Manuel et itinéraire du curieux dans le cimetière du Père la Chaise/Promenade dans le Cimetière

PROMENADE DANS LE CIMETIÈRE.

L’attention se fixe dès l’abord de ce lieu funéraire sur les inscriptions gravées à ses limites. Elles sont en langue latine. Le peuple désirerait y lire sa langue maternelle ; il présume qu’elles y sont placées pour son instruction. Il se plaint de les y voir incrustées au seul bénéfice des hommes experts dans un idiome qu’il ignore ; il souhaiterait au moins avoir sa part de ces vérités par leur traduction en langue française. Sur le pilastre à gauche de la porte d’entrée se lit cette sentence de l’Évangile : Qui credit in me, etiamsi mortuus fuerit, vivet (Joan, xi) : « celui qui croit en moi quand même il serait mort, vivra ; » sur les vantaux de la porte, cette sublime profession de foi de Job, presque dès l’origine du monde : Scio quod redemptor meus, vivit et in novissimo die de terra surrecturus sum (Job, xiv[1]) : « Je sais que mon Rédempteur est vivant, et qu’au dernier jour je ressusciterai de la terre où je serai enseveli. » Sur le pilastre droit est gravée cette sentence du livre de la Sagesse : Spes illorum immortalitate plena est (Sap., iii, v) : « L’espérance (des morts) est pleine d’immortalité. » Ces vérités morales religieuses n’étaient-elles pas d’une haute importance pour le peuple, dont la vertu doit être soutenue dont les vices doivent être réprimés par la croyance intime de l’immortalité de l’âme ? Sans cette vérité première, point de religion, plus de morale. S’il eût été permis, au peuple de les lire dans ce lieu, il aurait révéré davantage la croix qu’il voit dominer sur les limites sacrées, comme sur la chapelle qu’il aperçoit au sommet de la colline.

Dès le seuil de ce lieu funéraire, l’observateur est surpris de ne pas être contristé par l’aspect de milliers de pierres funéraires proclamant tristement les victoires que le trépas remporte à chaque instant du jour sur la vie, mais de contempler le paysage délicieux d’un jardin pittoresque, de voir seulement une forêt d’arbustes s’élevant en étage sur le penchant du coteau, ou bordant agréablement une large avenue. Ce bocage ne se montre pas à son regard d’une teinte uniforme : il y voit contraster le feuillage argenté du saule pleureur avec la feuille brillante des acacias et les tiges des sapinettes revêtues d’une sombre verdure. Son odorat s’étonne de recevoir dans un cimetière, durant la belle saison, les douces émanations de la rose, du chèvrefeuille, du lilas, de la fleur de l’oranger, de la pervenche. Il s’approche pour mieux considérer les réduits d’où sortent ces parfums : ils sont occupés par de modestes tombeaux couverts des fleurs les plus magnifiques ; leur enceinte est à l’abri des insultes de l’impie par des grilles ou des barrières. Il considère avec attendrissement, dans ces sanctuaires de famille, des siège» préparés pour les parens, pour les amis, dont le cœur se plaît à venir fréquemment prier, gémir, soupirer sur la tombe de leurs proches ; à nourrir leurs âmes de leur tendre souvenir ; à se rappeler leurs exemples ; à écouter leurs leçons dans le silence de la mort ; à cultiver près d’eux leurs jardins ; à honorer leurs vertus en les couronnant d’immortelles. Ces soins religieux satisfont son respect envers la cendre et la mémoire des morts ; ils lui inspirent une invincible horreur pour l’ingratitude et l’oubli de proches vouant au plus triste abandon les sépulcres sur lesquels il voit de loin en loin croître la ronce, s’élever des orties, pousser les épines.

