Mathilde, Mémoires d’une jeune femme/Partie IV/33

Gosselin (Tome VIp. 333-354).
Épilogue


CHAPITRE XXXIII.

L’HÔTEL DE MARAN.


Pendant que les nouveaux propriétaires du café Lebœuf et ses anciens habitués ont les yeux attentivement fixés sur les portes de la maison habitée par M. de Rochegune, nous conduirons le lecteur à l’hôtel de Maran, toujours habité par la tante de madame de Lancry.

La nuit approchait. Une table abondamment et somptueusement servie était dressée au milieu d’une belle office parfaitement éclairée, avoisinant la grande salle à manger.

Servien, maître-d’hôtel, présidait au dîner. Deux femmes de chambre, deux valets de pied, le cuisinier et deux ou trois de leurs connaissances, faisaient donc bonne et joyeuse chère aux dépens de mademoiselle de Maran retenue depuis plusieurs mois dans son lit par une paralysie qui lui permettait à peine de remuer le bras gauche. Ainsi qu’on l’a vu dans les mémoires de madame de Lancry, mademoiselle de Maran, exécrée, abandonnée de tout le monde, était entièrement livrée à la merci de ses domestiques.

À votre santé, monsieur Servien — dit le cuisinier — à tout seigneur tout honneur… Vous êtes plus ancien que nous dans la maison, vous !…

L’homme à la tache de vin se leva et dit d’un air singulièrement sardonique :

— À la santé de notre bonne maîtresse !… Puisse-t-elle vivre encore longtemps comme ça pour faire notre bonheur !…

Ce toast fut accueilli par les éclats de rire des convives.

— Tiens… ça me fait penser que j’ai oublié son potage au tapioca — dit le cuisinier. — — Ah bah ! — reprit-il — elle mangera de la soupe à la tortue… ça sera tout de même, et ça la changera ; il en reste dans la soupière.

À ce moment, une sonnette retentit bruyamment dans l’office.

Personne ne bougea.

— Bon, la voilà qui recommence son carillon de tout-à-l’heure, ça va être amusant — dit mademoiselle Julie, la première femme de mademoiselle de Maran.

On sonna une seconde fois.

— C’est insupportable, je la croyais calmée — dit mademoiselle Julie — on ne peut pas dîner tranquille. Vous êtes aussi bien peu aimable, monsieur Servien ! vous nous promettez de casser, une fois pour toutes, le mouvement de ses sonnettes, pour que nous ayons la paix, et vous n’y pensez pas…

— Le fait est — dit le cuisinier — qu’elle devient sonneuse, mais sonneuse que c’en est fastidieux.

Trois ou quatre coups de sonnette précipités confirment l’assertion du cuisinier.

— Décidément, il n’y a que cela à faire — dit Servien — vous avez raison, mademoiselle Julie ; on détraquera le mouvement, et alors… nous serons eu repos.

— On pourra lui laisser une petite sonnette de main pour l’amuser — dit mademoiselle Julie — les portes fermées, on ne l’entendra pas.

— Oui… mais Madame fera venir un serrurier — dit un valet de pied d’un air fin — on raccommodera le mouvement et alors, alors…

— Vous êtes encore bien de votre village, monsieur Goujon — dit mademoiselle Julie — est-ce qu’on l’écoutera, avec son serrurier ?… Elle donnera l’ordre d’y aller ? eh bien, on n’ira pas… et on lui dira…

— On lui dira qu’il y a une épizootie qui a emporté tous les serruriers — dit M. Servien.

Cette plaisanterie fit tellement rire les convives, que le bruit des coups de sonnette de mademoiselle de Maran, qui allaient alors crescendo furioso, fut un moment étouffé ; mais lorsque ces éclats de gaîté cessèrent un peu, on entendit un carillon assourdissant.

— Il n’y a pas moyen d’y tenir — s’écria mademoiselle Julie.

— Est-elle sonneuse… est-elle sonneuse — dit le cuisinier.

