nos longueurs, il a saisi un type ou une situation qui l’intéresse. Le spectateur est moins patient parce qu’il ne lui est pas facile de sortir, parce qu’il est souvent mal assis, parce qu’il ne peut ni fumer ni se dégourdir les jambes, ni donner du cor pour se distraire. Il faut donc abuser le moins possible de sa captivité, de son malaise et de sa politesse. Il faut réussir à lui présenter des personnages assez nature pour qu’il veuille bien les regarder et les écouter, et cependant assez concis pour qu’il ne trouve pas qu’ils parlent trop.

Le roman de Mauprat m’offrait de bonnes conditions pour essayer de résoudre cette difficulté. Racontée à la première personne par le héros de l’aventure, cette histoire montrait et décrivait bon nombre d’autres personnages et les faisait peu discourir. Ceux-là ne s’exprimaient pas eux-mêmes : on ne les entendait qu’à travers la narration nécessairement monotone de Bernard ; et Bernard, lui-même, nous disait souvent qu’il renonçait à nous traduire le langage de Patience ou les réticences de Marcasse, les sermons de M. Aubert ou les vivacités du chevalier.

Le drame où j’ai entrepris de faire parler ces humbles personnes a donc été pour moi une étude toute nouvelle, et où, malgré mon désir de suivre autant que possible un roman qu’on avait trouvé dramatique (puisque vingt personnes m’avaient demandé l’autorisation de le transporter au théâtre), j’ai dû chercher, dans le sujet et la donnée de ce roman, plusieurs scènes qui n’y sont pourtant pas. Suivre servilement un roman pour en extraire et en copier les scènes et le dialogue, serait très-agréable, en effet, à la paresse de l’auteur ; mais, outre que la paresse et la spéculation se tiennent de près et ne sont pas de bon exemple, il y a impossibilité réelle à faire une pièce par ce moyen. Les scènes d’un roman ne sont pas écrites pour le théâtre, et il est même nécessaire de n’en pas conserver un mot. Il se trouve, dans les romans, des situations infiniment prolongées qui plaisent au lecteur justement parce qu’elles l’impatientent, et qui ennuieraient le spectateur par les raisons que j’ai dites plus haut. Un personnage de roman peut rester pendant tout un volume à l’état d’énigme ; c’est un des moyens du roman que de ne pas se révéler trop vile. À la scène, on se dégoûte vite d’un personnage en chair et en os qui tarde à se faire comprendre. Il faut donc, en tout, procéder autrement, et procéder autrement, ce n’est pas copier : c’est créer une seconde fois.

Je dois de vifs remercîments aux acteurs, ces interprètes qui sont eux-mêmes des créateurs et que l’auteur doit toujours associer au mérite d’un succès, à part égale, au moins à la sienne propre. Mademoiselle Fernand, noble, belle et d’une grâce exquise, et M. Brésil, talent jeune et fougueux, nature puissante, présentent des types et des caractères que le public a cru reconnaître. M. Barré, simple et touchant dans le rôle de Patience, a conquis à la pièce toutes les sympathies de l’auditoire. J’ai déjà, envers cet artiste de premier ordre, plusieurs dettes de gratitude à acquitter. Il a été parfait dans le rôle du séducteur rustique de Claudie, et admirable après M. Deshayes, ce qui paraissait impossible, dans celui de Jean Bonnin du Champi. M. Fleuret, dans Marcasse, est grand peintre et acteur excellent. Cette composition le placera désormais, j’espère, au rang qui lui est dû. Quant à M. Ferville, un talent aussi éprouvé que le sien ne pouvait qu’honorer l’œuvre à laquelle il a bien voulu s’associer. M. Talbot est un esprit souple, une physionomie mobile et fine qui sait prendre tous les aspects. Pour qui l’a vu effrayant dans l’apparition de Jean le Tors, il y a plaisir et surprise à le voir dans les pères de la comédie de Molière présenter un masque impassible d’étonnement et de crédulité. M. Rey est une âme et une figure énergiques, qui a su faire un grand rôle du très-court rôle de Léonard. MM. Saint-Léon, Harville et Saint-Germain, enfin mademoiselle Antheaume, m’ont apporté l’assistance de talents très-supérieurs à l’importance de leurs rôles, et ce n’est pas ceux-là que l’on doit remercier le moins.

Quant aux directeurs de l’Odéon, qui ont monté la pièce avec tant de magnificence et composé la mise en scène avec tant de goût, je les remercie comme artiste autant que comme ami.

G. S.

Nohant, le 12 décembre 1853.


DISTRIBUTION


BERNARD DE MAUPRAT 
 MM. Brésil.
LE CHEVALIER HUBERT DE MAUPRAT 
 Ferville.
M. DE LA MARCHE 
  Harville.
JEAN LE TORS 
 Talbot.
M. AUBERT 
 Saint-Léon.
PATIENCE 
  Barfé.
MARCASSE 
  Fledret.
TOURNY 
  Saint-Germain.
LÉONARD DE MAUPRAT 
 Georges Rey.
ANTOINE DE MAUPRAT 
 Saint-Mar.
LAURENT DE MALTRAT 
 Daunay.
LOUIS DE MAUPRAT 
 Fréville.
PIERRE DE MAUPRAT 
 Ernest.
GAUCHER DE MAUPRAT 
 Benjamin.
LE LIEUTENANT CRIMINEL 
 Brécourt.
SAINT-JEAN 
 Étienne.
Deux Serviteurs de la Roche-Mauprat
 
 Drouin
Alfred.
EDMÈE 
 Mmes Fernand.
Mlle LEBLANC 
 Antheaume.



ACTE PREMIER


PREMIER TABLEAU


À LA ROCHE-MAUPRAT


Une grande salle (d’architecture moyen âge ou renaissance) solidement et grossièrement meublée ; des trophées de chasse (sans armes) décorent les murailles enfumées, mais non dégradées. À gauche du spectateur, une très-grande cheminée avec des bancs de pierre dans l’intérieur (il n’y a pas de feu). Au fond, à droite, faisant face au spectateur, une fenêtre grillée ouverte ; au même plan à gauche, une grande porte massive, avec une barre pour la fermer à l’intérieur, et un guichet grillé. Une porte de côté, sur la droite. Deux longues tables, grossières et sans nappes, sont dressées et servies de venaison ; l’une parallèle à la paroi gauche de la salle ; l’autre de même à droite. Elles sont éclairées par des chandelles de résine placées dans des bouteilles de grès ou par des lampes rustiques Au milieu du théâtre, vers le fond, un pilier d’architecture soutient le plafond. Au pied de ce pilier est placé, sur un patin, un tonneau en perce. Doux valets, moitié paysans, moitié bandits, remplissent des cruches à ce tonneau et les posent sur les tables. Éclairs et tonnerre.




Scène PREMIÈRE


TOURNY, Les Valets.



TOURNY, en avant du théâtre. — C’est un jeune paysan, proprement vêtu, l’air doux et un peu patelin. Il tient dans sa main de petits objets qu’il regarde tour à tour.

Si c’est pour la bombance, je ne dis pas ;… si c’est pour un tapage… De ce que mon père est leu métayer, faut bien qu’il fasse leux commandements ; mais, moi qui demeure bien tranquille, au loin d’ici !… Ces deux brochettes de bois qu’un pauvre m’a remis ce matin !… Celle qui est coupée en pique, c’était de mon père ; ça voulait dire : « Tourny, mon garçon, viens-y ! » Celle qui est taillée en fourche, c’est de ma mère ; ça dit : « Sylvain, mon fils, viens-y pas ! » Je suis venu tout de même… pour le divertissement ; mais, si ça se gâte…




Scène II


Les Mêmes, ANTOINE, LOUIS et PIERRE DE MAUPRAT.

Les valets vont et viennent. Tous les Mauprat sont vêtus fort peu mieux que leurs valets. Ils ont l’aspect de braconniers, l’air et l’attitude du commandement sont leurs seules distinctions.



ANTOINE, entrant, d’une voix forte qui fait tressaillir Tourny.

Allons, dépêchons, vous autres ! Est-ce qu’on ne soupe pas aujourd’hui à la Roche-Mauprat ?


TOURNY, se remettant à l’ouvrage.

Dame ! monsieur Antoine, il n’est pas sept heures, et, à ce qu’il parait, on ne soupera qu’à huit.


ANTOINE.

Qu’est-ce qui t’a dit ça, à toi, Sylvain Tourny ?


TOURNY.

C’est M. Jean le… celui qui… Il fait un peu le bossu.


ANTOINE.

Hein ?


TOURNY.

C’est M. Jean de Mauprat, votre frère.


PIERRE.

Pourquoi donc ?


TOURNY.

Il a dit comme ça que c’est à cause de la chasse de M. le chevalier Hubert de Mauprat, votre oncle.


ANTOINE.

En quoi cela nous intéresse-t-il, sa chasse ?


TOURNY.

Qu’est-ce qu’il y a de commun entre les Mauprat Casse-Tête et les Mauprat… ?


ANTOINE.

Coupe-Jarrets ! lâchons le mot, il n’est pas bien méchant ! Sache que le frère Jean craint que…


LOUIS.

Mais voilà Gaucher et Léonard qui nous diront…




Scène III


Les mêmes, LÉONARD et GAUCHER DE MAUPRAT.


Léonard et Gaucher ont leur fusil à la main. Léonard est le plus jeune des sept frères Mauprat ; sa figure est moins sinistre que celle des autres. Son costume tient un peu plus du gentilhomme. Il se débarrasse, en entrant, d’un surtout en peau de bique. Les domestiques sont sortis vers la fin de la scène précédente. Tourny est resté à l’écart, inaperçu.


LÉONARD.

Ouf ! quel temps ! Il pleut des hallebardes !…


ANTOINE.

Eh bien, quelles nouvelles de cette chasse ?


GAUCHER.

Aucune ! Il y avait là des gens de trop, nous n’avons pu approcher.


ANTOINE, ricanant.

Des gens du roi qui vous ont fait peur ?


LÉONARD.

Peur ? Parle pour toi ; mais il n’y aurait eu que folie à se montrer. On y avait fourré toute la maréchaussée du pays, comme s’il se fût agi, non d’une battue aux loups, mais d’une campagne contre les francs seigneurs de la Varenne.


ANTOINE.

Oui-da ! Il faut vite annoncer cela au vieux Jean !


LÉONARD.

C’est fait ; il nous attendait à la herse. Il va venir ici tenir conseil. (À Gaucher.) Frère, va donc avertir tous nos valets, et les amis de la maison qui sont céans à cette heure.


ANTOINE, voyant Tourny.

Qu’est-ce que tu fais là, toi ? Gare aux curieux ! (Il fait le geste de le frapper, Tourny s’esquive.) Avertirai-je Bernard ?




Scène IV

Les mêmes, JEAN.

Jean, hideux personnage, contrefait, boiteux, un peu chauve. Il est le plus âgé des frères Mauprat. Sa mise est d’un gentillâtre sédentaire, assez sordide, mais moins débraillée que celle des autres. Il est entré à pas de loup par la porte du fond, et répond aux derniers mots de Gaucher. Pendant cette scène, à l’exception de Jean, les personnages sont occupés d’une manière appropriée à leur genre de vie ; l’un fourbit ses armes, l’autre raccommode un filet à pêcher.


JEAN.

Bernard de Mauprat ? Certes ! le gros garçon ne sera pas ; de trop pour le moment, (À Gaucher.) Va ! (Gaucher sort. — À Antoine.) Qui avons-nous ici, ce soir ?


ANTOINE.

Excepté notre frère Laurent et le braconnier Courtaud, qui ne sont pas rentrés, maîtres et valets, nous y sommes tous ; plus, le déserteur Vincent ; Simonard, celui qui a tué son frère au cabaret ; le maquignon Francy, qui a volé les chevaux de la gabelle, et les deux Maucoin, ces porte-balles qu’on accuse d’avoir pris l’argenterie de madame de Rochemaure ; tous gens traqués comme des renards, et qui ne peuvent se passer de nous.


JEAN.

Allons ! ça nous fait vingt et un hommes déterminés, et qui jouent le tout pour le tout. C’est plus qu’il n’en faut pour tenir toute la force armée du pays, qui n’est pas grosse, sous le feu de nos bonnes petites meurtrières.


LÉONARD.

Et Bernard ? pourquoi ne pas le compter ?


JEAN.

Le beau neveu ? Ne le comptons pas encore, s’il vous plaît.


ANTOINE.

Pourquoi non ? Il est fort comme un taureau !


LÉONARD.

Brave comme le sanglier qui fait tête !


JEAN.

Oui, mais pas plus méchant qu’un mouton. Mes beaux amis, Bernard Mauprat est et ne sera jamais qu’une brute.


ANTOINE.

Comme feu monsieur son père, qui redoutait les tribunaux et qui nous a reniés, nous, ses frères ! Après ça, il n’est peut-être pas si sot que nous croyons !…


LÉONARD.

Frère Jean, vous haïssez Bernard ! Tenez, vous le haïssez trop ! Si la nature ne l’eût pas doué de la force de trois hommes, vous l’eussiez fait mourir par vos mauvais traitements ; et à quoi cela vous eût-il servi ?


JEAN.

À contrarier un peu les inclinations de M. Hubert, qui avait résolu d’éduquer cet aimable petit-neveu, et d’en faire son héritier à notre détriment. Voilà pourquoi notre père Tristan nous apporta ici, par la peau du cou, ce bel orphelin, transi de peur comme un lièvre.


LÉONARD.

Eh bien, à quoi bon ? De dépit, le chevalier s’est marié sur ses vieux jours, et, contre toute attente, à défaut d’héritier de son nom, a eu une héritière de ses biens, qui, par mariage, les portera, un de ces matins, dans une famille étrangère.


JEAN.

Savoir !


ANTOINE.

Comment ?


JEAN.

Je dis savoir ! Elle est enfin sortie du couvent, cette belle demoiselle !… Monsieur son père a eu enfin l’heureuse idée de venir habiter avec elle son château de Sainte-Sévère ! Elle aime la chasse, dit-on ; nos bois sont vastes ; le pays est couvert, peu habité, et il n’y a, après tout, que dix lieues de Sainte-Sévère à la Roche-Mauprat.


ANTOINE, qui l’écoute attentivement.

Qu’est-ce que tu en veux conclure ?


JEAN.

Rien, sur mon âme ! Mais je ne suis point d’avis qu’elle épouse notre ennemi naturel… le comte de la Marche, lieutenant général de la province de Berry.


ANTOINE.

Pourtant ce mariage nous mettrait, à tout jamais, à l’abri des poursuites, M. Hubert de Mauprat, qui, tout en nous haïssant, ne se soucie point de voir traîner le nom qu’il porte sur les bancs d’un présidial, nous fera de son gendre une protection qui nous assure l’impunité. Songez à cela, que diable ! frère Jean.


JEAN.

Je songe à quelque chose de mieux. Je songe à faire d’une pierre deux coups ! Si mon plan réussit, un jour ou l’autre, je me débarrasse de deux innocences qui me gênent ; de ces deux vertus, je fais un petit crime pour mon neveu Bernard, une grosse honte pour ma cousine Edmée… Voyons ! je suppose que notre maquignon Francy, qui est un homme de génie, fasse acheter à M. Hubert, pour sa fille, notre gentil cheval Astaroth !


ANTOINE.

Ah !


JEAN.

Eh bien, c’est fait. L’animal sent son ancien gîte de loin, et, un beau soir… un soir d’orage… sur la fin d’une chasse, peut-être avec un peu d’aide… Laurent aux aguets… l’amazone arrive ici. On lui ménage une entrevue avec Bernard ; il a coutume de faire le difficile ; mais on la dit fort belle, et, avec la jeunesse, il faut toujours compter sur le diable.


ANTOINE.

J’entends. Mais après ?


JEAN.

Après, on la reconduit poliment chez son père, avec force regrets de l’aventure et beaucoup de blâme pour le coupable.


LÉONARD.

Alors, on les marie ?


JEAN.

Pourquoi non ? Ma moralité s’en réjouit.


ANTOINE.

Nous n’y gagnons rien !


JEAN.

Si fait, mes colombes ! Nos précautions seraient prises d’avance. La demoiselle ne sortirait pas d’ici à l’aube du jour. sans que Bernard eût signé la rançon de sa fiancée, de la moitié de sa fortune à venir.


LÉONARD.

Bah ! tout cela est un de ces romans comme vous nous en faites tous les jours, l’homme aux idées noires, et celui-ci est un des plus laids qu’ait produits votre cervelle creuse ! Vous feriez mieux de songer à la réalité, surtout ce soir où il est question de rechercher Simonard jusque chez nous ; ce qui serait un prétexte pour nous attaquer.


JEAN

Nous attaquer ?… Rêverie ! Mais, quand la maréchaussée est sur pied, il faut se compter, et remonter un peu le moral de nos gens. (Au domestique qui entre.) Eh bien, nous attendons !


LE DOMESTIQUE.

Tout le monde est là : mais le bonhomme Marcasse vient d’arriver, et vous m’avez commandé…


JEAN.

Oui, oui, c’est juste. Je veux le voir tout de suite. Ce ne sera pas long, un homme qui n’a jamais pu mettre plus de trois mots dans une phrase ! Fais-le entrer.

Le domestique sort.

ANTOINE.

Que diable veux-tu faire du chasseur de belettes ? C’est un imbécile !


JEAN.

C’est un homme qui a entrée dans toutes les maisons et place au feu de toutes les cuisines, notamment au château de M. Hubert. Laissez-moi seul avec lui.


ANTOINE.

Dépêche-toi, on crie la faim depuis une heure.

Il sort avec Pierre, Louis et Léonard.



Scène V


MARCASSE, JEAN.


Marcasse est vêtu proprement, quoique pauvrement : il a une sorte de manteau court et drapé sur l’épaule, un chapeau à grands bords, des guêtres. Il porte sa grande épée sous le bras ; c’est son outil de chasse, qu’il n’a pas le droit de porter au côté, et qu’il pose ou garde, suivant les besoins de la scène. Il est suivi par son petit chien et introduit par la porte de côté. Le valet qui l’amène se retire.


JEAN, avec une gravité ironique.

Salut à Votre Seigneurie, don Marcasse !


MARCASSE.

Seigneur, moi ? Non ! Espagnol ? Non !… Honnête homme, oui, pour vous servir.


JEAN.

Ma foi, vous êtes plus qu’honnête homme, Marcasse, vous êtes homme d’esprit. Cela se voit dans votre physionomie… Eh bien, le métier va-t-il ? Vous voilà vieux ! et c’est un dangereux casse-cou, à votre âge, que de courir la fouine sur les charpentes des greniers !


MARCASSE.

Œil très-bon, jarret très-sûr. Blaireau de même. (Montrant son chien.) Très-bon chien ! vieux ami !


JEAN, touchant l’épée de Marcasse.

Et vieille épée ! bonne lame pour larder les rats dans leur tanière ? Nous savons cela. Il paraît cependant que vous n’avez pas le pied tellement sûr, que vous n’ayez fait une chute dernièrement, dans un des bâtiments du château de Sainte-Sévère ?


MARCASSE.

Peu de chose, deux trous à la tête, un pied démis, une main foulée.


JEAN.

Est-ce vrai que la demoiselle vous a soigné ?


MARCASSE.

De ses propres mains : beaucoup de bonté !


JEAN.

Vous l’avez vue à la chasse aujourd’hui ?


MARCASSE.

Non.


JEAN.

Mais vous savez qu’elle y est.


MARCASSE.

Non.


JEAN.

Quoi ! elle n’y est pas avec son père ?


MARCASSE.

Je ne sais.


JEAN, à part.

Quelle brute ! (Haut.) Est-ce vrai que M. Hubert et elle doivent passer la nuit chez madame de Rochemaure ?… Ne le pensez-vous pas ? Répondez !


MARCASSE, rêveur.

Pardon, je pensais…


JEAN.

À quoi ?


MARCASSE.

À autre chose.


JEAN, impatient.

Dites donc à quoi ?


MARCASSE.

Je venais vous avertir… Prenez garde à vous !… ils sont partis.


JEAN.

Qui donc ça ?


MARCASSE, il fait une pause, comme s’il voulait résumer son discours. Jean frappe du pied avec impatience.

Voilà, monsieur. Je venais faire ici ma chasse. Près de château, je les ai vus, à travers champs, sur les fossés, le long du bois, par cent et cent, par mille et mille, rats et souris, toute une armée ! la… la… (gesticulant avec une sorte de majesté comique), noire, épaisse, trottant, fuyant… vite, vite !… horrible à voir ! Blaireau de trembler, lui si hardi ! moi de reculer, de me ranger… Tout a passé ! Je suis venu, je vous le dis ; l’honnête homme doit la vérité.


JEAN.

Voilà un étrange récit ! mais je n’y crois pas, don Marcasse.


MARCASSE.

Pardon ! chose très-vraie ! signe certain : maison près de crouler, rats et souris l’abandonnent.


JEAN.

Est-ce une métaphore, l’ami ? Voulez-vous dire que la fortune des francs seigneurs touche à sa fin ?


MARCASSE.

Chose possible !


JEAN.

Pourquoi pensez-vous ainsi ?


MARCASSE.

M. de Puymarteau pendu !


JEAN, tressaillant.

Puymarteau pendu ? Que dites-vous là ? Vous mentez !… ça ne se peut pas !


MARCASSE.

J’ai vu la corde, l’homme au bout.


JEAN.

Où ça ? quand ça ?


MARCASSE.

Il y a trois jours, à Buzançais.


JEAN, agité, se parlant à lui-même.

Est-ce croyable ? Pendu ! cet homme si rusé, si hardi, notre modèle, notre allié, notre dernière espérance ! (À Marcasse) À la suite d’une révolte, n’est-ce pas ? trahi, assassiné par ses gens ?


MARCASSE, secouant la tête.

Par les gens du roi.


JEAN, exaspéré.

Les choses en sont-elles à ce point ? Rage et malheur ! Qui pourra résister désormais ? Et vous, sottes gens, vous croyez que c’est là de la justice ?


MARCASSE, impassible.

Croyez-moi, la maison menace ruine ! _


JEAN.

Cela signifie qu’on va nous attaquer ?


MARCASSE.

Non ; j’ignore.


JEAN.

Sur votre honneur, vous l’ignorez ? Voyons, on dit que vous avez de l’honneur, vous ?


MARCASSE, calme.

Sur mon honneur.


JEAN, allant sonner.

Prenez garde, vieux fou ! nous savons ici le moyen de faire parler ceux qui veulent se taire.


MARCASSE, calme.

Torture arrache mensonge. Vérité dans la liberté !


JEAN, à un valet qui entre.

