Mathilde, Mémoires d’une jeune femme/Partie III/01

Gosselin (Tome IVp. 1-25).
◄  La chasse
Troisième partie


TROISIÈME PARTIE.

----


CHAPITRE PREMIER.

UNE MÈRE.


Jamais je n’oublierai les émotions saisissantes de cette nuit que je passai dans une sorte de délire raisonnable, si cela se peut dire.

Tantôt je marchais à grands pas dans ma chambre, tantôt je m’arrêtais brusquement pour m’agenouiller et pour prier avec ferveur ; puis j’avais des éclats de joie folle, des ressentiments de bonheur immenses, des élans de fierté calme et majestueuse.

J’étais mère ! j’étais mère ! à cette pensée enivrante, c’étaient des accès de tendresse idolâtre pour l’être que je portais dans mon sein. Je ne pouvais croire à tant de félicité… je pressais avec force mes deux mains sur ma poitrine, comme pour bien m’assurer que je vivais.

Il me semblait qu’à chaque battement de mon cœur répondait un petit battement doux et léger : c’était celui du cœur de mon enfant.

Mon enfant… mon enfant ! Je ne pouvais me lasser de répéter ces mots bénis et charmants. Dans mon ivresse, je l’appelais, je le dévorais de caresses, j’étais comme insensée ; je baisais mes mains, je riais aux éclats de cette puérilité, un instant après je fondais en larmes : mais ces bienfaisantes larmes étaient bonnes à pleurer.

Il était, je crois, deux ou trois heures du matin.

Il me sembla que mon bonheur manquait d’air, d’espace, que j’avais besoin de me trouver face à face avec le ciel pour mieux exprimer à Dieu ma religieuse reconnaissance.

J’ouvris ma fenêtre ; nous étions à la fin de l’automne : la nuit était aussi belle, aussi pure que le jour avait été radieux ; on n’entendait pas le plus léger bruit. Tout était ombre et mystère, les profondeurs du firmament étaient semées de millions d’étoiles étincelantes. La lune se leva derrière une colline couverte de grands bois. Tout fut inondé de sa pâle clarté, le parc, la forêt, les prairies, le château.

Tout-à-coup une faible brise s’éleva, grandit, grandit, passa dans l’air comme un soupir immense, et tout redevint silencieux.

Je vis un présage dans cet imposant murmure qui troublait un moment cette solitude et qui fit paraître plus profond encore le calme qui succéda…

Il me sembla que ma dernière plainte était sortie de mon cœur, et que désormais ma vie s’écoulerait heureuse et paisible.

Pour la première fois depuis que j’avais l’orgueilleuse conscience de la maternité… depuis que je vivais double, je songeai à mes peines passées… Ce fut pour rougir d’avoir pu m’affliger de chagrins qui n’atteignaient que moi seule.

En me rappelant cette soirée si fatale et si enivrante où j’avais acquis et la certitude de l’infidélité de Gontran, et la certitude que j’étais mère, je fus étonnée de la sérénité profonde, ineffable qui vint remplacer les poignantes émotions qui naguère encore m’avaient cruellement agitée.

Je ne pouvais douter que Gontran ne m’eût trompée… pourtant je me sentais pour lui d’une mansuétude infinie, d’une indulgence sans bornes.

Mon mari avait cédé à un goût passager ; c’était une faiblesse, une faute : mais il était le père de mon enfant ; mais c’était à lui que je devais la nouvelle et céleste sensation que j’éprouvais…

Ces pensées éveillaient en moi un mélange inexprimable de tendresse, de dévoûment, de respect et de reconnaissance qui ne me laissait ni la volonté ni le courage d’accuser Gontran de ses erreurs passées…

Quant à l’avenir… oh !… quant à l’avenir, cette fois je n’en doutais plus.

La révélation que j’allais faire à mon mari m’assurait, je ne dis pas, son amour, ses soins empressés, sa sollicitude exquise, mais encore une sorte de tendre et religieuse vénération de tous les instants.

Oui, c’était plus qu’une espérance, plus qu’un pressentiment qui me garantissait un avenir auprès duquel ces quelques jours de bonheur passés à Chantilly et toujours si regrettés devaient même me paraître pâles et froids…

Oui, j’avais dans mon bonheur à venir une foi profonde, absolue, éclairée, qui prenait sa source dans ce qu’il y de plus sacré parmi les sentiments divins et naturels. Dans ce moment où Dieu bénissait et consacrait ainsi mon amour… douter de l’avenir c’eût été blasphémer.

