Mathilde, Mémoires d’une jeune femme/Partie II/23

Gosselin (Tome IIIp. 192-226).
Deuxième partie


CHAPITRE XXIII.

LA FEMME ET LA BELLE-MÈRE.


Il y avait quelque chose d’imposant, de lugubre dans l’aspect de cet appartement, qui avait été celui de feu M. Sécherin.

Sa veuve, par un pieux souvenir, avait laissé cette pièce dans l’état où elle se trouvait lors de la mort de son mari.

Çà et là, sur les meubles, on voyait quelques fioles encore remplies de médicaments ; sur un bureau une lettre à demi écrite, sans doute la dernière que la main de M. Sécherin eût tracée… était recouverte d’un globe de verre…

Cet appartement, toujours fermé, était humide, froid comme un sépulcre, sa tenture sombre ; le faible jour qu’y laissait pénétrer une persienne entr’ouverte augmentait encore la désolante tristesse de ce séjour, où tout rappelait d’une manière si frappante et si funèbre l’agonie et la mort.

Malgré moi je frissonnai ; mon cousin pâlit et s’approcha de sa mère avec une crainte respectueuse.

Madame Sécherin était, selon son habitude, vêtue de noir ; elle avait substitué un bonnet de veuve au bavolet blanc qu’elle portait ordinairement. Ses cheveux en désordre s’échappaient de cette triste coiffure, ses sourcils gris étaient froncés, ses lèvres contractées douloureusement ; sa physionomie avait un beau caractère de tristesse, de souffrance et de sévérité, qui m’émut et qui m’imposa profondément.

Tout-à-coup, sans proférer une parole, madame Sécherin tendit ses bras à son fils ; il s’y jeta en pleurant, pendant quelques moments il tint sa mère étroitement embrassée.

Celle-ci disait d’une voix étouffée : — Mon enfant… mon pauvre enfant… du courage…

M. Sécherin essuya ses yeux et dit à sa mère avec émotion :

— Mon Dieu ! maman, pourquoi nous faire venir ici, dans la chambre de mon père ? Ça vous rappelle à vous, et à moi aussi, de bien cruels moments ; cela vous fait mal… ça n’est pas raisonnable.

— Cet endroit est sacré pour moi, mon enfant ; tu le sais ; j’y viens souvent prier… C’est comme un saint lieu… Il me semble que ton pauvre père me voit et m’entend mieux quand je suis ici.

Puis s’adressant à moi :

— Madame, vous êtes de la famille, vous êtes un ange de vertu, de bonté… C’est pour cela que je me suis permis de vous appeler… Vous avez de l’amitié pour mon fils, vous savez s’il est honnête et bon, vous ne nous abandonnerez pas ? Vous ne serez pas contre nous ! vous serez pour la justice, n’est-ce pas ?

Et madame Sécherin tendait vers moi ses mains tremblantes.

— Madame… je ne sais en quoi je puis…

— Je vais tout vous dire… et quoique cette malheureuse femme vous appelle sa sœur, vous serez juste… — j’en suis bien sûre… — vous ne pouvez avoir rien de commun avec les méchants.

M. Sécherin me regarda, me fit un signe d’intelligence comme pour me dire qu’il devinait la pensée de sa mère.

Celle-ci prit la main de son fils dans les siennes, le regarda avec une sollicitude touchante et lui dit d’une voix profondément émue :

— Mon enfant, s’il t’arrivait un grand malheur, tu viendrais à moi, n’est-ce pas ? tu te consolerais près de moi… Je te tiendrais lieu de tout ce que tu aurais perdu… tu ne serais jamais tout-à-fait malheureux, puisque tu m’aurais, n’est-ce pas ?

— Mais, maman… pourquoi me dire cela ?

— Écoute, écoute ; je te dis cela pour te prouver que le Seigneur n’abandonne jamais ceux qui sont bons et honnêtes… entends-tu ? Si un cœur faux et méchant les trompe, eh bien ! ils trouvent, pour se consoler, un cœur tout dévoué à eux… le cœur d’une mère… et avec cela… ils oublient les indignes créatures qui les abusent… Du courage, mon pauvre enfant… du courage.

Sans doute madame Sécherin voulait et croyait préparer son fils au terrible coup qu’elle allait lui porter en lui révélant la conduite d’Ursule.

M. Sécherin me parut impatient de ces préliminaires.

Enfin sa mère, ne pouvant contraindre davantage son indignation, s’écria :

— Il faut la quitter… l’abandonner sans la revoir… entends-tu ? Voilà ce qu’elle mérite… Mais je te resterai, moi…

— Mais encore une fois, maman, expliquez-vous…

— Eh bien !… mon fils…

— Eh bien !…

— Mon fils, ta femme te trompe… — dit madame Sécherin d’une voix émue, en regardant mon cousin avec effroi.