Cependant la surprise du curieux est extrême, en portant son regard sur les épitaphes gravées sur ces milliers de tombeaux, d’apprendre que tous les personnages ensevelis sous la tombe furent autrefois les meilleurs gens du monde, sans nulle faute, fort regrettables, et très regrettés ; en leur vivant ils furent tous bons pères, mères, époux, épouses, enfans excellera : personne ne manqua d’être ami parfait. Il se fatigue d’abord de la constante redite de complimens jetés dans le même moule. Quoi ! se dit-il, tous ces honnêtes gens sont sortis de Paris, où l’on se plaint incessamment de la dépravation des mœurs, d’une âpreté de gain rendant la délicatesse rare en affaires, d’une soif inextinguible d’emplois, d’honneurs, usant sans scrupule de bassesse, de souplesse, d’astuce, afin de parvenir à son but et de s’y maintenir ! Une vertu sans tache est dans la ville un phénix, dans le cimetière elle devient le lit du repos de tous ceux qui sont enclos dans la tombe. Ce sont des complimens ; assez d’hommes se voient masqués sur la scène du monde ; ils y abusent quelquefois ; les masques ici ne trompent personne : ils accusent seulement leurs auteurs de ne pas savoir respecter la vérité ; ils ennuient beaucoup : ils ont le tort insigne de ravir à la vertu un éloge qui lui appartient à elle seule. Le curieux bientôt lassé, ne regarde plus aucune inscription funèbre, sans se douter qu’au milieu d’expressions triviales, des productions de la sottise, du faux bel-esprit, il existe des chefs-d’œuvre d’un goût délicat, des modèles d’une diction pure, des élans du cœur admirables, et peut-être plus nombreux que dans aucun autre lieu funèbre.

Les premiers espaces s’étendant à l’entrée, des deux côtés de la route, sont des divisions consacrées à des sépultures temporaires ; cependant si elles sont précieuses pour les familles, on n’y voit briller aucun nom notable. Le tombeau d’un enfant, situé à droite en montant (division 1), fixé les regards par cette inscription délicate :

Une mère a son fils bien-aimé, Henri-Justin-Cécilia Philibert,
décédé le 3 décembre 1823, âgé de 14 mois

Du paisible sommeil de la douce innocence,
Dans ce triste berceau, tu dors, ô mon enfant !
Écoute, c’est ta mère, ô ma seule espérance !
Réveille-toi, jamais tu ne dors si long-temps !!!

Un cippe de marbre conserve, sur la même ligne, la mémoire de M. l’abbé Grosier, mort bibliothécaire de Monsieur à l’Arsenal, autrefois jésuite, chanoine, collaborateur de Fréron dans son Année littéraire, auteur de la première histoire complète de la Chine publiée en Europe.

Swéback acquit de la célébrité par ses tableaux représentant la Bataille de Rivoli, le Passage du Danube, la Calèche, la Malle-poste. Compositeur habile, il connut bien la magie de la perspective, sa touche fut précieuse, son pinceau posséda de la grâce.

Un chansonnier fort spirituel repose un peu au-dessus : c’est Dieu-la-Foi. Son esprit enfanta trente-cinq vaudevilles, force chansons et poésies légères. On estima son caractère, sa gaîté franche, son talent pour lancer un trait malin, pour employer finement l’équivoque. Au sommet du second carré se voit le monument du peintre Callet, dont les productions, contemporaines de la régénération de l’école française par Vien et David, ont conservé toute l’afféterie de Boucher. Il rechercha le joli : le beau, la nature, la vérité lui échappèrent.

