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MATTEA.

I.

Le temps devenait de plus en plus menaçant, et l’eau » teinte d’une couleur de mauvais augure que les matelots connaissent bien, commençait à battre violemment les quais et à entrechoquer les gondoles amarrées aux degrés de marbre blanc de la Piazzetta. Le couchant, barbouillé de nuages, envoyait quelques lueurs d’un rouge vineux à la façade du palais ducal dont les découpures légères et les niches aiguës se dessinaient en aiguilles blanches sur un ciel, couleur de plomb. Les mâts des navires à l’ancre projetaient sur les dalles de la rive des ombres grêles et gigantesques, qu’effaçait une à une le passage des nuées sur la face du soleil. Les pigeons de, la république s’envolaient épouvantés, et se mettaient à l’abri sous le dais de marbre de leurs vieilles statues, sur l’épaule des saints et sur les genoux des madones. Le vent s’éleva, fit claquer les banderolles du port, et vint s’attaquer aux boucles roides et régulières de la perruque de ser Zacomo Spada, ni plus ni moins ». Page:Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 3.djvu/10 Page:Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 3.djvu/11 Page:Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 3.djvu/12 Page:Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 3.djvu/13 Page:Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 3.djvu/14 Page:Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 3.djvu/15 Page:Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 3.djvu/16 Page:Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 3.djvu/17 Page:Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 3.djvu/18 Page:Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 3.djvu/19 Page:Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 3.djvu/20 Page:Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 3.djvu/21 Page:Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 3.djvu/22 Page:Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 3.djvu/23 Page:Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 3.djvu/24 Page:Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 3.djvu/25 Page:Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 3.djvu/26 Page:Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 3.djvu/27 Page:Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 3.djvu/28 Page:Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 3.djvu/29 Page:Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 3.djvu/30 Page:Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 3.djvu/31 Page:Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 3.djvu/32 Page:Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 3.djvu/33 Page:Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 3.djvu/34 Page:Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 3.djvu/35 Page:Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 3.djvu/36 Page:Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 3.djvu/37 Page:Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 3.djvu/38 Page:Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 3.djvu/39 36 REVUE DES DEUX MONDES.

bonne foi, comme nous le sommes, on doit s’entendre à demi-mot.

— M. Spada vient de m’offrir pour vous, dit-il en turc à son maître le rembouisement de votre créance de cette année ; le jour où vous aurez besoin d’argent, il le tiendrai votre disposition. — C’est bien, repondit Abul, dis à cet honnête lionnne que je n’en ai pas besoin pour le moment, et que mon argent est plus en sûreté dans ses mains que sur mes navires. La fui d’un honmie vertueux est un roc en terre ferme, les ilols de la mer sont comme la parole d’un larron. — 3Ion maître m’accorde la pern)ission de conclure cette affaire avec vous de la manière la plus loyale et la plus avantajjeuse aux deux parties, dit ïimothée à M. Spada ; nous en parlerons donc dans le plus grand détail demain, et si vous voulez que nous allions ensemble examiner la maichandise dans le port, j’irai vous prendre de bonne heure. — Dieu soit loué ! s’écria M. Spada, et que dans sa justice il daigne convertir à la vraie foi l’ame de ce noble musulman ! — Après cette exclamation ils se séparèrent, et M. Spada reconduisit sa Jille jusque dans sa chambre, où il l’embrassa avec tendresse, lui demandant pardon dans son cœur de s’être servi de" sa passion comme d’un enjeu ; puis il se mit en devoir d’examiner ses comptes de la journée. Mais il ne fut pas long-temps tranquille, car M""’Loredana vint le trouver avec un coffre à la main. C’étaient quelques bardes qu’elle venait de préparer pour sa fille, et elle exigeait que son mari la conduisît chez la princesse le lendemain dès le point du jour. M. Spada n’était plus aussi pressé d’éloigner Maltca : il tâcha d’éluder ces sommations, mais voyant qu’elle était décidée à la conduire elle-même dans un couvent, s’il hésitait à l’emmener, il fut forcé de lui avouer que la réussite.de son affaire dépendait seulement de quelques jours de plus de la présence de Mattea dans la boutique. Cette nouvelle irrita beaucoup la Loredana, mais ce fut bien pis lorsqu’ayant fait subir un interrogatoire implacable à son époux, elle lui lit confesser qu’au lieu d’aller chez la princesse dans la soirée, il avait parlé au musulman dans un café, en présence de 31attea. Elle devina les circonstances aggravantes que celait encore M. Spada, et les lui ayant arrachées par la ruse, elle entra dans une juste colère contre lui, et l’accabla -d’injures violentes, mais trop méritées.

Au miheu de cette querelle, Mattea, à demi déshabillée, entra, et MATTEA. 37

se ilietlant à genoux entre eux deux : Ma mère, dit-elle, je vois que je suis un sujet de trouble et de scandale dans cette maison, accordez-moi la permission d’en sortir pour jamais. Je viens d’entendre le sujet de votre dispute. Mon père suppose qu’Abul-Amet a le désir de m’épouser, et vous, ma mère, vous supposez qu’il a celui de me séduire et de m’enfermer dans son harem avec ses concubines. Sachez que vous vous trompez tous deux. Abul est un honnête homme à qui sa religion défend sans doute de m’épouser, car il n’y songe pas, mais qui, ne m’ayant point acheiée, ne songera jamais à me traiter comme une concubine ; je lui ai demandé sa protection , et une existence modeste en travaillant dans ses ateliers ; il me l’accorde ; donnez-moi votre bénédiction , et permettez-moi d’aller vivre à l’île de Scio ; j’ai lu un livre chez ma marraine, dans lequel j’ai vu que c’était un beau pays, paisible, industrieux, et celui de toute la Grèce où les Turcs exercent une domination plus douce. J’y serai pauvre , mais libre, et vous serez plus tranquilles quand vous n’aurez plus , vous, ma mère, un objet de haine, vous, mon père, un sujet d’alarmes. J’ai vu aujourd’hui combien le soin de vos richesses a d’empire sur votre ame ; mon exil vous tiendra quitte de la dot sans laquelle Checo ne m’eût point épousée, et cette dot dépassera de beaucoup les deux mille sequins auxquels vous eussiez sacrifié le repos et l’honneur de votre fille, si Abu ! n’eût été un honnête homme, digne de respect encore plus que d’amour. — En achevant ce discours que ses parens écoutèrent jusqu’au bout, paralysés qu’ils étaient par la surprise, la romanesque enfant, levant ses beaux yeux au ciel, invoqua l’image d’Abul pour se donner de la force ; mais en un instant, elle fut renversée sur une chaise et rudement frappée par sa mère, qui était réellement folle dans la colère. M. Spada, épouvanté, voulut se jeter entre elles deux, mais la Loredana le repoussa si rudement, qu’il alla tomber sur la table. — Ne vous mêlez pas d’elle, criait la mégère, ou je la tue. —En même temps elle poussa sa fille dans sa chambre, et comme celle-ci lui demandait avec un sang-fi-oid forcé, inspiré par la haine, de lui laisser de la lumière, elle lui jeta le flambeau à la tête. Mattea reçut une blessure au front, et voyant son sang couler : Voilà , dit-elle à sa mère, de quoi m’envoyer en Grèce sans regret et sans remords. Loredana exaspérée eut envie 38 REVUE DES DEUX MONDES.