Emmenez maître Marcasse, et faites-le bien souper. (Bas, au valet.) Enferme-le là. (Il désigne la porte de côté.) Si on nous attaque, fourre-le au cachot ; s’il résiste, brûle-lui la cervelle. (Haut.) Bonsoir, l’ami ! Merci pour vos prédictions 1


MARCASSE, à son chien, en s’en allant avec le domestique.

Ici, Blaireau !




Scène VI



JEAN, seul, rêveur et sombre.

Ce préjugé populaire serait-il fondé ? Je n’ai jamais pu croire à un Dieu bon, moi ! mais à un méchant esprit qui toujours raille et menace… (Touchant son front.) Je le sens là… Non, c’est absurde, cet homme est fou !… ou bien, généreux à sa manière, il me donne avis des plans de nos ennemis, sans oser me les révéler clairement !… Allons, il faut être en état de défense. (Il va sonner.) Et Laurent qui ne rentre pas ! cela m’inquiète ! (Se tournant vers la porte de côté.) Êtes-vous là, vous autres ? Venez ! venez tous !

Il va ouvrir la grand’porte.




Scène VII


ANTOINE, LOUIS, PIERRE, GAUCHER, LÉONARD, JEAN, Domestiques, Braconniers, Paysans, Colporteurs, etc., tous gens de mauvaise mine, formant un groupe d’une vingtaine de personnes ; puis BERNARD, TOURNY.


Les Mauprat entrent les premiers par la droite, et vont se ranger le long de la table de gauche. Les autres, venant du fond, défilent devant Jean, qui les accueille avec des sourires, des poignées de main, des tapes sur l’épaule ; ils vont se ranger à la table de droite. Tourny entre le dernier.


JEAN.

Bien, mes amis ! Salut, mes enfants. Je vois avec plaisir que nous sommes plus nombreux que je ne l’espérais par ce mauvais temps. Asseyez-vous, mangez bien et buvez mieux ! J’ai à parler. Mais Bernard ! où est donc Bernard ?


BERNARD, entrant d’un air farouche.

Eh bien, qu’est-ce que c’est ? Le voilà, Bernard !

Il passe devant Jean sans daigner le regarder, traverse le théâtre et va s’asseoir au premier plan de la table de gauche, en tournant le dos à Jean, tandis que les autres oncles restent debout un instant. Bernard met le coude sur la table et paraît complètement insensible, par mépris de ce qui se passe autour de lui. Jean, qui a suivi Bernard d’un regard oblique plein de courroux et de haine, vient se placer au milieu du théâtre entre les deux tables, il s’appuie sur le tonneau comme sur une tribune, pour parler tantôt avec emphase, tantôt avec familiarité ; à droite et gauche, on boit, on mange en l’écoutant.

JEAN.

Messieurs de Mauprat, mes frères !… je nommerai d’abord Laurent, l’aîné après moi (il va rentrer, c’est comme s’il était là) ; ensuite, par rang d’âge, Antoine. Louis, Pierre, Gaucher, Léonard, ici présents, je vous salue ! (Il salue à gauche, tous rendent le salut, excepté Bernard.) Bonsoir à toi, Bernard de Mauprat, mon neveu. (Bernard ne bouge pas, Jean se retourne vers la droite.) Et vous, amés et féaux, clients, alliés, tenanciers et serviteurs de la Roche-Mauprat… salut ! Je me félicite devons voir réunis sous ce toit, où règne l’antique liberté du bon temps ; où, assis dans la même salle et buvant le même vin, nous pouvons rire ensemble des nouvelles mœurs, des nouvelles idées et du parchemin des procureurs !


CRIS, à la tabla de gauche.

À bas les procureurs !


JEAN.

Bien dit, mes enfants ! mort à cette racaille ! Souvenez-vous, amis… (se retournant vers la gauche) ! et pensez aussi un peu à cela, messieurs mes frères ! que nous sommes peut-être les derniers francs seigneurs (se retournant vers la droite) ! et, vous, les derniers francs vassaux qu’il y ait en France, en l’an de grâce 1775. Nous avons résolu le problème de vivre, nous, sans revenus ; vous, sans travail, depuis une vingtaine d’années ; narguant les créanciers, rançonnant les mauvais voisins, et accrochant les recors insolents aux vieux châtaigniers de la Varenne, nous tiendrons contre la loi, la chicane, l’enfer et la maréchaussée jusqu’à notre dernier jour ! Est-ce votre avis ?


TOUS, excepté Bernard, immobile.

Oui, oui ! nous tiendrons.


JEAN, prenant un verre qu’on lui remplit à la table de droite.

Buvons donc au nom de Mauprat, et qu’il vous serve encore de drapeau !

Il boit.

TOUS, se levant, excepté Bernard.

Vive Jean de Mauprat !


JEAN, remettant son verre sur la table, et revenant à Bernard, qui est resté, comme une statue

Et toi, Bernard, tu ne dis rien ? (Bernard hausse les épaules.) Parlez, mon neveu ; vous avez voix au chapitre comme les autres.


BERNARD.

J’ai voix au chapitre ? (il se lève et dit en frappant sur la table.) Alors, je dis non, non, trois fois non !


JEAN.

Oui-da ! j’aime la franchise, Bernard ! Donc, vous entrez en révolte, vous tout seul, à vos risques et périls ?


BERNARD, debout.

Qu’est-ce que je peux donc risquer à présent, avec vous, monsieur Jean de Mauprat, monsieur Jean le Tors, monsieur Jean le Bourreau ? Croyez-vous que je suis encore un bambin, pour me laisser insulter, mettre au cachot et rouer de coups ? Oh ! que non pas ! Quand vous m’avez arraché des bras de ma mère agonisante, elle m’a crié son dernier mot, la pauvre femme ; elle m’a dit : « C’est Jean l’Assassin, c’est fait de toi. Il te tuera !… » Vous y avez bien fait votre possible ; mais on ne tue pas comme ça un Mauprat qui veut vivre. Et il y a longtemps que je vous aurais écrasé comme une vipère, si M. Tristan ne m’eût dit un jour, en me mettant un cheval dans les jambes et un fusil dans les mains : « Te voilà fort, sois brave. » Depuis ce jour-là, je vous ai méprisé ! mais, à cette heure, je vous dis en face : j’ai assez de vous, j’ai assez du métier qu’on fait ici ! (Mouvement des oncles.) Oh ! vous autres, prenez-le comme vous voudrez ! Je ne vous hais point… Et même… vous, Léonard, qui m’avez aimé un peu… Mais c’est égal ! je dis que vous avez fait le métier de braves, le métier de fous si l’on veut, avec le vieux père, mais qu’à présent… si vous obéissez à ce chef-là (il montre Jean), vous êtes tous des lâches !


TOURNY, à part.

Il y a du vrai.


JEAN.

Fort bien ! C’est là que je l’attendais… Bernard, tu nous trahis ! c’est toi qui as donné le mot à nos ennemis pour nous cerner ce soir.


BERNARD.

Moi ?


JEAN.

Toi ! et je te dénonce…


LÉONARD.

C’est faux !… si nous sommes en danger, il restera.

Bernard serre avec énergie la main de Léonard et se rassied.

ANTOINE.

Nous sommes cernés, Marcasse te l’a dit ?


JEAN, bas.

Non ; mais, comme nous pourrions l’être d’un moment à l’autre… (haut), allez tout préparer et choisir vos postes.


LÉONARD.

Oui, oui ! que tout soit prêt en cas d’alarme.


ANTOINE.

Tu te chargeras de pointer la coulevrine ?


JEAN.

Comment donc ! c’est mon plus grand plaisir. (Aux vassaux.) Allez, mes enfants, je suis à vous ; j’ai envoyé faire une reconnaissance ! si l’ennemi renonce à son idée, vous reviendrez ici, et nous boirons jusqu’au jour.


LES VASSAUX, en sortant.

Vive Mauprat !


JEAN, à Tourny, qui reste le dernier.

Ah ! ah ! mon garçon ! ce sera ton premier exploit !


TOURNY.

J’en suis content, monsieur ! (À part.) J’ai bien soupé… j’ai obéi à mon père. On va se cogner… j’vas obéir à ma ma mère !

Il s’esquive par le fond.

LÉONARD, regardant Bernard, qui est absorbé.

Je vous le disais bien, que notre Bernard avait du cœur.


JEAN, railleur et doucereux.

Il n’y a que lui-même qui ait voulu en douter.


BERNARD.

Vraiment, monsieur mon oncle ? Comptez-vous, pour m’endormir, sur vos belles, paroles ? Je vous connais, allez ! jamais vous ne voulez plus de mal aux gens que quand vous en dites du bien ; mais prenez garde à moi, je suis encore un Mauprat Coupe-Jarrets, et un rude !


JEAN.

Vous le prouverez ce soir, s’il y a lieu.


BERNARD.

Possible.

Il boit.

ANTOINE.

Eh ! ce n’est plus le moment de tant boire !


JEAN, à Léonard, qui veut ôter la cruche des mains de Bernard.

Laissez-le se contenter… Le vin est sa seule passion, puisqu’il n’aime ni le jeu, ni le pillage… ni les femmes !


BERNARD.

Les femmes ? vous croyez que j’en ai peur ? Ah ! ah !

Il rit d’un air égaré.

JEAN.

Si ce n’est pas de la crainte, c’est donc du dégoût ?


BERNARD.

Du dégoût ? Eh bien, vous l’avez dit… Toutes celles que vous amenez ici, de gré ou de force, sont des lâches ou des effrontées ; mais patience, messieurs les Mauprat !… celle qui me plaira, vous ne la verrez jamais, ou bien… je briserai le plus fort d’entre vous… comme cela !

Il brise la cruche.

ANTOINE, prenant sa carabine.

C’est trop d’insolence ! J’ai envie d’en finir avec cet ivrogne !


JEAN, à Antoine, l’arrêtant.

Non, non ! Je suis bien aise de savoir où le bât le blesse… (À Bernard.) Ainsi donc, Bernard, tu prétends avoir une maîtresse qui n’écoutera que toi ?… C’est une idée, cela… et je suis curieux de m’assurer… Tenez ! la première innocente que l’on amènera ici sera le prix des hauts faits de ce jeune homme !… Il sera libre de la défendre en champ clos, contre quiconque voudra la lui disputer.


BERNARD.

Malheureusement, vous ne vous y risquerez point, vous ! Allez au diable, j’ai sommeil ! Le premier qui me parle…

Il fait un geste de menace, étend les bras sur la table, laisse tomber sa tête et s’endort.

JEAN, montrant la porte du fond.

On vient par ici… C’est son pas, c’est lui, enfin !




Scène VIII


BERNARD, endormi ; ANTOINE, LÉONARD, JEAN, LAURENT.



JEAN.

Ah ! Laurent, j’étais inquiet de vous !


LÉONARD.

Et nous aussi ; quoi de nouveau ?…


LAURENT.

Bien des choses, mes frères ; mais renvoyez Bernard. Antoine le secoue et en est rudement repoussé. Bernard se rendort aussitôt.


JEAN, ricanant.

Il est absent ! Parlez : est-ce que… ?


LAURENT.

Oui ! le cheval l’a emportée ! nous guettions ! Elle vient avec Courtaud. Elle croit que c’est ici le château de Rochemaure… Nous nous sommes fait passer, lui et moi, pour des gens de cette dame ; j’ai pris les devants pour vous avertir ; et tenez… (Il va à la fenêtre.) Tenez, on lève la herse ! La voilà, sur notre Astaroth qui a, pardieu ! bien gagné son avoine… Une belle fille, ma foi !


JEAN.

Je veux la recevoir ; venez, vite ! voilà une rançon qui coûtera gros au chevalier.

Ils sortent tous par le fond.




Scène IX


BERNARD, endormi ; MARCASSE.



MARCASSE, suivi de son chien, entrant avec précaution par la porte de côté.

Personne ! (Il va à la fenêtre.) Oui, c’était bien elle ! (Il va à la porte du fond et essaye de l’ouvrir.) Fermée ! (Il approche de Bernard et le regarde.) Ivre ! (Il retourne à la porte de coté.) Par là, pas moyen ! (Il va à la cheminée et tâte le foyer.) Froid !… Alors, par les toits ! (Il monte sur le banc et regarde son chien.) Blaireau ! Il met Blaireau dans sa gibecière et disparaît en grimpant dans la cheminée.




Scène X


BERNARD, endormi ; JEAN, amenant EDMÉE.



JEAN, JEAN, d’un air de courtoisie.

Veuillez vous reposer ici, mademoiselle ; madame de Rochemaure va venir.


EDMÉE, costume complet d’amazone du temps de Louis XVI. Elle paraît surprise et inquiète de l’aspect de la salle et de la figure de Jean.

Que je ne vous dérange pas, monsieur ! mon père va sans doute arriver ?


JEAN.

Nous l’attendons ! (Bas, à Bernard.) Bernard !… une femme… (Bernard lève la tête.) Là… Bernard se retourne d’un air hébété, regarde Edmée, et ne la perd pas de vue, quoique troublé par l’ivresse ; il a l’air de rêver les yeux ouverts.


JEAN, à Edmée, lui montrant Bernard.

Je vous laisse avec monsieur… qui est de la maison.




Scène XI


BERNARD, EDMÉE.

Edmée, inquiète, est allée vers la fenêtre ; Bernard se lève avec effort, ses jambes sont avinées. Il va placer la barre à la porte du fond ; puis, essayant de rassembler ses idées et parvenant à raffermir ses jambes, il va fermer en dedans la porte de côté. Au bruit, Edmée se retourne et le regarde avec étonnement sans le comprendre.


BERNARD, à moitié ivre et se donnant de l’aplomb.

Bonjour, ma belle enfant !


EDMÉE, pétrifiée de surprise, regarde autour d’elle s’il y a quelque autre personne à qui ces paroles s’adressent.

À qui donc parlez-vous, monsieur ?


BERNARD.

À vous, mademoiselle.


EDMÉE.

Que me voulez-vous ?


BERNARD, troublé.

Moi ? Rien ! (s’enhardissant.) Si fait ! Je veux vous dire que je vous trouve charmante, aussi vrai que je m’appelle Bernard Mauprat… pour vous servir !


EDMÉE, tressaillant.

Bernard Mauprat ! Vous êtes Bernard Mauprat, vous ? En ce cas, changez de langage : vous ne savez donc pas à qui vous parlez ?


BERNARD.

Tudieu ! quels airs de fierté ! Ma foi, non, je ne le sais pas ! mais, en vous voyant ici, je le devine.


EDMÉE.

Si vous le devinez, comment est-il possible que vous me parliez sur ce ton et le chapeau sur la tête ? (Bernard fait le mouvement d’ôter son chapeau, hausse les épaules et le renfonce sur sa tête.) On m’avait bien dit que vous étiez mal élevé, et pourtant j’avais toujours souhaité de vous rencontrer.


BERNARD.

Tiens ! pourquoi donc ? vous vouliez savoir si je suis aussi galant que mes oncles ?


EDMÉE.

Vos oncles ? Dieu merci, je ne les connais pas.


BERNARD, avec une sorte de douleur et de jalousie naissante.

Ah !… les femmes sont menteuses ! Comme si vous ne veniez pas ici pour eux ?


EDMÉE.

Pour eux ! ils sont ici ?


BERNARD.

Où diable voulez-vous qu’ils soient, si ce n’est chez eux ?


EDMÉE.

Chez eux !… Oh ! la Roche-Mauprat ! Elle tombe sur une chaise, tremblante et comme pétrifiée.


BERNARD, la regardant d’un air étonné, et passant sa main sur son front à plusieurs reprises pour chasser les fumées du vin.

Qu’est-ce donc que cette femme ?… Ce costume… Je n’ai jamais rien vu de pareil ! Elle est belle ! me la livreraient-ils s’ils l’avaient respectée ? Non, impossible ! Ils sont là. (Il va à la porte du fond.) Je suis sûr qu’ils m’écoutent, qu’ils m’observent ! Elle est d’accord avec eux, pour se jouer de moi. (S’approchant d’Edmée.) Allons, finissez vos grimaces. Je ne tiens point à vous.


EDMÉE, se levant.

Bernard, il est impossible que vous soyez un infâme comme ces hommes qui déshonorent le nom de Mauprat ! Vous êtes jeune, votre mère était un ange…


BERNARD.

Ne me parlez pas de ma mère, si vous n’êtes pas digne de prononcer son nom.


EDMÉE.

Mais pour qui donc me prenez-vous ? me regardez-vous comme votre ennemie ? ne savez-vous pas que mon père voulait vous élever, vous adopter ?


BERNARD.

Votre père ? qui donc, votre père ?


EDMÉE.

Qui ? Le chevalier Hubert de Mauprat, votre grand-oncle.


BERNARD, se découvrant instinctivement.

Vous êtes Edmée de Mauprat ? Non ! vous mentez !… Edmée de Mauprat ne fût pas venue ici ! ou bien… Après tout, qu’est-ce que ça me fait, à moi, votre père et vous ? Je ne vous connais pas, vous rougissez de nous… Eh bien, tant pis pour vous, ma belle cousine !


EDMÉE.

Tant pis pour moi ? Vous ne comptez donc pas me protéger, ici ?


BERNARD.

Vous demandez protection à un être que vous méprisez ? Les femmes sont lâches !


EDMÉE.

Lâche vous-même, qui ne sentez pas que vous devez secours et respect à votre parente.


BERNARD.

Si vous êtes fière, j’aime mieux ça ! (On entend une décharge de mousqueterie.) Mais que diable est-ce là ?


EDMÉE.

On se bat ? On vous attaque peut-être ?…


BERNARD.

Vous l’espérez ? Non ! c’est une plaisanterie de messieurs mes oncles, qui veulent savoir si je leur céderai la place auprès de vous ! (On entend la coulevrine.) Oh ! oh ! la coulevrine de Jean le Tors ?… Est-ce qu’il y aurait tout de bon quelque chose ?

Il va vers la fenêtre.

EDMÉE.

C’est mon père qui vient me chercher !… Oh ! je suis sauvée !


BERNARD.

Ah bien, oui, sauvée ! Pauvre vieux chevalier ! il se prend à quelque piège !…


EDMÉE.

Un piège ? Oh ! oui, mon Dieu, je comprends ! Ils m’ont amenée ici pour l’y attirer ! Ils le redoutent ! ils vont le tuer ! Allez empêcher cela, Bernard ! (Elle tombe à ses genoux.) Dites-leur d’épargner mon père… mon père, qui vous aime sans vous connaître, qui a tant pleuré sur vous !


BERNARD, la contemplant d’un air sombre.

À genoux, devant moi ? Levez-vous donc ! ça me gène, ça me trouble, de vous voir à genoux !


EDMÉE.

Non, non ! jurez-moi…

On frappe violemment à la porte ; Edmée, effrayée, se relève.

LAURENT, en dehors.

Bernard ! êtes-vous là ? Ouvrez !… venez !


BERNARD, ouvrant le guichet de la porte.

Qu’est-ce que vous voulez ? me disputer cette proie ? (Laurent secoue la porte.) Oh ! c’est inutile, elle m’appartient.


LAURENT, dehors.

Il s’agit bien de ça ! on nous attaque ! Louis vient d’être tué !


BERNARD.

Soyez tous tués comme des chiens, si j’en crois un mot ! Est-ce le vieux Hubert qui nous attaque, dites ?


LAURENT, dehors.

Non, c’est la maréchaussée ; ouvrez !


BERNARD.

Et, moi, je me méfie ! Allez-vous-en… Je vous suis ! (Revenant et prenant sa carabine, qu’il commence à charger. — À Edmée.) Eh bien, votre père n’y est pas : vous voilà tranquille, je pense ?


EDMÉE.

Merci, mon Dieu ! mais, moi, que vais-je devenir ? (Nouvelle décharge de mousqueterie.) Ne me quittez pas, Bernard ! vous êtes fier, vous êtes brave, vous ! soyez généreux, sauvez-moi ou tuez-moi !


BERNARD.

Vous sauver ?… On ne sauve personne ici, c’est impossible ! Vous tuer ? Ce serait le plus sûr ! (La regardant.) Mais il me semble qu’il faut bien aimer une femme pour la tuer.


EDMÉE, éperdue.

Eh bien, il faut m’aimer Bernard !


BERNARD, troublé, posant sa carabine.

Vous aimer ? Que dites-vous là ? Savez-vous, Edmée de Mauprat, que je n’ai jamais aimé personne, moi ? Savez-vous que, si je vous aimais… Par tous les diables ! pourquoi me dites-vous qu’il faut que je vous aime ? (On entend encore la coulevrine et la mousqueterie.) Oh ! pour le coup ! on ne brûlerait pas tant de poudre pour se divertir ! Tenez, Edmée, il faut que j’y aille ; je vais vous enfermer ici, attendez-moi !


EDMÉE.

Vous attendre ? rester ici ? (Allant à la fenêtre.) Oh ! cette fenêtre est grillée ! je ne pourrai pas me jeter sur le pavé ! Une arme, Bernard ! je vous somme de me donner un moyen de me défaire de la vie [1]!


BERNARD.

Vrai ? vous auriez la force de vous tuer plutôt que de subir leurs outrages ?


EDMÉE.

Vous me méprisez donc, que vous en doutez ?


BERNARD, la regardant.

Si jeune… si belle… et si brave !…


EDMÉE, voyant le couteau de chasse à la ceinture de Bernard.

Ah ! cette arme !…


BERNARD.

Tenez !… (Il va pour lui donner son couteau et s’arrête.) Non ! je ne le peux pas, Edmée !… Je suis fou !… (La pressant dans ses bras.) Je crois rêver !… Écoutez ces cris ! on se bat, on s’égorge à deux pas de nous ! Et moi qui n’aimais rien au monde que la bataille et le danger, je suis là comme un poltron. Je ne pense à rien… qu’à vous ! Eh bien, aimez-moi, vous le devez, promettez-moi de m’appartenir… et fuyons !


EDMÉE.

Fuir ? nous pouvons fuir ?


BERNARD.

Oui, à l’instant même, rien n’est plus aisé. Ils croient que je ne connais pas leur secret, mais je l’ai découvert ; voyez… (Il dérange le tonneau qui est adhérent à son patin, pousse un ressort et ouvre une trappe. Bruit du combat ) Ah ! je suis un traître !… Fuir… abandonner la Roche-Mauprat au milieu d’un assaut ? Non, jamais ! Tiens, pauvre fille ! va-t’en… adieu !


EDMÉE.

Oh ! Bernard, mon sauveur, mon ami !


BERNARD, lui donnant un flambeau et une clef.

Laissez-moi… ne me parlez plus, partez ! Descendez toutes les marches, suivez le souterrain… Cette clef ouvre la dernière porte, qui donne dans la campagne. Alors, si vous savez courir, courez, et que Dieu ou le diable vous conduise ! Moi, je vous ai vue aujourd’hui pour la première et pour la dernière fois de ma vie !… Si vous croyez que j’ai une âme, vous me direz des prières !