Elle s’attendait à une crise violente ; que devint-elle lorsqu’elle vit son fils hausser les épaules en disant simplement :

— Tenez, maman, laissons cela ; je sais ce que vous voulez dire… Vous voulez parlez de Chopinelle ? Eh bien ! entre nous, ça n’a pas le bon sens.

Il est impossible de peindre la stupeur de madame Sécherin en entendant son fils accueillir ainsi cette révélation, qu’elle croyait si accablante. Son instinct de mère l’éclaira tout-à-coup, elle s’écria : — Elle m’a prévenue, elle m’a prévenue ! — Et elle cacha sa tête dans ses mains.

— Eh bien ! oui… — s’écria son fils — oui, ma femme m’a prévenu qu’hier vous avez semblé croire que la lettre que lui avait remise Chopinelle était une lettre d’amour ; elle m’a prévenu que vous croyiez que cet homme l’aimait, et qu’elle l’aimait aussi… Eh bien, maman, vous vous trompez… vous avez mal vu… Ne parlons plus de cela, et embrassez-moi… Seulement, si j’avais été moins confiant envers Ursule que je ne le suis… ça aurait pu me faire beaucoup de peine… car ça m’aurait donné des soupçons sur ma pauvre petite femme.

Mon cousin paraissait si complètement rassuré, si aveuglement persuadé de l’honnêteté de sa femme, que sa mère voulut frapper un coup terrible, décisif, pressentant que des ménagements seraient inutiles.

Elle se leva droite, calme, imposante, elle leva les mains au ciel et s’écria avec un accent inspiré qui semblait partir du plus profond de ses entrailles :

— Par la mémoire sacrée de votre père ! aussi vrai que Dieu est au ciel… que je sois punie comme sacrilège pour l’éternité, si votre femme n’est pas coupable…

Cette accusation était formidable… Ce serment solennel avait une telle autorité dans la bouche d’une femme pieuse et austère, que M. Sécherin, malgré sa foi profonde dans Ursule, devint pâle comme un linceul.

Immobile, les yeux fixes, il contemplait sa mère avec une angoisse indicible.

Je fus aussi étonnée qu’effrayée de l’expression de douleur, de rage, de désespoir qui durant un instant donna un caractère d’énergie presque sauvage aux traits de M. Sécherin, ordinairement si débonnaires.

— Les preuves… les preuves de cela, ma mère !… — s’écria-t-il.

— Des preuves, tu demandes des preuves… et je t’ai juré et je te jure par la mémoire sacrée de ton père ! — dit madame Sécherin d’un ton de douloureux reproche.

— Mon Dieu !… mon Dieu !… est-ce possible ! est-ce possible ! — s’écria M. Sécherin en cachant sa tête dans ses mains avec accablement.

Sa mère continua.

— Hier j’avais une preuve entre les mains, j’en suis bien sûre… mais ce démon me l’a arrachée… J’ai été si bouleversée de son audace que je n’ai pas pu dire un mot… Et puis je voulais encore une fois bien me recueillir, bien demander au bon Dieu ce que je devais faire… Toute cette nuit j’ai pensé à cela… Je me suis rappelé ce que j’avais vu, leurs signes d’intelligence, leur manège. J’ai prié le ciel de m’éclairer ; ce matin je suis venue ici, je me suis mise à genoux, j’ai supplié ton pauvre père, qui nous voit et qui nous entend, de m’inspirer aussi… Mes prières ont été exaucées… Je me suis sentie… si convaincue de ce que je te dis, que j’en fais le serment… entends-tu ? le serment sacré… Tu me connais…je mourrais plutôt que d’accuser un innocent ; je ne damnerais pas mon âme pour l’éternité par un sacrilège !… Il faut donc que ce soit une révélation d’en haut qui me dise que cette malheureuse est coupable.

— C’est vrai ! ma mère ne ferait pas un sacrilège ; il faut qu’elle soit bien sûre, et pourtant… Mon Dieu !… que croire ?… que croire ?… — murmurait M. Sécherin d’une voix sourde, en appuyant avec violence ses deux poings fermés sur son front.