de la tuer, mnis saisie d’épouvante, au milieu de sa frénésie, cette fcniine, j)’us inallieureuse que sa victime, s’enfuit en fermant la porte à double tour, arraclia violemment la clé qu’elle alla jeter à son mari , puis elle courut s’enfermer dans sa chambre où elle tomba sur le carreau en proie à d’affreuses convulsions. Mattea essuya le sang qui coulait sur son visage , et regarda une minute celte porte par laquelle sa mère venait de sortir ; puis elle fit un grand signe de croix, en disant : Pour jamais ! — En un instant les draps de son lit furent attachés à sa fenêtre, qui , étant située immédiatement au-dessus de la boutique, n’était éloignée du sol que de dix à douze pieds. Quelques passans attardés virent glisser une ombre qui disparut sous les couloirs sombres des Procuraties ; puis bientôt après, une gondole de place dont le fanal était caché, passa sous le pont de San Mose, et s’enfuit rapidement avec la marée descendante le long du grand canal.

Je prie le lecteur de ne point trop s’irriter contre Mattea : elle était un peu folle, elle venait d’être battue et menacée de la mort ; elle était couverte de sang , et de plus elle avait quatorze ans ; ce n’était pas sa faute si !a nature lui avait donné trop tôt la beauté et les malheurs d’une femme, quand sa raison et sa prudence étaient encore dignes d’un enfant.

Pâle, tremblante et retenant sa respiration, comme si elle eût craint de s’apercevoir elle-même au fond de la gondole , elle se laissa emporter pendant environ un quart d’heure. Lorsqu’elle aperçut les dentelures triangulaires de la mosquée, se dessiner en noir sur le ciel éclairé par la lune, elle commanda au gondolier de s’arrêter à l’entrée du petit canal dci Turchi. La mosquée de Venise est un bâtiment sans beauté, mais non sans caractère, flanqué et comme surchargé de petites constructions, qui, par leur entassement et leur irrégularité au milieu de la plus belle ville du monde, présentent le spectacle de la barbarie ottomane, inerte au milieu de l’art européen. Ce pâté de temple et de fabriques grossières est appelé à Venise il fondaco dei Turchi. Les maisonnettes étaient toutes habitées par des Turcs ; le comptoir de leur compagnie de commerce y était établi , et lorsque Phingari, — la lune,— brillait dans le ciel , ils passaient les longues heures de la nuit prosternés dans la mosquée silencieuse. A l’angle formé par le grand et le petit canal qui baignent ces constructions, une d’elles, qui n’est, pour ainsi dire, que la coque d’une chambre isolée, s’avance sur les eaux à la hauteur de quelques toises. Un petit prolongement y forme une jolie terrasse ; je dis jolie à cause d’une tente de toile bleue, et de quelques beaux lauriers-roses qui la décorent. Dans une pareille situation, au sein de Venise, et par le clair de lune, il n’en faut pas davantage pour former une retraite délicieuse. C’est là qu’Abul-Amet demeurait. Maitea le savait pour l’avoir vu souvent fumer au déclin du jour, accroupi sur un tapis au milieu de ses lauriers-roses ; d’ailleurs chaque fois que son père passait avec elle en gondole devant le fondaco, il lui avait montré cette barraque dont la position était assez remarqucible, en lui disant : Voici la maison de notre ami Abul, le plus lionnL-te de tous les négocians.

On abordait à cette prétendue maison par une marche au-dessus de laquelle une niche, pratiquée dans la muraille, protégeait une lampe, etderi-ière cette lampe, il y avait et il y a encore une madone de pierre qui est bien httéralement flanquée dans le ventre de la mosquée turque, puisque toutes les constructions adjacentes sont superposées sur la base massive du temple. Ces deux cultes vivaient là en bonne intelligence, et le lien de fraternité entre les mécréans et les giaours, ce n’était pas la tolérance, encore moins la charité ; c’était famour du gain, le dieu d’or de toutes les nations. Mattea suivit le degré humide qui entourait la maison jusqu’à ce qu’elle eût trouvé un escalier étroit et sombre qu’elle monta au hasard. Une porte, fermée seulement au loquet, s’offrit à elle, et ensuite une pièce carrée, blanche et unie, sans aucun ornement, sans autre meuble qu’un lit très bas et d’un bois grossier, couvert d’un tapis de pourpre rayé d’or ; une pile de carreaux de cachemire, une lampe de terre égyptienne, un coffre de bois de cèdre, incrusté de nacre de perle, des sabres, des pistolets, des poignards et des pipes du plus grand prix ; une veste qui valait bien quatre ou cinq cents ihulers, et à laquelle une corde tendue en travers de la chambre servait d’armoire. Une écuelle d’airain de Gorinthe pleine de pièces d’or, était posée à terre à côté d’un va tagha n ; c’étaient la bourse et la serrure d’Amet. Sa carabine, couverte de rubis et d’émeraudes, était sur son lit, et une devise en gros caractères arabes était écrite sur la muraille, au-dessus de son chevet.

Mattea souleva la portière de tapisserie qui servait de fenêtre, et vit sur la terrasse Abid déchaussé et prosterné devant la lune.

Cette profonde immobilité de sa prière, que la présence d’une femme seule avec lui, la nuit, dans sa chambre, ne troublait pas plus que le vol d’un moucheron, frappa la jeune fille de respect. Ce sont là, pensa-t-elle, les hommes que les mères qui battent leurs filles vouent à la damnation. Comment donc seront damnés les cruels et les injustes ?

Elle s’apcnouilla sur le seuil de la chambre, et attendit, en se recommandant à Dieu, qu’il eût fini sa prière. Quand il eut fini en effet, il vint à elle, la regarda, essaya d’échanger avec elle quelques paroles inintelligibles de part et d’autre ; puis, comprenant tout bonnement que c’était une fille amoureuse de lui, il résolut de ne pas faire le cruel, et, souriant sans rien dire, il appela son esclave, qui dormait en plein air sur une terrasse supérieure, et lui ordonna d’apporter des sirops, des confitures sèches et des glaces. Puis il se mit à charger sa plus longue pipe de cerisier, afin de l’offrir à la belle compagne de sa nuit fortunée.

