Mathilde, Mémoires d’une jeune femme/Introduction/01

Gosselin (Tome Ip. 1-21).
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Introduction


INTRODUCTION.

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CHAPITRE PREMIER.

LE CAFÉ LEBŒUF.


Vers la fin du mois de décembre 1838, on voyait (et l’on voit probablement encore) un modeste café appelé le café Lebœuf situé rue Saint-Louis au Marais, en face du vieil hôtel d’Orbesson, vaste et triste demeure, mise en location, après avoir été habitée pendant plusieurs générations par une ancienne famille de robe.

Son dernier propriétaire, le président d’Orbesson, était mort peu de mois après la Restauration.

Au mois d’octobre 1838, les écriteaux disparurent, et un locataire vint prendre possession de ce sombre édifice, bâtiment à deux étages entre cour et jardin. Une grande porte vermoulue flanquée de deux pavillons servant de commun s’ouvrait sur la rue.

L’hôtel d’Orbesson, quoiqu’habité, paraissait toujours désert et abandonné.

Une herbe épaisse continuait de pousser sur le seuil de la grande porte, qui ne s’était jamais ouverte depuis l’arrivée du dernier locataire, le colonel Ulrik.

Dans les quartiers populeux ou élégants de Paris, on est à peu près à l’abri de la médisance ou de la curiosité de ses voisins. Chacun est trop occupé de ses travaux ou de ses plaisirs, pour perdre un temps précieux à ces commentaires fabuleux, à cet espionnage hargneux et incessant qui fait les délices de la province.

Il n’en est pas ainsi dans certains quartiers retirés, généralement peuplés de petits rentiers ou d’anciens employés, gens éminemment oisifs et passionnés du merveilleux, toujours préoccupés de l’impérieux besoin de savoir ce qui se passe dans la rue ou chez les autres.

On le doit dire, à la louange de ces honnêtes bourgeois, si jaloux d’exercer leur imagination, ils ne sont pas très exigeants sur l’importance des faits qu’ils aiment poétiser à leur manière. La moindre particularité leur suffit pour étayer les plus formidables histoires, dont ils vivent heureux et satisfaits pendant plusieurs mois.

Mais si la personne qu’ils épient s’opiniâtre à ne pas même leur donner le prétexte d’une fable, si elle s’environne d’un mystère impénétrable, la curiosité des oisifs, refoulée, comprimée, ne trouvant pas d’issue, s’exalte jusqu’à la frénésie ! Pour assouvir leur passion favorite, ils ne reculent alors devant aucune extrémité.

Depuis trois mois qu’il habitait le Marais, le colonel Ulrik avait réussi à exciter cette espèce de curiosité furibonde chez ses voisins, presque tous habitués du café Lebœuf, situé, ainsi que nous l’avons dit, en face de l’hôtel d’Orbesson.

Rien ne semblait plus extraordinaire que la vie du colonel : ses fenêtres étaient toujours fermées ; jamais il ne sortait de chez lui, à moins que ce ne fût mystérieusement, sans doute, par une petite porte du jardin qui s’ouvrait sur une ruelle déserte. Son domestique paraissait un grand homme à l’air rébarbatif.

Chaque matin, une petite porte de service recevait un panier de provisions qu’un restaurateur des environs avait été chargé de fournir, et se refermait aussitôt.

Réduits à exploiter cette seule circonstance, les curieux gagnèrent le pourvoyeur, et tâchèrent de présumer des mœurs et du caractère du colonel par l’examen des provisions qu’on lui apportait.

Malgré leur esprit inventif, les habitués du café Lebœuf ne purent asseoir aucune sérieuse hypothèse sur ces renseignements.

Le colonel semblait se nourrir d’une manière très simple et très sobre. Pourtant, quelques gens d’imagination laissèrent entendre qu’il pouvait bien manger crue la volaille qu’on lui apportait. On ne donna, pour le moment du moins, aucune suite à ces insinuations, qui ne parurent pas manquer de profondeur.

Dernière et importante remarque ! jamais le facteur de la poste n’avait apporté une seule lettre à l’hôtel d’Orbesson. Personne, depuis trois mois, n’avait franchi le seuil de cette demeure.

On pense que bien des ruses avaient été ourdies pour arracher quelques mots au domestique du colonel, ou pour jeter un coup-d’œil dans l’intérieur de l’hôtel.

