Maria Chapdelaine/Préface canadienne

J.-A. LeFebvre, éditeur (p. i-xvi).

PRÉFACE

(canadienne)


C’est pour déférer au désir de la famille Hémon que je formule en préface les raisons qui m’ont fait solliciter l’autorisation d’éditer Maria Chapdelaine au Canada. Ces raisons, toutefois, n’intéresseront que moyennement les lecteurs de France ; car c’est, avant tout, pour fournir aux jeunes écrivains de mon pays un modèle de littérature canadienne que j’ai souhaité la publication de cette œuvre chez nous.

Ce petit roman, qui excède à peine les dimensions d’une nouvelle, a paru dans le Temps de Paris, en janvier-février 1914. Des feuilletons en tombèrent sous les yeux de quelques-uns de nos littérateurs qui furent intrigués de la provenance de ce récit portant un titre et une signature dont les Canadiens s’accomodaient tout naturellement, sans cependant les avoir vus nulle part. À ce que pensaient les uns, il provenait d’un maître écrivain français qui s’était amusé à mettre un pseudonyme à son œuvre — encore qu’il leur fût difficile de concevoir qu’un écrivain de France eût pu recueillir des impressions aussi minutieuses et aussi profondes au cours d’un voyage officiel comme le sont, pour la plupart, les voyages de littérateurs renommés qui nous font l’honneur d’une visite. D’autant plus que les auteurs de France qui se sont parfois avisés de situer au Canada la scène d’un roman ne nous ont point habitués à tant de précision de leur part.

Les autres soutenaient là-contre que l’auteur était canadien, parce que la nature canadienne ne peut être aussi familière qu’à un écrivain de chez nous — encore qu’il leur fût aussi malaisé d’admettre qu’un jeune auteur du pays eût acquis d’emblée cette maîtrise sans s’être préalablement révélé par quelques essais promettant un pareil accomplissement. Quant à attribuer cet ouvrage à l’un de nos aînés… Mais ne faisons pas de malices, d’abord parce que nos bons romanciers sont connus et appréciés à juste titre ; ensuite, parce que le privilège de faire des malices est réservé à ceux qui professent que nous sommes en tous points parvenus au nec plus ultra

Survenant donc sans un mot de présentation, Maria Chapdelaine nous trouva ainsi perplexes et nous tint dans ce dilemme jusqu’à ce que la lumière, encore une fois, nous vînt de France.

Louis Hémon est (il nous faut maintenant dire était, hélas !) un écrivain de naissance bretonne et d’éducation parisienne. D’une famille consacrée à l’étude, fils d’un inspecteur général de l’instruction publique à Paris, il se destina tout naturellement à la littérature et s’y forma complètement. Sa curiosité de débutant le conduisit au Canada et le fit pénétrer jusqu’au plus profond de nos terres neuves, sans le moindre souci des relations mondaines qu’il aurait pu facilement se créer dans les villes. Il fixa son écritoire dans une chaumière, parmi les plus frustes et les plus simples de nos bûcherons-défricheurs, à l’orée des forêts vierges et sauvages, rudes et mystérieuses, où la bise est plus fauve et l’été plus éphémère que dans toute autre partie de la campagne québécoise.

Le bassin du lac Saint-Jean, dont la colonisation n’est commencée que depuis peu d’années, embrasse une étendue d’au moins quatre millions d’acres. Les colons se sont emparés peu à peu des bords du lac qui a 28 milles de longueur et presque autant de largeur. Les nouveaux venus étendent sans cesse le rayon colonisateur, et, vers le nord, les pionniers sont arrivés aux cantons qu’arrosent les rivières Mistassini et Péribonka, deux des nombreuses tributaires du lac Saint-Jean.

Au cours du roman qu’on va lire, Edwige Légaré, le défricheur de peine, raconte « l’implacable vie » que menèrent les colonisateurs des bords du lac, les fondateurs des villages aujourd’hui prospères et dont « les jeunesses ne savent plus ce que c’est que d’avoir de la misère ». Louis Hémon a recherché ces pionniers et les a trouvés dans la vallée de la Péribonka…

Il importe d’avertir liminairement le lecteur français que, de même qu’il aurait raison de nous tenir quelque rigueur de juger la France par un croquis des Landes, il nous désobligerait fort en généralisant l’impression que ce récit lui donnera. Le « pays de Québec » que Louis Hémon a observé n’est pas le Canada, ni même la province de Québec, mais l’extrême nord d’une région de colonisation où s’opère le travail essentiel et pénible des défricheurs. Les Chapdelaine ne sont pas tous les Canadiens, ni tous les paysans canadiens ; ils sont des défricheurs canadiens-français, ils sont exactement nos pionniers, avec leurs mœurs, leur langue et leurs vertus, foncièrement raciales, si l’on veut, mais fort particulièrement conditionnées par l’état du pionnier défricheur et son existence exceptionnellement simple et dure. Et si nous affirmons tout à l’heure que le roman de Louis Hémon est parfait de vérité, c’est à la condition que sa désignation du « pays de Québec » se restreigne, comme l’auteur l’a très certainement voulu, à la région qu’il a décrite. Autrement, son tableau serait trop monté en couleur.

