Mathilde, Mémoires d’une jeune femme/Partie IV/14

Gosselin (Tome Vp. 305-325).
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Quatrième partie


CHAPITRE XIV.

UNE VISITE.


Après le départ de M. de Rochegune, je me mis à fondre en larmes ; je me reprochai mon apparente insensibilité ; je craignis de l’avoir désespéré, d’avoir risqué peut-être de l’éloigner de moi.

Je regrettai amèrement de n’avoir pas suivi mon premier mouvement, qui me disait de tout abandonner pour le suivre ; s’il me quittait… la froide estime du monde compenserait-elle jamais la perte de cet amour dans lequel j’avais concentré tout le bonheur, toutes les espérances de ma vie ?

Au milieu de ces perplexités poignantes, je me demandais si je ne résistais pas plus par orgueil que par devoir ; je tâchais de me convaincre de cette pensée afin d’avoir un prétexte de céder aux vœux de M. de Rochegune.

Alors je rêvais avec délire à la vie qui m’attendait près de lui ; la sûreté de son caractère, son esprit, sa tendresse exquise, tout me présageait l’existence la plus fortunée.

Je reconnaissais de plus en plus la vérité des paroles de M. de Rochegune. Mon amour pour M. de Lancry avait-il été, en effet, une surprise de cœur ? je n’avais, pour ainsi dire, eu aucune raison sérieuse de l’aimer avant mon mariage. Ses dehors charmants, la grâce de son esprit m’avaient séduite. Dans mon opiniâtreté à l’épouser, malgré les sages avis de madame de Richeville et de M. de Mortagne, il y avait eu plus de parti pris, plus d’étourderie, plus de désir d’échapper à mademoiselle de Maran que de passion réfléchie ; plus tard, lorsque les torts de mon mari devinrent si odieux, je persistai à l’aimer par habitude, par héroïsme de souffrance et d’abnégation, et surtout par suite de cette influence presque irrésistible que prend toujours sur une jeune fille le premier homme qu’elle aime.

Au milieu de mes chagrins j’avais haï cet amour sans nom, j’en avais rougi comme d’une mauvaise action ; et pourtant en aimant ainsi mon mari, je remplissais un devoir sacré. Enfin lorsque, poussée à bout par une dernière trahison qui m’avait coûté mon enfant, j’avais échappé à l’épouvantable domination de M. de Lancry, je n’avais conservé pour lui qu’un mépris glacial…

Quelle différence, au contraire, dans les phases de mon attachement pour M. de Rochegune ! Son généreux dévouement pour moi, l’admiration que m’inspiraient ses rares qualités avaient d’abord jeté dans mon cœur, et presque à mon insu, les profondes racines de cet amour ; puis, lorsque je me retrouvai moralement libre, ce furent de nouvelles et touchantes preuves de l’affection la plus constante et la plus noble : alors à mon admiration pour lui, sentiment sévère et imposant, se joignit une amitié affectueuse et tendre… puis l’amour pur et idéal… puis enfin la passion brûlante.

La gradation constante de ce sentiment n’en assurait que trop la durée.

Ainsi que toutes les choses grandes, puissantes et humainement éternelles, cet amour avait une base profonde, inébranlable. Comme le chêne que la foudre brise et ne déracine pas, cet amour avait lentement, imperceptiblement grandi… ; l’orage ou les saisons pouvaient effeuiller ses verts et frais rameaux, mais jamais l’arracher du sol où il était né.

En un mot, telle était la différence de ces deux amours : — en aimant mon mari, en me dévouant pour lui avec l’abnégation la plus aveugle, j’avais éprouvé une sorte de honte, j’avais été la plus malheureuse des femmes ; en me résignant avec courage, mes souffrances avaient à peine intéressé ; ma résignation avait semblé stupide…

Au contraire, j’étais heureuse et fière de mon amour pour M. de Rochegune ; le monde m’approuvait, je me sentais enfin élevée, grandie par ce sentiment, qu’une inflexible morale aurait pu réprouver.

Tantôt ces réflexions me semblaient toute-puissantes en faveur de M. de Rochegune, tantôt j’y puisais une nouvelle force pour lui résister… Notre position à tous deux me semblait si magnifique, que je ne pouvais me résoudre à la perdre.

Mais alors je comparais malgré moi les enchantements d’une vie amoureuse et ignorée aux sacrifices que m’imposaient cette brillante couronne de pureté, cette souveraineté de vertu, cette éclatante majesté du renoncement.

