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Mauprat (RDDM)
MAUPRAT
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À GUSTAVE PAPET.

Quoique la mode proscrive peut-être l’usage patriarchal des dédicaces, je te prie, frère et ami, d’accepter celle d’un conte qui n’est pas nouveau pour toi. Je l’ai recueilli en partie dans les chaumières de notre Vallée noire. Puissions-nous vivre et mourir là, en redisant chaque soir notre invocation chérie : . Sancta simplicitas !

PREMIÈRE PARTIE.

Sur les confins de la Marche et du Berry, dans le pays qu’on appelle la Varenne, et qui n’est qu’une vaste lande coupée de bois de chênes et de châtaigniers, on trouve, au plus fourré et au plus désert de la contrée, un petit château en ruines, tapi dans un ravin, et dont on ne découvre les tourelles ébréchées qu’à environ cent pas de la herse principale. Les arbres séculaires qui l’entourent et les roches éparses qui le dominent, l’ensevelissent dans une perpétuelle obscurité, et c’est tout au plus si, en plein midi, on peut franchir le sentier abandonné qui y mène, sans se heurter contre les troncs noueux et les décombres qui l’obstruent à chaque pas. Ce sombre ravin et ce triste castel, c’est la Roche-Mauprat. Il n’y a pas longtemps que le dernier des Mauprat, à qui cette propriété tomba en héritage, en fît enlever la toiture et vendre tous les bois de charpente ; puis, comme s’il eût voulu donner un soufflet à la mémoire de ses ancêtres, il fit jeter à terre le portail, éventrer la tour du nord, fendre de haut en bas le mur d’enceinte, et partit avec ses ouvriers, secouant la poussière de ses pieds, et abandonnant son domaine aux renards, aux orfraies et aux vipères. Depuis ce temps, quand les bûcherons et les charbonniers qui habitent les huttes éparses aux environs, passent dans la journée sur le haut du ravin de la Roche-Mauprat, ils sifflent d’un air arrogant, ou envoient à ces ruines quelque énergique malédiction ; mais quand le jour baisse, et que l’engoulevent commence à glapir du haut des meurtrières, bûcherons et charbonniers passent en silence, pressant le pas, et de temps en temps faisant un signe de croix pour conjurer les mauvais esprits qui règnent sur ces ruines.

J’avoue que moi-même je n’ai jamais côtoyé ce ravin la nuit, sans éprouver un certain malaise, et je n’oserais pas affirmer par serment que, dans de certaines nuits orageuses, je n’aie pas fait sentir l’éperon à mon cheval pour en finir plus vite avec l’impression désagréable que me causait ce voisinage. C’est que, dans mon enfance, j’ai placé le nom de Mauprat entre ceux de Cartouche et de la Barbe-Bleue, et qu’il m’est souvent arrivé alors de confondre, dans des rêves effrayans, les légendes surannées de l’ogre et de Croque-Mitaine avec les faits tout récens qui ont donné une sinistre illustration, dans notre province,à cette famille des Mauprat.

