Mathilde, Mémoires d’une jeune femme/Partie IV/05

Gosselin (Tome Vp. 107-122).
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Quatrième partie


CHAPITRE V.

RENCONTRE.


Après la lecture de cette lettre, je ne sus ce qui l’emportait dans mon âme, de l’indignation, de la pitié ou du mépris pour M. de Lancry ; si j’avais conservé quelque regret du passé ou quelque sentiment de haine contre mon mari, j’aurais été bien cruellement vengée ou désolée.

Je ne pus néanmoins m’empêcher de sourire avec amertume en songeant aux sacrifices que mon mari faisait pour une femme qui le méprisait, tandis qu’il m’avait traitée avec la dernière dureté lorsque j’étais venue lui demander de changer de place le chenil de ses chiens, et de m’accorder une modique somme pour une œuvre pieuse.

Ce qui me frappa aussi profondément dans cette lettre, ce fut l’espèce d’effroi, de faiblesse superstitieuse qui perçait dans les dernières lignes ; les âmes mauvaises, les esprits orgueilleux sont toujours portés à attribuer leurs excès ou leurs crimes à la fatalité, à une cause surnaturelle, plutôt que de l’attribuer à l’infirmité et à la perversité de leur nature.

Et puis enfin, dernier trait bien digne d’observation : cet homme, autrefois si brillant, si insolemment fat et heureux, si méprisant des larmes qu’il faisait répandre, si froidement égoïste, si blasé sur les adorations, se voyait, dans cet amour, aussi humble, aussi moqué, aussi ridiculisé qu’un tuteur de comédie ; pourtant cet homme était jeune, beau, riche, spirituel ! En vérité la vengeance du ciel prend toutes les formes — disais-je. — Quelle forme prendra-t-elle pour atteindre Ursule ?

Je ne pouvais plus en douter, M. de Lancry marchait à grands pas vers sa ruine. Il ne lui restait plus que le prix de notre terre de Maran que j’avais rachetée secrètement. La portion d’héritage de M. de Mortagne, qui était tombée dans la communauté de biens, allait aussi être engloutie. Si indifférente que je fusse aux questions d’argent depuis la mort de mon enfant, j’étais cruellement blessée de voir ma fortune personnelle servir à alimenter le luxe de Mademoiselle de Maran et à satisfaire les caprices insensés de ma cousine.

Malheureusement, mon contrat de mariage était tel, que je ne pouvais en rien m’opposer aux folles prodigalités de mou mari. Ma seule ressource eût été dans un procès, dans une demande en séparation, mais pour rien au monde je n’aurais voulu descendre à ces extrémités et voir mon nom mêlé à de scandaleuses révélations ; j’ai toujours eu la pudeur du chagrin : à peine j’avais confié les miens à madame de Richeville. Je ne pouvais songer à mettre le public dans la confidence de ces misères.

Je me résignai donc à supporter ce que je ne pouvais empêcher. La modestie de mes goûts et de mes habitudes me rendait d’ailleurs ce sacrifice moins pénible…

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Les prévisions de madame de Richeville ne l’avaient pas trompée ; ses soins, son amitié, la bienveillance des personnes que je voyais souvent chez elle effacèrent bientôt jusqu’aux dernières traces de mon ancienne tristesse : je jouis enfin d’un calme qui n’était pas de l’anéantissement, d’un repos qui n’était pas de la stupeur ; si ce n’était pas le bonheur, c’était du moins la cessation absolue de la souffrance.

Cet état de transition me paraissait plein de charme ; il ressemblait beaucoup à ce doux et léger engourdissement, à ce vague bien-être qui succède aux douloureuses maladies.

Une expérience due au hasard me prouva que ma guérison était complète.

Un jour je me promenais en voiture au bois de Boulogne avec madame de Richeville, je vis passer très rapidement deux femmes à cheval accompagnées de plusieurs hommes : c’était Ursule, la princesse Ksernika, M. le duc de Versac, M. de Lancry, lord C. et deux ou trois autres personnes dont je ne sais pas les noms.

Ma cousine montait avec sa grâce et sa hardiesse habituelles une jument, Stella, qui nous avait appartenu. Notre voiture allait au pas. Ursule et mon mari me reconnurent parfaitement ; ma cousine, avec une rare effronterie, me montra M. de Lancry, d’un regard moqueur… Mon mari rougit beaucoup et n’eut pas l’air de m’apercevoir.