Oh ! alors il me semblait insensé de préférer un vaste et froid palais de marbre et d’or que l’on occupe seule… à une délicieuse retraite où l’on cache un amour heureux au milieu de la verdure et des fleurs…

Hélas ! il faut être femme pour comprendre ces terribles luttes de la passion et du devoir.

Les hommes ne les subissent jamais ; leurs cruelles alternatives se réduisent à obtenir ou à ne pas obtenir… tandis que ce n’est souvent qu’après de douloureuses anxiétés, qu’après d’affreux tourments, que nous accordons ce que nous désirons le plus d’accorder.

Les hommes ressentent ces terribles angoisses lorsqu’il s’agit de leur honneur, jamais lorsqu’il s’agit du nôtre.

M. de Rochegune était le type des hommes de cœur, de courage et de loyauté chevaleresque. Il n’avait pourtant pas hésité un moment entre son amour et l’éloignement de ses amis… entre sa passion et ma honte…

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Ces résolutions, tour-à-tour faibles et héroïques, avaient duré plusieurs jours.

Le départ de M. de Rochegune m’accablait, m’ôtait beaucoup de ma force. Cette absence me donnait une douloureuse idée de ce que serait ma vie sans lui.

J’en étais déjà venue à ne plus admettre cette hypothèse, j’aurais consenti à tout plutôt que de le perdre ; j’espérais seulement obtenir de lui d’essayer encore de vivre près de moi comme par le passé, de tâcher de se vaincre, dussions-nous pendant quelque temps renoncer aux douceurs de notre habituelle intimité.

Une fois placée dans l’alternative de le perdre ou de le suivre, que résoudre ? le désespérer… lui toujours et depuis si longtemps dévoué… lui que j’aimais, que j’aimais de toutes les forces de mon âme… Le désespérer… lorsque d’un mot, d’un seul mot, en faisant le bonheur de sa vie… je réalisais l’idéal de la mienne… Non… non… jamais… Et j’étais sur le point de lui écrire… Venez… venez… partons…

Les heures, les jours, les nuits se passaient dans ces irrésolutions ; peu-à-peu elles affaiblirent mon courage : bientôt… funeste symptôme, je n’osai plus interroger mon cœur, tant j’étais sûre de le voir me répondre en faveur de M. de Rochegune…

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M. de Rochegune avait donné à madame de Richeville une explication toute naturelle de son départ, en lui annonçant que quelques affaires importantes l’appelaient dans une de ses terres. J’avais prétexté moi-même d’une migraine violente pour rester seule le soir.

Un jour madame de Richeville, à qui j’étais allée faire ma visite habituelle, me dit qu’Emma, indisposée depuis quelques jours, se trouvait très souffrante, elle était beaucoup plus absorbée qu’à l’ordinaire. Je demandai à la voir ; elle reposait, je ne voulus pas la réveiller.

J’envoyai plusieurs fois Blondeau savoir de ses nouvelles, la journée se passa assez paisiblement.

Le lendemain de très bonne heure, madame de Richeville entra chez moi ; je fus frappée de l’altération de ses traits.

— Grand Dieu… qu’avez-vous ? — lui dis-je.

— Emma m’inquiète au dernier point — me répondit-elle ; — j’ai passé la nuit près d’elle… Tout-à-l’heure, elle vient de s’assoupir un peu ; je profite de ce moment pour venir… pour venir pleurer auprès de vous ! — s’écria-t-elle en ne pouvant plus contenir ses larmes — car devant elle je n’ose pas… — Et la pauvre mère se mit à sangloter.

— Mais rassurez-vous — lui dis-je — il ne peut y avoir rien de sérieux dans l’indisposition d’Emma. Hier que vous a dit votre médecin ? Il n’en est pas de plus habile et de plus sincère…

— C’est justement parce qu’il est très habile, et qu’il m’a avoué son ignorance au sujet de la maladie d’Emma, que je suis horriblement effrayée ; il ne trouve aucune cause apparente à la langueur qui accable de plus en plus cette malheureuse enfant… Il lui trouve une fièvre lente et nerveuse ; mais il avoue que d’un moment à l’autre… une crise violente peut éclater.

— Mais Emma souffre-t-elle ?

— Non ; elle le dit du moins, peut-être de crainte de m’affecter.

— Mais cette nuit qu’a-t-elle éprouvé ? Pourquoi êtes-vous plus inquiète ce matin ?