Sa mère leva les yeux au ciel d’un air suppliant, puis s’approcha de son fils, appuya ses deux mains vénérables sur ses épaules, et lui dit avec un accent de pitié, de tendresse ineffable :

— Il faut croire ta mère, car le bon Dieu l’inspire, mon pauvre enfant, il m’a sans doute choisie pour te porter ce coup cruel, parce que je puis te consoler, te calmer, te guérir… Nous vivrons seuls tous les deux, comme autrefois… Oh ! tu verras, tu verras, tu ne t’apercevras pas de l’absence de cette mauvaise femme… Tu me trouveras là… toujours là… Je serai avec toi bien plus encore que je n’y ai été jusqu’à présent, parce que, vois-tu… je m’apercevais que je t’étais moins nécessaire… depuis qu’elle était ici… elle… Je n’osais pas te le dire, mais cela me faisait de la peine… oh ! bien de la peine ! C’est cela qui augmentait encore la tristesse que j’avais depuis la mort de mon pauvre mari. Mais maintenant je tâcherai d’être plus gaie. Je le serai pour te distraire… je t’en réponds… j’en suis sûre… tu verras… tu verras… — dit la pauvre mère en essayant de sourire à travers ses larmes. — Je serai si heureuse de ravoir mon enfant à moi toute seule, que je redeviendrai joyeuse comme dans ma jeunesse ; je t’assure que tu ne t’ennuieras pas un instant avec moi… J’ai encore de bons yeux… Eh bien ! le soir, je te ferai la lecture, ça te reposera de tes travaux… Et puis je prierai le bon Dieu à ton chevet ; tu t’endormiras béni par ta mère. Nous mènerons une existence bien douce, bien calme… Je t’assure que je t’aimerai tant… oh tant !… que tu n’auras rien à regretter.

À ce moment une porte s’ouvrit.

Ursule entra…

Je suis persuadée qu’Ursule avait écouté le commencement de cet entretien et qu’elle avait habilement ménagé son entrée.

Pressentant le grave évènement qui allait se passer, elle avait redoublé de coquetterie dans sa parure…

Je la vois encore arriver calme, souriante, ingénue, jamais elle ne m’avait semblé plus jolie… Elle portait des manches courtes qui laissaient voir ses bras nus d’une blancheur et d’une admirable perfection ; sa robe de mousseline anglaise fond blanc, à petits dessins bleus, un peu décolletée, montrait ses charmantes épaules et dessinait à ravir sa taille alors accomplie, car elle avait pris l’embonpoint qui lui manquait avant son mariage ; ses cheveux bruns, épais, lissés en bandeaux jusqu’aux tempes, tombaient en boucles nombreuses sur son col et encadraient à ravir son visage frais et rosé ; une frange de longs cils noirs comme ses sourcils voilait ses grands yeux bleu foncé.

En entrant elle jeta un coup d’œil furtif à son mari, en lui faisant un petit signe de tête rempli de grâce.

Le regard d’Ursule fut si chargé de tendresse et de langueur… que M. Sécherin, malgré l’angoisse où il était plongé, ne put s’empêcher de rougir, de tressaillir d’amour et d’admiration…

Sa physionomie, jusqu’alors assombrie par le doute, s’éclaircit tout-à-coup ; il attacha sur sa femme des yeux avides et charmés ; de ce moment il sembla fasciné par l’influence irrésistible de cette séduisante beauté.

Je le répète, de ma vie Ursule ne m’avait semblé plus ravissante.

Ma cousine paraissait complètement ignorer ce qui se passait.

Elle salua respectueusement sa belle-mère, s’assit non loin d’elle, sur un divan, appuya son bras frais et rond au dossier de ce meuble, croisa ses jambes l’une sur l’autre, de façon à ce que sa robe découvrît la cheville du plus joli pied du monde, bien cambré, bien étroitement chaussé d’un petit soulier de maroquin mordoré à cothurne.

Si dans une circonstance aussi grave j’insiste sur ces détails, en apparence puérils, si j’insiste même sur la pose d’Ursule, c’est que je suis certaine que tout, jusqu’à cette pose remplie d’une coquetterie provocante, avait été calculé par ma cousine avec une incroyable habileté.

Fut-ce hasard ou réflexion ?… Ursule s’assit justement sous le rayon du soleil qui pénétrait dans ce sombre appartement par une des persiennes entr’ouvertes.

Jamais je n’oublierai ce contraste frappant.

Là, Ursule, dans tout l’éclat de la beauté, de la jeunesse, de la plus fraîche parure, semblait entourée d’une lumineuse auréole rendue plus éblouissante encore par le triste demi-jour où restait l’autre partie de cette chambre,

Plus loin, dans l’ombre, était la mère de M. Sécherin, lugubrement vêtue de deuil, pâle, désolée, courbée par le chagrin et par la vieillesse.

Hélas ! lorsque je vis la question qui s’agitait posée pour ainsi dire entre ces deux femmes, dont l’une touchait à la tombe, et dont l’autre touchait au printemps de la vie, je fus saisie d’une tristesse immense.

J’allais assister à l’une de ces luttes fatales si communes dans la carrière de tous, et qui mettent aux prises les sentiments les plus sacrés et les passions les plus humaines.