EDMÉE, tenant le flambeau, prête à descendre.

Nous nous reverrons, Bernard !


BERNARD.

Jamais ! Si nous avons le dessous, je serai pris et jugé avec mes oncles ; si c’est le contraire, je serai jugé par eux pour vous avoir fait sauver… Le plus sûr est d’aller me faire tuer tout de suite. Adieu, Edmée !


EDMÉE, remontant les marches qu’elle a commencé à descendre.

Eh bien, non, vous n’irez pas ! votre sang retomberait sur ma tête et sur mon cœur. Vous allez venir avec moi qui réponds de vous conduire à mon père et de vous réconcilier avec la société, avec moi qui vous aimerai comme un frère, et qui mourrai ici plutôt que de vous y laisser.


BERNARD.

Comme un frère ? Oh ! grand merci, je ne veux point de cette amitié-là !… Allez-vous-en donc, fille que vous êtes, et n’allumez pas la rage dans mon sang ! Ne voyez-vous pas que ce que je fais là est au-dessus de mes forces ?… Tenez, vous avez trop tardé… je n’ai plus ma tête ! Il me semble que l’odeur du sang et de la poudre montent jusqu’ici.

Il referme la trappe et se place dessus.

EDMÉE, effrayée.

Que faites-vous ?


BERNARD.

Non, non ! vous ne partirez pas ! nous mourrons ensemble, ici, ou bien… vous me ferez un serment !


EDMÉE.

Oui, parlez !


BERNARD.

Jurez de n’être jamais qu’à moi. À ce prix, je peux sacrifier le présent à l’avenir, je peux vous préférer à mon honneur. Je peux vous respecter et vous suivre ! autrement… malheur à moi ! malheur à vous !


EDMÉE.

Eh bien, Bernard, je vous fais ce serment !… Je vous engage ma parole de n’appartenir jamais à un autre que vous.


BERNARD.

Sur quoi jurez-vous ?


EDMÉE.

Sur mon salut éternel.


BERNARD, secouant la tête.

Sur quoi encore ?


EDMÉE.

Sur l’honneur de ma mère.


BERNARD.

Soyez maudite si vous manquez à ce serment-là !

Cris au dehors.

EDMÉE.

Écoutez, écoutez ces cris !


BERNARD, écoutant.

Cela, c’est le cri de victoire des Mauprat. Ils triomphent ! Eh bien, ils n’ont plus besoin de moi !


EDMÉE.

Ils vont venir… Grand Dieu ! Bernard, partons.


BERNARD.

Allons ! pendu ici, pendu là-bas, que ma destinée s’accomplisse !

Ils descendent les marches du souterrain.



DEUXIÈME TABLEAU


À LA TOUR GAZEAU


Intérieur d’une tour octogone ruinée et cependant fermée et couverte. Les murs sont nus et délabrés, mais sans brèches ni fissures. Au fond, au milieu, une porte cintrée, assez grande, fermée de battants formés d’ais grossiers, mais solidement reliés par des tiges d’arbres qui ont encore leur écorce et qui sont cloués en travers. Cette porte se ferme par une traverse en bois, qui est encore une sorte de bûche. À droite du spectateur, sur le pan coupé qui relie le fond au pan de droite, s’ouvre une voûte qui donne entrée à une pièce sombre qui sert d’étable, et où l’on voit des feuilles et des herbes sèches. Une simple barrière basse, à claire-voie, formée de branches entrelacées, ferme cette pièce. Sur le pan qui relie le fond au pan gauche, est placée une échelle grossière qui s’appuie à une fenêtre assez élevée au-dessus du sol de la tour. Cette fenêtre bordée de broussailles, sans vitres ni châssis, est d’architecture moyen âge. Les meneaux sont brisés en partie. Sur le pan de gauche, une antique cheminée à plein cintre où brûle un feu de broussailles ; un tas d’autres broussailles est posé à côté. Le mobilier se compose de souches de bois brut, servant de tables et de siéges, et de quelques écuelles et cruches de terre. Une vieille lampe de fer est accrochée au-dessus de la cheminée.




Scène PREMIÈRE


PATIENCE, M. AUBERT.


Ils sont assis sur des souches près de la cheminée. Patience, grossièrement et pauvrement vêtu d’une culotte brune, d’une chemise jaunâtre et de gros sabots ; M. Aubert, costume noir.



PATIENCE, tenant un livre.

Dire que j’ai la tête dure comme une pierre, et que, malgré tant de leçons que vous m’avez données, je n’ai jamais pu apprendre à lire ! Non, c’est chose impossible, quoi ! quand il faut voir des lettres rangées là dessus, des mots, du blanc, du noir, ça me fait chavirer la cervelle, je pense à autre chose, et je m’aperçois que je voudrais deviner au lieu d’apprendre. (Il referme brusquement le livre. — M. Aubert se lève.) Mais qu’est-ce que vous écoutez donc, monsieur Aubert ? est-ce que vous pensez encore à vous en aller ?


M. AUBERT, qui a levé la tête vers la fenêtre.

Je vois que c’est impossible. La nuit est trop noire. (Il regarde sa montre.) Savez-vous, mon cher Patience, qu’il y a six heures que l’orage me retient ici ? (Remontant sa montre.) Il est près de minuit.


PATIENCE.

Ah ! vous comptez, vous mesurez le temps ; vous vous ennuyez dans la compagnie du pauvre vieux solitaire de la tour Gazeau.


M. AUBERT.

Vous ne le croyez pas, mon ami ! Depuis que je suis attaché à M. le chevalier de Mauprat, ai-je passé plus d’une semaine sans venir causer longuement avec vous ?


PATIENCE.

Par bonté !


M. AUBERT.

Non, par affection : vous êtes un des hommes que j’aime le mieux au monde, parce que, avec l’austérité d’un saint, vous avez la naïveté d’un enfant !


PATIENCE.

Merci, monsieur Aubert !… Et la bonne Edmée, elle m’aime aussi, pas vrai ?


M. AUBERT.

Sans la chasse d’aujourd’hui, elle serait venue avec moi ici.


PATIENCE.

Elle fait la guerre aux loups ? Bah ! ils ne me disent jamais rien, à moi qui vis au milieu d’eux !


M. AUBERT

Aussi passez-vous pour sorcier, comme votre ami Marcasse ! Y a-t-il longtemps que vous ne l’avez vu, le philosophe silencieux ?


PATIENCE.

Je l’ai vu dans la journée, il s’en allait à la Roche-Mauprat.


M. AUBERT.

Il n’a donc pas peur de ces bandits ?


PATIENCE.

Quel mal voulez-vous qu’ils fassent à ce pauvre brave homme ?


M. AUBERT.

Et vous, ils ne vous ont jamais tourmenté ?


PATIENCE.

Je vis à la limite des terres où ils s’arrogent leurs anciens droits de corvée et de rançon. Je n’ai rien, je ne cultive rien, j’habite une ruine abandonnée… et pourtant j’ai eu maille à partir avec eux. Il y a sept ou huit ans, Bernard Mauprat, leur neveu, passait par ici…


M. AUBERT.

Bernard ! malheureux jeune homme ! élevé par, eux, perdu par leurs exemples !


PATIENCE.

Attendez… C’était alors un méchant garnement : j’avais apprivoisé une pauvre chouette qu’il trouva plaisant d’abattre d’un coup de pierre, en me traitant de meneux de loups, et en me menaçant de sa fronde. Je perdis le jugement en voyant couler le sang de l’oiseau. C’est la seule fois qu’il y ait eu du sang sur ma porte, et j’ai failli quitter la tour Gazeau à cause de ça. Je pris le garçonnet par les poignets. Il était déjà fort, je l’étais davantage, je le liai à un arbre, je m’armai d’une branche et je le fustigeai… Dame ! c’est la seule fois aussi que j’aie frappé un enfant ! mais j’avais mon idée ; voyant que ce mauvais chien chassait de race, je voulais lui donner l’horreur du sang ; j’avais attaché l’oiseau mort au-dessus de sa tête, et, à chaque goutte qui tombait sur lui, je le fouaillais… bien doucement, je vous jure, mais de manière à l’humilier, je ne voulais pas autre chose ! Il pleurait de rage, et il me jura que je m’en repentirais quand il aurait âge d’homme.


M. AUBERT.

C’était fort imprudent à vous ! il a dû le dire à ses oncles…


PATIENCE.

Eh bien, il y a du bon dans ce garçon-là : il ne l’a jamais dit, que je sache, et il m’a sauvé la vie.


M. AUBERT.

Comment cela ?


PATIENCE.

Oui, il s’est mis, l’an dernier, entre ses oncles qui voulaient me voler mes deux chèvres, et moi qui voulais les défendre… Mais entendez-vous ?… C’est le pas d’un cheval ! Merci, il a de bons yeux ou une belle peur, celui qui galope en pleine nuit sur mon chemin.

On frappe avec force.

M. AUBERT, un peu effrayé.

N’ouvrez pas ! c’est quelque malfaiteur, peut-être !


PATIENCE, souriant.

Ou bien c’est le casseux de bois, le fantôme de la forêt. (À la porte.) Qui va là ?


BERNARD, dehors.

Ouvrez, par tous les diables !… ou j’enfonce votre baraque !


PATIENCE.

Oh ! oh ! c’est comme ça que vous parlez ? Passez votre chemin, l’ami ! Oh ! vous avez beau pousser ! la garniture est bonne ! (À M. Aubert.) C’est moi qui l’ai faite.


EDMÉE, dehors.

Dieu ! c’est Patience ! Ouvrez, ami, c’est moi !


PATIENCE.

La voix d’Edmée ! (Il ouvre.) Entrez, entrez, fille du bon Dieu, et soyez la bienvenue !




Scène II


Les MÊMES, BERNARD, EDMÉE.


Leurs habits sont mouillés et en désordre.



PATIENCE, fermant la porte.

Qu’est-ce qu’il y a donc, mon Dieu ?


M. AUBERT.

Dans quel état vous êtes, mademoiselle Edmée ! vous m’effrayez ! Avec qui êtes-vous ? que vous est-il arrivé ?


EDMÉE.

Rien, rien ! je ne puis parler… Nous avons marché avec tant de peine… Tous deux sur un pauvre cheval de paysan que la Providence nous a fait rencontrer… Nous ne savions plus où nous étions !… Mais mon père doit me chercher ; que faire pour le rejoindre bien vite ? le trouver ?


PATIENCE.

Voilà qui n’est point aisé à dire. Reposez-vous ici : ce garçon prendra le cheval de M. Aubert qui est là (il montre l’étable), et il courra à Sainte-Sévère…


BERNARD, s’oubliant.

Moi, à Sainte-Sévère ?


PATIENCE, reculant de surprise.

Dieu de bonté ! savez-vous mademoiselle Edmée dans quelle compagnie vous êtes ici ? Connaissez-vous ?…


EDMÉE.

Oui, je le connais ! Silence, ami ; je lui dois plus que la vie !


BERNARD.

Eh ! pourquoi cacher ce que je suis ! croyez-vous qu’un Mauprat ait peur de deux hommes ?


M. AUBERT, effrayé.

Mauprat ! c’est là un Mauprat !


BERNARD.

Eh bien, oui, monsieur l’habit noir, c’est un Mauprat ! Prétendez-vous déjà m’appréhender au corps ? Essayez-en tous deux !


EDMÉE, lui saisissant le bras.

Taisez-vous, Bernard ! je réponds de vous devant Dieu, mais je vous défends de provoquer personne.


BERNARD, la regardant avec une sorte de plaisir.

Vous me défendez, oui-da ! Et de quel droit, cousine ?


EDMÉE, l’emmenant vers la cheminée, où elle le fait asseoir, et lui parlant à voix basse.

Du droit que l’intérêt et l’amitié me donnent sur vous.


BERNARD, de même.

L’amitié ? encore l’amitié ? Oh ! pour si peu, je n’obéirai guère !


EDMÉE, parlant plus bas encore.

Eh bien, Bernard, du droit dont vous m’avez investie vous-même, en me donnant votre amour.


BERNARD.

À la bonne heure ! c’est une raison, cela ! Faites de moi ce que vous voudrez.


M. AUBERT.

Écoutez ! on vient ! Quelque chose a gratté à la porte.


PATIENCE, écoutant.

Cela, c’est un ami. C’est Blaireau. Un ami qui en annonce un autre !

Il ouvre.




Scène III


Les Mêmes, MARCASSE.



MARCASSE, à la cantonade.

Reste là, Blaireau, et fais bonne garde !


EDMÉE, allant au-devant de Marcasse.

Marcasse ?… Ah ! peut-être a-t-il des nouvelles de mon père !


MARCASSE.

Non. Je vous cherchais !


EDMÉE.

Moi ? comment saviez-vous… ?


MARCASSE, lui fait signe d’un air mystérieux et toujours avec une pantomime solennelle. Elle le suit à la droite du théâtre, pendant que Patience et M. Aubert s’approchent de Bernard vers la cheminée.

Je sais tout ! Je vous ai vue.


EDMÉE.

Où donc ?


MARCASSE.

Là-bas… J’ai couru pour appeler la maréchaussée.


EDMÉE.

C’était vous ?


MARCASSE.

Mais je n’ai pas dit… Une fille comme vous… La Roche-Mauprat !… Que croirait-on ?


EDMÉE.

Oui : mon honneur…, celui de mon père !


MARCASSE.

Un assassin… Jean Simonard était chez eux ; j’ai dit : « Allez. » Je vous ai vus fuir, je vous suivais.


EDMÉE.

Oh ! le cœur dévoué ! je vous bénirai tous les jours de ma vie ! Aidez-moi à sauver ce jeune homme et à rejoindre…


PATIENCE, qui est monté à l’échelle.

Qu’est-ce qu’il y a donc ? Le ciel est tout rouge, la forêt brûle… Mais non… Attendez ! C’est la Roche-Mauprat !


BERNARD, bondissant.

Le feu à la Roche-Mauprat ?… Oh ! c’est la défaite et l’outrage ! c’est le sceau du vasselage sur l’écusson de la famille !… Honte à votre père, Edmée ! honte à vous comme à moi si les Mauprat sont arrêtés et jugés, si leur château est pris et rasé !… J’irai !… Je ne peux pas laisser égorger mes oncles… Malgré tout le mal qu’ils m’ont fait, j’irai !… Adieu, adieu, vous autres !… Adieu, Edmée !… Il faut que j’y aille, je vous dis.

Il ouvre vivement la porte en repoussant ceux qui veulent l’en empêcher.




Scène IV


Les Mêmes, LÉONARD.


Au moment où Bernard ouvre la porte, Léonard s élance sur le seuil, mais en s’appuyant aux embrasures, chancelant, livide, la tête nue, les habits souillés et déchirés.



BERNARD.

Léonard !


LÉONARD, haletant et farouche, avec une expression de mépris.

Ah ! c’est vous ? (Patience et Marcasse, craignant pour Edmée, font le geste de la garantir.) Oh ! ne craignez rien, vous autres. Je suis seul, sans armes. (Il jette le manche et le tronçon d’un couteau de chasse brisé dans sa main.) Et je suis harassé… Criblé… Mais, tel que je suis, vous ne me livrerez pas vivant, je vous en réponds.


PATIENCE.

Vous livrer ? Non ! Vous êtes chez moi, c’est sacré ! Entrez, reposez-vous ; on vous cachera s’il le faut. (Refermant la porte.) Ah ! le malheureux ! il laisse une trace de sang derrière lui.


M. AUBERT.

Secourons-le !


BERNARD, soutenant Léonard et le faisant asseoir.

Dites-nous… Oh ! Léonard, dans quel état vous êtes !


LÉONARD.

Rien !… rien !… Laissez-moi reprendre haleine ! Tout est perdu. Bernard ! vous vous êtes sauvé… (Regardant Edmée.) Tant mieux pour vos amours ! tant pis pour votre conscience !


BERNARD.

Non ! j’ai eu pitié d’une femme, voilà tout ; mais me voilà prêt… Je retournais là-bas… J’y cours !


LÉONARD, d’une voix entrecoupée.

Il est trop tard ! Tout est fini ! Tous mes frères sont morts ou prisonniers, et la Roche-Mauprat est la proie des flammes. J’ai vu tomber à mes côtés Louis, Laurent et Antoine. Je soutenais le dernier assaut avec Gaucher. (Il se lève.) Entourés, perdus, abandonnés…, nous n’avons pas voulu nous rendre, nous avons sauté dans le fossé… Gaucher n’a pu le traverser… je l’ai vu disparaître ! Rage et malheur ! quelle nuit !… Je me suis frayé un chemin à travers les balles ; aucune ne m’a fait tomber, je ne sentais plus rien ! On m’a traqué jusqu’à cinq cents pas d’ici… Là, j’ai trompé ces limiers maudits ; mais ils ne tarderont pas… Tenez ! ils viennent ! Une arme, Bernard !… une arme, vous autres ! un épieu ! un bâton !…


EDMÉE.

Non !…. écoutez !… Cette fanfare… ce sont les gens de mon père ! on me cherche. (À Léonard.) On vous sauvera, monsieur ! Bernard, restez ici !… Monsieur Aubert, venez ! (À Patience et à Marcasse.) Mes amis, ne souffrez pas qu’ils s’éloignent, je réponds de les protéger !… »


M. ALBERT.

Oui, oui, courons !

Il sort avec Edmée.




Scène V


MARCASSE, PATIENCE, BERNARD, LÉONARD.



LÉONARD.

C’est inutile, je ne veux pas qu’on me sauve, je ne veux ni pitié ni pardon, moi ! J’ai rompu avec ceux qui te réclament, Bernard ! suis ta destinée ! la nôtre est accomplie ! Mon père Tristan l’a dit sur son lit de mort : La légalité triomphe, la féodalité s’en va, mes fils finiront mal ! Bernard ! tu nous as quittés à l’heure suprême ! c’est lâche, mais c’est juste. Telle est la loi du monde où tu rentres et qui te fera peut-être payer cher la protection que tu lui demandes !


PATIENCE.

Non, monsieur, il sera honnête homme, et, s’il a plus de peine qu’un autre à se faire estimer, il aura aussi plus de mérite.


MARCASSE, à Léonard.

Oui, parlez plus sagement… Et tenez, reprenez des forces. (Il lui présente sa gourde, que Léonard prend machinalement.) Vous pâlissez beaucoup.


BERNARD.

Honnête homme !… Lâche !… voilà donc mon lot à moi ? Non, mieux vaut mourir. Venez, Léonard.


PATIENCE.

Non ! vous n’irez pas !


LÉONARD, se relevant.

Il n’ira pas, je le lui défends ! Adieu, Bernard ; je te pardonne ! (Il lui tend la main.) On vient… J’ai la force… Oui !

Il boit à la gourde.

BERNARD.

Je ne vous abandonnerai pas, Léonard !… C’est impossible !


LÉONARD.

Laisse-moi… tu me ferais prendre… À deux, on ne se sauve pas ! (Rendant la gourde à Marcasse.) Allons ! merci ! Vive le diable ! et en route ! Il fait quelques pas et tombe.


BERNARD.

Évanoui ?


MARCASSE, le touchant et le regardant.

Non, mort !




Scène VI


M. AUBERT, M. DE LA MARCHE, BERNARD, LÉONARD, mort ; PATIENCE, MARCASSE.



M. DE LA MARCHE, en habit de chasse richement galonné.

Mort ! qui donc ? (Regardant le cadavre.) Quel est celui-ci ?


PATIENCE.

Monsieur le lieutenant général, c’est Léonard !


MARCASSE.

Le dernier des sept frères Mauprat !


M. AUBERT.

Ô ciel ! Le chevalier vient… avec Edmée… Cachez-leur…


MARCASSE, à Patience.

Oui, oui.

Ils emportent Léonard sous la voûte.

M. DE LA MARCHE, à M. Aubert, lui montrant Bernard, qui est resté atterré.

C’est là ce jeune homme ? Il est fort compromis ; mais le chevalier veut qu’on le sauve… On le sauvera… Chut !…



Scène VII


Les Mêmes, EDMÉE, LE CHEVALIER HUBERT DE MAUPRAT, vieillard droit et actif, cheveux blancs, riche costume de chasse. Piqueurs, portant des torches.



EDMÉE, entrant la première, à M. Aubert, après avoir regardé Bernard.

Et l’autre ?


MARCASSE, qui revient de la voûte avec Patience.

Hors de danger.


EDMÉE, retournant à son père qui entre.

Venez… Le voilà, mon père. (À Bernard.) Levez-vous donc !

(Bernard se lève machinalement.)

LE CHEVALIER, allant à lui et parlant à sa fille.

Il ressemble à son père, qui était un loyal gentilhomme !… Bernard, tu ne me connais pas ; mais tu m’aimeras, j’en réponds ! J’ai voulu t’élever, t’adopter… Tu l’ignores peut-être ? Oui, je vois que tu ne sais rien… On s’est mis entre nous, mais tu m’es enfin rendu ! Ma fille me dit que tu l’as sauvée aujourd’hui en arrêtant son cheval qui l’emportait : c’est la Providence qui t’avait conduit là, et je la remercie ! Viens m’embrasser, mon fils.


BERNARD, stupéfait, poussé dans les bras du chevalier par Edmée.

Votre fils ?


LE CHEVALIER.

Oui, certes, nous ne nous quitterons plus : viens avec nous ! Tiens, donne le bras à ta cousine… à ta sœur.


BERNARD, comme dans un rêve.

Où allons-nous donc ?


EDMÉE.

Venez !…

Ils sortent.





ACTE DEUXIÈME


TROISIÈME TABLEAU


AU CHÂTEAU DE SAINTE-SÉVÈRE


Intérieur d’une orangerie ouverte sur les jardins, vaste et habituellement fréquentée. Edmée et mademoiselle Leblanc, coupant des étoiles sur une table, à gauche du spectateur. Bernard et M. Aubert, étudiant sur une table à droite ; ils l’ont une dictée à voix basse.



Scène PREMIÈRE

EDMÉE, MADEMOISELLE LEBLANC, BERNARD, M. AUBERT.



EDMÉE, à mademoiselle Leblanc.

Tu m’as donné là de mauvais ciseaux !


MADEMOISELLE LEBLANC.

Voulez-vous que j’aille chercher les vôtres ?


EDMÉE.

Non, certes ! Traverser la terrasse et remonter dans le château, ce serait donner trop de peine à tes jambes, pour en épargner un peu à mes doigts.


MADEMOISELLE LEBLANC.

Mais, aussi, mademoiselle, quelle idée avez-vous maintenant de venir vous installer dans l’orangerie pour cet ouvrage-là ?


EDMÉE.

Il y fait bon ! C’est plus vaste que nos appartements, on y respire mieux.


MADEMOISELLE LEBLANC.

