Marie-Claire/43

Eugène Fasquelle (p. 160-164).



Deux jours avant la Noël, maître Sylvain se prépara à tuer le porc. Il aiguisa deux grands couteaux, et après avoir fait une litière de paille fraîche au milieu de la cour, il fit sortir le porc qui se mit à crier comme s’il se doutait de la vérité. Il lui passa des cordes aux quatre pieds ; et pendant qu’il les fixait à de solides piquets, il dit à sa femme :

— Cache les couteaux, Pauline, il ne faut pas qu’il les voie.

Pauline me remit une sorte de poêle très profonde que je devais tenir avec adresse afin de ne pas perdre une seule goutte du sang que j’allais recueillir.

Le fermier s’approcha du porc qui était tombé sur le flanc. Il mit un genou en terre devant lui et après l’avoir tâté près du cou, il tendit la main vers sa femme qui lui passa le plus grand couteau. Il en appuya la pointe à l’endroit que marquait son doigt, et il se mit à l’enfoncer lentement.

À ce moment, les cris que poussait le porc ressemblaient à des cris humains.

Il sortit de sa blessure une goutte de sang qui coula en une grande traînée rouge. Puis deux jets montèrent le long du couteau, et retombèrent sur la main du fermier. Quand le couteau fut enfoncé jusqu’au manche, maître Sylvain pesa dessus pendant un moment, et il le retira aussi lentement qu’il l’avait enfoncé.

En voyant ressortir la lame toute rayée de rouge, je sentis que ma bouche devenait froide et que je n’avais plus de salive.

Mes doigts se desserrèrent aussi, et la poêle pencha toute d’un côté.

Maître Sylvain le vit : il leva les yeux sur moi, et il cria à sa femme :

— Prends-lui la poêle.

J’étais incapable de dire une parole, mais je fis signe que non. Le regard si calme du fermier avait chassé mon émotion, et ce fut d’une main ferme que je continuai à tenir la poêle sous le jet qui sortait en bouillonnant.

Lorsque le porc eut cessé de crier, Eugène s’approcha de nous. Il parut stupéfait de me voir attentive aux dernières gouttes rouges qui roulaient une à une comme des larmes.

— Comment ! dit-il, c’est toi qui as reçu le sang ?

— Mais oui, répondit le fermier ; cela prouve qu’elle n’est pas une poule mouillée comme toi.

— C’est vrai ! dit Eugène en s’adressant à moi. Cela m’est très pénible de voir égorger les bêtes.

— Bah ! dit maître Sylvain, les bêtes sont faites pour nous nourrir comme le bois pour nous chauffer.

Eugène se détournait un peu, comme s’il était honteux de sa faiblesse.

Il avait les épaules minces, et son cou était aussi rond que celui de Martine.

Maître Sylvain disait qu’il était tout le portrait de leur mère.

Jamais je ne l’avais vu se mettre en colère.

On l’entendait toujours chantonner d’une voix faible et harmonieuse.

Le soir, il rentrait des champs assis en travers sur un de ses bœufs, et souvent il chantait la même chanson.

C’était l’histoire d’un soldat s’en retournant à la guerre après avoir retrouvé sa fiancée mariée.

Il traînait longtemps sur le refrain qui se terminait ainsi :

Quand, par un tour de maladresse,
Un boulet m’emportera :
Allons, adieu, chère maîtresse,
Je m’en vais dans les combats.

Pauline lui parlait toujours d’un ton respectueux. Elle ne comprenait pas comment je pouvais être aussi libre avec lui.

Le premier soir où elle m’avait vue assise à côté de lui sur le banc de la porte, elle m’avait fait signe de rentrer. Mais Eugène m’avait rappelée en disant :

— Viens écouter la hulotte.

Souvent nous étions encore sur le banc quand tout le monde était déjà couché.

La hulotte venait jusque sur le vieil orme qui était près de la porte. Son hululement très doux semblait nous dire bonsoir ; puis elle s’envolait, et ses grandes ailes passaient en silence au-dessus de nous.

Plusieurs fois, une voix chanta sur la colline.

J’en restais toute frissonnante. Cette voix pleine qui passait dans la nuit me rappelait celle de Colette.

Eugène rentrait quand la voix cessait ; mais moi je restais dans l’espoir de l’entendre encore. Alors il me disait :

— Rentre donc, va ; c’est fini.