Heureusement pour Mattea, qui ne se doutait guère des pensées de son hôte, mais qui commençait à trouver fort embarrassant qu’il ne comprît pas un mot de sa langue, une autre gondole avait descendu le grand canal en même temps que la sienne. Cette gondole avait aussi éteint son fanal, preuve qu’elle allait en aventures. Mais c’était une gondole élégante, bien noire, bien fluette, bien propre, avec une grande scie bien brillante, et montée par les deux meilleurs rameurs de la place. Le signore que l’on menait en conquête était couché tout seul au fond de sa boîte de satin noir, et, tandis que ses jambes nonchalantes reposaient allongées sur les coussins, ses doigts agiles voltigeaient, avec une négligente rapidité, sur une guitare. La guitare est un instrument qui n’a son existence véritable qu’à Venise, la ville silencieuse et sonore. Quand une gondole rase ce fleuve d’encre phosphorescente, où chaque coup de rame enfonce un éclair, tandis qu’une grêle de petites notes légères, nettes et folâtres, bondit et rebondit sur les cordes que parcourt une main invisible, on voudrait arrêter et saisir cette mélodie faible, mais distincte, qui agace l’oreille des passans et qui fuit le long des grandes ombres des palais, comme pour appeler les belles aux fenêtres, et passer en leur disant : Ce n’est pas pour vous la sérénade, et vous ne saurez ni d’où elle vient, Di où elle va.

Or, la gondole était celleque louait Abuldurantlesmoisdeson séjour à Venise, et le joueur de guitare était Timotliée. Il allait souper chez une actrice, et sur son passage il s’amusait à lutiner par sa musique les jaloux ou les amantes qui veillaient sur les balcons. De temps en temps il s’arrêtait sous une fenêtre et attendait que la dame eût prononcé bien bas en se penchant sous sa tendina, le nom de son galant, pour lui répondre : Ce n’est pas moi, et reprendre sa course et son chant de fauvette moqueuse. C’est à cause de ces courtes, mais fréquentes stations, qu’il avait tantôt dépassé, tantôt laissé courir devant lui, la gondole qui renfermait Maltea. La fugitive s’était effrayée chaque fois à son approche, et dans sa crainte d’être poursuivie, elle avait presque cru reconnaître une voix dans le son de sa guitare.

Il y avait environ cinq minutes que Maltea était entrée dans la chambre d’Abul, lorsque ïimothée, passant devant le fondaco, remarqua cette gondole sans fanal qu’il avait déjà rencontrée dans sa course, amarrée maintenant sous la niche de la madone des Turcs. Abul n’était guère dans l’usage do recevoir des visites à cette heure, et d’ailleurs l’idée de Matiea devait se présenter d’emblée à un homme aussi perspicace que Timothée. Il fît amarrer sa gondole à côté de celle-là, monta précipitamment et trouva Mattea qui recevait une pipe de la main d’Abul, et qui allait recevoir un baiser auquel elle ne s’attendait guère, mais que le Turc se reprochait de lui avoir déjà trop fait désirer. L’arrivée de Timotliée changea la face des choses ; Abul en fut uu peu contrarié. — Relire-loi, mon ami, dit-il à Timothée, tu vois que je suis en bonne fortune. — Mon maître, j’obéis, réphqua Timothée, cette femme est-elle donc votre esclave ? — Non pas mon esclave, mais ma maîtresse, comme on dit à la mode d’Italie ; du moins ele va l’être, puisqu’elle vient me trouver. Elle m’avait parlé tantôt, mais je n’avais pas compris. Elle n’est pas mal. — Vous la trouvez belle ? dit Timothée. — Pas beaucoup, répondit Abul, elle est trop jeune 42 REVUE DES DELX MONDES.

et trop mince ; j’aimerais mieux sa mère, c’est une belle femme bien grasse. Mais il faut bien se contenter de ce qu’on trouve en pays étranger, et d’ailleurs ce serait manquer à Thospiialité que de refuser à celte fille ce qu’elle désire, — Et si mon maître se trompait, reprit Timothee ; si cette fille était venue ici dans d’autres intentions ? — En vérité, le crois-tu ? — Ne vous a-t-elle rien dit ? — Je ne comprends rien à ce qu’elle dit. — Ses manières vous ont elles prouvé son amour ? — Non, mais elle était à genoux pendant que j’achevais ma prière. —Est-elle restée à genoux quand vous vous êtes levé ? — Non, elle s’est levée aussi. — Eh bien ! dit ïimothée en lui-même, en regardant la belle Mattea qui écoutait, toute pâle et toute inderdite, cet entretien auquel elle n’entendait rien, pauvre insensée ! il est encore temps de te sauver de toi-même. — Mademoiselle, lui dit-il, d’un ton un peu froid, que désirez-vous que je demande de votre part à mon maître ? — Hélas ! je n’en sais rien, répondit Mattea fondant en larmes, je demande asile et protection à qui voudra me l’accorder ; ne lui avez-vous pas traduit ma lettre de ce matin ? Vous voyez que je suis blessée et ensanglantée ; je suis opprimée et maltraitée au point que je n’ose pas rester une heure de plus dans la maison de mes parens ; je vais me réfugier de ce pas chez ma marraine la princesse Gica, mais elle ne voudra me soustraire que bien peu de temps aux maux qui m’accablent et que je veux fuir à jamais, car elle est faible et dévote. Si Abul veut me faire avertir le jour de son départ, s’il consent à me faire passer en Grèce sur son brigantin, je fuirai, et j’irai travailler toute ma vie dans ses ateliers, pour lui prouver ma reconnaissance — Dois-je dire aussi votre amour ? dit Timothee d’un ton respectueux, mais insinuant. — Je ne pense pas qu’il soit question de cela, ni dans ma lettre, ni dans ce que je viens de vous dire, répondit Mattea en passant d’une pâleur livide à une vive rougeur de colère ; je trouve votre question étrange et cruelle dans la position où je suis ; j’avais cru jusqu’ici à de l’amitié de votre part. Je vois bien que la démarche que je fais m’ôte votre estime ; mais en quoi prouve-t-elle, je vous prie, que j’aie de l’amour pour Abul-Amet.^ — C’est bon, pensa Timothee, c’est une fille sans cervelle et non pas sans cœur. Il lui fit d’humbles excuses, l’assura qu’elle avait droit au secours et au respect de son maître, MATTEA. 45