— C’est maintenant qu’elle doit joliment mâchonner entre ses dents et se tortiller, colère comme une possédée — dit Goujon.

— Ah bien oui ! je lui en défie, de se tortiller — dit Servien — elle est impotente sur son lit… il n’y a que sa main gauche qu’elle puisse remuer…

— Eh bien ! elle se rattrape joliment sur sa main gauche — dit le cuisinier. — Tenez… tenez…entendez-vous son bacchanal ?… Allons, allons, j’en suis pour ce que j’ai dit… c’est une sonneuse…

— Mais c’est à devenir folle — s’écria mademoiselle Julie. — Mais j’y songe, monsieur Goujon, allez donc prendre l’échelle de la bibliothèque, le mouvement de la sonnette passe ici ; nous allons le couper, et nous serons tranquilles.

On applaudit d’autant plus à l’excellente idée de la femme de chambre, que la sonnerie de mademoiselle de Maran devenait convulsive, incessante, et n’était interrompue que par de rares repos que mademoiselle Julie, qui se piquait d’un peu de musique, appelait ingénieusement des points d’orgue.

Goujon apporta l’échelle, Servien lui confia une pince à déboucher le vin de champagne, le fil de fer du mouvement fut coupé au milieu d’un tintement formidable, et le bruit cessa subitement.

— Dieu… quelle figure elle doit faire dans son lit avec son chapeau de soie carmélite ! — dit mademoiselle Julie en éclatant de rire. — Je ne voudrais pas m’en approcher à cette heure ; elle me mordrait, bien sûr.

— Et voilà une morsure qui serait venimeuse — dit le cuisinier.

— Mais pourquoi donc que Madame s’ostine à porter un chapeau de soie et un casaquin puce dans son lit… puisque voilà deux mois qu’elle ne se lève plus ? — dit Goujon.

— C’est un vœu qu’elle a fait au diable — dit M. Servien avec un sérieux comique.

— Le fait est que si le diable est son parrain elle est bien sa filleule — dit mademoiselle Julie. — Est-elle méchante ! est-elle méchante !… Nous a-t-elle tourmentés quand elle se portait bien ! a-t-elle lésiné sur tout ! nous a-t-elle brutalisés, Tiens, chacun son tour donc !

— Ce qui l’enrage — reprit M. Servien — c’est qu’elle ne peut plus écrire… à M. Luchet, son homme d’affaires, ce grand caliborgnon, à qui elle se plaignait toujours de nous… Elle a beau m’ordonner de lui écrire de venir… moi pas si bête…

— Le père Fabri, le concierge, l’a renvoyé il y a huit jours — dit Goujon.

— Je le lui avais recommandé dans le cas où il viendrait de lui-même, ce M. Luchet, mauvais intrigant… Vous sentez bien, mes enfants, que madame serait capable de le faire installer ici ; alors ça serait fini pour nous… Au lieu de nous asseoir bien à notre aise dans l’office de la salle à manger, devant un bon dîner à deux services… il faudrait descendre dans l’office de la cuisine… Nous n’aurions plus les mêmes douceurs.

— Dites donc, monsieur Servien — dit mademoiselle Julie — si l’on disait de M. Luchet ce qu’on dira des serruriers, qu’il est mort, qu’il y a eu aussi une épizootie sur les hommes d’affaires ?

— Ma foi, ça ne serait pas de refus ; nous aurions la paix. D’un autre côté l’on dirait à M. Luchet que madame ne veut plus le voir, et il n’en serait que ça… S’il écrivait, comme je connais son écriture, je ne donnerais pas ses lettres, et il n’en serait encore que ça…

— Oui, mais il faudra prendre garde aux amis de madame, qui pourraient lui dire que ça n’est pas vrai, ces épizooties… — dit mademoiselle Julie d’un air malicieux.

— Avec ça qu’il en vient, des visites ! — dit M. Goujon. — Depuis six mois que je suis dans la maison je n’ai encore vu personne… que ce vieux savant si mal peigné.