Louis Hémon s’est ainsi arrêté à un échantillon du sol canadien qui ne séduira guère l’émigrant frileux ou l’horticulteur en quête d’un lopin favorable à la pousse des primeurs ou à la floraison des roses. Cet échantillon agréa néanmoins à son tempérament d’artiste recherchant du pittoresque sans apprêt dans une nature aussi franche. Et l’explorateur littéraire s’intéressa aux habitants de cette âpre contrée, à ces existences vouées tout entières au déboisement du sol et qui sont réfractaires aux autres besognes, même à la culture régulière de ce sol qu’ils ont cependant gagné à la peine. La culture, une autre espèce de paysans s’en chargent, ceux qu’attirent les terres ouvertes par ces défricheurs obstinés qui repartent sans jamais s’établir ou se fixer, pour aller plus loin, toujours plus loin, repoussant par instinct et sans cesse devant eux la frontière de la forêt qui est l’ennemie, la grande ennemie. Quelques épisodes de l’existence de ces humbles personnages, traversée de banales aventures, ont défrayé l’affabulation du récit.

Le père Samuel Chapdelaine « fait de la terre » dans une concession qu’il a obtenue, au nord de Honfleur, à douze milles de l’église paroissiale de Péribonka. C’est sa sixième installation « dans le bois ». « La terre est bonne ; mais il faut se battre avec le bois pour l’avoir ». La mère Chapdelaine prend toute sa part de la dure besogne, « toujours aussi capablement, encouragée et de belle humeur, sans jamais un mot de chicane ou de malice ». Les enfants peinent de toutes leurs jeunes forces et grandissent dans cette solitude. Maria a senti périr, dans une tragique rafale de neige, la fleur bleue qui, dans son cœur de fille des bois, s’était cependant aussi bellement ouverte qu’elle s’épanouit dans le cœur de toute jeune fille, sous tous les climats. Elle pleure et se résigne, comme les siens se résignent à toutes les épreuves de la vie, acceptées d’avance. Et elle songe, comme par devoir, à l’avenir. Deux prétendants lui déclarent leurs ambitions différentes avec leur amour sans affolage, et lui laissent le choix de sa destinée. La candeur, avec cette ignorance naturelle ou « abécédaire » de quoi Montaigne fait une source de sagesse inconsciente qu’il ne laisse pas de proclamer fortifiante, la foi paysanne, le courage et la bonne humeur de ces humbles personnages leur cachent leur propre misère. Au demeurant, la misère, comme le bonheur, n’existe que par relation ; comme le bonheur aussi, la misère se remarque plus chez les autres que chez soi. Les âmes misérables et douces ont cette sagesse innée et sans doute providentielle de se satisfaire de leur sort et de ne point tâcher à l’empirer par l’ambition ou l’envie. Sans rien connaître des systèmes philosophiques et sans même concevoir que leur mode de vivre puisse être mis en formule, elles ont cependant trouvé d’emblée la formule la moins douteuse en prenant les choses comme elles viennent et en les laissant passer comme elles vont.

La simple psychologie de cœurs aussi simples, et notamment d’un cœur « limpide et honnête », celui de Maria, suffit à nous intéresser à leur existence. Elle est humaine comme toutes les autres, cette existence, et combien plus sympathique sous bien des rapports ! Les Chapdelaine, et c’est-à-dire les défricheurs d’aujourd’hui, nous touchent et nous émeuvent aussi par ce qu’ils nous rappellent de nos propres ancêtres, les colons de Champlain : « Nous avions apporté dans nos poitrines le cœur des hommes de notre pays, vaillant et vif, aussi prompt à la pitié qu’au rire, le cœur le plus humain de tous les cœurs humains : il n’a pas changé. »

Ces héros n’ont jamais entendu le curé Labelle, l’apôtre populaire de notre colonisation, crier à ses compatriotes : « Emparons-nous du sol ! » Mais cette fonction de conquérir le sol est si naturelle à quelques-uns qu’ils semblent passivement obéir à une voix céleste. Louis Hémon a observé avec émotion et probité ces bûcherons et leurs proches. Il les a pris pour ses modèles. C’est avec sympathie et indulgence qu’il a fouillé leurs sentiments peu compliqués et apparemment peu profonds ; c’est après avoir bien exercé sa vision qu’il a tracé, d’une plume si experte qu’elle aurait pu se livrer à plus de fantaisie, les figures, les attitudes, les mouvements, les sensations qui font de son récit une œuvre éminemment vraie et éminemment littéraire. C’est ainsi que Maria Chapdelaine remplit les conditions de l’art naturaliste reconnu par Brunetière et que le célèbre critique a énumérées : « la probité de l’observation, la sympathie pour la souffrance, l’indulgence aux humbles, et la simplicité de l’exécution ». L’œuvre de Louis Hémon n’est point de cette écriture artiste qui horripilait Brunetière, mais elle est mise en excellente écriture française qui donnait déjà raison de croire, avant que l’on sût quel en était l’auteur, que cet auteur venait de France. Car si le style révèle l’homme, il révèle aussi bien le pays, mal gré que nous ayons à le constater.