Toutes ces entreprises furent vaines. Les voisins, réduits à une sorte d’observation armée, de surveillance continue, établirent le centre de leurs opérations au café Lebœuf.

À la tête des curieux étaient les deux frères Godet, célibataires, ex-employés à la loterie. Depuis l’arrivée du colonel à l’hôtel d’Orbesson, ces deux vieux garçons avaient trouvé un but ou un prétexte à leur vie, jusqu’alors assez décolorée. Acharnés à découvrir quel était le mystérieux inconnu, chaque jour ils formaient de nouveaux projets, ils tentaient de nouveaux efforts pour pénétrer l’énigme vivante qui les affolait.

Madame veuve Lebœuf, hôtesse du café, servait d’auxiliaire aux deux frères. Retranchée derrière des bocaux de cerises et les bols d’argent qui ornaient son comptoir, sans cesse elle avait ses gros yeux braqués sur les portes de l’hôtel.

Si l’on s’étonne de cette persévérance à épier dans le désert, on oublie que la vanité même de l’espionnage de nos oisifs devait servir de puissant aiguillon à leur curiosité. Chaque jour ils s’attendaient à dévoiler quelques faits importants.

Nous l’avons dit, on était à la fin du mois de décembre.

Midi venait de sonner à la pendule du café ; madame Lebœuf, le nez appliqué aux vitres, partageait son attention entre la neige qui tombait à gros flocons et la porte de l’hôtel d’Orbesson.

La veuve s’étonnait de n’avoir pas encore vu les deux frères Godet, ses fidèles habitués, qui chaque matin venaient régulièrement déjeuner chez elle.

Enfin elle les vit passer devant ses fenêtres ; ils entrèrent, et se débarrassèrent de leurs manteaux couverts de neige.

— Bon Dieu ! monsieur Godet l’aîné, qu’avez-vous donc au front ? — s’écria la veuve en voyant le bandeau qui enveloppait la tête de son habitué.

M. Godet l’aîné était un gros homme chauve, au teint coloré, au ventre proéminent, à la physionomie importante et dogmatique. Il souleva un peu la bande de soie noire qui cachait son œil gauche, et répondit d’un air indigné, avec une voix de basse-taille qui eût fait honneur à un chantre de cathédrale :

— C’est de la façon de ce monstre de Robin des Bois !

(Les curieux du café Lebœuf avaient ainsi ingénieusement baptisé l’habitant de l’hôtel d’Orbesson.)

— C’est de la façon de ce monstre de Robin des Bois ! — répéta monsieur Godet le cadet, véritable écho de son frère.

— Bon Dieu du ciel ! racontez-moi donc vite comment cela vous est arrivé ! — s’écria madame Lebœuf frémissant d’impatience.

— C’est bien simple, ma chère madame Lebœuf, dit l’ex-employé. — Il fallait en finir avec cet aventurier, ce vagabond, ce coureur, qui se tapit dans sa tannière comme une véritable bête farouche. (Et si je l’appelle bête farouche, je n’attaque en rien son honneur ni sa moralité ; seulement je pose cette simple question : « S’il ne faisait pas du mal ou s’il n’en avait jamais fait, pourquoi se cacherait-il comme une véritable bêle farouche ? » )

Après cette triomphale parenthèse, M. Godet l’aîné écarta de nouveau le bandeau de son œil gauche.

— Au fait, pourquoi se cacherait-il ? — répétèrent les habitués attentifs.

— Mais voilà bien le gouvernement, — reprit M. Godet avec amertume ; — il sait traquer, trouver, arrêter des conspirateurs ; mais quand il s’agit du salut, de la tranquillité de paisibles bourgeois, serviteur de tout mon cœur ! il n’y a pas plus de sergents de ville ou de commissaires de police que chez les sauvages !

— Que chez les sauvages. — répéta M. Godet puîné.

— Dans les dangereuses conjonctures où nous nous trouvions, abandonné à mes propres forces, ma pauvre madame Lebœuf, — reprit M. Godet l’aîné, — qu’ai-je fait, qu’ai-je dû faire ? Le voici. Je me suis dit : — Godet, tu es un honnête homme, tu as à accomplir un devoir, un grand devoir ; fais ce que dois, advienne que pourra, Godet… Il y a dans ton voisinage, un vagabond, un aventurier, un coureur qui, à la face de toute une rue, de tout un quartier, ose se céler effrontément depuis des semaines, depuis des mois, sans que le gouvernement fasse rien pour mettre un terme à ce scandale public !!!