M. Bison le brise-tout — dit Servien — il n’y a plus que lui de fidèle ; il est venu au moins trois fois depuis que la maison est fermée, et on lui a toujours dit que madame ne reçoit pas… Ah ! quelle différence du temps de madame Ursule ! les bals, les concerts, les dîners, comme ça roulait ! On a tant dansé, tant chanté, tant dîné, qu’il m’en est resté… une bonne petite ferme en Beauce.

— Ah ! voilà ce que c’est que l’économie — dit mademoiselle Julie ; — mais ça fend le cœur… cette pauvre madame Ursule.

— Si j’avais à plaindre quelqu’un je plaindrais plutôt madame la vicomtesse, la nièce de madame, qu’elle tourmentait si méchamment quand elle était petite… — dit Servien.

— Avec cela que ça vous réussirait bien de plaindre madame la vicomtesse, — dit mademoiselle Julie. — Vous avez vu comme madame s’est disputée il y a quinze jours avec son médecin, le docteur Gérard, qui lui disait du bien de madame de Lancry. Madame a dit tant d’injures à M. Gérard qu’il a déclaré qu’il ne remettrait plus les pieds ici.

— Et pour la punir, au lieu d’aller, le lendemain, chercher M. le docteur Verteuil — dit Servien — je n’y suis pas allé… Bah ! un médecin nous gênerait.

— Tiens… dit mademoiselle Julie — est-ce qu’on a besoin de médecin quand on est paralytique ?

— C’est pas une maladie… paralytique — dit Goujon ; — on ne bouge pas… on est comme quelqu’un qui reste bien tranquille… bien tranquille, voilà tout.

— Bien sûr — reprit Julie. — Et puis, pour ce que lui ordonnait le docteur Gérard… c’était pas la peine d’avoir un médecin… De petites bouteilles avec de la fleur d’orange… de petites drogues de rien du tout ; c’était pour l’amuser…

— Le fait est que depuis quinze jours qu’elle se passe de médecin… elle n’en va pas plus mal dit M. Servien ; ça peut aller comme cela très long-temps : les bossus ont la vie dure… c’est comme les chats. Nous aurons toujours de quoi faire la dépense ; j’ai l’habitude de donner les reçus aux fermiers pour Madame… je ne prends que juste ce qu’il faut pour que nous ne manquions de rien… le reste, je le mets dans la caisse de madame.

— Quant à cela, nous sommes très bien, très bien — dit mademoiselle Julie — seulement il nous faudra prendre un petit garçon pour nous servir à table, car c’est ennuyeux de se lever à chaque instant.

— C’est ça — dit le cuisinier — Je dresserai le dîner, ma fille de cuisine donnera les plats au gamin, et nous mangerons plus chaud.

— Adopté — dit Servien. — À propos reprit-il — depuis que son dernier chien est mort, madame me relance tous les jours pour que je lui en achète un autre.

— Ah ! je ne veux plus de chien ici ; non — s’écria mademoiselle Julie — je ne veux plus de chien ici ! j’ai été assez comme ça la servante des animaux… Et d’ailleurs, ça n’était pas pour en avoir un second que j’ai donné une arête au dernier.

— Tiens, tiens, tiens… c’est vous qui l’avez fait étrangler ? dit Servien.

— Sans doute : c’était une horreur que cette vieille bête-là, si méchante.

— C’est pour sa méchanceté que Madame l’a pleuré, bien sûr.

— Ainsi bien décidément… pas de chien ? — demanda Servien.

— Non, non, pas de chien — répéta-t-on en chœur.

— Accordé — dit le maître-d’hôtel ; — je lui dirai qu’ils ont le même sort que les serruriers, les hommes d’affaires et les médecins.

Cette facétie fit beaucoup rire les convives, en étaient au fruit.

— Eh bien ! il n’y a pas de vin de Chypre, monsieur Servien ? voilà un joli dessert ! — dit mademoiselle Julie.

Servien regarda sur la table.