Dès lors je ressentis pour Ursule une sorte de dédain compatissant, de pitié protectrice.

Je ne pouvais plus l’honorer de ma jalousie ; envers elle, je ne pouvais plus descendre jusqu’à la haine.

Je planais dans une sphère si élevée, j’avais une telle conviction de mon immense supériorité sur Ursule, qu’il m’était même impossible d’établir entre elle et moi la moindre comparaison…

Pour la première fois depuis bien longtemps un franc sourire me vint aux lèvres en me rappelant que, la veille, j’avais envié la grâce avec laquelle elle montait à cheval ; que, la veille, j’avais envié les brillantes saillies de son esprit.

Je haussai malgré moi les épaules à ce ressouvenir. Dans mon impériale et généreuse fierté, je m’apitoyai sur cette pauvre femme qui, après tout peut-être, n’avait pu résister au penchant qui l’entraînait vers Gontran… penchant dont je connaissais l’irrésistible puissance…

Mon Dieu, me disais-je, quel sera le réveil d’Ursule après ce rêve de quelques jours ! Alors je me rappelai notre enfance, notre amitié d’autrefois… Le bonheur rend si compatissante que je m’attendris sur ma cousine.

Je me promis de demander à mon mari de lui apprendre avec ménagement qu’elle ne pouvait plus rester avec nous, je ne voulais pas abuser cruellement de mon triomphe…

Il me serait impossible d’expliquer la complète révolution que la maternité venait d’imprimer à mes moindres pensées, des idées graves, sérieuses, presque austères, qui s’éveillèrent en moi dans l’espace d’une nuit, comme si Dieu voulait préparer l’esprit et le cœur d’une mère aux célestes devoirs qu’elle doit remplir auprès de son enfant.

Moi jusqu’alors faible, timide, résignée, je me sentis tout-à-coup forte, résolue, courageuse : la main de Dieu me soutenait.

Tout un horizon nouveau s’ouvrit à ma vue, les limites de mon existence me semblaient reculées par les espérances infinies de la maternité.

Dans les seuls mots élever mon enfant il y avait un monde de sensations nouvelles…

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Peu à peu le jour parut.

Mon premier mouvement fut de tout apprendre à mon mari, de changer par cet aveu soudain sa froideur en adoration ; puis je voulus temporiser un peu, suspendre le moment de mon triomphe pour le mieux savourer.

J’éprouvais une sorte de joie, à me dire : D’un mot je puis rendre Gontran plus passionné pour moi qu’il ne l’a jamais été, lui qui, hier encore, m’oubliait pour une autre femme.

Bien rassurée sur l’avenir, je me plaisais à évoquer les souvenirs de mes plus mauvais jours…

J’agissais comme ces gens qui, miraculeusement délivrés de quelque grand péril, contemplent une dernière fois avec une jouissance mêlée d’effroi le gouffre qui a failli les engloutir, le rocher qui a failli les écraser…

Un sommeil profond, salutaire, me surprit au milieu de ces pensées.

Je m’éveillai tard ; je trouvai ma pauvre Blondeau à mon chevet bien inquiète, bien triste : mes chagrins ne lui avaient pas échappé ; mais, si grande que fût ma confiance en elle, jamais je ne lui avais dit un mot qui pût accuser Gontran.

Mon visage rayonnait d’une joie si éclatante que Blondeau s’écria en me regardant avec surprise :

— Jésus mon Dieu, madame, qu’y a-t-il donc de si heureux ?… hier je vous avais laissée tellement abattue que j’ai passé toute la nuit en larmes et en prières.

— Il y a… ma bonne Blondeau, que, toi aussi, tu deviendras folle de joie quand tu sauras… mais va vite chercher M. de Lancry… va…

M. le vicomte a déjà envoyé savoir des nouvelles de madame, ainsi que M. et madame Sécherin. J’ai dit que vous aviez passé une nuit assez mauvaise, monsieur semblait inquiet.

— Eh bien ! va… va bien vite le chercher… Je vais le rassurer…

Blondeau partit.

À mesure que le moment où j’allais revoir Gontran approchait, mon cœur battait de plus en plus fort.

Mon mari parut.

Je me jetai dans ses bras en fondant en larmes et sans pouvoir trouver une parole.

Gontran se trompa, il prit mes pleurs pour des pleurs de douleur. Croyant sans doute que je l’avais vu la veille embrasser Ursule, et que j’étais désespérée, il me dit avec embarras :

— Je vous en prie, ne croyez pas les apparences, ne pleurez pas… ne…

— Mais c’est de joie que je pleure… Gontran, mais c’est de joie… regardez-moi donc bien ! — m’écriai-je.