Brunetière n’a pas indiqué la bonne écriture dans sa recette du roman naturaliste, parce que cette première exigence va de soi. Il importe cependant de rappeler chez nous qu’elle est réellement la première de ces conditions essentielles : décrire les moindres détails caractéristiques du tableau, et exprimer dans ses nuances la pensée des personnages qui s’y meuvent. Les plus brillantes carrières de romanciers ne se sont pas toujours achevées sans accidents de syntaxe ou de lexicologie ; mais cela n’établit nullement qu’il soit indifférent d’ignorer ou de méconnaître la langue, le style, la composition littéraire et l’esthétique pour prétendre à l’honneur d’imposer une œuvre à la littérature de son pays ou seulement de présenter un roman aux gens bien nés.

Il ne manque pas d’auteurs pour assigner au roman les fonctions les plus contestables. Les saboteurs du genre, cependant, ne sont pas encore parvenus à empêcher ce genre d’être tout à fait littéraire en soi. Aussi nos jeunes écrivains ne doivent-ils s’y adonner que bien résolus à y mettre tout l’effort intellectuel et artistique dont ils sont capables. Un article de journal est pressant et se rédige parfois trop coulamment ; la collaboration à une revue est d’actualité et s’excuse ainsi de n’avoir pas reçu tout le soin désirable. Mais un auteur ne trouvera jamais de recevables prétextes pour publier un roman avant que d’y avoir mis toute la mesure de son talent. Surtout chez nous, cette forme du roman ne se justifie qu’en tant qu’elle montre un certain degré de perfectionnement intellectuel.

Notre Jean Rivard est réputé le roman de nos colons défricheurs et occupe une place d’honneur dans notre panthéon littéraire. Mais Gérin-Lajoie ne s’est guère soucié de littérature en l’écrivant. Il s’est plutôt préoccupé de publier une œuvre sociale, d’étudier les nombreux problèmes qui entravent la carrière du colon canadien-français ; son livre ne s’entache de littérature que par de rapides esquisses de la vie forestière. Au reste, M. l’abbé Camille Roy s’est prononcé là-dessus dans son Histoire de notre littérature : « On sait que ce n’est pas un roman ordinaire que celui de Jean Rivard, et que, en vérité, ce n’est pas un roman du tout. C’est l’exposé vivant et pratique d’une thèse d’économie sociale ». Mais Gérin-Lajoie s’est inspiré de tant de patriotisme que le rôle idéal qu’il assigne au défricheur canadien et l’existence prospère que son imagination lui fait vivre confèrent un mérite littéraire à plusieurs pages de cette œuvre, sociale au premier chef.

Louis Hémon, lui, s’est arrêté dans un milieu que nous avons tous vu ou dont nous avons maintes fois vu les pareils. Apercevons, après lui, ce qu’il y a observé de pittoresque et de saisissant, et ce qu’il a tiré et que l’on ne se doutait point qu’il pût tirer de ce trou perdu. Par le talent peu tapageur d’un romancier encore inconnu, voilà que ce trou perdu est promu à la dignité littéraire ; et vous verrez que des touristes fixeront désormais dans leur itinéraire la petite patrie de Maria Chapdelaine, comme d’autres y mettent le pays d’Évangéline. Louis Hémon nous a effectivement donné le portrait réel et définitif d’une famille de bûcheron canadien-français, dans le cadre qui convenait à ce portrait.

En observant ainsi le défricheur canadien, Louis Hémon ne s’est donc soucié que de littérature, de par son état qui était de peindre et non de prêcher ; son métier est si sûr, son rendu si exact, sans maniérisme et sans fignolage, que la pensée patriotique et sociale se dégage de son œuvre, tout comme l’impression littéraire se dégage du patriotisme aussi sincère qui a inspiré Jean Rivard. C’est par sa fidélité à exprimer les sentiments de ses personnages que Louis Hémon révèle les raisons profondes de leur attachement à la terre natale. Et c’est ainsi qu’une pensée discrètement patriotique, que l’auteur soucieux de son impersonnalité d’artiste n’a pas voulu exprimer autrement, s’exhale de son récit, comme de la vérité même, et procure un sens et défère même un rôle à ce livre qui aurait pu se contenter d’être intéressant. Les circonstances qui font paraître au Canada cette œuvre en des heures suprêmement douloureuses pour la France et pour l’Angleterre et donc pour nous tous, en accentuent singulièrement la pensée et la rendent tout à fait digne de la bonne foi et de la véracité de l’auteur, cependant qu’en la faisant ainsi jaillir, il ne songeait point que la guerre fût si proche. Effectivement et au moment le meilleur, ce récit véridique et sincère fera connaître en France les vertus de ces paysans canadiens dont les fils ou les petits-fils se retrouvent dans toutes les guerres saintes, et plus nombreux que jamais dans la grande guerre qui est la lutte décisive du droit des peuples et des gens contre le débordement furieux de l’arrogance bochisante ; il célèbre paisiblement l’« amour sacré de la patrie » ; il démontre encore l’affection que les écrivains de France, comme tous les Français, éprouvent à notre endroit lorsqu’ils nous étudient et nous regardent de près, et qu’il suffit d’un peu de sympathie et d’attention de part et d’autre pour que nous nous connaissions mieux, entre Canadiens et Français, ou plutôt que nous nous reconnaissions, de loin et en tout temps, aussi bien que Français et Canadiens se reconnaissent aujourd’hui dans les tranchées, face à l’ennemi commun… Mais, c’est entendu, le roman de Gérin-Lajoie est un plaidoyer, et celui de Louis Hémon est une peinture. On ne saurait conséquemment comparer l’un à l’autre. Toutefois, ils se ressemblent pour démontrer que les sujets de romans ne manquent point chez nous, et que la pusillanimité de nos littérateurs ne doit pas incriminer la pauvreté des sources d’inspiration que la nature canadienne leur fournit.