Je me sentais une profonde sympathie pour cette pauvre vieille mère, par cela qu’elle était vieille, parce qu’elle était mère. Mon cœur se navra d’un douloureux pressentiment… Je me souvins qu’à l’instant même où s’ingéniant de toutes les forces de son cœur, pour consoler son fils, elle lui énumérait avec une naïveté touchante les distractions qu’elle lui réservait, et lui demandait ce qu’il pouvait regretter… à ce moment même entrait Ursule, belle, coquette, hardie, agaçante.

Funeste hasard, funeste rapprochement qui semblait dire à ce malheureux homme : choisis… Il faut désormais passer ta vie avec cette femme austère, pieuse, au visage flétri par la tristesse et par les années, ou avec cette femme enchanteresse qui réunit à tes yeux toutes les séductions…

Sans doute l’instinct maternel de madame Sécherin lui révéla la grandeur et le danger de la lutte qu’elle allait avoir à soutenir.

Sa physionomie n’avait jusqu’alors exprimé que les sentiments les plus tendres ; à la vue de ma cousine, son front s’obscurcit, ses traits se contractèrent violemment et révélèrent l’indignation, le mépris et la haine.

Stupéfaite de l’audace de ma cousine, madame Sécherin avait un moment gardé le silence. — Tout-à-coup elle s’écria :

— Que venez-vous faire ici… sortez… sortez. — Et, se levant à demi sur son fauteuil, elle lui montra la porte d’un doigt impérieux.

Ursule regarda d’abord sa belle-mère avec un étonnement naïf et douloureux, puis elle interrogea M. Sécherin d’un coup-d’œil rempli de douceur et de résignation.

— Mais, maman ?… — dit celui-ci en hésitant.

— Je veux qu’elle sorte, je ne veux pas qu’elle souille davantage de sa présence cette chambre sacrée pour moi. Elle est indigne de rester ici… Je veux qu’elle sorte, mon fils. Entendez-vous ? je veux qu’elle sorte !

M. Sécherin fit un mouvement d’impatience et dit à sa mère :

— Mais enfin, maman, on ne condamne pas les gens sans les entendre, non plus.

— Vous la soutenez !.. vous la soutenez ! — s’écria madame Sécherin enjoignant les deux mains, puis elle répéta en les laissant retomber avec accablement… — Il la soutient encore !

Ursule, tournant vers son mari ses grands yeux, où commençait à briller une larme, lui dit d’une voix émue, tremblante :

— Mon Dieu… mon Dieu, mon ami… qu’est-ce que cela signifie ?

— Et vous, Madame — ajouta-t-elle en se retournant d’un air suppliant vers sa belle-mère, — dites-moi, mon Dieu, que vous ai-je fait pour mériter un tel traitement ?

— Ce que vous avez fait ? Vous ayez fait le malheur de mon fils… Vous l’avez indignement trompé… Mais il n’est plus votre dupe, je l’ai éclairé… et il a pour vous tout le mépris, toute l’aversion que vous méritez.

À ces mots, prononcés d’une voix éclatante, Ursule regarda son mari dans une angoisse inexprimable ; elle cacha sa tête dans ses mains, et ne dit que ces mots, d’un ton de reproche navrant : — Ah ! mon ami !

Elle appuya son visage sur le dossier du divan ; on ne vit plus que ses blanches et charmantes épaules agitées par une sorte de tressaillement.

— Maman — s’écria M. Sécherin en frappant du pied — pourquoi dites-vous cela ? pourquoi dites-vous que j’ai de l’aversion, du mépris pour ma femme ?

— Parce qu’elle le mérite. Tu sais bien… qu’elle le mérite… Viens… viens, mon pauvre enfant, laissons-la… — Et madame Sècherin fit un mouvement pour se lever.

— Cela ne peut se passer ainsi ! — s’écria son fils ; — il ne s’agit pas d’accuser ma femme sans me donner des preuves de la faute qu’elle a commise, dites-vous… Écoutez donc, maman ; il s’agit du bonheur de toute ma vie, à moi ; vous sentez bien que je n’irai pas, certes, sacrifier cela légèrement.

— Légèrement, légèrement, mon fils ? quand je vous ai juré que cette femme était coupable !

— Elle est coupable, elle est coupable,… cela vous est bien aisé à dire… Je ne puis pas, moi… renoncer à tout le bonheur de ma vie, parce que vous êtes persuadée d’une chose…

— Tout le bonheur de votre vie, elle ? et que suis-je donc pour vous, moi ? — s’écria madame Sécherin indignée.

— Mais, mon Dieu, maman, vous êtes ma mère, je vous respecte, je vous aime tendrement. Mais — s’écria-t-il avec déchirement — j’aime aussi passionnément Ursule, je l’aime comme on aime la première, la seule femme qu’on ait aimée, et je ne la sacrifierai jamais ; non, je ne la sacrifierai jamais à vos préventions si elles ne sont pas fondées…

— Vous m’accusez donc d’être parjure, malheureux enfant !