— Cette nuit elle a été très agitée… Hier soir, je me suis établie près d’elle… elle allait mieux. Son visage était pâle, mais calme ; elle ne dormait pas. Je lui ai proposé de lui lire une méditation de M. de Lamartine, elle m’a tendrement remerciée ; après m’avoir écoutée, elle m’a dit avec cette grâce naïve qui n’appartient qu’à elle : « Mon Dieu, quelle douceur dans ces vers admirables ! Merci ! oh ! merci, je me sens mieux… il me semble que je suis moins oppressée ; mais puisque le langage de l’âme me fait tant de bien… c’est donc l’âme que j’ai malade ? »

— Pauvre enfant ! — dis-je à madame de Richeville — cela est étrange.

— Oui, bien étrange, Mathilde, et ces paroles ont éveillé en moi une crainte affreuse…

— Et quelle crainte ?

— Toute la nuit une cruelle pensée m’a poursuivie, lorsque l’agitation d’Emma est revenue avec son accès de fièvre, lorsque plusieurs fois ses regards brillants se sont attachés sur les miens… Oh !… Mathilde, il m’a semblé y voir un secret reproche.

— Mais expliquez-vous, mon amie ; je ne vous comprends pas…

— Eh bien, sans pouvoir deviner comment elle pourrait être instruite de ce fatal secret… je tremble qu’elle ne sache que je suis sa mère… Oh, Mathilde ! cette âme est si candide que pour elle ce coup serait mortel…

Je regardai madame de Richeville avec étonnement ; cette idée me frappa d’autant plus qu’elle m’expliquait les rêveries et la triste préoccupation d’Emma.

Je ne doutai pas non plus que la révélation de ce mystère ne fût fatale pour cette jeune fille, qui éprouvait une horreur insurmontable pour les actions honteuses ou criminelles. Cette angélique et précieuse ignorance avait été soigneusement entretenue par sa mère, et les enseignements qu’Emma trouvait dans l’entretien des amis de madame de Richeville avaient encore exalté son excessive délicatesse.

Qu’on juge donc de la terrible perturbation qu’une pareille découverte aurait apportée dans l’esprit d’Emma, quelle lutte effrayante se serait engagée entre la susceptibilité outrée de ses principes et l’attachement profond qu’elle ressentait pour madame de Richeville.

N’apprendre que celle-ci était sa mère… que pour être forcée de la mépriser…

— Eh bien ! — reprit la duchesse avec angoisse — n’est-ce pas, Mathilde, que mes craintes sont fondées ?… C’est affreux… — s’écria-t-elle avec désespoir. — Elle sait tout… elle sait tout… Je n’oserai plus la regarder sans honte… Ah ! c’est une terrible punition que celle-là… rougir devant son enfant… La vengeance de Dieu n’est pas encore satisfaite… Oh ! je suis bien loin d’avoir tari ma coupe d’amertume — dit-elle avec abattement.

— Ne croyez pas cela — lui dis-je — par cela même que je partage vos craintes, que je connais le caractère d’Emma et l’effet que produirait sur elle une révélation pareille… je crois qu’elle a des soupçons, peut-être… mais non pas une certitude… qui aurait causé en elle une secousse violente.

— Mathilde, vous voulez me rassurer ; au nom du ciel parlez-moi franchement.

— Ma pauvre amie, je m’adresse à votre raison. Vous connaissez comme moi le cœur d’Emma ; nous avons, naguère encore, analysé cette franchise si impérieuse chez elle qu’elle épanche toutes ses impressions à mesure qu’elles lui viennent, sans même prévoir où elles tendent. Et bien ! croyez-vous qu’il lui soit possible de vous cacher un secret d’une telle importance, de dissimuler les agitations qu’elle en ressentirait ?… Et, tenez, maintenant je vais plus loin : il se pourrait que l’instinct de son cœur eût suffi pour éveiller en elle de vagues soupçons qu’elle ne s’explique pas encore…

— Mais, il n’importe ; pour être éloigné, le danger n’en est pas moins menaçant ! — s’écria madame de Richeville. — Si ce secret n’appartenait qu’à vous et à moi ou à M. de Rochegune, je n’aurais aucune crainte ; mais mon mari, mais cet infâme Lugarto, mais cette femme indigne qui le lui a vendu, le possèdent, ce secret ; d’un moment à l’autre ce coup peut m’atteindre ?