Souvent, à la chasse, lorsque mes camarades et moi nous quittions l’affût, pour aller nous réchauffer aux tas de charbons allumés que les ouvriers surveillent toute la nuit, j’ai entendu ce nom fatal expirer sur leurs lèvres à notre approche. Mais lorsqu’ils nous avaient reconnus, et qu’ils s’étaient bien assurés que le spectre d’aucun de ces brigands n’était caché parmi nous, ils nous racontaient, à demi-voix, des histoires à faire dresser les cheveux sur la tête, et que je me garderai bien de vous communiquer, désolé que je suis d’en avoir noirci et endolori ma mémoire. MAUPRAT. 7 Ce n’est pas que le récit que j’ai à vous faire soit précisément agréable et riant. Je vous demande pardon, au contraire, de vous envoyer aujourd’hui une narration si noire ; mais, dans l’impres- sion qu’elle m’a faite, il se mêle quelque chose de si consolant, et, si j’ose m’exprimer ainsi, de si sain àl’ame, que vous m’excuserez. J’espère, en faveur des conclusions. D’ailleurs cette histoire vient de m’être racontée ; vous m’en demandez une, l’occasion est trop belle pour ma paresse ou pour ma stérilité. C’est la semaine dernière que j’ai enfin rencontré Bernard Mau- prat, ce dernier de la famille, qui, ayant depuis long-temps fait divorce avec son infâme parenté, a voulu constater, par la dé- molition de son manoir, l’horreur que lui causaient les souvenirs de son enfance. Ce Bernard est un des hommes les plus estimés du pays : il habite une jolie maison de campagne vers Château- roux, en pays de plaine. Me trouvant près de chez lui, avec un de mes amis qui le connaît, j’exprimai le désir de le voir ; et mon ami, me promettant une bonne réception, m’y conduisit sur-le-champ. Je savais en gros l’histoire remarquable de ce vieillard, mais j’avais toujours vivement souhaité d’en connaître les détails, et surtout de les tenir de lui-même. C’était pour moi tout un pro- blème philosophique à résoudre que cette étrange destinée. J’ob- servai donc ses traits, ses manières et son intérieur avec un intérêt particulier. Bernard Mauprat n’a pas moins de quatre-vingts ans, quoique sa santé robuste, sa taille droite, sa démarche ferme et l’absence de toute infirmité annoncent quinze ou vingt ans de moins. Sa figure m’eût semblé extrêmement belle, sans une expression de dureté qui faisait passer, malgré moi, les ombres de ses pères devant mes yeux. Je crains fort qu’il ne leur ressemble physiquement. C’est ce que lui seul eût pu nous dire, car ni mon ami ni moi n’avons connu aucun des Mauprat ; mais c’est ce que nous nous gardâmes bien de lui demander. Il nous sembla que ses domestiques le servaient avec une promp- titude et une ponctualité fabuleuse pour des valets berrichons. Néanmoins, à la moindre apparence de retard, il élevait la voix, fronçait un sourcil encore très noir sous ses cheveux blancs, et murmurait quelques paroles d’impatience qui donnaient des ailes aux plus lourds. J’en fus presque choqué d’abord ; je trouvais 8 REVUE DES DEUX MONDES. que cette manière d’être sentait un peu trop le Mauprat. Mais à la manière douce et quasi paternelle dont il leur parlait un instant après, et à leur zèle, qui me sembla bien différent de la crainte, je me réconciliai bientôt avec lui. Il avait d’ailleurs pour nous une exquise politesse, et s’exprimait dans les termes les plus choisis. Malheureusement, à la fin du dîner, une porte qu’on né- gligeait de fermer, et qui amenait un vent froid sur son vieux crâne, lui arracha un jurement si terrible, que mon ami et moi échangeâmes un regard de surprise. Il s’en aperçut. — Pardon, messieurs, nous dit-il ; je vois bien que vous me trouvez un peu in- égal ; vous voyez peu de chose ; je suis un vieux rameau heureuse- ment détaché d’un méchant tronc, et transplanté dans la bonne terre, mais toujours noueux et rude, comme le houx sauvage de sa souche. J’ai eu encore bien de la peine avant d’en venir à l’état de douceur et de calme où vous me trouvez. Hélas ! je ferais, si je l’osais, un grand reproche à la Providence, c’est de m’avoir me- suré la vie aussi courte qu’aux autres humains. Quand pour se transformer de loup en homme il faut une lutte de quarante ou cinquante ans, il faudrait vivre cent ans par-delà pour jouir de sa victoire. — Mais à quoi cela pourrait-il me servir ? ajouta-t-il avec un accent de tristesse, la fée qui m’a transformé n’est plus là pour jouir de son ouvrage. Bah ! il est bien temps d’en finir ! — Puis il se tourna vers moi, et me fixant avec ses grands yeux noirs étran- gement animés : — Allons, petit jeune homme, me dit-il, je sais ce qui vous amène ; vous êtes curieux de mon histoire. Venez près du feu, et soyez tranquille. Tout Mauprat que je suis, je ne vous y mettrai pas en guise de bûche. Vous ne pouvez me faire un plus grand plaisir que de m’écouter. Votre ami vous dira pourtant que je ne parle pas facilement de moi. Je crains trop souvent d’avoir affaire à des sots ; mais j’ai entendu parler de vous, je sais votre caractère et votre profession ; vous êtes observateur et narrateur, c’est-à-dire, excusez-moi, curieux et bavard. — Il se prit à rire, et je m’efforçai de rire aussi, tout en commençant à craindre qu’il ne se moquât de nous, et malgré moi je pensai aux mauvais tours que son grand-père s’amusait à jouer aux curieux imprudens qui allaient le voir. Mais il mit amicalement son bras sous le mien, et me faisant asseoir devant un bon feu, auprès d’une table chargée de tasses ; — Ne vous fâchez pas, me dit-il ; je ne peux pas à mon MAUPRAT. 9 âge guérir de l’ironie héréditaire ; la mienne n’a rien de féroce ; à parler sérieusement, je suis charmé de vous recevoir et de vous confier l’histoire de ma vie. Un homme aussi infortuné que je l’ai été mérite de trouver un historiographe fidèle, qui lave sa mémoire de tout reproche. Ecoutez-moi donc et buvez du café. Je lui en offris une tasse en silence ; il la refusa d’un geste et avec un sourire qui semblait dire : — Gela est bon pour votre gé- nération efféminée. Puis il commença son récit en ces termes. I. Vous ne demeurez pas très loin de la Roche-Mauprat, vous avez dû passer souvent le long de ces ruines : je n’ai donc pas be- soin de vous en faire la description. Tout ce que je puis vous en apprendre, c’est que jamais ce séjour n’a été aussi agréable qu’il l’ese maintenant. Le jour où j’en fis enlever le toit, le soleil éclaira pour la première fois les humides lambris où s’était écou- lée mon enfance, et les lézards auxquels je les ai cédés, y sont beaucoup mieux logés que je ne le fus jadis. Ils peuvent au moins contempler la lumière du jour et réchauffer leurs membres froids au rayon de midi. Il y avait la branche aînée et la branche cadette des Mauprat. Je suis de la branche aînée. Mon grand-père était ce vieux Tris- tan de Mauprat, qui mangea sa fortune, déshonora son nom, et fut si méchant, que sa mémoire est déjà entourée de merveilleux. Les paysans croient encore voir apparaître son spectre alternati- vement dans le corps d’un sorcier qui enseigne aux malfaiteurs le chemin des habitations de laVarenne, et dans celui d’un vieux lièvre blanc qui apparaît aux gens tentés de quelque mauvais des- sein. La branche cadette n’existait plus, lorsque je vins au monde, que dans la personne de M. Hubert de Mauprat, qu’on appelait le chevalier, parce qu’il était dans l’ordre de Malte, et qui était aussi bon que son cousin l’était peu. Cadet de famille, il s’était voué au célibat ; mais, resté seul de plusieurs frères et sœurs, il se fit re- lever de ses vœux et prit femme un an avant ma naissance. Avant de changer ainsi son existence, il avait fait, dit-on, de grands ef- forts pour trouver dans la branche aînée un héritier digne de re10> REVUE DES DEUX MONDES. lever son nom flétri et de conserver la fortune qui avait prospéré dans les mains de la branche cadette. Il avait essayé de remet- tre de l’ordre dans les affaires de son cousin Tristan, et plu- sieurs fois apaisé ses créanciers. Mais voyant que ses bontés ne servaient qu’à favoriser les vices de la famille, et qu’au lieu de déférence et de gratitude, il ne trouverait jamais là que haine secrète et grossière jalousie, il renonça à tout accord, rompit avec ses cousins, et malgré son âge avancé (il avait plus de soixante ans), il se maria afin d’avoir des héritiers. 11 eut une fille, et là dut finir son espoir de postérité, car sa femme mou- rut peu de temps après d’une maladie violente que les médecins appelèrent colique de miserere. Il quitta le pays et ne revint plus que très rarement habiter ses terres qui étaient situées à six lieues de la Roche-Mauprat, sur la lisière de la Varenne et du Fromen- tciL C’était un homme sage et juste, parce qu’il était éclairé, parce que son père n’avait pas repoussé l’esprit de son siècle et lui avait fait donner de l’éducation. Il n’en avait pas moins gardé un carac- tère ferme et un esprit entreprenant, et, comme ses aïeux, il se fai- sait gloire de porter en guise de prénom, le surnom chevaleresque de Casse-Têie, héréditaire dans l’antique tige des Mauprat. Quant à la branche aînée, elle avait si mal tourné, ou plutôt elle avait gardé de telles habitudes de brigandage féodal, qu’on l’avait sur- nommée Mauprat Coupe-Jarret. Mon père, qui était le fils aîné de Tristan, fut le seul qui se maria. Je fus son unique enfant. Il est nécessaire de dire ici un fait que je n’ai su que fort tard. Hubert Mauprat, en apprenant ma naissance, me demanda à mes pa- rens, s’ engageant, si on le laissait absolument maître de mon éducation, à me constituer son héritier. Mon père fut tué par accident à la chasse à cette époque, et mon grand’père refusa l’offre du chevalier, déclarant que ses enfans étaient les seuls héritiers légitimes de la branche cadette ; qu’il s’opposerait par conséquent de tout son pouvoir à une substitution en ma faveur. C’est alors que Hubert eut une fille. Mais lorsque cinq ans plus tard sa femme mourut en lui laissant ce seul enfant, le désir qu’avaient les nobles de cette époque de perpétuer leur nom l’engagea de renouveler sa demande à ma mère. Je ne sais ce qu’elle répondit ; elle tomba malade et mourut. Les médecins de campagne mirent encore en avant la colique de miserere. Mon MAUPRAT. II grand-père était demeuré chez elle les deux derniers jours qu’elle passa en ce monde. — Versez-moi un verre de vin d’Espagne, car je sens le froid qui me gagne. Ce n’est rien, c’est l’effet que me produisent mes souvenirs quand je commence à les dérouler. Cela va passer. Il avala un grand verre de vin, et nous en fîmes autant, car nous avions froid aussi en regardant sa figure austère, et en écoutant sa parole brève et saccadée. Il continua. — Je me trouvai donc orphelin à sept ans. Mon grand-père pilla dans la maison de ma mère tout l’argent et les nippes qu’il put emporter ; puis laissant le reste, et disant qu’il ne voulait point avoir affaire aux gens de loi, il n’attendit pas que la morte fût en- sevelie, et me prenant par le collet de ma veste, il me jeta sur la croupe de son cheval, en me disant : Ah ! ça, mon pupille, venez chez nous, et tâchez de ne pas pleurer long-temps, car je n’ai pas beaucoup de patience avec les marmots. En effet, au bout de quelques instans, il m’appliqua de si vigou- reux coups de cravache, que je cessai de pleurer, et que me ren- trant en moi-même comme une tortue sous son écaille, je fis le voyage sans oser respirer. C’étaitungrandvieillard, osseux et louche. Je crois le voir encore tel qu’il était alors. Cette soirée a laissé en moi d’ineffaçables traces. C’était la réaUsation soudaine de toutes les terreurs que ma mère m’avait inspirées, en me parlant de son exécrable beau-père et de ses brigands de fils. La lune, je m’en souviens, éclairait de temps à autre, au travers du branchage serré de la forêt. Le che- val de mon grand-père était sec, vigoureux et méchant comme lui. Il ruait à chaque coup de cravache, et son maître ne les lui épargnait pas. Il franchissait, rapide comme un trait, les ra- vins et les petits torrens qui coupent la Varenne en tous sens. A chaque secousse, je perdais l’équilibre et je me cramponnais avec frayeur à la croupière du cheval, ou à l’habit de mon grand-père. Quant à lui, il s’inquiétait si peu de moi, que si je fusse tombé, je doute qu’il eût pris la peine de me ramasser. Parfois s’aperce- vant de ma peur, il m’en raillait, et pour l’augmenter faisait cara- coUer de nouveau son cheval. Vingt fois le découragement me prit, et je faillis me jeter à la renverse ; mais l’amour instinctix^ de la vie m’empêcha de céder à ces instans de désespoir. Enfin, vers 12 REVUE DES DEUX MONDES. minuit, nous nous arrêtâmes brusquement devant une petite porte aiguë, le pont-levis se releva derrière nous ; mon grand-père me prit, tout baigné que j’étais d’une sueur froide, et me jeta à un grand garçon estropié, hideux, qui me porta dans la maison ; c’é- tait mon oncle Jean, et j’étais à la Roche-Mauprat. Mon grand-père était dès-lors, avec ses huit fils, le dernier débris que notre province eût conservé de cette race de petits tyrans féodaux dont la France avait été couverte et infestée pendant tant de siècles. La civilisation, qui marchait rapidement vers la grande convulsion révolutionnaire, effaçait de plus en plus ces exactions et ces brigandages organisés. Les lumières de l’édu- cation, une sorte de bon goût, reflet lointain d’une cour galante, et peut-être le pressentiment d’un réveil prochain et terrible du peuple, pénétraient dans les châteaux et jusque dans le manoir à demi rustique des gentillâtres. Même dans nos provinces du cen- tre, les plus arriérées par leur situation, le sentiment de l’équité sociale l’emportait déjà sur la coutume barbare ; plus d’un mau- vais garnement avait été obhgé de s’amender en dépit de ses pri- vilèges, et en certains endroits les paysans, poussés à bout, s’é- taient débarrassés de leur seigneur, sans que les tribunaux eus- sent songé à s’emparer de l’affaire, et sans que les parens eussent osé demander vengeance. Malgré cette disposition des esprits, mon grand-père s’était long-temps maintenu dans le pays sans éprouver de résistance. Mais ayant eu une nombreuse famille à élever, laquelle était pour- vue, comme, lui de bon nombre de vices, il se vit enfin tour- menté et obsédé de créanciers que n’effarouchaient plus ses me- naces, et qui menaçaient eux-mêmes de lui faire un mauvais parti. H fallut songer à éviter les recors d’un côté, et de l’autre les querelles qui naissaient à chaque instant, et dans lesquelles mal- gré leur nombre, leur bon accord, et leur force herculéenne, les Mauprat ne brillaient plus, toute la population se joignant à ceux qui les insultaient, et se mettant en devoir de les lapider. Alors Tristan, ralhant sa lignée autour de lui, comme le sanglier rassemble, après la chasse, ses marcassins dispersés, se retira dans son castel, en fit lever le pont, et s’y renferma avec dix ou douze manans, ses valets, tous braconniers ou déserteurs, qui avaient intérêt, comme lui, à se retirer du monde (c’était son exMAUPRAT. 13 pression), et à se mettre en sûreté derrière de bonnes murailles. Un énorme faisceau d’armes de chasse, canardières, carabines, escopettes, pieux et coutelas, fut dressé sur la plateforme, et il fut enjoint au portier de ne jamais laisser approcher plus de deux personnes en-deçà de la portée de son fusil. Depuis ce jour, Mauprat et ses enfans rompirent avec les lois civiles, comme ils avaient rompu avec les lois morales. Ils s’orga- nisèrent en bande d’aventuriers. Tandis que leurs amés et féaux braconniers pourvoyaient la maison de gibier, ils levaient des taxes illégales sur les métairies environnantes. Sans être lâches (et tant s’en faut), nos paysans, vous le savez, sont doux et timides par nonchalance et par méflance de la loi, que, dans au- cun temps, ils n’ont comprise et qu’aujourd’hui encore ils connais- sent à peine. Aucune province de France n’a conservé plus de vieilles traditions et souffert plus long-temps les abus de la féoda- lité. Nulle part ailleurs peut-être on n’a maintenu à certains châ- telains le titre de seigneurs de la commune, et nulle part il n’est aussi facile d’épouvanter le peuple par la nouvelle de quelque fait, politique absurde et impossible. Au temps dont je vous parle, les Mauprat, seule famille puissante dans un rayon de campagnes éloignées des villes et privées de communications avec l’extérieur, n’eurent pas de peine à persuader à leurs vassaux que le servage allait être rétabli et que les récalcitrans seraient mal menés. Les paysans hésitèrent, écoutèrent avec inquiétude quelques-uns d’entre eux qui prêchaient l’indépendance, puis réfléchirent et prirent le parti de se soumettre. Les Mauprat ne demandaient pas d’argent. Les valeurs monétaires sont ce que le paysan de ces contrées réalise avec le plus de peine, ce dont il se dessaisit avec le plus de répugnance, même lorsque, pour le dispenser du paie- ment d’une dette en numéraire, on lui propose d’en doubler la va- leur en produits agricoles. L’argent est cher est un de ses pro- verbes, parce que l’argent représente pour lui autre chose qu’un travail physique. C’est un commerce avec les choses et les hommes du dehors, un effort de prévoyance ou de circonspection, un mar- ché, une sorte de lutte intellectuelle qui l’enlève à ses habitudes d’incurie, en un mot, un travail de l’esprit ; et pour lui, c’est le plus pénible et le plus inquiétant. Les Mauprat connaissant bien le terrain et n’ayant plus de grands 14 REVUE DES DEUX MONDES. besoins d’argent, puisqu’ils avaient renoncé à payer leurs dettes, réclamèrent seulement des denrées. L’un subit la surtaxe sur ses chapons, un autre sur ses veaux, un troisième fournit le blé, un quatrième le fourrage, et ainsi de suite. On avait soin de rançon- ner avec discernement, de demander à chacun ce qu’il pouvait donner sans se gêner outre mesure ; on promettait à tous aide et protection, et jusqu’à un certain point on tenait parole. On dé- truisait les loups et les renards, on accueillait et on cachait les déserteurs, on aidait à frauder l’état en intimidant les employés de la gabelle et les collecteurs de l’impôt. On usa de la facilité d’abuser le pauvre sur ses véritables inté- rêts, et de corrompre les gens simples en déplaçant le principe de leur dignité et de leur liberté naturelle. On fit entrer toute la con- trée dans l’espèce de scission qu’on avait faite avec la loi, et on effraya tellement les fonctionnaires chargés de la faire respecter, qu’elle tomba en peu d’années dans une véritable désuétude ; de sorte que, tandis qu’à une faible distance de ce pays la France mar- chait à grands pas vers l’affranchissement des classes pauvres, la Varenne suivait une marche rétrograde et retournait à plein col- lier vers l’ancienne tyrannie des hobereaux. Il fut bien aisé aux Mauprat de pervertir ces pauvres gens ; ils affectèrent de se popu- lariser, afin de contraster avec les autres nobles de la province, qui conservaient dans leurs manières la hauteur de leur antique puissance. Mon grand-père ne perdait pas surtout cette occasion de faire partager aux paysans son animadversion contre son cou- sin Hubert de Mauprat. Tandis que celui-ci donnait audience à ses chevanciers, lui assis dans son fauteuil, eux debout et la tête nue, Tristan de Mauprat les faisait asseoir à sa table, goûtait avec eux le vin qu’ils lui apportaient en hommage volontaire, et les faisait reconduire par ses gens au miheu de la nuit tous ivres morts, la torche en main, et faisant retentir la forêt de refrains obscènes, te libertinage acheva la démoralisation des paysans. Les Mauprat eurent bientôt dans toutes les familles des accointances que l’on toléra parce qu’on y trouva du profit, et faut-i lie dire, hélas ! des satisfactions de vanité ! La dispersion des habitations favorisait le mal. Là, point de scandale, point de censure. Le plus petit village eût suffi pour faire éclore et régner une opinion publique ; mais il n’y avait que des chaumières éparses, des métairies isolées ; des MAUPRAT. 15 landes et des taillis mettaient entre les familles des distances assez considérables pour qu’elles ne pussent exercer mutuellement leur contrôle. La honte fait plus que la conscience. Il est inutile de vous dire quels nombreux liens d’infamie s’établirent entre les maîtres et les esclaves : la débauche, l’exaction et la banqueroute furent l’exemple et le précepte de ma jeunesse, et l’on menait joyeuse vie. On se moquait de toute équité, on ne remboursait aux créanciers ni intérêts ni capitaux ; on rossait les gens de loi qui se hasardaient à venir faire des sommations ; on canardait la maréchassée lors- qu’elle approchait trop des tourelles ; on souhaitait la peste au par- lement, la famine aux hommes imbus de philosophie nouvelle, la mort à la branche cadette des Mauprat, et on se donnait par-des- sus tout des airs de paladin du xii^ siècle. Mon grand-père ne parlait que de sa généalogie et des prouesses de ses ancêtres ; il regrettait le bon temps où les châtelains avaient chez eux des in- strumens pour la torture, des oubliettes, et surtout des canons. Pour nous, nous n’avions que des fourches, des bâtons et une mau- vaise coulevrine que mon oncle Jean pointait du reste fort bien, et qui suffisait pour tenir en respect la chétive force militaire du canton. n. Le vieux Mauprat était un animal perfide et carnassier qui te- nait le milieu entre le loup cervier et le renard. Il avait, avec une élocution abondante et facile, un vernis d’éducation qui ai- dait en lui à la ruse. 11 affectait beaucoup de politesse et ne man- quait pas de moyens de persuasion avec les objets de ses ven- geances. Il savait les attirer chez lui et leur faire subir des trai- temens affreux que, faute de témoins, il leur était impossible de prouver en justice. Toutes ses scélératesses portaient un carac- tère d’habileté si grande, que le pays en fut frappé d’une con- sternation qui ressemblait presque à du respect. Jamais il ne fut possible de le saisir hors de sa tanière, quoiqu’il en sortît sou- vent et sans beaucoup de précautions apparentes. C’était un homme qui avait le génie du mal, et ses fils, à défaut de l’affec- tion dont ils étaient incapables, subissaient l’ascendant de sa dé- testable supériorité, et lui obéissaient avec une discipline et une 16 REVUE DES DEUX MONDES. ponctualité presque fanatiques. Il était leur sauveur dans tous les cas désespérés, et lorsque l’ennui de la réclusion commençait à planer sous nos voûtes glacées, son esprit, facétieusement féroce, le combattait chez eux par l’attrait de spectacles dignes d’une ca- verne de voleurs. C’étaient tantôt de pauvres moines quêteurs qu’on s’amusait à effrayer et à tourmenter ; on leur brûlait la barbe, on les descendait dans des puits et on les tenait suspendus entre la vie et la mort jusqu’à ce qu’ils eussent chanté quelque gravelure ou proféré quelque blasphème. Tout le pays connaît l’aventure du greffier qu’on laissa entrer avec quatre huissiers, et qu’on reçut avec tous les empressemens d’une hospitalité fastueuse. Mon grand-père feignit de consentir de bonne grâce à l’exécution de leur mandat, et les aida poliment à faire l’inventaire de son mo- bilier, dont la vente était décrétée ; après quoi, le diner étant servi et les gens du roi atablés, Tristan dit au greffier : Eh ! mon Dieu, j’oubliais une pauvre haridelle que j’ai à l’écurie. Ce n’est pas grand’ chose, mais encore vous pourriez être réprimandé pour l’avoir omise, et comme je vois que vous êtes un brave homme, je ne veux point vous induire en erreur. Venez avec moi la voir, ce sera l’affaire d’un instant. — Le greffier suivit Mauprat sans défiance, et au moment où ils entraient ensemble dans l’écurie, Mauprat, qui marchait le premier, lui dit d’avancer seulement la tête, ce que fit le greffier, désireux de montrer beaucoup d’indul- gence dans l’exercice de ses fonctions, et de ne point examiner les choses scrupuleusement. Alors Mauprat poussa brusquement la porte, et lui serra si fortement le cou entre le battant et la mu- raille, que le malheureux en perdit la respiration. Tristan, le ju- geant assez puni, rouvrit la porte, et lui demandant pardon de son inadvertance avec beaucoup de civihlé, lui offrit son bras pour le reconduire à table ; ce que le greffier ne jugea pas à propos de re- iPuser. Mais aussitôt qu’il fut rentré dans la salle où étaient ses con- frères, il se jeta sur une chaise, et leur montrant sa figure livide et son cou meurtri, il demanda justice contre le guet-apens où on venait de l’entraîner. C’est alors que mon grand-père, se livrant à sa fourbe railleuse, joua une scène de comédie d’une audace singulière. Il reprocha gravement au greffier de l’accuser injus- tement, et affectant de lui parler toujours avec beaucoup de poli- tesse et de douceur, il prit les autres à témoin de sa conduite, les MAUPRAT. 17 suppliant de l’excuser si sa position précaire Tempêchait de les mieux recevoir, et leur faisant les honneurs de son dîner d’une manière splendide. Le pauvre greffler n’osa pas insister et fut forcé de dîner, quoique à demi mort. Ses confrères furent si complète- ment dupes de l’assurance de Mauprat, qu’ils burent et mangèrent gaiement en traitant le greffier de fou et de malhonnête. Ils sor- tirent de la Roche-Mauprat tous ivres, chantant les louanges du châtelain et raillant le greffier, qui tomba mort sur le seuil de sa maison en descendant de cheval. Ses huit garçons, l’orgueil et la force du vieux Mauprat, lui ressemblaient tous également par la vigueur physique, la brutalité des mœurs, et plus ou moins par la finesse et la méchanceté moqueuse. Il faut le dire, c’étaient de vrais coquins, capables de tout mal, et complètement idiots devant une noble idée ou devant un bon sentiment ; cependant il y avait en eux une sorte de bravoure désespérée, qui parfois n’était pas pour moi sans une apparence de grandeur. Mais il est temps que je vous parle de moi et que je vous raconte le développement de mon ame, au sein du bourbier immonde où il avait plu à Dieu de me plonger au sortir de mon berceau. J’aurais tort si, pour forcer votre commisération à me suivre dans ces premières années de ma vie, je vous disais que je naquis avec une noble organisation, avec une ame pure et incorruptible. Quant à cela, monsieur, je n’en sais rien. Il n’y a peut-être pas d’ames incorruptibles, et peut-être qu’il y en a. C’est ce que ni vous ni personne ne saura jamais. C’est une grande question à ré- soudre que celle-ci. — Y a-t-il en nous des penchans invincibles, et l’éducation peut-elle les modifier seulement, ou les détruire ? — Moi je n’oserais prononcer, je ne suis ni métaphysicien, ni psy- chologue, ni philosophe ; mais j’ai eu une terrible vie, messieurs, et si j’étais législateur, je ferais arracher la langue ou couper le bras à celui qui oserait prêcher ou écrire que l’organisation des individus est fatale, et qu’on ne refait pas plus le caractère d’un homme que l’appétit d’un tigre. Dieu m’a préservé de le croire. ’ Tout ce que je puis vous dire, c’est que j’avais reçu de ma mère de bonnes notions, sans avoir peut-être naturellement ses bonnes qualités. Chez elle, j’étais déjà violent, mais d’une violence sombre et concentrée, aveugle et brutal dans la colère, méfiant jusqu’à la poltronnerie à l’approche du danger, hardi jusqu’à la foUe quand TOME X. 2 d8 REVUE DES DEUX MONDES. j’étais aux prises avec lui, c’est-à-dire à la fois timide et brave par amour de la vie. J’étais d’une opiniâtreté révoltante ; pourtant ma mère seule réussissait à me vaincre, et sans rien raisonner, car mon intelligence fut très tardive dans son développement, je lui obéissais comme à une sorte de nécessité magnétique. Avec ce seul ascendant dont je me souviens, et celui d’une autre femme, que j’ai subi par la suite, il y avait et il y a eu de quoi me mener à bien. Mais je perdis ma mère avant qu’elle eût pu m’enseigner sérieusement quelque chose, et quand je fus transplanté à la Roche-Mauprat, je ne pus éprouver pour le mal qui s’y faisait qu’une répulsion instinctive assez faible peut-être, si la peur ne s’y fût mêlée. Mais je remercie le ciel du fond du cœur pour les mauvais traî- temens dont j’y fus accablé, et surtout pour la haine que mon on- cle Jean conçut pour moi. Mon malheur me préserva de l’indiffé- rence en face du mal, et mes souffrances m’aidèrent à détester ceux qui le commettaient. Ce Jean était certainement le plus détestable de sa race : depuis qu’une chute de cheval l’avait rendu contrefait, sa méchante hu- meur s’était développée en raison de l’impossibilité de faire autant de mal que ses compagnons. Obligé de rester au logis, quand les autres partaient pour leurs expéditions, car il ne pouvait monter à cheval, il n’avait de plaisir que lorsque le château recevait un dé ces petits assauts inutiles, que la maréchaussée lui donnait quelquefois comme pour l’acquit de sa conscience. Retranché derrière un rempart en pierres de taille qu’il avait fait construire à sa guise, Jean, assis tranquillement auprès de sa coulevrine, effleurait de temps en temps un gendarme, et retrouvait tout à coup, disait- il, le sommeil et l’appétit que lui ôtait son inaction. Même il n’attendait pas les cas d’attaque pour grimper à sa chère plateforme, et là, accroupi comme un chat qui fait le guet, dès qu’il voyait un passant se montrer au loin sans faire de signal, iî exerçait son adresse sur ce point de mire et le faisait rebrousser chemin. Il appelait cela donner un coup de balai sur la route. Mon jeune âge me rendant incapable de suivre mes oncles à la chasse et à la maraude, Jean devint naturellement mon gardien et mon instituteur, c’est-à-dire mon geôlier et mon bourreau. Je ne vous raconterai pas les détails de cette infernale existence. PenMAUPRAT. i9 dant près de dix ans, j’ai subi le froid, la faim, l’insulte, le cachot etles coups, selon les caprices plus ou moins féroces de ce mons- tre. Sa grande haine pour moi vint de ce qu’il ne put parvenir à me dépraver ; mon caractère rude, opiniâtre et sauvage me pré- serva de ses viles séductions. Peut-être n’avais-je en moi aucune force pour la vertu, mais j’en avais heureusement pour la haine. Plutôt que de complaire à mon tyran, j’aurais souffert mille morts ; je grandis donc sans concevoir aucun attrait pour le vice. Cependant j’avais de si étranges notions sur la société, que le métier de mes oncles ne me causait par lui-même aucune répugnance. Vous pen- sez bien qu’élevé derrière les murs de la Roche-Mauprat, et vivant en état de siège perpétuel, j’avais absolument les idées qu’eût pu avoir un servant d’armes aux temps de la barbarie féodale. Ce qui, hors de notre tanière, s’appelait, pour les autres hommes, assassiner, piller et torturer, on m’apprenait à l’appeler combat- tre, vaincre et soumettre. Je savais, pour toute histoire des hommes, les légendes et les ballades de la chevalerie que mon grand-père me racontait le soir, lorsqu’il avait le temps de songer à ce qu’il appelait mon éducation ; et, quand je lui adressais quel- que question sur le temps présent, il me répondait que les temps étaient bien changés, que tous les Français étaient devenus traî- tres et félons ; qu’ils avaient fait peur aux rois, et que ceux-ci avaient abandonné lâchement la noblesse, laquelle, à son tour, avait eu la couardise de renoncer à ses privilèges et de se laisser faire la loi par les manans. J’écoutais avec surprise, et presque avec indignation, cette peinture de l’époque à laquelle je vivais, époque pour moi indéfinissable. Mon grand-père n’était pas fort sur la chronologie : aucune espèce de Uvres ne se trouvait à la Roche-Mauprat, si ce n’est l’histoire des fils d’Aymon et quelques chroniques du même genre, rapportées des foires du pays par nos valets. Trois noms surnageaient seuls dans le chaos de mon igno- rance, Charlemagne, Louis XI et Louis XIV, parce que mon grand- père les faisait souvent intervenir dans ses commentaires sur les * droits méconnus de la noblesse. Et moi, en vérité, je savais à peine la différence d’un règne à une race, et je n’étais pas bien sûr que mon grand-père n’eût pas vu Charlemagne, car il en parlait plus souvent et plus volontiers que de tout autre. Mais en même temps que mon énergie juvénile me faisait admi- . 20 REVUE DES DEUX MONDES. rer les faits d’armes de mes oncles et m’inspirait le désir d’y pren- dre part, les froides cruautés que je leur voyais exercer au retour de leurs campagnes, et les perfidies au moyen desquelles ils atti- raient des dupes chez eux pour les rançonner ou les torturer, me causaient des émotions pénibles, étranges, et dont il me serait dif- ficile, aujourd’hui que je parle en toute sincérité, de me rendre compte bien clairement. Dans l’absence de tout principe de mo- rale, il eût été naturel que je me contentasse de celui du droit du plus fort que je voyais mettre en pratique ; mais les humihations et les souffrances qu’en raison de ce droit mon oncle Jean m’im- posaient, m’avaient appris à ne pas m’en contenter. Je comprenais le droit du plus brave, et je méprisais sincèrement ceux qui, pou- vant mourir, acceptaient la vie au prix des ignominies qu’on leur faisait subir à la Roche-Mauprat. Mais ces affronts, ces terreurs, imposées à des prisonniers, à des femmes, à des enfans, ne me semblaient expliqués et autorisés que par des appétits sangui- naires. Je ne sais si j’étais assez susceptible d’un bon sentiment, pour qu’ils m’inspirassent de la pitié pour les victimes ; mais il est certain que j’éprouvais ce sentiment de commisération égoïste, qui est dans la nature, et qui, perfectionné et ennobh, est devenu la charité chez les hommes civihsés. Sous ma grossière enveloppe, mon cœur n’avait sans doute que des tressaillemens de peur et de dégoût à l’aspect des supplices, que d’un jour à l’autre je pou- vais subir pour mon compte au moindre caprice de mes oppres- seurs, d’autant plus que Jean avait l’habitude, lorsqu’il me voyait pâlir à ces affreux spectacles, de me dire d’un air goguenard : H Voilà ce que je te ferai quand tu désobéiras. » — Tout ce que je sais, c’est que j’éprouvais un affreux malaise en présence de ces actions iniques ; mon sang se figeait dans mes veines, ma gorge se serrait, et je m’enfuyais pour ne pas répéter les cris qui frappaient mon oreille. Cependant, avec le temps, je me blasai un peu sur ces impressions terribles. Ma fibre s’endurcit, l’habitude me donna des forces pour cacher ce qu’on appelait ma lâcheté. J’eus honte des signes de faiblesse que je donnais, et je forçai mon visage au sourire d’hyène que je voyais sur le visage de mes proches. Mais je ne pus jamais réprimer des frémissemens convulsifs qui me pas- saient de temps en temps dans tous les membres, et un froid mortel qui descendait dans mes veines au retour de ces scènes MAUPRAT. 21 d’angoisse. Les femmes traînées, moitié de gré, moitié de force, sous le toit de La Roche-Mauprat, me causaient un trouble in- concevable. Je commençais à sentir le feu de la jeunesse s’éveiller en moi, et à jeter un regard de convoitise sur cette part des cap- tures de mes oncles ; mais il se mêlait à ces naissans désirs des angoisses inexprimables. Les femmes n’étaient qu’un objet de mé- pris pour tout ce qui m’entourait ; je faisais de vains efforts pour séparer cette idée de celle du plaisir qui me sollicitait. Ma tête était bouleversée, et mes nerfs irrités donnaient un goût violent et ma- ladif à toutes mes sensations. Du reste, j’avais le caractère aussi mal fait que mes compa- gnons ; et si mon cœur valait mieux, mes manières n’étaient pas moins arrogantes, ni mes plaisanteries de meilleur goût. Un trait de ma méchanceté adolescente n’est pas inutile à rapporter ici, d’autant plus que les suites de ce fait eurent de l’influence sur le reste de ma vie. III. A trois lieues de La Roche-Mauprat, en tirant vers le Fromen- tal, vous devez avoir vu, au milieu des bois, une vieille tour iso- lée, célèbre par la mort tragique d’un prisonnier que le bourreau, étant en tournée, trouva bon de pendre, sans autre forme de procès, pour complaire à un ancien Mauprat, son seigneur. A l’époque dont je vous parle, la tour Gazeau était déjà aban- donnée, menaçant ruine : elle était domaine de l’état, et on y avait toléré, par oubli plus que par bienfaisance, la retraite d’un vieux indigent, homme fort original, vivant complètement seul, et connu dans le pays sous le nom du bonhomme Patience. — J’en ai entendu parler à la grand’mère de ma nourrice, repris-je ; elle le tenait pour sorcier. — Précisément ; et, puisque nous voici sur ce sujet, il faut que je vous dise au juste quel homme était ce Patience, car j’aurai plus d’une fois occasion de vous en parler dans le cours de mon récit, et j’ai eu aussi celle de le connaître à fond. Patience était un philosophe rustique. Le ciel lui avait départi une haute intelHgence, mais l’éducation lui avait manqué, et, par une sorte de fatalité inconnue, son cerveau avait été complèlement 22 REVUE DES DEUX MONDES. rebelle au peu d’instruction qu’il avait été à même de recevoir. Ainsi, il avait été à l’école chez les Carmes de *** ; et au lieu de ressentir ou de montrer de l’aptitude, il avait fait l’école buisson- nière avec plus de délices qu’aucun de ses camarades. C’était une nature éminemment contemplative, douce et indolente, mais fière, et poussant jusqu’à la sauvagerie l’amour de l’indépendance ; re- ligieuse, mais ennemie de toute règle, un peu ergoteuse, très méfiante, implacable aux hypocrites. Les pratiques du cloître ne lui en imposèrent pas, et pour avoir eu, une ou deux fois, son franc-parler avec les moines, il fut chassé de l’école. Depuis ce temps, il fut grand ennemi de ce qu’il appelait la monacaille, et se déclara ouvertement pour le curé de Briantes, qu’on accusait d’être janséniste. Mais le curé ne réussit pas mieux que les moines à instruire Patience. Le jeune paysan, quoique doué d’une force herculéenne et d’une grande curiosité pour la science, montrait une aversion insurmontable pour toute espèce de travail, soit physique, soit intellectuel. Il professait une philosophie naturelle à laquelle il était bien difficile au curé de répondre. On n’avait pas besoin de travailler, disait-il, quand on n’avait pas besoin d’argent, et on n’avait pas besoin d’argent, quand on n’avait que des besoins modérés. Patience prêchait d’exemple : dans l’âge des passions, il eut des mœurs austères, ne but jamais que de l’eau, n’entra ja- mais dans un cabaret, ne sut point danser, et fut toujours gauche et timide avec les femmes, auxquelles d’ailleurs son caractère bi- zarre, sa figure sévère et son esprit un peu railleur ne plurent point. Comme s’il eût aimé à se venger, par le dédain, de cette dé- faveur, ou à s’en consoler par la sagesse, il se plaisait, comme autrefois Diogène, à dénigrer les vains plaisirs d’autrui, et si quelquefois on le voyait passer sous la ramée, au milieu des fêtes, c’était pour y jeter quelque saillie ingénue, éclair de son inexorable bon sens. Quelquefois aussi son intolérante moralité s’exprima d’une manière acerbe, et laissa derrière lui un nuage de tristesse ou d’effroi dans des consciences troublées. C’est ce qui lui suscita de violens ennemis ; et les efforts d’une haine inepte, joints à l’espèce d’étonnement qu’inspirait son allure excentrique, lui attirèrent la réputation de sorcier. Quand je vous ai dit que l’instruction manqua à Patience, je me suis mal exprimé. Avide de connaître les hauts mystères de la naMAUPRAT. 23 ture, son intelligence voulut escalader le ciel au premier vol ; et, dès les premières leçons, le curé janséniste se vit tellement trou- blé et effarouché de l’audace de son élève, il eut tant à lui dire pour le calmer et le soumettre, il fallut soutenir un tel assaut de questions hardies et d’objections superbes, qu’il n’eut pas le loi- sir de lui enseigner l’alphabet, et qu’au bout de dix ans d’études interrompues et reprises au gré du caprice ou de la nécessité, Pa- tience ne savait pas lire. C’est à grand’peine qu’en suant sur son livre, il déchiffrait une page en deux heures, et encore ne com- prenait-il pas le sens de la plupart des mots qui exprimaient des idées abstraites. Et pourtant ces idées abstraites étaient en lui, on les pressentait en le voyant, en l’écoutant ; et c’était merveille que la manière dont il parvenait à les rendre dans son langage rus- tique, animé d’une poésie barbare ; si bien qu’on était, en l’en- tendant, partagé entre l’admiration et la gaieté. Lui, toujours grave, toujours absolu, ne voulait composer avec aucune dialectique. Stoïcien par nature et par principe, passionné dans la propagande de sa doctrine du détachement des faux biens, mais inébranlable dans la pratique de la résignation, il battait en brèche le pauvre curé, et c’était à ces discussions, comme il me l’a raconté souvent dans ses dernières années, qu’il avait acquis ses connaissances en philosophie. Pour résister aux coups de bélier de la logique naturelle, le bon janséniste était forcé d’invoquer le té- moignage de tous les pères de l’église et de les opposer, souvent même de les corroborer avec la doctrine de tous les sages et sa- vans de l’antiquité. Alors les yeux ronds de Patience grossissaîent dans sa tête (c’était son expression), la parole expirait sur ses lè- vres, et, charmé d’apprendre sans se donner la peine d’étudier, il se faisait longuement expliquer la doctrine de ces grands hommes et raconter leur vie. En voyant son attention et son silence, l’ad- versaire triomphait ; mais au moment où il croyait avoir convaincu cette ame rebelle, Patience, entendant sonner minuit à l’horloge du village, se levait, prenait congé de son hôte avec affection, et, reconduit par lui jusqu’au seuil du presbytère, le consternait avec quelque réflexion laconique et mordante, qui confondait saint Jé- rôme et Platon, Eusèbe tout autant que Sénèque, Tertullien non moins qu’Aristote. Le curé ne s’avouait pas trop la supériorité de cette intelligence 24 REVUE DES DEUX MONDES. inculte. Néanmoins il était tout étonné de passer tant de soirs d’hi- ver au coin de son feu avec ce paysan, sans éprouver ni ennui ni fatigue, et il se demandait pourquoi le magister du village, et même le prieur du couvent, quoique sachant grec et latin, lui semblaient l’un ennuyeux, l’autre erroné dans tous leurs discours. Il con- naissait toute la pureté des mœurs de Patience, et il s’expliquait l’ascendant de son esprit par le pouvoir et le charme que la vertu exerce et répand autour d’elle. Puis il s’accusait humblement cha- que soir devant Dieu de n’avoir pas disputé avec son élève à un point de vue assez chrétien. Il confessait à son ange gardien que l’orgueil de sa science et le plaisir qu’il avait goùlé à se voir écouté si religieusement l’avaient un peu emporté au-delà des limites de l’enseignement religieux, qu’il avait cité trop complaisamment les auteurs profanes, qu’il avait même trouvé un dangereux plaisir à se promener, avec son auditeur, dans les champs du passé, pour y cueillir des fleurs païennes que l’eau du baptême n’avait pas ar- rosées, et qu’il n’était pas permis à un prêtre de respirer avec tant de charme. De son côté. Patience chérissait le curé. C’était son seul ami, le seul lien qu’il eût avec la société, le seul aussi qu’il eût avec Dieu par lalumièrede la science. Le paysan s’exagérait beaucoup le savoir de son pasteur. Il ne savait pas que même les plus éclairés des hommes civilisés prennent souvent à rebours, ou ne prennent pas du tout, le cours des connaissances humaines. Patience eût été dé- livré de grandes anxiétés d’exprit s’il eût pu découvrir, à coup sûr, que son maître se trompait fort souvent, et que c’était l’homme et non la vérité qui faisait défaut. Ne le sachant pas et voyant l’expé- rience des siècles en désaccord avec le sentiment inné de la justice, il était en proie à des rêveries continuelles ; et vivant seul, errant dans la campagne à toutes les heures du jour et de la nuit, absorbé dans des préoccupations inconnues à ses pareils, il donnait de plus en plus crédit aux fables de sorcellerie débitées contre lui. Le couvent n’aimait pas le pasteur. Quelques moines que Pa- tience avait démasqués haïssaient Patience. Le pasteur et l’élève furent persécutés. Les moines ignares ne reculèrent pas devant la possibilité d’accuser le curé auprès de son évêque de s’adonner aux sciences occultes, de concert avec le magicien Patience. Une sorte de guerre religieuse s’établit dans le village et dans les alenMAUPRAT. 25 tours. Tout ce qui n’était pas pour le couvent fut pour le curé et réciproquement. Patience dédaigna d’entrer dans cette lutte. Un beau matin, il alla embrasser son ami en pleurant, et lui dit : Je n’aime que vous au monde, je ne veux donc pas vous être un sujet de persécution ; comme après vous je ne connais et n’aime personne, je m’en vais vivre dans les bois à la manière des hommes primitifs ; j’ai pour héritage un champ qui rapporte cin- quante livres de rente, c’est la seule terre que j’aie jamais remuée de mes mains, et la moitié de son chétif revenu a été employé à payer la dîme de travail que je dois au seigneur ; j’espère mourir sans avoir fait pour autrui le métier de bête de somme Ce- pendant si on vous suspend de vos fonctions, si on vous ôte votre revenu, et que vous ayez un champ à labourer, faites-moi dire un mot, et vous verrez que mes bras ne se seront pas engourdis dans l’inaction. Le pasteur combattit en vain cette résolution ; Patience partit, emportant pour tout bagage la veste qu’il avait sur le dos, et un abrégé de la doctrine d’Épictète, pour laquelle il avait une grande prédilection, et dans laquelle, grâce à de fréquentes études, il pou- vait lire jusqu’à trois pages par jour, sans se fatiguer outre me- sure. L’anachorète rustique alla vivre au désert. D’abord il se construisit dans les bois une cahutte de ramée. Mais assiégé par les loups, il se réfugia dans une salle basse de la tour Gazeau, où il se fît, avec un lit de mousse et des troncs d’arbres, un ameu- blement splendide ; avec des racines, des fruits sauvages et le laitage d’une chèvre, un ordinaire très peu inférieur à celui qu’il avait eu au village. — Ceci n’est point exagéré. Il faut voir le paysan de certaines parties de la Varenne pour se faire une idée de la sobriété au sein de laquelle un homme peut vivre en état de santé. Au miheu de ces habitudes stoïques, Patience était encore une exception. Jamais le vin n’avait rougi ses lèvres, et le pain lui avait toujours semblé une superfluité. Il ne haïssait pas d’ailleurs la doctrine de Pythagore, et dans les rares entrevues qu’il avait désormais avec son ami, il lui disait que sans croire précisément à la métempsycose, et sans se faire une loi d’observer le régime végétal, il éprouvait involontairement une secrète joie de pouvoir s’y adonner, et de n’avoir plus occasion de voir donner la mort tous les jours à des animaux innocens. 26 REVUE DES DEUX MONDES. Patience avait pris cette étrange résolution à l’âge de quarante ans, il en avait soixante lorsque je le vis pour la première fois, et il jouissait d’une force physique extraordinaire. Il avait bien quel- ques habitudes de promenade chaque année ; mais à mesure que je vous dirai ma vie, j’entrerai dans le détail de la vie cénobitique de Patience. A l’époque dont je vais vous parler, après de nombreuses per- sécutions, les gardes forestiers, par crainte de se voir je/er m » sort, plutôt que par compassion, lui avaient enfin concédé la libre occu- pation de la tour Gazeau, non sans le prévenir qu’elle pourrait bien lui tomber sur la tête au premier vent d’orage, à quoi Pa- tience avait philosophiquement répondu que si sa destinée était d’être écrasé, le premier arbre de la forêt serait tout aussi bon pour cela que les combles de la tour Gazeau. Avant de vous mettre en scène mon personnage de Patience, et tout en vous demandant pardon de la longueur trop complaisante de cette biographie préliminaire, je dois encore vous dire que dans l’espace de ces vingt années, l’esprit du pasteur avait suivi une nouvelle direction. Il aimait la philosophie, et malgré lui, le cher homme, il reportait cet amour sur les philosophes, même sur les moins orthodoxes. Les ouvrages de Jean-Jacques Rousseau le transportèrent, malgré toute sa résistance intérieure, dans des régions nouvelles, et un matin qu’au retour d’une visite à des ma- lades, il avait rencontré Patience herborisant pour son dîner sur les rochers de Crevant, il s’était assis près de lui sur la pierre druidique, et lui avait fait à son propre insu la profession de foi du vicaire savoyard. Patience mordit beaucoup plus volon- tiers à cette religion poétique qu’à l’ancienne orthodoxie. Le plai- sir avec lequel il écouta le résumé des doctrines nouvelles enga- gea le curé à lui donner secrètement quelques rendez-vous sur des points isolés de la Varenne, où ils devaient se rencontrer comme par hasard. Dans ces conciliabules mystérieux, l’ima- gination de Patience, restée si fraîche et si ardente dans la solitude, s’enflamma de toute la magie des idées et des espérances qui fermentaient alors en France depuis la cour de Versailles jusqu’auxbruyères les plus inhabitées. Il s’éprit de Jean- Jacques, et s’en fît lire tout ce qu’il lui fut possible d’en écouter, sans compromettre les devoirs du curé. Puis il se fit donner un MAUPRAT. 27 exemplaire du Cordrat Social, et alla l’épeler sans relâche à la tour Gazeau. D’abord le curé ne lui avait communiqué cette manne qu’avec des restrictions, et tout en lui faisant admirer les grandes pensées et les grands sentimens du philosophe, il avait cru le mettre en garde contre les poisons de l’anarchie. Mais toute l’ancienne science, toutes les heureuses citations d’autrefois, en un mot, toute la théologie du bon prêtre fut emportée comme un pont fragile par le torrent d’éloquence sauvage et d’enthousiasme irré- frénable que Patience avait amassés dans son désert. Il fallut que le curé cédât et se repliât effrayé sur lui-même. Alors il y trouva le fort intérieur lézardé et craquant de toutes parts. Le nouveau soleil qui montait sur l’horizon politique et qui bouleversait toutes les intelligences, fondit la sienne comme une neige légère au premier souffle du printemps. L’exaltation de Patience, le spec- tacle de sa vie étrange et poétique qui lui donnait un air inspiré, la tournure romanesque que prenaient leurs relations mystérieu- ses (les ignobles persécutions du couvent ennoblissant l’esprit de révolte), tout cela s’empara si fort du prêtre, qu’en 1770 il était déjà bien loin du jansénisme, et cherchait vainement dans toutes les hérésies religieuses un point où se retenir avant de tomber dans l’abîme de philosophie, si souvent ouvert devant lui par Patience, si souvent refermé par les exorcisme de la théologie romaine. Après ce récit de la vie philosophique de Patience, rédigée par l’homme d’aujourd’hui, continua Bernard après une pause, j’ai quelque peine à retourner aux impressions bien différentes que reçut l’homme d’autrefois en rencontrant le sorcier de la tour Gazeau. Je vais m’efforcer cependant de ressaisir fidèlement mes souvenirs. Ce fut un soir d’été, qu’au retour d’une pipée où plusieurs pe- tits paysans m’avaient accompagné, je passai devant la tour Gazeau pour la première fois. J’étais âgé d’environ treize ans ; j’étais le plus grand et le plus fort de mes compagnons, et en outre j’exer- çais sur eux, à la rigueur, l’ascendant de mes prérogatives sei- gneuriales. C’était entre nous un mélange de famiharité et d’éti28 REVUE DES DEUX MONDES. quette assez bizarre. Parfois, quand l’ardeur de la chasse ou la fatigue de la journée les gouvernait plus que moi, j’étais forcé de" céder à leurs avis, et déjà je savais me rendre à point comme font les despotes, afin de n’avoir jamais l’air d’être commandés par la’ nécessité ; mais j’avais ma revanche dans l’occasion, et je les voyais bientôt trembler devant l’odieux nom de ma famille. La nuit se faisait, et nous marchions gaîment, sifflant, abat- tant des cormes à coups de pierre, imitant le cri des oiseaux, lors- ’ que celui qui marchait devant s’arrêta tout à coup, et, revenant " sur ses pas, déclara qu’il ne passerait pas par le sentier de la tour Gazeau, et qu’il allait prendre à travers bois. Cet avis fut accueilli par deux autres. Un troisième objecta que l’on risquait de se perdre si on quittait le sentier, que la nuit était proche, et que les loups étaient en nombre. —Allons, canaille ! m’écriai-je d’un ton de prince en poussant le guide, suis le sentier, et laisse-nous tran- quille avec tes sottises. — Non moi (1), dit l’enfant, je viens devoir le sorcier qui dit des paroles sur sa porte, et je n’ai pas envie d’a- voir la fièvre toute l’année. — Bah ! dit un autre, il n’est pas mé- chant avec tout le monde. Il ne fait pas de mal aux enfans, et ’ d’ailleurs nous n’avons qu’à passer bien tranquillement sans lui rien dire, qu’est-ce que vous voulez qu’il nous fasse ? — Oh ! c’est bien, reprit le premier, si nous étions seuls !… Mais monsieur Bernard est avec nous, nous sommes sûrs d’avoir un sort. — Qu’est-ce à dire, imbécille, m’écriai-je en levant le poing. — Ce n’est pas ma faute, monseigneur^ reprit l’enfant. Ce vieux chétif n’aime pas les monsieu, et il a dit qu’il voudrait voir M. Tristan et tous ses enfans pendus au bout de la même branche. — Il a dit cela ? Bon, repris-je, avançons, et vous allez voir. — Qui m’aime me suive ; qui me quitte est un lâche. Deux de mes compagnons se laissèrent entraîner par la vanité. Tous les autres feignirent de les imiter, mais, au bout de quatre pas, chacun avait pris la fuite en s’enfonçant dans le taillis, et je continuai fièrement ma route, escorté de mes deux acolytes. Le petit Sylvain, qui allait le premier, ôta son chapeau du plus loin qu’il vit Patience, et lorsque nous fûmes vis-à-vis de lui, quoiqu’il eût la tête baissée, et qu’il semblât ne faire aucune attention à (1) Locution du pays. MAUPRAT. 29 nous, l’enfant, frappé de terreur, lui dit d’une voix tremblante : Bonsoir, et bonne nuit, maître Patience ! Le sorcier, sortant de sa rêverie, tressaillit comme un homme qui s’éveille, et je vis, non sans une certaine émotion, sa figure basanée, à demi couverte d’une épaisse barbe grise. Sa grosse tête était tout-à-fait dépouillée, et la nudité du front contrastait avec l’épaisseur du sourcil derrière lequel un œil rond et enfoncé pro- fondément dans l’orbite lançait des éclairs comme on en voit à la fin de l’été derrière le feuillage pâlissant. C’était un homme de petite taille, mais large des épaules et bâti comme un gladiateur. Il était couvert de haillons orgueilleusement malpropres. Sa figure était courte et commune comme celle de Socrate, et si le feu du génie brillait dans ces traits fortement accusés, il m’était impossible de m’en apercevoir. Il me fit l’effet d’une bête féroce, d’un animal immonde. Un sentiment de haine s’empara de moi, et, résolu de venger l’affront fait par lui à mon nom, je mis une pierre dans ma fronde, et sans autre préliminaire je la lançai avec vigueur. Au moment où la pierre partit, Patience était en train de répondre à la salutation de l’enfant. Bonsoir, enfans, nous disait-il. Dieu soit avec vous… lorsque la pierre siffla à son oreille et alla frap- per une chouette apprivoisée qui faisait les délices de Patience et qui commençait à s’éveiller avec la nuit, dans le lierre dont la porte était couronnée. — La chouette jeta un aigu cri et tomba sanglante aux pieds de son maître, qui lui répondit par un rugissement, et resta immobile de surprise et de fureur pendant quelques secondes. Puis, tout à coup prenant la victime palpitante par les pieds, il l’enleva de terre et venant à notre rencontre : « Lequel de vous, malheureux, s’écria-t-il d’une voix tonnante, a lancé cette pierre ? » Celui de mes compagnons qui marchait le dernier s’enfuit avec la rapidité du vent. Mais Sylvain, saisipar la large main du sorcier, tomba les deux genoux en terre, en jurant par la sainte Vierge et par sainte Solange, patrone du Berry, qu’il était innocent du meurtre de l’oiseau. J’avais, je l’avoue, une forte démangeaison de le laisser se tirer d’affaire comme il pourrait, et d’entrer dans le fourré. Je m’étais attendu à voir un vieux jongleur décrépit, et non à tomber dans les mains d’un ennemi robuste ; mais l’orgueil me retint. — ^Si c’est toi, disait Patience à mon compagnon tremblant, 30 REVUE DES DEUX MONDES. malheur à toi, car tu es un méchant enfant, et tu seras un mal- honnête homme. Tu as fait une mauvaise action, tu as mis ton plaisir à causer de la peine à un vieillard qui ne t’a jamais nui, et tu l’as fait avec perfidie, avec lâcheté, en dissimulant et en lui disant le bonsoir avec politesse. Tu es un menteur, un infâme, tu m’as arraché ma seule société, ma seule richesse, tu t’es réjoui dans le mal. Que Dieu te préserve de vivre, si tu dois continuer ainsi ! — monsieur Patience, criait l’enfant en joignant les mains, ne me maudissez pas, ne me charmez- pas, ne me donnez pas de maladie, ce n’est pas moi ! Que Dieu m’extermine si c’est moi !… — iSi ce n’est pas toi, c’est donc celui-là ? dit Patience en me pre- nant par le collet de mon habit, et en me secouant comme un arbrisseau qu’on va déraciner. — Oui, c’est moi, répondis-je avec hauteur, et si vous voulez savoir mon nom, apprenez qu’on m’appelle Bernard Mauprat, et qu’un vilain qui touche à un gentilhomme mérite la mort. — La mort ? toi, tu me donneras la mort, Mauprat ! s’écria le vieillard pétrifié de surprise et d’indignation, et que serait donc Dieu, si un morveux comme toi avait le droit de menacer un homme de mon âge ? — La mort ! ah ! tues bien un Mauprat, et tu chasses de race, chien maudit ! Cela parle de donner la mort, et tout au plus si cela est né ! — La mort, mon louveteau ? sais-tu que c’est toi qui mérites la mort, non pas pour ce que tu viens de faire, mais pour être fils de ton père et neveu de tes oncles. Ah ! je suis content de tenir un Mauprat dans le creux de ma main, et de savoir si un coquin de gentilhomme pèse autant qu’un chrétien ; et en même temps il m’enlevait de terre comme il eût fait d’un lièvre. — Petit, dit-il à mon compagnon, va-t’en chez toi, et ne crains rien. Patience ne se fâche guère contre ses pareils, et il pardonne à ses frères, parce que ses frères sont des ignorans comme lui, et ne savent pas ce qu’ils font ; mais un Mauprat, vois-tu, ça sait lire et écrire, et ça n’en est que plus méchant. Va-t’en… mais non, reste, je veux qu’une fois dans ta vie tu voies un gentilhomme recevoir le fouet de la main d’un vilain. Tu vas voir cela, et je te prie de ne pas l’oublier, petit, et de le raconter à tes parens. J’étais pâle de colère, mes dents se brisaient dans ma bouche, je fis une résistance désespérée. Patience, avec un sang-froid MAUPRAT. 31 effrayant, m’attacha à un arbre avec un brin de ramée. Il n’avait qu’à m’effleurer de sa main large et calleuse pour me plier comme un roseau, et cependant j’étais remarquablement vigoureux pour mon âge. Il accrocha la chouette à une branche au-dessus de ma tête, et le sang de l’oiseau, s’égouttant sur moi, me pénétrait d’hor- reur ; car, quoiqu’il n’y eût là qu’une correction usitée avec les chiens de chasse qui mordent le gibier, mon cerveau, troublé par la rage, par le désespoir, et par les cris de mon compagnon, commençait à croire à quelque affreux maléfice ; mais je pense que j’eusse été moins puni s’il m’eut métamorphosé en chouette que je ne le fus en subissant la correction qu’il m’infligea. En vain je l’accablai de menaces, en vain je fis d’effroyables sermens de ven- geance, en vain le petit paysan se jeta encore à genoux, en répé- tant avec angoisse : Monsieur Patience, pour l’amour de Dieu, pour l’amour de vous-même, ne lui faites pas de mal, les Mau- prat vous tueront ; — il se prit à rire en haussant les épaules, et s’armant d’une poignée de houx, il me fustigea, je dois l’avouer, d’une manière plus humiliante que cruelle, car à peine vit-il quelques gouttes de mon sang couler, qu’il s’arrêta, jeta ses verges, et même je remarquai une subite altération dans ses traits et dans sa voix, comme s’il se fût repenti de sa sévérité. — Mauprat, me dit-il en croisant ses bras sur sa poitrine, et en me regardant fixement, vous voilà châtié, vous voilà insulté, mon gentilhomme, cela me suffit. Vous voyez que je pourrais vous empêcher de me jamais nuire, en vous ôtant le souffle d’un coup de pouce, et en vous enterrant sous la pierre de ma porte. Qui s’aviserait de venir chercher ce bel enfant de noble chez le bonhomme Patience ? Mais vous voyez que je n’aime guère la vengeance, car au premier cri de douleur qui vous est échappé, j’ai cessé. Je n’aime pas à faire souffrir, moi, je ne suis pas un Mauprat. Il était bon pour vous d’apprendre par vous-même ce que c’est que d’être une fois la victime ; puisse cela vous dégoûter du métier de bourreau qu’on fait de père en fils dans votre famille ! Bonsoir, allez-vous-en, je ne vous en veux plus, la justice du bon Dieu est satisfaite. Vous pouvez dire à vos oncles de me mettre sur le gril, ils man- geront un méchant morceau, et ils avaleront une chair qui re- prendra vie dans leur gosier pour les étouffer. Alors il reprit sa chouette morte, et, la contemplant d’un air 32 REVUE DES DEUX MONDES. sombre : Un enfant de paysan n*eût pas fait cela, dit- il. Ce sont plaisirs de gentilhomme. Et, se retirant sur sa porte, il fit en- tendre l’exclamation qui lui échappait dans les grandes occasions et qui lui avait fait donner le surnom qu’il portait. — Patience, patience !… s’écria-t-il. — C’était, selon les bonnes femmes, une formule cabalistique dans sa bouche, et toutes les fois qu’on la lui avait entendu prononcer, il était arrivé quelque malheur à la personne qui l’avait offensé. Sylvain se signa pour conjurer le mauvais esprit. La terrible parole résonna sous la voûte de la tour où Patience venait de rentrer, puis la porte se referma sur lui avec fracas. Mon compagnon était si pressé de fuir, qu’il faillit me laisser là sans prendre le temps de me détacher. Dès qu’il l’eut fait : Un signe de croix, me dit-il, pour l’amour du bon Dieu, un signe de croix ! Si vous ne voulez pas faire le signe de la croix, vous voilà ensorcelé : nous serons mangés par les loups en nous en allant, ou bien nous rencontrerons la grand’ bêle. — Imbécille ! lui dis-je, il s’agit bien de celai Écoute, si tu as jamais le malheur déparier à qui que ce soit de ce qui vient d’arriver, je t’étrangle. — Hélas, monsieur, comment donc faire ? reprit-il avec un mélange de naïveté et de mahce, le sorcier m’a commandé de le dire à mes parens. — Je levai le bras pour le frapper, mais la force me man- qua. Suffoqué de rage par le traitement que je venais d’essuyer, je tombai presque évanoui, et Sylvain en profita pour s’enfuir. Quand je revins à moi-même, je me trouvai seul ; je ne con- naissais pas cette partie de la Varenne ; je n’y étais jamais venu, et elle était horriblement déserte. Toute la journée j’avais vu des traces de loups et de sangliers sur le sable. La nuit régnait déjà ; j’avais encore deux lieues à faire pour arriver à la Roche-Mau- prat. Les portes seraient fermées, le pont levé ; je serais reçu à coups de fusil si je n’arrivais avant neuf heures. Il y avait cent à parier contre un que, ne connaissant pas le chemin, il me serait impossible de faire deux lieues en une heure. Cependant j’eusse mieux aimé subir mille morts que de demander asile à l’habitant de la tour Gazeau, me l’eût-il accordé avec grâce. Mon orgueil saignait plus que ma chair. Je me lançai à la course à tout hasard. Le sentier faisait mille détours ; mille autres sentiers s’entrecroisaient. J’arrivai à la MAUPRAT. 33 plaine par un pâturage fermé de haies. Là toute trace de sen- tier disparaissait. Je franchis la haie au hasard et tombai dans un champ. La nuit était noire ; eût-il fait jour, il n’y avait pas moyen de s’orienter à travers des héritages (1) encaissés dans des talus hérissés d’épines. Enfin je trouvai des bruyères, puis des bois, et mes terreurs un peu calmées se renouvelèrent ; car, je l’avoue, j’étais en proie à des terreurs mortelles. Dressé à la bravoure comme un chien à la chasse, je faisais bonne contenance sous les yeux d’autrui. Mu par la vanité, j’étais audacieux quand j’avais des spectateurs ; mais livré à moi-même dans la profonde nuit, épuisé de fatigue et de faim, quoique je ne sentisse nulle envie démanger, bouleversé par les émotions que je venais d’é- prouver, assuré d’être battu par mes oncles en rentrant, et pour- tant aussi désireux de rentrer que si j’eusse dû trouver le para- dis terrestre à la Roche-Mauprat, j’errai jusqu’au jour dans des angoisses impossibles à décrire. Les hurlemens des loups, heu- reusement lointains, vinrent plus d’une fois frapper mon oreille et glacer mon sang dans mes veines ; et comme si ma position n’eût pas été assez précaire en réalité, mon imagination frappée venait y joindre mille images fantastiques. Patience passait pour un nie- neur de loups. Yons savez que c’est une spécialité cabalistique ac- créditée en tout pays. Je m’imaginais donc voir paraître ce diabo- lique petit vieillard escorté de sa bande affamée, ayant revêtu lui-même la figure d’une moitié de loup, et me poursuivant à tra- vers les taillis. Plusieurs fois des lapins me partirent entre les jambes, et de saisissement je faillis tomber à la renverse. Là, comme j’étais bien sûr de n’être pas vu, je faisais force signes de croix, car en affectant l’incrédulité, j’avais nécessairement au fond de l’ame toutes les superstitions de la peur. Enfin, j’arrivai à la Roche-Mauprat avec le jour. J’attendis dans un fossé que les portes fussent ouvertes, et je me glissai à ma chambre sans être vu de personne. Comme ce n’était pas précisé- ment une tendresse assidue qui veillait sur moi, mon absence n’avait pas été remarquée durant la nuit ; je fis croire à mon oncle Jean, que je rencontrai dans un escalier, que je venais de (1) C’est le nom qu’on donne à la pelite propriété. TOME X. 34 REVUE DES DEUX MONDES. me lever ; et ce stratagème ayant réussi, j’allai dormir tout le jour dans l’abat-foin. V. N’ayant plus rien à craindre pour moi-même, il m’eut été facile de me venger de mon ennemi ; tout m’y conviait. Le propos qu’il avait tenu contre la famille eût suffi sans même invoquer l’outrage fait à ma personne, et que je répugnais à avouer. Je n’avais donc qu’un mot à dire : sept Mauprat eussent été à cheval au bout d’un quart d’heure, charmés d’avoir un exemple à faire en maltraitant un homme qui ne leur fournissait aucune redevance, et qui ne leur eût semblé bon qu’à être pendu pour effrayer les autres. Mais les choses n’eussent-elles pas été aussi loin, je ne sais com- ment il se fît que je sentis une répugnance insurmontable à de- mander vengeance à huit hommes contre un seul. Au moment de le faire (car, dans ma colère, je me l’étais bien promis), je fus re- tenu par je ne sais quel instinct de loyauté que je ne me connaissais pas, et que je ne pus guère m’expliquer à moi-même. Et puis les paroles de Patience avaient peut-être fait naître en moi, à mon insu, un sentiment de honte salutaire. Peut-être ses justes malédic- tions contre les nobles m’avaient-elies fait entrevoir quelque idée de justice. Peut-être, en un mot, ce que j’avais pris jusque-là en moi pour des mouvemens de faiblesse et de pitié commença-tnil dès-lors sourdement à me sembler plus grave et moins méprisable. Quoi qu’il en soit, je gardai le silence, je me contentai de ros- ser Sylvain pour le punir de m’avoir abandonné et pour le déter- miner à se taire sur ma mésaventure. Cet amer souvenir était assoupi, lorsque vers la fin de l’automne, il m’arriva de battre les bois avec Sylvain. Ce pauvre Sylvain avait de l’attachement pour moi, car en dépit de mes brutalités, il venait toujours se placer sur mes talons, dès que j’étais hors du château. Il me dé- fendait contre tous ses compagnons en soutenant que je n’étais qu’un peu vif et point méchant. — Ce sont les âmes douces et rési- gnées du peuple qui entretiennent l’orgueil et la rudesse des grands. — Nous chassions donc les allouettes au lacet, lorsque mon page ensabotté, qui furetait toujours à l’ avant-garde, revint vers MADPRAT. 35 moi en disant textuellement : J’avise le meneu’ d’ loups anc{i) le preneu d’ taupes. Cet avertissement flt passer un frisson dans tous mes membres. Cependant je sentis aussi le ressentiment faire réaction dans mon cœur, et je marchai droit à la rencontre de mon sorcier, un peu rassuré peut-être aussi par la présence de son compagnon, qui était un liabiiué de la Roche-Mauprat, et que je supposais devoir me porter respect et assistance. Marcasse, dit preneur de tait j)es, faisait profession de purger de fouines, belettes, rats, et autres animaux malfaisans, les habi- tations et les champs de la contrée. Il ne bornait pas au Berry les bienfaits de son industrie, tous les ans il faisait le tour de la Mar- che, du Nivernais, du Limousin et de la Saintonge, parcourant seul et à pied tous les lieux où on avait le bon esprit d’apprécier ses talens, bien reçu partout, au château comme à la chaumière, car c’était un métier qui se faisait avec succès et probité de père en fils dans sa famille, et que ses descendans font encore. 11 avait un gîte et une besogne assurée pour tous les jours de l’année. Aussi régulier dans sa tournée que la terre dans sa rotation, on le voyait à époque fixe reparaître dans les mêmes lieux où il avait passé l’année précédente, toujours accompagné du même petit chien et de la même longue épée. Ce personnage était aussi curieux et plus comique, dans son genre, que le sorcier Patience. C’était un homme bilieux et mé- lancolique, grand, sec, anguleux, plein de lenteur, de majesté et de réflexion dans toutes ses manières. Il aimait si peu à parler, qu’il répondait à toutes les questions par monosyllabes ; toute- fois il ne s’écartait jamais des règles de la plus austère politesse, et il disait peu de mots sans élever la main vers la corne de son chapeau en signe de révérence et de civilité. Était-il ainsi par ca- ractère ? ou bien, dans son métier ambulant, la crainte de s’aliéner quelques-unes de ses nombreuses pratiques par des propos incon- sidérés lui inspirait-elle cette sage réserve ? On ne le savait point. Il avait l’œil et le pied dans toutes les maisons, il avait le jour la clé de tous les greniers et place le soir au foyer de toutes les cuisines. Il savait tout, d’autant plus que son air rêveur et ab- (1) Avec. . S6 REVUE DES DEUX MONDES. sorbe inspirait l’abandoiî en sa présence, et pourtant jamais il ne lui était arrivé de rapporter dans une maison ce qui se passait dans une autre. Si vous voulez savoir comment ce caractère m’avait frappé, je vous dirai que j’avais été témoin des efforts de mes oncles et de mon grand-père à le faire parler. Ils espéraient savoir par lui ce qui se passait au château de Sainte-Sévère, chez M. Hubert de Mauprat, l’objet de leur haine et de leur envie. Quoique donMar- casse (on l’appelait don parce qu’on lui trouvait la démarche et la fierté d’un hidalgo ruiné), quoique don Marcasse, dis-je, eût été impénétrable à cet égard comme à tous les autres, les Mau- prat Coupe-Jarrets ne manquaient pas de l’amadouer toujours da- vantage, espérant tirer de lui quelque chose de relatif à Mauprat Casse-Tête. Nul ne pouvait donc savoir les sentimens de Marcasse sur quoi que ce soit ; le plus court eût été de supposer qu’il ne se donnait la peine d’en avoir aucun. Cependant l’attrait que Patience sem- blait éprouver pour lui, jusqu’à l’accompagner durant plusieurs semaines dans ses voyages, donnait à penser qu’il y avait quelque sortilège dans son air mystérieux, et que ce n’était pas seulement la longueur de son épée et l’adresse de son chien qui faisaient si merveilleuse déconfiture de taupes et de belettes. On parlait tout bas d’herbes enchantées, au moyen desquelles il faisait sortir de leurs trous ces animaux méfians pour les prendre au piège ; mais, comme on se trouvait bien de cette magie, on ne songeait pas à lui en faire un crime. Je ne sais si vous avez assisté à ce genre de chasse. Elle est cu- rieuse, surtout dans les greniers à fourrage. L’homme et le chien grimpant aux échelles, et courant sur les bois de charpente avec un aplomb et une agilité surprenante ; le chien flairant les trous des murailles, faisant l’office de chat, se mettant à l’affût, et veillant en embuscade jusqu’à ce que le gibier se livre à la rapière du chasseur ; celui-ci lardant les bottes de paille, et passant l’ennemi au fil de l’épée ; tout cela, accompli et dirigé avec gravité et impor- tance par don Marcasse, était, je vous assure, aussi singulier que divertissant. Lorsque j’aperçus ce féal, je crus pouvoir braver le sorcier, et j’approchai hardiment. Sylvain me regardait avec admiration, et MAUPRAT. 37 je remarquai que Patience lui-même ne s’attendait pas à tant d’au- dace. J’affectai d’aborder Marcasse et de lui parler, afin de braver mon ennemi. Ce que voyant, il écarta doucement le preneur de taupes ; et, posant sa lourde main sur ma tête, il me dit fort tran- quillement : — Vous avez grandi, depuis quelque temps, mon beau mon- sieur ? La rougeur me monta au visage, et reculant avec dédain : — Prenez garde à ce que vous faites, manant, lui dis-je ; vous devriez vous rappeler que si vous avez encore vos deux oreilles, c’est à ma bonté que vous le devez. — Mes deux oreilles ! dit Pa- tience en riant avec amertume ; et faisant allusion au surnom de ma famille, il ajouta : Vous voulez dire mes deux jarrets ? Pa- tience ! patience ! un temps n’est peut-être pas loin où les manans : ne couperont aux nobles ni les jarrets ni les oreilles, mais la tête et la bourse… — Taisez-vous, maître Patience, dit le preneur de taupes d’un ton solennel, vous ne parlez pas en philosophe. — Tu as raison, toi, répliqua le sorcier ; et, au fait, je ne sais pas pour- quoi je querelle ce petit gars : il aurait dû me faire mettre en bouil- lie par ses oncles, car je l’ai fouetté, l’été dernier, pour une sot- tise qu’il m’avait faite ; et je ne sais pas ce qui est arrivé dans la famille, mais les Mauprat ont perdu une belle occasion de faire du mal au prochain. — Apprenez, paysan, lui dis-je, qu’un noble se venge toujours noblement ; je n’ai pas voulu faire punir mes inju- res par des gens plus forts que vous ; mais attendez deux ans, et je vous promets de vous pendre, de ma propre main, à un cer- tain arbre que je reconnaîtrai bien, et qui est devant la porte de la tour Gazeau. Si je ne le fais, je veux cesser d’être gentilhomme ; si je vous épargne, je veux être appelé meneur de loups. Patience sourit, et tout d’un coup, devenant sérieux, il attacha sur moi ce regard profond qui rendait sa physionomie si remar- quable. Puis, se tournant vers le chasseur de belettes : — C’est singulier, dit-il, il y a quelque chose dans cette race. Voyez le plus méchant noble, il a encore plus de cœur dans certaines cho- ses que le plus brave d’entre nous. Ah ! c’est tout simple, ajouta- t-il en se parlant à lui-même, on les élève comme ça, et nous, on nous dit que nous naissons pour obéir… Patience / Il garda un instant le silence ; puis il sortit de sa rêverie pour me dire d’un ton ^ REVUE DES DEUX MONDES. de bonhomie un peu railleuse : Vous voulez me pendre, monsei- gneur Brin de chaume ? Mangez donc beaucoup de soupe, car vous n’êtes pas encore assez haut pour atteindre à la branche qui me portera ; et, jusque-là… il passera peut-être, sous le pont, bien de l’eau dont vous ne savez pas le goût. — Mal parlé, mal parlé, dit le preneur de taupes d’un air grave ; allons, la paix. Monsieur Bernard, pardon pour Patience ; c’est un vieux, un vieux fou. — Non, non, dit Patience, je veux qu’il me pende ; il a raison, il me doit cela ; et, au fait, cela arrivera peut-être plus vite que tout le reste. Ne vous dépêchez pas trop de grandir, monsieur ; car, moi, je me dépêche de vieillir plus que je ne voudrais ; et, puis- que vous êtes si brave, vous ne voudrez pas attaquer un homme qui ne pourrait plus se défendre. — Vous avez bien usé de votre force avec moi ! m’écriai-je, ne m’avez-vous pas fait violence, dites ? n’est-ce pas une lâcheté cela ? Il flt un geste de surprise. — Oh ! les enfans, les enfans ! dit-il, voyez comme cela raisonne. La vérité est dans la bouche des en- fans. Et il s’éloigna en rêvant et en se disant des sentences à lui- même, comme il avait l’habitude de faire. Marcasse m’ôta son chapeau, et me dit d’un ton impassible : — Il a tort, — il faut la paix, — pardon, — repos, — salut ! Ils disparurent, et là cessèrent mes rapports avec Patience. Ils ne furent renoués que long-temps après. VI. J’avais quinze ans quand mon grand-père mourut ; sa mort ne causa point de douleur, mais une véritable consternation à la Roche-Mauprat. Il était l’ame de tous les vices qui y régnaient, et il est certain qu’il y avait en lui quelque chose de plus cruel et de moins vil que dans ses fils. Après lui, l’espèce de gloire que son audace nous avait acquise s’échpsa. Ses enfans, jusque-là bien disciplinés, devinrent de plus en plus ivrognes et débauchés. D’ail- leurs les expéditions furent chaque jour plus périlleuses. Excepté le petit nombre de féaux que nous traitions bien et qui nous étaient tous dévoués, nous étions de plus en plus isolés et sans ressources. Le pays d’alentour avait été abandonné à la MAUIPÏIAT. â0 suite de nos violences. La frayeur que nous inspirions agrandissait chaque jour le désert autour de nous. II fallait aller loin et se ha- sarder sur les confins de la plaine. Là nous n’avions pas le dessus, et mon oncle Laurent, le plus hardi de tous, fut grièvement blessé à une escarmouche. Il fallut chercher d’autres ressources. Jean les suggéra. Ce fut de se glisser dans les foires sous divers dé- guisemens et d’y commettre des vols habiles. De brigands, nous devînmes filous, et notre nom détesté s’avilit de plus en plus. Nous établîmes des accointances avec tout ce que la province recelait de gens tarés, et par un échange de services frauduleux, nous échap- pâmes encore une fois à la misère. Je dis nous, car je commençais à faire partie de cette bande de coupe-jarrets, quand mon grand-père mourut. Il avait cédé à mes prières et m’avait associé à quelques-unes des dernières courses qu’il tenta. Je ne vous ferai point d’excuses ; mais vous voyez de- Tant vous un homme qui a fait le métier de bandit. C’est un sou- venir qui ne me laisse nul remords, pas plusqu à un soldat d’avoir fait campagne sous les ordres de son général. Je croyais encore vivre au moyen-âge. La force et la sagesse des lois établies étaient pour moi des paroles dépourvues de sens. Je me sentais brave et rigoureux. Je me battais ; il est vrai que les résultats de nos vic- toires me faisaient souvent rougir ; mais, n’en profitant pas, je m’en lavais les mains, et je me souviens avec plaisir d’avoir aidé plus d’une victime terrassée à se relever et à s’enfuir. Cette existence m’étourdissait par son activité, ses dangers et ses fatigues. Elle m’arrachait aux douloureuses réflexions qui eussent pu naître en moi. En outre elle me soustrayait à la tyrannie immédiate de Jean. Mais quand mon grand-père fut mort, et notre bande dégradée par un autre genre d’exploits, je retombai sous cette odieuse domination. Je n’étais nullement propre au mensonge et à la fraude. Je montrais non-seulement de l’aver- sion, mais encore de l’incapacité pour cette industrie nouvelle. On me regarda comme un membre inutile, et les mauvais procédés recommencèrent. On m’eût chassé si on n’eût craint que, me ré- conciliant avec la société, je ne devinsse un ennemi dangereux. Dans cette alternative de me nourrir, ou d’avoir à me redouter, il fut souvent délibéré ( je l’ai su depuis ) de me chercher querelle, et de me forcer à une rixe dans laquelle on se déferait de moi. 40 REVUE DES DEUX MONDES. C’était l’avis de Jean ; mais Antoine^ celui qui avait perdu le moins de l’énergie et de l’espèce d’équité domestique de Tristan, opina et prouva que j’étais plus précieux que nuisible. J’étais un bon soldat, on pouvait avoir besoin encore de bras dans l’occasion. Je pouvais aussi me former à l’escroquerie ; j’étais bien jeune et J)ien ignorant. Mais si Jean voulait me prendre par la douceur, Tendre mon sort moins malheureux, et surtout m’éclairer sur ma véritable situation, en m’apprenant que j’étais perdu pour la so- ciété et que je ne pouvais y reparaître sans être pendu aussitôt, peut-être mon obstination et ma flerté plieraient-elles de’ant le bien-être d’une part, et la nécessité de l’autre. Il fallait au moins le tenter avant de se débarrasser de moi, car disait Antoine pour <îonclure son homélie : a Nous étions dix Mauprat l’année dernière, notre père est mort, et si nous tuons Bernard, nous ne serons plus que huit. » Cet argument l’emporta. On me tira de l’espèce de cachot où je languissais depuis plusieurs mois ; on me donna des habits neufs ; on changea mon vieux fusil pour une belle carabine que j’avais toujours désirée ; on me fit l’exposé de ma situation dans le monde ; on me versa du meilleur vin à mes repas, je promis de réfléchir, et, en attendant, je m’abrutis un peu plus dans l’inaction et dans l’ivrognerie que je n’avais fait dans le brigandage. Cependant ma captivité me laissa de si tristes impressions, que je fis le serment, à part moi, de m’exposer à tout ce qui pourrait m’advenir sur les terres du roi de France, plutôt que de suppor- ter le retour de ces mauvais traitemens. Un méchant point d’hon- neur me retenait seul à la Roche-Mauprat. Il était évident que l’orage s’amassait sur nos tètes. Les paysans étaient mécontens, malgré tout ce que nous faisions pour nous les attacher ; des doc- trines d’indépendance s’insinuaient sourdement parmi eux ; nos plus fidèles serviteurs se lassaient d’avoir le vin et les vivres en abondance ; ils demandaient de l’argent, et nous n’en avions pas. Plusieurs sommations nous avaient été faites sérieusement de payer à l’état les impôts du fief ; et nos créanciers se joignant aux gens du roi et aux paysans révoltés, tout nous menaçait d’une catastro- phe semblable à celle dont le seigneur de Pleumartin venait d’être victime dans le pays (1). (1) Le seigneur de Pleumarlin a laissé dans le pays des souvenii’s qui préserveront le MAUPRAT. 41