— Je ne vous accuse pas… Vous me dites que ma femme est coupable, eh bien ; prouvez-le-moi !

Madame Sécherin s’écria avec un accent d’indignation terrible :

— Vous osez me demander d’autres preuves que le serment que je vous fais ici à la face du Dieu qui m’entend… par la mémoire sacrée de votre père ?…

— Au nom du ciel, maman, ne vous fâchez pas… Je voudrais ne pas douter de ce que vous dites ; mais enfin, après tout, vous pouvez vous tromper de bonne foi, vous pouvez être aveuglée par l’éloignement que vous ressentez pour ma femme, et prendre pour une révélation d’en haut ce qui n’est que la suite de votre aversion pour elle ; car, puisque nous en sommes là, je vous dirai que je sais d’aujourd’hui seulement que vous n’aimez pas ma femme… et cela m’explique maintenant bien des choses…

— Eh bien ! oui, je la hais, oui, je la méprise, parce qu’elle vous a indignement trompé, parce qu’elle déshonore votre nom… et je ne souffrirai pas qu’une malheureuse comme elle déshonore un nom que votre père et moi avons toujours honoré.

Ursule ne faisait entendre que quelques sanglots étouffés.

Son mari rougissant de colère s’écria :

— Ma mère… il ne faut pas abuser de votre position… Encore une fois, si vous avez des preuves contre ma femme, fournissez-les ; la voilà… accusez-la. Si elle ne peut se défendre… si elle est coupable, je serai sans pitié pour elle… Mais jusque-là… ne l’insultez pas… Non… je ne souffrirai pas qu’on l’insulte devant moi…

— Entendez-vous ? Il me menace… Mon Dieu ! tu l’entends… il me menace dans la chambre où son père est mort…

— Mon Dieu ! maman… maman… pardonnez-moi — s’écria M. Sécherin, en se jetant aux genoux de sa mère et en saisissant sa main qu’elle retira avec indignation.

Tout-à-coup ma cousine releva son charmant visage inondé de larmes.

Je la considérai attentivement. Pour la première fois, je m’aperçus de ce que je n’avais peut-être pas su remarquer jusqu’alors, c’est que ses yeux, quoique baignés de pleurs, n’étaient ni rouges ni gonflés ; ils paraissaient peut-être même plus brillants encore sous les larmes limpides qui coulaient, doucement, je dirais presque coquettement, si je les comparais aux sanglots amers et convulsifs de la véritable douleur.

Je compris seulement alors qu’on pouvait rester belle en pleurant ; les traits les plus enchanteurs m’avaient toujours semblé défigurés par la contraction nerveuse du désespoir.

Au mouvement que fit Ursule en se levant, son mari se tourna vers elle.

— Mon ami — lui dit-elle d’une voix ferme, digne, touchante — jamais je ne serai un sujet de désaccord entre votre mère et vous, j’ai eu le malheur de lui déplaire ; je me résigne à mon sort… Elle vous affirme que je suis coupable, elle vous l’atteste par un serment solennel ; ne lui faites pas l’injure d’en douter… Croyez-la… Oubliez-moi comme une femme indigne de vous… Mathilde me ramènera chez mon père ; vous resterez auprès de votre mère, et vous lui ferez oublier par votre tendresse le chagrin que je lui ai fait, hélas ! bien involontairement.

Madame Sécherin regarda fixement sa belle-fille et lui dit durement :

— Croyez-vous que vous réparerez ainsi le mal que vous avez fait à mon fils ? Il aurait pu épouser une femme digne de lui ! Grâce à vous, le voilà seul maintenant et pourtant enchaîné pour la vie… Heureusement je lui reste… et je le consolerai de tout.

— Ah ! ne craignez rien, madame, je le sens là — et Ursule appuya ses deux mains sur son cœur — dans peu de temps votre fils sera libre… Il pourra mieux choisir — ajouta-t-elle avec un accent de tristesse lugubre, comme si sa tombe eût déjà été entrouverte.

M. Sécherin ne tint pas à ce dernier trait ; il fondit en larmes ; il était aux genoux de sa mère, il se retourna vers Ursule, saisit sa main qu’il couvrit de baisers en lui disant d’une voix entrecoupée :

— Ma pauvre femme… calme-toi… calme-toi… ma mère ne pense pas ce qu’elle dit… n’y fais pas attention, pardonne-la… Est-ce que je t’accuse, moi ? est-ce que je peux vivre sans toi ? est-ce que je ne suis pas sûr de ton cœur ?

La douleur si vraie de cet excellent homme me toucha profondément. J’étais révoltée de la fausseté d’Ursule, mais que pouvais-je dire ?