ainsi qu’aux siens, et s’adressant à Abul : Seigneur mon maître, qui avez élë toujours si doux et si généreux envers moi, lui dit— il, voulez-vous accorder à cette fille la grâce qu’elle demande, et à votre serviteur fidèle, celle qu’il. va vous demander ? — Paile, répondit Abul, je n’ai rien à refuser à un serviteur et à un ami tel que loi. — Eh bien ! dit Timothée, cette fille, qui est ma fiancée et qui s’est engagée à moi par des promesses sacrées, vous demande la grâce de partir avec nous sur votre brigantin, et d’aller s’établir dans votre atelier à Scio ; et moi je vous demande la permission de l’emmener et d’en faire ma femme. C’est une fille qui s’entend au commerce et qui m’aidera dans la gestion de nos affaires. — Il n’est pas besoin qu’elle soit utile à mes affaires, répondit gravement Abul ; il suffît qu’elle soit fiancée à mon serviteur fidèle, pour que je devienne son hôte sincère et loyal. Tu peux emmener ta femme, Timothée, je ne soulèverai jamais le coin de son voile, et quand je la trouverais dans mon hamac, je ne la toucherais pas. — Je le sais, ô mon maître, répondit, le jeune Grec, et tu sais aussi que le jour où tu me demanderas ma télé, je me mettrai à genoux pour te l’offrir ; car je te dois plus qu’à mon père, et ma vie t’appartient plus qu’à celui qui me l’a donnée. —Mademoiselle, dit-il à Mattea, vous avez bien fait de compter sur l’honneur de mon maître : tous vos désirs seront remplis, et si vous voulez me permettre de vous conduire chez votre marraine, je connaîtrai désormais en quel lieu je dois aller vous avertir et vous chercher au moment du départ de notre voile.

Mattea eût peut-être bien désiré une réponse un peu moins strictement obligeante de la part d’Abul, mais elle n’en fut pas moins touchée de sa loyauté. Elle en exprima sa reconnaissance à Timothée, tout en regrettant tout bas qu’une parole tant soit peu affectueuse n’eût pas accompagné ses promesses de respect. Timothée la fit monter dans sa gondole, et la conduisit au palais de la princesse Veneranda. Elle était si confuse de cette démarche hardie, aveugle inspiration d’un premier mouvement d’effervescence, qu’elle n’osa dire un mot à son compagnon durant la route. — Si l’on vous emmène à la campagne, lui dit Timothée en la quittant à quelque distance du palais, faites-moi savoir où vous allez, et comptez que j’irai vous y trouver. — On 44 REVUE DES DEUX MONDES.

m’enfermera peut-être, dit Maitea tristement. — On sera bien malin si on m’empoche de me moquer des gardiens, reprit Timotliëe. Je ne suis pas connu de cette princesse Gica ; si je me présente à vous, devant elle, n’ayez pas l’air de m’avoir jamais vu. Adieu, bon coura(je. Gardez-vous de dire à votre marraine que vous n’êtes pas venue directement de votre demeure à la sienne. Nous nous rever^ rons bientôt.

Au lieu d’aller souper chez son actrice, Timothée rentra chez lui et se mit à rêver. Lorsqu’il s’étendit sur son lit, aux premiers rayons du jour, pour prendre le peu d’instans de repos nécessaire à son organisation active, le plan de toute sa vie était déjà conçu et arrêté. Timothée n’était pas, comme Abul, un homme simple et candide, un héros de sincérité et de désintéressement. C’était un homme bien supérieur à lui dans un sens, et peu inférieur dans l’autre, car ses mensonges n’étaient jamais des perfidies, ses méfiances n’étaient jamais des injustices. Il avait toute l’habileté qu’il faut pour être un scélérat, moins l’envie et la volonté de l’être. Dans les occasions où sa finesse et sa prudence étaient nécessaires pour opérer contre des fripons, il leur montrait qu’on peut les surpasser dans leur art sans embrasser leur profession. Ses actions portaient toutes un caiactère de profondeur, de prévoyance, de calcul et de persévérance. Il avait trompé bien souvent, mais il n’avait jamais dupé ; ses artifices avaient toujours tourné au profit des bons contre les méchans. C’était là son principe, que tout ce qui est nécessaire est juste, et que ce qui produit le bien ne peut être le mal. C’est un principe de morale turque qui prouve le vide et la fohe de toute formule humaine, car les despotes ottomans s’en servent pour faire couper la tête à leurs amis sur un simple soupçon, et Timothée n’en faisait pas moins une excellente application à tous -ses actes. Quant à sa délicatesse personnelle, un mot suffisait pour la prouver : c’est qu’il avait été employé par dix maîtres cent fois moins habiles que lui, et qu’il n’avait pas amassé la plus petite pacotille à leur service. C’était un garçon jovial, aimant la vie, dépensant le peu qu’il gagnait, aussi incapable de prendre que de MATTEA. 45

conserver, mais aimant la fortune et la caressant en rêve comme une maîtresse qu’il est’très difficile d’obtenir et très glorieux de fixer.

Sa plus chère et plus légitime espérance dans la vie était de se trouver un jour assez riche pour s’établir en Italie ou en France, et pour être affranchi de toute domination. Il avait pourtant une vive et sincère affection pour Abul, son excellent maître. Quand il faisait des tours d’adresse à ce crédule patron (et c’était toujours pour le servir, car Abul se fût ruiné en un jour s’il eût été livré à ses propres idées dans la conduite des affaires) ; quand, dis-je, il le trompait pour l’enrichir, c’était sans jamais avoir l’idée de se moquer de lui, car il l’estimait profondément, et ce qui était à ses yeux de la stupidité chez ses autres maîtres, devenait de la grandeur chez Abul.

Malgré cet attachement, il désirait se reposer de cette vie de travail, ou au moins en jouir par lui-même, et ne plus user ses facultés au service d’autrui. Une grande opération l’eût enrichi, s’il eût eu beaucoup d’argent ; mais n’en ayant pas assez, il n’en voulait pas faire de petites, et surtout il repoussait avec un froid et silencieux mépris les insinuations de ceux qui voulaient l’intéresser aux leurs, aux dépens d’Abul-Amet. M. Spada n’y avait pas manqué ; mais comme Timolhée n’avait pas voulu comprendre, le digne marchand de soieries se flattait d’avoir été assez habile en échouant pour ne pas se trahir.