La préface de Cromwell a définitivement démontré que « tout ce qui est dans la nature est dans l’art », et il n’est pas inutile de répéter à nos jeunes gens de lettres que leur seule chance de bien faire, sinon leur principale chance de réussir absolument, c’est de s’inspirer de la nature canadienne et de s’y soumettre aussi bien.

La littérature n’est pas une carrière chez nous, mais la manifestation quasi irrépressible des dispositions artistiques de notre tempérament français ; elle est ainsi l’occupation de quelques esprits jouissant de loisirs ou s’en créant pour se former tant bien que mal aux lettres et qui, de fois à autre et par intermittences, mettent en œuvre le produit de leurs études en publiant ça et là quelques volumes dont l’ensemble constitue et représente notre littérature nationale. Nous parlons ici des œuvres de littérature proprement dite, et surtout de nos romans, puisqu’à propos de Maria Chapdelaine ; car il serait par trop injuste de méconnaître le labeur ou de diminuer le mérite de nos historiens, annalistes et éducateurs qui ont persévéré et persévèrent encore à faire contre fortune bon cœur. Nous n’oublions pas que Garneau a sacrifié son propre avenir et celui de ses enfants afin de pouvoir dire toute la vérité sur les hommes et les événements de son pays. Et nous ne savons que trop où la poursuite de la poésie a conduit Crémazie. De même, le sort de Nevers, de Buies, de Nelligan et d’autres écrivains canadiens, s’il n’est guère encourageant, n’en est pas moins glorieux et digne de notre respect et de notre gratitude.

Lorsqu’on songe aux difficultés qu’il faut vaincre, au courant d’indifférence et de corruption verbale qu’il faut incessamment remonter pour nous tenir au niveau de la bonne langue française, on peut facilement évaluer la dépense de bonne volonté que la formation littéraire exige de nos écrivains : et l’on doit aussi admettre qu’il ne leur reste guère les moyens d’acquérir par surcroît les connaissances générales et spéciales, la facilité et l’originalité qui font les œuvres parfaites. Dans de pareilles conditions, l’écrivain canadien-français qui ne se croit pas forclos en littérature, mais qui se risque et parvient à faire œuvre artistique, ne mérite pas seulement l’indulgence et l’admiration : il mérite de réussir. Ce serait toutefois l’illusionner que de lui promettre, dans le roman, les succès que la carrière littéraire fait entrevoir aux écrivains, en d’autres pays que le nôtre.

La littérature proprement dite n’est donc encore qu’un art d’agrément chez nous, et nos jeunes littérateurs feraient bien d’y prendre garde et de ne point s’aller jeter dans le roman comme dans un métier facile et lucratif ; car rien n’égalerait leurs mécomptes et leur déception. Ce métier est vraiment si difficile et si déficitaire, chez nous, que la seule raison plausible, pour nos littérateurs, d’entreprendre la composition d’un roman, c’est de se consacrer à une œuvre d’art et de n’en attendre nulle autre récompense que le mérite et la joie d’avoir fait besogne d’artiste. Ars severa, gaudium magnum. Et c’est encore à supposer que l’effort, le travail de création, d’autant plus laborieux et angoissant que l’artiste est plus consciencieux, ne décourage pas dès l’abord le littérateur canadien imparfaitement préparé à cet effort et tenant pour une insuffisante compensation la seule joie intime de la réussite ; car il sait bien que le public ne lui en saura gré qu’imparfaitement. Dans son charmant Art de lire, le regretté Faguet fait cette constatation : « La vie n’est pas liseuse, puisqu’elle n’est pas contemplative. L’ambition, l’amour, l’avarice, les haines, particulièrement les haines politiques, les jalousies, les rivalités, les luttes locales, tout ce qui fait la vie agitée et violente, éloigne prodigieusement de l’idée même de lire quelque chose. » Et il cite à l’appui cette observation de La Bruyère : « Personne presque, par la disposition de son esprit, de son cœur et de sa fortune, n’est en état de se livrer au plaisir que donne la perfection d’un ouvrage. » En écrivant ainsi, Faguet songeait à ce qui se passe en France. Qu’eût-il écrit, grands dieux, sur notre disposition à la lecture !