Cette cavalcade passa.

Madame de Richeville m’observait avec anxiété… Mon cœur se serra ; mais cette impression s’effaça rapidement…

En retournant à Paris nous vîmes Ursule, la princesse Ksernika et le duc de Versac revenir du bois de Boulogne dans une charmante calèche à quatre chevaux menés en Daumont. Les gens portaient la livrée de mademoiselle de Maran. M. de Lancry suivait de près en tilbury. À cette nouvelle épreuve, madame de Richeville me regarda encore… Je souris.

— Allons — me dit-elle — vous êtes complètement guérie.

C’était un mardi, autant que je puis m’en souvenir.

Je venais de prendre ce jour de loge aux Bouffons avec madame de Richeville ; elle avait offert une place à la princesse et au prince d’Héricourt. Nous étions arrivés depuis quelque temps, lorsque, par un singulier hasard, Ursule et mademoiselle de Maran accompagnées de M. le duc de Versac entrèrent bientôt après dans une loge du même rang que la nôtre.

J’avais prié madame de Richeville, malgré ses refus, de se mettre sur le devant à côté de la princesse d’Héricourt ; presque cachée dans l’ombre, je pus donc sans être vue observer la scène suivante.

Ma cousine était selon son habitude, mise avec la plus parfaite simplicité : elle portait une robe blanche, une écharpe de gaze très légère semblait entourer d’un brouillard neigeux ses charmantes épaules, qui, aux grandes lumières avaient l’éclat et le poli du marbre : deux camélias cerise gracieusement posés dans ses beaux cheveux bruns, dont les boucles ondulaient jusque sur son sein, à son corsage un bouquet de fleurs pareilles à la coiffure, telle était sa parure.

La jalousie ne m’avait jamais aveuglée, je trouvai Ursule peut-être encore plus jolie qu’autrefois ; ses traits, son maintien, avaient pris une nuance de dignité ou plutôt de hauteur qui balançait la hardiesse de son regard et la liberté de ses paroles : car elle était disait-on quelquefois avec les hommes d’une incroyable licence de langage.

Mademoiselle de Maran toujours fidèle à sa robe carmélite, à son tour de cheveux noirs et à son bonnet garni de soucis, me parut très vieillie, très changée ; ses yeux seulement avaient conservé leur vivacité vipérine, et brillaient sous ses épais sourcils gris.

Pendant l’entr’acte la loge de mademoiselle de Maran fut continuellement remplie de visiteurs appartenant à ce qu’il y avait de plus élégant dans la meilleure compagnie. Je vis alors Ursule dans tout l’éclat de son triomphe et de ses succès. Elle avait dit qu’elle voulait-être… et qu’elle serait la femme la plus à la mode de Paris. Elle avait réussi, et semblait vraiment née pour le rôle qu’elle jouait.

Le feu de ses regards, ses gestes animés mais toujours charmants, ses éclats de rire doux et frais, son grand air quelquefois quitté pour de petites mines agaçantes ou moqueuses, tout annonçait en elle une longue habitude de chercher à plaire et à être remarquée.

Parmi les hommes qui vinrent saluer Ursule je vis M. Gaston de Senneville, la fleur des pois de ce temps-là, comme disait sa tante madame de Richeville. Ma cousine parut l’accueillir avec une distinction particulière, pendant qu’un autre visiteur plus grave, M. le chargé d’affaires de Saxe, je crois, causait avec mademoiselle de Maran.

Plusieurs fois M. de Senneville prit familièrement la lorgnette d’Ursule, lui parla à voix basse, rit aux éclats avec elle, se pencha pour regarder quelques personnes qu’elle lui désignait sans doute, enfin il affecta ce petit manége d’intimité que les jeunes gens sont toujours enchantés d’afficher lorsqu’il s’agit d’une femme à la mode.

De son côté ma cousine redoubla de coquetterie : voulant lui faire sentir le parfum du colossal bouquet qu’elle portait à la main, elle se pencha en arrière et cambra sa jolie taille en se retournant à demi vers M. de Senneville qui parut nécessairement aspirer avec délices l’odeur embaumée de ces belles fleurs. Quoique cette préférence ne fût pas rigoureusement de bon goût de la part d’Ursule, j’avoue qu’il était impossible de mettre dans ce mouvement plus de charme et de grâce provocante.