— Je croyais en avoir pris une bouteille chez Madame…

— Voyez donc ce genre, de garder comme ça son vin de Chypre dans l’armoire de son grand cabinet de toilette — dit mademoiselle Julie — tandis que les autres vins sont à l’office ou à la cave.

— C’est une idée qu’elle a ; ne m’en parlez pas, ça fait pitié — dit Servien. — Puis il se leva en disant : — Je vais en aller chercher.

— Dites donc, monsieur Servien, portons-lui son potage en même temps, nous ferons d’une pierre deux coups — dit mademoiselle Julie.

— Vous avez raison. Quelle heure est-il ? Neuf heures. Elle le voulait à huit heures et demie ; il n’y a qu’une demi-heure de retard.

Le cuisinier mit négligemment un reste de soupe à la tortue dans une assiette de porcelaine. Servien prit une serviette, l’étendit sur un plateau d’argent, se fit précéder de mademoiselle Julie portant une bougie, et traversa les trois salons qui séparaient la salle à manger de la chambre à coucher de mademoiselle de Maran.

La nuit était complètement venue.

— Dites donc, monsieur Servien, prenez garde qu’elle ne vous dévore quand vous allez lui servir son potage — dit mademoiselle Julie en riant et en ouvrant la porte.

L’intérieur de cette chambre était toujours ainsi qu’il a été décrit par madame de Lancry dans ses mémoires.

Sur la cheminée, des pagodes de porcelaine verte à yeux rouges toujours en mouvement ; sur le secrétaire de vieux laque, trois générations de chiens-loups blancs empaillés : de graves portraits de personnages des siècles passés se détachaient des boiseries grises.

À la faible clarté que projeta dans cette vaste chambre la bougie que portait mademoiselle Julie, on put voir se détacher du fond de l’alcôve, drapée de damas rouge sombre, la figure jaune et terreuse de mademoiselle de Maran assise dans son lit et adossée à un énorme coussin.

C’était toujours la même robe de soie carmélite, le même manteau de lit, le même tour de cheveux noirs couvrant à demi son front plat et déprimé comme celui d’une vipère ; c’étaient toujours ces yeux renfoncés, ardents, et qui, au moment où Servien entra, brillaient d’une indicible rage…

La position de cette femme était d’autant plus odieuse que la paralysie ne lui laissait de libre que le cou, l’avant-bras et la main gauche, le reste du corps était complètement inerte.

Les imprécations qu’elle se mit à vomir contre Servien et mademoiselle Julie n’étaient donc accompagnées que d’un faible balancement de tête et de quelques mouvements convulsifs de la main gauche.

— Misérable ! — s’écria-t-elle en écumant de colère — affreux scélérat !… C’est donc ma mort que vous voulez, brigand que vous êtes ?

Servien s’approcha du lit avec un sang-froid imperturbable pour y déposer son plateau.

Ce silence redoubla l’exaspération de mademoiselle de Maran, qui s’écria :

— Va-t’en… sors d’ici… je te chasse… que je ne te voie plus.

Servien tourna sur ses talons, fit un signe à mademoiselle Julie, et regagna la porte.

— Mais le vin de Chypre ? — lui dit tout bas celle-ci.

— Laissez-donc, elle va me rappeler.

— Servien… Servien… Julie… Voulez-vous rester là !… Ah ! les misérables !… ils ont juré de me faire mourir à petit feu !…

Servi en fit une seconde conversion sur lui-même, et revint du même pas lent et solennel avec son plateau.

Mademoiselle de Maran sentit le besoin de se contenir, et dit d’une voix entrecoupée par la colère :

— Quelle heure est-il ?… À quelle heure avais-je demandé mon tapioca ?…

— J’attendais que madame eût sonné pour la servir — dit Servien en posant le plateau sur le lit.

— Madame sonne ordinairement pour avoir de la lumière — dit ingénument mademoiselle Julie.

Mademoiselle de Maran leva les yeux au ciel et dit d’une voix sourde :

— Ils me tueront… Ils me tueront… Je mourrai de male-rage… Comment… je n’ai pas sonné… sonné depuis une heure à me rompre le bras ! — s’écria-t-elle avec une explosion de fureur impossible à décrire.