Un mariage avantageux était la principale utopie de Timothée. Il n’imaginait rien de plus beau que de conquérir son existence, non sur des sots et des lâches, mais sur le cœur d’une femme d’esprit. Mais comme il ne voulait pas vendre son honneur à une vieille ou laide créature, conîme il avait l’ambilion d’être heureux en même temps que riche, et qu’il voulait la rencontrer et la conquérir jeune, belle, aimable et spirituelle, on pense bien qu’il ne trouvait pas souvent l’occasion d’espérer. Cette fois, enfin, il l’avait touchée du doigt, cette espérance. Depuis long-temps il essayait d’attirer l’attention de Mattea, et il avait réussi à lui inspirer de l’estime et de l’amitié. La découverte de son amour pour Abul l’avait bouleversé un instant ; mais en y réfléchissant, il avait compris combien peu de crainte devait lui inspirer cet amour fantasque, rêve d’un enfant en colère qui veut fuir ses pédagogues, et qui parle d’aller dans l’île des Fées. Un instant aussi, il avait failli renoncer à son entreprise, non plus par découragement, mais par dégoût ; car il voulait aimer Mattea en la possédant, et il avait craint de trouver en elle une effrontée. Mais il avait reconnu que la conduite de cette jeune fille n’était que de l’extravagance, et il se sentait assez supérieur à elle pour l’en corriger, en faisant le bonheur de tous deux. Elle avait le temps de grandir, et Timothée ne désirait ni n’espérait l’obtenir avant quelques années. Il fallait commencer par détruire un amour dans son cœur avant d’y pouvoir établir le sien. Timothée sentit que le plus sûr moyen qu’un homme puisse employer pour se faire haïr, c’est de combattre un rival préféré et de s’offrir à la place. Il résolut, au contraire, de favoriser en apparence le sentiment de Mattea, tout en le détruisant par le fait sans qu’elle s’en aperçût. Pour cela, il n’était pas besoin de nier les vertus d’Abul, Timothée ne l’eût pas voulu ; mais il pouvait faire ressortir l’impuissance de ce cœur musulman pour un amour de femme, sans porter la moindre atteinte de regret à l’amateur éclairé qui trouvait la matrone Loredana plus belle que sa fille.

La princesse Veneranda fut dérangée au milieu de son précieux sommeil par l’arrivée de Mattea à une heure indue. Il n’est guère d’heures indues à Venise ; mais, en tout pays, il en est pour une femme qui subordonne toutes ses habitudes à l’importante affaire de se maintenir le teint frais. Comme pour ajouter au bienfait de ses longues nuits de repos, elle se servait d’un enduit cosmétique dont elle avait acheté la recette à prix d’or à un sorcier arabe. Elle fut assez troublée de cet événement, et s’essuya à la hâte pour ne point faire soupçonner qu’elle eût besoin de recourir à l’art. Quand elle eut écouté la plainte de Mattea, elle eut bien envie de la gronder, car elle ne comprenait rien aux idées exaltées ; mais elle n’osa le faire, dans la crainte d’agir comme une vieille, et de paraître telle à sa filleule et à elle-même. Grâce à cette crainte, Mattea eut la consolation de lui entendre dire : — Je te plains, ma chère amie ; je sais ce que c’est que la vivacité des jeunes têtes ; je suis encore bien peu sage moi-même, et entre femmes on se doit de l’indulgence. Puisque tu viens à moi, je me conduirai avec toi MATTEA. 47

comme une véritable sœur, et te garderai quelques jours, jusqu’à ce que la fureur de ta mère, qui est un peu trop dure, je le sais, soit passée. En attendant, couche-toi sur le lit de repos qui est dans mon cabinet, et je vais envoyer chez tes parens afin qu’en s’apercevant de la fuite, ils ne soient pas en peine. Le lendemain, M. Spada vint remercier la princesse de l’hospitalité qu’elle voulait bien donner à une malheureuse folle. Il parla assez sévèrement à sa fille. Néanmoins il examina, avec une anxiété qu’il s’efforçait vainement de cacher, la blessure qu’elle avait au front. Quand il eut reconnu que c’était peu de chose, il pria la princesse de l’écouter un instant en particulier, et quand il fut seul avec elle, il tira de sa poche la boîte de cristal de roche qu’Aliul avait donnée à 3Iattea. — Voici, dit-il, un bijou et une drogue que cette pauvre infortunée a laissé tomber de son sein pendant que sa mère la frappait. Elle ne peut l’avoir reçue que du Turc ou de son serviteur. Votre excellence m’a parlé d’amulettes et de philtres ; ceci ne serait-il point quelque poison analogue propre à séduire et à perdre les filles ? — Par les clous de la sainte croix, s’écria Veneranda, cela doit être ! Mais quand elle eut ouvert la boîte et examiné les pastilles : — Il me semble, dit-elle, que c’est de la gomme de lentisque, que nous appelons mastic dans notre pays. En effet, c’est même de la première qualité, du véritable skynos. Néanmoins il faut essayer d’en tremper un grain dans de l’eau bénite, et nous verrons s’il résistera à l’épreuve.

L’expérience ayant été faite, à la grande gloire des pastilles, qui ne produisirent pas la plus petite détonation et ne répandirent aucune odeur de soufre, Veneranda rendit la boîte à M. Spada, qui se retira en la remerciant et en la suppliant d’emmener au plus vite sa fille loin de Venise.

Cette résolution lui coûtait beaucoup à prendre, car avec elle il perdait l’espoir de sa soie blanche, et il retrouvait la crainte d’avoir à payer ses deux mille doges. C’est ainsi que, suivant une vieille tradition, il appelait ses sequins, parce que leur effigie représente le doge de Venise à genoux devant Saint-Marc. Doze a Zinoccliion est encore pour le peuple synonyme de sequins de la république. Cette monnaie, qui mériterait par son ancienneté de trouver place dans les musées et dans les cabinets, a encore cours à Venise, et les Orientaux la reçoivent de préférence à toute autre, parce qu’elle est d’un or très pur.

Néanmoins Abul-Amet, à sa prière, se montra d’autant plus miséricordieux, qu’il n’avait jamais songé à le rançonner ; mais comme le vieux fourbe avait voulu couper l’herbe sous le pied à son généreux créancier, en s’emparant de la soie blanche en secret, Timothée trouva que c’était justice de faire faire cette acquisition à son maître, sans y associer M. Spada. Assem, l’armateur smyrniote, s’en trouva bien, car Abul lui en donna mille sequins de plus qu’il n’en espérait, et M. Spada reprocha souvent à sa femme de lui avoir fait, par sa fureur, un tort irréparable ; mais il se taisait bien vite lorsque la virago, pour toute réponse, serrait le poing d’un air expressif, et il se consolait un peu de ses angoisses de tout genre avec l’assurance de ne payer ses chers et précieux doges, ses dattes succulentes, comme il les appelait, qu’à la fin de l’année.

Veneranda et Mattea quittèrent Venise. Mais cette prétendue retraite où la captive devait être soustraite au voisinage de l’ennemi, n’était autre que la jolie île de Torcello, où la princesse avait une charmante villa, et où l’on pouvait venir dîner en parlant de Venise en gondole après la sieste. Il ne fut pas bien difficile à Timothée de s’y rendre entre onze heures et minuit sur la barchetta d’un pêcheur d’huîtres.

