Marie-Claire/63

Eugène Fasquelle (p. 254-257).



Pendant une nuit du mois de mai, elle ne cessa de s’agiter et de rêver tout haut.

J’avais lu toute la nuit, et je m’aperçus tout à coup que le jour venait. Je soufflai la veilleuse, et j’essayai de dormir un peu.

Je commençais à sommeiller, lorsque sœur Désirée-des-Anges se mit à dire :

— Ouvrez la fenêtre, c’est aujourd’hui qu’il vient !

Je crus qu’elle rêvait encore, mais elle reprit d’une voix claire :

— Ouvrez la fenêtre, afin qu’il entre !

Je me dressai pour m’assurer qu’elle dormait, et je la vis assise sur son lit. Elle avait rejeté ses couvertures, et elle défaisait les cordons de sa cornette de nuit. Elle la retira pour la lancer au pied du lit ; puis elle secoua la tête, en faisant rouler ses cheveux courts et bouclés sur son front, et aussitôt je reconnus Désirée Joly.

Je me levai un peu effrayée ; elle répéta :

— Ouvrez la fenêtre, afin qu’il entre !

J’ouvris la fenêtre toute grande, et quand je me retournai, sœur Désirée-des-Anges tendait ses mains jointes vers le soleil levant, et d’une voix soudainement affaiblie elle disait :

— J’ai ôté ma robe, je n’en pouvais plus.

Elle s’étendit tranquillement, et plus rien ne bougea sur son visage.

Je retins longtemps ma respiration pour écouter la sienne ; puis, j’aspirai longuement, comme si mon souffle devait en même temps entrer dans sa poitrine.

Mais en la regardant de plus près, je compris que le dernier souffle était déjà sorti d’elle. Ses yeux grands ouverts semblaient regarder un rayon de soleil qui s’avançait comme une longue flèche.

Des hirondelles passaient et repassaient devant la fenêtre en poussant des cris comme les petites filles, et des bruits que je n’avais jamais entendus m’emplissaient les oreilles.

Je levai la tête vers les fenêtres des dortoirs, dans l’espoir que quelqu’un pourrait entendre ce que j’avais à dire.

Mais mon regard ne rencontra que le cadran de la grosse horloge, qui semblait regarder dans la chambre par-dessus les tilleuls : il marquait cinq heures ; alors je ramenai les couvertures sur sœur Désirée-des-Anges et je sortis sonner le réveil.

Je sonnai longtemps ; les sons s’en allaient loin, bien loin ! Ils s’en allaient où s’en était allée sœur Désirée-des-Anges.

Je sonnais, parce qu’il me semblait que la cloche disait au monde que sœur Désirée-des-Anges était morte.

Je sonnais aussi parce que j’espérais qu’elle mettrait encore une fois son beau visage à la fenêtre pour me dire :

« Assez ! assez ! »

Mélanie m’arracha brusquement la corde. La cloche, qui était lancée, retomba à faux, et fit entendre une sorte de plainte.

Mélanie me dit :

— Es-tu folle, voilà plus d’un quart d’heure que tu sonnes !

Je répondis :

— Sœur Désirée-des-Anges est morte.

Véronique entra avec nous dans la chambre ; elle remarqua que le rideau blanc ne séparait pas les deux lits ; et avec un geste de mépris, elle trouva que c’était honteux pour une religieuse de laisser voir ses cheveux.

Mélanie passait son doigt sur chaque larme qui coulait sur ses joues. Sa tête se penchait davantage de côté ; et elle me dit tout bas :

— Elle est encore plus jolie qu’avant.

Le soleil s’étalait maintenant sur le lit, et recouvrait complètement la morte.

Toute la journée, je restai près d’elle.

Quelques religieuses vinrent la voir. L’une d’elles lui recouvrit le visage avec un linge ; mais aussitôt qu’elle fut sortie, je retirai le linge.

Mélanie vint passer la veillée de nuit avec moi. Quand elle eut fermé la fenêtre, elle alluma la grosse lampe, afin, dit-elle, que sœur Désirée-des-Anges ne regardât pas encore dans le noir.