— Ne prévoyez pas le malheur de si loin, mon amie, vous allez me trouver bien optimiste, mais, en y réfléchissant davantage, je pense qu’il vaut mieux que ces vagues soupçons se soient peu à peu éveillés dans l’esprit d’Emma ; peut-être notre salut est-il là. Sans doute alors on pourra, on devra peut-être lever avec ménagement le voile qui couvre sa naissance, et prévenir ainsi une brusque révélation qui… je le crains, et je dois vous l’avouer, mon amie… serait dangereuse pour elle.

— Mathilde, vous êtes mon ange tutélaire ; vos paroles, remplies de tendresse et de raison, vont à la fois à l’esprit et à l’âme… Je crois votre avis plein de sens… Oui, il serait peut-être possible, avec la plus grande circonspection, de la préparer à cet aveu et d’en amortir l’effet. Alors, oh ! alors, je serai trop heureuse de pouvoir lui dire, ma fille… Oh ! mon Dieu ! Mais non… non… une telle félicité ne peut m’être réservée… — ajouta tristement la duchesse ; — cela serait trop de bonheur. Il faut que j’expie la naissance d’Emma…

— Mais ne l’avez-vous pas déjà expiée par vos chagrins, rachetée par votre vie exemplaire ?

— Ma crainte est d’adopter trop aveuglément votre avis, j’y suis trop intéressée… Tenez, dès que M. de Rochegune sera de retour, nous en causerons avec lui ; s’il partage votre opinion, nous aviserons aux moyens de faire connaître la vérité à Emma. Bonne… mille fois bonne et sincère amie — s’écria madame de Richeville en serrant mes mains dans les siennes… — Ah ! vous méritez bien tout le bonheur dont vous jouissez enfin… Ah ! à propos de bonheur… et encore non… car le malheur des méchants ne peut pas être un bonheur pour vous… Savez-vous ce qui arrive à mademoiselle de Maran ?

— Non ? qu’est-ce donc ?

— Depuis quelques jours, elle est atteinte d’une attaque de paralysie ; elle était déjà inconsolable de la disparition de votre infernale cousine, et ce dernier coup doit lui être bien cruel. Du reste, elle est si universellement détestée que personne au monde ne va la voir ; on s’affranchit même à son égard de la plus simple politesse, ou encore à peine s’informe-t-on de ses nouvelles, et reste-t-elle abandonnée aux soins de ses gens.

— Et je la plains, car son principal et plus ancien serviteur a été l’épouvante de mon enfance — lui dis-je. — Je vois encore cette physionomie sinistre, rendue plus repoussante encore par une horrible tache de vin.

— Quant à votre cousine, on croit qu’elle a quitté Paris ; toutes les recherches de votre mari pour la retrouver ont été vaines, et on dit qu’il s’est mis à jouer avec fureur pour se distraire de l’abandon d’Ursule.

Je fus sur le point de raconter à madame de Richeville l’aventure du bal masqué et de lui dire les raisons que j’avais de penser que M. de Rochegune y avait rencontré Ursule ; mais à cette aventure se rattachaient mes irrésolutions présentes : ne voulant y faire aucune allusion et ne prendre conseil que de moi-même, je me tus.

— Et M. de Lancry ? — demandai je à madame de Richeville.

— Il avait d’abord soupçonné Ursule d’être allée rejoindre son mari ; il s’est aussitôt rendu mystérieusement à Rouvray, et a acquis la certitude que cette odieuse femme n’y était pas retournée auprès de M. Sécherin. Tout le monde s’accorde à dire qu’elle est allée secrètement retrouver en Italie lord C…, qui s’en est beaucoup occupé cet hiver. Cela me paraît probable, car lord C… est puissamment riche.

J’aurais voulu, comme madame de Richeville, croire à l’absence d’Ursule ; mais malgré moi un triste pressentiment me disait que ma cousine n’était pas loin. Je ne redoutais pas sa rivalité auprès de M. de Rochegune ; je redoutais sa rage lorsqu’elle s’en verrait dédaignée, ce qui devait nécessairement arriver si elle avait l’audace de se faire connaître à lui.

— Je désire que vous soyez bien informée et qu’en effet Ursule ait quitté Paris — dis-je à la duchesse. — Mais voulez-vous que nous allions voir Emma ? j’attendrai chez vous qu’elle soit éveillée ; aujourd’hui je vous remplacerai auprès d’elle, cette nuit surtout, si elle est encore souffrante…

— Non… non… ma chère Mathilde, vous êtes vous-même indisposée.