— En effet, dit mon mari — ce sourire, cet air de bonheur répandus sur tous vos traits : Mathilde… Mathilde, que signifie ?…

— Cela signifie que je sais tout, et que je vous pardonne tout… Oui, mon bien-aimé Gontran… oui… hier sur ce balcon j’ai vu votre bras enlacer la taille d’Ursule… hier j’ai vu vos lèvres effleurer sa joue… Eh bien ! je vous pardonne, entendez-vous ?… je vous pardonne, parce que vous-même tout à l’heure vous vous accuserez plus amèrement que je ne l’aurais jamais fait moi-même ; parce que tout à l’heure, à genoux, à deux genoux, vous me direz grâce… grâce…

— Mais, encore une fois… Mathilde…

— Vous ne comprenez pas ? Gontran, vous ne devinez pas ?… Non ; vous me regardez avec effroi, vous croyez que je raille… que je suis folle peut-être ? Mais, à mon tour, pardon… aussi pardon à vous, mon Dieu ! car il est mal de ne pas parler d’un tel bonheur si sacré avec une austère gravité. Gontran — m’écriai-je alors en prenant la main de mon mari — agenouillez-vous avec moi… Dieu a béni notre union… je suis mère !

Oh ! je ne m’étais pas trompée dans mon espoir ! les traits de Gontran exprimèrent la plus douce surprise, la joie la plus profonde. Un moment interdit, il me serra dans ses bras avec la plus vive tendresse… Des larmes… des larmes… les seules que je lui aie vu répandre, coulèrent de ses yeux attendris ; il me regardait avec amour, avec adoration, presque avec respect. :

— Oh ! — s’écria-t-il en prenant mes deux mains dans les siennes — tu as raison, Mathilde ; c’est à genoux, à deux genoux que je vais te demander pardon, noble femme, cœur généreux, angélique créature ! Et j’ai pu t’offenser ! toi… toi toujours si résignée, si douce… Oh ! encore une fois pardon… pardon.

— Je vous le disais bien, mon Gontran, mon bien-aimé, que vous me demanderiez pardon… Mais hélas ! je le sens… je ne puis plus vous l’accorder ; il faudrait me souvenir de l’offense, et je ne m’en souviens plus.

— Ah ! Mathilde ! Mathilde ! j’ai été bien coupable — s’écria Gontran en secouant tristement la tête. — Mais, croyez-moi, ça été de la légèreté, de l’inconséquence, mais mon cœur, mon amour, ma vénération étaient à vous… toujours à vous… maintenant de nouveaux devoirs me dictent une conduite nouvelle, vous verrez… oh ! vous verrez, mon amie… combien je serai digne du bonheur qui nous arrive. Combien vous serez sacrée pour moi… Mathilde !… Mathilde… — ajouta-t-il en baisant mes mains avec ivresse. — Oh ! croyez-moi, ce moment m’éclaire, jamais je n’ai mieux senti tout ce que vous valiez et combien j’étais peu digne de vous… Je vous le jure, Mathilde, je vous aime maintenant plus passionnément peut-être que lors de ces beaux jours de Chantilly, que vous regrettez toujours, pauvre femme… Maintenant, je dis comme vous… si vous ne pouvez plus me pardonner l’offense, parce que vous l’avez oubliée ; moi je ne puis plus vous demander grâce, parce que je ne puis plus croire que je vous aie jamais offensée.

— Oh ! Gontran… Gontran, voilà votre cœur, votre langage… c’est vous, je vous reconnais… Ô mon Dieu, mon Dieu, donnez-moi la force de supporter tant de bonheur…

— Oui, oui, c’est moi, ton ami, ton amant, Mathilde… ton amant, qui n’étais pas changé ; non, non, je te le jure : mais, grâce à toi, j’étais si heureux, si heureux que je ne pensais pas plus à ce bonheur que je te devais qu’on ne pense à remercier Dieu de la vie qui s’écoule heureuse et facile ; et puis si j’étais quelquefois insouciant, capricieux, fantasque, il faut vous le reprocher, mon bon ange, ma bien-aimée, oui, j’étais comme ces enfants gâtés que, dans sa tendresse idolâtre, une mère ne gronde jamais ! pour leurs grandes fautes, elle n’a que des sourires ou de douces remontrances… et encore… non… — reprit-il avec une grâce touchante — non… je cherche à m’excuser, à affaiblir mes torts, et c’est mal… j’ai été égoïste, dur, indifférent, infidèle ; j’ai pendant quelque temps méconnu le plus adorable caractère qui existât au monde… Oh ! Mathilde, je ne crains pas de charger le passé des plus noires couleurs… l’avenir m’absoudra…