Madame Sécherin, voyant le brusque revirement de son fils, s’écria :

— Ainsi donc vous me sacrifiez à cette hypocrite ? ainsi donc il suffit de quelques fausses larmes pour lui donner raison contre votre mère ?

M. Sécherin se releva brusquement et répondit en se contenant à peine :

— Mais vous voulez donc me rendre fou… ma mère ? Une dernière fois… avez-vous, oui ou non des preuves contre ma femme… vous croyez que Chopinelle a fait la cour à Ursule, et qu’il l’aime, n’est-ce pas ? Eh bien ! moi je ne le crois pas… Vous croyez que la lettre qu’il lui a écrite hier était une déclaration ou une lettre d’amour ; eh bien ! moi, je ne le crois pas… Vous dites que ma femme fera mon malheur ; eh bien ! moi, je vous déclare que jusqu’ici elle m’a rendu le plus heureux des hommes. J’ai d’innombrables preuves de l’affection d’Ursule, de son amour, de sa tendresse… Maintenant, pour l’accuser, il me faut des preuves, mais des preuves positives, irrécusables de sa perfidie et de sa trahison… Jamais je n’aurai le courage de sacrifier mon bonheur à vos antipathies.

— Mais moi je saurai sacrifier le vœu le plus cher de ma vie au bonheur de votre mère, mon ami — s’écria Ursule avec une dignité touchante. — Ma présence lui est importune. Eh bien ! c’est à moi de m’éloigner… N’oubliez jamais que votre mère est votre mère !… Depuis votre enfance, elle vous a comblé de soins, de tendresse ; moi, je vous aime depuis un an à peine ; mon affection ne peut donc pas se comparer à la sienne… Si j’avais été assez heureuse pour vous avoir consacré de longues années, j’essaierais de lutter peut-être contre les injustes préventions de votre mère que j’aime, que je respecte. Mais, hélas ! j’ai si peu fait pour vous, j’ai si peu de droits à faire valoir, que je subirai mon sort sans me plaindre… Adieu… adieu… et pour toujours… Adieu.

Ursule fit un pas vers la porte en mettant ses mains sur ses yeux.

Son mari se précipita vers elle, la retint, la ramena, la força de s’asseoir ; et, se retournant vers madame Sécherin, il s’écria :

— Vous voyez bien, ma mère, que c’est un ange, un ange du bon Dieu ; pas une plainte, pas un reproche, et vous la traitez comme la dernière des créatures…

Madame Sécherin sourit amèrement. — Êtes-vous assez aveugle… assez insensé de croire à ses protestations hypocrites… Ne voyez-vous donc pas que c’est par l’impuissance où elle est de se défendre qu’elle fait la victime… et qu’elle veut s’en aller avec sa honte.

— Non, madame, ne croyez pas cela — dit tristement Ursule ; — je me tais, parce que je respecte, parce que j’admire le sentiment qui vous dicte votre conduite ! Oui, madame, rien n’est plus saint à mes yeux que l’amour d’une mère pour son fils ! Si j’osais comparer l’amour d’une femme pour son mari à cette affection sacrée, je vous dirais que je comprends toutes les jalousies, tous les dévoûments si aveugles qu’ils soient, parce que moi aussi je suis capable de les ressentir. Encore un mot, madame, depuis le commencement de cette discussion cruelle, Mathilde, ma cousine, ma sœur, est restée silencieuse ; vous connaissez ses vertus, son caractère loyal ; ah ! si elle m’avait crue coupable, malgré son amitié, malgré les liens qui nous unissent, elle m’eût condamnée. Hélas ! madame, je sais combien elle souffre de ne pouvoir me défendre… mais me défendre… c’est vous accuser… vous accuser presque de sacrilège… aussi est-elle obligée de se taire.

— Vous… et… vous aussi… vous la soutenez ? — s’écria la malheureuse mère, en joignant les mains avec angoisse, en se tournant vers moi — mais c’est impossible… parlez… parlez… que cette perfide ne puisse pas dire que votre silence l’absout.

Que pouvais-je faire ? accuser ma cousine ? jamais je n’en aurais eu le courage, je ne pus donc que répondre :

— Madame, les apparences sont quelquefois trompeuses, et…

— Vous le voyez bien, ma mère, ma cousine est aussi convaincue de son innocence ! — s’écria M. Sécherin.

— Qu’importe cela ? se hâta de dire tristement Ursule ? — Ma cousine a beau proclamer mon innocence, entre votre mère et moi, mon ami, vous n’avez pas à hésiter un moment… Seulement, madame — s’écria Ursule d’une voix entrecoupée parles sanglots — seulement, comme je tiens à emporter avec moi pour seule consolation l’estime de l’homme à qui vous me permettrez de me justifier, n’est-ce pas ? vous me permettrez de demander si, dans ma conduite, vous pouvez citer un seul fait qui me condamne… cela, madame, oh ! cela seulement par pitié !