Par hasard presqu’en cet instant, je jetai les yeux sur une loge placée en face de celle de mademoiselle de Maran, et je vis à travers la lucarne ouverte la figure pâle et contractée de mon mari.

Placé dans le corridor il épiait sans doute Ursule, dont l’attitude et les manières devaient singulièrement exciter sa jalousie.

Au bout de quelques instants, M. de Lancry disparut, et vint à son tour saluer mademoiselle de Maran. Étant beaucoup plus jeune que le chargé d’affaires de Saxe, M. de Senneville fut obligé de céder sa place à mon mari ; ce qu’il fit non sans avoir en riant pris quelques fleurs au bouquet d’Ursule, et en avoir triomphalement orné sa boutonnière. Monsieur de Lancry semblait au supplice ; il échangea quelques mots avec mademoiselle de Maran.

Après le départ de M. de Senneville, Ursule avait brusquement repris sa lorgnette d’un air contrarié, sans donner un regard à M. de Lancry, elle lorgnait impitoyablement tous les points de la salle. Par deux fois mon mari lui parla, elle ne l’entendit pas ou feignit de ne pas l’entendre ; il fallut qu’il lui touchât légèrement le bras pour qu’elle parût s’apercevoir de sa présence. Elle lui donna la main avec distraction, lui répondit à peine quelques mots et se remit à lorgner.

M. de Lancry ne put réprimer un mouvement d’impatience et de colère et se remit à causer avec le chargé d’affaires de Saxe et avec mademoiselle de Maran.

Le matin, grâce à la rapidité de la course d’Ursule, j’avais à peine entrevu M. de Lancry. Je le regardai plus à loisir : sa figure amaigrie, fatiguée révélait les chagrins, les jalousies que sa lettre m’avait fait connaître ; ce n’était plus comme autrefois un homme brillant et léger parce qu’il n’aimait pas, moqueur et hardi parce qu’il était sûr de plaire et de dominer, il était alors sombre et inquiet, humble et résigné, parce qu’il aimait passionnément et qu’on le raillait à son tour.

Lorsque Ursule fut fatiguée de lorgner, M. de Lancry lui adressa de nouveau la parole, mais cette fois avec une sorte de timidité triste. Je connaissais assez la physionomie de cette femme pour voir, à son port impérieux, au sourire railleur qui releva le coin de ses lèvres, pour voir dis-je, qu’elle répondait par des sarcasmes aux reproches indirects de mon mari. Enfin M. de Versac rentra. La toile se leva, cette scène qui paraissait si pénible à M. de Lancry cessa aux premiers accords de l’orchestre.

Un violent ressentiment d’indignation me traversa le cœur en songeant à l’affreux désespoir dans lequel M. Sécherin, insensible aux pieuses consolations maternelles, consumait solitairement ses jours pendant que sa femme, riante, heureuse, se livrait effrontément à son penchant pour la galanterie et pour les plaisirs.

J’avais fait toutes ces observations du fond de la loge où j’étais pour ainsi dire cachée.

Madame de Richeville et la princesse, devinant les pensées qui devaient m’agiter à la vue d’Ursule, avaient constamment causé ensemble pour ne pas me distraire.

Le prince était sorti, je pus donc me livrer à de pénibles réflexions.

Cette soirée ne fut pas vaine pour moi ; elle me prouva que je ne ressentais plus pour M. de Lancry que la pitié mêlée de dédain que j’aurais ressentie pour un étranger qui se fût trouvé dans cette position fausse et honteuse.

Peu à peu mes idées se rassérénèrent.

Ce que devait souffrir M. de Lancry me rappela tout ce que j’avais souffert. Je bénis le ciel de m’avoir délivrée de ces horribles anxiétés en tarissant en moi la source de tout amour, car je voyais la garantie de mon bonheur à venir dans l’impossibilité où je me croyais d’éprouver jamais ce sentiment.

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Peu de jours avant mon arrivée à Paris, M. de Rochegune était parti pour une de ses terres où quelques affaires l’appelaient. Il en revint peu de temps après la rencontre que j’avais faite de ma cousine aux Italiens.