Il n’en est pas moins regrettable que le roman n’ait pas encore ouvert une carrière aux écrivains du Canada ; car notre peuple, peu friand des ouvrages de nos historiens qui lui fourniraient cependant les raisons d’aimer le pays et de croire à son avenir, apprendrait par nos romanciers à connaître ses avantages et ses beautés. Le roman deviendrait ainsi, chez nous, un puissant facteur d’éducation et de patriotisme — à la condition que nos romanciers se rendissent compte de cette mission. Depuis quelques années, notre littérature a produit quelques bons romans ; mais combien aussi d’insipides, de factices, de déjà lus, de truculents, de crus et de grossiers auxquels leurs fausses rabelaiseries ne confèrent cependant aucun titre rabelaisien ; car ils se sont contentés de « passer au-delà du pire » sans jamais se rendre « jusqu’à l’exquis », et de ne pratiquer que la basse de la gamme de Rabelais, telle que La Bruyère l’a établie.

Le roman est cependant le premier et souvent l’unique livre du peuple, en tout cas le plus accessible au peuple : c’est dire son influence et ses devoirs. Aussi nous semble-t-il que notre littérature devrait faire mauvais accueil à un roman dont l’auteur n’a pas accompli ces trois efforts :

1.o Signifier quelque chose, c’est-à-dire, par exemple, inciter le lecteur à l’étouffement d’un abus ou l’encourager à l’admiration d’un état de choses avantageux ; retracer une époque de notre histoire ; reconstruire un village, un édifice disparu ou remplacé ; relater les hauts ou bas faits d’un personnage dont le nom n’est pas à sa ligne dans nos annales ; rappeler une légende évoquant les mœurs de nos ancêtres ; dans un esprit scientifique résoudre un problème ou expliquer un phénomène dans ses causes et ses effets ; décrire des traditions et des coutumes locales qui font connaître une des classes-types de notre population ou de notre nationalité ; amalgamer des aventures et en imaginer si l’on veut, pour empêcher ses clients de s’endormir, mettre même de l’esprit et de la fantaisie à la rencontre, si cet esprit pétille et si cette fantaisie est fraîche ; mais ne jamais s’éloigner du but national du roman véritable qui est de laisser de précieuses notions d’art, de morale ou d’histoire dans l’esprit du lecteur.

2.o Montrer généralement nos compatriotes sous leur meilleur aspect, et non point se borner complaisamment à l’examen de leurs infirmités et de leurs ridicules, afin de ne pas résolument faire croire à l’étranger que les Canadiens sont des crétins ou des barbares.

3o, Faire aimer la langue française en l’écrivant d’une façon plus que convenable ; faire parler ses personnages fictifs comme ceux de nos personnages réels qui dans leur monde parlent le mieux (c’est l’affaire des épurateurs de relancer ceux qui parlent mal), sans toutefois craindre de conserver certaines locutions primitives ou archaïques, voire agrestes, qui panachent agréablement notre langue et contribuent à imprimer son caractère de littérature spéciale à un ouvrage canadien ; éviter surtout le suranné et la trivialité des expressions et des images, l’emphase des périodes ; rechercher au contraire l’original dans le naturel.

Pour atteindre ce triple but, il ne suffit pas au romancier canadien d’avoir appris le français classique dans la grammaire et les dictionnaires ; il lui est encore et surtout nécessaire de dégourdir son esprit, de sevrer son imaginative, de se désemmaillotter l’âme, de se déchrysalider ; c’est-à-dire qu’il lui faut avoir en outre appris à réfléchir, à voir, à sentir, à pénétrer le sens des choses et à en éprouver l’émotion, pour en exprimer ce qu’elles contiennent, dégagent ou recèlent de beau, de bon et de vrai, d’intéressant enfin. Pour cela, il est aussi nécessaire de penser. Boileau enseigne qu’il faut même commencer par là. Mais Boileau n’enseignait pas particulièrement aux écrivains canadiens. C’est là une question d’atmosphère ou d’ambiance, de climat intellectuel ; et cette question se débat parfois avec assez de passion chez nous pour prouver, sinon que notre climat est propice ou non à la production artistique, du moins que cette question existe réellement.

Nos littérateurs, à vrai dire, n’ont donc qu’un atout dans leur jeu, et c’est la nature canadienne qui le leur procure. Pour percevoir exactement et rendre aussi exactement l’aspect particulier que notre atmosphère donne aux choses qu’elle enveloppe, pour insuffler aux récits du Canada l’air du pays, pour faire sentir le terroir dans nos paysages et humer le brouillard de nos savanes, pour traduire l’accent et saisir la physionomie propres des habitants, enfin pour pénétrer, comprendre, ressentir et exprimer les sentiments de l’âme canadienne, aucune plume ne vaudra jamais une plume canadienne — ou qui soit parvenue à se nationaliser comme y est parvenue celle de Louis Hémon, à force de préparation d’abord, puis de curiosité, de pénétration, de sympathie et de persévérance, et en devenant réellement des nôtres. Et il n’est pas probable que son exemple soit de sitôt suivi au point de susciter à nos littérateurs une concurrence infrangible. Malgré toute sa sagacité artistique native, malgré toutes ses habiletés acquises et tous ses procédés d’école, l’écrivain français ou davantage étranger au Canada réussira rarement à peindre des tableaux canadiens avec autant de précision et de profonde émotion qu’un écrivain canadien le pourrait faire en s’y exerçant. C’est une force à nous, une force naturelle et donc très puissante, mais que nous oublions trop souvent d’utiliser.