— Ne parlons plus de cela ; Gontran, parlons de lui, de notre enfant : quels seront vos projets. Quelle joie, quelle félicité ! Si c’est un garçon, comme il sera beau ! si c’est une fille, comme elle sera belle ! Il aura vos yeux, elle aura votre sourire et de si beaux cheveux bruns, des joues si roses, un petit col si blanc, de petites épaules à fossettes… Ah ! Gontran, je délire ; tenez, je suis folle… je ne pourrai jamais attendre jusque-là ! — m’écriai-je si naïvement que Gontran ne put s’empêcher de sourire.

— Dites-moi — reprit-il tendrement — que préférez-vous ? voulez-vous rester ici… encore quelque temps, ou bien nous en aller nous établir à Paris ?… Dites, Mathilde… ordonnez… maintenant je n’ai plus de volonté.

— Maintenant, au contraire, mon ami, il faut que vous en ayez et pour vous et pour moi, car je vais être tout absorbée par une seule pensée… mon enfant… Hors de cette idée fixe, je ne serai bonne à rien.

— Puisque vous me laissez libre, je réfléchirai à ce qui sera convenable, ma bonne Mathilde… j’y aviserai.

— Ce que vous ferez sera bien fait, mon ami ; entre autres considérations, n’est-ce pas ? vous consulterez l’économie ; car maintenant il nous faut être sages… nous ne sommes plus seuls… il faut songer dès à présent à la dot de ce cher enfant : et, du temps où nous vivons, l’argent est tant… que la richesse est une chance de bonheur de plus. Voyons, mon ami, comment réduirons-nous notre maison ?

— Nous y songerons, Mathilde ; vous avez raison. Quel bonheur de remplacer un luxe frivole et inutile par une touchante prévoyance pour l’être qui nous est le plus cher au monde ! Ah ! jamais nous n’aurons été plus heureux d’être riches.

— Tenez, mon ami, quand je pense que chacune de mes privations pourrait augmenter le bien-être de notre enfant… j’ai peur de devenir avare.

— Chère et tendre amie, soyez tranquille… Je sens, comme vous, tous les devoirs qui nous sont imposés maintenant… Je ne manquerai à aucun d’eux. Comme vous, Mathilde, cette nuit m’a changé — ajouta Gontran avec un sourire de grâce et de tendresse inimitable.

Mon mari parlait alors sincèrement ; je connaissais assez sa physionomie pour y lire l’expression la plus vraie, la plus touchante.

Quand il m’exprimait ses regrets de m’avoir tourmentée, il disait vrai : les cœurs les plus durs, les caractères les plus impitoyables, ont souvent d’excellents retours ; à plus forte raison Gontran était capable d’un généreux mouvement : il n’était point méchant, mais gâté par trop d’adorations.

Encore une fois, je suis certaine qu’alors mon mari redevint pour moi ce qu’il était au moment de mon mariage.

J’étais si forte de cette conviction, il me paraissait si naturel que le goût passager que mon mari avait eu pour Ursule se fût subitement éteint, par la révélation que je venais de lui faire, que, sans la moindre hésitation, sans le moindre embarras, je dis à Gontran :

— Maintenant, mon ami, comment allons-nous éloigner Ursule ?…

À cette question naïve, Gontran me regarda en rougissant de surprise.

— Cela vous étonne, de m’entendre ainsi parler de ma cousine — lui dis-je en souriant — rien n’est pourtant plus simple : je ne ressens à cette heure aucune animosité, aucune jalousie contre elle ; je n’ai pas le temps, je suis trop heureuse ! elle a été coquette avec vous, vous avez été empressé près d’elle, je pardonne tout cela : ce sont des étourderies de jeunesse dont vous ne vous souvenez plus maintenant, mon tendre ami ; je désire seulement que, vous qui avez tant de tact et d’esprit vous trouviez un moyen d’éloigner Ursule, sans dureté, sans trop la blesser : car, malgré moi, je ne puis m’empêcher de la plaindre ; un moment peut-être… elle aura cru que vous l’aimiez…

Gontran me regarda d’un air interdit, il semblait croire à peine ce qu’il entendait.