Les tombeaux plus nombreux de la seconde division, situés sur la gauche de l’avenue, ne renferment qu’un petit nombre de personnages universellement connus. Cependant, en les examinant avec soin, ils proclament plus d’une leçon précieuse dans le cours de la vie. Je ressens vivement le prix d’une âme généreuse et bonne, en considérant, sur le bord du chemin supérieur à cette division, une croix de bois marquant humblement le lieu de la sépulture de J.-B. Desplas, excellent professeur de l’école vétérinaire d’Alfort. Fréquemment envoyé par le gouvernement pour arrêter les ravages des épizooties dans les départemens, ayant enseigné aux cultivateurs à soigner leurs bestiaux, il se montra chaque jour médecin aussi habile dans la pratique de son art que dans sa théorie. Ces talens suffisaient certainement pour constituer un homme distingué dans les sciences, mais le mérite du cœur de Desplas était bien supérieur aux qualités de l’homme instruit. Toujours sa bourse fut ouverte pour soulager l’indigence ; jamais il ne craignit aucun péril pour secourir l’homme en danger, l’homme accablé de malheur, le faible, l’homme souffrant. Le 10 août 1792, il aperçoit sous une des arches du Pont-Royal un garde-du-corps fuyant devant une horde ivre de sang et de carnage ; il le couvre de son corps, l’arrache à la mort, le conduit dans sa maison. Malgré son propre danger dans ces momens terribles, il l’y cache pendant trois jours entiers. L’homme en péril possédait toujours dans son âme des droits à sa protection, quelle que fût son opinion personnelle. Voyageant dans une voiture publique, ses compagnons de route reconnaissent au milieu d’eux un agent de la terreur ; ils le menacent de le punir à l’instant eux-mêmes des excès qu’ils lui reprochent. L’effroi saisit le malheureux ; se croyant près de périr, il est atteint d’une violente attaque de nerfs. Dans cette position, Desplas ne saurait lui dénier son secours ; il quitte la voiture avec lui, le rappelle à la vie, le soustrait au danger qui menaçait sa tête. Cette bonne action reçut sa récompense. Dans ce temps où personne n’était certain de ses jours, Desplas, dénoncé, est conduit à sa section ; menacé d’être emprisonné, le même individu qu’il avait protégé devient son défenseur, sa caution, le ramène dans ses foyers. Un soldat russe, attaqué du typhus, se réfugie dans sa maison en 1814. Desplas sait combien cette maladie est contagieuse, même mortelle ; il le fait traiter et déclare qu’il ne saurait l’abandonner avant d’être certain de sa guérison complète. Un homme qu’il connaissait à peine réclame son secours de la prison de Sainte-Pélagie, dans laquelle ses dettes l’avaient conduit. Non-seulement Desplas emploie tout l’argent qu’il portait sur lui pour acquitter sa dette, mais il laisse encore sa montre afin de payer de menus frais, et sort avec lui. Heureux pour Desplas si sa générosité se fut contentée de ce premier bienfait ! L’individu qu’il venait de rendre à la liberté succombait sous le poids d’une vaste entreprise, avec laquelle il luttait contre les messageries royales ; non-seulement il puisa dans la fortune de Desplas des capitaux considérables, mais il en vint même jusqu’à lui enlever presque toutes ses recettes journalières. La mort seule de cet emprunteur sans retenue délivra Desplas de sa rapacité, parce qu’il lui fut impossible de se déterminer à causer sur-le-champ sa ruine en lui refusant ses capitaux. Cette épreuve aurait certainement dû arrêter pour l’avenir l’excessive générosité de Desplas, mais un cœur généreux ne se lasse jamais de bien faire. Une femme malheureuse, séparée de son mari que ses dettes obligeaient de fuir, est reçue dans la maison de Desplas ; elle y est nourrie. Le propre revenu de cette femme acquitte les dettes de son mari. Il revient à Paris. Desplas prodigue ses secours aux époux réunis ; en même temps il fournit des fonds au frère de cette femme pour former un établissement. Ils sont insuffisans : Desplas consent, pour l’obliger, à souscrire à son profit des effets pour une valeur de 10,000 fr. Ce misérable ne se contente point de ce bienfait, il contrefait la signature de Desplas pour une somme de 40,000 francs ; il parvient à escompter ces billets frauduleux ; il se sert des fonds qui, loin de l’enrichir, augmentent ses pertes. Prévoyant son inévitable catastrophe lors de l’échéance de ces effets coupables, il écrit à Desplas, lui expose sa position, lui peint ses malheurs, lui avoue son crime, lui envoie le dernier billet de 500 fr. qui lui restait. Desplas s’oubliant lui-même dans le premier moment d’une perte considérable, imprévue, suit encore le mouvement de son cœur généreux, et s’écrie : « Ah ! le malheureux, il est sans ressource, pourquoi n’a-t-il pas aussi employé pour lui-même ce billet de 500 fr. ! Par quels moyens pourrait-on lui faire parvenir cet argent ? » Bientôt, considérant sa propre position, ses affaires embarrassées, une dette énorme, la situation de sa famille, de sa femme, de ses six enfans, sa sensibilité réagit sur lui-même, un chagrin profond s’empare de son âme, une fièvre inflammatoire le saisit ; en peu de jours elle le précipite dans la tombe, le 9 mars 1823, en laissant à la terre l’exemple d’une vertu bien rare dans un siècle où le sordide amour de l’or glace presque tous les cœurs.