Mattea était assise avec sa marraine sur une terrasse couverte de sycomores et d’aloës, d’où ses grands yeux rêveurs contemplaient tristement le lever de la lune qui argentait les flots paisibles et semait d’écailles d’argent le noir manteau de l’Adriatique. Rien ne peut donner l’idée de la beauté du ciel dans cette partie du monde, et quiconque n’a pas rêvé seul le soir dans une barque au milieu de cette mer, lorsqu’elle est plus limpide et plus calme qu’un beau lac, ne connaît pas la volupté. Ce spectacle dédommageait un peu la sérieuse Mattea des niaiseries insipides dont l’entretenait une vieille fille coquette et bornée.

Tout à coup il sembla que le vent apportait les notes grêles et coupées d’une mélodie lointaine. La musique n’était pas chose rare sur les eaux de Venise, mais Mattea crut reconnaître des sons qu’elle avait déjà entendus. Une barque se montrait au MATTEA. 49

loin, semblable à une imperceptible tache noire sur un immense voile d’argent. Elle s’approcha peu à peu, et les sons de la guitare de Timothde devinrent toujours plus distincts. Enfin la barque s’arrêta à quelque dislance de la villa, et une voix chanta une romance amouicuse, où le nom de Veneranda revenait à chaque refrain au milieu des plus emphatiques métaphores. Il y avait si longtemps que la pauvre princesse n’avait plus d’aventures, qu’elle ne fut pas difficile sur la poésie de cette romance : elle en parla tout le reste de la soirée et tout le lendemain avec des minauderies charmantes, et en ajoutant tout haut, pour moralité à ses doux commentaires, de grandes exclamations sur le malheur des femmes qui ne pouvaient échapper aux inconvéniens de leur beauté et qui n’étaient en sûreté nulle part. Le lendemain, Timothée vint chanter plus près encore une romance encore plus absurde, qui fut trouvée non moins belle que l’autre. Le jour suivant, il fit parvenir un billet, et le quatrième jour il s’introduisit en personne dans le jardin, bien certain que la princesse avait fait mettre les chiens à l’attache et qu’elle avait envoyé coucher tous ses gens. Ce n’est pas qu’aux temps les plus florissans de sa vie elle eût été galante. Elle n’avait jamais eu ni une vertu ni un vice ; mais tout homme qui se présentait chez elle avec l’adulation sur les lèvres, était sûr d’être accueilli avec reconnaissance. Timothée avait pris de bonnes informations, et il se précipita aux pieds de la douairière dans un moment où elle était seule, et sans s’effrayer de l’évanouissement qu’elle ne manqua pas d’avoir, il lui débita une si belle tirade, qu’elle s’adoucit, et pour lui sauver la vie (car il ne fit pas les choses à demi, et comme tout galant eût fait à sa place, il menaça de se tuer devant elle), elle consentit à le laisser venir de temps en temps baiser le bas de sa robe. Seulement, comme elle tenait à ne pas donner un mauvais exemple à sa filleule, elle recommanda bien à son humble esclave de ne pas s’avouer pour le chanteur de romances, et de se présenter dans la maison comme un parent qui arrivait de Morée.

Mattea fut bien surprise le lendemain à table, lorsque ce prétendu neveu, annoncé le matin par sa marraine, parut sous les traits de Timothée ; mais elle se garda bien de le reconnaître, et ce ne fut qu’au bout de quelques jours qu’elle se hasarda à lui par-TOME III. 4 50 REVUE DES DEUX MONDES.

er. Elle apprit de lui , à la dérobée^ qu’Abul, occupé de ses soieries et de sa teinture, ne retournerait guère dans son île qu’au bout d’un mois. Cette nouvelle affligea 3Iattea, non-seulement parce qu’elle lui inspirait la crainte d’être forcée de retourner chez sa mère d’où il lui serait très difficile désormais de s’échapper, mais parce qu’elle lui ôlait le peu d’espérance qu’elle conservait d’avoir fait quelque impression sur le cœur d’Abul. Cette indifférence de son sort, cette préférence donnée sur elle à des intérêts commerciaux, c’était un coup de poignard enfoncé peut-être dans son amour-propre encore plus que dans son cœur, car nous avouons qu’il nous est très difficile de croire que son cœur jouât un grand rôle dans ce roman de grande passion. Néanmoins comme ce cœur était noble, la mortification de l’orgueil blessé y produisit de la douleur et de la honte sans aucun mélange d’ingratitude ou de dépit ; elle ne cessa pas de parler d’Abul avec vénération et de penser à lui avec une sorte d’enthousiasme. Timothée devint, en moins d’une semaine, le sigisbé en titre de Veneranda. Rien n’était plus agréable pour elle que de trouver, à son âge, un tout jeune et assez joH garçon, plein d’esprit, et jouant merveilleusement de la guitare, qui voulût bien porter son éventail, ramasser son bouquet, lui dire des impertinences, et lui écrire des bouts rimes. Il avait soin de ne jamais venir à Torcello qu’après s’être bien assuré que M. et M™^ Spada étaient occupés en ville et ne viendraient pas le surprendre aux pieds de sa princesse, qui ne le connaissait que sous le nom du prince Zacharias Kalasi. Durant les longues soirées, le sans-gêne de la campagne permettait à Timothée d’entretenir Mattea, d’autant plus qu’il venait souvent faire des visites , et que dame Gica , par soin de sa réputation , prescrivait à son cavalier servant de l’attendre au jardin, tandis qu’elle serait au salon , et pendant ce temps , comme elle ne craignait rien au monde plus que de le perdre, elle recommandait à sa filleule de lui tenir compagnie , sûre que ses charmes de quatorze ans ne pouvaient entrer en lutte avec les siens. Le jeune Grec en profita, non pour parler de ses prétentions, il s’en garda bien, mais pour l’éclairer sur le véritable caractère d’Abul , qui n’était rien moins qu’un galant paladin , et qui, malgré sa douceur et sa bonté naturelles, irisait jeter une femme adultère dans unpuhs, ni plus MATTEA. Sf

ni moins qui si c’eût été un chat. Il lui peignit en même temps les mœursdesTurcs, l’intérieur des harems, l’impossibilité d’enfreindre leurs lois qui faisaient de la femme une marchandise appartenant à l’homme, et jamais une compajjne ou une amie. Il lui porta le dernier coup en lui apprenant qu’Abul, outre vingt femmes dans son harem, avait une femme légitime dont les enfans étaient élevés avec plus de soin que ceux des autres, et qu’il aimait autant qu’un Turc peut aimer une femme, c’est-à-dire un peu plus que sa pipe et un peu moins que son cheval. Il engagea beaucoup Mattea à ne pas se placer sous la domination de cette femme, qui, dans un accès de jalousie, pourrait bien la faire étrangler par ses eunuques. Comme il lui disait toutes ces choses par manière de conversation et sans paraître lui donner des avertissemens dont elle se fût peut-être méfiée, elles faisaient une profonde impression sur son esprit et la réveillaient comme d’un rêve.