— Oh ! sans doute, sans doute… vous êtes si rusé, si adroite, que vous n’avez eu garde de vous laisser surprendre, malgré ma surveillance — s’écria madame Sécherin mise hors d’elle-même par tant de fausseté… — Ah ! je porte la peine de ma faiblesse ; si lors de mes premiers soupçons, je les avais dévoilés à mon fils, il vous aurait mieux épiée que moi… lui ; je suis vieille, infirme… je n’étais pas de force à lutter avec vous… Ne restiez-vous pas des heures entières enfermée avec ce monsieur Chopinelle… sous le prétexte de chanter.

— Mais, mon Dieu, Madame, vous êtes venue souvent dans l’appartement où j’étais… Mon mari, d’ailleurs, m’avait priée de chanter avec son ami.

— Mains vous ne comprenez donc pas — s’écria madame Sécherin — que c’est justement parce que je n’ai aucune preuve palpable, et que pourtant je suis convaincue de votre crime comme de mon existence… que le bon Dieu m’a donné le courage de faire un serment, un serment sacré pour vous convaincre d’imposture. Eh ! cette lettre… cette lettre d’hier vous aurait confondue… Vous saviez bien ce que vous faisiez en risquant tout pour la reprendre.

— Encore cette lettre… Ça n’a pas le bon sens — dit M. Sécherin — tourner justement contre ma femme une attention qu’elle avait pour moi.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! mais je suis pourtant innocente, moi — s’écria Ursule en se jetant aux pieds de madame Sécherin. — Vous voyez bien que vous n’avez aucune preuve réelle contre moi… Je me soumets à tout, j’abandonnerai mon mari, je ne le verrai plus, je sortirai de chez vous, j’irai vivre dans l’obscurité, dans la douleur, dans les regrets ; mais au moins laisses-moi emporter mon honneur et l’estime de mon mari ; je ne vous demande que cela… oh ! que cela, pour m’aider à passer le peu de jours qui me restent. Vous êtes bonne, généreuse, c’est l’amour aveugle que vous ressentez pour votre fils qui vous prévient contre moi… Soyez seulement juste… ayez seulement un peu de pitié pour la pauvre Ursule, qui aurait tant aimé à vous appeler sa mère.

Ursule voulut porter à ses lèvres la main de madame Sécherin,

Celle-ci la repoussa durement en s’écriant :

— Ne me touchez pas, infâme hypocrite.

M. Sécherin ne put tenir à ce dernier trait.

Il prit doucement sa femme par le bras en lui disant d’une voix tremblante de colère :

— Relève-toi, Ursule, relève-toi, ma bonne et digne femme ; assez d’humiliation comme cela… c’est moi seul qui suis juge… Je te déclare innocente, et quoi qu’on dise, quoi qu’on fasse, je te regarderai toujours comme ma meilleure, comme ma plus sincère amie.

— Malheureux ! ce n’est plus de l’aveuglement… c’est de la folie — s’écria madame Sécherin. — Prends bien garde… tu te couvriras de tant de ridicule en restant la dupe de cette femme, qu’on ne pourra même plus te plaindre.

Ces derniers mots de la belle-mère d’Ursule furent d’une grande imprudence ; ils blessaient au vif l’amour-propre de M. Sécherin ; aussi reprit-il avec irritation :

— Eh bien ! j’aime mieux être ridicule qu’injuste, traître et méchant.

— Pour qui dites-vous cela… mon fils ? Répondez.

— Je ne m’explique pas… Cette scène a assez duré ; elle fait un mal horrible à ma femme, à vous et à moi… Ce que vous pourriez ajouter serait inutile… Je suis décidé à ne plus souffrir qu’on attaque devant moi cet ange de douceur et de bonté.

— Vous osez me menacer dans la maison de votre père… me menacer pour soutenir une infâme qui au fond de son cœur se rit de vous.

— Ma mère… ne me poussez pas à bout… Je vous le répète, quoi que vous disiez, quoi que vous fassiez, j’aimerai, je respecterai ma femme, oui, et je la défendrai contre tous ceux qui l’attaquent, quels qu’ils soient.

— Contre moi… n’est-ce pas ? Oses-tu le répéter, fils ingrat !

— Eh bien ! oui, oui, même contre vous, si vous l’attaquez injustement ! — s’écria M. Sécherin, ne pouvant plus se contenir. — Elle ne veut que mon bonheur… elle… et vous ne voulez que me rendre malheureux en torturant ce que j’ai de plus cher au monde.

Ursule, à demi-étendue sur le divan, cachait sa tête dans ses mains et pleurait à chaudes larmes.