,,]VIes oncles avaient long-temps projeté de s’adjoindre aux ra-

pines et à la résistance de ce hobereau. Mais, au moment oùPleu- inartin, près de tomber au pouvoir de ses ennemis, nous avait donné sa parole de nous accueillir comme amis et alliés, si nous mar- chions à son secours, nous avions appris sa chute et sa fln tragique. Kous étions donc à toute heure sur nos gardes. Il fallait quitter le pays ou traverser une crise décisive. Les uns conseillaient le pre- mier parti ; les autres s’obstinaient à suivre le conseil du père mourant, et à s’enterrer sous les ruines du donjon. Ils traitaient de lâcheté et de couardise toute idée de fuite ou de transaction. La crainte d’encourir un pareil reproche, et peut-être un peu l’a- mour instinctif du danger, me retenaient donc encore ; mais mon. aversion pour cette existence odieuse sommeillait en moi, toujours prête à éclater violemment. Un soir que nous avions largement soupe, nous restâmes à ta- ble, continuant à boire et à converser, Dieu sait dans quels termes et sur quels sujets ! Il faisait un temps affreux, l’eau ruisselait sur le pavé de la salle par les fenêtres disjointes, l’orage ébranlait les

  • vieux murs. Le vent de la nuit sifflait à travers les crevasses de la

voûte et faisait ondoyer la flamme de nos torches de résine. On m’avait beaucoup raillé, pendant le repas, de ce qu’on appelait ma vertu ; on avait traité ma sauvagerie envers les femmes de conti- nence, et c’était surtout à ce propos qu’on me poussait à mal par la mauvaise honte. Comme tout en me défendant de ces moqueries grossières et en ripostant sur le même ton, j’avais bu énormé- ment, ma farouche imagination s’était enflammée, et je me vantais d’être plus hardi et mieux venu auprès de la première femme qu’on amènerait à la Roche-Mauprat qu’aucun de mes oncles. Le défi fut accepté avec de grands éclats de rire. Les roulemens de la foudre répondirent à cette gaîté infernale. Tout à coup le cor sonna à la herse. Tout rentra dans le silence. C’était la fanfare dont les Mauprat se servaient entre eux pour s’appeler et se reconnaître. C’était mon oncle Laurent qui avait été absent tout le jour et qui récit de Mauprat du reproche d’exagération. La plume se refuserait à tracer les féroces obscénités et les raffinemens de torture qui signalèrent la vie de cet insensé, et qui per- pétuèrent les traditions du brigandage féodal dans le Berry jusqu’aux derniers jours de lancienne monarchie. On fit ! e siège de son château, et après une résistance opinirare, il fut pris et pendu. demandait à rentrer. Nous avions tant de sujets de méfiance, que nous étions nous-mêmes porte-clés et guichetiers de notre forteresse. Jean se leva en agitant les clés ; mais il resta immobile aussitôt pour écouter le cor, qui annonçait, par une seconde fanfare, qu’il amenait une prise, et qu’il fallait aller au-devant de lui. En un clin d’œil tous les Mauprat furent à la herse avec des flambeaux, excepté moi, dont l’indifférence était profonde, et les jambes sérieusement avinées. — Si c’est une femme, s’écria Antoine en sortant, je jure sur l’ame de mon père qu’elle te sera adjugée, vaillant jeune homme 1 et nous verrons si ton audace répond à tes prétentions. Je restai les coudes sur la table, plongé dans un malaise stupide. Lorsque la porte se rouvrit, je vis entrer une femme d’une démarche assurée, et revêtue d’un costume étrange. Il me fallut un effort pour ne pas tomber dans une sorte de divagation, et pour comprendre ce que l’un des Mauprat vint me dire à l’oreille. Au milieu d’une battue aux loups, à laquelle plusieurs seigneurs des environs, avec leurs femmes, avaient voulu prendre part, le cheval de cette jeune personne s’était effrayé, et l’avait emportée loin de la chasse. Lorsqu’il s’était calmé après une pointe de près d’une lieue, elle avait voulu retourner en arrière ; mais, ne connaissant pas le pays de Varenne, où tous les sites se ressemblent, elle s’était de plus en plus écartée. L’orage et la nuit avaient mis le comble à son embarras. Laurent, l’ayant rencontrée, lui avait offert de la conduire au château de Rochemaure, qui était en effet à plus de six heues de là, mais qu’il disait très voisin, et dont il feignait d’être un garde-chasse. Cette dame avait accepté son offre. Sans connaître la dame de Rochemaure, elle était sa parente, et se flattait d’être bien accueillie. Elle n’avait jamais rencontré la figure d’aucun Mauprat, et ne songeait guère être si près de leur repaire. Elle avait donc suivi son guide sans défiance ; et, n’ayant vu de sa vie la Roche-Mauprat, soit de près, soit de loin, elle fut introduite dans la salle de nos orgies sans avoir le moindre soupçon du piège où elle était tombée.