En même temps il eut soin de lui dire tout ce qui pouvait lui donner l’envie d’aller à Scio, pour y jouir, dans les ateliers qu’il dirigeait, d’une liberté entière et d’un sort paisible. Il lui dit qu’elle trouverait à y exercer les talens qu’elle avait acquis dans la profession de son père, ce qui l’affranchirait de toute obligation qui pût faire rougir sa fierté auprès d’Abul. Enfin, il lui fit une si riante peinture du pays, de sa fertilité, de ses productions rares, des plaisirs du voyage, du charme qu’on éprouve à se sentir le maître et l’artisan de sa destinée, que sa tête ardente et son caractère fort et aventureux embrassèrent l’avenir sous celte nouvelle face. Timothée eut soin aussi de ne pas détruire tout-à-fait son amour romanesque, qui était le plus sûr garant de son départ, et dont il ne se flattait pas vainement de triompher. Il lui laissa un peu d’espoir, en lui disant qu’Abul venait souvent dans les ateliers et qu’il y était adoré. Elle pensa qu’elle aurait au moins la douceur de le voir, et quant à lui, il connaissait trop la parole de son maître pour s’inquiéter des suites de ces entrevues. Quand tout ce travail que Timothée avait entrepris de faire dans l’esprit de Mattea, eut porté les fruits qu’il en attendait, il pressa son maître de mettre à la voile, et Abul, qui ne faisait rien que par lui, y consentit sans peine. Au milieu de la nuit, une barque vint prendre la fugitive à Torcello et la conduisit droit au canal des Marane, où elle s’amarra .

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à un des pieux qui bordent ce chemin des navires au travers de bas-fonds. Lorsque le brigantin passa, Abu ! tendit lui-rnêine une corde à Timoihée, car il eût emmené trente femmes pluiôl que de laisser ce serviteur fidèle, et la belle Mattea fut installée dans la plus belle chambre du navire.

VI.

Trois ans environ après cette catastrophe, la princesseVeneranda était seule un matin dans sa villa de Torcello, sans filleule, sans sigisbé, sans autre société pour le moment que son petit chien, sa soubrette et un vieil abbé qui lui faisait encore de temps en temps un madrigal ou un acrostiche. Elle était assise devant une superbe glace de Murano, et surveillait l’édifice savant que son coiffeur lui élevait sur la tête avec autant de soin et d’intérêt qu’aux plus beaux jours de sa jeunesse. C’était toujours la même femme, pas beaucoup plus laide, guère plus ridicule, aussi vide d’idées et de senlimens que par le passé. Elle avait conservé le goût fantasque qui présidait à sa parure et qui caractérise les femmes grecques lorsqu’elles sont dépaysées, et qu’elles veulent entasser sur elles les ornemens de leur costume avec ceux des autres pays. Veneranda avait en ce moment sur la tête un turban, des fleurs, des plumes, des rubans, une partie de ses cheveux poudrés et une autre teinte en noir. Elle essayait d’ajouter des crépines d’or à cet attirail qui ne la faisait pas mal ressembler à une des belettes empanachées dont parle La Fontaine, lorsque son petit nègre lui vint annoncer qu’un jeune Grec demandait à lui parler. — Juste ciel ! serait-ce l’ingrat Zacharias ? s’écria-t-elle. — Non, madame, répondit le nègre, c’est un très beau jeune homme que je ne connais pas et qui ne veut vous parler qu’en particulier. — Dieu soit loué ! c’est un nouveau sigisbé qui me tombe du ciel, pensa Veneranda, et elle fit retirer les témoins en donnant l’ordre d’introduire l’inconnu par l’escalier dérobé. Avant qu’il parût, elle se hâta de donner un dernier coup d’œil à sa glace, marcha dans la chambre pour essayer la grâce de son panier, fonça un peu son rouge, et se posa ensuite gracieusement sur son ottomane.

MATTEA. 55

Alors un jeune homme, beau comme le jour, ou comme un prince de conte de fées, et vèiu d’un riche costume grec, vint se précipiter à ses pieds et s’empara d’une de ses mains qu’il baisa avec ardeur. — Arrêtez, monsieur, arrêtez, s’écria Veneranda éperdue, on n’abuse pas ainsi de l’étonnementet de l’émotion d’une femme dans le tête-à-tête ; laissez ma main, vous voyez que je suis si tremblante, que je n’ai pas la présence d’esprit de vous la retirer. Qui êtes-vous ? au nom du ciel ! et que doivent me faire craindre ces transports imprudens ? — Hélas ! ma chère marraine, répondit le beau garçon, ne reconnaissez-vous point votre filleule, la coupable Mattea, qui vient vous demander pardon de ses torts et les expier par son repentir ? — La princesse jeta un cri en reconnaissant en effet Mattea, mais si grande, si forte, si brune et si belle sous ce déguisement, qu’elle lui causait la douce illusion d’un jeune homme charmant à ses pieds. — Je te pardonnerai à toi, lui dit-elle en l’embrassant, mais que ce misérable Zacharias, Timolhée, ou commue on voudra l’appeler, ne se présente jamais devant moi. —Hélas ! chère marraine, il n’oserait, dit Mattea ; il est resté dans le port sur un vaisseau qui nous appartient et qui apporte à Venise une belle cargaison de soie blanche. Il m’a chargé de plaider sa cause, de vous peindre son repentir, et d’implorer sa grâce. — Jamais ! jamais ! s’écria la princesse. Cependant elle s’adoucit en recevant, de la part de son infidèle sigisbé, un cachemire si magnifique, qu’elle oublia tout ce qu’il y avait d’étrange et d’intéressant dans le retour de Mattea, pour examiner ce beau présent, l’essayer et le draper sur ses épaules. Quand elle en eut admiré l’effet, elle parla de Timolhée avec moins d’aigreur et demanda depuis quand il était armateur et négociant pour son compte. — Depuis qu’il est mon époux, répondit Mattea, et qu’Abul lui a fait un prêt de cinq mille sequins pour commencer sa fortune. — Eh quoi ! vous avez épousé Zacharias ? s’écria Veneranda qui voyait dès-lors en Mattea une rivale ; c’était donc de vous qu’il était amoureux, lorsqu’il me faisait ici de si beaux sermens et de si beaux quatrains ? perfidie d’un petit serpent réchauffé dans mon sein ! Ce n’est pas que j’aie jamais aimé ce freluquet : Dieu merci, mon cœur superbe a toujours résisté aux traits de l’amour ; mais c’est un affront que vous m’avez fait l’un et l’autre… — Hélas ! non, ma bonne marraine, répondit 34 REVUE DES DEUX MONDES.

