Marcel Faure/01

Imprimerie de Montmagny (p. 1-9).

MARCEL FAURE





EN CHEMIN DE FER


— Est-il vrai, Marcel, que des poètes portent le deuil des omnibus ?

— Oui, petite Claire. Beaucoup d’entre eux font mauvais ménage avec le présent et l’avenir. Leur souffle flotte sur le passé. Les vers ont une prédilection pour les choses mortes.

— Les vers ?… Tu es affreux ! dit la jeune fille en riant.

— Vois-tu ce paquebot blanc, là, vis-à-vis le phare de gauche ?

— Oui. C’est un grand cygne décapité.

— Il porte deux cents voyageurs. Partis ce matin de Montréal, ils seront à Québec dans trois heures, juste le temps de faire un beau rêve, entre deux azurs, de contempler les villages qui dentellent les deux rives, et dont les églises, se détachant sur les hauteurs, sont comme des tableaux fixés par les clous de leur croix à une muraille de clartés.

— Marcel, c’est très beau, ce que tu dis ; mais tu n’es pas logique : tu viens de railler les poètes et te voilà lancé en pleine poésie !

— C’est différent : il s’agit ici d’un fait vivant et palpable… Je voulais te rappeler qu’il fut un jour où nos pères faisaient ce trajet en canot d’écorce. C’était pénible et interminable. Combien de gerçures ont rendu leurs mains rugueuses, au contact de la rame ! Mais, parce qu’ils étaient Français — les Français chantent toujours — leur voix mâle glissait joyeuse sur le flot dur :


Allons de l’avant !
Nos gars,
Allons de l’avant !


C’est surtout la chanson qui est devenue l’idée fixe du poète des tombeaux. Il a la nostalgie des syllabes qui, jadis, mordaient crânement dans la souffrance. Je les aime quand même, ces troubadours. L’illusion généreuse, le tourment du beau…

— Regarde, Marcel ! Est-ce assez féerique ? Cette ville, ces clochers, cette rivière, ces usines dressées comme des citadelles…

Le train vient de stopper sur une éminence. Au bas, s’étend Bonséjour, une cité fraîche en couleurs comme une fille saine. Ses maisons, alignées à la moderne, présentent de longues barres de nuances gaies, entrecoupées de rangées d’érables et de jardinets. Au milieu, très calme, très paresseuse, une rivière large d’un arpent déroule ses eaux bleues. Parmi les joncs flexibles et les nénuphars, elle s’est fait un lit de douceur et de rêve, et ses membres ondoyants s’y allongent langoureusement au soleil. On dirait une élastique bête neptunienne à queue de couleuvre se vautrant dans sa limpide somnolence.

Quinze ans de vie ont suffi à Bonséjour pour enfanter, abriter, allaiter et vêtir vingt mille habitants. Tant de fois engrossée en si peu d’années, elle a gardé imperturbablement sa physionomie de bon accueil, le sourire des bonheurs inassouvis et pleins de promesses, que voilent à peine les rideaux ajourés des fenêtres chantantes. On se plaît à la regarder longtemps, pendant ces mois parfumés, où, selon l’expression de Balzac « l’amour bat des ailes à plein ciel ». Parfois baignée dans la lumière des beaux crépuscules, parfois frissonnante sous les “nordais” rudes et sauvages, parfois calme, sous une blanche robe de brume immobile, comme une femme qui s’est endormie le cœur et la chair satisfaits, il fait bon s’y attarder : elle réconcilie avec la vie.

— Sais-tu qui a fait Bonséjour ? dit Marcel.

— Je l’ignore ; mais il avait du goût à revendre, car il a enfanté un chef-d’œuvre.

— Voici l’histoire telle qu’on me l’a racontée : il y a dix-huit ans, un jeune Américain, John Warren, vint se reposer dans un chalet bâti au milieu des arbres, au bord de la rivière que tu vois d’ici. Sportsman de naissance et chasseur convaincu, il parcourut toutes les forêts voisines ; il parvint même à poser sa botte entre les deux bois d’un chevreuil, que des guides avaient eu la délicatesse de tuer au profit de sa vanité. Cependant, l’Américain s’éprit de notre terre et de nos gens. Il s’attacha à la forêt, qu’il voulut exploiter, et à l’une de nos petites Canadiennes, qu’il voulut épouser. Millionnaire et don Juan, il s’empara de ces deux amours et engendra Bonséjour. Ces immenses pulperies sont à lui ; elles alimentent les imprimeries de la Nouvelle-Angleterre et font vivre cinq mille familles.

— Ce jeune Warren était un phénomène.

— Il est meilleur chasseur que nous tous.

La locomotive halète. On démarre pour entrer dans la vaste campagne. Claire, appuyée sur l’épaule de son compagnon, regarde passer les fermes blanches. Elle se repaît des paysages que font danser les trépidations du rapide. Ce jour de juillet, bleu et léger, lui inspire une volupté virginale et confuse. Le sol est dardé de rayons tièdes et lavés. De la terre montent les vibrations de la chaleur silencieuse. Pas un nuage, pas une buée au-dessus des rives, et la lumière parfaite exagère les détails des panoramas qui dévalent dans le galop des wagons noirs.