Ce ne sont pourtant pas, encore un coup, les sujets qui nous manquent. Nous avons sous les yeux tous les modèles, tous les points d’observation, toutes les matières à littérature qui, dans les vieux pays, ont été exploités à outrance, motifs aujourd’hui surannés, épuisés, et qui attirent cependant toujours, comme un aimant, la pointe de nos plumes sans orientation. Comme si ces motifs, célébrés à l’envi par des générations d’auteurs, possédaient la vertu de procurer la célébrité aux écrivains qui y touchent ! Que seraient le Mariage de Figaro sans le cautère de Beaumarchais, Madame Bovary sans le scalpel de Flaubert ou les Misérables sans la pitié d’Hugo ?

Aux psychologues notre population, exceptionnellement constituée, présente des cerveaux et des cœurs on ne peut plus intéressants à disséquer avec une plume raisonneuse ; aux moralistes prêtent le flanc nos mœurs avec leurs travers assez marqués, hélas ; aux conteurs, le Canada offre tous les sujets que Daudet a ciselés, que Maupassant a brossés, et bien d’autres encore ; aux poètes et aux paysagistes se livre toute la nature canadienne infiniment belle et variée, digne de tous nos enthousiasmes d’artistes. Nos montagnes Rocheuses sont des Alpes, et nos Laurentides sont des Pyrénées ou, tout au moins, des Vosges ; nos lacs n’attendent qu’un Lamartine pour devenir aussi célèbres que celui du Bourget ; nos plages valent celles de Cannes, et nos grèves sont aussi douces que les rives hollandaises ; nos crépuscules sont aussi glorieux, n’est-il pas vrai, que ceux d’Italie ; les rochers de notre golfe sont aussi imposants et parfois aussi sinistres que les falaises bretonnes ; nos forêts sont aussi vastes que celles de Tolstoï, aussi mystérieuses que celles des croquants d’Eugène Le Roy ; nos prés sont aussi fleuris que ceux « qu’arrose la Seine »…

Je sais parbleu bien que les paysages canadiens se laissent difficilement comparer à ceux d’Europe, parce qu’il n’existe pas d’étalon permettant de mesurer leurs beautés respectives et toutes particulières. Un boudoir Pompadour ne saurait être assimilé au hall immense et surdoré d’un palace américain. L’un et l’autre, au premier regard, font pousser un oh ! d’étonnement ; mais l’un de ces oh ! a la douceur d’un mot d’amour, et l’autre a le claironnement d’un appel que les échos font rebondir. Autrement dit, le vieux monde est admirable au mètre, et le nôtre est admirable à l’arpent. Là-bas, un seul coup d’œil embrasse le beau dans des manifestations infinies ; ici, l’artiste ou l’amateur doit chercher dans l’immensité de l’espace qui rend la sensation moins nuancée et l’émousse parfois dans la monotonie. Tous nos lacs ne mirent pas une flore à la Rousseau, à la Daubigny, à la Corot ; dans nos montagnes, particulièrement, l’éternel sapin du nord, sombre et géométrique, qui domine toujours et partout la mélodie luxuriante des verdures, annonce un peu crûment que la glace laisse peu de mois au Canadien le loisir de rapprocher des lacs de Suisse ses nappes d’eau claire qui rendent violemment, comme en hâte, l’éclat de leur miroitement au soleil d’été donnant aussi, semble-t-il, d’un coup toute sa flamme. Les lignes côtières du Canada, grandioses ou lugubres, douces ou tourmentées, ne supportent pas davantage de parallèle avec les calangues liguriennes. Pas davantage nos chaînes de montagnes ne doivent être confrontées avec celles de France, d’Italie ou d’Espagne aux gaves monstrueux, aux cimes dentelées et audacieuses, égayées de chalets et de visions de villages pullulant dans les plaines, vers l’horizon. Pas davantage nos neiges, qui absorbent toute la lumière du firmament, ne ressemblent à celles de la Russie. Mais il ne s’agit point d’établir un parallèle pictural, d’ailleurs impossible, entre nos sites et ceux des vieux pays, bien qu’à certains égards les nôtres l’emporteraient en grandeur et en beauté, par exemple notre Niagara, nos Mille-Isles, notre Saguenay. Il s’agit plutôt et uniquement de constater que la nature canadienne possède de quoi inspirer et stimuler les talents les meilleurs et les plus capricieux. Aussi bien, voyons comme Louis Hémon s’y prend, et si la forêt canadienne qu’il décrit avec amour n’est pas la plus pure qui soit. C’est le réalisme doux d’un Theuriet.