— Madame a sonné ? — demanda Servien.

— Madame… aura peut-être cru sonner ! — dit mademoiselle Julie.

— J’aurai cru sonner… entendez-vous cette sotte bête, cette vilaine menteuse ! J’aurai cru sonner !!! Je sonne depuis une demi-heure à tout briser… drôlesse que vous êtes !…

— C’est ça… Madame en sonnant si fort aura cassé le mouvement, et nous n’aurons rien entendu — dit Servien.

— Et à qui la faute si j’ai cassé le mouvement, animal !… N’est-ce pas la vôtre ? Voilà une demi-heure que je suis dans l’obscurité, et vous savez bien que j’en ai horreur, de l’obscurité. Eh bien ! voyons, les allumerez-vous, ces bougies, au lieu de rester là à bâiller aux corneilles, butorde que vous êtes…

Au lieu d’obéir, mademoiselle Julie prit le coin de son tablier, le porta à ses yeux, feignit de pleurer, gagna la porte et disparut en disant d’une voix entrecoupée :

— Je ne peux pas m’habituer à être traitée comme ça… hi, hi, hi…

— Julie… Julie… voulez-vous bien rester là… Ah ! la malheureuse… — s’écria mademoiselle de Maran — je ne veux pas qu’elle reste un moment de plus chez moi… je ne veux plus de ça ici… qu’on la chasse, qu’on la jette à la porte… non pas ce soir… mais à l’instant… Entendez-vous, Servien ?…

— Oui, Madame… soyez tranquille… calmez-vous…

Et après avoir mis le plateau sur une table de lit, qu’il plaça devant mademoiselle de Maran, il alla dans le cabinet prendre une bouteille de vin de Chypre ; il refermait l’armoire lorsqu’il entendit le bruit d’une assiette qui se brisait sur le parquet, et la voix de mademoiselle de Maran qui s’écriait dans un nouvel accès de rage :

— Servien !… Servien !…

— Qu’est-ce qu’il y a, Madame ?

— Mais voulez-vous donc m’empoisonner ? mais c’est affreux ! mais qu’est-ce que c’est que ce potage-là ?

— Comment ! Madame l’a jeté au milieu de la chambre ? et l’assiette aussi ? en voilà partout le parquet.

— Vous me donnez de la soupe en tortue… à une malade ? Mais vous voulez donc me tuer, infâme gueux que vous êtes !

Servien, songeant sans doute que ses camarades s’impatientaient en son absence, sortit sous le même prétexte que mademoiselle Julie, et dit d’un ton douloureux et pénétré :

— Il est bien dur pour un vieux serviteur de se voir traiter de la sorte… ça me fait trop de peine d’entendre Madame me parler ainsi… j’aime mieux m’en aller. — Et il disparut en fermant respectueusement la porte derrière lui.

— Servien… Servien… voulez-vous bien rester !… Ah ! mon Dieu… qu’est-ce que c’est que cette bouteille qu’il emporte là… Servien… mais c’est de mon vin de Chypre… j’en suis sûre… Servien… Ah ! les infâmes voleurs… les misérables… j’étouffe de rage…

Elle saisit péniblement la sonnette, mais elle rejeta bientôt le cordon en s’écriant :