Quand je frottai mes yeux appesantis et regardai cette femme si jeune et si belle, avec un air de calme, de franchise et d’honnêteté que je n’avais jamais trouvé sur le front d’aucune autre ( toutes celles qui avaient passé la herse de notre manoir étant d’insolentes prostituées, ou des victimes stupides ), je crus faire un rêve* MATJPRAT. $3 ■ J’avais vu des fées flgurer dans mes légendes de chevalerie. Je crus presque que Morgane ou Urgande venait chez nous pour faire justice, et j’eus envie un instant de me jeter à genoux, et de protester contre l’arrêt qui m’eût confondu avec mes oncles. An- toine, à qui Laurent avait rapidement donné le mot, s’approcha d’elle avec autant de politesse qu’il était capable d’en avoir, et la pria d’excuser son costume de chasse et celui de ses amis. Ils étaient tous neveux ou cousins de la dame de Rochemaure, et iLs attendaient, pour se mettre à table, que cette dame, qui était fort dévote, fût sortie de la chapelle où elle était en conférence pieuse avec son aumônier. L’air de candeur et de confiance avec lequel l’inconnue écouta ce mensonge ridicule me serra le cœur, mais je ne me rendis pas compte de ce que j’éprouvais. — Je ne veux pas, dit-elle à mon oncle Jean qui faisait l’assidu d’un air de satyre auprès d’elle, déranger cette dame ; je suis trop inquiète de Finquiétude que je cause moi-même à mon père et à mes amis dans ce moment pour vouloir m’arrêter ici. Dites-lui que je la supplie de me prêter un cheval frais et un guide, afin que je re- tourne vers le lieu où je présume qu’ils peuvent avoir été m’atten- dre. — Madame, répondit Jean avec assurance, il est impossible que vous vous remettiez en route par le temps qu’il fait ; d’ailleurs cela ne servirait qu’à retarder le moment de rejoindre ceux qui vous cherchent. Dix de nos gens bien montés et armés de torches partent à l’instant même par dix routes différentes, et vont par- courir la Varenne sur tous les points. Il est donc impossible que, dans deux heures au plus, vos parens n’aient pas de vos nouvel- les, et que bientôt vous ne les voyiez arriver ici où ils seront hé- bergés le mieux possible. Tenez-vous donc en repos, et accep- tez quelques cordiaux pour vous remettre, car vous êtes mouillée et accablée de fatigue. — Sans l’inquiétude que j’éprouve, je serais affamée, répondit-elle en souriant. Je vais essayer de manger quelque chose ; mais ne faites rien d’extraordinaire pour moi. Vous avez déjà mille fois trop de bonté. — Elle s’approcha de la table où j’étais resté accoudé, et prit un fruit tout près de moi sans m’apercevoir. Je me retournai et la regardai effrontément d’un air abruti. Elle supporta mon regard avec arrogance. Voilà du moins ce qu’il me sembla. J’ai su depuis qu’elle ne me voyait seu- lement pas, car tout en faisant effort sur elle-même pour paraître 44 REVUE DES DEUX MONDES. calme et répondre avec confiance à l’hospitalité qu’on lui offrait, elle était fort troublée de la présence inattendue de tant d’hommes étranges, de mauvaise mine et grossièrement vêtus. Pourtant, nul soupçon ne lui venait. J’entendis un des Mauprat dire près de moi à Jean : Bon ! tout va bien ; elle donne dans le panneau ; fai- sons la boire, elle causera. — Un instant, répondit Jean, surveil- lez-la, l’affaire est sérieuse, il y a mieux à faire ici qu’à se divertir, je vais tenir conseil, on vous appellera pour dire votre avis ; mais ayez l’œil un peu sur Bernard. — Qu’est-ce qu’il y a ? dis-je brusque- ment en me retournant vers lui. Est-ce que cette fille ne m’appar- tient pas ? N’a-t-on pas juré sur l’ame de mon grand-père ?… — Ahl c’est parbleu vrai ! dit Antoine en s’approchant de notre groupe, tandis que les autres Mauprat entouraient la dame. Écoute, Ber- nard, je tiendrai ma parole à une condition. — Laquelle ? — C’est bien simple ; d’ici à dix minutes tu ne diras pas à cette donzelle qu’elle n’est pas chez la vieille Rochemaure. — Pour qui me pre- nez-vous ? répondis-je en enfonçant mon chapeau sur mes yeux. Croyez-vous que je sois une bête ? Attendez, voulez-vous que j’aille prendre la robe de ma grand’mère qui est là-haut, et que je me fasse passer pour la dévote de Rochemaure ? — Bonne idée, dit Laurent. — Mais avant tout, j’ai à vous parler, reprit Jean, et il les entrahia dehors après avoir fait un signe aux autres. Au mo- ment où ils sortaient tous, je crus voir que Jean voulait engager Antoine à me surveiller ; mais Antoine, avec une insistance que je ne compris pas, s’obstina à les suivre. Je restai seul avec l’in- jconnue. Je demeurai un instant étourdi, bouleversé, et plus embarrassé que satisfait du tête-à-tête ; puis en cherchant à me rendre compte de ce qui se passait de mystérieux autour de moi, je parvins à m’imaginer, à travers les fumées du vin, quelque chose d’assez vraisemblable, quoique pourtant ce fût une erreur complète. Je crus expliquer tout ce que je venais de voir et d’entendre, en supposant d’abord que cette dame si tranquille et si parée était une de ces filles de Bohême que j’avais vues quelquefois dans les foires ; 2^ que Laurent, l’ayant rencontrée par les champs, l’avait amenée pour divertir la compagnie ; 3^ qu’on lui avait fait confi- dence de mon état d’ivresse fanfaronne, et qu’on l’amenait pour mettre ma galanterie à l’épreuve, tandis qu’on me regarderait par MAUPRAT. 45, le trou de la serrure. Mon premier mouvement, dès que cette pensée se fut emparée de moi, fut de me lever et d’aller droit à la porte que je fermai à double tour, et dont je tirai les verroux ; puis je revins vers la dame, déterminé que j’étais à ne pas lui donner lieu de railler ma timidité. Elle était assise sous le manteau de la cheminée, et comme elle était occupée à sécher ses habits mouillés et penchée vers le foyer, elle ne s’était pas rendu compte de ce que je faisais ; mais l’expres- sion étrange de mon visage la fît tressaillir lorsque je m’approchai d’elle. J’étais déterminé à l’embrasser pour commencer ; mais je ne sais par quel prodige, dès qu’elle eut levé ses yeux sur moi, cette familarité me devint impossible. Je ne me sentis que le cou- rage de lui dire : Ma foi, mademoiselle, vous êtes charmante, et vous me plaisez aussi vrai que je m’appelle Bernard Mauprat. — Bernard Mauprat ! s’écria-t-elle en se levant, vous êtes Bernard Mauprat, vous ? En ce cas, changez de langage et sachez à qui vous parlez ; ne vous l’a-t-on pas dit ? — On ne me l’a pas dit, mais je le devine, répondis-je en ricanant et en m’efforçant de lutter contre le respect que m’inspiraient sa pâleur subite et son atti- tude impérieuse. — Si vous le devinez, reprit-elle, comment est- il possible que vous me parliez comme vous faites ? Mais on m’avait bien dit que vous étiez mal élevé, et pourtant j’avais toujours désiré vous rencontrer. — En vérité ? dis-je en ricanant toujours. Vous ! princesse de grandes routes, qui avez connu tant de gens en votre vie ? Laissez mes lèvres rencontrer les vôtres, s’il vous plaît, ma belle, et vous saurez si je suis aussi bien élevé que mes- sieurs mes oncles, que vous écoutiez si bien tout-à-l’heure. — Vos oncles ! s’écria-t-elle en saisissant brusquement sa chaise, et en la plaçant entre nous comme par un instinct de défense ! mon Dieu, mon Dieu, je ne suis pas chez M™* de Rochemaure ! — Le nom commence toujours de même, et nous sommes d’aussi bonne roche que ce soit. — La Roche-Mauprat !… murmura-t-elle en frissonnant de la tête aux pieds comme une biche qui entend hurler les loups, et ses lèvres devinrent toutes blanches. L’angoisse passa dans tous ses traits. Par une involontaire sympathie, je fré- mis moi-même, et je faiUis changer tout à coup de manières et de langage. — Qu’est-ce que cela a donc de surprenant pour elle ? me disais-je ; n’est-ce pas une comédie qu’elle joue ? et sile^ Mauprat 4(5 REVUE DES DEUX MONDES., ne sont pas là derrière quelque boiserie à nous écouter, ne leur racontera-t-elle pas mot pour mot tout ce qui se sera passé ? Cependant elle tremble comme une feuille de peuplier… Mais si c’est une comédienne ? J’en ai vu une qui faisait Geneviève deBra- bant, et qui pleurait à s’y méprendre. — J’étais dans une grande perplexité, et je promenais des yeux hagards tantôt sur elle, tantôt sur les portes que je croyais toujours prêtes à s’ouvrir toutes grandes, aux éclats de rire de mes oncles. Cette femme était belle comme le jour. Je ne crois pas que jamais il ait existé une femme aussi jolie que celle-là. Ce n’est pas moi seulement qui l’atteste, elle a laissé une réputation de beauté qui n’est pas encore oubliée dans le pays. Elle était d’une taille assez élevée, svelte, et remarquable par l’aisance de ses mouvemens. Elle était blanche avec des yeux noirs et des cheveux d’ébène. Ses regards et son sourire avaient une expression de bonté et de finesse dont le mélange était incompréhensible ; il semblait que le ciel lui eût donné deux âmes, une toute d’intelligence, une toute de sentiment. Elle était naturellement gaie et brave ; c’était un ange que les chagrins de l’humanité n’avaient pas encore osé toucher. Rien ne l’avait fait souffrir, rien ne lui avait appris la méfiance et l’effroi. C’était donc là la première souffrance de sa vie, et c’était moi, brute, qui la lui inspirais. Je la prenais pour une bohémienne, et c’était un ange de pureté. C’était ma jeune tante à la mode de Bretagne, Edmée de Mau- prat, fille de M. Hubert, mon grand-oncle, qu’on appelait le che- valier, et qui s’était fait relever de l’ordre de Malte pour se marier dans un âge déjà mûr, car ma tante et moi nous étions du même âge. Nous avions dix-sept ans tous deux, à quelques mois de dif- férence ; et ce fut là notre première entrevue. Celle que j’aurais dû protéger au péril de ma vie envers et contre tous, était là, devant moi, palpitante et consternée comme une victime devant le bourreau. Elle fit un grand effort, et s’approchant de moi, qui marchais avec préoccupation dans la salle, elle se nomma, et ajouta : Il est impossible que vous soyez un infâme comme tous ces brigands que je viens de voir et dont je sais la vie infernale. Vous êtes jeune ; votre mère était bonne et sage. Mon père voulait vouséleMAUPRAT. 47 ver et vous adopter. Encore aujourd’hui il regrette de ne pouvoir vous tirer de l’abîme où vous êtes plongé. N’avez-vous pas reçu plusieurs messages de sa part ? Bernard, vous êtes mon proche parent, songez aux liens du sang ; pourquoi voulez-vous m’insul- ter ? Veut-on m’assassiner ici, ou me donner la torture ? Pourquoi m’a-t-on trompée en me disant que j’étais à Rochemaure ? Pour- quoi s’est-on retiré d’un air de mystère ? Que prépare-t-on ? que se passe t-il ? — La parole expira sur ses lèvres : un coup de fusil venait de se faire entendre au dehors. Une décharge de la cou- levrine y répondit, et la trompe d’alarme ébranla de sons lugu- bres les tristes murailles du donjon. M"^ de Mauprat retomba sur sa chaise. Je restai immobile, ne sachant si c’était là une nou- velle scène de comédie imaginée pour se divertir de moi, et dé- cidé à ne point me mettre en peine de cette alarme, jusqu’à ce que j’eusse la preuve certaine qu’elle n’était pas simulée. — Allons, luidis-je, en me rapprochant d’elle, convenez que tout ceci est une plaisanterie. Vous n’êtes pas AP^^ de Mauprat, et vous voulez savoir si je suis un apprenti capable de faire l’amour. — •l’en jure par le Christ, répondit-elle en prenant mes mains dans ses mains froides comme la mort, je suis Edmée, votre parente, votre prisonnière, votre amie ; car je me suis toujours intéressée à vous, j’ai toujours supplié mon père de ne pas vous aban- donner… Mais, écoutez, Bernard, on se bat, on se bat à coups de fusil ! C’est mon père qui vient me chercher sans doute, et on va le tuer ! Ah ! s’écria-t-elle en tombant à genoux devant moi, allez empêcher cela, Bernard, mon enfant ! Dites à vos oncles de respecter mon père, le meilleur des hommes, si vous saviez ! dites-leur que, s’ils nous haïssent, s’ils veulent verser du sang, eh bien ! qu’ils me tuent, qu’ils m’arrachent le cœur, mais qu’ils respectent mon père… On m’appela du dehors d’une voix véhémente : Où est ce pol- tron ? où est cet enfant de malheur ? disait mon oncle Laurent. On secoua la porte, je l’avais si bien fermée, qu’elle résista à des se- cousses furieuses. — Ce misérable lâche s’amuse à faire l’amour pendant qu’on nous égorge ! Bernard, la maréchaussée nous attaque. Votre oncle Louis vient d’être tué. Venez, pour Dieu, venez ! Bernard ! — Que le diable vous emporte tous ! m’écriai- je, et soyez tué vous-même, si je crois un mot de tout cela j je 48 REVUE DES DEUX MONDES. ne suis pas si sot que vous pensez, il n’y a de lâches ici que ceux qui mentent. Moi, j’ai juré que j’aurais la femme, et je ne la ren- drai que quand il me plaira. — Allez au diable ! répondit Lau-, rent, vous faites semblant… — Les décharges de mousqueterie redoublèrent. Des cris affreux se flrent entendre. Laurent quitta la porte, et se mit à courir vers le bruit. Son empressement mar- quait tant de vérité, que je n’y pus résister. L’idée qu’on m’accu- serait de lâcheté l’emporta ; je m’avançai vers la porte. — Ber- nard ! ô monsieur de Mauprat ! s’écria Edmée en se traînant après moi, laissez-moi aller avec vous, je me jetterai aux pieds de vos oncles, je ferai cesser ce combat, je leur céderai tout ce que je possède, ma vie, s’ils la veulent… pour que celle de mon père soit sauvée. — Attendez, luidis-je en me retournant vers elle, je ne peux pas savoir si on ne se moque pas de moi. Je crois que mes oncles sont là derrière la porte, et que, pendant que nos valets de chiens tiraillent dans la cour, on tient une couverture pour me berner. Vous êtes ma cousine, où vous êtes une Vous allez me faire un serment, et je vous en ferai un à mon tour. Si vous êtes une princesse errante, et que, vaincu par vos grimaces, je sorte de cette chambre, vous allez jurer d’être ma maîtresse, et de ne souffrir personne auprès de vous avant que j’aie usé de mes droits ; ou bien moi, je vous jure que vous serez corrigée comme j’ai cor- rigé ce matin Flore, ma chienne mouchetée. Si vous êtes Edmée, et que je vous jure de me mettre entre votre père et ceux qui voudraient le tuer, que me promettrez -vous ? que me jurerez- vous ? — Si vous sauviez mon père, s’écria-t-elle, je vous jure que je vous épouserais. — Oui-dà ! lui dis-je, enhardi par son enthou- siasme dont je ne comprenais pas la sublimité. Donnez-moi donc un gage, afin qu’en tous cas je ne sorte pas d’ici comme un sot. — Elle se laissa embrasser sans faire résistance, ses joues étaient glacées. Elle s’attachait machinalement à mes pas pour sortir, je fus obligé de la repousser. Je le fis sans rudesse, mais elle tomba comme évanouie. Je commençai à comprendre la réalité de ma situation, car il n’y avait personne dans le corridor, et les bruits du dehors devenaient de plus en plus alarmans. J’allais courir vers mes armes, lorsqu’un dernier mouvement de méfiance, ou peut- être un autre sentiment me fit revenir sur mes pas, et fermer à double tour la porte de la salle où je laissais Edmée. Je mis la clé MAUPRAT. 4^ dans ma ceinture, et j’allai aux remparts, armé de mon fusil que je chargeai en courant. C’était tout simplement une attaque de la maréchaussée ; il n’y avait là rien de commun avec M"^ de Mauprat. Nos créanciers avaient obtenu prise de corps contre nous. Les gens de loi battus et maltraités avaient requis de l’avocat du roi au présidial de Bourges un mandat d’amener, que la force armée exécutait de son mieux, espérant s’emparer de nous avec facilité au moyen d’une surprise nocturne. Mais nous étions en meilleur état de défense qu’ils ne pensaient ; nos gens étaient braves et bien armés, et puis nous nous battions pour notre existence tout entière ; nous avions le courage du désespoir, et c’était un avantage immense. Notre troupe montait à vingt-quatre personnes, la leur à plus de cin- quante militaires. Une vingtaine de paysans lançaient des pierres sur les côtés, mais ils faisaient plus de mal à Jeurs alliés qu’à nous. Le combat fut acharné pendant une demi-heure, puis notre résistance effraya tellement l’ennemi, qu’il se replia et suspendit ses hostilités ; mais il revint bientôt à la charge, et fut de nouveau repoussé avec perte. Les hostilités furent encore suspendues. On nous somma de nous rendre pour la troisième fois, en nous pro- mettant la vie sauve. Antoine Mauprat leur répondit par une moquerie obscène. Ils restèrent indécis, mais ne se retirèrent pas. Je m’étais battu bravement ; j’avais fait ce que j’appelais mon devoir. La trêve se prolongeait. Nous ne pouvions plus juger de la distance de l’ennemi, et nous n’osions risquer une décharge dans l’obscurité, car nos munitions de guerre étaient précieuses. Tous mes oncles étaient cloués aux remparts dans l’incertitude d’une nouvelle attaque. L’oncle Louis était grièvement blessé. Ma pri- sonnière me revint en mémoire. J’avais, au commencement du combat, entendu dire à Jean Mauprat qu’il fallait, en cas de défaite, l’offrir à condition qu’on lèverait le siège, ou la pendre aux yeux de l’ennemi. Je ne pouvais plus douter de la vérité de ce qu’elle m’avait dit. Quand la victoire parut se déclarer pour nous, on oubHa la captive. Seulement le rusé Jean se détacha de sa chère coulevrine qu’il pointait avec tant d’amour, et se glissa comme un chat dans les ténèbres. Un mouvement de jalousie incroyable s’empara de moi. Je jetai mon fusil, et je m’élançai sur ses traces, TOME X. ’4 50 REVUE DES DEUX MONDES. le couteau dans la main, et résolu, je crois, à le poignarder, s’il touchait à ce que je regardais comme ma capture. Je le vis appro- cher de la porte, essayer de l’ouvrir, regarder avec attention par le trou de la serrure, pour s’assurer que sa proie ne lui avait pas échappé. Les coups de fusil recommencèrent. Il tourna sur ses talons inégaux avec l’agilité surprenante dont il était doué ; il courut au rempart. Pour moi, caché dans l’ombre, je le laissai passer et ne le suivis pas. Un autre instinct que celui du carnage venait de s’emparer de moi ; un éclair de jalousie avait enflammé mes sens. La fumée de la poudre, la vue du sang, le bruit, le danger, et plusieurs rasades d’eau-de-vie avalées à la ronde pour entretenir l’activité, m’avaient singulièrement échauffé la tête. Je pris la clé dans ma ceinture, j’ouvris brusquement la porte, et quand je reparus devant la captive, je n’étais plus le novice méûant et grossier qu’elle avait réussi à ébranler ; j’étais le brigand farouche de la Roche-Mauprat, cent fois plus dangereux cette fois que la première. Elle s’élança vers moi avec impétuosité. J’ouvris mes bras pour la saisir ; mais, au lieu de s’en effrayer, elle s’y jeta en criant : — Eh bien ! mon père ? — Ton père, lui dis-je en l’em- brassant, n’est pas là. Il n’est pas plus question de lui que de toi sur la brèche à l’heure qu’il est. Nous avons descendu une dou- zaine de gendarmes, et voilà tout. La victoire se déclare pour nous comme de coutume. Ainsi ne t’inquiète plus de ton père ; moi, je ne m’inquiète plus des gens du roi. Vivons en paix, et fêtons l’amour. En parlant ainsi, je portai à mes lèvres un broc de vin qui restait sur la table. Mais elle me l’ôta des mains d’un air d’autorité qui m’enhardit. — Ne buvez plus, me dit-elle ; songez à ce que vous dites. Est-ce vrai ce que vous avez dit ? en répondez- vous sur l’honneur, sur l’ame de votre mère ? — Tout cela est vrai, je le jure sur votre belle bouche toute rose, lui répondis-je en essayant de l’embrasser encore. Mais elle recula avec terreur. — mon Dieu I dit-elle, il est ivre ! Bernard ! Bernard ! souvenez-vous de ce que vous avez promis, gardez votre parole. Vous savez bien à présent que je suis votre parente, votre, sœur. — Vous êtes ma maîtresse ou ma femme, lui répondis-je enla poursuivant toujours. — Vous êtes un misérable ! reprit-elle en me repoussant de sa cravache. Qu’avez-vous fait pour que je vous sois quelque chose ? avez-vous secouru mon père ? — J’ai juré de le secourir, et je l’aurais fait, MAUPRAT. 51 s’il eût été là ; c’est donc comme si je l’avais fait. Savez-vous que si je l’avais fait, et que j’eusse échoué, il n’y aurait pas eu à la Roche-Mauprat de supplice assez cruel et assez lent pour me punir à petit feu de cette trahison ? J’ai juré assez haut, on peut l’avoir entendu. Ma foi ! je ne m’en soucie guère, et je ne tiens pas à vivre deux jours de plus ou de moins ; mais je tiens à vos faveurs, ma belle, et à n’être pas un chevalier langoureux dont on se moque. Allons, aimez-moi tout de suite, ou, ma foi, je m’en retourne là-bas, et si je suis tué, tant pis pour vous. Vous n’aurez plus de chevalier, et vous aurez encore sept Mauprat à tenir en bride. Je crains que vous n’ayez pas les mains assez fortes pour cela, ma jolie petite linote. Ces paroles que je débitais au hasard, et sans y attacher d’autre importance que de la distraire pour m’emparer de ses mains ou de ’sa taille, firent une vive impression sur elle. Elle s’enfuit à Fautre bout de la salle, et s’efforça d’ouvrir la fenêtre ; mais ses petites mains ne purent seulement en ébranler le châssis de plomb aux ferrures rouillées. Sa tentative me fit rire. Elle joignit les mains avec anxiété, et resta immobile ; puis tout à coup l’ex- pression de son visage changea, elle sembla prendre son parti et vint à moi, l’air riant et la main ouverte. Elle était si belle ainsi, qu’un nuage passa devant mes yeux, et pendant un instant je ne la vis plus. Passez-moi une puérilité. Il faut que je vous dise comment elle était habillée. Elle ne remit jamais ce costume depuis cette nuit étrange, et pourtant je me le rappelle minutieusement. Il y a long-temps de cela ; eh bien ! je vivrais encore autant que j’ai vécu, que je n’oublierais pas un seul détail, tant j’en fus frappé au milieu du tumulte qui se faisait au dedans et au dehors de moi, au milieu des coups de fusil qui battaient le rempart, des éclairs qui sillonnaient le ciel, et des palpitations violentes qui précipitaient mon sang de mon cœur à mon cerveau, et de ma tête à ma poitrine. Oh ! qu’elle était belle ! Il me semble que son spectre passe en- core devant mes yeux. Je crois lavoir, vous dis-je, avec le costume d’amazone qu’on portait dans ce temps-là. Ce costume consistait en une jupe de drap très ample ; le corps serré dans un gilet de satin gris de perle boutonné, et une écharpe rouge autour de la taille ; . 52 REVUE DES DEUX MONDES. en dessus on portait la veste de chasse galonnée, courte et ouverte par-devant ; un chapeau de feutre gris à grands bords, relevé sur le front et ombragé d’une demi-douzaine de plumes rouges, surmontait des cheveux sans poudre, retroussés autour du visage et tombant par derrière en deux longues tresses, comme ceux des Bernoises. Ceux d’Edmée^^étaient si longs, qu’ils descendaient presque à terre. Cette parure fantastique pour moi, cette fleur de jeunesse et ce bon accueil qu’elle semblait faire à mes prétentions, c’en était bien assez pour me rendre fou d’amour et de joie. Je ne comprenais rien de plus agréable qu’une belle femme qui se donnait sans paroles grossières et sans larmes de honte. Mon premier mouvement fut de la saisir dans mes bras, mais, comme vaincu par ce besoin irrésistible d’adoration, qui ca- ractérise le premier amour, même chez les êtres les plus grossiers, je tombai à ses genoux, et je les pressai contre ma poitrine ; c’était pourtant, dans cette hypothèse, à une grande dévergondée que s’adressait cet hommage. Je n’en étais pas moins prêt à m’éva- nouir. Elle prit ma tête dans ses deux belles mains, en s’écriant : — Ah ! je le voyais bien, je le savais bien que vous, vous n’étiez pas un ’ de ces réprouvés ; oh ! vous allez me sauver. Dieu merci, soyez béni, ô Dieu ! et vous, mon cher enfant, dites de quel côté ? vite, fuyons ; faut-il sauter par la fenêtre ? Oh ! je n’ai pas peur, mon cher monsieur, allons ! Je crus sortir d’un rêve, et j’avoue que cela me fut horriblement désagréable. — Qu’est-ce à dire ? lui répondis-je en me relevant, vous jouez-vous de moi ? ne savez-vous pas oii vous êtes, et croyez-vous que je sois un enfant ? — Je sais que je suis à la Roche-Mauprat, répondit-elle en rede- venant pâle, et que je vais être outragée et assassinée dans deux heures, si d’ici là je n’ai pas réussi à vous inspirer quelque pitié. Mais j’y réussirai, s’écria-t-elle en tombant à son tour à mes ge- noux, vous n’êtes pas un de ces hommes-là. Vous êtes trop jeune pour être un monstre comme eux ; vous avez eu l’air de me plaindre ; vous me ferez évader, n’est-ce pas ? n’est-ce pas, mon cher cœur ? Elle prenait mes mains et les baisait avec ardeur pour me flé- chir ; je l’écoutai et je la regardais avec une stupidité peu faite pour MAUPRAT. 53 la rassurer. Mon ame n’était guère accessible par elle-même à la générosité et à la compassion, et dans ce moment une passion plus violente que tout le reste faisait taire en moi ce qu’elle essayait d’y trouver. Je la dévorais des yeux sans rien comprendre à ses dis- cours ; toute la question, pour moi, était de savoir si je lui avais plu, ou si elle avait voulu se servir de moi pour la délivrer. — Je vois bien que vous avez peur, lui dis-je ; vous avez tort d’a- voir peur de moi ; je ne vous ferai certainement pas de mal. Vous êtes trop jolie pour que je songe à autre chose qu’à vous caresser. — Oui, mais vos oncles me tueront, s’écria-t-elle, vous le savez bien. Est-il possible que vous vouliez me laisser tuer ? Puisque je vous plais, sauvez-moi, je vous aimerai après. — Oh oui ! après, après, lui répondis-je en riant d’un air niais et méflant, après que vous m’aurez fait pendre par les gens du roi que je viens d’étriller si bien. Allons, prouvez-moi que vous m’ai- mez tout de suite, je vous sauverai après ; — après, moi aiissL — Je la poursuivis autour de la chambre ; elle fuyait. Cependant elle ne me témoignait pas de colère et me résistait avec des paroles douces. La malheureuse ménageait en moi son seul espoir et crai- gnait de m’irriter. Ah ! si j’avais pu comprendre ce que c’était qu’une femme comme elle, et ce qu’était ma situation ! Mais j’en étais incapable, et je n’avais qu’une idée fixe, l’idée qu’un loup peut avoir en pareille occasion. Enfin, comme à toutes ses prières je répondais toujours la même chose : M’aimez-vous ou vous moquez-vous ? elle vit à quelle brute elle avait à faire ; et, prenant son parti, elle se re- tourna vers moi, jeta ses bras autour de mon cou, cacha son visage dans mon sein, et me laissa baiser ses cheveux. ’.Puis elle me repoussa doucement en me disant : — Eh mon Dieu ! ne vois-tu pas que je t’aime et que tu m’as plu dès le moment où je t’ai vu ? Mais ne comprends-tu pas que je hais tes oncles et que je ne veux ap- partenir qu’à toi ? — Oui, lui répondis-je obstinément, parce que vous avez dit : Voilà un imbécille à qui je persuaderai tout ce que je voudrai, en lui disant que je l’aime ; il le croira, et je le mène- rai pendre. Voyons, il n’y a qu’un mot qui serve, si vous m’aimez. — Elle me regardait d’un air d’angoisse, tandis que je cherchais à rencontrer ses lèvres quand elle ne détournait pas la tête. Je tenais §es mains dans les miennes, elle ne pouvaix plus que reculer l’inr54 REVUE DES DEtnC MONDES. stant de sa défaite. Tout à coup sa figure pâle se colora, elle se mit à sourire et avec une expression de coquetterie angélique : — Et vous, dit-elle, m’aimez-vous ? De ce moment la victoire fut à elle. Je n’eus plus la force de vou- loir ce que je désirais ; ma tête de loup cervier fut bouleversée, ni plus ni moins que celle d’un homme, et je crois que j’eus l’accent de la voix humaine en m’écriant pour la première fois de ma vie : — Oui, je t’aime ! oui, je t’aime ! — Eh bien ! dit-elle d’un air fou et avec un ton caressant, aimons- nous et sauvons-nous, — Oui, sauvons-nous, lui répondis-je, je dé- teste cette maison et mes oncles. Il y a long-temps que je veux me sauver. Mais on me pendra, tu sais bien. — On ne te pendra pas, reprit-elle en riant, mon prétendu est lieutenant-général. — Ton prétendu ! m’écriai-je, saisi d’un nouvel accès de jalousie plus vif que le premier, tu vas te marierj ? — Pourquoi non ? répondit-elle en me regardant avec attention. — Je pâlis et je serrai les dents. — En ce cas… lui dis-je en essayant de l’emporter dans mes bras. — En ce cas, reprit-elle en me donnant une tape sur la joue. Je vois que tu es jaloux ; mais c’est un singulier jaloux que celui qui veut posséder sa maîtresse à dix heures pour la céder, à minuit, à huit hommes ivres, qui la lui rendront demain aussi sale que la boue des chemins. — Ah ! tu as raison, m’écriai-je, va-t-en ! va- t-en ! je te défendrais jusqu’à la dernière goutte de mon sang, mais je succomberais sous le nombre, et je périrais avec la pensée que tu leur restes. Quelle horreur ! tu m’y fais penser ; me voilà triste. Allons, pars 1 — Oh ! oui ! oh ! oui ! mon ange, s’écria-t-elle en m’embrassant sur les joues avec effusion. Cette caresse, la première qu’une femme m’eût faite depuis mon enfance, me rappela, je ne sais comment ni pourquoi, le dernier baiser de ma mère ; et au lieu de plaisir, elle me causa une tristesse profonde. Je me sentis les yeux pleins de larmes. Ma suppliante s’en aperçut et baisâmes larmes, en me répétant toujours : Sauve- moi, sauve-moi ! — Et ton mariage ? lui dis-je ; oh ! écoute, jure - moi que tu ne te marieras pas avant que je meure, ce ne sera pas long, car mes oncles font bonne justice et courte justice, comme ils’disent. — Est-ce que tu ne vas pas me sui^Te ? reprit-elle. — Te suivre ? non ! pendu là-bas pour avoir fait le métier de ban- dit, pendu ici pour t’ avoir fait évader, ce sera toujours bie^, ,, MAUPRAT. 55 la même chose, et do moins je n’aurai pas la honte de passer pour un délateur et d’être pendu en place publique. — Je ne te laisserai pas ici, s’écria-t-elle, devrais-je y mourir ; viens avec moi, tu ne risques rien, crois-en ma parole. Je réponds de toi de- vant Dieu. Tue-moi, si je mens, mais partons rite. Mon Dieu ! je les entends chanter I Us viennent ! Ah I si tu ne peux pas me défen- dre, rue-moi tout de suite. Elle se jeta dans mes bras. L’amour et la jalousie gagnaient de plus en plus en moi ; j’eus en effet l’idée de la tuer, et j’eus la main sur mon couteau de chasse tout le temps que j’entendis du bruit et des voix dans le voisinage de la salle. C’étaient des cris de ’ictoire. Je maudis le ciel de ne l’avoir pas donnée à nos ennemis. Je pres- sai Edmée sur ma poitrine, et nous restâmes immobiles dans les bras l’un de l’autre, jusqu’à ce qu’un nouveau coup de fusil an- nonçât que le combat recommençait. .Vlors je la serrai avec pas- sion sur mon cœur. — Tu me rappelles, lui dis-je, une pauvre tourterelle qui, étant poursuite par le milan, -vint un jour se jeter dans ma veste et se cacher jusque dans mon sein. — Et tu ne l’as pas livrée au milan, n’est-ce pas ? reprit Edmée. — Non, de par tous les diables, pas plus que je ne te livrerai, toi, le plus joli des oiseaux des bois, à ces méchans oiseaux de nuit qui te menacent. — Mais comment fuirons-nous, dit-elle en écoutant avec terreur la fusillade. — Aisément, lui dis-je, suis-moi. — Je pris un flam- beau, et levant une trappe, je la fis descendre avec moi dans la cave. De là nous gagnâmes un souterrain creusé dans le roc, qui servait autrefois à risquer un grand moyen de défense quand la garnison était plus considérable ; on sortait dans la campagne par une ex- trémité opposée à la herse, et on tombait sur les derrières des assiégeans qui se trouvaient pris entre deux feux. Mais il y avait long-temps que la garnison de la Roche-Mauprat ne pouvait plus se diviser en deux corps, et d’ailleurs, durant la nuit, il y aurait eu folie à se risquer hors de l’enceinte. Nous arrivâmes donc sans encombre à la sortie du souterrain, mais au dernier moment je fus saisi d’un nouvel accès de fureur. Je jetai ma torche par terre, et m’appuyant contre la porte : — Tu ne sortiras pas d’ici, dis-je à la tremblante Edmée, sans être à moi. — >’ous étions dans les ténèbres, le bruit du combat ne venait plus jusqu’à nous. Avant qu’on vînt nous surprendre en ce lieu, nous avions mille 56 REVUE DES DEUX MOISDES. fois le temps d’échapper. Tout m’enhardissait, Edmée ne dépen- dait plus que de mon caprice. Quand elle vit que les séductions de sa beauté ne pouvaient plus agir sur moi pour me porter à l’en- thousiasme, elle cessa de m’implorer et fit quelques pas en ar- rière dans l’obscurité. — Ouvre la porte, me dit-elle, et sors le premier ou je me tue, car j’ai pris ton couteau de chasse au mo- ment où tu l’oubUais sur le bord de la trappe, et pour retourner chez tes oncles, tu seras obligé de marcher dans mon sang. — L’énergie de sa voix m’effraya. — Rendez ce couteau, lui dis-je, DU à tout risque, je vous l’ôte de force. — Crois-tu que j’aie peur de mourir ? dit-elle avec calme. Si j’avais tenu ce couteau là-bas, je ne me serais pashumiliée devant toi. — Eh bien ! malheur ! m’écriai- je, vous me trompez, vous ne m’aimez pas ? Partez, je vous mé- prise, je ne vous suivrai pas. — En même temps j’ouvris la porte. — Je ne veux pas partir sans vous, dit-elle, et vous, vous ne voulez pas que nous partions sans que je sois déshonorée. Lequel de nous est le plus généreux ? — Vous êtes folle, lui dis-je, vous m’avez menti, et vous ne savez que faire pour me rendre imbécille. Mais vous ne sortirez pas d’ici sans jurer que votre mariage avec le heutenant-général ou avec tout autre ne se fera pas avant que vous ayez été ma maîtresse. — Votre maîtresse ? dit-elle, y pensez-vous ? Nepouvez-vous du moins, pour adoucir l’insolence, dire votre femme ? — C’est ce que diraient tous mes oncles à ma place, parce qu’ils ne se soucieraient que de votre dot. Moi, je n’ai envie de rien autre que de votre beauté. Jurez que vous serez à moi d’abord, et après vous serez libre, je le jure. Si je me sens trop jaloux pour le souffrir, un homme n’a qu’une parole, je me ferai sauter la cervelle. — Je jure, dit Edmée, de n’être à per- sonne avant d’être à vous. — Ce n’est pas cela ; jurez d’être à moi avant d’être à qui que ce soit. — C’est la même chose, répondit-elle, je le jure. — Sur l’Évangile ? sur le nom du Christ ? sur le salut de votre ame ? sur le cercueil de votre mère ? — Sur l’Évangile, sur le nom du Christ, sur le salut de mon ame, sur le cercueil de ma mère. — -C’est bon. — Un instant, reprit-elle, vous allez jurer que ma promesse et son exécution resteront un secret entre nous, que mon père ne le saura jamais, ni personne qui puisse le lui redire ? — TSl qui que ce soit au monde. Qu’ai-je besoin qu’on le sache, pourvu que cela soit ? Elle me fit répéter la formule du serment, et MACPRAT. 67 nous nous élançâmes dehors les mains unies en signe de foi mu- tuelle. Là, notre fuite devenait périlleuse. Edmée craignait presque autant les assiégeans que les assiégés. Nous eûmes le bonheur de n’en rencontrer aucun ; mais il n’était pas facile d’aller vite : le temps était si sombre que nous nous heurtions contre tous les ar- bres, et la terre si glissante que nous ne pouvions nous soutenir. Un bruit inattendu nous fît tressaillir ; mais aussitôt, au son des chaînes qu’il traînait aux pieds, je reconnus le cheval de mon grand-père, animal extraordinairement vieux, mais toujours vigou- reux et ardent : c’était le même qui m’avait amené dix ans aupa- ravant àlaRoche-Mauprat ; il n’avait qu’une corde autour du cou pour toute bride. Je la lui passai dans la bouche avec un nœud coulant ; je jetai ma veste sur sa croupe, j’y plaçai ma fugitive, je détachai les entraves, je sautai sur l’animal, et, le talonnant avec fureur, je lui fis prendre le galop à tout hasard. Heureusement pour nous, il connaissait les chemins mieux que moi, et n’avait pas besoin d’y voir pour en suivre les détours sans se heurter aux ar- bres. Cependant il glissait souvent, et pour se retenir il nous donnait des secousses qui nous eussent mille fois désarçonnés j[ équipés comme nous l’étions) si nous n’eussions été entre la vie et la mort. Dans de semblables situations, les entreprises déses- pérées senties meilleures, et Dieu protège ceux que les hommes poursuivent. Nous semblions n’avoir plus rien à craindre, lorsque tout à coup le cheval heurta une souche, son pied se prit dans une racine à fleur de terre et il s’abattit. Avant que nous fussions re- levés, il avait pris la fuite dans les ténèbres, et j’entendais ses pas rapides s’éloigner de plus en plus. J’avais reçu Edmée dans mes bras ; elle n’eut aucun mal, mais je pris une entorse si grave, qu’il me fut impossible de faire un pas. Edmée crut que j’avais la jambe cassée, je le croyais un peu moi-même, tant je souffrais, mais je ne pensai bientôt plus ni à la souffrance ni à l’inquiétude. La tendre sollicitude que me témoignait Edmée me fit tout oublier. En vain je la pressais de continuer sa route sans moi ; elle pouvait mainte- nant s’échapper. Nous avions fait beaucoup de chemin. Le jour ne tarderait pas à paraître. Elle trouverait des habitations, et par- tout on la protégerait contre les Mauprat. — Je ne te quitterai pas, répondait-elle avec obstination, tu t’es dévoué à moi, je me dé58 REVUE I>ES DEUX MONDES. voue à toi de même. Nous nous sauverons tous deux ou nous mourrons ensemble. — Je ne me trompe pas, m’écriai -je ; c’est une lumière que J’aperçois entre ces branches. Il y a là une habitation. Edmée, allez-y frapper. Vous m’y laisserez sans inquiétude, et vous trou- verez un guide pour vous conduire chez vous. — Quoi qu’il arrive, je ne vous quitterai pas, dit-elle ; mais je vais voir si l’on peut vous secourir. — Non, lui dis-je, je ne vous laisserai pas frapper seule à cette porte. Cette lumière, au milieu de la nuit, dans une maison située au fond des bois, peut cacher quelque embûche. — Je me traînai jusqu’à la porte. Elle était froide comme du métal ; les murs étaient couverts de lierre. — Qui est là ? cria-t-on du dedans avant que nous eussions frappé. — Nous sommes sauvés, s’écria Edmée, c’est la voix de Patience. — Nous sommes perdus, lui dis- je, nous sommes ennemis mortels, lui et moi. — Ne craignez rien, dit-elle, suivez-moi ; c’est Dieu qui nous amène ici. — Oui, c’est Dieu qui t’amène ici, fille du ciel, étoile du matin, dit Patience en ouvrant la porte, et quiconque te suit soit le bien- venu à la tour Gazeau. Nous pénétrâmes sous une voûte surbaissée, au milieu de laquelle pendait une lampe de fer. A la clarté de ce luminaire lugubre et des maigres broussailles qui flambaient dans l’âtre, nous vîmes avec surprise que la tour Gazeau était honorée d’une compagnie inusitée. D’un côté, la figure pâle et grave d’un homme en habit ecclésiastique recevait le reflet de la flamme ; de l’autre côté, un chapeau à grands bords ombrageait un cône olivâtre terminé par une maigre barbe, et le mur recevait la silhouette d’un nez tellement effilé, qu’il n’y avait rien au monde qui pût lui être comparé, si ce n’est une longue rapière posée en travers sur les genoux du personnage, et la face d’un petit chien qu’on eût prise à sa forme pointue pour celle d’un rat gigantesque : si bien qu’il régnait une harmonie mystérieuse entre ces trois pointes acérées, le nez de don Marcasse, le museau de son chien et la lame de son épée. Il se leva lentement, et porta la main à son chapeau. Ainsi fit le curé janséniste. Le chien alongea la tête entre les jambes de son maître, et muet comme lui, montra les dents et coucha les oreilles sans aboyer. — Ghutl Blaireau^ lui dit Marcasse. George Sand,