Le souvenir de M. de Rochegune était resté dans ma pensée intimement lié à celui de M. de Mortagne. Gravement dévoué pour moi, d’un caractère sérieux, d’une philanthropie éclairée, on lui témoignait généralement tant de déférence que, malgré sa jeunesse, je m’étais habituée à le considérer comme un homme d’un âge mûr, car il en avait les qualités solides et sûres.

Au fort de mes malheurs, encore sous le charme de mon mari, et songeant que j’aurais pu épouser M. de Rochegune, je m’étais avoué presque à ma honte que je n’aurais jamais pu l’aimer d’amour, tant son austère bonté prévalait alors de peu sur les grâces séduisantes de M. de Lancry.

Madame de Richeville, en me parlant quelquefois de M. de Rochegune, m’avait dit que depuis son retour d’Orient il avait pris dans le monde une attitude ferme et hardie, en tout digne de l’indépendance et de la noblesse de son caractère, au lieu de s’effacer, comme autrefois, dans une froide réserve. Impatiente de revoir M. de Rochegune, autant par affectueux souvenir que par curiosité, je fus enchantée d’apprendre son retour à Paris.

Un soir, vers les dix heures, traversant une petite galerie vitrée que j’avais fait construire pour pouvoir communiquer de mon pavillon à la maison de madame de Richeville, j’arrivai chez elle.

Je ne sais pourquoi il y a des salons privilégiés, dont l’arrangement, dont les proportions invitent à la causerie et à l’intimité. Celui de madame de Richeville était de ce nombre ; j’y ai passé de si douces soirées que je ne puis résister au plaisir d’en donner une esquisse : l’aspect des lieux qu’on a aimés semble augmenter encore la réalité des souvenirs.

Une première pièce ornée de bons et anciens tableaux conduisait au salon où madame de Richeville se tenait habituellement, salon tendu de damas vert, étoffe commune à la tenture, aux rideaux, aux portières et aux meubles de bois dorés sculptés dans le meilleur goût du siècle de Louis XIV.

Au coin de la cheminée était une large causeuse que madame de Richeville partageait ce soir-là avec le prince d’Héricourt, grand et beau vieillard à cheveux blancs, d’une figure pleine de noblesse, de calme et de sérénité ; de l’autre côté de la cheminée était la princesse d’Héricourt. Son pâle et doux visage exprimait à la fois la dignité et la plus angélique mansuétude ; elle portait ses cheveux gris bouclés sous son bonnet avec une sorte de coquetterie de vieillesse. Tout en causant avec madame de Semur, cette bonne princesse ne pouvait s’empêcher de regarder quelquefois le prince d’Héricourt avec une sorte de sollicitude tendre et satisfaite.

J’étais toujours émue à la vue de ces deux vieillards, qui avaient traversé d’un pas ferme tant d’époques désastreuses en s’appuyant l’un sur l’autre, et arrivaient au terme de leur longue carrière le front haut, le sourire aux lèvres et les yeux au ciel.

Madame de Semur, assise à côté de la princesse, offrait avec elle un contraste frappant : c’était une femme de quarante ans à peine, dont la physionomie, à la fois noble et piquante, semblait résoudre un problème insoluble : allier le plus grand air du monde aux mobiles vivacités de l’esprit le plus pétillant et le plus imprévu. Enfin, près de la table à thé placée entre les deux fenêtres de ce salon, Emma travaillait à sa tapisserie.

Pour achever ce tableau, qu’on l’éclaire de plusieurs lampes de porcelaine de Chine dont la trop vive lumière, affaiblie par des abat-jour, fait çà et là briller, dans le clair-obscur, l’or des boiseries blanches, les cadres des tableaux, les bronzes des meubles, les peintures des vases de Sèvres ou les vives couleurs des fleurs qu’ils contiennent ; qu’on fasse jouer les joyeuses lueurs du foyer sur d’épais tapis amarante ; qu’on parfume légèrement ce salon, bien clos et bien chaud, d’essence de bouquet, odeur anglaise que madame de Richeville aimait beaucoup, et que je ne puis encore sentir, à cette heure, sans que ce temps déjà si lointain ne surgisse tout-à-coup à ma pensée (certains parfums et certaines mélodies doublent chez moi la puissance des souvenirs), et l’on pourra se faire une idée du plus charmant asile qui ait jamais été ouvert aux longues et douces causeries d’une société intime et choisie.