Ah ! vous voilà donc comme ce monsieur (elle désigne Bernard), qui étouffe partout, et qui, si M. Aubert voulait l’en croire, prendrait ses leçons à travers champs ?


M. AUBERT, à Bernard.

Mille pardons, monsieur, mais ce n’est point là la phrase que j’ai eu l’honneur de vous dicter.


BERNARD.

Eh bien, qu’est-ce que ça fait, puisque ça signifie la même chose ?


M. AUBERT.

Sans doute ; mais il y aurait une faute de français. Bernard hausse les épaules.


MADEMOISELLE LEBLANC, à Edmée.

Ah ! il fait des fautes de français à son âge ?


EDMÉE.

Mon Dieu, il est comme toi, ma bonne Leblanc ! Il ne peut pas savoir ce qu’on ne lui a pas appris.


MADEMOISELLE LEBLANC.

C’est égal, mademoiselle, c’est un rustre achevé !


EDMÉE.

Tu le détestes donc bien ?


MADEMOISELLE LEBLANC.

Et vous, mademoiselle Edmée, est-ce que vous pouvez supporter cet être-là ?


EDMÉE.

Tu le vois, je le supporte. (À M. Aubert, qui se rapproche d’elle.)}} Eh bien, votre leçon est déjà finie ?


M. AUBERT.

Elle est à peine commencée, et déjà il s’endort.


EDMÉE.

Il n’arrive donc pas à se vaincre ?


M. AUBERT.

Il le veut rarement ! et, quand il le veut, comme aujourd’hui par exemple, où votre présence le stimule, il ne le peut pas.


MADEMOISELLE LEBLANC.

Je le crois bien, ça a le sang épais et la tête lourde d’un paysan !


EDMÉE.

Au contraire ! Il a le sang trop vif ; n’est-ce pas, monsieur Aubert ? C’est de famille, mon père est ainsi. Eh bien, quand il ne serait pas plus studieux, pas plus érudit que lui ?


M. AUBERT.

Ah ! pourvu qu’il eût son cœur généreux, sa bonté inépuisable…


EDMÉE.

Mais… Bernard n’est pas méchant ?

Bernard s’éveille, il a le dos tourné au groupe, il a la tête dans ses mains, il écoute.

MADEMOISELLE LEBLANC.

Que voulez-vous qu’il soit avec cette mine-là ? Regardez-le ! quelle tournure il donne à ses habits ! Et ses cheveux sans poudre, est-ce décent ?


EDMÉE.

Oh ! cela…


MADEMOISELLE LEBLANC.

Mais savez-vous qu’il a manqué tuer Saint-Jean, la première fois qu’on a voulu le coiffer ? « Ôtez-vous de là, a-t-il dit en jurant comme un possédé, ou je vous fais avaler votre boîte à farine ! » Vous riez, mademoiselle ?


EDMÉE.

Sans doute. Je comprends très-bien son horreur pour vos modes absurdes, et je crois qu’il est beaucoup mieux avec sa chevelure naturelle, qui est superbe.


MADEMOISELLE LEBLANC.

Moi, je le trouve affreux avec cette crinière-là.


EDMÉE.

Bah ! tu ne t’y connais pas.


BERNARD, à part, tressaillant.

Tiens ! comme elle a dit ça ! me trouverait-elle enfin un peu à son gré ?

Il se retourne et la regarde.

M. AUBERT.

Êtes-vous mieux disposé maintenant, monsieur ?


BERNARD.

Oui, j’ai fait un petit somme qui m’a éclairci les idées. Venez, dépêchons.

Mademoiselle Leblanc sort.

M. AUBERT.

Pardon ! ce n’est pas ce cahier-là.


BERNARD, brusquement et regardant toujours Edmée.

C’est donc l’autre ?


M. AUBERT, avec une douceur obstinée.

Non, c’est le troisième ; nous étions en train de définir, en passant, la logique !


BERNARD.

Au diable la logique !


EDMÉE, d’un ton de reproche.

Bernard !…


BERNARD, regardant alternativement Edmée, qui s’est remise à travailler, et son cahier.

Allons ! si vous y tenez !… (À part.) Elle m’a défendu contre la vieille sorcière, pas moins ! (À M. Aubert.) Vous disiez donc… oui, j’y suis, et j’ai compris de reste. Pardieu ! ce n’est pas sorcier, votre logique. C’est le pourquoi et le comment de toute chose, des idées, des mots par conséquent ; c’est elle qui gouverne toutes les règles ; donc, elle veut que moi, nominatif ou sujet… sujet ! un drôle de terme !… lorsque j’exprime mon action sur les choses ou les personnes…

Il bâille, Patience entre.

M. AUBERT.

Courage, monsieur ! c’était fort bien.




Scène II

EDMÉE, PATIENCE, M. AUBERT, BERNARD.


Patience salue M. Aubert, qui continue son récita voix basse. Il est proprement vêtu. Il s’approche d’Edmée.



EDMÉE.

Ah ! vous voilà, mon bon Patience ! Asseyez-vous, j’ai encore quelques points à faire.


PATIENCE, s’asseyant et regardant l’ouvrage.

Un petit sarrau ! ma foi, ça vous a une tournure, et ces pauvres enfants vont être braves ! Savez-vous que, pour une demoiselle, vous êtes diantrement adroite de vos mains ? C’est joliment taillé, ça ! mais ça ne me paraît guère cousu : pour des enfants qui ont tant besoin de remuer !


EDMÉE.

Ce n’est pas cousu du tout, c’est coupé et assemblé seulement. Il ne faut pas ôter l’ouvrage à nos ouvrières.


PATIENCE.

Ah ! dame ! elles ne sont guère habiles dans notre endroit ! ne m’avaient-elles pas cousu la manche droite au bras gauche ? Aussi j’étais gêné du coude ! sans vous, je n’aurais jamais su d’où ça me venait… Ah ! à propos, il y a Sylvain Tourny, vous savez ce garçon qui demeure dans la paroisse, un assez bon sujet, qui a ses parents métayers à la Roche-Mau… (Edmée lui fait signe de ne pas prononcer ce nom devant Bernard. Il baisse la voix.) Il s’en va retourner là-bas pour soigner son père, qui est très-malade, et il demande qu’on y envoie le médecin… Il ne dit pas ce qu’il a, le vieux ; mais ça le tient dans le bras, et il parait qu’il a reçu un mauvais coup à l’affaire de…


EDMÉE, lui faisant encore signe.

Oui, oui, envoyez-lui le médecin, et payez-lui la visite… Avez-vous encore de l’argent ?


PATIENCE.

Oui, oui, Edmée… Ça me fait penser que madame Leblanc s’est fâchée contre moi hier parce que je vous appelle comme ça Edmée tout court. Came semblait cependant plus respectueux que tout. Quand on prie la bonne Vierge du ciel, on ne dit ni mademoiselle ni madame ; on l’appelle Marie ; mais, si ça vous fâche…


EDMÉE.

Bien au contraire ? j’y vois une preuve d’amitié paternelle, et l’amitié, Patience, convenez-en, ça vaut mieux que la solitude.


PATIENCE.

La solitude ! Eh ! ne m’en parlez plus, puisqu’il faut que je l’oublie. Ah ! Edmée ! vous faites du monde ce que vous voulez !


EDMÉE, moitié à part.

Pas toujours !


PATIENCE, qui a suivi des yeux, regardant aussi Bernard avec finesse.

Celui-là ?… Bah ! vous en viendrez à bout comme de moi que vous avez fait riche et quasi seigneur (Soupirant.) Oui, oui, à présent, j’ai grâce à vous, une jolie petite maison au bout du parc, des fruits dans mon jardin, une vache dans mon pré, des habits sur le dos, du vin au cellier et de l’argent en poche. Mais mon désert de la tour Gazeau ! mon tas de pierres, mes orties, mes guenilles, ma cruche d’eau et mon pain bis !… mes chouettes, le soir ! mes rouges-gorges, le matin !… mon beau silence des nuits fleuries d’étoiles, mes songeries sans fin, mes promenades sans but, ma pauvre liberté du bon Dieu !… Allons, allons ! n’y pensons plus. Ici, on donne tout au devoir et on fait bien. (Regardant Bernard, qui écoute de nouveau.) Au devoir, qui est rude, mais que l’amitié sait rendre doux !


EDMÉE.

Doux à ceux qui savent aimer !


BERNARD, à M. Aubert.

Je ne peux pas vous répondre ; j’étais distrait, cette fois. J’écoutais ce que dit ma cousine.


M. AUBERT.

Cela valait probablement mieux que tout ce que je puis vous dire… Pourtant…


BERNARD, se levant avec brusquerie.

Il n’y a pas de pourtant qui tienne !


EDMÉE.

Répondez avec plus de douceur, Bernard !


BERNARD, s’approchant d’Edmée et lui parlant à demi-voix, appuyé sur le banc, pendant que Patience s’approche de M. Aubert.

Si vous vous occupiez un peu plus souvent de moi, vous, je me façonnerais peut-être ; mais c’est par hasard, et toujours comme sans y toucher, que vous me chapitrez en passant ! Voyons ! est-ce vrai ? Il y a des jours où vous ne me dites pas quatre paroles.


MADEMOISELLE LEBLANC, qui est entrée, et qui est derrière eux.

Ma foi, c’est déjà trop !


BERNARD, en colère.

Oh ! vous, la vieille sotte, laissez-moi tranquille ! Je ne vous parle jamais. Dieu merci !


MADEMOISELLE LEBLANC.

Vieille sotte ! à moi de pareilles invectives, à moi qui suis dans la maison depuis trente ans ? Mademoiselle, on m’insulte devant vous, et vous ne dites rien ?


EDMÉE, bas, à mademoiselle Leblanc.

Pourquoi le provoquer ? Ce n’est pas le moment !


MADEMOISELLE LEBLANC.

Ah ! comme vous le protégez, lui ! Allons, si ça continue, il faudra que je cède la place à un intrus, à un…


BERNARD.

À un quoi ? Parlez donc tout haut qu’on vous réponde !


EDMÉE, bas.

Laisse-nous, Leblanc, et sois sûre que, ce soir, je l’amènerai à te demander pardon. (Mademoiselle Leblanc sort en grommelant, Edmée se lève.) Bernard, voilà encore de vos grossièretés ! Insulter une vieille femme, c’est, de la part d’un jeune homme, une mauvaise action, c’est presque un crime !


BERNARD.

Pourquoi ça ? Il n’y a rien de plus méchant qu’une méchante vieille ! Celle-là est une vipère, et je veux lui faire sauter ses dernières dents, si je la prends encore à vous dire du mal de moi.


PATIENCE.

Monsieur Bernard, vous n’êtes pas si méchant que ça !… Allons, allons, le cœur est bon, quand le feu n’est pas dans la cervelle !


BERNARD.

Vous, le paysan bel esprit, sachez que je ne reçois de leçons que de mes pareils… quand j’en veux bien recevoir.


PATIENCE, un peu fâché et goguenard.

Vos pareils, vos pareils ! Vous n’avez pas deux têtes et deux estomacs, que diable !


EDMÉE.

Ne lui dis rien, ami Patience ! Ne vois-tu pas qu’il est fou et méchant dans ce moment-ci ?


M. AUBERT.

Je crois, monsieur Bernard, que nous eussions mieux fait de continuer notre leçon ; si vous voulez la reprendre ?…


BERNARD.

Oh ! vous l’homme noir, vous me tuez avec vos sornettes ! c’est vous qui me rendez fou ! Tenez, vos livres, votre encre, vos paperasses, j’ai assez de tout ça. Je vas tuer un lièvre ou deux pour me remettre.

Il veut sortir.



Scène III


M. AUBERT. EDMÉE, LE CHEVALIER, BERNARD, PATIENCE, qui sort après avoir salué le chevalier.



LE CHEVALIER, à Bernard.

Eh bien, où vas-tu, toi ? Qu’est-ce que c’est que cette manière de passer devant moi sans me saluer ?


BERNARD.

Pardon, mon oncle, je ne vous voyais pas.


LE CHEVALIER.

Il faut apprendre à voir ceux à qui on doit le respect, morbleu !


BERNARD.

Eh ! morbleu ! si je suis distrait, ce n’est pas ma faute, je ne le fais pas exprès.


LE CHEVALIER.

Il ne manquerait plus que ça !


EDMÉE, à demi-voix, à Bernard.

Il y aurait un moyen d’échapper à ces distractions : ce serait de penser moins souvent à soi qu’à ceux qu’on aime.


BERNARD.

Bah ! à quoi me servirait d’aimer ceux qui ne m’aiment pas ?


EDMÉE, de même.

Vous croyez avoir le droit d’adresser un pareil reproche à mon père ?


BERNARD.

À lui, non ; mais à vous !


LE CHEVALIER.

Qu’est-ce qu’il dit ? qu’est-ce qu’il dit ? Il se plaint de nous, je crois ?


BERNARD.

Eh non ! mille tonnerres ! Je m’en vas.


EDMÉE, bas.

Avancez un siège à mon père… et restez.

Bernard obéit machinalement.

LE CHEVALIER, s’asseyant près de la table.

Ah çà ! vous vous disputiez ? Ma fille, monsieur Aubert, rendez-moi compte de la conduite de ce gaillard-là.


EDMÉE.

Pas maintenant, si vous le permettez, mon père. Il n’est pas traitable !


LE CHEVALIER, prenant Bernard par l’oreille.

Oh ! que je saurai bien le traiter, moi ! Voyons, comment a-t-il étudié, ce matin ?


BERNARD.

Plus mal que jamais, mon oncle ; et, si vous m’en croyez…


LE CHEVALIER.

Allons, allons, ne jetons pas le manche après la cognée ; on ne peut pas contraindre l’esprit ; il faut d’abord persuader le cœur ; ça viendra ! J’ai quelque chose d’important à vous dire. (À M. Aubert.) Restez, mon bon ami, vous êtes de la famille. (À Bernard.) Ce n’est pas du latin que je veux te servir ; je n’en sais guère plus que toi : je parle à ton âme, à ta conscience.


BERNARD, qui, moitié résistant, moitié jouant, s’est peu à peu agenouillé près de lui.

Dites tout ce que vous voudrez !… Eh ! mon Dieu, je ne suis pas si mauvais qu’on croit.


SAINT-JEAN.

C’est M. le comte de la Marche… Je l’amène ici.

Bernard se relève.

LE CHEVALIER, se levant pour aller au-devant de M. de la Marche.

Fort bien !


BERNARD, à Edmée, pendant que le chevalier et M. de la Marche échangeant quelques mots.

Il va donc venir tous les jours, à présent ?


EDMÉE, bas.

Il ne vient qu’une fois par semaine.


BERNARD.

Vous ne trouvez pas que ce soit assez ?




Scène IV


Les Mêmes, M. DE LA MARCHE.



LE CHEVALIER.

Vous arrivez à point, j’en suis aise ; venez, comte, venez ! (M de la Marche vient à Edmée, et, en saluant, lui baise la main. Bernard brise une chaise avec fureur.) Eh bien, qu’est-ce que tu fais donc, toi, l’ouragan ? Il faut toujours que ce garçon casse quelque chose ou quelqu’un ! Monsieur de la Marche, vous nous trouvez au début d’une conversation qui vous intéresse aussi.


M. DE LA MARCHE.

Ah ! monsieur !… Est-ce enfin le terme des délais… ?


LE CHEVALIER.

Apportés à votre mariage par la volonté de ma fille.


BERNARD, l’interrompant.

Pardon, mon oncle, mais vous parlez du mariage de ma cousine, et ça ne me regarde pas, moi. J’aimerais mieux m’en aller.


LE CHEVALIER.

Ah çà ! est-ce que tu es fou ? Quand je te dis qu’il s’agit de toi et de tes affaires ?


BERNARD.

Mes affaires ne m’intéressent pas non plus. Est-ce que j’ai des affaires, moi ? Vous avez assez fait en vous chargeant de m’éduquer et de me nourrir…


LE CHEVALIER.

Te tairas-tu, morbleu !


EDMÉE, à Bernard.

Vous l’irritez ! vous lui faites du mal !


LE CHEVALIER.

Non ! Il me fait du bien, au contraire. Je suis de ces gens nerveux qui ont besoin de se fâcher de temps en temps ; tu ne m’en as jamais donné l’occasion, toi… et je ne peux pas t’en faire un reproche ! Mais, lui, il me rajeunit avec ses bourrasques ! J’étais comme ça à son âge !… Je suis resté un peu fougueux, à ce qu’on dit. Eh bien, qu’il ne soit meilleur ni pire que moi, et il ne sera pas encore trop haïssable. (À Bernard, lui prenant le bras.) M’écoutes-tu capitaine Tempête ?


BERNARD, lui baisant la main avec feu.

Oui, mon oncle ! mais… puisque c’est de moi que vous allez parler, je demande en quoi cela peut intéresser monsieur.


M. DE LA MARCHE, avec une bienveillance un peu ironique.

Comment donc, cher monsieur Bernard ! vous doutez de l’intérêt que je vous porte ?


EDMÉE, interrompant Bernard, qui veut répondre.

Laisserez-vous enfin parler mon père ?


LE CHEVALIER.

C’est ça ! gronde-le, toi. (À M. de la Marche naïvement.) Elle seule a de l’empire sur lui… J’ai donc à vous dire… (S’asseyant à gauche sur le banc.) Oui, il est temps de le dire sans sourciller, que la race des Mauprat Coupe-Jarret est éteinte.


BERNARD, bondissant.

Que dites-vous là, mon oncle ? suis-je mort ?


LE CHEVALIER.

Ton père ne fut jamais de leur bande, et toi…


BERNARD.

Eh bien, moi, puisque vous parlez de ces choses-là devant le lieutenant général, il est temps de dire… sans sourciller, en effet, que j’ai fait aussi, moi, le métier de franc seigneur.


M. DE LA MARCHE, assis de l’autre côté de la table.

Chut, monsieur Bernard ! On ne vous demande pas cela !


BERNARD.

Mais il me plaît de vous le dire.


LE CHEVALIER, avec autorité.

Tu ne sais ce que tu dis. Tu as vécu parmi eux, sans avoir la notion des lois qui régissent maintenant les États. Ils t’avaient élevé comme un ancien hobereau. Tu croyais vivre au temps jadis, avoir les mêmes droits… Eh ! mon Dieu, vous vous trompiez d’époque, voilà tout. Et nous tous, monsieur de la Marche, n’avons-nous point, parmi nos ancêtres, de hauts barons dont les conquêtes nous paraîtraient fort illégales aujourd’hui ? C’est à nous de mettre autant d’honneur et de vertus dans notre vie, que ces malheureux Mauprat avaient mis d’abaissement et de vices dans la leur. Or, mes enfants, mes amis, bien que vous m’ayez vu malade et accablé d’abord par ces événements, j’ai réfléchi dans ma douleur ; j’ai prié Dieu, et j’ai relevé la tête. Je me suis dit que cette catastrophe nous imposait de nouveaux devoirs, et je les ai remplis… J’ai payé les dettes de tous les Mauprat, et j’ai racheté leur fief, mis aux enchères par les créanciers.


M. DE LA. MARCHE, regardant Bernard.

Ah ! vous avez racheté… ?


LE CHEVALIER.

Oui, monsieur ; cela retire plusieurs milliers de louis de la dot de ma fille ; mais elle est de mon avis, et dit que l’honneur vaut bien ça !

Il présente des papiers à Bernard.

M. DE LA MARCHE.

Certes ! et celui qui s’occuperait de ce qu’elle apporte en mariage ne serait pas seulement lâche, il serait aveugle.


BERNARD, qui a haussé les épaules en écoutant le compliment de M. de la Marche.

Qu’est-ce que c’est donc que ce grimoire-là, mon oncle ?


LE CHEVALIER.

Ce sont les titres de propriété de la Roche-Mauprat, que mon procureur vient de m’apporter, et qui te constituent seigneur de ce domaine.


BERNARD.

Moi ? vous me donnez ça ? Vous vous moquez ! Non, non, mes pieds ne repasseront jamais ce seuil maudit.


LE CHEVALIER.

Le château est détruit, mais la ferme est debout, et redeviendra par nos soins une belle et bonne propriété où tu iras de temps en temps dire d’honnêtes paroles et donner de bons exemples. C’est ton devoir, mon enfant ; il faut faire refleurir l’honneur, là où le mal avait semé la peste. Nous irons ensemble, et tu me suivras, toi, jeune homme, là où, moi, vieillard, je porterai une âme ferme et un front tranquille.


BERNARD.

Ah ! mon oncle ! vous êtes un homme, vous ! Soyez béni pour le payement des dettes ! Mais, quant au patrimoine, je refuse ! je n’en ai pas besoin ! À un être comme moi, il ne faut qu’un fusil au bras, un carnier au flanc, un chien de chasse derrière les talons !… Oui, une arme et la liberté !… (Il se lève.) Je ne serai jamais qu’un gentilhomme illettré, et vos leçons, monsieur Aubert, tombent comme le grain sur la roche ! Épargnez-vous une peine inutile ; quant à vous, Edmée, jamais je ne consentirai à faire brèche à votre fortune !


EDMÉE.

Bernard !…


BERNARD, avec amertume.

Oh ! ma cousine, je sais bien que vous feriez tous les sacrifices pour vous dispenser…


EDMÉE, fièrement, mais tremblant.

Pour me dispenser de quoi, s’il vous plaît, Bernard ?


BERNARD.

De tenir certaine promesse que vous m’avez faite le jour de notre première entrevue.


LE CHEVALIER, étonné, se levant.

Quelle promesse lui as-tu donc faite, Edmée ?


BERNARD, regardant Aubert, qui lui serre le bras avec anxiété.
Il lève les épaules et sourit.

Elle m’a promis de me regarder toujours comme son frère et son ami. Ne sont-ce pas là vos paroles, Edmée, et croyez-vous que cela se prouve avec de l’argent ?


EDMÉE, lui tendant la main.

Vous êtes un noble cœur, Bernard, et je tiendrai mes promesses.


BERNARD, au chevalier.

Mon oncle, pardonnez-moi, ne me prenez pas pour un ingrat… je…


LE CHEVALIER.

Tu acceptes ?


BERNARD, vaincu par le regard d’Edmée.

Oui, mon oncle.


LE CHEVALIER.

À la bonne heure donc ! viens m’embrasser et rentrons. Le froid commence à se faire sentir… et mes douleurs aussi… Venez, monsieur Aubert ; je veux consulter M. de la Marche sur certaines formalités… (bas, montrant Bernard) relatives à la situation de ce garçon-là.

Il sort avec M. Aubert, qui lui donne le bras.

M. DE LA MARCHE.

Aurai-je l’honneur d’offrir mon bras à mademoiselle Edmée ?


BERNARD, menaçant.

Excusez, je vous avais devancé.