MAUPRAT.



DEUXIÈME PARTIE.


VII.


À peine le curé eut-il reconnu Edmée qu’il fit trois pas en arrière avec une exclamation de surprise ; mais ce ne fut rien auprès de la stupéfaction de Patience, lorsqu’il eut promené sur mes traits la lueur du tison enflammé qui lui servait de torche. — La colombe en compagnie de l’ourson ! s’écria-t-il, que se passe-t-il donc ? — Ami, répondit Edmée en mettant, à mon propre étonnement, sa main blanche dans la main grossière du sorcier, recevez-le aussi bien que moi-même. J’étais prisonnière à la Roche-Mauprat, et il m’a délivrée. — Que les iniquités de sa race lui soient pardonnées pour cette action ! dit le curé. — Patience me prit le bras sans rien dire, et me conduisit auprès du feu. On m’assit sur l’unique chaise de la résidence, et le curé se mit en devoir d’examiner ma jambe, tandis qu’Edmée racontait notre aventure, et s’informait de la chasse et de son père. Patience ne put lui en donner aucune nouvelle. Il avait entendu le cor résonner dans les bois, et la fusillade contre les loups avait troublé son repos plu178 REVUE DES DEUX MONDES. sieurs fois dans la journée. Mais, depuis l’orage, le bruit du vent avait étouffé tous les autres bruits, et il ne savait rien de ce qui se passait dans la Varenne. Marcasse monta lestement une échelle, qui, à défaut de l’escalier rompu, conduisait aux étages supérieurs de la tour ; son chien le suivit avec une merveilleuse adresse, lis redescendirent bientôt, et nous apprîmes qu’une lueur rouge montait sur l’iiorizon du côté de la Roche-Mauprat. Malgré la haine que j’avais pour cette demeure et pour ses hôtes, je ne pus me défendre d’une sorte de consternation en entendant dire que, selon toute apparence, le manoir héréditaire qui portait mon nom était pris et livré aux flammes ; c’était la honte de la défaite ; et cet incendie était comme un sceau de vasselage apposé sur mon blason par ce que j’appelais les manans et les vilains. Je me levai en sursaut, et si je n’eusse été retenu par une violente douleur au pied, je crois que je me serais élancé dehors. — Qu’avez-vous donc ? me dit Edmée, qui était prés de moi en cet instant. — J’ai, lui répondis-je brusquement, qu’il faut que je retourne là-bas ; car mon devoir est de me faire tuer plutôt que de laisser mes oncles parlementer avec la canaille. — La canaille ! s’écria Pa- tience en m’adressant pour la première fois la parole, qui est-ce qui parle de canaille ici ? j’en suis, moi, de la canaille ; c’est mon titre, et je saurai le faire respecter. — Ma foi I ce ne sera pas de moi, dis-je en repoussant le curé qui m’avait fait rasseoir. — Ce ne serait pourtant pas la première fois, répondit Patience avec un sourire méprisant. — - Vous me rappelez, lui dis-je, que nous avions de vieux comptes à régler ensemble ; et, surmontant l’affreuse douleur de mon entorse, je me levai de nouveau, et, d’un revers de main, j’envoyai don Marcasse, qui voulut succéder au curé dans le rôle de pacificateur, tomber à la renverse au milieu des cendres. Je ne lui voulais aucun mal, mais j’avais les mouvemens un peu brusques, et le pauvre homme était si grêle, qu’il ne pesait pas plus dans ma main qu’une belette n’eût fait dans la sienne. Patience était debout devant moi, les bras croisés, dans une attitude de philosophe stoïcien ; mais son regard sombre laissait jaillir la flamme de la haine. Il était évident que, retenu par ses principes d’hospitalité, il attendait, pour m’ écraser, que je lui eusse porté le premier coup. Je ne l’eusse pas fait attendre, si Edmée, méprisant le danger qu’il y avait à s’approcher d’un fuMAUPRAT. 179 rieux, ne m’eut saisi le bras en me disant d’un ton absolu : — Rasseyez-vous, tenez-vous tranquille, je vous l’ordonne. — Tant de hardiesse et de conflance me surprit et me plut en même temps. Les droits qu’elle s’arrogeait sur moi étaient comme une sanction de ceux que je prétendais avoir sur elle. — C’est juste, lui répon- dis-je en m’asseyant, et j’ajoutai, en regardant Patience : — Cela se retrouvera. — Amen, répondit-il en levant les épaules. — Mar- casse s’était relevé avec beaucoup de sang-froid, et, secouant les cendres dont il était sali, au lieu de s’en prendre à moi, il es- sayait, à sa manière, de sermonner Patience. La chose n’était pas facile en elle-même ; mais rien n’était moins irritant que cette cen- sure monosyllabique jetant sa note au milieu des querelles comme un écho dans la tempête. — A votre âge, disait-il à son hôte, pas patient du tout ! Tout le tort, oui, tort, vous ! — Que vous êtes méchant ! me disait Edmée en laissant sa main sur mon épaule, ne recommencez pas, ou je vous abandonne. — Je me laissais gronder par elle avec plaisir, et sans m’apercevoir que, depuis un instant, nous avions changé de rôle : c’était elle maintenant qui commandait et menaçait ; elle avait repris toute sa supériorité réelle sur moi en franchissant le seuil de la tour Gazeau ; et ce lieu sauvage, ces témoins étrangers, cet hôte farouche, repré- sentaient déjà la société où je venais de mettre le pied, et dont j’allais bientôt subir les entraves. — Allons, dit-elle en se tournant vers Patience, nous ne nous entendons pas ici, et moi je suis dévorée d’inquiétude pour mon pauvre père qui me cherche et qui se tord les bras à l’heure qu’il est. Bon Patience, trouve-moi un moyen de le rejoindre avec ce malheureux enfant que je ne puis laisser à ta garde, puisque tu ne m’aimes pas assez pour être patient et miséricordieux avec lui. — Qu’est-ce que vous dites ? s’écria Patience en posant sa main sur son front comme au sortir d’un rêve. Oui, vous avez raison ; je suis un vieux brutal, un vieux fou. Fille de Dieu ! dites à ce gar- çon… à ce gentilhomme que je lui demande pardon du passé et que, pour le présent, je mets ma pauvre cellule à ses ordres ; est-ce bien parlé ? — Oui, Patience, dit le curé ; d’ailleurs tout peut s’arranger ; mon cheval est doux et solide, M"^ de Mauprat va le monter, vous et Marcasse le conduirez par la bride, et moi je resterai ici près de notre blessé. Je réponds de le bien soigner . 180 REVUE DES DEUX MONDES. et de ne l’irriter en aucune façon. N’est-ce pas, monsieur Ber- nard, vous n’avez rien contre moi, vous êtes bien sûr que je ne suis pas votre ennemi ? — Je n’en sais rien, répondis-je, c’est comme il vous plaira. Ayez soin de la cousine, conduisez-la ; moi, je n’ai besoin de rien, et je ne me soucie de personne. Une botte de paille et un verre de vin, c’est tout ce que je voudrais, si c’é- tait possible. — Vous aurez l’un et l’autre, dit Marcasse en me présentant sa gourde, et voici d’abord de quoi vous réconforter ; je vais à l’écurie préparer le cheval. — Non, j’y vais moi-même, dit Patience ; ayez soin de ce jeune homme. — Et il passa dans une autre salle basse qui servait d’écurie au cheval du curé, du- rant les visites que celui-ci lui rendait. On fit passer l’animal parla chambre où nous étions, et Patience, arrangeant le man- teau du curé sur la selle, y déposa Edmée avec un soin pater- nel. — Un instant ! dit-elle avant de se laisser emmener ; mon- sieur le curé, vous me promettez, sur le salut de votre ame, de ne pas abandonner mon cousin avant que je sois revenue avec mon père pour le chercher ? — Je le jure, répondit le curé. — Et vous, Bernard, dit Edmée, vous jurez sur l’honneur que vous m’atten- drez ici ? — Je n’en sais rien du tout, répondis-je, cela dépendra du temps et de ma patience ; mais vous savez bien, cousine, que nous nous reverrons, fût-ce au diable, et, quant à moi, le plus tôt possible. — A la clarté du tison que Patience agitait autour d’elle pour examiner le harnais du cheval, je vis son beau visage rou- gir et pâlir ; puis elle releva sa tête penchée tristement et me re- garda fixement d’un air étrange. — Partons-nous ? dit Marcasse en ouvrant la porte. — Marchons, dit Patience en prenant la bride. Ma fille Edmée, baissez-vous bien en passant sous la porte… — Qu’est-ce qu’il y a. Blaireau ? dit Marcasse en s’arrêtant sur le seuil et en mettant en avant la pointe de son épée glorieusement rouillée dans le sang des animaux rongeurs. Blaireau resta immobile, et, s’il n’eût été muet de naissance, comme disait son maître, il eût aboyé ; mais il avertit à sa manière en faisant entendre une sorte de toux sèche, qui était son plus grand signe de colère et d’inquiétude. — Quelque chose là- dessous, dit Marcasse. — Et il avança fort courageusement dans les ténèbres en faisant signe à l’amazone de ne pas sortir. La dé- tonation d’une arme à feu nous fit tous tressaillir. Edmée sauta MAUPRAT. 181 légèrement à bas du cheval, et, par un mouvement instinctif qui ne m’échappa point, vint se placer derrière ma chaise. Patience s’é- lança hors de la tour ; le curé courut au cheval épouvanté, qui se cabrait et reculait sur nous ; Blaireau réussit à aboyer. J’oubliai mon mal, et d’un saut je fus aux avant-postes. Un homme, criblé de blessures et répandant un ruisseau de sang, était couché en travers devant la porte. C’était mon oncle Laurent, mortellement blessé au siège de La Roche-Mauprat, qui venait expirer sous nos yeux. Avec lui était son frère Léo- nard, qui venait de tirer à tout hasard son dernier coup de pistolet, et qui heureusement n’avait atteint personne. Le pre- mier mouvement de Patience fut de se mettre en défense ; mais, en reconnaissant Marcassc, les fugitifs, loin de se montrer hos- tiles, demandèrent asile et secours, et personne ne crut devoir leur refuser l’assistance que réclamait leur déplorable situa- tion. La maréchaussée était à leur poursuite. La Roche-Mau- prat était la proie des flammes ; Louis et Pierre s’étaient fait tuer sur la brèche ; Antoine, Jean et Gaucher étaient en fuite d’un autre côté. Peut-être étaient-ils déjà prisonniers. — Rien ne saurait rendre l’horreur des derniers momens de Laurent. Son agonie fut rapide, mais affreuse. 11 blasphémait à faire pâlir le curé. A peine la porte fut-elle refermée et le moribond déposé à terre, qu’un râle horrible s’empara de lui. Malgré nos représentations, Léo- nard, ne connaissant d’autre remède que l’eau-de-vie, arrachant de mes mains (non sans m’adresser en jurant un reproche insul- tant pour ma fuite) la gourde de Marcasse, desserra de force, avec la lame de son couteau de chasse, les dents contractées de son frère, et lui versa la moitié de la gourde. Le malheureux bondit, agita ses bras dans des convulsions désespérées, se releva de toute sa hauteur, et retomba raide mort sur le carreau ensanglanté. Nous n’eûmes pas le loisir d’une oraison funèbre ; la porte reten- tit sous les coups redoublés de nouveaux assaillans. — /Ouvrez, de par le roi, crièrent plusieurs voix ; ouvrez à la maréchaussée. — A la défense ! s’écria Léonard en relevant son couteau et en s’é- lançant vers la porte. Vilains, montrez-vous gentilshommes ! et toi, Bernard, répare ta faute, lave ta honte, ne souffre pas qu’un Mauprat tombe vivant dans les mains des gendarmes ! Commandé par l’instinct du courage et de la fierté, j’allais l’imi182 REVUE DES DEUX MONDES. ter, quand Patience, s’élançant sur lui et le terrassant avec une force herculéenne, lui mit le genou sur la poitrine en criant à Marcasse d’ouvrir la porte. Cela fut fait avant que j’eusse pu prendre parti pour mon oncle contre son hôte inexorable. Six gendarmes s’élancèrent dans la tour, et nous tinrent tous immo- biles au bout de leurs fusils. — Holà ! messieurs, dit Patience, ne faites de mal à personne, et prenez ce prisonnier. Si j’eusse été seul avec lui, je l’eusse défendu ou fait sauver ; mais il y a ici de braves gens qui ne doivent pas payer pour un coquin, et je ne me soucie pas de les exposer dans un engagement. Voilà le Mauprat. Songez que votre devoir est de le remettre sain et sauf dans les mains de la justice. Cet autre est mort. — Monsieur, rendez-vous, dit le sous-officier de maréchaussée en s’emparant de Léonard » — Jamais un Mauprat ne traînera son nom sur les bancs d’un présidial, répondit Léonard d’un air sombre. Je me rends ; mais vous n’aurez que ma peau. — Et il se laissa asseoir sur une chaise sans faire de résistance. Tandis qu’on se préparait à le her : — Une seule, une dernière charité, mon père, dit-il au curé. Passez-moi le reste de la gourde ; je me meurs de soif et d’épuisement. — Le bon curé lui passa la gourde, qu’il avala d’un trait. Sa figure dé- composée avait une sorte de calme effrayant. Il semblait absorbé, attéré, incapable de résistance. Mais au moment où on lui liait les pieds, il arracha un pistolet à la ceinture d’un des gendarmes, et se fit sauter la cervelle. Je fus bouleversé de ce spectacle affreux. Plongé dans une morne stupeur, ne comprenant plus rien à ce qui m’entourait, je restai pétrifié, ne m’apercevant pas que depuis quelques instans j’étais l’objet d’un débat sérieux entre la maréchaussée et mes hôtes. Un gendarme prétendait me reconnaître pour un Mauprat coupe-jar- ret. Patience niait que je fusse autre chose qu’un garde-chasse de M. Hubert de Mauprat escortant sa fille. Ennuyé de ce débat, j’al- lais me nommer, lorsque je vis un spectre se lever à côté de moi. C’était Edmée qui s’était collée entre la muraille et le pauvre cheval effrayé du curé, qui, les jambes étendues et l’œil en feu, lui faisait comme un rempart de son corps. Elle était pâle comme la mort, et ses lèvres étaient tellement contractées d’horreur, qu’elle fit d’abord des efforts inouis pour parler sans pouvoir s’exprimef autrement que par signes. Le sous-officier, touché de sa jeunesse I MAUPRAT. 183 et de sa situation, attendit avec déférence qu’elle réussît à s’expliquer. Enfin, elle obtint qu’on ne me traitât pas en prisonnier, et qu’on me conduisît avec elle au château de son père, où elle donnait sa parole d’honneur qu’on fournirait sur mon compte des explications et des garanties satisfaisantes. Le curé et les deux autres témoins appuyant cette promesse, nous partîmes tous en- semble, Edmée sur le cheval du sous-officier, qui prit celui d’un de ses hommes, moi sur le cheval du curé. Patience et le curé à pied entre nous, la maréchaussée sur nos flancs, Marcasse en avant, toujours impassible au milieu de l’épouvante et de la consternation générale. Deux gendarmes restèrent à la tour pour garder les cadavres et constater les faits.

vm.