— Le fait est que c’est un scandale ! — dit madame Lebœuf ; — il est impossible de savoir ce que font des voisins qui ne se montrent jamais. Alors on est bien forcé d’en dire du mal !

— C’est un affreux scandale ! — reprit M. Godet l’aîné ; — je ne le dis pas seulement, je le prouve : il est évident, il est palpable que cet aventurier fait litière de la manière de penser de ses concitoyens, en s’obstinant à échapper à leur appréciation sévère, mais équitable. L’homme propose… Mais Dieu dispose…

Madame Lebœuf, ne saisissant pas l’à-propos de cette citation philosophique, et impatiente d’arriver à l’action, s’écria :

— C’est bien vrai… monsieur Godet ; mais par quel motif avez-vous donc ce bandeau sur l’œil ?

— M’y voici, ma chère dame Lebœuf. Hier j’appelai mon frère, mon digne frère ; je lui dis : — Dieudonné, il faut que cet abus intolérable ait une fin ; il faut, dussions-nous y laisser notre vie, il faut que nous sachions quel est cet aventurier. Je ne te le cache pas, mon frère, dis-je à Dieudonné, c’est pour moi une question de santé. Depuis trois mois que ce coureur habite ce quartier, depuis que je cherche en vain à savoir ce qu’il est, ce qu’il fait, je ne vis pas, je suis dévoré d’inquiétudes ; j’ai des rêves atroces, des cauchemars abominables. Je ne pense qu’à ce mystérieux inconnu. C’est à ce point que mes fonctions physiques s’en altèrent. Oui, ma pauvre madame Lebœuf, c’est comme j’ai l’honneur de vous le confier, mes fonctions s’en allèrent. Aussi me suis-je dit : Godet, tu ne seras pas assez bourreau de toi-même pour creuser la tombe pour le bon plaisir de cet aventurier ! Ce mystère t’agite outre mesure, Godet ! Eh bien ! dévoile ce mystère, et tu seras digne de reconquérir ton repos, que ce vagabond a méchamment troublé. Ce qui fut dit fut fait, ma chère madame Lebœuf. Hier, à la nuit tombante, j’emprunte une échelle à notre voisin le menuisier ; je traverse la rue avec Dieudonné ; nous entrons dans la ruelle où s’ouvre la petite porte du jardin de Robin des Bois ; j’applique l’échelle à la muraille, je monte ; il faisait encore assez de jour pour voir dans le jardin et dans l’intérieur de la maison.

— Eh bien ? — s’écria madame Lebœuf.

— Eh bien ! Madame, au moment où j’avançais la tête afin de regarder par-dessus la crête du mur, un coup de fusil part…

— Dieu du ciel ! un coup de fusil ! — s’écria la veuve.

— Un véritable coup de fusil, Madame, un véritable attentat à mon existence particulière. Mon chapeau tombe, je me sens frappé au front et à l’œil comme si j’avais reçu un millier de pointes d’épingles à bout portant, et j’entends la voix (je te reconnaîtrai entre mille), j’entends la voix du janissaire, du séide de cet aventurier qui s’écrie avec un accent féroce et railleur : « Une autre fois, au lieu de cendrée, ce sera du gros plomb ; une autre fois, au lieu de tirer au chapeau, on tirera au visage… » Voilà, ma pauvre madame Lebœuf, où nous en sommes réduits avec le gouvernement. Vous le voyez, on vient massacrer des bourgeois paisibles jusque sur la crête des murs… les plus élevés !

— Mais c’est un assassinat ! — s’écrièrent les habitués.

— Ah ! le monstre d’homme ! — dit madame Lebœuf. — Il faut aller chez le commissaire, monsieur Godet, il faut avoir des témoins.

— C’est justement ce que je me disais, à part moi, en descendant précipitamment de mon échelle, ma chère madame Lebœuf ; oui… je me disais : — Godet, il faut que tu ailles à l’instant déposer ta plainte chez le magistrat. Mais vous allez voir comment nous sommes gouvernés. Un quart-d’heure après, j’entrais chez M. le commissaire au moment où on allumait sa lanterne… sa lanterne ! emblème dérisoire ! s’il voulait signifier la clairvoyance de ce fonctionnaire. J’apportais avec moi les pièces de conviction, mon chapeau troué et mon front tout bleu…

— Eh bien ?