Il prend le bras d’Edmée sous le sien.

M. DE LA MARCHE.

Je ne crois pas !


BERNARD.

J’en ai menti, peut-être ?


EDMÉE, effrayée, quittant le bras de Bernard.

Je vous rejoins, messieurs ; j’ai quelques ordres à donner ici ; vous permettez ?


M. DE LA MARCHE, montrant la porte à Bernard, qui fait mine de rester, et le saluant avec un air de cérémonie railleuse.

En ce cas, monsieur Bernard…


BERNARD, sèchement.

Je n’en ferai rien.


M. DE LA MARCHE, avec ironie.

Ni moi non plus.


BERNARD.

Je serai, mordieu ! plus têtu que vous ; vous sortirez avant moi.


M. DE LA MARCHE.

Vraiment, je suis confus de tant de courtoisie. Mademoiselle de Mauprat, je vous fais compliment de M. Bernard ; savez-vous qu’il devient d’une politesse… effrayante ?


EDMÉE, riant avec effort.

Il est toujours taquin, c’est sa manière d’être ! À propos, j’ai quelque chose à lui dire ; vous permettez, monsieur le comte ? c’est un détail d’intérieur.


M. DE LA MARCHE.

Ah ! cela, c’est différent ; comment donc ! chère Edmée !

Il s’incline et sort.




Scène V


EDMÉE, BERNARD.


BERNARD.

Chère Edmée ! Il vous appelle chère Edmée ?


EDMÉE.

Nous sommes parents par alliance, nous nous connaissons depuis que j’existe.


BERNARD.

Ce n’est pas une raison ! Je n’entends pas, moi…


EDMÉE.

Bernard ! allez-vous recommencer ?


BERNARD.

Non, voyons ! je suis calme, parlez.


EDMÉE.

Je n’avais rien à vous dire ; c’était un prétexte pour faire cesser un débat ridicule qui allait dégénérer en querelle.


BERNARD.

Ainsi, vous ne me direz rien de bon encore aujourd’hui ! C’est comme ça que vous commencez à tenir vos promesses ?


EDMÉE.

C’est à vous de m’en rendre l’exécution facile ou pénible.


BERNARD.

Et je vous la rends pénible ?


EDMÉE.

Votre cœur a de bons mouvements, Bernard ; mais ils durent peu, et à peine vous a-t-on tendu la main avec confiance que vous dites ou faites quelque chose qui force de la retirer avec effroi. Allons ! courez à la chasse, c’est votre heure, et vous avez besoin d’exercice.

Elle s’assied sur le banc.

BERNARD.

Non ! je n’irai pas aujourd’hui, puisque votre amoureux est à la maison : pas si sot !


EDMÉE.

Mon amoureux ! le mot est fort convenable ! Tenez, vous m’impatientez cruellement !


BERNARD.

Oh ! nous y voilà ! Vous espériez que je lui laisserais le champ libre ? Vous l’attendez ici, n’est-ce pas ? Il y va revenir ? C’était convenu de l’œil ; eh bien, en attendant qu’il essaye de me jouer ce tour-là, je vous tiendrai compagnie. (Il s’assied aussi.) Vous n’auriez qu’à vous ennuyer toute seule !


EDMÉE, se levant.

Attendez-le donc, je vous laisse…


BERNARD, avec douleur.

Vous me quittez ? (Il se lève avec colère et lui prend le bras.) Eh bien, moi, je ne le veux pas !…


EDMÉE, indignée.

Prenez garde à ce que vous dites, Bernard ! prenez garde à ce que vous faites !


BERNARD.

Ah çà ! je vous fais donc peur ?


EDMÉE.

En ce moment, vous faites pis, vous me déplaisez.


BERNARD, quittant son bras.

Oh ! c’est affreux, Edmée, ce que vous dites là !


EDMÉE.

À qui la faute ? Voyons, remettez-vous, et allons rejoindre mon père.


BERNARD, d’un air sombre.

Non ! allez-y ; moi, je reste.


EDMÉE.

Je ne vous laisserai pas seul, irrité comme vous l’êtes.


BERNARD.

Pourquoi ça ? (Haussant les épaules.) Craignez-vous que je ne me tue ?


EDMÉE.

Non ; mais je ne veux pas que vous vous frappiez la tête contre les murs, comme vous faites dans vos moments de colère.


BERNARD.

Ma tête est dure, Edmée ; elle peut bien perdre un peu du sang qui la gène. Vous me haïssez tel que je suis, si j’étais mort, vous me plaindriez peut-être.


EDMÉE.

Taisez-vous ! ces menaces sont lâches…


BERNARD, souriant.

Lâche, moi ? Non, cela ne m’atteint pas… Ah !… si je pouvais pleurer !…


EDMÉE.

Voyons, ne pleurez pas, corrigez-vous.


BERNARD.

Que voulez-vous donc que je fasse ? Mon Dieu ! dépend-il de moi d’avoir de belles manières, de savoir tourner des phrases, comme votre M. de la Marche et votre M. Aubert, puisque je ne peux pas ?


EDMÉE.

Vous me jugez bien vaine et bien frivole, si vous croyez que je tiens à la grâce d’une révérence ou à la science des mots : je tiens à ce que vous profitiez de ce qu’il y a d’utile et de sérieux dans l’éducation qu’on vous offre, l’amour du bien, l’horreur du mal.


BERNARD.

Qu’ai-je besoin de savoir ce qui est bien ou mal dans les conventions de votre monde ? Je sais que je ne suis pas méchant et que je vous aime, voilà tout ! Vous voulez que j’apprenne à vous le dire comme il faut ? Moi, je ne connais qu’une idée, qu’un mot, c’est je vous aime !


EDMÉE.

Il n’est pas de meilleure manière de le dire, il n’est pas de mot plus grand et plus beau que celui-là ; mais il faut savoir ce qu’il signifie.


BERNARD.

Je le sais de reste ! Il signifie que je veux être aimé de vous.


EDMÉE.

L’amour ne s’impose pas, Bernard, il s’obtient !


BERNARD.

Il faut donc obéir toujours pour être aimé ?


EDMÉE.

Et si je vous disais que oui, m’obéiriez-vous ?


BERNARD.

Certes ! mais, à mon tour, je vous dirais : Aimez-moi, je vous l’ordonne ! Voyons ! n’ai-je pas fait tout ce que vous vouliez ? Je ne voulais pas vous suivre chez votre père, et je vous y ai suivie ; je ne voulais pas écouter les leçons de votre pédagogue, et je les écoute ; je ne voulais pas accepter vos dons, et je les accepte ; je voulais étrangler M. de la Marche et je ne l’ai pas fait ! Vous voyez bien que ma soumission ne me sert de rien et que vous me trompez, puisque vous continuez à en aimer un autre que moi !


EDMÉE.

Je vous ai dit le contraire.


BERNARD.

Je ne vous crois pas.


EDMÉE.

Bernard, ne comprendrez-vous jamais que vos habitudes de méfiance ont quelque chose de blessant et de farouche, qui offense une personne fière et loyale ?


BERNARD.

Mais que diable voulez-vous que je pense quand vous refusez de le renvoyer ? Quelles raisons avez-vous de me condamner à étouffer de rage devant cet homme-là ?


EDMÉE.

Combien de fois faudra-t-il vous le dire ? Mon père l’estime et lui avait donné sa parole. J’avais demandé quelques mois de réflexion. Je ne puis me prononcer si brusquement et sans avoir eu, en effet, l’air de réfléchir.


BERNARD.

Pourquoi donc ça ?


EDMÉE.

Parce que mon père a bien assez souffert des Mauprat, Bernard, sans que je lui dise où je vous ai connu et quelles raisons me font refuser le mari qu’il m’avait choisi !


BERNARD.

Ah ! vous le regrettez bien ! Je vous dis que vous l’aimez ! Eh bien, moi, je vous contraindrai à le chasser ou je le chasserai moi-même… ou je le forcerai à se battre… et je vous réponds qu’il ne sortira pas vivant de mes mains ! Après ça, il faudra bien que vous fassiez attention à moi…


EDMÉE, qui peu à peu est devenue nerveuse et impatiente.

Ah !… assez, Bernard ! vrai ! j’ai assez de vos menaces et de ce ton impérieux et brutal contre lequel ma dignité se révolte malgré moi ! Je ne puis m’habituer à de telles manières ; ma patience, à moi aussi, n’est pas à toute épreuve ! Tenez, pensez et agissez comme il vous plaira. J’y renonce.

Elle sort.




Scène VI


BERNARD, puis PATIENCE.



BERNARD.

Ah ! c’est trop souffrir ! il faut que ça finisse ! Elle ne m’aimera jamais. Elle croit peut-être que je tiens à l’épouser pour être riche ! me prend-elle pour un ambitieux, pour un hypocrite ?… Ah ! c’est ma faute, aussi ! pourquoi me suis-je obstiné à rester près d’elle ? Dire que je ne peux pas m’arracher d’ici ! et pourtant j’y meurs d’ennui et de colère ! Je ne m’intéresse à rien de ce qui les amuse, je ne me soucie de rien que d’elle ! et elle m’en fait un crime ! Elle veut que j’aime quelque chose qui n’est pas elle ! Quoi ? des livres ? (Il jette par terre les livres et les cahiers restés sur la table.) Des arbres ? des fleurs ? (Il brise un arbuste.) Moi-même peut-être ! non !… je me hais et j’ai envie de me tuer, puisqu’elle me déteste !… (Patience paraît) Ah ! c’en est assez ! je mourrais dans cette maison ! je la quitterai, j’irai vivre au loin, dans quelque désert, à la tour Gazeau, avec le souvenir de ce pauvre Léonard, qui me l’avait bien prédit, ce qui m’arrive !


PATIENCE, qui est entré sans bruit et qui a écouté les dernières paroles.

Qu’est-ce que vous dites donc là, mon pauvre garçon ?


BERNARD.

Qu’est-ce que ça vous fait, à vous ?


PATIENCE.

Ça me fait.… ça me fait de la peine.


BERNARD.

À vous ?

Il lève les épaules et s’assied.

PATIENCE.

Oui, à moi ! et je veux que vous me parliez ! Oh ! dame, je suis comme vous, je suis têtu ! nous nous ressemblons par plus d’un côté, allez ! nous sommes des gens de campagne tous deux, des hommes de la nature, comme dirait M. Aubert. On nous a transplantés et nous avons grand’peine à nous enraciner ; mais nous nous y ferons avec le temps, parce que tous deux nous aimons Edmée.


BERNARD, se levant.

Laissez-moi ! vous ne savez ce que vous dites !


PATIENCE.

Allons, allons, vous m’en voulez toujours, parce que je ne vous ai jamais fait d’excuses ; c’est une rancune d’enfant. Eh bien, écoute, jeune homme ! tu n’as pas vingt-cinq ans et j’en ai soixante. Je t’ai offensé autrefois, j’ai eu tort. Je t’en demande pardon. Êtes-vous content, mon gentilhomme ?


BERNARD, lui tendant la main avec une bonté brusque.

Oui, Patience !


PATIENCE.

Et, à présent, convenez, mon enfant, que vous aimez la sainte fille ! Oui, vous l’aimez comme un fou ! Je vois clair, moi ! Vous la suivez de loin quand elle vous empêche de la suivre de près. Vous marchez où elle a passé, vous vous arrêtez où elle s’est assise, vous arrachez les pauvres fleurs des champs qu’elle a touchées, et vous les écrasez dans vos mains avec colère quand vous ne les embrassez pas avec tendresse ; vous êtes malheureux, vous êtes malade d’amour ! Eh bien, c’est la jeunesse, ça ! c’est la vie ! c’est l’espérance ! c’est la bénédiction du bon Dieu !


BERNARD.

Moi, béni ? Tu rêves, mon pauvre vieux : on me déteste !


PATIENCE.

Écoute, écoute, Bernard Mauprat ! tu as de grands défauts, c’est vrai, mais tu as aussi de grandes qualités. Entre toi et le beau M. de la Marche, il y a la différence d’un chêne à un fétu. Tu es l’arbre qui grandit pour devenir le roi de la forêt, il est le brin d’herbe qui fleurit pour se dessécher au bout de l’an. Relève ton front, mon pauvre enfant. La pluie et le vent ne te battront pas toujours, crois-en la parole d’un vieux diseur de vérités ; la vigne est tendre, mais elle est forte, et il faut que l’arbre où elle s’attache soit de bonne venue pour être capable de la porter.


BERNARD

Oui, je vous entends, vieux Patience, et vos comparaisons m’entrent mieux dans l’esprit que les raisonnements de M. Aubert ; mais comment m’amender ? apprendre le grec, la philosophie ? Ouf !


PATIENCE.

Ah bien, plaignez-vous de ça, je vous le conseille !… Comment ! vous êtes en âge d’apprendre, on vous sert du meilleur, et vous faites la grimace ! Ah ! si j’avais été pris de jeunesse, moi !… Mais voilà les hommes : ceux qui voudraient s’instruire ne peuvent pas, et ceux qui pourraient ne veulent point… Eh bien, voyons, Edmée vous aime malgré que vous soyez un ignorant, mais elle aura à rougir de vous. Vous voulez qu’elle souffre, et vous, vous ne voulez pas souffrir pour elle ?


BERNARD.

Ah ! si je croyais lui plaire…, je me mettrais la tête dans un mortier !


PATIENCE.

Et, si vous lui déplaisez, d’où vient donc qu’elle pleure quand elle se croit seule ?


BERNARD.

Elle pleure ? Patience, tu l’as vue pleurer ?


PATIENCE.

Maintes fois ! Ah ! la pauvre âme ! elle a bien de la peine aussi !


BERNARD.

Je la rends donc bien malheureuse ? Elle pleure ! et c’est moi qui suis cause de cela ! Pourquoi donc, mon Dieu, quand je l’aime tant ? Oh ! ne pas comprendre ! tant souffrir et ne savoir pourquoi ! Non, je suis maudit !… Mais qu’est-ce que je peux donc faire, moi ? Je n’en sais rien !…

Il éclate en sanglots, assis la tête dans ses mains.



Scène VII


Les Mêmes, EDMÉE.


Un silence. Bernard pleure. Patience va au-devant d’Edmée, la prend par la main et l’amène auprès de Bernard.



EDMÉE, lui mettant la main sur l’épaule, maternellement.

Eh bien, voyons !… qu’est-ce que tu as donc ?


BERNARD, tombant à genoux, suffoqué.

Edmée ! qu’est-ce que vous voulez ? que je travaille, ou que je parte ?


EDMÉE.

Je veux que tu restes.


BERNARD.

Eh bien, je travaillerai !


ACTE TROISIÈME


QUATRIÈME TABLEAU


Dans le parc ou jardin de Sainte-Sévère ; au milieu, au fond, une grille ouvrant sur la campagne. À gauche, vers le fond, le pavillon habité par Patience. Au premier plan, vers la droite, un gros chêne ; dessous, un banc de pierre ; auprès, une table, également en pierre. Des siège de jardin, posés à volonté.



Scène PREMIÈRE


MARCASSE, PATIENCE, sortant du pavillon et descendant le théâtre.



PATIENCE.

Tu as vu mon jardin, ma maison, c’est assez gentil, j’espère ? Voilà mon chêne ; c’est là que je rends ma petite justice, comme feu le bon roi Loys dont parle la chanson. Ah çà ! puisque te voilà enfin, tu vas me donner deux ou trois jours ?


MARCASSE.

S’il plaît à Dieu !


PATIENCE.

Alors, c’est fête pour moi, et, pour commencer, nous dînerons là, sous la verdure, tête à tête, en devisant, comme à la tour Gazeau !


MARCASSE.

Oui ; dis-moi d’abord…


PATIENCE.

Tout le monde va bien ici, je te l’ai dit.


MARCASSE.

Mais les autres ?


PATIENCE.

Les autres… Mauprat ? On n’a plus entendu parler d’eux ni de leur bande ; on n’a pas su constater tous les décès. Il y en a qui disent qu’on en a vu un à l’étranger, mais il n’est toujours pas ici, car le pays est bien tranquille, à présent. La Roche-Mauprat est devenue un bon domaine, et justement Sylvain Tourny, dont le père est mort, est venu aujourd’hui signer son bail.


MARCASSE.

Mais Bernard ?


PATIENCE.

Bernard ?… L’autorité le protège, et elle fait bien… Oh ! ce garçon-là, vois-tu… il est bien changé ! Il a pris le bon parti ; ça lui a coûté assez gros… une rude fièvre… le transport !… Nous l’avons cru perdu !… Mais c’est si fort, la jeunesse ! ça repousse comme l’herbe nouvelle !


MARCASSE.

Est-ce que la demoiselle ne se marie pas ?… M. de la Marche ?…


PATIENCE.

À Paris !… congédié… honnêtement !… Tiens, je n’ai pas de secrets pour toi, et çà, d’ailleurs, ce n’est pas de la médisance. C’est si beau, si bon, ces chers enfants !… Eh bien, ils s’aiment, vois-tu… ils s’aiment grandement, et nous les verrons mariés un jour ou l’autre.


MARCASSE.

Un jour ou l’autre ?


PATIENCE.

Ah ! te dire quand, on n’en parle pas encore !… Mais, pendant la maladie de Bernard, la pauvre Edmée veillait, priait et pleurait comme une mère auprès de son enfant… Mêmement, une nuit que j’étais là aussi, bien désolé de mon côté, car il était comme à l’agonie, elle lui a passé au doigt son anneau, comme pour lui dire : « Dans la vie ou dans la mort, nous sommes fiancés. » Il a gardé le gage, et, pour le mériter, il a étudié, travaillé !… Et, à présent, c’est tout esprit, tout savoir !… Ça l’a bien rendu un peu… mais, dame !… il y a de quoi !


MARCASSE.

Tu dis un peu…


PATIENCE.

Tu vas le voir, car les voilà qui viennent tous se promener par ici.


MARCASSE., regardant vers la coulisse.

Ah ! Edmée changée ! bien pâle ! Pourquoi donc ?


PATIENCE.

Oui, depuis un bout de temps !


MARCASSE., regardant toujours, à part.

Triste ! singulier, cela !


PATIENCE.

Allons ! dis-leur bonjour. Moi, je vas au château chercher notre dîner.

Il prend un grand panier qu’il a laissé vers le fond, et sort par la droite.

MARCASSE, rêveur.

Bernard, bien jeune ! Le vieux Patience… (touchant son front), jeune aussi.




Scène II


M. AUBERT, EDMÉE, MARCASSE, LE CHEVALIER, BERNARD.


Bernard, vêtu à la mode des philosophes amateurs de l’époque : les cheveux sans poudre, une tenue sévère, un peu puritaine, mais on sent la coquetterie de la jeunesse et le goût du luxe cachés sous cette affectation.



LE CHEVALIER, qui donne le bras à Bernard.

Tiens, asseyons-nous ici… je me sens fatigué… et tu me fais égosiller ! Tu m’irrites ! l’éducation t’a rendu pire que tu n’étais…


BERNARD.

Pourquoi m’avoir arraché à ma vie sauvage ? Mes instincts vous froissaient, et, à présent, ce sont mes idées… Ah ! vous êtes assez vengé… vous n’êtes pas le seul ici qui soit irrité et malheureux !


LE CHEVALIER.

Qu’est-ce à dire ?


EDMÉE, qui a parlé avec Marcasse, au fond.

Marcasse, venez saluer mon père. Il a toujours du plaisir à vous voir.


LE CHEVALIER, assis, levant son chapeau et souriant.

Don Marcasse ? Mais certainement ! un honnête homme, un vieux ami de ma maison !


MARCASSE, en regardant Edmée.

Reconnaissant !


LE CHEVALIER, à Marcasse.

Ah çà ! mon ami, il y a un temps infini qu’on ne vous a vu ! vous voyagez toujours ?


MARCASSE.

Limousin, Poitou, Bourbonnais, champ par champ, grenier par grenier, meule par meule, il faut du temps !


LE CHEVALIER.

C’est un métier de Juif errant que tu fais là !


MARCASSE.

Marcher, voyager, c’est bon ! mais le métier, fort sot ! Beaucoup de danger et point d’honneur… Autrefois…(il se redresse) bon soldat ! Si je croyais. (À Aubert, qui est près de lui.) La guerre, belle chose, monsieur !… le marquis de la Fayette…


BERNARD, riant.

Ah ! pour le coup, mon oncle, voilà le judicieux Marcasse, à qui je ne le fais pas dire, et qui défend la cause de l’indépendance.


LE CHEVALIER.

Tu vas recommencer, toi ? Tu es d’une obstination endiablée ! Le beau philosophe, ma foi ! l’esprit fort ! à son âge ! Tenez ! l’orgueil est au fond de toutes vos idées nouvelles… (S’animant.) Vous brisez sans respect avec le passé ! vos pères, vos aînés, vos guides naturels, ne sont plus que dos radoteurs, et vous prétendez leur passer sur le corps, quand vous auriez encore besoin de lisières et de bourrelet !


BERNARD.

Oh ! mon oncle ! nous savons que vous haïssez les philosophes et que vous tiendriez tête à Rousseau et à Voltaire en personne !


LE CHEVALIER.

Eh bien, pourquoi pas ? M. de Voltaire est un homme d’esprit qui saurait discuter. Quant à votre M. Rousseau de Genève, c’est un fou ! Ne voilà-t-il pas que tous les morveux de ce temps-ci se posent en miles !


BERNARD, aigre.

Ah ! c’est pour moi, cela !


LE CHEVALIER.

Eh bien, quand ça serait pour toi ?


BERNARD.

J’en serais flatté !


LE CHEVALIER.

Il n’y a pas de quoi !


EDMÉE, bas, à Bernard.

Allons, Bernard ! taisez-vous donc.


BERNARD.

Pourquoi me taire ? Déserterai-je le culte de la philosophie ? Mentirai-je à mes principes, à ma conscience ? Renierai-je l’éducation que j’ai su acquérir, et les trésors où j’ai puisé la lumière de l’esprit ? Me laisserai-je imposer les sots préjugés que mon siècle repousse ? Non ! je suis, je veux être l’homme de mon temps, et je combattrai l’absurde, fût-ce contre mon propre père ! Une erreur est toujours une erreur, et c’est un pauvre argument que celui-ci : « J’ai raison, parce que j’ai des cheveux blancs ! » Le chevalier frappe avec bruit sa tabatière et paraît hors de lui.


M. AUBERT, au chevalier.

Pardonnez-lui ! il ne fait que de commencer à raisonner…


BERNARD.

Permettez, monsieur Aubert, j’ai coutume de prendre mes leçons, à mes heures, avec une déférence et une attention dont je ne pense pas que vous ayez désormais à vous plaindre.


M. AUBERT.

Loin de là, je reconnais…


BERNARD, avec hauteur.