Nous avions fait une lieue environ dans les bois, nous arrêtant à chaque embranchement de route pour appeler ; car Edmée, conyaincue que son père ne rentrerait pas chez lui sans l’avoir retrouvée, suppliait ses compagnons de voyage de l’aider à le rejoindre ; ce à quoi les gendarmes répugnaient beaucoup, craignant d’être surpris et attaqués par quelques groupes des fuyards de la Roche-Mauprat. Chemin faisant, ils nous apprirent que le re- paire avait été conquis à la troisième attaque. Jusque-là les assaillans avaient ménagé leurs forces. Le lieutenant de maréchaussée voulait qu’on s’emparât du donjon sans le détruire, et surtout des assiégés sans les tuer ; mais cela fut impossible à cause de la résistance désespérée qu’ils firent. Les assiégeans furent tellement maltraités à leur seconde tentative, qu’ils n’avaient plus d’autre parti à prendre que le parti extrême ou la retraite. Le feu fut mis aux bâtimens d’enceinte, et au troisième engagement on ne ménagea plus rien. Deux Mauprat furent tués sur les débris de leur bastion ; les cinq autres disparurent. Six hommes furent dépêchés à leur poursuite d’un côté, six de l’autre ; car on avait trouvé sur-le-champ la trace des fugitifs, et ceux qui nous transmettaient ces détails avaient suivi de si près Laurent et Léonard, qu’ils avaient atteint de plusieurs balles le premier de ces infortunés, à peu de distance de la tour Gazeau. Ils l’avaient entendu crier qu’il était 184 REVUE DES DEUX MONDES. mort, et, selon toute apparence, Léonard l’avait porté jusqu’à la demeure du sorcier. Ce Léonard était le seul qui méritât quelque pitié, car c’était le seul qui eût peut-être été susceptible d’em- brasser une meilleure vie. Il était parfois chevaleresque dans son brigandage, et son cœur farouche était capable d’affection. J’étais donc très touché de sa mort tragique, et je me laissais en- traîner machinalement, plongé dans de sombres pensées, et résolu à finir mes jours de la même manière, si l’on me condamnait aux affronts qu’il n’avait pas voulu subir. Tout à coup le son des cors et les hurlemens des chiens nous annoncèrent l’approche d’un groupe de chasseurs. Tandis qu’on leur répondait par des cris de notre côté. Patience courut à la découverte. Edmée, impatiente de retrouver son père, et surmon- tant toutes les terreurs de cette nuit sanglante, fouetta son cheval et atteignit les chasseurs la première. Lorsque nous les eûmes re- joints, je vis Edmée dans les bras d’un homme de grande taille et d’une figure vénérable. Il était vêtu avec luxe ; sa veste de chasse, galonnée d’or sur toutes les coutures, et le magnifique cheval normand qu’un piqueur tenait derrière lui, me frappèrent telle- ment, que je me crus en présence d’un prince. Les témoignages de tendresse qu’il donnait à sa fille étaient si nouveaux pour moi, que je faillis les trouver exagérés et indignes de la gravité d’un homme ; en même temps ils m’inspiraient une sorte de jalousie brutale, et il ne me venait pas à l’esprit qu’un homme si bien mis put être mon oncle. Edmée lui parla bas et avec vivacité. Cette conférence dura quelques instans, au bout desquels le vieillard vint à moi et m’em- brassa cordialement. Tout me paraissait si nouveau dans ces ma- nières, que je me tenais immobile et muet devant les protestations et les ca’resses dont j’étais l’objet. Un grand jeune homme, d’une belle figure et vêtu avec autant de recherche que M. Hubert, vint me serrer la main et m’adresser des remerciemens auxquels je ne compris rien. Ensuite il entra en pourparlers avec les gendarmes, et je compris qu’il était le lieutenant-général de la province, et qu’il exigeait qu’on me laissât libre de suivre mon oncle le chevalier dans son château, où il répondait de moi sur son honneur. Les gendarmes prirent congé de nous ; car le chevalier et le lieutenant- général étaient assez bien escortés par leurs gens pour n’avoir à craindre aucune mauvaise rencontre. Un nouveau sujet de surMAUPRAT. 185 prise pour moi fut de voir le chevalier donner de vives marques d’amitié à Patience et à Marcasse. Quant au curé, il était avec ces deux seigneurs sur un pied d’égalité. Depuis quelques mois il était aumônier du château de Sainte-Sévère, les tracasseries du clergé diocésain lui ayant fait abandonner sa cure. Toute cette tendresse dont Edmée était l’objet, ces affections de famille dont je n’avais pas l’idée, ces cordiales et douces rela- tions entre des plébéiens respectueux et des patriciens bienveil- lans, tout ce que je voyais et entendais ressemblait à un rêve. Je regardais et n’avais le sens d’aucune appréciation sur quoi que ce soit. Mon cerveau commença cependant à travailler lorsque, la ca- ravane s’étant remise en route, je vis le lieutenant-général (M. de La Marche) pousser son cheval entre celui d’Edmée et le mien, et se placer de droit à son côté. Je me souvins qu’elle m’avait dit à la Roche-Mauprat qu’il était son Oancé. La haine et la colère s’em- parèrent de moi, et je ne sais quelle absurdité j’eusse faite, si Edmée, semblant deviner ce qui se passait dans mon ame farou- che, ne lui eût dit qu’elle voulait me parler, et ne m’eût rendu ma place auprès d’elle. — Qu’avez-vous à me dire ? lui demandai-je avec plus d’empressement que de pohtesse. — Rien, me répon- dit-elle à demi-voix. J’aurai beaucoup à vous dire plus tard ; jus- que-là ferez-vous toutes mes volontés ? — Et pourquoi diable fe- rais-je vos volontés, cousine ? — Elle hésita un peu à me répondre, et faisant un effort, elle ( it : — Parce que c’est ainsi qu’on prouve aux femmes qu’on les aime. — Est-ce que vous croyez que je ne vous aime pas ? repris-je brusquement. — Qu’en sais -je ? dit-elle. — Ce doute m’étonna beaucoup, et j’essayai de le combattre à ma manière. — N’êtes-vous pas belle ? lui dis-je, et ne suis-je pas un jeune homme ? Peut-être croyez-vous que je suis trop enfant pour m’apercevoir de la beauté d’une femme ; mais à présent que j’ai la tête calme et que je suis triste et bien sérieux, je puis vous dire que je suis encore plus amoureux de vous que je ne pensais. Plus je vous regarde, plus je vous trouve belle. Je ne croyais pas qu’une femme pût me paraître aussi belle. Vrai, je ne dormirai pas tant que…. — Taisez- vous, dit-elle sèchement. — Oh ! vous craignez que ce monsieur ne m’entende, repris-je en lui désignant M. de La Marche. Soyez tranquille, je sais garder un serment, et j’espère qu’étant une fille bien née vous saurez aussi garder le vôtr^ — 186 REVUE DES DEUX MONDES. Elle se tut. Nous étions dans un chemin où l’on ne pouvait marcher que deux de front. L’obscurité était profonde, et quoique le che- valier et le lieutenant-général fussent sur nos talons, j’allais m’en- hardir à passer mon bras autour de sa taille, lorsqu’elle me dit d’une voix triste et affaiblie : — Mon cousin, je vous demande pardon si je ne vous parle pas. Je ne comprends pas même bien ce que vous me dites. Je me sens exténuée de fatigue ; il me sem- ble que je vais mourir. Heureusement nous voici arrivés. Jurez- moi que vous aimerez mon père, que vous céderez à tous ses con- seils, que vous ne prendrez parti sur quoi que ce soit sans me consulter. Jurez-le-moi si vous voulez que je croie à votre amitié. — Oh ! mon amitié, n’y croyez pas, j’y consens, répondis-je ; mais croyez à mon amour. Je jure tout ce qu’il vous plaira ; mais vous, ne me promettrez-vous rien, là, de bonne grâce ? — Que puis-je vous promettre qui ne vous appartienne ? dit-elle d’un ton sérieux ; vous m’avez sauvé l’honneur, ma vie est à vous. Les premières lueurs du matin blanchissaient alors l’horizon ; nous arrivions au village de Sainte-Sévère, et bientôt nous en- trâmes dans la cour du château. En descendant de cheval, Edmée tomba dans les bras de son père ; elle était pâle comme la mort. M. de La Marche fit un cri et aida à l’emporter. Elle était éva- nouie. Le curé se chargea de moi. J’étais fort inquiet sur mon sort. La méfiance naturelle aux brigands se réveilla dès que je cessai d’être sous la fascination de celle qui avait réussi à me tirer de mon antre. J’étais comme un loup blessé, et je jetais des re- gards sombres autour de moi, prêt à m’ élancer sur le premier qui ferait un geste ou dirait un mot équivoque. On me conduisit à un appartement splendide, et une collation, préparée avec un luxe dont je n’avais pas l’idée, me fut servie immédiatement. Le curé me témoigna beaucoup d’intérêt, et ayant réussi à me rassurer un peu, il me quitta pour s’occuper de son ami Patience. Mon trouble et un reste d’inquiétude ne tinrent pas contre l’appétit généreux dont est douée la jeunesse. Sans les empressemens et les respects d’un valet beaucoup mieux mis que moi, qui se tenait derrière ma chaise, et auquel je ne pouvais m’empécher de ren- dre ses politesses chaque fois qu’il s’élançait au-devant de mes désirs, j’eusse fait un déjeuner effrayant ; mais son habit vert et ses culottes de soie me gênaient beaucoup. Ce fut bien pis, lorsMAUPRAT. 187 que, s’étant agenouillé, il se mit en devoir de me déchausser pour me mettre au lit. Pour le coup, je crus qu’il se moquait de moi, et je faillis lui asséner un grand coup de poing sur la tête ; mais il avait l’air si grave en s’ acquittant de cette besogne, que je restai stupéfait à le regarder. Dans les premiers momens, me trouvant au lit, sans armes, et avec des gens qui allaient et venaient autour de moi en marchant sur la pointe du pied, il me vint encore des mouvemens de mé- fiance. Je profitai d’un instant où j’étais seul pour me relever, et prenant sur la table à demi desservie le* plus long couteau que je pus choisir, je me couchai plus tranquille, et m’endormis profon- dément en le tenant bien serré dans ma main. Quand je m’éveillai, le soleil couchant jetait sur mes draps, d’une finesse extrême, le reflet adouci de mes rideaux de damas rouge, et faisait étinceler les grenades dorées qui ornaient les coins du dossier. Ce lit était si beau et si moelleux, que je faillis lui faire des excuses de m’être couché dedans. En me soulevant, je vis une figure douce et vénérable qui entr’ouvrait ma courtine et qui me souriait. C’était le chevalier Hubert de Mauprat, qui m’in- terrogeait avec intérêt sur l’état de ma santé. J’essayai d’être poli et reconnaissant ; mais les expressions dont je me servais ressem- blaient si peu aux siennes, que je me troublai et souffris de ma grossièreté, sans pouvoir m’en rendre compte. Pour comble de malheur, à un mouvement que je fis, le couteau que j’avais pris pour camarade de lit, tomba aux pieds de M. de Mauprat, qui le ramassa, le regarda et me regarda ensuite avec une extrême sur- prise. Je devins rouge comme le feu, et balbutiai je ne sais quoi. Je m’attendais à des reproches, pour cette insulte faite à son hos- pitalité ; mais il était trop poli pour pousser plus loin l’explication. Il posa tranquillement le couteau sur la cheminée, et revenant à moi, il me parla ainsi ; — Bernard, je sais maintenant que je vous dois la vie de ce que j’ai de plus cher au monde. Toute la mienne sera consacrée à vous prouver ma reconnaissance et mon estime. Ma fille aussi a con- tracté envers vous une dette sacrée. N’ayez donc aucune inquié- tude pour votre avenir. Je sais à quelles persécutions et à quelles vengeances vous vous êtes exposé pour venir à nous ; mais je sais aussi à quelle affreuse existence mon amitié et mon dévouement sauront vous soustraire. Vous êtes orphelin, et je n’ai pas de fils. Voulez-vous m’accepter pour votre père ?

Je regardai le chevalier avec des yeux égarés. Je ne pouvais en croire mes oreilles. Toute impression était paralysée chez moi par la surprise et la timidité. îl me fut impossible de répondre un mot ; le chevalier éprouva un peu de surprise lui-même, il ne s’attendait pas à trouver une nature aussi brutalement inculte. — Allons, me dit-il, j’espère que vous vous accoutumerez à nous. Donnez-moi seulement une poignée de main, pour me prouver que vous avez confiance en moi. Je vais vous envoyer votre domestique, commandez-lui tout ce que vous voudrez, il est à vous. J’ai seulement une promesse à exiger de vous, c’est que vous ne sortirez point de l’enceinte du parc, d’ici à ce que j’aie pris des mesures pour vous soustraire aux poursuites de la justice. On pourrait faire rejaillir sur vous les accusations qui pèsent sur la conduite de vos oncles.

— Mes oncles ? dis-je en passant mes mains sur ma tète, est-ce un mauvais rêve que j’ai fait ? Où sont-ils ? Qu’est devenue la Roche-Mauprat ?

— La Roche-Mauprat a été préservée des flammes, répondit-il. Quelques bâtimens accessoires ont été détruits ; mais je me charge de réparer votre maison et de racheter votre fief aux créanciers dont il est aujourd’hui la proie. Quant à vos oncles… vous êtes probablement le seul héritier d’un nom qu’il vous appartient de réhabiliter.

— Le seul ! m’écriai-je… Quatre Mauprat ont succombé cette nuit, mais les trois autres…

— Le cinquième… Gaucher, a péri dans sa fuite ; on l’a retrouvé ce matin noyé dans l’étang des Froids.

On n’a retrouvé ni Jean, ni Antoine ; mais le cheval de l’un et le manteau de l’autre, trouvés à peu de distance du lieu où gisait le cadavre de Gaucher, sont des indices sinistres de quelque événement semblable. Si l’un des Mauprat s’est échappé, c’est pour ne plus reparaître, car il n’y aurait plus d’espoir pour lui ; et puisqu’ils ont attiré sur leurs têtes ces orages inévitables, mieux vaut pour eux et pour nous, qui avons le malheur de porter le même nom, qu’ils aient eu cette fin tragique les armes à la main, que de subir une mort infâme au bout d’une potence. Acceptons MAUPRAT. 189 ce que Dieu a décidé à leur égard. L’arrêt est rude. Sept hommes pleins de force et de jeunesse appelés, dans une seule nuit, à ren- dre un compte terrible Prions pour eux, Bernard, et, à force de bonnes œuvres, tâchons de réparer le mal qu’ils ont fait, et d’enlever les taches qu’ils ont imprimées à notre écusson. Ces dernières paroles résumaient tout le caractère du cheva-— lier. Il était pieux, équitable, plein de charité ; mais chez lui, comme chez la plupart des.^entilshommes, les préceptes de l’hu- milité chrétienne venaient, échouer devant l’orgueil du rang. li’^^ eût volontiers fait asseoir un pauvre à sa table, et le vendredi saint • il lavait les pieds à douze mendians ; mais il n’en était pas moins attaché à tous les préjugés de notre caste. Il trouvait ses cousins beaucoup plus coupables d’avoir dérogé à leur dignité d’homme, étant gentilshommes, que s’ils eussent été plébéiens. Dans cette hypothèse, selon lui, leurs crimes eussent été de moitié moins. graves. J’ai partagé long-temps cette conviction ; elle était dans mon sang, si je puis m’exprimer ainsi. Je ne l’ai perdue qu’à la suite des rudes leçons de ma destinée. Il me confirma ensuite ce que sa fille m’avait dit. Il avait désiré vivement être chargé de mon éducation, dès ma naissance ; mais son frère Tristan s’y était opposé avec acharnement. Ici le front du chevalier se rembrunit. — Vous ne savez pas, dit-il, combien cette velléité de ma part a eu des suites funestes pour moi, et pour vous aussi. . . Mais ceci doit rester enveloppé dans le mystère. . . mystère affreux, sang des xVtrides ! .. Il me prit la main, et ajouta d’un air accablé : — Bernard, nous sommes victimes tous deux d’une famille atroce. Ce n’est pas le moment de récriminer contre ceux qui paraissent, à cette heure, devant le redoutable tribunal de Dieu ; mais ils m’ont fait un mal irréparable, ils m’ont brisé le cœur… Celui qu’ils vous ont fait sera réparé, j’en jure par la mémoire de votre mère. Ils vous ont privé d’éducation, ils vous ont associé à leurs brigandages ; mais votre ame est restée grande et pure comme était celle de l’ange qui vous donna le jour. Vous réparerez les erreurs involontaires de votre enfance ; vous rece- vrez une éducation conforme à votre rang ; vous relèverez l’hon- neur de la famille, n’est-ce pas, vous le voulez ? Moi je le veux, je me mettrai à vos genoux pour obtenir votre confiance, et je l’obtiendrai, car la Providence vous destinait à être mon fils. Ahi 190 REVUE DES DEUX MONDES. j’avais rêvé jadis une adoption plus complète. Si, à ma seconde tentative, on vous eût accordé à ma tendresse, vous eussiez été élevé avec ma fllle, et vous seriez certainement devenu son époux. Mais Dieu ne Ta pas voulu. Il faut que vous commenciez votre édu- cation, et la sienne s’achève. Elle est d’âge à être établie, et d’ail- leurs elle a fait son choix ; elle aime M. de La Marche qu’elle est à la veille d’épouser, elle vous l’a dit ? Je balbutiai quelques paroles confuses. Les caresses et les pa- roles généreuses de ce vieillard respeétable m’avaient vivement ému, et je sentais comme une nouvelle nature se développer en moi. Mais lorsqu’il prononça le nom de son futur gendre, tous mes instincts sauvages se réveillèrent, et je sentis qu’aucun prin- cipe de loyauté sociale ne me ferait renoncer à la possession de celle que je regardais comme ma proie. Je pâlissais, je rougissais, je suffoquais. Nous fûmes heureusement interrompus par l’abbé Aubert ( le curé janséniste ) qui venait s’informer des suites de ma chute. Alors seulement le chevalier sut que j’étais blessé, cir- constance qu’il n’avait pas eu le loisir d’apprendre dans l’agitation de tant d’évènemens plus graves. 11 envoya chercher son médecin, et je fus entouré de soins affectueux qui me parurent assez puérils, et auxquels je me soumis pourtant par un instinct de reconnais- sance. Je n’avais pas osé demander au chevalier des nouvelles de sa fille. Je fus plus hardi avec l’abbé. Il m’apprit que la prolonga- tion et lagitation de son sommeil donnaient quelque inquiétude, et le médecin étant revenu le soir pour me faire un nouveau pan- sement, me dit qu’elle avait beaucoup de fièvre, et qu’il craignait pour elle une maladie grave. Elle fut en effet assez mal pendant quelques jours, pour donner de l’inquiétude. Dans les terribles émotions qu’elle avait éprouvées, elle avait déployé beaucoup d’énergie ; mais elle subit une réac- tion assez violente. De mon côté, je fus retenu au lit ; je ne pou- vais faire un pas sans ressentir de vives douleurs, et le médecin me menaçait d’y rester cloué pour plusieurs mois, si je ne me soumettais à l’immobilité pendant quelques jours. Comme j’étais d’ailleurs en pleine santé, et que je n’avais jamais été malade de ma vie, la transition de mes habitudes actives à cette molle cap- tivité me causa un ennui dont rien ne saurait rendre les angoisMAUPRAT. J91 ses. II faut avoir vécu au fond des bois, dans toute la rudesse des mœurs farouches, pour comprendre l’espèce d’effroi et de déses- poir que j’éprouvai en me trouvant enfermé pendant plus d’une semaine entre quatre rideaux de soie. Le luxe de mon appar- tement, la dorure de mon lit, les soins minutieux des laquais, tout jusqu’à la bonté des alimens, puérilités auxquelles j’avais été assez sensible le premier jour, me devint odieux au bout de vingt-quatre heures. Le chevalier me faisait de tendres et cour- tes visites, car il était absorbé par la maladie de sa fille chérie. L’abbé fut excellent pour moi. Je n’osais dire ni à Tun ni à l’au- tre combien je me trouvais malheureux ; mais lorsque j’étais^eul, j’avais envie de rugir comme un lion mis en cage, et la nuit, je faisais des rêves où la mousse des bois, le rideau des arbres de la forêt et jusqu’aux sombres créneaux de la Roche-Mauprat, m’apparaissaient comme le paradis terrestre. D’autres fois, les scènes tragiques qui avaient accompagné et suivi mon évasion, se retraçaient si énergiquement à ma mémoire, que, même éveillé, j’étais en proie à une sorte de déhre. Une visite de M. de La Marche augmenta le désordre et l’exas- pération de mes idées. Il me témoigna beaucoup d’intérêt, me serra la main à plusieurs reprises, me demanda mon amitié, s’é- cria dix fois qu’il donnerait sa vie pour moi, et je ne sais combien d’autres protestations que je n’entendis guère, car j’avais un tor- rent dans les oreilles tandis qu’il me parlait, et si j’avais eu mon couteau de chasse, je crois que je me serais jeté sur lui. Mes ma- nières farouches et mes regards sombres l’étonnèrent beaucoup ; mais l’abbé lui ayant dit que j’avais l’esprit frappé des évènemens terribles advenus dans ma famille, il redoubla ses protestations, et me quitta de la manière la plus affectueuse et la plus courtoise. Cette politesse que je trouvais dans tout le monde, depuis le maître de la maison jusqu’au dernier des serviteurs, me causait un malaise inoui, bien qu elle me frappât d’admiration ; car n’eùt- elle pas été inspirée par la bienveillance qu’on me portait, il m’eût été impossible de comprendre qu’elle pouvait être une chose bien distincte de la bonté. Elle ressemblait si peu à la faconde gasconne et railleuse des Mauprat, qu’elle était pour moi comme une langue tout-à-fait nouvelle, que je comprenais, mais^que je ne pouvais parler. 192 REVUE DES DEUX MONDES. Je retrouvai pourtant la faculté de répondre, lorsque l’abbé, m’ ayant annoncé qu’il était chargé de mon éducation, m’interro- gea pour savoir où j’en étais. Mon ignorance était tellement au- delà de tout ce qu’il eût pu imaginer, que j’eus honte de la lui ré- véler, et ma fierté sauvage reprenant le dessus, je lui déclarai que j’étais gentilhomme et que je n’avais nulle envie de devenir clerc. Il ne me répondit que par un éclat de rire, qui m’offensa beaucoup. Il me tapa doucement sur l’épaule d’un air d’amitié, en disant que je changerais d’avis avec le temps, mais que j’étais un drôle de corps. J’étais pourpre de colère quand le chevaher entra ; l’abbé lui rapporta notre entretien et ma réponse. M. Hubert réprima un sourire : — Mon enfant, me dit-il avec affection, jamais je ne veux me rendre fâcheux pour vous,’ même par amitié. Ne parlons pas d’études aujourd’hui. Avant d’en concevoir le goût, il faut que vous en compreniez la nécessité. Vous avez l’esprit juste, puisque vous avez le cœur noble ; l’envie de vous instruire vous viendra d’elle-même. Soupons. Avez-vous faim ? aimez-vous le bon vin ? — Beaucoup plus que le latin, répondis-je. — Eh bien ! l’abbé, pour vous punir d’avoir fait le cuistre, reprit-il gaiement, vous en boirez avec nous. Edmée est tout-à-fait hors de danger. Le mé- decin vous permet de vous lever et de faire quelques pas. Nous souperons dans votre chambre. Le souper et le vin étaient si bons en effet, que je me grisai très lestement, selon la coutume de la Roche -Mauprat. Je crois que l’on m’y aida, afin de me faire parler et de connaître tout de suite à quelle espèce de rustre on avait affaire. Mon manque d’éduca- tion surpassait tout ce qu’on avait prévu ; mais sans doute on au- gura bien du fond, car on ne m’abandonna pas, et on travailla à tailler ce quartier de roc avec un zèle qui marquait de l’espérance. Dès que je pus sortir de la chambre, mon ennui se dissipa. L’abbé se fit mon compagnon inséparable tout le premier jour. La longueur du second fut adoucie par l’espérance qu’on me donna de voir Edmée le lendemain, et par les bons traitemens dont j’étais l’objet, et dont je commençais à sentir la douceur, à mesure que je m’habituais à ne plus m’en étonner. La bonté incomparable du chevalier était bien faite pour vaincre ma grossièreté ; elle me gagna rapidement le cœur. C’était la première affection de ma vie. Elle s’installait en moi de pair avec un amour violent pour sa fille, MAUPRAT. 193 et je ne songeais pas seulement à faire lutter un de ces deux sen- timens contre l’autre. J’étais tout besoin, tout instinct, tout désir. J’avais les passions d’un homme dans l’ame d’un enfant. IX. Enfin un matin M. Hubert, après déjeuner, m’emmena chez sa fille. Quand la porte de sa chambre s’ouvrit, l’air tiède et parfumé qui me vint au visage faillit me suffoquer. Cette chambre était simple et charmante, tendue et meublée en toile de Perse à fond blanc, et toute parfumée de grands vases de Chine rempHs de fleurs. Il y avait des oiseaux d’Afrique qui jouaient dans une cage dorée et qui chantaient d’une voix douce et amoureuse. Le tapis était plus moelleux aux pieds que la mousse des bois au mois de mars. J’étais si ému, qu’à chaque instant ma vue se troublait ; mes pieds s’accrochaient gauchement l’un à l’autre, et je heurtais tous les meubles sans pouvoir avancer. Edmée était couchée sur une chaise longue, et roulait nonchalamment un éventail de nacre entre ses doigts. Elle me sembla encore plus belle que je ne l’avais vue, mais si différente, que je me sentis tout glacé de crainte au milieu de mon transport. Elle me tendit la main ; je ne savais pas que je pusse la lui baiser devant son père. Je n’entendis pas ce qu’elle me disait ; je crois que ce furent des paroles affectueuses. Puis, comme brisée de fatigue, elle pencha sa tête en arrière sur son oreiller et ferma les yeux à demi. — J’ai à travailler, me dit le chevalier ; tenez-lui compagnie, mais ne la faites pas beaucoup parler, car elle est encore bien faible. Cette recommandation ressemblait vraiment à une raillerie ; Edmée feignait d’être assoupie pour cacher peut-être un peu d’em- barras intérieur, et quant à moi, j’étais si incapable de combattre cette réserve, que c’était vraiment pitié de me recommander le silence. § Le chevalier ouvrit une porte au fond de l’appartement et la re- ferma ; mais en l’entendant tousser de temps en temps, je com- pris que son cabinet n’était séparé que par une cloison de la chambre de sa fille ; néanmoins j’eus quelques instans de bien- être en me trouvant seul avec elle, tant qu’elle parut dormir. Elle ne me voyait pas et je la regardais à mon aise ; elle était aussi pâle TOME X. 13 4Ô4 REVUE DES DEUX MONDES. et aussi blanche que son peignoir de mousseline et que ses mules de satin garnies de cygne ; sa main fine et transparente était à mes yeux comme un bijou inconnu. Je ne m’étais jamais douté de ce que c’était qu’une femme ; la beauté, pour moi, c’avait été, jusqu’alors, la jeunesse et la santé avec une sorte de hardiesse virile. Edmée en amazone s’était un peu montrée sous cet aspect la première fois, et je l’avais mieux comprise ; maintenant je l’étu- diais de nouveau, et je ne pouvais plus concevoir que ce fut là cette femme que j’avais tenue dans mes bras à la Roche-Mauprat. Le lieu, la situation, mes idées elles-mêmes, qui commençaient à recevoir du dehors un faible rayon de lumière, tout contribuait à rendre ce second tête-à-tête bien différent du premier. Mais le plaisir étrange et inquiet que j’éprouvais à la contempler fut troublé par l’arrivée d’une duègne, qu’on appelait M"* Leblanc, et qui remplissait les fonctions de femme de chambre dans les appartemens particuliers, celles de demoiselle de compagnie au salon. Elle avait peut-être reçu de sa maîtresse l’ordre de ne pas nous quitter ; il est certain qu’elle s’assit auprès de la chaise longue, de manière à présenter, à mon œil désappointé, son dos sec et long, à la place du beau visage d’Edmée ; puis elle tira son ou- vrage de sa poche et se mit à tricoter tranquillement. Pendant ce temps, les oiseaux gazouillaient, le chevalier toussait, Edmée dormait ou faisait semblant de dormir, et j’étais à l’autre bout de l’appartement, la tête penchée sur les estampes d’un Hvre que je tenais à l’envers. Au bout de quelque temps, je m’aperçus qu’Edmée ne dormait pas et qu’elle causait à voix basse avec sa suivante ; je crus voir que celle-ci me regardait en dessous de temps en temps et comme à la dérobée. Pour éviter l’embarras de cet examen, et aussi par un instinct de ruse ( ; ^m ne m’était pas étranger, j’appuyai mon visage sur le livre, et le livre sur la console, et, dans cette posture, je restai comme endormi ou absorbé. Alors elles élevèrent peu à peu la voix, et j’entendis ce qu’elles disaient de moi. — C’est égal, ma- demoiselle a pris un drôle de page. — Leblanc, tu me fais rire avec tes pages. Est-ce qu’on a des pages, à présent ? Tu te crois toujours avec ma grand’mère. Je te dis que c’est le fils adoptif de mon père. — Certainement M. le chevaUer fait bien d’adopter un fils, mais où diable a-t-il péché cette figure-là ? MAUPRAT. 195 Je jetai un regard de côté, et je vis qu’Edmée riait sous son éventail : elle s’amusait du bavardage de cette vieille fllle, qui pas- sait pour avoir de l’esprit, et à qui on laissait le droit de tout dire. Je fus très blessé de voir que ma cousine se moquait de moi. — Il a l’air d’un ours, d’un blaireau, d’un loup, d’un milan, de tout, plutôt que d’un homme ! continua la Leblanc ; quelles mains ! quelles jambes ! et encore ce n’est rien à présent qu’il est un peu décrassé. Il fallait le voir le jour où il est arrivé avec son sarreau et ses guêtres de cuir ; c’était à faire trembler ! — Tu trouves ? reprit Edmée ; moi, je l’aimais mieux avec son costume de bra- connier, cela allait mieux à sa figure et à sa taille. — Il avait l’air d’un bandit ; mademoiselle ne l’a donc pas regardé ? — Si fait. Le ton dont elle prononça ce si fait me fit frémir, et je ne sais pourquoi l’impression du baiser qu’elle m’avait donné à la Roche- Mauprat me revint sur les lèvres. — Encore s’il était coiffé ! reprit la duègne ; mais jamais on n’a pu le faire consentir à se laisser poudrer. Saint-Jean m’a dit qu’au moment où il avait approché la houpe de sa tête, il s’était levé fu- rieux, en disant : — Ah ! tout ce que vous voudrez-, excepté celte farine- là. Je veux pouvoir remuer la tête sans tousser et éternuer. Dieu ! quel sauvage ! — Mais, au fond, il a bien raison, si la mode n’autorisait pas cette absurdité-là, tout le monde s’apercevrait que c’est laid et incommode. Regarde s’il n’est pas plus beau d’avoir de grands cheveux noirs. — Ces grands cheveux-là ? quelle crinière ! cela fait peur. — D’ailleurs les enfans ne portent pas de poudre, et c’est encore un enfant que ce garçon-là. — Un enfant ! tudieu ! quel marmot ! il en mangerait à son déjeuner des enfans ! c’est un ogre. Mais d’où sort ce gaillard-là ? M. le chevalier l’aura tiré de la char- rue pour l’amener ici. Est-ce qu’il s’appelle… Comment donc s’ap- pelle-t-il ? — Curieuse, je t’ai dit qu’il s’appelle Bernard. — Ber- nard ! et rien avec ? — Rien, pour le moment. Que regardes-tu ? — Il dort comme un loir ! Voyez le balourd ? Je regarde s’il ressem- ble à M. le chevalier. C’est peut-être un instant d’erreur ; il aura eu un jour d’oubU avec quelque bouvière. — Allons donc, Le- blanc, vous allez trop loin… — Eh ! mon Dieu ! mademoiselle, est-ce que M. le chevalier n’a pas été jeune comme un autre ? et cela empéche-t-il la vertu de venir avec l’âge ? — Sans doute, tu sais ce qui en est par expérience. Mais, écoute, ne t’avise pas de . 196 REVUE DES DEUX MONDES. taquiner ce jeune homme. Tu as peut-être deviné juste ; mon père exige qu’on le traite comme l’enfant de la maison. — Eh bien ! c’est agréable pour mademoiselle ! Quant à moi, qu’est-ce que cela me fait ? je n’ai pas affaire à ce monsieur-là. — Bah ! si tu avais trente ans de moins !…. — Mais est-ce que monsieur a consulté mademoiselle pour installer ce grand brigand -là chez elle ? — Est-ce que tu en doutes ? Y a-t-il au monde un meilleur père que le mien ? — Mademoiselle est bien bonne aussi… Il y a bien des demoiselles à qui cela n’aurait guère convenu. — Et pourquoi donc ? ce garçon-là n’a rien de déplaisant ; quand il sera bien élevé… — ■ Il sera toujours laid à faire peur. — Il s’en faut de beaucoup qu’il soit laid, ma chère Leblanc ; tu es trop vieille, tu ne t’y connais plus. Leur conversation fut interrompue par le chevalier, qui vint chercher un livre. — M"*" Leblanc est ici ? dit-il d’un air très calme. Je vous croyais en tête-à-tête avec mon fils. Eh bien ! avez-vous causé ensemble, Edmée ? Lui avez-vous dit que vous seriez sa sœur ? Es-tu content d’elle, Bernard ? — Mes réponses ne pou- vaient compromettre personne ; c’étaient toujours quatre ou cinq paroles incohérentes, estropiées par la honte. M. de Mauprat re- tourna à son cabinet, et je me rassis, espérant que ma cousine al- lait renvoyer sa duègne et me parler. Mais elles échangèrent quelques paroles tout bas ; la duègne resta, et deux mortelles heures s’écoulèrent sans que j’osasse bouger de ma chaise. Je crois qu’Edmée dormait réellement. Quand la cloche sonna le dîner, son père revint me prendre, et, avant de quitter son appartement, il lui dit de nouveau : — Eh bien ! avez-vous causé ? — Oui, oui, mon bon père, répondit-elle avec une assurance qui me confondit. Il meparut prouvé, d’après cette conduite de ma cousine, qu’elle s’était joué de moi, et que maintenant elle craignait mes repro- ches. Et puis, l’espérance me revint lorsque je me rappelai le ton dont elle avait parlé de moi avec M"^ Leblanc. J’en vins même à penser qu’elle craignait les soupçons de son père, et qu’elle n’af- fectait une grande indifférence que pour m’attirer plus sûrement dans ses bras, quand le moment serait venu. Dans l’incertitude, j’attendis. Mais les jours et les nuits se succédèrent sans qu’au- cune explication arrivât, et sans qu’aucun message secret m’aver- tît de prendre patience. Elle descendait au salon une heure le matin ; le soir elle venait dîner et jouait au piquet et aux échecs avec son père. Pendant tout ce temps elle était si bien gardée, que je n’aurais pas même pu échanger un regard avec elle ; le reste da jour elle était inabordable dans sa chambre. Plusieurs fois, voyant que je m’ennuyais de l’espèce de captivité où j’étais forcé de vivre, le chevalier me dit : — Va causer avec Edmée, monte à sa chambre, dis-lui que c’est moi qui t’envoie. — Mais j’avais beau frapper, sans doute on m’entendait venir et on me reconnaissait è mon pas incertain et lourd. Jamais la porte ne s’ouvrait pour moi ; j’étais désespéré, j’étais furieux.