Quelle distance de cet homme de bien à mademoiselle Mézerai, ancienne actrice du Théâtre-Français. Elle sacrifia tout pour gagner de l’or et les vains applaudissemens de la scène. Le statuaire Milhomme laisse au moins à la postérité, pour preuve de son talent, la statue du général Hoche et celle de Colbert, dont se montrera orné le pont Louis-Seize.

Un secret frémissement saisit en s’approchant de la première fosse de la vingt-et-unième ligne à partir du point le plus élevé de cette division. Elle renferme les restes du malheureux épicier Boursier, dont le sort est une preuve de la fragilité du bonheur des humains. Satisfait de voir son commerce prospérer, sa fortune s’arrondir, il se préparait à se livrer durant tout un jour à la joie, quand il sent ses entrailles déchirées par un poison violent, mêlé avec ses alimens ; bientôt il expire dans des douleurs atroces, victime d’un crime dont la justice humaine n’a pu connaître les auteurs, mais sur lesquels pèse la main suprême qui toujours saisit, atteint, punit les coupables.

Dans une fosse voisine du bord de la route repose enfin en paix celui qui fut son propre tourment, le tourment de sa famille, de ses ouvriers, des juges, des avoués, des huissiers, par son humeur hargneuse et processive, qu’il estimait un amour ardent de la justice, une haine vigoureuse contre les moindres abus dans l’ordre judiciaire. Durant vingt ans il fit retentir de ses procès les audiences ; il ne prit pas un instant de repos ; sans cesse il imprima requêtes, mémoires et plaintes ; il se fit des milliers d’ennemis, et devint, par sa fureur plaidante, l’objet de la haine et de la risée universelle. M. Selves, propriétaire fort riche dans le midi de la France, un moment député, demeura dans une profonde obscurité, même lorsqu’il remplit les fonctions de juge au tribunal civil de Paris, ou même au tribunal criminel du département de la Seine ; mais, descendu du siège des magistrats, il se rendit bientôt célèbre par une monomanie de plaider fort singulière pour celui qui en avait démontré tout le danger dans un Tableau êtes désordres dans l’administration dé la justice, ouvrage qui obtint rapidement trois éditions. Or, c’est précisément le jurisconsulte qui avait démontré combien il est facile de se ruiner en frais, dépens et faux frais, qui de plein gré s’enfonça dans le dédale de la chicane ; qui ne manqua jamais, pour le moindre procès qu’il perdit, d’en appeler et de recourir en cassation ; qui traîna à l’audience son fermier Seigle, pour de la paille, du foin, du beurre, des haies renversées, l’assassinat de canards ; qui fut toujours en querelle avec ses avoués pour leurs mémoires de frais ; qui combattit à outrance contre maîtres Lemit, Lenormand et Nancey ; qui déchira leur réputation, et subit, par arrêt, trois mois de prison pour les avoir diffamés ; qui s’indignait de ce qu’on osât l’appeler processif en lui imputant d’avoir soutenu durant toute sa vie deux mille quatre cent quatre-vingt-cinq procès, tandis qu’il convenait d’avoir été partie en très-peu d’années seulement dans soixante-douze jugemens ou arrêts qui lui avaient coûté la très-modique somme de 400,000 fr. ; dont l’esprit était si éclairé et les calculs si justes pour ses propres intérêts, que, pour avoir refusé de payer à la régie de l’enregistrement 40 fr., après avoir été condamné dans tous les degrés de juridiction possibles, il lui paya le léger capital de 40 fr., augmenté de 3,000 fr. de frais ; qui, désespéré de perdre toujours ses causes quand il avait tort, crut signaler sa juste indignation en insultant ses juges, en les accusant non pas seulement de prévarication, cela aurait été à ses yeux peccadille, mais archi-brigandage ; qui osa prendre à partie pour sa déconvenue les magistrats les plus distingués de la Cour royale de Paris, et publia enfin parmi quarante-six ouvrages, mémoires, plaintes, réclamations, projets de réformation, formant ses œuvres en cinq volumes in-8o, le Chapelet d’une petite partie du milliard d’attentats et d’horreurs qui se commettent impunément depuis plus de douze ans contre J.-B. Selves, par vengeance contre ses ouvrages sur l’administration de la justice. Ses proches, chagrins de voir sa fortune se consumer en procès, ne lui laissant aucun repos, tandis qu’il tourmentait sans pitié quiconque était assez malheureux pour avoir avec lui la plus légère relation d’affaires, tentèrent de le faire interdire ; mais il lui suffit de plaider lui-même sa cause, pour prouver sans réplique qu’il possédait parfaitement l’intégrité de ses facultés morales : il fut établi par jugement solennel que J. B. Selves, malgré sa manie processive, n’avait point perdu l’usage de la raison. Ce fléau des juges, des avoués, des huissiers, des notaires, enfin de toute la gente portant robe de palais, et puis encore de tous, ceux que son humeur lui plaisait de prendre pour adversaires, cessa de vivre le 16 juillet 1823, mais en laissant encore à juger après son trépas une plainte qu’il avait rendue peu de jours avant de mourir contre son secrétaire, sans doute afin qu’il subsistât au moins quelque trace au Palais de sa passion pour les procès, dont ses proches l’ont puni en ne lui faisant ériger aucun monument funéraire : cependant son trépas leur avait encore transmis une fortune considérable.