Eh bien, reconnaissez aussi qu’en dehors de ces heures-là, je m’appartiens, et que ma vie ne saurait être une leçon perpétuelle, (M. Aubert fait une inclination froide et se détourne.) Allons ! ne puis-je me défendre sans blesser votre susceptibilité ?


MARCASSE, s’échappant malgré lui.

Susceptible, lui ?… Non !


BERNARD, regardant Marcasse par-dessus son épaule.

Hein ? Qu’est-ce qu’il fait donc là, l’homme aux belettes ?


LE CHEVALIER.

Il est de ma compagnie apparemment. (Interrompant Bernard, qui veut répondre.) Taisez-vous ! j’ai assez de vos sottises !


BERNARD, à Edmée, qui paraît brisée.

Vous aussi, certainement, vous me donnez tort ?


EDMÉE.

On a toujours tort quand on blesse ceux qu’on aime !


LE CHEVALIER, se levant.

Ah ! il ne comprend pas cela, lui ! la tendresse, le respect filial !… fi donc ! c’est passé de mode ! (À Edmée.) Ces discussions éternelles me fatiguent. (À Bernard, qui veut répondre.) Tenez, voilà un paysan qui vient vous parler. Ah ! ne donnons pas le spectacle de nos querelles !


MARCASSE, à part, regardant Bernard.

Hélas ! oui, bien changé !




Scène III


Les Mêmes, TOURNY, venant du dehors ; il tient une lettre.



LE CHEVALIER.

Ah ! c’est toi, monsieur le métayer ? Je te croyais parti ?


TOURNY.

J’étais en route, not’ maître ! mais j’ai rencontré… (À M. Aubert.) C’est une lettre pour vous, monsieur Aubert. (Il s’approche de lui, et lui dit tout bas.) De qui elle est… vous le verrez bien ; on m’a défendu de la donner à d’autres que vous, et on attend.


M. AUBERT, qui a vivement parcouru la lettre.

Oui, oui !… Merci, mon ami. J’y vais.

Il sort par la grille.

TOURNY, au chevalier.

Et puis ça me fait penser… puisque je revenais… C’est une chose que je n’ai point osé vous demander à ce matin, not’ maître ! J’en suis tourmenté et je voudrais tant seulement savoir où ça en est, ces affaires-là !


LE CHEVALIER.

Quelles affaires ?


TOURNY.

On a tué du monde, on en a pris, on en a laissé sauver… Tout de même, il en reste encore du côté de chez nous, des gars qui ont marché, dans le temps, contre la loi et les huissiers… Contre les huissiers, c’est pas un mal ; mais enfin, comme on recherche de temps en temps ceux qui ont fourni la corde…, il y a mon beau-frère qui a été dénoncé par des mauvaises langues… ; et, comme M. le grand lieutenant est revenu de Paris…


BERNARD, tressaillant.

Ah ! M. de la Marche est de retour ?


TOURNY, l’observant.

Je le croyais !… si ça n’est pas… qu’il y soit ou non, si c’était un effet de votre bonté, monsieur Bernard, de lui parler !…


BERNARD.

Moi ! que je parle à M. de la Marche ?


TOURNY.

Dame ! puisque c’est lui qui vous a sauvé le désagrément que vous auriez eu… mêmement qu’on dit qu’il a été parler au roi pour vous et qu’il doit rapporter votre grâce…


BERNARD, impétueusement.

Est-ce vrai, mon oncle, ce que dit cet imbécile ?


TOURNY.

Oh ! excusez-moi si…


LE CHEVALIER.

C’est bon, c’est bon, Tourny ; on s’occupera de ta demande. Tu peux t’en aller sans inquiétude.

Il fait signe à Marcasse, qui emmène Tourny.



Scène IV


LE CHEVALIER, BERNARD, EDMÉE, M. AUBERT.



BERNARD, en colère.

Ainsi M. le lieutenant général daigne veiller sur mon sort ?


LE CHEVALIER.

Aimeriez-vous mieux qu’il eût procédé avec vous selon la rigueur de ses fonctions ?


BERNARD.

Et on me l’a caché !


EDMÉE.

On a évité de vous parler d’une chose pénible.


BERNARD, avec amertume.

Pourquoi cela, ma cousine ? Vous m’eussiez dit combien je devais de reconnaissance à mon protecteur ! Sans doute, un de ces matins, vous allez me dicter une lettre d’humbles remercîments à son adresse ? à moins qu’il ne préfère venir recevoir les vôtres ? (Se penchant vers elle et Laissant la voix.) N’est-ce pas votre désir, et faut-il chercher ailleurs la cause de votre mélancolie ?


EDMÉE.

Ne sauriez-vous laisser en paix, au moins, les absents ?


LE CHEVALIER, à Bernard.

Que dites-vous à ma fille, et pourquoi vous permettez-vous de lui parler bas devant moi ?


BERNARD.

En effet, c’est une impolitesse, et vous ne m’en passez aucune. Mais veuillez considérer que j’ai sujet d’être blessé et mortifié au dernier point de ce qui m’arrive ! On a juré de me traiter ici comme un homme sans conséquence, comme un enfant à qui on ne permet pas de choisir ses amis… Or, je prétends avoir ce droit-là, moi, et je ne veux pas de l’amitié et des bons offices de M. de la Marche.


LE CHEVALIER.

Pourquoi le haïssez-vous ? Vous êtes absurde !


BERNARD.

Je ne souffre pas que personne me protège ; j’ai la prétention de ne rien devoir qu’à moi-même !


LE CHEVALIER.

Ayez moins d’orgueil, Bernard !


BERNARD.

Et pourquoi donc cela, s’il vous plaît ? parce que j’ai été un Mauprat de la Varenne ? Oui, oui, je dois porter éternellement la peine de mon infortune ! et, depuis vous, mon oncle, jusqu’au dernier de vos paysans, chacun ici se croit fondé à m’infliger le souvenir du passé comme une injure !


LE CHEVALIER.

C’est à moi que vous dites cela ? à moi qui ai tout fait pour vous relever à vos propres yeux et dans l’estime de tous ? Tenez, vous devenez ingrat !


BERNARD.

Mon oncle, vous m’avez imposé vos bienfaits… Mais vous ne voulez pas voir que je suis un homme… un homme qui a grandi dans des luttes violentes et qui ne sait pas mentir !… Je n’ai pas choisi ma destinée, moi, et je ne veux pas rougir de moi-même ! Injustes et cruels, les cœurs qui me feraient un crime d’être né malheureux ! (Avec intention, regardant Edmée.) Ingrats et lâches, ceux qui oublieraient certaines preuves de générosité !


LE CHEVALIER, se levant.

Que voulez-vous dire ? Expliquez-vous, je le veux !


BERNARD.

Rien, mon oncle ; vous êtes plus mal disposé pour moi aujourd’hui que de coutume ; je me retire pour ne pas vous irriter davantage.

Il sort. Le chevalier retombe accablé. À la fin de cette scène, M. Aubert est entré avec une certaine émotion.



Scène V


LE CHEVALIER. M. ALBERT. EDMÉE.


Le père et la fille sont accablés tous deux, de chaque côté de la scène. Le chevalier est absorbé ; Edmée, tremblante et comme réfugiée derrière M. Aubert, qui est debout auprès d’elle.


EDMÉE, à M. Aubert.

Oh ! il finira par laisser échapper ce fatal secret, et ce sera le dernier coup pour mon père !


M. AUBERT.

Edmée, il faut avoir le courage de rompre un lien funeste ! M. de la Marche peut vous sauver… (Montrant la maison de Patience.) Il est là…


EDMÉE.

Quoi ! malgré… ?


M. AUBERT.

Oui, malgré votre défense.


EDMÉE.

Mais si Bernard le rencontre…


M. AUBERT.

Il ne s’agit plus de Bernard, Edmée ; il s’agit de votre père ; voyez son abattement.


EDMÉE, se tournant vers son père, qui a la figure cachée dans ses mains.

Mon père ! (s’élançant vers lui.) Vous souffrez ?


EDMÉE.

Non, rien ; laisse-moi, ma fille.


EDMÉE, tombant à ses pieds.

Vous me repoussez ?


LE CHEVALIER, la pressant sur son cœur.

Toi ? Dieu !


EDMÉE.

Vous pleurez ? (À Aubert.) Mon père pleure ! Oh ! qu’il est coupable, celui qui fait couler de telles larmes !


LE CHEVALIER.

C’est la première fois depuis la mort de ta pauvre mère. Que veux-tu ! je suis vieux, je suis faible.


M. AUBERT.

Non, monsieur, vous ne serez jamais faible ; mais votre cœur est brisé, et il faut que votre fille le sache.


LE CHEVALIER.

Taisez-vous, mon ami.


EDMÉE.

Mon père ! vous doutez de moi ? vous croyez que je peux aimer quelqu’un plus que vous sur la terre ?… Non, c’est impossible !… Nous avons été affreusement éprouvés dans notre famille ; nous avons tout accepté à nous deux, parce que nous ne faisons qu’une âme, qu’une volonté, qu’une conscience. Je peux donc tout supporter pour vous et avec vous ; rien sans vous, rien contre vous.


LE CHEVALIER.

Edmée ! mon enfant, mon bonheur, mon soutien… Ah ! pourquoi ce démon d’orgueil s’est il mis entre nous ? C’est moi… c’est ma faute… j’étais trop heureux !… Je me plaignais d’être trop calme, trop choyé, trop regardé comme un oracle ! Son énergie, sa naïveté me séduisaient ; je l’ai aimé follement, aveuglément ; j’ai songé à en faire mon fils ; je t’ai aidé à éloigner les obstacles, et, à présent… hélas !…


M. AUBERT.

Il est temps d’ouvrir les yeux cependant, et de voir que voire indulgence a produit des fruits amers ! Tous deux vous avez été touchés de sa situation, éblouis de son intelligence rapide, de son ardeur au travail, de sa volonté peu commune… Mais ces grandes qualités, en se développant, ont donné l’essor à une vanité immense, et la vanité est un vertige qui dérange l’esprit et qui dessèche le cœur !


EDMÉE.

Ah ! que vous êtes devenu sévère pour lui, mon ami !


LE CHEVALIER.

Oui, vous l’êtes trop, si Edmée le voit avec d’autres yeux !… Tenez ! elle aussi, elle pleure !… ne comprenez-vous pas ?…


EDMÉE.

Non, je ne pleure pas ! Je n’ai plus de larmes ! je suis brisée ! Oui, mon père, voici la vérité : je me consume entre l’espoir et la crainte. Bernard est à la fois meilleur et pire que vous ne croyez ; il y a des moments où je crois sentir en lui mon frère ! d’autres où j’ai froid, où j’ai peur en retrouvant dans son regard, dans sa pensée, l’homme d’autrefois, rendu plus terrible par la puissance du raisonnement ! et cependant…


LE CHEVALIER, l’observant avec intention.

Cependant quoi ? Dis-moi tout !


EDMÉE.

Mon Dieu ! j’ai mes défauts aussi ! des défauts qui ressemblent parfois aux siens. Le même sang ne coule-l-il pas dans nos veines ? Le sang des Mauprat, plus impétueux, plus bouillant, vous le savez bien, que celui des autres ! J’ai eu des moments de hauteur, des accès de colère. Je l’ai irrité, blessé ! Oui, je me plaisais à mesurer ma force avec la sienne, et, devant les menaces de l’avenir, je m’écriais follement : « Non, Bernard, tu ne briseras pas la fille de mon père ! À Mauprat, Mauprat et demie !… » Et puis je redevenais enfant. Je suis comme vous, je me lasse vite de gronder ! J’avais besoin de voir sourire ce mâle visage assombri par mes reproches… Ah ! que voulez-vous, mon père, mon ami !… Je suis faible au fond du cœur, je suis femme !


LE CHEVALIER, vivement ému.

Edmée ! tu l’aimes ! je le savais bien ! C’est pour cela que j’ai tant lutté pour le rendre meilleur, mais je ne fais que l’exaspérer ! Eh bien, je ne lui résisterai plus. Il veut toujours avoir raison, je me tairai ; il veut être le maître, qu’il le soit ! Je me corrigerai moi ; je me vaincrai, puisqu’il ne peut pas se vaincre ! N’est-ce pas mon devoir, à moi qui ai si peu de temps à vivre, de lui céder l’empire du présent ? Tu l’aimes, ma fille ! c’est à moi de me sacrifier.


EDMÉE.

Non, non ! je repousse ce sacrifice impie ! Vous voir subir une pareille torture, laisser avilir votre dignité paternelle, vous faire désirer la mort !… Non, mille fois non ! Je haïrais Bernard le jour où je vous verrais brisé et dominé par lui !


LE CHEVALIER.

Mais, sans lui, tu vivrais triste et malheureuse… Ah ! que tout cela me fait de mal ! (Il veut se lever et retombe.) Je n’en peux plus, monsieur Aubert !


EDMÉE.

Qu’est-ce donc ? Vous pâlissez !


LE CHEVALIER.

Non ! je suis bien… (Il se lève.) Mon parti est pris !


M. AUBERT.

Monsieur, ce combat use vos forces, il faut qu’il cesse, Edmée s’en chargera.


EDMÉE.

Oui, merci, mon ami ! Je vous suis, mon père ! Le chevalier s’éloigne avec M. Aubert, pendant que M. de la Marche sort de la maison de Patience.




Scène VI


M. DE LA MARCHE, EDMÉE.



M. DE LA MARCHE.

Enfin, j’ai donc le bonheur…


EDMÉE.

Il s’agit, monsieur, de l’honneur de ma famille, j’ai voulu vous parler moi-même ; je sais tout ce que vous avez fait pour nous, mon père en sera reconnaissant ; mais…


M. DE LA MARCHE.

Edmée, ne faites pas d’objections, n’hésitez pas… Moi aussi, je savais déjà tout ce que l’attitude fâcheuse et ridicule de M. Bernard m’avait fait depuis longtemps pressentir. En vous quittant, je n’avais pas la prétention de supplanter un rival heureux ; aujourd’hui, j’ai l’espoir de vous préserver du malheur de lui appartenir. La grâce des personnes compromises dans la sédition des francs seigneurs porte des restrictions. Certaines d’entre elles, à mon choix, seront bannies pendant un nombre d’années qu’il m’appartient de déterminer. En un mot, je tiens du roi plein pouvoir d’agir selon ma conscience.


EDMÉE.

Une sentence de bannissement, c’est une tache éternelle.


M. DE LA MARCHE.

Elle ne sera point prononcée : Bernard, averti officieusement, pourra la prévenir par son départ.


EDMÉE.

Et qui se chargera de lui porter ce coup terrible ?


M. DE LA MARCHE.

Vous ou moi.


EDMÉE.

Ne le faites pas, monsieur ! Bernard, irrité et désespéré, résistera à un avis qui le priverait de sa liberté morale. Son âme éclatera ou s’aigrira dans cette contrainte !… Non, non, ce n’est pas ainsi qu’il faut le préserver de lui-même !


M. DE LA MARCHE.

Allons, Edmée, vous le plaignez !… et moi, je vous plains ; mais je dirai comme votre père : c’est à moi de me sacrifier. Tenez ! voici la grâce… sans restriction aucune !…


EDMÉE, lui tendant la main.

Monsieur de la Marche, merci pour votre loyauté.


M. DE LA MARCHE, lui baisant la main.

Oh ! Edmée ! adieu !… Laissez-moi du moins espérer qu’un jour…




Scène VII


Les Mêmes, BERNARD.



BERNARD.

Ah ! j’en étais sûr ! Je comprends ! (Prenant la grâce dans les mains d’Edmée et regardant.) Oui ! c’est fort bien imaginé… Il s’agit de vous remercier, n’est-ce pas ? Il froisse le papier dans ses mains comme pour la jeter au visage de M. de la Marche. Edmée la lui arrache avant qu’il en ait fait le mouvement.

M. de la Marche s’est détourné d’un air de dédain en voyant entrer Bernard.

EDMÉE, à Bernard.

Contenez-vous, respectez au moins les convenances !


BERNARD.

Les convenances ? Oui, l’hypocrisie, la trahison, le mensonge !


M. DE LA MARCHE, qui a été reprendre son manteau sur le banc, ironique et froid.

À qui M. Bernard adresse-t-il ces véhémentes apostrophes ?


EDMÉE, vivement.

Soyez assez l’ami de ma famille pour n’en rien prendre pour vous.


M. DE LA MARCHE.

Oui, Edmée, j’aurai beaucoup de sang-froid. Je me retire. Daignez présenter mon respect à M. le chevalier.


BERNARD.

Je me charge de lui porter vos adieux définitifs, monsieur le comte de la Marche !


M. DE LA MARCHE.

Ce n’est pas à vous, monsieur, que j’ai à confier ce soin-là,


BERNARD.

Pardonnez-moi !


M. DE LA MARCHE.

Déjà ? L’intention de mademoiselle de Mauprat est-elle que les choses se passent d’une façon si nouvelle ?


EDMÉE.

Non, certes, monsieur ; croyez bien…


BERNARD.

Croyez bien que je ne me laisserai pas jouer ! Monsieur, j’ai des droits sur cette femme : si vous en avez aussi, le sort des armes décidera de qui elle doit rester veuve.


EDMÉE.

Oh ! quelle démence, mon Dieu ! quel outrage !


M. DE LA MARCHE.

Si c’est de la démence, en effet… Si c’est un outrage, Edmée, dites donc un mot qui m’autorise…


BERNARD.

Allons, Edmée, prononcez-vous ! choisissez votre champion. À qui de nous deux avez-vous fait, à la Roche-Mauprat, un serment terrible, sur votre salut éternel, sur l’âme de votre mère ?


M. DE LA MARCHE.

À la Roche-Mauprat ? Parlez, Edmée ! c’est une calomnie, vous n’avez jamais franchi le seuil de ce lieu infâme ?… Dieu ! elle ne répond pas !


BERNARD.

Doutez de mes droits, si bon vous semble : moi, je les maintiens.


M. DE LA MARCHE.

Adieu, mademoiselle de Mauprat ; recevez quand même l’hommage de mon respect.


EDMÉE.

Oui, monsieur, je l’accepte, parce que j’en suis toujours digne.


BERNARD, marchant sur lui.

Monsieur, je ne vous tiens pas quitte !


M. DE LA MARCHE.

Oh ! quand il vous plaira, monsieur !… Mais, devant une femme, l’usage veut qu’on se taise.

Il sort.




Scène VIII


BERNARD, EDMÉE, assise ; puis MARCASSE.



EDMÉE, accablée.

Bernard, votre conduite est infâme !


BERNARD.

Et la vôtre ?


EDMÉE.

La mienne fut insensée. J’étais sauvée à la Roche-Mauprat ; vous aviez eu un bon mouvement ! je n’en voulus pas profiter. Je partais seule et libre. Je revins sur mes pas, pour sauver votre vie, votre honneur et votre âme. Pour reconnaître cet élan fraternel, cette folle mais sainte confiance, vous m’avez ôté plus que la vie, vous m’avez ravi la liberté de mon âme, à moi ! et, aujourd’hui, vous m’arrachez toute dignité ! vous me revendiquez comme une proie conquise dans un coupe-gorge, et cela, devant un rival, sans vous demander si cet homme aura assez de vertu et de discrétion pour ne pas divulguer mon secret par vengeance pour mon refus !


BERNARD.

Votre refus !… Je m’arrangerais bien, moi, d’être congédié avec ces tendres paroles, ces regards pleins de larmes, ces ménagements, ces regrets, cette protestation assez claire contre les droits de l’oppresseur !


EDMÉE, désespérée.

Tant pis pour vous, Bernard, si, grâce à vos façons d’agir, vous êtes réduit à envier le rôle de l’homme que je congédie ! Tenez ! vous me faites bien malheureuse et bien humiliée ! mais je ne voudrais pourtant pas échanger la tristesse de mon sort contre la honte du vôtre ! Oh ! éclatez, je ne vous crains plus. Je n’ai jamais redouté en vous que votre douleur ; si je n’ai plus affaire qu’à votre démence, je dédaigne de m’en préserver ; car, à présent, j’ai à vous faire connaître mes dernières et invariables résolutions.


BERNARD.

N’achevez pas, taisez-vous !… Non, je ne suis pas maître de moi !


EDMÉE.

Je parlerai, Bernard, et peu m’importe le reste. Tenez ! vous m’avez rendu la mort désirable, et, s’il vous prenait fantaisie de me la donner, je crois que ce serait la seule chose dont je pusse vous savoir gré maintenant.


BERNARD, hors de lui.

La mort ? Edmée ! vous me rendrez fou ! Allez-vous-en ! Vrai, partez ! Oui, je vous tuerais peut-être.

Il s’approche d’elle, menaçant et furieux.

MARCASSE, s’élançant entre eux.

Oh ! que non pas ! (À Edmée, en la repoussant vers la coulisse.) Allez, ne craignez rien.


EDMÉE, fuyant par la droite.

Ô mon Dieu ! ayez pitié de nous !




Scène IX


BERNARD, MARCASSE.



BERNARD, voulant se débarrasser de Marcasse qui le retient.

Edmée !… écoutez-moi… (À Marcasse.) Par le diable, ôtez-vous de mon chemin ! Trouverai-je donc toujours quelque valet curieux… ?


MARCASSE.

Valet ! plus noble que vous qui menacez une femme !


BERNARD.

Tais-toi !… pas un mot de plus, ou malheur à toi !


MARCASSE.

Je n’ai point peur ! je vous dirai tout. Mauvaise action ! Edmée si pure, un vrai diamant ! je l’avais sauvée, moi ! Vous la perdez, cœur injuste, esprit malade ! Vous êtes bien coupable, monsieur ! Fort méchant dans la colère ; continuez comme ça, vous êtes perdu.


BERNARD, peu à peu brisé par les reproches de Marcasse.

Perdu ! oui, je le suis, car elle me hait ! Elle me dédaignait, et, à présent, elle me brave ! Eh bien, moi aussi, je veux braver son aversion et mépriser en moi cette passion insensée ! Oui, oui, je mettrai le pied sur la tête du serpent qui ronge mes entrailles ! Marcasse, allez dire à Edmée… Non ! ne lui dites rien.


MARCASSE.

Que voulez-vous faire ?


BERNARD.

Je ne sais pas ! je veux la fuir… l’oublier… ne jamais la retrouver comme, un obstacle, comme un écueil funeste dans ma vie ! Oui, il y a longtemps que je sens qu’elle m’absorbe, qu’elle m’avilit, qu’elle me tue ! Je me lasse à la fin de cette honte !… Tenez, écoutez-moi. (Il arrache de son doigt l’anneau d’Edmée.) Voilà une bague… c’est sa liberté que je lui rends, c’est sa parole… dont je ne veux plus ! c’est mon dernier adieu… Dites-lui qu’elle n’entendra plus jamais parler de moi !