Après un moment de silence, il s’écria :

— Toujours grande, toujours généreuse : ah ! je serais le plus coupable des hommes, si j’oubliais jamais votre conduite dans cette circonstance. Oui, vous avez raison, Mathilde, j’expierai ces étourderies de jeunesse comme je le dois. Il faut que votre cousine parte… qu’elle parte le plus tôt possible ; non que je doute de ma résolution, mais parce que sa vue vous redeviendrait pénible une fois votre premier enivrement passé.

— Vous dites vrai, mon ami… vous me connaissez mieux que je ne me connais moi-même. Si vous saviez… j’ai tant souffert à cause d’elle… Mais, tenez… Gontran, ne parlons plus de cela… tout est oublié… Il sera facile à Ursule de déterminer son mari à quitter Maran, il n’a pas d’autre volonté que la sienne… Mais… — ajoutai-je en hésitant — comment ferez-vous pour amener Ursule à cette résolution ?

— Rien de plus simple, je lui dirai tout avec franchise et loyauté.

— Vous lui direz…

— Je lui dirai qu’elle et moi nous avons été des fous, que nous avons risqué de compromettre gravement, elle, la tranquillité du meilleur des hommes, moi, le repos de la plus tendre, de la plus adorable des femmes… Je lui dirai que nos imprudences ont effrayé vos soupçons, que pour rien au monde je ne voudrais vous causer le moindre chagrin ; je lui dirai enfin que je la supplie de décider son mari à partir.

Je gardai un moment le silence ; malgré ma foi dans l’amour de Gontran, dans ma supériorité sur Ursule, il m’était pénible de songer que mon mari allait avoir encore un entretien secret avec ma cousine.

Hélas ! à cette pensée, tous mes ressentiments jaloux se réveillèrent malgré moi.

Je dis à Gontran avec émotion : — Pour décider Ursule à partir il faudra donc que vous lui demandiez un rendez-vous ?…

— Sans doute…

— Eh bien ! je vous l’avoue, Gontran, cette idée m’est cruelle.

— Allons — reprit-il en souriant — il faudra que j’aie plus de courage que vous… Comment faire pourtant, ma pauvre Mathilde ?

— Je ne sais…

— Je n’ose vous proposer de parler vous-même à votre cousine.

— Non ; cela me ferait mal, je le sens. Un tel avis de ma part l’humilierait amèrement, je ne puis oublier qu’elle a été mon amie… ma sœur…

— Que faire donc ? je lui écrirais bien… mais cela est dangereux… et pais il y a mille choses qu’on peut dire et qu’on ne peut écrire ; des objections auxquelles on répond de vive voix, et que l’on ne peut détruire que par une longue correspondance…

Après avoir rêvé quelque temps, Gontran s’écria tout rayonnant de joie :

— Oh ! Mathilde… Mathilde… quelle bonne idée ! voulez-vous une double preuve de ma loyauté et de mon désir de vous faire oublier les chagrins que je vous ai causés ?

— Comment cela ?

— Cachée quelque part, d’où vous puissiez tout voir et tout entendre, assistez à cet entretien dont votre jalousie s’effraie.

— Gontran… que dites-vous… Ah ! cette épreuve…

— N’a rien qui doive alarmer… Une dernière fois, Mathilde, mon ange bien-aimé, je veux tout vous dire, tout vous confier… être aussi franc que vous êtes généreuse… Pardonnez-moi si je vous froisse ; j’en aurai le courage, car au moins ce loyal aveu détruira, j’en suis sûr, vos craintes exagérées… Vous verrez que j’ai été plus imprudent, plus léger que coupable. Vous verrez que si Ursule a été pour moi très coquette, que si, de mon côté, je suis sorti des bornes de la simple galanterie, elle n’a pas à rougir d’une faute grave et irréparable… Eh bien ! oui, hier, après cette curée aux flambeaux, en plaisantant j’ai passé mon bras autour de sa taille, j’ai voulu l’embrasser ; c’était une légèreté condamnable, je le sais, quoiqu’elle pût peut-être s’excuser par la familiarité qu’autorise la parenté.

— Et à Rouvray… Gontran ?

— À Rouvray, comme ici, j’ai fait à Ursule de ces compliments qu’on adresse à toutes les femmes… je lui ai dit qu’elle était charmante, que j’aurais un vif plaisir à la voir long-temps chez nous ; elle a accueilli ces galanteries avec coquetterie, mais en riant et sans y voir plus de sérieux qu’il n’y en avait, je vous l’assure… Voilà toute ma confession : Mathilde… pardon, encore pardon.