Mattea, qui avait pris un peu de la fourberie moqueuse de son mari, Timothée était réellement fou d’amour pour vous. Rassemblez bien vos souvenirs, vous ne pourrez en douter. Il sougcait à se tuer par désespoir de vos dédains. Vous savez que de mon côté j’avais mis dans ma petite cervelle une passion ima{jinaire pour noire respectable patron Abul-Amet. Nous partîmes ensemble, moi pour suivre l’objet de mon fol amour, Timothée pour fuir vos rigueurs qui le rendaient le plus malheureux des hommes. Peu à peu, le temps et l’absence calmèrent sa douleur, mais la plaie n’a jamais été bien fermée, soyez-en sûre, madame, et sjI faut vous l’avouer, tout en demandant sa grâce, je tremble de l’obtenir, car je ne songe pas sans effroi à l’impression que lui fera votre vue.— Rassure-loi, ma chère fille, répondit la Gica tout-à-fait consolée, en embrassant sa filleule, tout en lui tendant une main miséricordieuse et amicale, je me souviendrai qu’il est maintenant ton époux, et je te ménagerai son cœur, en lui montrant la sévérité que je dois avoir pour un amour insensé. La vertu que, grâce à la sainte madone, j’ai toujours pratiquée, et la tendresse que j’ai pour toi, me font un devoir d’être austère et prudente avec lui. Mais explique— moi, je te prie, comment ton amour pour Abul s’est passé, et comment tu t’es décidée à épouser ce Zacharias que tu n’aimais point.

— J’ai sacrifié, répondit Mattea, un amour inutile et vain à une amitié sage et vraie. La conduite de Timothée envers moi fut si belle, si délicate, si sainte, il eut pour moi des soins si désintéressés et des consolations si éloquentes, que je me rendis avec reconnaissance à son affection. Lorsque nous avons appris la mort de ma mère, j’ai espéré que j’obtiendrais le pardon et la bénédiction de mon pauvre père, et nous sommes venus l’implorer, comptant survotreintercession, ômabonne marraine ! — J’y travailleraidcmon mieux ; cependant je doute qu’il pardonne jamais à ce Zacharias, à ce Timothée, veux-je dire, les tours perfides qu’il lui a joués. — J’espère que si, repiit Mattea ; la position de mon mari est assez belle maintenant, et scstalens sont assez connus dans le commerce, pour que son alliance ne semble point désavantageuse à mon père. La princesse fit aussitôt amener sa gondole, et conduisit 3Iattea chez M. Spada. Celui-ci eut quelque peine à la reconnaître sous son habit sciote. Mais, dès qu’il se fut assuré que c’était elle, il lui tendit les bras, et lui pardonna de tout son cœdr. Après le premier mouvement de tendresse, il en vint aux reproches et aux lamentations ; mais dès qu’il fut au courant de la face qu’avait prise la destinée deMaitea, il se consola, et voulut aller sur-le-champ dans le port voir son gendre et la soie blanche qu’il apportait. Pour acheter ses bonnes grâces, Timolhëe la lui vendit à un irèsbas prix, et n’eut point lieu de s’en repentir, car M. Spada, touché de ses égards, et frappé de son habileté dans le négoce, ne le laissa point repartir pour Scio sans avoir reconnu son mariage, et sans l’avoir mis au courant de toutes ses affaires. En peu d’années, la fortune de Timolhée suivit une marche si heureuse et si droite, qu’il put rembourser la somme que son cher Abul lui avait prêtée, mais il ne put jamais lui en faire accepter les intérêts. M. Spada, qui avait un peu de peine à abandonner la direction de sa maison, parla pendant quelque temps de s’associer à son gendre ; mais enfin Mattea étant devenue mère de deux beaux enfans, Zacomo, se sentant vieillir, céda son comptoir, ses livres et ses fonds à Timothée, en se réservant une large pension, pour le paiement régulier de laquelle il prit scrupuleusement toutes ses sûretés, en disant toujours qu’il ne se méfiait pas de son gendre, mais en répétant ce vieux proverbe des négocians : Les affaires sont les affaires. Timolh ée, se voyant maître de la belle fortune qu’il avait attendue et espérée, et de la belle femme qu’il aimait, se garda bien de laisser jamais soupçonner à celle-ci combien ses vues dataient de loin. En cela, il eut raison. Mattea crut toujours de sa part à une affection parfaitement désintéressée, née à l’île de Scio, et inspirée par son isolement et ses malheurs. Elle n’en fut pas moins heureuse, pour être un peu dans l’erreur. Son mari lui prouva toute sa vie qu’il l’aimait encore plus que son argent, et l’amour-propre de la belle Vénitienne trouva son compte à se persuader que jamais une pensée d’intérêt n’avait trouvé place dans l’ame de Timolhée à côté de son image. Avis à ceux qui veulent savoir le fond de la vie, et qui tuent la poule aux œufs d’or pour voir ce qu’elle a dans le ventre ! Il est certain que si Matlea, après son mariage, eût été déshéritée, Timolhée ne l’aurait pas moins bien traitée, et probablement il n’en eût pas ressenti la moindre humeur ; les hommes comme lui ne font pas souffrir les autres de leurs revers, car ii 5G REVUE DES DEUX MONDES.

n’est guère de véritables revers pour eux. Abul-Amet et Timolhée restèrent associés d’affaires et amis de cœur toute leur vie. Matlea vécut toujours à Venise, dans son magasin, entre son père, dont elle ferma les yeux, et ses enfans pour lesquels elle fut une tendre mère, disant sans cesse qu’elle voulait réparer envers eux les torts qu’elle avait eus envers la sienne. Timolhée alla tous les ans à Scio, et Abul revint quelquefois à Venise. Chaque fois que Mattea le revit après une absence, elle éprouva une émotion dont son mari eut très grand soin de ne jamais s’apercevoir. Abul ne s’en apercevait réellement pas, et, lui baisant la main à l’italienne, il lui disait la seule parole qu’il eût pu jamais apprendre : Votre ami. Quant à Mattea, elle parlait à merveille les langues modernes de l’Orient, et dans la conduite de ses affaires, elle était presque aussi entendue que son mari. Plusieurs personnes, à Venise, se souviennent de l’avoir vue. Elle était devenue un peu forte de complexion pour une femme, et le soleil d’Orient l’avait bronzée, de sorte que sa beauté avait pris un caractère un peu viril. Soit à cause de cela, soit à cause de l’habitude qu’elle en avait contractée dans la vie de commis qu’elle avait menée à Scio, et qu’elle menait encore à Venise, elle garda toujours son élégant costume sciote, qui lui allait à merveille, et qui la faisait prendre pour un jeune homme par tous les étrangers. Dansées occasions, Veneranda, quoique décrépite, se redressait encore, et triomphait d’avoir un si beau sigisbé au bras. La princesse laissa une partie de ses biens à cet heureux couple, à la charge de la faire enseveUr dans une robe de drap d’or,’ et de prendre soin de son petit chien.

George Saxd.