— Elle a cassé… ils ne viendront pas… Ah ! que faire… seule, seule… personne pour me délivrer de cette valetaille… Ils m’insultent… ils me torturent… ils me pillent… et je ne puis rien… seule… vieille… impotente… abandonnée de tous… Après cela, je chasserais ceux-là, j’en prendrais d’autres, ça serait tout de même ; je n’ai personne pour me soutenir, pour prendre mes intérêts. Ah ! mon Dieu… que je suis donc malheureuse… à mon âge, malade, infirme, privée des soins les plus vulgaires… je ne mange au monde qu’un pauvre potage… je ne peux pas seulement l’avoir… mais j’ai faim… moi… j’ai faim… mon Dieu ! mon Dieu !… Moi souffrir de la faim… au milieu de ma maison… de mes gens… mais c’est affreux… Servien… Servien… Rien… ils ne veulent pas venir ; mais il n’y a donc pas de justice au ciel et sur la terre ; mais qu’est-ce que c’est que cette barbarie-là… mais c’est atroce… mais la dernière des femmes du peuple lorsqu’elle est malade… a une famille qui la soigne… a quelqu’un qui prend pitié d’elle… et moi, personne… personne… j’en suis réduite à une fureur impuissante… à écumer de rage… et dire que c’est ainsi tous les jours ! Servien… Servien… J’ai beau appeler… ils ne m’écouteront pas… Oh ! les scélérats… mon Dieu, que faire !… Si je criais au secours… au feu… oui… oui… ils viendront peut-être.

Mademoiselle de Maran se mit alors à crier de toutes ses forces et d’une voix chevrotante :

— Au feu… au secours…

Sa voix encore affaiblie par l’émotion de la colère, ne parvint pas aux oreilles de ses gens, tout resta silencieux.

La hideuse figure de mademoiselle de Maran devint livide de terreur ; la pâle clarté de la bougie qui éclairait sa chambre suffisait à peine pour dissiper l’obscurité qui y régnait. Comme tous les caractères méchants et lâches assaillis par les remords, mademoiselle de Maran avait horreur des ténèbres.

— Au secours ! — répéta-t-elle d’une voix épuisée — au feu !…

Après un moment de profond silence, elle reprit avec désespoir :

— Ils ne viennent pas… je brûlerais… je mourrais.. qu’on me laisserait mourir et brûler… Ah ! mon Dieu… mourir… c’est affreux de mourir… mourir ainsi seule… sans personne autour de vous… que des valets qui n’attendent que votre agonie… pour vous dévaliser… Mourir… mourir… et après… après… oh ! non… après il n’y a rien… il n’y a rien.

À ce moment ses yeux égarés par la frayeur s’arrêtèrent sur le portrait d’une de ses parentes, autrefois abbesse des Ursulines de Blois ; cette figure pâle et presque sépulcrale, coiffée d’un camail noir, semblait sortir de son cadre.

Mademoiselle de Maran sentit redoubler son épouvante.

Son isolement, la vue de cette religieuse lui donnèrent quelques idées de piété, que son égoïsme odieux flétrit bientôt.

— Mon Dieu… ayez pitié de moi… — s’écria-t-elle — j’aurai de la religion… je prierai… je prendrai un aumônier… un confesseur… il ne me quittera pas… il me soignera… il me débarrassera de ces infâmes valets… il les chassera, il me défendra… ça me fera une société… Oui, je vous le jure, mon Dieu ! Mais comment l’aurai-je ? Ce prêtre… qui l’avertira ?… J’aurai beau ordonner qu’on m’en cherche un, ces misérables mépriseront mes ordres… Depuis quinze jours je demande un médecin… ils font exprès de me désobéir… et à qui me plaindre ? Qui me soutiendra… je suis seule… toujours seule… je crois bien… on me hait tant… qui viendrait voir une pauvre vieille femme infirme ?… C’était bon quand je donnais des fêtes, ou que je pouvais nuire… Maintenant on ne me craint plus, et l’on m’abandonne… on se venge du mal que j’ai fait… ah ! c’est horrible… Mais… j’entends du bruit… une voiture… une voiture s’arrête devant ma porte… Ah ! mon Dieu… quel bonheur… mais ils ne laisseront entrer personne… ils vont la renvoyer… Non, non, elle reste… on a refermé la porte… Oh ! je suis sauvée… si c’était le médecin que j’attends depuis si longtemps ! Des pas… oui… oui… j’entends des pas… c’est quelqu’un ; Jésus ! mon Dieu… c’est quelqu’un…

On entendit en effet des pas précipités, et madame de Lancry, ouvrant violemment la porte, entra chez mademoiselle de Maran, suivie de Servien.