Marcel Faure songe encore à Bonséjour. L’histoire du Yankee, se taillant une ville dans l’étoffe de la province française, lui crée un problème qu’il s’efforce de résoudre.

« Warren a du génie, se dit-il, mais il est un envahisseur, tout de même. Il nous colonise. On nous colonise depuis deux cents ans. Nous sommes l’objet de dépossessions que nous ne pourrions empêcher sans nous affamer. En fait, l’invasion du capital étranger nous est profitable : elle nous permet d’exister. Au sens brut du mot, exister est humiliant : vivre est mieux. Vivre exempts de tout servage, en puisant au fond de nous-mêmes notre impérissable vigueur de Français, vivre, professeurs de bon sens, d’activité et d’invention, en donnant des leçons aux autres, qui ne nous valent pas, pourquoi ne pas viser à cela, nous qui mentirions à notre sang, si nous ne savions pas être originaux ? Quelqu’un a dit : Au vingtième siècle, nous ne verrons plus de champs sans maîtres. Celui qui ne bêchera pas son patrimoine sera dépossédé.

Au fil de ces réflexions, le cœur de Marcel s’orientait. Une vision venait de le terrasser ; le sens de sa mission lui apparaissait plus nettement. Son âme, naturellement compatissante s’ouvrait à toutes les pitiés ; mais il n’avait que vingt-quatre ans, et la vie, jusque-là, ne lui était connue que par fragments. Il n’avait toujours cru qu’en l’action. L’action, pourvu qu’elle eût un but pratique, avait été son seul idéal philosophique. L’idée de bienfaisance n’était nullement entrée dans son programme d’avenir. C’est pourquoi il avait fait deux parts de son temps : le travail et la joie. Il s’était livré à l’ivresse de vivre, à l’haleine ardente du printemps qui lui brûlait les veines. Sa grande intelligence était emportée dans un torrent d’optimisme, et sa chair saine était assez forte pour résister à l’intensité de sa pensée et à la véhémence de ses passions.

Il était imprégné de génie français. L’atavisme agissait en lui. En vain le Québec a voulu, pendant plus trois siècles, inoculer le sérum de ses hivers aux colons venus de France : il n’a pu dompter l’immortelle gaîté gauloise ; toutes ses glaces réunies n’ont pas figé ce sourire mieux réussi, plus intelligent, plus immatériel, qui a le don de pérennité. Il résiste aux épreuves définitives. Comme il devient beau et pénétrant, quand la première fleur blanche boutonne, au printemps, et que les bourgeons crèvent sur les branches où les oiseaux vont s’aimer. Alors, le long des flancs de notre race, remonte la sève de la France, la chanson, l’amour, la joie. Le type français ne meurt pas.

Mais Faure était aussi Saxon, par sa mère, ce qui expliquait l’empire qu’il exerçait sur lui-même, les volte-face soudaines qui étonnaient ses camarades de plaisir, peu habitués à la complexité du tempérament franco-anglo-saxon. Son endurance au travail, la sérénité, la méthode, l’esprit d’ordre, le côté pratique et froid de son être, qui se développait concurremment avec ses tendances idéalistes et exubérantes, tout cela déroutait les psychologues les plus futés. Les contradictions de son esprit et de son cœur se matérialisaient sur son corps en signes brusques. Il avait hérité, des races du nord, la chevelure et le teint, qui étaient blonds, mais non le regard : ses yeux noirs brûlaient son visage clair. Son nez était ironiquement arqué. Sa bouche spirituelle avait des lèvres faites pour mordre au plaisir ; mais cette concession de la bouche à la volupté était violemment corrigée par le menton qui s’allongeait et se raidissait sur des mâchoires énergiques et dures. Cet ensemble de force et de douceur plaisait, parce que sa douceur apparaissait mâle autant que sa force. Sa taille haute et ses épaules larges, qui accusaient la vigueur de ses muscles, s’alliaient à une grâce virile et à une souplesse naturelle qui le rendaient sympathique à quiconque l’approchait. Par la fixité dominatrice de ses prunelles, il semblait l’organisateur-né et le meneur d’hommes, et par sa beauté forte et magnétique, il était sûr de subjuguer la femme qui passerait dans le rayon de son génie.

Claire s’était maintenant endormie. Faure se sentait heureux de porter cette charmante tête, qui l’inondait de son or ; à côté de cette délicieuse faiblesse qui rêvait sur son épaule, il eut conscience de sa force et de son rôle de protecteur. Il sourit à la bouche qui lui soufflait doucement au visage.

Puis, il reprit le cours de sa songerie. Au fond de son être se dressait une volonté impérative qui courbait ses résistances et le poussait vers l’œuvre nouvelle. Sa vocation lui était révélée, et, à cette heure où l’inspiration du bien le foudroyait, il était prophète.