Il est nécessaire que j’interrompe le récit de mes impressions ; personnelles, pour vous dire ce qui se passait à cette époque dans la triste famille des Mauprat. Jean et Antoine avaient réellement pris la fuite, et quoique les recherches eussent été sévères, il fut impossible de s’emparer de leurs personnes. Tous leurs biens furent saisis, et la vente du fief de la Roche-Mauprat fut décrétée par autorité de justice. Mais on n’alla pas jusqu’au jour de l’adjudication ; M. Hubert de Mauprat fit cesser les poursuites. Il se porta adjudicataire ; les créanciers furent satisfaits, et les titres de propriété de la Roche-Mauprat passèrent dans ses mains.

La petite garnison des Mauprat, composée d’aventuriers de bas étage, avait subi le même sort que ses maîtres. Elle était, comme on sait, réduite depuis long-temps à très peu d’individus. Deux ou trois périrent ; d’autres prirent la fuite ; un seul fut mis en prison. On instruisit son procès, et il paya pour tous. Il fut grandement question d’instruire aussi par contumace contre Jean et Antoine de Mauprat, dont la fuite paraissait prouvée, car on n’avait pas retrouvé leurs corps après le dessèchement du vivier- où celui de Gaucher avait surnagé. Mais le chevalier craignit pour l’honneur de son nom une sentence infamante, comme si cette sen- tence eût pu ajouter quelque chose à l’horreur du nom de Mauprat. Il usa de tout le crédit de M. de La Marche et du sien propre (qui était réel dans la province, surtout à cause de sa grande moralité), pour assoupir l’affaire, et il y réussit. Quant à moi, quoi- que j’eusse certainement trempé dans plus d’une des exactions de mes oncles, il ne fut pas question de m’ accuser même au tribunal de l’opinion publique. Au milieu du déchaînement qu’excitaient mes oncles, on se plut à me considérer uniquement comme un 198 REVUE DES DEUX 3I0NDES. jeune captif, victime de leurs mauvais traitemens, et plein d’heu- reuses dispositions. Le chevalier, dans sa générosité bienveillante et dans son désir de réhabiliter la famille, exagéra beaucoup à coup sûr mes mérites, et fit partout répandre le bruit que jetais un ange de douceur et d’intelligence. Le jour où M. Hubert se porta adjudicataire, il entra dès le matin dans ma chambre, accompagné de sa fille et de l’abbé, et me montrant les actes par lesquels il consommait ce sacrifice ( la Roche-Mauprat valait environ 200,000 livres), il me déclara que j’allais être mis sur-le-champ en possession, non-seulement de ma part d’héritage, qui n’était pas considérable, mais de la moitié du revenu de la propriété. En même temps, la propriété totale, fonds et produit, m’allait être assurée par testament du chevalier, le tout à une seule condïûon, c’est que je consentirais à recevoir une éducation sorlable à ma qualité. Le chevalier avait fait toutes ces dispositions avec bonté et sim- plicité, moitié par reconnaissance de ce qu’il savait de ma con- duite envers Edmée, moitié par orgueil de famille. Mais il ne s’at- tendait pas à la résistance qu’il trouva en moi au sujet de l’édu- cation. Je ne saurais dire quel mécontentement souleva en moi le mot de condïûon. Je crus y voir surtout le résultat de quelque manœuvre d’Edmée, pour se débarrasser de sa parole envers moi. — Mon oncle, répondis-je après avoir écouté toutes ses offres magnifiques dans un silence absolu, je vous remercie de tout ce que vous voulez faire pour moi ; mais il ne me convient pas de l’accepter. Je n’ai pas besoin de fortune. A un homme comme moi, il ne faut que du pain, un fusil, un chien de chasse, et le premier cabaret qui se trouvera sur la lisière des bois. Puisque vous avez la complaisance de me servir de tuteur, payez-moi la rente de mon huitième de propriété sur le fief, et n’exigez pas que j’apprenne vos sornettes de latin. Un gentilhomme en sait as- sez quand il peut abattre une sarcelle et signer son nom. Je ne tiens pas à être seigneur de la Roche-Mauprat. C’est assez d’y avoir été esclave. Yous êtes un brave homme, et sur mon hon- neur, je vous aime ; mais je n’aime guère les conditions. Je n’ai jamais rien fait par intérêt, et j’aime mieux rester ignorant que de devenir bel esprit aux gages du prochain. Quant à ma couMAUPRAT. 199 sine, je ne consentirai jamais à faire une pareille brèche dans sa fortune. Je sais bien qu’elle ferait volontiers le sacrifice d’une partie de sa dot pour se dispenser… Edmée, qui était restée fort pâle et comme distraite jusque-là, me lança tout à coup un regard étincelant, et m’interrompit pour me dire avec assurance : — Pour me dispenser de quoi, s’il vous plaît, Bernard ? Je vis que, malgré son courage, elle était fort émue ; car elle brisa son éventail en le fermant. Je lui répondis, avec un regard où l’honnête malice du campagnard devait se peindre : — Pour vous dispenser, cousine, de tenir certaine promesse que vous m’avez faite à la Roche -Mauprat. Elle devint plus pâle qu’auparavant, et son visage prit une ex- pression de terreur que déguisait mal un sourire de mépris. — Quelle ^promesse lui avez-vous donc faite, Edmée ? dit le chevalier en se tournant vers elle avec candeur. En même temps, le curé me serra le bras à la dérobée, et je compris que le con- fesseur de ma cousine était en possession de notre secret. Je haussai les épaules. Leurs craintes me faisaient injure et pitié. — Elle m’a promis, repris-je en souriant, de me regarder tou- jours comme son frère et son ami. Ne sont-ce pas là vos paroles, Edmée, et croyez-vous que cela se prouve avec de l’argent ? Elle se leva avec vivacité, et me tendant la main, elle me dit d’une voix émue : — Vous avez raison, Bernard, vous êtes un grand cœur, et je ne me pardonnerais pas si j’en doutais un in- stant. Je vis une larme au bord de sa paupière, et je serrai sa main, un peu trop fort sans doute, car elle laissa échapper un petit cri accompagné d’un charmant sourire. Le chevalier m’em- brassa, et l’abbé dit à plusieurs reprises, en s’agitant sur sa chaise : — C’est beau, c’est noble ! c’est très beau ! On n’a pas besoin d’apprendre cela dans les livres, ajouta-t-il en s’adres- sant au chevalier. Dieu écrit sa parole et répand son esprit dans le cœur de ses enfans. — Vous verrez, dit le chevalier vivement attendri, que ce Mauprat relèvera l’honneur de la famille. Maintenant, moucher Bernard, je ne te parlerai plus d’affaires. Je sais comment je dois agir, et tu ne peux pas m’empêcher de faire ce que bon me semblera pour que mon nom soit réhabilité dans ta personne. La ^0 REVUE DES DEUX MONDES. seule réhabilitation véritable m’est garantie par tes nobles sen- timens ; mais il en est encore une autre que tu ne refuseras pas de tenter ; c’est celle des talens et des lumières. ïu t’y prêteras par affection pour nous, je l’espère ; mais ce n’est pas encore le temps d’en parler. Je respecte ta fierté et veux assurer ton existence sans condition. Venez, l’abbé, vous allez m’ accompagner à la ville chez mon procureur. La voiture est prête. Vous, enfans, vous allez déjeuner ensemble ; allons, Bernard, donne le bras à ta cousine, ou pour mieux dire, à ta sœur. Apprends la courtoisie âes manières, puisque, avec elle, c’est l’expression de ton cœur. — Vous dites vrai, mon oncle, répondis-je en m’emparant un peu rudement du bras d’Edmée pour descendre l’escalier. Elle. tremblait, mais ses joues avaient repris leur incarnat, et un sourire affectueux errait sur ses lèvres. Quand nous fûmes vis-à-vis l’un de l’autre à table, notre bon accord se refroidit enpeud’instans. Nous redevînmes embarrassés tous les deux ; si nous eussions été seuls, je me serais tiré d’af- faire par une de ces brusques sorties que je savais m’imposer à moi-même, quand j’étais trop honteux de ma timidité ; mais la présence de Saint-Jean, qui nous servait, me condamnait au silence sur le point principal. Je pris le parti de parler de Patience et de demander à Edmée comment il se faisait qu’elle fût si bien avec lui, et ce que je devais penser du prétendu sorcier. Elle me raconta en gros l’histoire du philosophe rustique, et me dit que c’était l’abbé Aubert qui l’avait menée à la tour Gazeau. Elle avait été frappée de l’intelligence et de la sagesse du cénobite stoïcien et prenait à causer avec lui un plaisir extrême. De son côté, Patience avait conçu pour elle tant d’amitié, que depuis quel- que temps il s’était relâché de ses habitudes, et venait assez sou- vent lui rendre visite, en même temps qu’à l’abbé. Vous pensez bien qu’elle eut quelque peine à rendre ces expli- cations intelligibles pour moi. Je fus très frappé des éloges qu’elle donnait à Patience, et de la sympathie qu’elle éprouvait pour ses idées révolutionnaires. C’était la première fois que j’entendais par- ier d’un paysan comme d’un homme. En outre, j’avais considéré jusque-là le sorcier de la tour Gazeau comme bien au-dessous d’un paysan ordinaire, et voilà qu’Edmée le plaçait au-dessus de la |>lepart des hommes qu’elle connaissait, et prenait parti pour lui MAUPRAT. 20Î contre la noblesse ; je réussis à en tirer cette conclusion, que Vé-^ ducation n’était pas si nécessaire que le chevalier et l’abbé vou- laient bien me le faire croire. Je ne sais guère mieux lire que Pa- tience, ajoutai-je, et je voudrais bien que vous eussiez autant de plaisir dans ma société que dans la sienne ; mais il n’y paraît guèrCj, cousine, car depuis que je suis ici…. Comme nous quittions alors la table et que je me rejouissais de me trouver enfin seul avec elle, j’allais devenir beaucoup plus, explicite, lorsqu’en entrant dans le salon, nous y trouvâmes M. de La Marche qui venait d’arriver et qui entrait par la porte opposée. Je le donnai, dans mon cœur, à tous les diables. M. de La Marche était un jeune seigneur tout-à-fait à la mode de son époque : épris de philosophie nouvelle, grand voltairien, grand admirateur de Franklin, plus honnête qu’intelligent, comprenant moins ses oracles qu’il n’avait le désir et la prétention de les com- prendre ; assez mauvais logicien, car il trouva ses idées beaucoup moins bonnes, et ses espérances politiques beaucoup moins douces,, le jour où la nation française se mit en tête de les réaliser ; au de- meurant plein de bons sentimens, se croyant beaucoup plus con- fiant et romanesque qu’il ne l’était en effet ; un peu plus fidèle à ses préjugés de caste et beaucoup plus sensible à l’opinion du monde, qu’il ne se flattait et se piquait de l’être : voilà tout l’homme. Sa figure était charmante, mais je la trouvais exces- sivement fade, car j’avais contre lui la plus ridicule animosité. Ses manières gracieuses me semblaient serviles auprès d’Edmée ; j’eusse rougi de les imiter, et pourtant je n’étais occupé qu’à ren- chérir sur les petits services qu’il pouvait lui rendre. Nous sor- tîmes dans le parc, qui était considérable et coupé par l’Indre » Chemin faisant, il se rendit agréable de mille manières ; il n’a- percevait pas une violette qu’il ne la cueillît pour l’offrir à ma cousine. Mais quand nous arrivâmes au bord du ruisseau, nous. trouvâmes la planche sur laquelle on le traversait en cet en- droit, rompue et emportée par les orages des jours précédens* Alors je pris Edmée dans mes bras sans lui en demander la permission, et je traversai tranquillement. J’avais de l’ean jus- qu’à la ceinture, et je portai ma cousine à bras tendus avec tant de force et de précision, qu’elle ne mouilla pas un de ses ru- bans. M. de La Marche," ne voulant pas paraître plus délical. 202 REVUE DES DEUX MONDES. que moi, n*hésita point à mouiller ses beaux habits et à me suivre avec des éclats de rire un peu forcés ; mais quoiqu’il ne portât au- cun fardeau, il trébucha plusieurs fois sur les pierres dont le lit de la rivière était encombré, et ne nous rejoignit qu’avec peine. Edmée ne riait pas ; je crois qu’en faisant malgré elle cette épreuve de ma force et de ma hardiesse, elle fut très effrayée de songer à Tamour qu’elle m’inspirait. Elle était même irritée, et me dit, lors- que je la déposai doucement sur le rivage : ce Bernard, je vous prie de ne jamais recommencer de pareilles plaisanteries. » — Ah ! bon, lui dis-je, vous ne vous en fâcheriez pas de la part de t’ autre. — Il ne se les permettrait pas, reprit-elle. — Je le crois bien, répon- dis-je ; il s’en garderait ! Regardez comme le voilà fait ; — et moi, je ne vous ai pas dérangé un cheveu. Il ramasse très bien les violettes ; mais, croyez-moi, dans un danger, ne lui donnez pas la préférence. M. de La Marche me fit de grands complimens sur cet exploit. J’avais espéré qu’il serait jaloux. Il ne parut pas seulement y son- ger, et prit son parti gaiement sur le pitoyable état de sa toilette. Il faisait extrêmement chaud, et nous étions séchés avant la fin de la promenade ; mais Edmée demeura triste et préoccupée. Il me sembla qu’elle faisait effort pour me montrer autant d’amitié que pendant le déjeuner. J’en fus affecté, car je n’étais pas seulement amoureux d’elle, je l’aimais. Il m’eût été impossible de faire cette distinction ; mais les deux sentimens étaient en moi : la passion et la tendresse. Le chevalier et l’abbé rentrèrent à l’heure du dîner. Ils s’entre- tinrent à voix basse avec M. de La Marche, du règlement de mes affaires, et au peu de mots que j’entendis malgré moi, je compris qu’ils venaient d’assurer mon existence dans les conditions bril- lantes qu’ils m’avaient annoncées le matin. J’eus la mauvaise honte de ne point en témoigner naïvement ma reconnaissance. Cette gé- nérosité me troublait, je n’y comprenais rien ; je m’en méfiais presque comme d’une embûche qu’on me tendait pour m’éloigner de ma cousine. Je n’étais pas sensible aux avantages de la fortune. Je n’avais pas les besoins de la civilisation, et les préjugés nobi- liaires étaient chez moi un point d’honneur, nullement une vanité sociale. Voyant qu’on ne me parlait pas ouvertement, je pris le parti peu gracieux de feindre une complète ignorance. MAUPRAT. 203 Edmée devint toujours plus triste. Je remarquai que ses re- gards se portaient alternativement sur M. de La Marche et sur moi avec une inquiétude vague. Toutes les fois que je lui adressais la parole, ou même que j’élevais la voix en parlant aux autres personnes, elle tressaillait, puis elle fronçait légèrement le sour- cil, comme si ma voix lui eût causé une douleur physique. Elle se retira aussitôt après le dîner ; son père la suivit avec inquiétude, — Ne remarquez-vous pas, dit l’abbé en les voyant s’éloigner et en s’ adressant à M. de La Marche, que M’"" de Mauprat est bien changée depuis ces derniers temps ? — Elle est maigrie, répondit le lieutenant-général, mais je crois qu’elle n’en est que plus belle. — Oui, mais je crains qu’elle ne soit plus malade qu’elle ne l’avoue, repartit l’abbé. Son caractère est aussi changé que sa figure. Elle est triste. — Triste ? mais il me semble qu’elle n’a jamais été aussi gaie que ce matin, n’est-il pas vrai, monsieur Bernard ? C’est depuis la promenade seulement qu’elle s’est plaint d’avoir un peu de mi- graine. — Je vous dis qu’elle est triste, reprit l’abbé ; quand elle est gaie, elle l’est plus que de raison. Il y a quelque chose d’étrange alors et de forcé en elle, qui n’est pas du tout dans sa manière d’être accoutumée. Puis un instant après, elle retombe dans une mélancolie que je n’avais jamais remarquée avant la fameuse nuit de la forêt. Soyez sûr que les émotions de cette nuit ont été gra- ves. — Elle a été témoin, en effet, d’une scène affreuse à la tour Gazeau, dit M. de La Marche ; et puis cette course de son cheval à travers la forêt, lorsqu’elle a été emportée loin de la chasse, a dû la fatiguer et l’effrayer beaucoup. — Cependant elle est douée d’un courage si admirable ! .. Dites-moi, cher monsieur Bernard, lorsque vous la rencontrâtes dans la forêt, vous parut-elle très épouvantée ? — Dans la forêt ! repris-je, je ne l’ai point rencontrée dans la forêt. — Non, c’est dans la Varenne que vous l’avez ren- contrée, dit Tabbé avec précipitation… A propos, monsieur Ber- nard, voulez-vous bien me permettre de vous dire un mot d’af- faires en particulier sur votre propriété de.,. Il m’entraîna hors du salon, et me dit à voix basse : — Il ne s’agit pas d’affaires ; je vous supplie de ne laisser soupçonner à qui que ce soit, pas même à M. de La Marche, que M’"= de Mauprat ait été seulement l’espace d’une seconde à la Roche-Mauprat. —Et pourquoi donc ? demanâOi- REVUE DES DEUX MONDES. « iai-je ; n’y a-t-elle pas été sous ma protection ? N’en est-elle pas sortie pure, grâce à moi ? Et peut-on ignorer dans le pays qu’elle y ait passé deux heures ? — On l’ignore entièrement, répondit-il ; au moment où elle en sortait, la Roche-Mauprat tombait sous les coups des assiégeans, et aucun de ses hôtes ne reviendra du sein de la tombe, ou du fond de l’exil, pour raconter ce fait. Quand vous connaîtrez davantage le monde, vous comprendrez de quelle importance il est pour la réputation d’une jeune personne, qu’on ne puisse pas supposer que l’ombre d’un danger ait seulement passé sur son honneur. En attendant, je vous adjure, au nom de son père, au nom de l’amitié que vous avez pour elle, et que vous lui avez exprimée ce matin d’une manière si noble et si tou- chante 1… — Vous êtes très adroit, monsieur l’abbé, dis-je en l’interrompant, toutes vos paroles ont un sens caché que je com- prends fort bien, tout grossier que je suis. Dites à ma cousine qu’elle se rassure. Je n’ai pas sujet de nier sa vertu, très certai- nement, et je ne suis d’ailleurs pas capable de faire manquer le mariage qu’elle désire. Dites-lui que je ne réclame d’elle qu’une sChose, c’est cette promesse d’amiiié qu’elle m’a faite à la Roche- Mauprat, — Cette promesse a donc à vos yeux une singulière so- lennité ? dit l’abbé, et quelle méfiance peut-elle vous laisser en ce cas ? Je le regardai fixement, et comme il me semblait troublé, Je pris plaisir à le tourmenter, espérant qu’il rapporterait mes pa- roles à Edmée. — Aucune, répondis-je ; seulement je vois qu’on craint l’abandon de M. de La Marche, au cas où l’aventure de la Roche-Mauprat viendrait à se découvrir., Si ce monsieur est capable de soupçonner Edmée, et de lui faire outrage à la veille de ses noces, il me semble qu’il y a un moyen bien simple de raccommo- der tout cela. — Et lequel, selon vous ? — C’est de le provoquer et de le tuer. — Je pense que vous ferez tout pour éviter cette dure nécessité et ce péril affreux au respectable M. Hubert. — Je les lui éviterai de reste, en me chargeant de venger ma cousine. C’est mon droit, monsieur l’abbé ; je connais les devoirs d’un gentilhomme tout aussi bien que si j’avais appris le latin. Vous pouvez le lui dire de ma part. Qu’elle dorme en paix ; je me tairai, et si cela ne sert à rien, je me battrai. — Mais, Bernard, reprit l’abbé d’un ton in- sinuant et doux, songez-vous à rattachement de votre cousine MAUPRAT. 205 pour M. de La Marche ? — Eh bien ! raison de plus, m’écriai-je saisi d’un mouvement de rage ; et je lui tournai le dos brus- quement. L’abbé rapporta toute cette conversation à la pénitente. Le rôle de ce digne prêtre était fort embarrassant. Il avait reçu sous le sceau de la confession une confidence à laquelle il ne pouvait que faire des allusions très détournées en s’entretenant avec moi. Ce- pendant il espérait, au moyen de ces délicates allusions, me faire comprendre le crime de mon obstination, et m’amener à y renon- cer loyalement. Il augurait trop bien de moi. Tant de vertu était au-dessus de mes forces, comme elle était au-dessus de mon intel- ligence. X. Quelques jours se passèrent dans un calme apparent. Edmée se disait souffrante et sortait peu de sa chambre. M. de La Marche venait presque tous les jours, son château étant situé à peu de distance. Je le prenais de plus en plus en aversion, malgré les po- litesses dont il me comblait. Je ne comprenais rien à ces affecta- tions de philosophie, et je le combattais avec toute la grossièreté de préjugés et d’expressions dont j’étais susceptible. Ce qui me consolait un peu de mes souffrances secrètes, c’était de voir qu’il n’était pas reçu plus que moi dans les appartemens d’Edmée. Le seul événement de cette semaine fut l’installation de Patience dans une cabane voisine du château. Depuis que l’abbé Aubert avait trouvé auprès du chevalier une existence à l’abri des persé- cutions ecclésiastiques, il n’y avait plus pour lui de nécessité à voir secrètement son ami le cénobite. Il l’avait donc vivement engagé à quitter le séjour des bois et à se rapprocher de lui. Patience s’était fait beaucoup prier. Tant d’années passées dans la sohtude l’avaient tellement attaché à sa tour Gazeau, qu’il hésitait à lui pré- férer la société de son ami. En outre il disait que l’abbé allait se corrompre dans le commerce des grands ; que bientôt il subirait, à son insu, l’influence des vieilles idées, et qu’il se refroidirait à l’égard de la cause sainte. Il est vrai qu’Edmée avait gagné le cœur de Patience, et qu’en lui offrant une petite habitation appartenant à son père, et située dans un ravin pittoresque, à la sortie de son parc, elle s’y était pris avec assez de grâce et de délicatesse pour ne pas blesser sa fierté chatouilleuse. C’était à l’effet de terminer cette grande négociation que l’abbé s’était rendu à la tour Gazeau avec Marcasse, le jour où, retenus par l’orage, ils avaient donné asile à Edmée et à moi. La scène affreuse qui suivit notre arrivée trancha toutes les irrésolutions de Patience. Enclin aux idées pythagoriciennes, il avait horreur du sang répandu. La mort d’une biche lui arrachait des larmes, comme au Jacques de Shakspeare ; à plus forte raison les meurtres humains lui étaient impossibles à contempler : et du moment que la tour Gazeau eut été le spectacle de deux morts tragiques, elle lui sembla souillée, et rien n’eût pu le décider à y passer une nuit de plus. Il nous suivit à Sainte-Sévère, et bientôt il laissa vaincre ses scrupules philosophiques par les séductions d’Edmée. La maisonnette dont on lui fît excepter la jouissance était assez humble pour ne pas le faire rougir d’une transaction trop apparente avec la civilisation. Il y trouva une solitude moins profonde qu’à la tour Gazeau ; mais les fréquentes visites de l’abbé et celles d’Edmée ne lui laissèrent pas le droit de s’en plaindre. Ici le narrateur interrompit de nouveau son récit pour entrer dans le développement du caractère de M"* de Mauprat. — Edmée, dit-il, et croyez bien que ce n’est pas le langage de la prévention, était, au sein de sa modeste obscurité, une des femmes les plus parfaites qu’il y eut en France. Pour qu’elle fût citée et vantée entre toutes, il ne lui a manqué que le désir ou la nécessité de se faire connaître au monde. Mais elle était heureuse dans sa famille, et la plus douce simplicité couronnait ses hautes facultés et ses hautes vertus. Elle ignorait son mérite comme je l’ignorais moi-même à cette époque, où, brute avide, je ne la Toyais que par les yeux du corps, et croyais ne l’aimer que parce qu’elle était belle. Il faut dire aussi que son fiancé, M. de La Marche, ne la comprenait guère mieux. Il avait développé la pâle intelligence dont il était doué à la froide école de Voltaire et d’Helvétius. Edmée avait allumé sa vaste intelligence aux brûlantes déclamations de Jean-Jacques. Un temps est venu où j’ai compris Edmée ; ! e temps où M. de La Marche l’aurait comprise ne fût jamais arrivé. Edmée, privée de sa mère dès le berceau, et abandonnée à ses MAUPRAT. 20T jeunes inspirations par un père plein de confiance, de bonté et d’incurie, s’était formée à peu près seule. L’abbé Aubert, qui lui avait fait faire sa première communion, n’avait point proscrit de ses lectures les philosophes qui l’avaient séduit lui-même. Ne trou- vant autour d’elle ni contradiction, ni même discussion, car, en toutes choses, elle entraînait son père, dont elle était l’idole, Ed- mée était restée fidèle à des principes en apparence bien opposés, la philosophie, qui préparait la ruine du christianisme, et le chris- tianisme, qui proscrivait l’esprit d’examen. Pour expliquer cette contradiction, il faut que vous vous reportiez à ce que je vous ai dit de l’effet que produisit sur l’abbé Aubert la profession de foi du vicaire savoyard. Vous n’ignorez pas d’ailleurs que, dans les âmes poétiques, le mysticisme et le doute régnent de pair. Jean- Jacques en fut un exemple éclatant et magnifique, et vous savez quelles sympathies il éveilla chez les prêtres et chez les nobles, alors même qu’il les gourmandait avec tant de véhémence. Quels miracles n’opère pas la conviction, aidée d’une éloquence sublime ! Edmée avait bu à cette source vive avec toute l’avidité d’une ame ardente. Dans ses rares voyages à Paris, elle avait recherché les âmes sympathiques à la sienne. Mais là elle avait trouvé tant de nuances, si peu d’accord, et surtout, malgré la mode, tant de préjugés indestructibles, qu’elle s’était rattachée avec amour à sa solitude et à ses poétiques rêveries sous les vieux chênes de son parc. Elle parlait déjà de ses déceptions, et refusait avec un bon sens au-dessus de son âge, et peut-être de son sexe, toutes les oc- casions de se mettre en rapport direct avec ces philosophes dont les écrits faisaient sa vie intellectuelle. — Je suis un peu sybarite, disait-elle en souriant. J’aime mieux respirer un bouquet de roses préparé pour moi dès le matin dans un vase, que d’aller le cher- cher au milieu des épines et à l’ardeur du soleil. Ce qu’elle disait de son sybaritisme n’était d’ailleurs qu’une figure. Élevée aux champs, elle était forte, active, courageuse, enjouée ; elle joignait à toutes les grâces de la beauté délicate toute l’énergie de la santé physique et morale. C’était une fière et intré- pide jeune fille, autant qu’une douce et affable châtelaine. Je l’ai trouvée souvent bien haute et bien dédaigneuse ; Patience et les pauvres de la contrée Font toujours trouvée humble et débon- naire. 208 REVUE DES DEUX MONDES. Edmée chérissait les poètes presque autant que les philoso- phes spiritualistes : elle se promenait toujours un livre à la main. Un jour qu’elle avait pris le Tasse, elle rencontra Patience ; et, selon sa coutume, il s’enquit, avec curiosité, et de l’auteur et du sujet. Il fallut qu’Edmée lui fît comprendre les croisades ; ce ne fut pas le plus difflcile. Grâce aux récits de l’abbé et à sa prodigieuse mémoire des faits, Patience connaissait passablement le canevas de l’histoire universelle. Mais ce qu’il eut de la peine à saisir, ce fut le rapport et la différence de la poésie épique à l’histoire. D’a- bord il était indigné des fictions des poètes, et prétendait qu’on n’eût jamais du souffrir de telles impostures. Puis, quand il eut compris que la poésie épique, loin d’induire les générations en erreur, donnait, avec de plus grandes proportions, une éternelle durée à la gloire des faits héroïques, il demanda pourquoi tous les faits importans n’avaient pas été chantés par les bardes, et pour- quoi l’histoire de l’humanité n’avait pas trouvé une forme popu- laire qui pût, sans le secours des lettres, se graver dans toutes les mémoires. Il pria Edmée de lui expliquer une strophe de la Jéru- salem : il y prit goût, et elle lui en lut un chant en français. Quel- ques jours plus tard, elle lui en fit connaître un second, et bientôt Patience connut tout le poème. Il se réjouit d’apprendre que ce récit héroïque était populaire en Italie, et essaya, en résumant ses souvenirs, de leur donner en prose grossière une forme abrégée,* mais il n’avait nullement la mémoire des mots. Agité par ses vives impressions, mille images grandioses passaient devant ses yeux. Il les exprimait dans des improvisations où son génie triomphait de la barbarie de son langage ; mais il lui était impossible de res- saisir ce qu’il avait dit. Il eût fallu qu’on pût l’écrire sous sa dic- tée, et encore cela n’eût servi de rien ; car, au cas où il eût réussi à le lire, sa mémoire, n’étant exercée qu’au raisonnement, n’avait jamais pu conserver un fragment quelconque précisé par la pa- role. Il citait pourtant beaucoup, et son langage était parfois bi- blique. Mais, au-delà de certaines expressions qu’il affectionnait et d’un nombre de courtes sentences qu’il trouvait encore moyen de s’approprier, il n’avait rien retenu des pages qu’il s’était fait souvent relire, et qu’il écoutait toujours avec la même émotion que la première fois. C’était un véritable plaisir que de voir l’effet des beautéspoétiques sur cette puissante organisation. Peu à peu l’abbé, MAUPRAT. — 209 Edmée et moi-même, par la suite, nous vînmes à bout de lui faire connaître Homère et Dante. Il était si frappé des évènemens, qu’il pouvait faire l’analyse de la Divine Comédie d’un bout à l’autre sans oublier ni transposer la moindre partie du voyage, des ren- contres et des émotions du poète ; là se bornait sa puissance. Quand il essayait de ressaisir quelques-unes des expressions qui l’avaient charmé à l’audition, il arrivait à une abondance de mé- taphores et d’images qui tenait du délire. Cette initiation de Pa- tience à la poésie marqua dans sa vie une époque de transforma- tion ; elle lui donna en rêve l’action qui manquait à son existence réelle. 11 contempla dans un miroir magique des combats gigan- tesques, vit des héros hauts de dix coudées ; il comprit l’amour qu’il n’avait jamais connu ; il combattit, il aima, il vainquit, il éclaira les peuples, pacifla le monde, redressa les torts du genre humain, et bâtit des temples au grand esprit de l’univers ; il vit dans la sphère étoilée tous les dieux de l’Olympe, pères de la pri- mitive humanité ; il lut, dans les constellations, l’histoire de l’âge d’or et celle des âges d’airain ; il entendit dans le vent d’hiver les chants de Morven, et salua dans les nuées orageuses les spectres de Fingal et de Comala. « Avant de connaître les poètes, disait-il dans ses dernières années, j’étais comme un homme à qui man- querait un sens. Je voyais bien que ce sens était nécesaire, puisque tant de choses en sollicitaient l’exercice. Je me promenais seul la nuit avec inquiétude, me demandant pourquoi je ne pouvais dor- mir ; pourquoi j’avais tant de plaisir à regarder les étoiles, que je ne pouvais m’arracher à cette contemplation ; pourquoi mon cœur battait tout d’un coup de joie en voyant certaines couleurs, ou s’attristait jusqu’aux larmes à l’audition de certains sons ; je m’en effrayais quelquefois jusqu’à m’imaginer, en comparant mon agi- tation continuelle à l’insouciance des autres hommes de ma classe, que j’étais fou. Mais je m’en consolais bientôt en me disant que ma folie m’était douce, et j’eusse mieux aimé n’être plus que d’en guérir. A présent, il me suffît de savoir que ces choses ont été trouvées belles de tout temps, par tous les hommes intelligens, pour comprendre ce qu’elles sont, et en quoi elles sont utiles à l’homme. Je me réjouis dans la pensée qu’il n’y a pas une fleur, pas une nuance, pas un souffle d’air qui n’ait fixé l’attention et ému le cœur d’autres hommes, jusqu’à recevoir un nom consacré TOME x. 14 210 REVUE DES ©EUX MONDES. chez tous les peuples. Depuis que je sais qu’il est permis à l’homme, sans dégrader sa raison, de peupler l’univers et de l’expliquer avec ses rêves, je ^is tout entier dans la contemplation de l’uni- vers ; et quand la vue des misères et des forfaits de la société brise mon cœur et soulève ma raison, je me rejette dans mes rêves, je me dis que puisque tous les hommes se sont entendus pour aimer l’œuvre divine, ils s’entendront aussi un jour pour s’aimer les uns les autres. Je m’imagine que, de père en fils, les éducations vont en se perfectionnant. Peut-être suis-je le premier ignorant qui ait deviné ce dont il n’avait aucune idée communiquée du dehors. Peut-être aussi que bien d’autres avant moi se sont inquiétés de ce qui se passait en eux-mêmes, et sont morts sans en trouver le premier mot. Pauvres gens que nous sommes ! ajoutait Patience, on ne nous défend ni l’excès du travail physique, ni celui du vin, ni aucune des débauches qui peuvent détruire notre intelligence. Il y a des gens qui paient cher le travail des bras, afin que les pauvres, pour satisfaire les besoins de leur famille, travaillent au-delà de leurs forces ; il y a des cabarets et d’autres lieux plus dangereux encore, où le gouvernement prélève, dit-on, ses bénéfices ; il y a aussi des prêtres qui montent en chaire pour nous dire ce que nous devons au seigneur de notre village, et jamais ce que notre seigneur nous doit. Il n’y a pas d’écoles où l’on nous enseigne nos droits, où l’on nous apprenne à distinguer nos vrais et honnêtes besoins des besoins honteux et funestes, où l’on nous dise enfin à quoi nous pouvons et devons penser quand nous avons sué tout le jour au profit d’autrui, et quand nous sommes assis le soir au seuil de nos cabanes à regarder les étoiles rouges sortir de l’horizon. » Ainsi raisonnait Patience ; et croyez bien qu’en traduisant sa parole dans notre langue méthodique, je lui ôte toute sa grâce, toute sa verve et toute son énergie. Mais qui pourrait redire l’expression textuelle de Patience ? Son langage n’appartenait qu’à lui seul ; c’était un composé du vocabulaire borné, mais vigou- reux, des paysans, et des métaphores les plus hardies des poètes, dent il enhardissait encore le tour poétique. A cet idiome mélangé,