Tout de même, nos frères de la glèbe sont aussi farouches et souvent plus malins que ceux de Jules Renard, et nos bûcherons sont aussi vrais que ceux de… Louis Hémon : nos citadins ont leurs petites manies, imperfections et théories, comme ceux d’Anatole France : nos pimbêches et snobinettes sont aussi exécrables que celles de Paul Bourget première manière ou d’Abel Hermant dernier cri ; nos politiciens (à ce qu’on m’assure) ont leurs petites combinaisons, eux aussi, comme le député de Bombignac ; messieurs nos ronds-de-cuir, si l’on veut m’en croire, peuvent fournir quelques binettes à la galerie de Courteline ; enfin si nos pious-pious purent divertir Charles Leroy avant la guerre, eux qui méritent aujourd’hui un salut de la plume-épée d’Esparbès, vous verrez que l’on rapportera, de leur rencontre, des dialogues dont le verbe expressif et la magnanimité faubourienne méritent aussi bien l’attention de René Benjamin… Et le reste est à l’avenant.

Débarrassons-nous donc de ces clichés d’exotisme et de tous ces procédés hétéroclites qu’il est d’ailleurs si malaisé d’utiliser à coup sûr ; ne risquons rien, afin de ne pas tout perdre ; abandonnons tout ce fatras d’emprunt, toutes ces acquisitions de gâcheurs ; mais tenons l’œil au jeu, défaussons-nous et battons atout, pardi, puisque ce nous est la seule chance de faire des points et de rendre grâces aux critiques qui ont parfois la bienveillance de suivre avec intérêt la partie des écrivains canadiens-français.

Non, nos jeunes littérateurs n’arriveront à rien de sérieux en s’écartant de la nature canadienne et en lui préférant des domaines neutres ou étrangers que les auteurs des pays plus littéraires que le nôtre peuvent mieux exploiter. Ils ne réussiront point davantage à s’emparer de la renommée par des coups d’audace ou de force, en essayant de violenter l’attention publique, de l’épater, de la retenir par les trucs qui, dans les littératures trop riches, servent parfois aux auteurs délaissés ou fourbus.

Nos lettres n’ont pas encore souffert de pléthore, et cependant nous y avons vu des cas de symbolisme, de décadentisme, d’exotisme, de vers-librisme, d’incohérentisme et de naturalisme de la dernière qualité, pour ne rien dire de la « littératuture » qui sévit toujours un peu, mais qui est bénigne. Arthur Buies remarquait déjà de son temps que « tous les excès de la littérature se sont fait sentir chez nous avant même que nous eussions une littérature ». N’avons-nous pas vu, sauf respect, l’un de nos romanciers embrener son héroïne afin sans doute que son histoire dégageât quelque odeur, à défaut de parfum littéraire, et saisît, par l’odorat au moins, l’attention des lecteurs ? L’attention s’arrête en effet devant ces âcres sollicitations ; mais elle grimace, puis elle se détourne, condamne et se méfie dorénavant. Dans toutes les sphères et à toutes les époques et dans tous les genres, les trucs appartiennent aux faiseurs et n’ont jamais indiqué que du charlatanisme. La vraie littérature produit des effets moins brusques, mais plus durables ; et c’est par la vérité, la probité, l’indulgence et la simplicité, comme Brunetière le prescrit, que le véritable artiste arrive à un résultat dont il se contente. La gloire littéraire, le laurier vert, ne se conquiert point à la hussarde.

À ces titres divers Maria Chapdelaine m’a paru devoir servir de modèle à nos jeunes romanciers.

Les critiques déclareront, si le cœur leur en dit, que la charpente de ce roman est un peu frêle, que son intrigue est vraiment si ténue que de bon compte on ne la voit mie, que l’esquisse de ses personnages ne saurait pleinement satisfaire les analyseurs de substances grises. On pourra même en vouloir à l’auteur de n’avoir pas assez mis à contribution la faune si pittoresque de la contrée qu’il fait connaître. Certes, il aurait été « plaisant » d’entrevoir un chevreuil bramant au clair de lune des Laurentides, ou une loutre pêchant des truites, voire quelques oiseaux-mouches promenant leur bourdonnement vermeil sur nos champs de blé noir ou dans le potager de nos fermières. Les belles dames de Brest et aussi de Paris se fussent pâmées, et le « pays de Québec » eût semblé plus attrayant un tantinet et moins « malavenant ». De même, la flore du pays, dans un récit aussi sylvestre, est vraiment réduite à sa plus simple expression, et l’auteur a peut-être fait trop bon marché de nos plus beaux arbres, de ceux-là mêmes qui tombent sous la hache de ses défricheurs, pour abuser de l’aune et surtout du cyprès qui n’est d’ailleurs pas, chez nous, l’arbre funèbre classique, mais une variété de pin à écorce rugueuse et d’un gris rose et qui croît dans les vallons sablonneux. Ah, nos arbres qui sont la gloire de l’automne canadien ! Et toutes les fleurs et fleurettes de nos bois, depuis la si gracile linaigrette qui dévide sa petite quenouille de soie blanche sur les troncs pourrissants et collabore avec la mousse qui les ensevelit, jusqu’aux orgueilleux kalmias qui recouvrent de leurs lourdes grappes roses les bords rocheux de nos lacs, sans parler des mille corolles, thyrses et corymbes anonymes qui font prendre les parfumeurs en pitié ! Pour ma part, je chicanerais volontiers l’auteur, ou plutôt le peintre d’une région pareille, sur sa négligence à égayer son tableau, comme d’un accompagnement obligato, d’un bouquet d’épilobes, de ces hautes fleurs d’un rouge violet aux quatre têtes de style étalées en croix, qui se répandent en massifs à la lisière des terres neuves, dominent toute la flore sauvage et célèbrent le passage et le triomphe du défricheur en s’épanouissant ainsi sur ses brisées, sur ses pas. C’est le leitmotiv fleuri de la carrière même du bûcheron canadien. Et dans ce livre qui fait l’effet d’un pastel en grisaille, cette tache de pourpre royale, cette note de beauté claire et triomphante, cette simple touffe d’épilobes m’eût ravi.