— Eh bien ! madame Lebœuf, le commissaire m’a dit, il a eu l’impudeur de me dire que je n’avais eu que ce que je méritais, et que, sans la considération dont je jouissais dans le quartier depuis vingt-deux ans et quelques mois, il aurait été forcé de me poursuivre comme coupable d’escalade nocturne dans une maison habitée.

— Quelle horreur ! — s’écria madame Lebeuf.

— Ainsi, — reprit M. Godet l’aîné avec une ironie amère et une emphase cicéronienne ; — ainsi un aventurier pourra venir insolemment exciter la curiosité publique en dissimulant sa personne, et un bourgeois honnête, bien famé, sera fusillé, impunément fusillé, parce qu’il aura tenté de sortir de l’état d’angoisse, d’inquiétude, de perplexité où le plonge l’ignorance d’un mystère qui importe peut être au salut public… Écoutez, madame Lebœuf, — ajouta M. Godet d’un ton d’oracle en se dressant de toute sa hauteur, — un grand homme l’a dit, je ne sais plus lequel, mais c’est égal, un grand homme l’a dit : La maison de tout citoyen doit être de verre. Je donne l’exemple, qu’on m’imite ; ma maison est de verre, un véritable bocal : qu’on y plonge la vue, et l’on m’y verra dévoué au repos de mes concitoyens… on…

M. Godet ne put terminer sa philippique.

Un fait foudroyant lui coupa la parole.

Une très belle voiture, largement armoriée, attelée de deux beaux chevaux, s’arrêta devant la grande porte de l’hôtel d’Orbesson.

Cette voiture était venue au pas ; ses persiennes levées annonçaient qu’elle était vide. Un chasseur, richement galonné, descendit du siège où il était assis, à côté du cocher, vêtu d’une pelisse amarante fourrée.

À peine le chasseur eut-il touché le marteau de la porte que, pour la première fois, depuis trois mois, elle s’ouvrit pour recevoir la voiture, et se referma aussitôt.

Les oisifs du café Lebœuf se regardèrent d’un air ébahi.

Ils allaient, sans doute, se livrer à des commentaires exorbitants, lorsque la porte se rouvrit de nouveau.

La voiture sortit rapidement ; l’on put y voir, nonchalamment assis un homme jeune encore, d’une figure très basanée. Il portait un uniforme de hussard, blanc, à collet bleu, couvert de broderie d’or. À son cou et sur sa poitrine brillaient des croix et des plaques d’ordres étrangers.

— Ah ça, Robin des Bois est donc un grand seigneur d’un pays lointain ? s’écria M. Godet l’aîné.

— Il a une assez belle figure, mais l’air bien insolent, — dit madame Lebœuf.

— Avez-vous vu ses deux crachats, l’un en or, l’autre en argent ? — dit M. Godet le cadet.

— Tiens… tiens… tiens !… moi qui croyais au fond de ma pensée que, malgré son titre de colonel, l’aventurier, le coureur, le vagabond était quelque chose comme un banqueroutier retiré, ajoute M. Godet l’aîné en sifflant entre ses dents.

— Une idée, messieurs ! — s’écria madame Lebœuf. — C’est peut-être un acteur ? J’ai vu au Cirque-Olympique des écuyers habillés dans ce genre-là.

— Mais cette magnifique voiture, — dit M. Godet ; — elle appartiendrait donc à la troupe ! Et d’ailleurs on ne joue pas la comédie en plein jour.

— Mais j’y pense, — dit madame Lebœuf ; — peut-être ce vilain homme qui habite avec Robin des Bois vous laissera-t-il entrer maintenant que son maître est sorti.

Vous avez raison, ma chère madame Lebœuf, — dit M. Godet ; — vous avez raison ; mais sous quel prétexte m’introduirai-je dans ce domicile ?

— Vous n’avez qu’à dire que vous venez lui faire des excuses de ce qui s’est passé hier, — dit timidement Godet le puîné.

— Comment ! des excuses… de ce qu’il a manqué de m’éborgner ? Vous êtes fou, Dieudonné. Je vais au contraire lui déposer ma plainte de son incivilité d’hier ; ce sera un moyen d’engager la conversation. Vous allez voir.

Ce disant, M. Godet sortit et frappa à la petite porte.

La sombre figure du domestique du colonel Ulrik parut au guichet.