MARCASSE.

Mais où allez-vous ?


BERNARD.

Qu’importe ? J’irai chercher la force, la volonté, l’énergie, l’émotion… la guerre, à l’autre bout du monde s’il le faut !


MARCASSE, rêveur

Oui… il faut…


BERNARD, sans l’écouter.

Il est bien temps, mordieu ! que je sois un homme ! Allons, Bernard, réveille-toi ! La lutte, le danger, la souffrance ! Rage et malheur ! comme on disait à la Roche-Mauprat… Oui, oui, ma destinée s’accomplit, car c’est la devise du désespoir !…


MARCASSE.

Vous êtes décidé ?


BERNARD.

Oui ; adieu !

Il s’en va par le fond dans la campagne et comme au hasard.

MARCASSE

Il a raison !… et moi…




Scène X


MARCASSE, PATIENCE.



PATIENCE, venant par la droite et portant un grand panier.

Eh bien, nous allons enfin manger ensemble, j’espère ?


MARCASSE.

Pas faim ! Adieu, ami.


PATIENCE.

Où vas-tu donc encore ?


MARCASSE.

Tiens… une bague… pour Edmée. Tu lui diras : « Marcasse le suit ; à cause de vous, il en répond. »


PATIENCE.

Mais je n’y comprends rien, moi ! Explique-moi donc…


MARCASSE.

Pas le courage. (Lui serrant la main.) Ami de jeunesse, meilleur des amis ! (s’en allant.) Ici, Blaireau ! (Le chien sort de la maison de Patience et vient à lui. Se ravisant.) Ah ! pas possible.

Il revient, prend son chien et le remet à Patience.

PATIENCE.

Tu me fais peur !


MARCASSE.

Je reviendrai.







ACTE QUATRIÈME


CINQUIÈME TABLEAU


À LA ROCHE-MAUPRAT


Une chambre assez petite et sombre, vieux style, vieux meubles, un aspect d’antiquité sinistre. À droite du spectateur, une cheminée. Une porte au fond, au milieu. Vers la gauche, un vieux lit à colonnes dont les rideaux de serge brune sont fermés. Une croisée à gauche, au premier plan. Au fond, à côté de la porte qui donne sur une cage d’escalier fermée, une autre fenêtre vers la droite. Sur le devant du théâtre, à gauche, une petite table grossière et un vieux fauteuil. Sur le devant à droite, près de la cheminée, un autre fauteuil plus grand.




Scène PREMIÈRE


BERNARD, TOURNY, puis MARCASSE.


Le métayer vient d’entrer le premier. Il porte un fagot et un bout de chandelle dans un vieux chandelier. Il se retourne vers Bernard, qui le suit en costume d’officier de l’armée franco-américaine ; un manteau sur les épaules, les bottes ternies par le voyage, deux pistolets à la ceinture.

TOURNY. Si fait, si fait, monsieur Bernard, vous vous reposerez un si peu dans la chambre de maître. Vous devez être las, si vous venez comme ça d’Amérique, j’vas vous faire une flambée, c’est humide en tout temps ici. (Très-étonné.) Tiens, il y a du feu !…

BERNARD. Oh ! cette chambre !…

TOURNY. Ah ! dame, c’est tout ce qui reste de l’ancien château, depuis la grande affaire, le feu, le saccage ! Mais la métairie est en bon état, vrai, des granges toutes neuves et un cheptel !… Ah ! ra va mieux à la Roche-Mauprat que du temps de vos oncles !… Dieu leur fasse paix ! (À part.) Ce feu…, c’est drôle, tout de même.


BERNARD.

C’est bon, maître Tourny ; ayez l’obligeance de me procurer un cheval tout de suite.


TOURNY.

Vous aurez ça avant qu’il soit un petit quart d’heure. Ma propre vraie jument ! On court la chercher au pacage.


BERNARD.

Bien, bien ! Parlez-moi de Sainte-Sévère. Vous dites que mon oncle… ?


TOURNY.

Ah ! ma fine, M. le chevalier a passé la septantaine ; mais ça ne l’empêche pas d’être encore vert, oui-da ! Il se promène de temps en temps dans sa voiture, avec la demoiselle, du côté de par ici, d’autant mieux qu’ils ont fait arranger la route ; ce qui est bien agréable à leurs bêtes et aux nôtres.


BERNARD.

Ah ! ils viennent par ici ?


TOURNY.

Pas souvent ! à ce qui paraît que la demoiselle ne s’y plaît point ; mais, tout de même, elle y est venue, pas plus tard que la semaine passée, et je m’imaginais bien qu’elle y viendrait encore aujourd’hui.


BERNARD.

Aujourd’hui ?…


TOURNY.

Oui, parce qu’on disait comme ça qu’ils s’en allaient en visite chez la dame de Rochemaure, et je me disais, moi, qu’en revenant, comme elle sait que ma mère est malade, et qu’elle est grandement charitable… Mais voilà la nuit, et ils doivent être retournés à Sainte-Sévère, par le chemin de la tour Gazeau.


BERNARD, à part.

J’aurais pu la trouver ici… Ici ! non ! ce n’est pas ici que je veux la revoir !


MARCASSE, qui est entré en habit militaire, une valise à la main, un manteau sous le bras, baissant la voix et montrant à Tourny Bernard qui est rêveur.

Allons, voyons, mon ami ! mon capitaine, très-pressé d’arriver à Sainte-Sévère, et bien las… vous voyez ?


TOURNY.

M’est avis qu’il est à jeun ; mais il m’a refusé !


MARCASSE.

C’est égal, apportez toujours…


TOURNY.

J’y vas vitement. (Reconnaissant Marcasse, qui se débarrasse de son chapeau.) Ah !… mordi ! je suis content de vous voir, monsieur le sergent ! Vieux preneux de fouines, va !…




Scène II


BERNARD. MARCASSE.



MARCASSE.

Eh ! mon capitaine, pourquoi si abattu ? Tout le monde en bonne santé, là-bas ! encore deux ou trois heures ! un cheval frais dans cinq minutes… Bon courage, et merci à Dieu !


BERNARD.

Ah ! mon ami, que je suis ému ! Je ne sais ce qui se passe dans mon triste cœur, dans ma pauvre tête ; mais, à mesure que j’approche, la confiance me manque, l’espoir me fuit ! Tout m’est présage de deuil et de malheur. Oui, j’ai l’esprit frappé ! Le soleil qui, dans la journée, me souriait du haut des cieux, pourquoi se couche-t-il dans un nuage de sang ? Et ce maudit cheval, qui semblait plein d’ardeur et de force, pourquoi tombe-t-il comme foudroyé devant ce lieu sinistre ? Être forcé d’y entrer quand je détournais la tête en passant pour ne pas le voir ! Et cette chambre où l’on nous amène d’un air de fête ! ne la reconnais-tu pas, Marcasse ? C’est celle de Jean le Tors. Voilà ces vieux murs tant de fois tachés de sang, voilà le fauteuil où il s’asseyait pour méditer ses cruautés, et, d’où, après m’avoir attaché aux colonnes de son lit, il se repaissait, l’infâme ! des larmes d’un malheureux enfant.


MARCASSE.

N’y pensez plus, vous allez être heureux.


BERNARD.

Qui sait ? La justice du ciel est-elle enfin satisfaite ? suis-je assez purifié et digne de pardon ?


MARCASSE.

Oui ! oui !


BERNARD.

Ah ! si cela est, c’est à toi que je le dois, Marcasse, à toi qui m’as suivi en Amérique pour me parler d’elle, à toi qui m’as fait comprendre le dévouement par la seule éloquence de ton propre exemple !

Il lui serre la main.




Scène III


MARCASSE, BERNARD, TOURNY.


Tourny apporte du vin et quelques plats et ustensiles dans une corbeille qu’il pose sur la table.


TOURNY.

Pardon, excuse, not’maître, si je vous ai fait attendre, c’est ma mère qui est plus malade. Elle vient de tomber en faiblesse pour s’être fâchée après moi, parce que je vous ai amené ici.


MARCASSE.

Pourquoi ?


TOURNY.

Oh ! dame ! qui sait ? la tête s’en va ! Il y a trois jours qu’elle vient rebâter à nuitée dans c’te chambre et qu’elle n’y veut plus souffrir personne ! avec ça que le mariage de la demoiselle lui embrouille les idées.


BERNARD, tressaillant.

Le mariage ? qui donc se marie ?


TOURNY.

La demoiselle Edmée avec le grand lieutenant ! Oh ! il en est parlé dans tout le pays, et vous venez à point pour être de noce. (Étonné des signes de Marcasse.) Excusez-moi, je ne dis peut-être pas la chose dans les bons termes : on est si simple, nous autres paysans !


MARCASSE.

C’est bien, assez, merci !

Il le reconduit dehors.




Scène IV


MARCASSE, BERNARD.


Bernard est immobile sur le fauteuil à gauche ; il prend machinalement un de ses pistolets à sa ceinture.


BERNARD.

Cela devait être !


MARCASSE, arrachant le pistolet des mains de Bernard.

Vous !… un homme, un militaire, qui doit sa vie… Fi donc ! Et puis, c’est faux, qui sait ? On dit, on croit ! des paroles ! Il faut savoir ! Partons !

Il jette le pistolet à terre.

BERNARD.

Non, non ! je ne peux pas ! La retrouver fiancée de nouveau avec cet homme ! Ah ! je suis désespéré… je n’ai plus besoin de m’observer et de me corriger… mes instincts farouches peuvent bien triompher à présent. Pourquoi non ? J’appartiens au mal, puisque mon cœur appartient à l’éternelle solitude ! (À Marcasse, qui s’est agenouillé près de lui.) Mais que fais-tu là, mon pauvre ami ? que peux-tu demander à un homme qui n’existe plus ?


MARCASSE.

Votre ami, oui, je le suis ! vous, le mien aussi ! vous le devez ; vous m’avez sauvé deux fois la vie au risque de la vôtre. Vous avez été pour moi comme un frère… un égal… un fils aussi… ce qui fait que je… je vous aime et que… je vous aime !


BERNARD.

Ah ! noble cœur ! tu me plains, toi !… oui, toi seul, toi seul au monde, pauvre homme, tu m’aimes, je le sais !


MARCASSE.

Moi… ce n’est pas assez, j’en conviens. (Lui prenant les mains.) Oui, pleurez… ça ne déshonore pas… pleurez !… et puis écoutez bien… (Touchant le pistolet de Bernard à sa ceinture.) Si vous pensez encore… très-possible ! Eh bien, pourquoi pas ? moi aussi : avec vous, vivre et mourir ! mais en secret, tous deux, loin d’ici. Jurez !


BERNARD.

Je te comprends, je dois sauver ma dignité !


MARCASSE.

Qu’est-ce que c’est que de mourir ? Pas grand’chose !


BERNARD.

Tu as raison… Le désespoir, c’est la faiblesse !


MARCASSE.

Bien ! alors, nous irons, et, quoi qu’il y ait là-bas… belle tenue, bon visage, esprit ferme.


BERNARD.

Oui, oui, partons !…


MARCASSE.

Vous êtes fatigué, malade, défait ! Il ne faut pas. Buvez un verre de ce vin, jetez-vous sur ce lit… dix minutes, comme en campagne, cela remet… le temps que je sellerai votre cheval. Vous promettez… la ?…


BERNARD.

Sur l’honneur !


MARCASSE.

Bon ! merci !




Scène V



BERNARD, seul.

Excellent homme ! oui, jusqu’à la dernière lueur d’espérance, j’attendrai debout le coup qui doit briser ma vie. Tout sera dit, tout sera fait dans quelques heures ! (Il reste assis sur le fauteuil de gauche, immobile, les yeux ouverts, perdu dans ses pensées. Les rideaux du lit s’écartent doucement derrière lui. Jean le Tors, pâle, maigre, effrayant, enveloppé d’un mauvais manteau incolore, et la tête nue, se glisse sans bruit, cherche des yeux le pistolet que Marcasse a jeté au milieu de la chambre, le voit, souffle la chandelle qui a été laissée sur un petit meuble entre le lit et la porte ; puis il se baisse, ramasse en rampant le pistolet, le cache de la main droite, et fait de l’autre main un geste de menace en regardant Bernard. En ce moment, Bernard le voit, tressaille d’horreur et reste comme pétrifié. Le spectre se lève et grandit devant lui en le tenant fasciné ; puis il recule jusqu’au panneau de droite, où il disparaît par une porte secrète pratiquée dans la boiserie. Alors, Bernard s’élance sur le panneau, le touche, le pousse en vain, puis s’arrête, passe sa main sur son front, et revient vers le fauteuil.) Ah ! c’est horrible ! cette vision !… Est-ce que je perds la raison, moi ?




Scène VI


BERNARD, MARCASSE, revenant avec une lumière.



BERNARD.

Quoi donc, Marcasse ? que veux-tu ?


MARCASSE.

Je venais… Mais qu’est-ce que vous avez donc ? Vos yeux sont fixes, vos mains glacées ! Vous n’avez pas dormi ?


BERNARD.

Non ! c’est pire ! j’ai rêvé tout éveillé ! je me sens baigné d’une sueur froide Marcasse, sortons d’ici !


MARCASSE.

Mais vous pouvez me dire, à moi…


BERNARD.

Oui, tout !… Je viens de voir là, devant moi, aussi nette que je vois la tienne, la figure de Jean de Mauprat.


MARCASSE.

Singulier cela ! comme moi… à la Rochelle, il y a huit jours… Vous sentez-vous la fièvre ?


BERNARD.

Je ne sais, mais ce doit être la cause… Allons, viens ! je suis malade, l’air me remettra !




Scène VII


Les Mêmes, PATIENCE.



PATIENCE.

Où sont-ils ?… où est-il ? Ah ! monsieur Bernard, pardon, excuse… lui d’abord ! (Il se jette dans les bras de Marcasse.) Eh bien, tu ne me dis rien ? Oui ! le saisissement… (Marcasse tombe sur une chaise.) Eh bien ! eh bien !


MARCASSE.

Vieux enfant… faible… trop de plaisir !… pas vieilli, toi !… et… lui ?…


PATIENCE.

Blaireau ? Il t’avait dans son idée depuis ce matin, il n’a fait que gémir et soupirer, et, en venant ici, il était comme un fou… (Écoutant.) C’est lui ! je l’entends ! (Il court à la porte, qui s’est refermée derrière lui. Le chien s’élance et court à son maître, qui le prend et le caresse.) Viens, viens, Blaireau, notre ami est revenu… Ah ! que ça fait de bien, mon Dieu, et que je suis content !… (À Bernard.) Et vous, mon beau soldat ? Oh ! oh ! officier déjà ! ça dit tout ! J’en étais bien sûr, moi, que vous grandiriez par dessus tout le monde ; aussi, je vous salue, mon maître ! Vous serez le premier et le dernier à qui je donnerai ce nom-là, et, comme le cœur le plus indocile peut bien entrer en servage, je vous permets de dire de moi : « Voilà un paysan qui m’appartient. » Oui, oui, embrassez-moi, me voilà vendu à vous… puisque vous aviez toute mon amitié et qu’à présent vous aurez toute mon estime. (Se retournant vers Marcasse et riant.) Et lui, le sergent ! c’était son idée, quoi ! Enfin, vous voilà revenus ! Croyez-moi, si vous voulez, quand ils m’ont dit : « Ils sont là ! » j’ai pas été étonné du tout, j’avais rêvé de vous à c’te nuit… Et puis on avait beau vous croire morts et vous pleurer, je disais toujours : « Ils reviendront. »


BERNARD.

On m’a pleuré ?… Oui, quelques jours, quelques semaines, et puis… Va, ne m’apprends rien, j’en sais déjà assez.


PATIENCE.

Qu’est-ce que vous savez ?… On dit bien des choses ; mais on ne me dit rien, à moi, c’est ce qui prouve qu’il n’y a rien !


BERNARD.

Ah ! ainsi tu n’es pas sûr… ?


PATIENCE.

Si fait ! mais, dame ! M. le chevalier est si seul à présent ! depuis qu’Edmée a refusé tant de prétendants, il se trouve comme brouillé avec son entourage, c’est ce qui fait que monsieur…


BERNARD.

Ah ! oui !


PATIENCE.

Mais je vous jure bien qu’Edmée… Tenez, je ne suis pas en peine… vous vous expliquerez… elle vient ici.


BERNARD.

Elle vient !


PATIENCE.

Oui, elle m’y a donné rendez-vous ce soir, avec le médecin, pour la mère Tourny, et, en passant… D’ailleurs, nous allons courir au-devant d’elle, pas vrai ? Ah ! mais non, je…


BERNARD.

Quoi donc ? que crains-tu ?


PATIENCE.

J’irai d’abord pour l’avertir, de peur qu’elle ne soit trop saisie de joie…


BERNARD, avec amertume.

De joie !…


MARCASSE, bas, à Patience.

Qu’est-ce qu’il y a ?


PATIENCE, bas.

C’est que… justement… M. de la Marche les a escortés dans cette visite.


MARCASSE, de même.

Est-ce que… ?


PATIENCE, de même.

Non, non, elle ne l’aime pas, va ; mais, comme je vois que Bernard est toujours inquiet de ça… l’autre qui lui en veut… une querelle vient si vite…


MARCASSE.

Oui, allons-y ! (À Bernard, qui les a observés avec inquiétude.) Restez là, mon capitaine, et soyez calme. Vous me l’avez promis.

Il sort avec Patience.




Scène VIII


BERNARD, puis JEAN DE MAUPRAT



BERNARD.

Calme !… quand elle approche, quand je vais la voir… Dieu de bonté ! si elle était libre, je saurais si bien me faire aimer, à présent ! (Il ouvre la fenêtre du fond. On voit une plate-forme dégradée et des remises au fond.) Elle va venir… Non, pas encore… Ah ! ne pas oser courir… Pourquoi m’en ont-ils empêché ? La voir… mon Dieu ! la voir et mourir !… J’entends… (Il va à la fenêtre de gauche.) C’est elle ! Ah ! il fait sombre… Mais je reconnais sa voix… À qui donc parle-t-elle ? quel est ce cavalier qui escorte la voiture ? C’est lui !… oui, oui, c’est bien lui ! Ils passent… N’a-t-elle pas relevé la tête ? Non, elle n’a pas deviné que j’étais là !… La voiture s’arrête, elle est là maintenant ! (Jean parait sur la plate-forme. Bernard fait un pas vers la fenêtre du fond comme pour voir Edmée plus longtemps, puis s’arrête.) Je ne veux plus rien voir, rien comprendre ; je veux mourir, voilà tout… (Il va, désespéré, se jeter contre le lit, la tête dans ses mains et dans les rideaux. En même temps, Jean, qui s’est effacé en l’entendant s’approcher, jette de la plate-forme, un coup d’œil sur lui, puis va au bord de la plate-forme, tire un coup de pistolet vers la route du côté où arrive Edmée et disparaît. On entend une clameur dans la cour. Bernard tressaille et se relève.) Qu’est-ce donc ?… On a crié ! que se passe-t-il ?

Rumeurs. — Il va pour sortir.




Scène IX


BERNARD, MARCASSE, accourant.


MARCASSE. Ah ! non, rien ; j’ai cru que c’était vous…

Il le regarde et le touche.

BERNARD. Quoi donc ? Ce coup de feu…

MARCASSE. Je ne sais… Je venais, j’étais sur l’escalier quand…

BERNARD. Tais-toi… Est-ce que tu n’entends pas des cris, des sanglots ?

MARCASSE. Non !… si !… Attendez, monsieur… (Se retournant sur l’entrée.) Eh bien, mon Dieu !


TOURNY, en dehors.

Par ici, par ici, il y a un lit, du feu ! Sainte Vierge ! quel malheur !…




Scène X


Les Mêmes, EDMÉE, portée par PATIENCE, LE CHEVALIER, M. AUBERT, M. DE LA MARCHE, un Médecin, Paysans, Domestiques.



BERNARD, qui s’est élancé jusqu’à la porte, se trouve en face d’Edmée, qu’on apporte pâle et sans mouvement. Il jette un cri terrible, recule et va tomber égaré sur le fauteuil de droite.

Edmée, mortel…

On porte Edmée sur le fauteuil à gauche.

LE CHEVALIER.

Ma fille, ma pauvre enfant !


M. AUBERT, qui est près de lui.

Ce n’est qu’une blessure, monsieur ; le médecin…


LE CHEVALIER.

Non ! vous me trompez !… mon Dieu ! je ne méritais pas… j’aurais dû être un saint à toutes les heures de ma vie ! mon Dieu, mon Dieu, pardonnez-moi mes fautes, ne me prenez pas ma fille !… Mais quel est donc le malheureux… ?


M. DE LA MARCHE, qui, dès le premier moment, a reconnu et observé Bernard.

Dites le coupable, monsieur ; le coup est parti de cette fenêtre.


LE CHEVALIER, incertain et troublé.

Qui, cet officier ?… Bernard !


PATIENCE.

C’est impossible !


MARCASSE.

Et c’est faux !


LE CHEVALIER.

Qui donc l’accuse ?


M. DE LA MARCHE.

Son égarement, voyez !


LE CHEVALIER.

Bernard, vous ne répondez pas ! Dieu ! serait-il possible ?…

Il fait un pas pour se rapprocher d’Edmée, partagé entre ces deux anxiétés.

MARCASSE.

Monsieur Bernard !… mon enfant !… réveillez-vous, parlez !


BERNARD, égaré, se levant.

Elle me haïssait… elle l’aimait, lui ! c’est pour cela que la foudre est tombée !


M. DE LA MARCHE.

Vous l’entendez !


PATIENCE.

Mon bon monsieur, ne croyez pas…


TOURNY, qui a été sur la plate-forme et qui a ramassé le pistolet laissé à dessein par Jean le Tors.

À qui donc ça ?


M. DE LA MARCHE, au chevalier.

Cette arme n’est-elle point à lui ? Voilà son chiffre.


LE CHEVALIER.

Non, le mien, c’est moi qui lui avais donné… et voici l’autre ! Infâme ! (Il arrache le second pistolet de la ceinture de Bernard et menace de lui briser la tête avec la crosse. Patience lui retient le bras.) Oui, Oui, ôtez-moi ça, car je le tuerais !


M. DE LA MARCHE.

C’est à moi de réprimer pour toujours sa démence. (À Bernard.) Vous êtes prisonnier, monsieur. (Aux gens de sa suite.) Qu’on l’emmène !


LE CHEVALIER.

Vous l’arrêtez !


MARCASSE, qui se met entre Bernard et les gens de M. de la Marche.

Laissez… je ne le quitte pas !


LE CHEVALIER.

Oh ! le dernier des Mauprat !


MARCASSE.

Venez !

Bernard le suit machinalement.

EDMÉE, qui est revenue peu à peu à elle.