— Je me sens mieux déjà ; si vous voulez me guérir tout à fait, laissez-moi partager avec vous les soins que vous donnez à cette chère enfant ; et puis vous savez que je ne manque pas de perspicacité ; j’observerai, j’étudierai, j’interrogerai Emma bien attentivement : cela pourra nous servir et nous guider dans le cas où nous croirions toujours une révélation opportune.

— Je savais bien que vous trouveriez les meilleures raisons du monde pour me forcer d’accepter cette nouvelle preuve de dévouement… Eh bien donc ! je l’accepte comme vous l’offrez… avec bonheur.

— Mon amie, par grâce, ne parlons plus de dévouement… vous me rendez confuse… que ne vous dois-je pas, moi !… comment m’acquitterai-je jamais ?…

— Mathilde !

— Quand je songe qu’avant mon mariage, sans me connaître, vous veniez me rendre un service de mère, et que je vous ai accueillie avec sécheresse… avec dureté… que j’ai osé insulter à ce qu’il y avait d’admirable dans votre démarche… Oh ! tenez, mon amie, de ma vie je ne me pardonnerai de vous avoir alors méconnue. Ce sera pour moi un remords éternel.

— Et pour moi aussi, pauvre chère enfant, car si vous m’aviez écoutée… vous seriez aujourd’hui madame de Rochegune… Je sais que le sort a fait que vous êtes bien près de la destinée que moi et ce pauvre M. de Mortagne nous avions rêvée pour vous ; mais, ma noble et courageuse Mathilde… je sais aussi l’immense différence qui existe entre l’amour tel que vos devoirs, votre fermeté vous l’imposent, et la vie enchanteresse qui vous attendait auprès de M. de Rochegune. Maintenant que vous pouvez l’apprécier comme moi, mieux que moi — ajouta-t-elle en souriant — avouez qu’il est surtout l’homme de l’intimité : n’est-ce pas que c’est là seulement qu’on peut connaître tout le charme de son caractère, de son esprit ? car c’est seulement dans l’intimité qu’il consent à user des merveilleux avantages dont il est doué. Est-il alors une conversation plus attachante que la sienne, un savoir à la fois plus universel, plus modeste et plus piquant dans son expression ? Et que de talents variés ! Et surtout quel caractère ! en est-il un plus doux, plus égal, plus gai, de cette gaîté qui exprime la sérénité d’une belle âme ? Enfin, en lui que de ressources ! Avant votre retour, j’ai quelquefois passé des heures entières avec lui et Emma ; il nous laissait encore plus émerveillées à la fin de l’entretien qu’au commencement : on passerait des jours, des années près de lui, sans ressentir, je ne dirai pas un moment d’ennui, mais sans ressentir diminuer un moment l’intérêt qu’il inspire… Après cela, il faut tout dire, dans ces longues soirées il parlait sans cesse de vous et nous disait gaîment : « Je ne cause jamais mieux qu’avec vous, parce que vous aimez et admirez aussi madame de Lancry ; et comme elle est presque toujours au fond de ma pensée, vous me comprenez à demi-mot, nous parlons pour ainsi dire la même langue. »

— Je le reconnais bien là — lui dis-je en rougissant — et vous aussi mon amie, qui, comme lui, parlez toujours le noble langage de la bienveillance et du dévouement… Mais allons-nous voir Emma ? — ajoutai-je, car je pouvais à peine contenir mon émotion.

— Venez, j’espère qu’elle sera éveillée — me dit madame de Richeville.

Je la suivis, encore toute troublée de l’étrange à propos avec lequel elle venait de me peindre si ravissamment le bonheur qu’on devait goûter dans l’intimité de M. de Rochegune.

Une des femmes de madame de Richeville lui apprit qu’Emma dormait encore. Cet état pouvant être salutaire pour elle, nous ne voulûmes pas le troubler.

J’étais depuis quelque temps chez madame de Richeville, lorsqu’un valet de pied, que j’avais nouvellement, vint me prévenir qu’un homme, qui avait à me parler d’une affaire très importante, m’attendait chez moi, sachant que j’étais chez madame la duchesse de Richeville.

— C’est sans doute un de vos gens d’affaires — me dit celle-ci. — Allez, ma chère Mathilde, je vous ferai prévenir lorsqu’Emma sera éveillée.

Je revins chez moi.

Qu’on juge de mon saisissement, de ma frayeur.

Dans mon salon, assis et lisant auprès de la cheminée, je vis M. de Lancry… mon mari…