  • on esprit synthétique donnait l’ordre et la logique. Une incroyable

abondance naturelle suppléait à la concision de l’expression pro- pre. 11 fallait voir quelle lutte téméraire sa volonté et sa convieMAUPRAT. 211 tien livraient à l’impuissance de ses formules ; tout autre que lui n’eût pu s’en tirer avec honneur ; et je vous assure que pour qui songeait à quelque chose de plus sérieux qu’à rire de ses solé- cismes et de ses hardiesses, il y avait dans cet homme matière aux plus importantes observations sur le développement de l’es- prit humain, et à la plus tendre admiration pour la beauté morale primitive. A l’époque où je compris entièrement Patience, j’avais un lien sympathique avec lui dans ma destinée exceptionnelle. Comme lui, j’avais été inculte ; comme lui, j’avais cherché au dehors l’expli- cation de mon être, comme on cherche le mot d’une énigme. Grâce aux circonstances fortuites de la naissance et de la richesse, j’étais arrivé à un développement complet, tandis que Patience se débattit jusqu’à la mort dans les ténèbres d’une ignorance dont il ne voulait ni ne pouvait sortir ; mais ce ne fut pour moi qu’un sujet de plus de reconnaître la supériorité de cette organisation puis- sante, qui se dirigeait plus hardiment, à l’aide de faibles lueurs instinctives, que moi à la clarté de tous les flambeaux de la science, et qui n’avait pas eu d’ailleurs un seul mauvais penchant à vaincre, tandis que je les avais eus tous. Mais à l’époque dont j’ai à poursuivre le récit, Patience n’était, à mes yeux, qu’un personnage grotesque, objet d’amusement pour Edmée, et de compassion charitable pour l’abbé Aubert. Lors- qu’ils me parlaient de lui d’un ton sérieux, je ne les comprenais plus, et je m’imaginais qu’ils prenaient ce sujet comme une sorte de texte parabolique, pour me démontrer les avantages de l’édu- cation, la nécessité de s’y prendre de bonne heure, et les regrets inutiles des vieilles années. J’allais rôder cependant dans les taillis dont sa nouvelle de- meure était entourée, parce que j’avais vu Edmée s’y rendre à travers le parc, et que j’espérais obtenir, par surprise, un tête-à- tête avec elle, au retour. Mais elle était toujours accompagnée de l’abbé, quelquefois même de son père, et si elle restait seule avec le vieux paysan, il l’escortait ensuite jusqu’au château. Sou- vent, caché dans les touffes d’un if monstrueux, qui étendait ses nombreux rejets et ses branches pendantes à quelques pas de cette chaumière, je vis Edmée assise au seuil, un livre à la main. Tan- dis que Patience l’écoutait les bras croisés, la tête courbée sur la . ^12 REVUE DES DEUX MONDES. poitrine et brisée en apparence par l’effort de l’attention, je m’i- maginais alors qu’Edmée essayait de lui apprendre à lire, et je la trouvais folle de s’obstiner à une éducation impossible. Mais elle était belle aux reflets du couchant, sous le pampre jaunissant de la chaumière, et je la contemplais en me disant qu’elle m’apparte- nait, en me jurant à moi-même de ne jamais céder à la force ni à la persuasion qui voudraient m’y faire renoncer. = < Depuis quelques jours ma souffrance était excitée au dernier point ; je ne trouvais d’autres moyens de m’y soustraire qu’en bu- vant beaucoup à souper, afin d’être à peu près abruti à cette heure si douloureuse et si blessante pour moi, où elle quittait le salon, après avoir embrassé son père, donné sa main à baiser à M. de La Marche, et dit en passant devant moi : « Bonsoir, Bernard ! » d’un ton qui semblait dire : Aujourd’hui finit comme hier et de- main finira comme aujourd’hui. C’est en vain que j’allais m’asseoir dans le fauteuil le plus voisin de la porte, de manière à ce qu’elle ne put sortir sans que son vêtement effleurât le mien ; je n’en ob- tenais jamais autre chose, et je n’avançais pas ma main pour sol- liciter la sienne, car elle me l’eût accordée d’un air négligent, et je crois que je l’eusse brisée, dans ma colère. Grâce aux larges libations du souper, je parvenais à m’enivrer silencieusement et tristement. Je m’enfonçais ensuite dans mon fauteuil de prédilection, et j’y restais sombre et assoupi jusqu’à ce que, les fumées du vin étant dissipées, j’allasse promener dans le parc mes rêves insensés et mes projets sinistres. On ne semblait pas s’apercevoir de cette grossière habitude. Il y avait pour moi, dans la famille, tant d’indulgence et de bonté, qu’on craignait de me faire la plus légitime observation ; mais on avait très bien remarqué ma honteuse passion pour le vin, et le curé en avisa Edmée. Un soir à souper, elle me regarda fixement à plusieurs reprises et avec une expression étrange. Je la regardai à mon tour, espérant qu’elle me provoquait, mais nous enfumes quittes pour un échange de regards malveillans. En sortant de table, elle me dit tout bas, très vite et d’un ton impérieux : — Corrigez-vous de boire et apprenez tout ce que l’abbé vous en- seignera. Cet ordre et ce ton d’autorité, loin de me donner de l’espérance, me parurent si révoltans, que toute ma timidité se dissipa en un MAUPRAT. 213 instant. J’attendis J’heure où elle montait à sa chambre, et je sor- tis un peu avant elle pour aller l’attendre sur l’escalier. — Groyez- vous, lui dis-je, que je sois dupe de vos mensonges, et que je ne m’aperçoive pas très bien, depuis un mois que je suis ici sans que vous m’adressiez la parole, que vous m’avez berné comme un sot ? Vous m’avez menti, et aujourd’hui vous me méprisez, parce que j’ai eu l’honnêteté de croire à votre parole. — Bernard, me dit- elle d’un ton froid, ce n’est pas ici le lieu et l’heure de nous expli- quer. — Oh ! je sais bien, repris- je, que ce ne sera jamais le lieu nil’heure selon vous ; mais je saurai les trouver, n’en doutez pas. Vous avez dit que vous m’aimiez ; vous m’avez jeté les bras au cou, et vous m’avez dit en m’embrassant, — ici, — je sens encore vos lèvres sur ma joue : c( Sauve-moi, et je jure par l’Évangile, par l’honneur, par le souvenir de ma mère et de la tienne, que je t’appartiendrai. » Je sais bien que vous avez dit tout cela parce que vous aviez peur de ma force ; et ici, je sais bien que vous me fuyez parce que vous avez peur de mon droit. Mais vous n’y gagnerez rien ; je jure que vous ne vous jouerez pas long-temps de moi. — Je ne vous appartiendrai jamais, répondit-elle avec une froideur de plus en plus glaciale, si vous ne changez pas de lan- gage, de manières et de sentimens. Tel que vous êtes, je ne vous crains pas. Je pouvais, lorsque vous me paraissiez bon et géné- reux, vous céder moitié par peur et moitié par sympathie ; mais du moment que je ne vous aime plus, je ne vous crains pas davan- tage. Corrigez-vous, instruisez-vous, et nous verrons. — Fort bien, lui dis-je ; voilà une promesse que j’entends. J’agirai en conséquence, et ne pouvant être heureux, je serai vengé. — Ven- gez-vous tant qu’il vous plaira, dit-elle, cela fera que je vous mépriserai. Elle tira, en parlant aiqsi, un papier de son sein, et le brûla tranquillement à la flamme de sa bougie. — Qu’est-ce que vous faites là ? lui dis-je. — Je brûle une lettre que je vous avais écrite, répondit-elle. Je voulais vous faire entendre raison ; mais c’est bien inutile ; on ne s’explique pas avec les brutes. — Vous allez me donner cette lettre ! m’écriai-je en me jetant sur elle pour lui arracher le papier enflammé. Mais elle le retira brusquement, et l’éteignant dans sa main avec intrépidité, elle jeta le flambeau à mes pieds, et s’échappa dans les ténèbres. Je la poursuivis en vain » 214 REVUE DES DEUX MONDES. Elle gagna la porte de son appartement avant moi, et la poussa sur elle. J’entendis tirer les verroux et la voix de M^^ » Leblanc qui demandait à sa jeune maîtresse la cause de sa frayeur. — Ce n’est rien, répondit la voix tremblante d’Edmée, c’est une espièglerie. Je descendis au jardin, et j’arpentai les allées d’un pas effréné. A cette fureur succéda la plus profonde tristesse. Edmée fière et audacieuse me paraissait plus belle et plus désirable que jamais. Il est de la nature de tous les désirs de s’irriter et de s’alimenter delà résistance. Je sentis que je l’avais offensée, qu’elle ne m’aimait pas, qu’elle ne m’aimerait peut-être jamais, et sans renoncer à la criminelle résolution de la posséder par la force, je cédai à la dou- leur que me causait sa haine. J’allai m’appuyer au hasard contre un mur sombre, et cachant ma tête dans mes mains, j’exhalai des sanglots désespérés. Ma robuste poitrine se brisait, et mes larmes ne la soulageaient pas à mon gré ; j’aurais voulu rugir^ et je mor- dais mon mouchoir pour ne pas céder à cette tentation. Le bruit sinistre de mes cris étouffés éveilla l’attention d’une personne qui priait dans la chapelle de l’autre côté du mur où je m’étais adossé à tout hasard. Une fenêtre en ogive, garnie de ses meneaux de pierre surmontés d’un trèfle, était située immédiatement à la hau- teur de ma tête. — Qui donc est là ? demanda une figure pale qu’é- clairait le rayon oblique de la lune à son lever. En reconnaissant Edmée, je voulus m’èloigner ; mais elle passa son beau bras entre les meneaux, et me saisit par le collet démon habit en disant t ; — Pourquoi donc pleurez-vous, Bernard ? Je cédai à cette douce violence, moitié honteux d’avoir laissé surprendre le secret de ma faiblesse, moitié ravi de voir qu’Edmée n’y était pas insensible. — Quel chagrin avez-vous donc ? reprit- elle. Qui peut vous arracher de tels sanglots ? — Vous me mépri- sez, vous me haïssez, et vous demandez pourquoi je souffre, pour- quoi je suis en colère. — C’est donc de colère que vous pleurez ? dit-elle en retirant son bras. — C’est de colère et d’autre chose encore, répondis-je. — Mais quoi encore ? dit Edmée. — Je n’en sais rien ; peut-être de chagrin, comme vous avez dit. Le fait est que je souffre ; ma poitrine se brise. Il faut que je vous quitte, Edmée, et que j’aille vivre au milieu des bois. Je ne puis pas rester ici. — Pourquoi souffrez-vous tant ? Expliquez-vous, Bernard : voici l’occasion de nous expliquer. — Oui, avec un mur entre nous. MAUPRAT. 215 Je conçois que vous n’ayez pas peur de moi ici. — Et pourtant je ne vous témoigne que de l’intérêt, il me semble, et je n’ai pas été aussi affectueuse il y a une heure, lorsqu’il n’y avait pas un mur entre nous ? — Je crois que vous n’êtes pas craintive, Edmée, parce que vous avez toujours la ressource d’éviter les gens ou de les attraper avec de belles paroles. Ah ! on m’avait bien dit que toutes les femmes sont menteuses et qu’il n’en faut aimer aucune. — Qu’est-ce qui vous disait cela ? Votre oncle Jean, ou votre oncle Gaucher, ou votre grand-père Tristan ? — Raillez, raillez-moi tant que vous voudrez ! Ce n’est pas ma faute si j’ai été élevé par eux. Mais ils pouvaient dire parfois quelque chose de vrai. — Bernard, voulez-vous que je vous dise pourquoi ils croyaient les femmes menteuses ? — Dites. — C’est qu’ils employaient la violence et la tyrannie avec des êtres plus faibles qu’eux. Toutes les fois qu’on se fait craindre, on risque d’être trompé. Lorsque, dans votre en- fance, Jean vous frappait, n’avez-vous jamais évité ses brutales corrections en déguisant vos petites fautes ? — C’est vrai ; c’était ma seule ressource. — La ruse est donc, sinon le droit, du moins la ressource des opprimés. Ne le sentez-vous pas ? — Je sens que je vous aime, et qu’il n’y a pas là de motif pour que vous me trom- piez. — Aussi, qui vous dit que je vous trompe ? — Vous m’avez trompé ; vous m’avez dit que vous m’aimiez, vous ne m’aimiez pas. — Je vous aimais, parce que je vous voyais, partagé entre de détestables principes et un cœur généreux, pencher vers la jus- tice et l’honnêteté. Et je vous aime, parce que je vois que vous triomphez des mauvais principes, et que vos méchantes inspira- tions sont suivies des larmes d’un bon cœur. Voilà ce que je puis vous dire devant Dieu et la main sur la conscience, aux heures où je vous vois tel que vous êtes. Il y a d’autres momens où vous semblez si au-dessous de vous-même, que je ne vous reconnais plus, et que je crois ne pas vous aimer. Il ne tient qu’à vous, Bernard, que je ne doute jamais ni de vous ni de moi. — Et comment faut-il faire pour cela ? — Vous corriger de vos mauvaises habitudes, ouvrir l’oreille aux bons conseils, le cœur aux préceptes de la morale. Vous êtes un sauvage, Bernard, et soyez bien sûr que ce n’est ni votre gaucherie à faire un salut, ni votre ignorance à tourner un compliment, qui 216 REVUE DES DEUX MONDES. me choquent en vous. Au contraire, ce serait à mes yeux un charme très grand, s’il y avait de grandes idées et de nobles sentimens sous cette rudesse. Mais vos sentimens et vos idées sont comme vos ma* nières, et c’est là ce que je ne puis souffrir. Je sais que ce n’est pas votre faute, et si je vous voyais décidé à vous corriger, je vous aimerais autant à cause de vos défauts qu’à cause de vos quahtés. La compassion entraîne l’affection ; mais je n’aime pas le mal, je ne peux pas l’aimer, et si vous le cultivez en vous-même au lieu de l’ex- tirper, je ne peux pas vous aimer. Comprenez- vous cela ? — Non. — Comment, non ? — Non, vous dis-je. Je ne sens pas qu’il y ait du mal en moi. Si vous n’êtes pas choquée du peu de grâce de mes jambes, et du peu de blancheur de mes mains, et du peu d’élégance de mes paroles, je ne sais plus ce que vous haïssez en moi. J’ai entendu de mauvais préceptes dès mon enfance, mais je ne les ai pas acceptés. Je n’ai jamais cru qu’il fût permis de com- mettre de mauvaises actions, ou du moins je ne l’ai jamais trouvé agréable. Quand j’ai fait le mal, j’y ai été contraint par la force. J’ai toujours détesté mes oncles et leur conduite. Je n’aime pas la souffrance d’autrui ; je n’aime à dépouiller personne ; je méprise l’argent, dont on faisait un dieu à la Roche-Mauprat ; je sais être sobre, et je boirais de l’eau toute ma vie, quoique j’aime le vin, s’il fallait, comme mes oncles, répandre le sang pour me procu- rer un bon souper. Cependant j’ai combattu avec eux ; cepen- dant j’ai bu avec eux ; pouvais-je faire autrement ? Aujourd’hui que je peux me conduire comme je veux, à qui fais-je du tort ? à qui souhaitai-je du mal ! Votre abbé, qui parle de vertu, me prend- il pour un assassin et pour un voleur ? Ainsi, avouez-le, Edmée, vous savez bien que je suis honnête ; vous ne me croyez pas mé- chant, mais je vous déplais parce que je n’ai pas d’esprit, et vous aimez M. de La Marche, parce qu’il sait dire des niaiseries dont je rougirais. — Et si, pour me plaire, dit-elle en souriant, après m’avoir écouté avec beaucoup d’attention, et sans retirer sa main que j’a- vais prise à travers le grillage, si, pour être préféré à M. de La Marche, il fallait acquérir de ; l’esprit, comme vous dites, ne le feriez-vous pas ? — Je n’en sais rien, répondis-je après un instant d’hésitation ; Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/227 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/228 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/229 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/230 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/231 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/232 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/233 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/234 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/235 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/236 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/237 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/238 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/239 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/240 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/241 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/242 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/243 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/244 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/245 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/246 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/247 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/248 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/249 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/250 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/251 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/252 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/253 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/254 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/255 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/256 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/257 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/258 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/259 s’il n’eut, avant de se coucher, embrassé tous les siens, et s’il n’eût réparé, par une parole ou un regard bienveillant, les vivacités dont le dernier de ses valets avait eu à souffrir dans la journée. Cette bonté eût dû me désarmer et me fermer la bouche à jamais : j’en faisais le serment chaque soir ; mais , chaque matin, je retournais, comme dit l’Écriture, à mon vomissement.

Edmée souffrait chaque jour davantage du caractère qui se développait en moi, et elle chercha le moyen de m’en corriger. S’il n’y eut jamais de fiancée plus forte et plus réservée , jamais il n’y eut de mère plus tendre qu’elle. Après beaucoup de conférences avec l’abbé, elle résolut de décider son père à rompre un peu l’habitude de notre vie , et à transporter notre établissement à Paris pendant les dernières semaines du carnaval. Le séjour de la campagne , le grand isolement où la position de Sainte-Sévère et le mauvais état des chemins nous laissaient depuis l’hiver, l’uniformité des habitudes, tout contribuait à entretenir notre fastidieux ergotage : mon caractère s’y corrompait de plus en plus ; mon oncle y prenait encore plus de plaisir que moi ; mais sa santé en souffrait, et ces puériles émotions journalières hâtaient sa caducité. L’ennui avait gagné l’abbé ; Edmée était triste, soit par suite de notre genre de vie, soit par suite de causes cachées. Elle désira partir, et nous partîmes ; car son père, inquiet de sa mélancolie, n’avait d’autre volonté que la sienne. Je tressaillais de joie à l’idée de connaître Paris. Et tandis qu Edmée se flattait de voir le commerce du monde adoucir les aspérités de mon pédantisme, je me rêvais une attitude de conquérant dans ce monde décrit avec tant de dénigrement par nos philosophes. Nous nous mîmes en route par une belle matinée de mars : le chevalier avec sa fille et Mlle Leblanc dans une chaise de poste ; moi, dans une autre avec l’abbé, qui disimulait mal sa joie de voir la capitale pour la première fois de sa vie , et mon valet de chambre Saint-Jean , qui faisait de profonds saints à tous les passans pour ne pas perdre ses habitudes de politesse.

George Sand.

(La troisième partie au prochain numéro.)



MAUPRAT.



TROISIÈME PARTIE.

[1]



XII.


Le vieux Bernard, fatigué d’avoir tant parlé, nous avait remis au lendemain. Sommé par nous, à l’heure dite, de tenir sa parole, il reprit son récit en ces termes ; Cette époque marqua dans ma vie une nouvelle phase. À Sainte-Sévère, j’avais été absorbé par mon amour et mes études. J’avais concentré sur ces deux points toute mon énergie. À peine arrivé à Paris, un épais rideau se leva devant mes yeux, et pendant plusieurs jours, à force de ne rien comprendre, je ne me sentis étonné de rien. J’attribuais à tous les acteurs qui paraissaient sur la scène une supériorité très exagérée ; mais je ne m’exagérais pas moins la facilité que j’aurais bientôt à égaler cette puissance idéale. Mon naturel entreprenant et présomptueux voyait partout un défi, et nulle part un obstacle.

Logé à un étage séparé, dans la maison qu’occupaient mon oncle et ma cousine, je passai désormais la plus grande partie de mon Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/331 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/332 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/333 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/334 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/335 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/336 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/337 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/338 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/339 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/340 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/341 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/342 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/343 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/344 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/345 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/346 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/347 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/348 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/349 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/350 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/351 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/352 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/353 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/354 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/355 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/356 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/357 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/358 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/359 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/360 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/361 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/362 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/363 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/364 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/365 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/366 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/367 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/368 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/369 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/370 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/371 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/372 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/373 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/374 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/375 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/376 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/377 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/378 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/379 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/380 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/381 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/382 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/383 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/384 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/385 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/386 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/387 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/388 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/389 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/390 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/391 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/392 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/393 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/394 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/395 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/396 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/397 388 REVUE DES DEUX MONDES.

— Je l’espère, parce que Dieu est bon et grand, parce que sa grâce est efficace, parce qu’elle touchera le cœur de quiconque daignera écouter le langage d’une ame vraiment repentante et fortement convaincue ; parce que mon salut éternel est dans les mains de ce jeune homme, et qu’il ne voudra pas se venger de moi au-delà de la tombe. D’ailleurs, il faut que je meure en paix avec ceux que j’ai offensés, il faut que je tombe aux pieds de Bernard Mauprat, et qu’il me remette mes péchés. Mes larmes le toucheront, ou si son ame impitoyable les méprise, j’aurai du moins accompli un impérieux devoir.

Voyant qu’il parlait avec la certitude d’être écouté de moi, je fus saisi de dégoût ; je crus voir la fraude et la lâcheté percer sous cette basse hypocrisie. Je m’éloignai et j’allai attendre l’abbé à quelque distance. Il vint bientôt me rejoindre ; l’entrevue s’était terminée par la promesse mutuelle de se revoir bientôt. L’abbé s’était engagé à me transmettre les paroles du trappiste, qui menaçait, du ton le plus doucereux du monde, de venir me trouver, si je me refusais à sa demande. Nous nous promîmes d’en conférer, l’abbé et moi, sans en informer le chevalier ni Edmée, afin de ne pas les inquiéter sans nécessité. Le trappiste avait été se loger à La Châtre, au couvent des carmes, ce qui avait mis l’abbé toutà-fait sur ses gardes, malgré son premier engouement pour le repentir du pécheur. Ces carmes l’avaient persécuté dans sa jeunesse, et le prieur avait fini par le forcer à se séculariser. Le prieur vivait encore, vieux, mais implacable, infirme, caché, mais ardent à la haine et à l’intrigue. L’abbé n’entendait pas son nom sans frémir, il m’engagea à me conduire prudemment dans toute cette affaire. Quoique Jean Mauprat soit sous le glaive des lois, me dit-il, et que vous soyez au faîte de l’honneur et de la prospérité, ne méprisez pas la faiblesse de votre ennemi. Qui sait ce que peuvent la ruse et la haine ? Elles peuvent prendre la place du juste et le jeter sur le fumier ; elles peuvent rejeter leur crime sur autrui, et souiller de leur ignominie la robe de l’innocence. Vous n’en avez peut-être pas fini avec les Mauprat ! Le pauvre abbé ne croyait pas dire si vrai. George Sand.

( La dernière partie au prochain numéro.)

MAUPRAT.

DERNIERE PARTIE.*

XIX.

Après avoir réfléchi mûrement sur les intentions probables du trappiste, je crus devoir accorder l’entrevue demandée. Ce n’était pas moi que Jean Mauprat pouvait espérer d’abuser par ses artifices, et je voulus faire ce qui dépendait de moi pour éviter qu’il vînt tourmenter de ses intrigues les derniers jours de mon grand-oncle. Je me rendis donc, dès le lendemain, à la ville, vers la fin des vêpres, et je sonnai, non sans émotion, à la porte des carmes. La retraite choisie par le trappiste était une de ces innombrables communautés mendiantes que la France nourrissait ; celle-là, quoique soumise à une règle austère, était riche et adonnée au plaisir. A cette époque sceptique, le petit nombre des moines n’étant plus en rapport avec l’étendue et la richesse des établissemens fondés pour eux, les religieux errant dans les vastes abbayes au fond des provinces, au sein du luxe, débarrassés du {i} Voyez les livraisons des 1er avril, IS avril et le’mai, TOME X. — 1" JUIN 1837. 37 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/572 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/573 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/574 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/575 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/576 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/577 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/578 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/579 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/580 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/581 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/582 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/583 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/584 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/585 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/586 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/587 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/588 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/589 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/590 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/591 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/592 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/593 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/594 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/595 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/596 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/597 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/598 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/599 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/600 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/601 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/602 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/603 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/604 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/605 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/606 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/607 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/608 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/609 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/610 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/611 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/612 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/613 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/614 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/615 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/616 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/617 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/618 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/619 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/620 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/621 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/622 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/623 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/624 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/625 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/626 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/627 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/628 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/629 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/630 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/631 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/632 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/633 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/634 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/635 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/636 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/637 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/638 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/639 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/640 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/641 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/642 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/643 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/644 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/645 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/646 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/647 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/648 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/649 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/650 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/651 Page:Revue des Deux Mondes - 1837 - tome 10.djvu/652 MATJPRAT. 643

que. Elle resta fidèle à ses théories d’égalité absolue. Au temps où les actes de la Montagne irritaient et désespéraient l’abbé, elle lui fît généreusement le sacrifice de ses élans patriotiques, et eut la délicatesse de ne jamais prononcer devant lui certains noms qui le faisaient frémir, et qu’elle vénérait avec une force de persuasion que je n’ai jamais vue chez aucune femme. Pour moi, je puis dire que mon éducation fut faite par elle : pendant tout le cours de ma vie, je m’abandonnai entièrement à sa raison et à sa droiture ; quand le désir déjouer un rôle populaire vint tenter mon enthousiasme, elle m’arrêta, en me représentant que mon nom paralyserait toute mon influence sur une classe qui se méfierait de moi et qui me croirait désireux de m’appuyer sur elle pour réhabiliter mon patriciat. Quand l’ennemi fut aux portes de la France, elle m’envoya servir en qualité de volontaire ; quand la carrière militaire devint un moyen d’ambition, et que la république fut anéantie, elle me rappela et me dit : ce Tu ne me quitteras plus. »

Patience joua un grand rôle dans la révolution. ïï fut nommé à l’unanimité juge de son district. Son intégrité, son impartialité entre le château et la chaumière, sa fermeté et sa sagesse, ont laissé des souvenirs ineffaçables dans la Varenne. J’eus occasion, à la guerre, de sauver les jours de M. de Lamarche et de l’aider à passer en pays étranger. Voilà, je crois, dit le vieux Mauprat, tous les évènemens de ma vie où Edmée joue un rôle. Le reste ne vaut pas la peine d’être raconté. S’il y a quelque chose de bon et d’utile dans ce récit, profitez-en, jeunes gens. Souhaitez d’avoir un conseiller franc, un ami sévère, et n’aimez pas celui qui vous flatte, mais celui qui vous corrige. Ne croyez pas trop à la phrénologie, car j’ai la bosse du meurtre très développée, et, comme disait Edmée dans ses jours de gaîté mélancohque, on tue de naissance dans notre famille. Ne croyez pas à la fatalité, ou du moins n’exhortez personne à s’y abandonner. Voilà la morale de mon histoire. Ainsi disant, le vieux Bernard nous donna un bon souper, et nous renvoya chez nous— en nous remerciant de la complaisance que nous avions mise à l’écouter. Puisses-tu, cher lecteur, ne t’être pas repenti de la tienne !

George Sand.

42.

  1. Voyez les livraisons du 1er et 13 avril.