Bernard !


BERNARD.

Qui donc m’appelle ?


LE CHEVALIER.

Non, rien, va-t’en, et que Dieu ait pitié de toi !


BERNARD.

Cela aussi, c’est un rêve !



ACTE CINQUIÈME


SIXIÈME TABLEAU


À LA ROCHE-MAUPRAT


Tout est en ruine. On est sur l’emplacement de La grande salle qu’on a vue au premier tableau. Cette salle est censée située au second ou troisième étage du corps de logis principal. Il ne reste plus de cette salle que la cheminée à gauche et le bas des parois inégalement détruites, non par le temps, mais par l’incendie. La végétation a déjà envahi certaines parties ; d’autres perlent les traces du feu. On peut voir les restes de quelques assises de fenêtre ou montants de porte. Par le fait de cette démolition et de cet incendie, on se trouve en plein air, et l’œil embrasse le vaste tableau des ruines des second et troisième plans. Au plan le plus voisin du fond de cette salle, on voit, vers la gauche, le haut d’une tour isolée, et vers la droite, la plate-forme d’une construction quelconque, à laquelle s’appuie l’extrémité d’une poutre qui part de la tour de gauche. Cette poutre est tout ce qui reste d’une construction intermédiaire disparue. Elle est noircie, brûlée et amincie au milieu. Des autres édifices ruinés qui sont plus loin, on ne voit également que le sommet et celui de quelques arbres ; ce qui indique que la poutre domine une grande profondeur ; il doit être bien visible que, sans être très-éloignée du fond de la salle, elle en est complètement isolée. On communique de la salle où se passe la scène, à la petite plate-forme de la construction de droite par un escalier tournant. La tour de gauche a, vers sa jonction avec la poutre, une brèche ruinée donnant sur le palier d’un ancien escalier dont les premières dalles, scellées dans la muraille, subsistent encore et s’interrompent tout à coup au milieu du vide. La poutre s’appuie sur ces marches, qui viennent dans la direction de la scène. Le soleil se lève.




Scène PREMIÈRE


BERNARD, LE CHEVALIER, deux Soldats de maréchaussée, Le Lieutenant criminel, TOURNY.


Bernard est debout, appuyé contre les débris du fond de la salle, gardé par les deux soldats. Le chevalier est assis sur d’autres débris au premier plan, immobile ; il parait assoupi. Le lieutenant criminel entre avec plusieurs agents ; Tourny le suit d’un air inquiet.


BERNARD.

La Roche-Mauprat ! encore une halte, la dernière, il faut l’espérer, dans ce lieu fatal !


TOURNY, entrant.

Monsieur le lieutenant criminel, je vous jure…


LE LIEUTENANT CRIMINEL, à Bernard.

Bernard Mauprat, depuis huit jours vous avez dû réfléchir ; voulez-vous donc rester indifférent et comme étranger à l’instruction de votre procès ? On vous a amené ici dans votre intérêt. Persistez-vous à ne prendre aucune part aux recherches ?


BERNARD.

Oui, monsieur.


TOURNY.

Il n’y a personne de caché dans les ruines. Je le saurai bien, moi.


LE LIEUTENANT CRIMINEL.

Votre devoir est de nous conduire.


TOURNY.

J’obéis, vous voyez ; mais, allez, c’est de la peine perdue.

Ils disparaissent par l’escalier tournant.




Scène II


BERNARD, LE CHEVALIER, les deux Soldats.



BERNARD.

Je ne veux pas me défendre !… Ils disent qu’Edmée vivra… moi, je mourrai tranquille. Elle demande qu’on me pardonne. Ah ! si elle m’eût aimé, ce n’est pas la pitié pour mon sort qu’elle eût trouvé dans son cœur, c’est la foi en mon innocence. (Regardant le chevalier.) Mon pauvre oncle ! noble et bon vieillard ! tu te flattes encore de me sauver ! Que d’énergie la chaleur de ton âme a su donner à ta vieillesse ! Et moi aussi, j’aurais eu des jours brillants et un soir majestueux après une longue vie, si j’avais pu être aimé !




Scène III


Les Mêmes, MARCASSE, apportant un manteau.



MARCASSE.

Le matin très-froid… Votre manteau…


BERNARD.

Excellent ami ! Tu songes à cela ! (Regardant le chevalier.) Tiens ! donne ! (Il veut prendre le manteau pour en couvrir le chevalier : un de ses gardiens, qui se promènent en se croisant dans le fond, fait un pas vers lui, et, d’un signe, l’avertit d’aller reprendre sa place.) Allons ! il m’est défendu de lui parler ! On craint peut-être que je ne l’assassine, lui aussi !…

Il retourne au fond et se tient immobile avec une sorte d’apathie tranquille. Marcasse s’est approché du chevalier et veut lui mettre doucement le manteau.


LE CHEVALIER.

Merci, bon Marcasse, je ne sens pas le froid ; je ne dormais pourtant pas, je ne puis songer qu’à ce malheureux.


MARCASSE.

Oui, bien malheureux, bien calomnié !


LE CHEVALIER.

Tu persistes à le croire innocent, toi !


MARCASSE.

Oui ! ce qu’il avait vu ici… dans cette fatale chambre, il l’avait bien vu ! et moi aussi, ailleurs !


LE CHEVALIER.

Oui, oui ; mais Bernard refuse de confirmer tes doutes. Il ne se souvient de rien, ou il rougit de donner un rêve pour une certitude.


MARCASSE.

Bernard ne veut pas se défendre. Bernard veut mourir !… À quoi bon des preuves, quand la conscience dit : « L’homme est juste ? » Si vous saviez là-bas ! quelle estime, quelle bonne renommée, un grand cœur, monsieur !


LE CHEVALIER.

Ah ! c’est que tu l’aimes, toi !


MARCASSE.

Lâche et méchant, je ne l’aimerais pas.


LE CHEVALIER.

Sans être lâche… une passion insensée…


MARCASSE.

Il se serait tué sur le coup !


LE CHEVALIER.

Enfin tu soutiens avec confiance que l’autre… ?


MARCASSE.

Oui.


LE CHEVALIER, se levant.

Ah ! monsieur de la Marche !




Scène IV


Les Mêmes, M. DE LA MARCHE, avec TOURNY ; plus tard, PATIENCE.



M. DE LA MARCHE.

J’en suis désolé, monsieur le chevalier ; mais nous avons passé ici la nuit entière, et il me paraît trop certain que ni la ferme ni les ruines ne servent d’asile à aucune personne suspecte. D’ailleurs, il m’est impossible de croire à l’existence de M. Jean de Mauprat, et je pense que vous-même…


LE CHEVALIER.

Je n’ai rien à vous dire là-dessus, sinon que, le jour où l’on découvrirait que cet homme est vivant, mon âme et ma conscience, à moi, me crieraient que c’est lui qui a voulu tuer ma fille et rendre mon neveu responsable de son crime… Monsieur de la Marche, ne traitez pas légèrement les lugubres souvenirs qui m’assiègent ! nous ne sommes pas une famille ordinaire ; nos crimes et nos malheurs sont la légende du pays.


M. DE LA MARCHE.

Croire que l’un des maîtres de ce château a échappé au désastre, qu’il a pu fuir, et qu’il ose reparaître après cinq années, je le répète, c’est impossible !


PATIENCE, qui vient d’entrer et qui a écoulé la fin de cette scène.

Moi, je dis, je jure que, aussi vrai que voilà le ciel, Jean de Mauprat est à la Roche-Mauprat.


M. DE LA MARCHE.

Pour l’affirmer, il faudrait d’autres preuves que des hallucinations.


PATIENCE.

Oh ! je ne suis pas halluciné, moi : quand je vous dis… Tenez, vous le savez, ni Marcasse ni moi n’avons quitté ces décombres depuis huit jours et huit nuits, conduisant les recherches, faisant creuser les murs et remuer les pierres. Nous n’avons rien trouvé ? Soit ! mais j’ai entendu, la nuit d’avant celle-ci… (À Tourny, qui hausse les épaules.) Oh ! ce n’était pas le vent, ce n’était pas la chouette ! c’était un cri, un blasphème bien connu ici. « Rage et malheur ! disait la voix. Lâches vassaux, vous m’abandonnez ! »


TOURNY, ému.

Vous mentez ! on n’a pas dit ça.


PATIENCE.

Tourny, ta mère, en mourant, ces jours-ci, était bien tourmentée ! Elle croyait avoir vu Jean le Tors auprès de son lit, lui faisant des menaces !


TOURNY.

Elle avait le transport ! elle rêvait, la pauvre âme !


MARCASSE.

Si elle était là, si elle voyait qui on accuse, elle parlerait !


TOURNY.

Plût à Dieu qu’elle y fût, monsieur Marcasse ; mais vous ne confesserez pas une femme qui est morte !


PATIENCE, le menaçant.

Tu dis là un mot !… Tu sais tout, tu mériterais…


TOURNY.

Oh ! vous m’avez assez tourmenté, je n’en veux plus ; monsieur le grand lieutenant, assistez-moi, on me violente !


M. DE LA MARCHE.

Laissez-le tranquille, Patience. Cet homme est surveillé et sera arrêté au besoin. (À Tourny.) Éloignez-vous. (Tourny sort. — Aux gardiens de Bernard.) Et vous aussi ! (À Marcasse.) Gardez le prisonnier. (À Patience.) Et vous, faites ce que je vous ai dit. Il est temps d’y songer.


PATIENCE.

Déjà ?


M. DE LA MARCHE.

Oui, certes.

Patience sort. Marcasse s’approche de Bernard et lui parle bas.

LE CHEVALIER, à M. de la Marche.

Quel ordre lui donnez-vous ?


M. DE LA MARCHE.

Dans un instant, vous allez le savoir. Je ne mets pas en doute la bonne foi de ces deux hommes ; mais leur témoignage porte le caractère de l’exaltation ou de la crédulité.


LE CHEVALIER.

Ainsi, vous voulez que je renonce à ma dernière espérance ?


M. DE LA MARCHE.

Écoutez moi, monsieur le chevalier ; ma conduite ici est fort sérieuse ; vous avez été témoin de mes efforts pour saisir la vérité ; mais ne vous faites point d’illusions, la cause est perdue d’avance.


LE CHEVALIER, accablé.

Mon Dieu !


M. DE LA MARCHE.

Votre douleur, autant que la considération de votre dignité, m’a touché. On m’accusait de haine et de vengeance, j’ai à cœur de mériter plus d’estime et de prouver mes vrais sentiments. Bernard est perdu ; il faut le soustraire à la honte des débats publics, aux tortures d’une enquête, à une sentence de mort peut-être !


LE CHEVALIER.

Mais comment ?


M. DE LA MARCHE.

Comme j’ai craint que vos prières n’eussent pas suffi pour le décider, j’ai songé à vaincre sa résistance. (À Patience qui rentre.) Eh bien, la réponse à ma lettre ?


PATIENCE.

La personne vous l’apporte elle-même.


M. DE LA MARCHE, au chevalier.

Il n’y a pas de temps à perdre… Qu’il consente à fuir au plus tôt ; je m’éloigne pour en faciliter les moyens.


LE CHEVALIER.

Mais qui donc le décidera ?

M. de la Marche lui montre Edmée, qui paraît en ce moment. Il salue et sort.




Scène V


BERNARD, LE CHEVALIER, MARCASSE, TOURNY, PATIENCE, EDMÉE, M. AUBERT.



LE CHEVALIER.

Ma fille !


BERNARD, au fond.

Edmée !


LE CHEVALIER.

Imprudente !


M. AUBERT.

Je n’ai pu m’opposer à son dessein.


EDMÉE, à son père.

Il faut sauver Bernard à tout prix. Devant vous, permettez-moi, mon père, de l’essayer.


BERNARD, s’approchant.

Non, Edmée. Épargnez à votre pitié un soin inutile ; je vous vois vous êtes sauvée… c’est tout ce que j’osais demander à Dieu. Mais ce n’est point par moi que vous pouvez être heureuse. J’ai assez de la vie ! vrai, j’en ai assez, et je remercierai les hommes qui travailleront à m’en délivrer.


LE CHEVALIER.

Mais notre honneur, monsieur !


BERNARD.

C’est parce que je le respecte, monsieur, que je ne partirai point comme un lâche. J’attendrai mon sort sans descendre à me justifier, mais sans m’avilir jusqu’à la honte de fuir devant le hasard des jugements humains.


LE CHEVALIER.

Bernard ! nous sommes enfin seuls avec nos amis ; écoutez-moi donc. Depuis ce fatal événement, nous avons tous beaucoup souffert. Eh bien, je reconnais que vous avez montré une grande fermeté, et que vous ne vous êtes abaissé à aucune plainte contre le sort, à aucun reproche contre les hommes ; votre attitude a grandi votre caractère à mes yeux ; si vous êtes criminel, vous n’êtes pas un criminel vulgaire, et je retrouve en vous la vigueur de notre race… Mais je ne puis accepter, moi, que votre sang retombe sur le cœur de ma fille qui vous plaint, et sur le mien qui vous a aimé. Il faut donc m’obéir, Bernard, il faut partir ! Dieu est partout, et partout sa bonté accueille le repentir, surtout celui de la jeunesse ! Voyons, répondez, et promettez… Ne m’entendez-vous pas ?


PATIENCE, à Bernard, qui reste absorbé.

Bernard, le faites-vous exprès, de vous taire ? Oh ! je vois bien où le chagrin vous tient. Vous ne pouvez pas pardonner le doute qu’on fait de vous ! C’est un reste d’orgueil, ça ! Eh bien, vous avez eu des torts dans le temps, et vous en portez la peine ! Acceptez-la comme une punition, mais ne la faites pas plus dure que vous ne la méritez. Allons, défends toi ! tu n’as jamais senti le joug sur ton front, et la courroie te blesse ! mais laisse couler l’injure ! c’est de l’eau troublée par l’orage qui s’éclaircira au soleil de la vérité !


BERNARD.

Merci, ami !… Mais elle ! Allons, mon cœur, du courage… Edmée, m’ordonnez-vous de fuir ? Oui, puisque vous êtes accourue ici… C’est vous, vous surtout, qui ne croyez coupable !


EDMÉE.

Bernard, vous pouvez partir tranquille, nos vœux vous accompagneront.


LE CHEVALIER.

Et nous prierons pour vous.


BERNARD.

Ô famille ! saintes douceurs ! pitiés angéliques !… c’est plus que je ne méritais, moi qui les ai fait tant souffrir ! Sois humble enfin, cœur avide des délices du ciel ! Pourquoi n’as-tu pas su t’en rendre digne ?


MARCASSE, à Edmée.

L’heure !…


EDMÉE.

Partez, Bernard ; ne soyez pas sourd à mes prières.


BERNARD.

Moi, sourd à vos prières ? Edmée ! savez-vous où nous sommes ? Voyez ! la destruction, qui a tout bouleversé ici, doit rendre pour vous ce lieu méconnaissable ; mais il est rempli du plus terrible et du plus doux souvenir de ma vie ! C’est ici que vous avez été amenée captive, et jetée comme une proie dans mes bras ! C’est là que vous vous êtes agenouillée pour me demander de vous tuer ou de vous suivre ; c’est à cette place où vous voilà que vous m’êtes apparue, non plus comme une femme objet de mes désirs farouches, mais comme un ange que protégeait une céleste auréole. Oh ! c’est ici que j’ai ressenti, rapides et brûlantes comme la foudre, les premières atteintes d’une passion qui devait à jamais disposer de mon sort. C’est ici, pauvre Edmée, que je vous ai vendu votre honneur au prix d’un serment. Je croyais alors vous offrir un grand sacrifice : aujourd’hui, je lésais, ce marché devait me rendre odieux ! à cause de ce crime-là, vous n’avez jamais pu m’aimer ! Je m’en croyais assez puni, hélas ! mais savoir qu’un autre… oh !… cela… oui, cela était au-dessus de mes forces.

Il éclate en sanglots.

EDMÉE.

N’achève pas ! Si tu as eu le délire, si, pendant un instant, tu as perdu la conscience de tes actions, je ne veux pas le savoir. Moi seule, d’ailleurs, ai le droit de te condamner ou de t’absoudre, et, si c’est là un crime, l’amour, que Dieu a fait tout-puissant comme lui-même, en doit être le seul juge.


BERNARD.

L’amour ?…


EDMÉE.

Oui, Bernard ! je t’ai toujours aimé ! Je t’ai aimé dès le premier jour, avec tes défauts, avec ton ignorance, avec tes fureurs ! si je ne te l’ai pas dit alors, c’est que je craignais de le voir… (montrant son père), lui, malheureux par ta violence et par ma faiblesse. Je t’ai donné des leçons bien dures… elles m’ont fait plus de mal qu’à toi ; pardonne les blessures que tu as reçues de la sœur et de la mère, et, puisque ni le temps ni le malheur n’ont détruit ton amour, puisque le mien a rendu ta domination légitime, vois l’amante contre ton cœur et l’épouse à tes pieds !

Elle se jette dans ses bras et se laisse glisser à ses genoux. Bernard la relève avec transport.


BERNARD.

Relève-toi, ma noble Edmée ! celui que tu aimes est digne de toi ! Oh ! à présent, je pourrais mourir sans me plaindre ; mais je veux vivre, je vivrai ! je vaincrai la destinée. Je sens bouillonner en moi comme une lave les transports de joie de la dignité humaine et de la force triomphante ! (Avec exaltation.) Ruines maudites ! vous vous relèverez sous une main puissante et pure ! Je suis le rejeton vigoureux qui montera vers le ciel, tout gonflé d’une sève bénie, et dont le vaste ombrage étouffera les hideux souvenirs du passé ! Moi, fuir ? Allons donc ! Au nom du Dieu vivant, je jure que j’ai horreur du crime dont on m’accuse !


LE CHEVALIER, étendant la main sur la tête de Bernard.

Enfin…, ceci est l’accent de la vérité.

Avant la fin de cette scène, à laquelle ils viennent prendre part, Patience et Marcasse ont été plusieurs fois vers le fond, ou sur la plateforme avec un redoublement de préoccupation.




Scène VI


Les Mêmes, M. DE LA MARCHE, le Lieutenant criminel, TOURNY, Gendarmes, Paysans, Ouvriers, etc., puis JEAN DE MAUPRAT.



M. DE LA MARCHE, entrant le premier, au chevalier.

Quoi ! il est encore ici ?


LE CHEVALIER.

Nous refusons !


M. DE LA MARCHE, bas.

Tant pis, monsieur ; car, maintenant, je ne peux plus rien pour vous… (Haut.) Et voici le lieutenant criminel…


LE LIEUTENANT CRIMINEL.

Je suis forcé de mettre fin à ces inutiles recherches.


EDMÉE.

Ô mon Dieu !


PATIENCE.

Un moment, par grâce ! Tout n’est pas dit comme ça : c’est ici que j’ai entendu une voix qui semblait gémir dans les airs, et cette maudite tour-là, on n’a pas su y grimper !


LE LIEUTENANT CRIMINEL.

À quoi bon ? On l’a examinée avec soin…


MARCASSE, sur la plate-forme.

Et pourtant dans l’épaisseur des murs !… Tout est cerné, mais où gît la taupe, elle se tient coi ! Cette brèche… là-bas !


LE LIEUTENANT CRIMINEL.

Elle est inabordable. Effondrée, lézardée par le feu, cette ruine effraye les plus hardis.


MARCASSE, montrant la poutre.

Alors, par là !

Il monte à la plate-forme.

PATIENCE, s’élançant auprès de lui sur la plate-forme.

Qu’est-ce que tu veux faire ? passer là-dessus ? Es-tu fou ? c’est brûlé ! c’est un charbon qui ne te portera pas ; et il y a loin d’ici au pavé de la cour !


BERNARD.

Arrête, ami : te hasarder au-dessus de cet abîme ! j’irai plutôt moi-même.

Les gardiens le retiennent.

MARCASSE, s’apprêtant à passer.

Non, vous ne sauriez ! mon ancien état !


TOURNY, s’agitant avec effroi.

Non ! n’y allez pas !… écoutez !… Sainte Vierge ! c’est un homme mort !

Marcasse embrasse Patience et met le pied sur la poutre.

BERNARD, s’écriant.

Marcasse, je vous défends…


MARCASSE, sur la poutre.

Trop tard ! ne parlez pas !… (Un silence d’anxiété. Edmée tombe à genoux et cache sa figure dans ses mains pour ne pas voir. Marcasse est au milieu du trajet.) Très-solide !… (Un coup de feu part de la brèche de la tour sans qu’on y voie paraître personne.) Ah ! oui-da ?


BERNARD.

Blessé !…


MARCASSE, élevant son chapeau.

Pas touché.

Il traverse résolument le reste de la poutre et monte sur les marches interrompues qui sont en saillie sur le flanc de la tour.

PATIENCE.

Sauvé ! Jean de Mauprat, livide, exténué, en baillons, saisi et poussé par Marcasse, paraît sur le palier des marches qui avancent dans le vide.


JEAN.

Arrière, vilains ! vous ne m’aurez pas vivant ! Je succombe aux horreurs de la faim… Ce misérable Tourny !


TOURNY, aux autres.

Ma foi, oui ! j’avais juré à ma mère… J’ai pas voulu le livrer… je l’ai laissé là ! À présent (prenant la pioche dans la main d’un des ouvriers), venez, vous autres ! je vas vous montrer le chemin.


M. DE LA MARCHE, aux soldats, montrant Tourny qui sort par le fond, à gauche.

Suivez cet homme, qu’on se hâte ! Il faut que le coupable avoue…


MARCASSE, sur le palier, montrant Jean affaissé et demi-couché sur les marches.

Il se meurt !


JEAN, sans se relever, mais se penchant vers les autres personnages, avec un reste d’énergie fiévreuse, les mains appuyées sur les dalles et montrant parfois le poing.

Oui… je meurs, mais je parlerai ! Oui, c’est moi, Edmée de Mauprat, qui avais juré ta perte pour me venger des heureux de ma famille ! Tu triomphes, toi, Bernard ! tu l’emportes ! sois maudit ! et avec toi le ciel elles hommes ! (Marcasse quitte la plate-forme avec un geste de dégoût. Jean retombe épuisé ; des soldats paraissent à la brèche.


LE CHEVALIER.

Que le souffle du Seigneur emporte ces vains blasphèmes !


BERNARD.

Avec la fatalité qui pesait sur nous.

Marcasse reparaît au fond du théâtre. Patience s’élance dans ses bras.


FIN DE MAUPRAT.
  1. C’est à cause de cette circonstance qu’il ne faut pas figurer des armes d’un usage possible dans les trophées de décor. Il est absolument nécessaire aussi qu’il n’y ait pas de couteau oublié sur les tables. Chaque convive, selon l’ancien usage rustique, se sert du sien et le remporte.