— Je vous remercie, au contraire, de ces aveux qui me rassurent, mon ami ; il vaut mieux connaître la vérité, quelque pénible qu’elle soit, que de s’épouvanter de fantômes souvent plus effrayants que la réalité.

— Aussi, Mathilde, maintenant je vous jure sur l’honneur, sur ce que j’ai de plus cher au monde, sur vous, enfin ! que dans cet entretien j’aborderai votre cousine avec un cœur tout rempli de vous, de votre bonté, de votre générosité ; que je ne dirai pas une parole sans songer aux larmes que je vous ai fait verser, noble et angélique créature ! je vous jure enfin que ce goût passager dont je vous ai fait l’aveu s’est évanoui devant l’intérêt si sacré, si puissant qui rend nos liens plus étroits encore… Mathilde… Mathilde… je serais le dernier des hommes, si l’état dans lequel vous êtes ne suffisait pas pour me commander les plus tendres soins, les plus chers respects : croyez-moi, assistez donc sans crainte à cet entretien, Mathilde, je suis fier de vous prouver que je sais au moins expier les fautes que j’ai commises.

— Oh ! je vous crois, je vous crois, mon Gontran bien-aimé ; je m’abandonne à vos conseils : oui, j’aurai le courage de cette épreuve.

— Merci… oh ! merci, Mathilde, de me permettre de me justifier ainsi, mais je ne veux pas que vous conserviez le moindre doute ; l’amour est soupçonneux, je le sais : malgré vous il vous resterait peut-être l’arrière-pensée que j’ai prévenu Ursule, que…

— Ah ! Gontran, vous me jugez bien mal.

— Non, non, ma pauvre Mathilde, laissez-moi faire ; plus l’explication vous semblera franche, loyale, imprévue, plus vous serez satisfaite. Écoutez-moi donc… vous allez dire à Blondeau de prier votre cousine de venir vous trouver ici. Vous vous mettrez là, dans le cabinet de votre alcôve ; cette porte vitrée entr’ouverte, un coin de ce rideau soulevé, vous permettront de tout voir, de tout entendre. Votre cousine viendra, je lui dirai que vous venez de sortir, que vous la priez de vous excuser et de venir la retrouver dans le pavillon du parc. Pendant quelques moments je la retiendrai ici, puis elle sortira pour aller vous chercher. Alors paraissant hors de votre cachette…

— Alors je tomberai à vos genoux, Gontran, pour vous remercier mille fois de m’avoir rendu en un jour tous les bonheurs que je croyais avoir perdus.

Ainsi que l’avait désiré mon mari, Blondeau alla chercher Ursule.

J’entrai avec un grand battement de cœur dans un des cabinets de l’alcôve ; les tendres assurances de Gontran, sa loyauté, tout devait m’empêcher de ressentir la moindre crainte, et pourtant un moment encore j’hésitai.

Il me sembla que je jouais un rôle indigne de moi en assistant ainsi invisible à cet entretien.

Je l’avoue, mes irrésolutions cessèrent, moins dans l’espoir de voir humilier ma rivale que dans l’espoir ardent et inquiet d’assister à une scène si étrange, si nouvelle pour une femme.

Je connaissais le ton plaintif et mélancolique d’Ursule, je m’attendais à la voir fondre en larmes lorsque mon mari lui signifierait son intention.

Jugeant de l’amour qu’elle devait ressentir pour Gontran par l’amour que j’éprouvais pour lui, je prévoyais que cette scène allait être cruelle pour ma cousine ; soit faiblesse, soit générosité, je ne pus m’empêcher de la plaindre.

J’allai même jusqu’à craindre que Gontran excité par ma secrète présence ne se montrât trop dur envers elle. Quel réveil pour cette malheureuse femme qui l’aimait tant sans doute et qui se croyait aussi tant aimée !…

Encore à cette heure je suis convaincue que mon mari était alors sincère dans sa détermination de sacrifier un caprice passager à l’affection sainte et grave que je méritais… Une seule crainte vint m’assaillir : Ursule était si rusée, si adroite ; elle savait donner à sa voix, à ses larmes une si puissante séduction que peut-être la résolution de mon mari ne résisterait-elle pas à l’expression de sa douleur touchante.

Ces réflexions m’étaient venues plus rapides que la pensée.

J’entendis les pas légers d’Ursule.

Je me retirai dans ma cachette.