La figure de madame Sécherin prit une expression menaçante ; elle dit d’une voix ferme et profondément accentuée :

— Mon fils… vous savez que ma volonté est irrévocable… Ou cette femme sortira de la maison de votre père, et vous resterez auprès de moi… ou vous vous en irez avec elle, et je ne vous reverrai de ma vie…

— Ma mère…

— Madame — m’écriai-je — prenez garde… ne cédez pas à un premier mouvement.

— Je vous dis, mon fils, que si vous n’abandonnez pas cette femme à l’instant même, je ne vous reverrai de ma vie — reprit madame Sécherin — vous sortirez tous deux d’ici ; et comme je n’aurai plus d’enfant, je dénaturerai ma fortune personnelle pour la laisser aux pauvres.

— Vous croyez donc, ma mère, que je suis assez misérable pour m’arrêter à une pareille menace, à une considération d’argent ? — s’écria M. Sécherin.

— Oui, maintenant, car cette femme vous a rendu aussi avide, aussi intéressé qu’elle….. Vous priver de ma succession, c’est un moyen de vous punir tous les deux…

— Ainsi, ma mère, vous me chassez de la maison de mon père… vous me déshéritez parce que je ne veux pas partager votre haine aveugle contre ma femme.

— Oui, oui, je te chasse, fils dénaturé… je te chasse pour n’avoir pas sous les yeux cette créature… je te chasse — ici la voix, l’accent de la malheureuse mère changea complètement d’expression, et elle s’écria avec une émotion déchirante et fondant en larmes : — Je te chasse… mon Dieu… parce que je ne pourrais pas te voir ainsi continuellement trompé, malheureux enfant ! je te chasse pour que tu ne me voies pas mourir de chagrin.

Ces derniers mots furent prononcés avec tant d’âme, avec un déchirement si maternel, que M. Sécherin courut à sa mère, se mit à ses genoux et lui cria :

— Pardon… pardon !…

À ce moment, Ursule poussa un profond gémissement, elle laissa retomber sa tête sur le dossier du divan, un de ses bras pendit à terre, elle s’évanouit.

Le hasard voulut encore que sa pose fût adorable de langueur et de grâce. Ses joues étaient toujours vermeilles ; de ses yeux fermés s’échappaient des larmes transparentes comme des gouttes de rosée ; son sein battait violemment. Deux ou trois fois, elle porta machinalement la main à son corsage comme si elle eût été douloureusement oppressée.

Je croyais à peine à la réalité de cet évanouissement. Néanmoins je courus à elle.

— Mais vous la tuez, ma mère, vous voyez bien que vous la tuez — s’écria M. Sécherin éperdu, désespéré, en se précipitant vers sa femme.

La colère de madame Sécherin se ranima, elle s’écria avec une indignation furieuse :

— Elle se moque de vous ! Cet évanouissement est une comédie comme tout le reste. Ne vous en occupez pas… elle reviendra bien d’elle-même, l’hypocrite !

— Ah ! c’est horrible cela… — s’écria M. Sécherin — pas seulement de pitié ! Eh bien ! puisque vous le voulez, ma mère, séparons-nous, séparons-nous pour toujours… Après des paroles si impitoyables, je ne pourrais désormais vous voir sans douleur…

— Fils indigne… le Seigneur te punira par ton propre péché… Va, je te maud…

— Madame… c’est votre fils… — et me précipitant vers madame Sécherin, j’arrêtai la malédiction qui lui était venue aux lèvres.

— Non, je ne le maudirai pas… il a perdu la raison… Dieu s’est retiré de lui… qu’il reste avec cette infâme… Cette punition est affreuse… mais il la mérite…

Et la malheureuse mère sortit.

M. Sécherin, agenouillé près d’Ursule, couvrait ses mains, ses cheveux, son front de baisers et de larmes, en l’appelant à grands cris.

— Mais elle se meurt… ma cousine — s’écria-t-il. — Délacez-la donc, vous voyez bien qu’elle se meurt ......

La fin de cette scène fut, hélas ! ce qu’elle devait être : la crise nerveuse d’Ursule cessa quelques moments après le départ de madame Sécherin.

En revenant à elle, Ursule, fondit en larmes et persista dans sa résolution de retourner chez son père, il lui était désormais impossible de rester avec sa belle-mère.

Je voulus en vain tâcher de faire entrevoir la possibilité d’une réconciliation, Ursule s’opiniâtra à vouloir se sacrifier.

Les dernières hésitations de M. Sécherin disparurent devant cette influence irrésistible pour lui.

Le soir même de cette scène, il déclara à sa mère qu’ils iraient habiter une maison voisine alors en vente.

La séparation fut résolue et convenue.

Au moment même où M. Sécherin venait m’apprendre cette triste nouvelle, j’entendis un bruit de chevaux dans la cour, je courus à la fenêtre : c’était mon mari, c’était Gontran.