Mais qui sait si ce n’est pas pour brosser plus largement ses paysages, ainsi qu’il convenait aux horizons si vastes du « pays de Québec », que l’auteur a négligé ces détails et ces fioritures, et pour obtenir des raccourcis saisissants qui sont plus difficiles à rendre qu’il n’apparaît au lecteur indifférent au métier de l’écrivain ? Et qui sait si le mot de Voltaire ne l’a pas aussi bien guidé : « Le secret d’ennuyer est celui de tout dire » ?

Sans doute, l’œuvre de Louis Hémon se serait bien trouvée de certaines petites retouches, ici et là, d’un dernier fion comme les bons peintres en donnent à leur toile, la veille du vernissage. Mais il faut tenir compte que l’auteur a expédié son manuscrit à sa famille sans y attacher plus d’importance qu’à un essai, et qu’il n’était plus là, hélas ! pour le vernissage, je veux dire pour l’exposition de son tableau dans le Temps.

Il ne m’advient en aucune façon d’apprécier ce roman comme œuvre française. Là n’est point mon affaire. Le lecteur s’en rapportera pour cela à M. Émile Boutroux, l’éminent philosophe dont me voilà le co-préfacier de par la fortuité des circonstances qui m’ont conféré cet honneur périlleux. Il n’est cependant pas besoin d’être un grand clerc pour constater que ce récit, tel quel, se tient parfaitement d’un bout à l’autre, que le style est à souhait en harmonie avec le sujet traité, et d’une couleur locale délicieuse ; que toutes ces pages sont à point et que certaines sont superbes de vérité, de relief, de vie. La scène du père Chapdelaine franchissant en voiture la Péribonka au dégel est frissonnante depuis les sabots du vieux cheval jusqu’au toupet du bonhomme. Bien d’autres sont vivantes autant que scènes peuvent vivre dans un tableau à la plume : la veillée du jour de l’an dans le désert des bois, la narration de l’aventure tragique de François Paradis « qui s’est écarté », la lutte d’Edwige Légaré contre les souches, la cueillette des bleuets, les Pater et les Ave de Maria, les derniers moments de la mère Chapdelaine, la visite du médecin, du remmancheur et du prêtre, l’oraison funèbre de la défunte par le père Chapdelaine et les familiers qui n’ont cependant rien de Bossuet… Pour admirer la reproduction que l’auteur a faite de ces scènes, à défaut de science littéraire il suffit de connaître la nature canadienne et de connaître aussi nos paysans, nos bûcherons et l’existence qu’ils mènent.

Ainsi, comme œuvre canadienne, le roman de Louis Hémon, sauf erreur, me paraît le plus complet dans son cadre, le plus vrai, le plus pur, le plus simple et le plus coloré tout ensemble, le mieux écrit et le mieux composé, le mieux rythmé de forme et le plus cadencé de fond, et, pour mieux en parler, le plus littéraire que le Canada français ait encore inspiré — c’est véritablement la fleur des pois…

D’aucuns me trouveront un peu, et même beaucoup, sinon trop décisionnaire de trancher aussi nettement le mérite de Maria Chapdelaine. Je ne songe cependant qu’à suggérer au public canadien la curiosité d’en juger par soi-même et donc de réviser mon impression.


Louis Hémon avait composé d’autres œuvres qui lui firent cueillir quelques lauriers annonçant la venue d’un nouveau chef-d’œuvrier dans les Lettres françaises. Mais la couronne, à peine tressée de branches de myrte et de laurier, s’est achevée avec des immortelles, des fleurs funéraires ! Qu’à cette couronne, qui laurait déjà le front de cet artiste ravi si prématurément à la gloire de son pays, la littérature canadienne-française, reconnaissante à Louis Hémon d’une œuvre si franchement canadienne et si bellement française, ajoute quelques feuilles d’érable. Elles commémoreront son passage à l’orée de nos forêts dont la voix l’a ému. Pour tous ceux qui comprennent le Canada et l’aiment comme il l’a compris et aimé, nos chères feuilles d’érable sont des étoiles de verdure, de paix et d’espérance qui guident nos vivants et veillent aussi nos morts.


Louvigny de MONTIGNY,
de la Société royale du Canada,


Ottawa, 17 juin 1916.