— Que voulez-vous ? — dit-il.

— C’est moi qui, hier, ai reçu…

— Vous en recevrez bien d’autres, si vous y revenez, — répondit le domestique en fermant brusquement le guichet.

M. Godet, désappointé, revint trouver ses complices. On continuait de faire, au café Lebœuf, les suppositions les plus inouïes sur le colonel Ulrik, lorsque cet intéressant sujet de conversation fut interrompu par le roulement d’une voiture qui s’arrêta devant l’hôtel d’Orbesson.

Le colonel rentrait. — Un moment après, la voiture qui l’avait amené ressortit au pas.

M. Godet la suivit ; il tenta d’engager la conversation avec le cocher et le chasseur ; il n’en put tirer un seul mot, soit que ces gens n’entendissent pas le français, soit qu’ils ne voulussent pas répondre au questionneur.

M. Godet et ses amis conclurent de ce silence obstiné, que le colonel était servi par des muets, ce qui augmenta infiniment la terreur qu’il inspirait.

Cette voiture lui appartenait-elle ? Il fut impossible de résoudre cette question.

Le lendemain, le surlendemain, les jours suivants, les habitués du café attendirent en vain le carrosse ; il ne reparut plus.

Rien ne semblait changé dans les habitudes solitaires de Robin des Bois. La curiosité des frères Godet était encore plus violemment excitée depuis qu’ils savaient que le colonel était jeune, beau, et sans doute dans une position sociale élevée.

On ne lui prodigua plus les épithètes de vagabond et d’aventurier, on se contenta de l’appeler Robin des Bois, ce surnom paraissant décidément très en rapport avec sa mystérieuse existence.

Une nouvelle fantaisie vint tourmenter les deux frères Godet : il s’agissait de découvrir si le colonel, qu’on n’avait jamais vu passer dans la rue, sortait de chez lui par la porte de la ruelle.

Deux polissons, placés en vedette à chaque bout du passage sous le prétexte apparent de jouer aux billes, furent secrètement chargés de remarquer si quelqu’un paraissait à la petite porte.

Durant trois jours les enfants restèrent fidèlement à leur poste, ils n’aperçurent personne.

Les frères Godet, entraînés par le démon de la curiosité qui devait les pousser à bien d’autres entreprises téméraires, eurent la patience de s’embusquer à leur tour pendant deux journées entières à l’entrée de la ruelle pour contrôler le rapport des enfants ; ils ne virent non plus ni sortir, ni entrer personne.

La neige avait été remplacée par une forte gelée, on ne pouvait donc reconnaître aucune trace de pas dans la ruelle.

Les habitués du café Lebœuf conclurent victorieusement que si Robin des Bois ne sortait pas le jour, il devait sortir la nuit.

Afin de s’en assurer, M. Godet l’aîné eut recours à un stratagème que le dernier des Mohicans eût certainement employé pour surprendre l’empreinte des mocassins d’un guerrier tewton.

Un soir, par une nuit obscure, les deux frères étendirent devant la petite porte du jardin et dans la largeur de la ruelle une épaisse couche de cendre également battue, et se retirèrent enchantés de leur invention.

On ne saurait dire avec quelle inquiétude, avec quelle angoisse, le lendemain matin, au point du jour, ils coururent à la ruelle… Plus de doute… Robin des Bois sortait la nuit ! Ses pas imprimés sur la cendre l’avaient trahi !

Certains de ce fait, les deux frères n’eurent plus qu’à renouveler leur expérimentation pour savoir si les promenades du colonel étaient quotidiennes, fréquentes ou rares.

Ils acquirent bientôt ainsi la conviction que le colonel sortait chaque soir, que les nuits fussent belles ou pluvieuses.

Où allait-il ainsi ?

Les gens les moins curieux le seraient devenus sur ces indices.

Les habitués du café Lebceuf se réunirent en conseil extraordinaire ; il fut résolu que les frères Godet, toujours intrépides, attendraient la première nuit obscure pour s’embusquer aux deux bouts de la ruelle.

Ainsi traqué, le colonel devait nécessairement passer devant l’un ou l’autre des deux curieux, qui se mettraient alors à sa piste avec les plus grandes précautions, de peur d’être surpris ; Robin des Bois, à en juger par la manière dont il accueillait les escalades, ne devant pas être très jaloux d’initier les étrangers aux habitudes de sa vie mystérieuse.