Près de sa fosse délaissée se montre une tombe rappelant l’exemple d’une existence non plus tranquille, mais dont le possesseur s’efforça dans son jeune âge d’assurer à jamais le repos, en contentant son goût inné pour les sciences. L’abbé Pouillard naquit à Aix, de parens sans fortune ; son premier penchant fut pour les arts du dessin, puis vers l’étude des antiquités. Sa pauvreté semblait former un obstacle invincible à ce qu’il lui fût possible de suivre l’impulsion de son génie ; mais une âme ardente sait sacrifier quelques-unes de ses jouissances pour satisfaire ses penchans. L’abbé Pouillard s’immola tout entier à ses goûts. Il était né pieux ; les ordres religieux assuraient alors à quiconque y faisait vœu de pauvreté, de ne jamais manquer du nécessaire, même fort souvent de posséder en commun une fortune beaucoup plus considérable que celle dont il aurait pu jouir dans sa famille, et des heures nombreuses de loisirs durant lesquelles chacun pouvait librement suivre son penchant vers des études sérieuses : l’abbé Pouillard n’hésita point d’entrer dans l’ordre du Carmel. A l’ombre du cloître, il se livra à de profondes études. La ville d’Aix n’était pas assez riche d’antiquités pour exercer long-temps sa sagacité ; son talent y devait demeurer stationnaire, par le défaut d’alimens. Ses supérieurs, témoins de son ardeur, l’envoient à Rome. Quel bonheur pour le P. Pouillard, d’habiter cette patrie des beaux-arts, cette ville des grands souvenirs, ou de toutes parts brillaient des antiquités de tous les âges ! Fidèle aux obligations de sa robe, le P. Pouillard se borna spécialement à l’étude des antiquités religieuses du moyen âge. Pour faire valoir sa suffisance dans ces matières, il publia une grave dissertation sur l’antériorité du boisement des pieds du souverain pontife, à l’introduction de la croix sur ses pantoufles ; ce sujet eut beaucoup de succès en Italie ; il donna au P. Pouillard, parmi les savans, du relief. On ne saurait s’arrêter quand l’on sent poindre sa réputation. Le P. Pouillard se préparait à publier une dissertation non moins importante sur la tiare pontificale, quand la révolution française troubla la tranquillité de Rome. Ce fut d’abord un orage lointain ; il fond sur l’Italie ; Rome est au pouvoir des Français. Dans la capitale du monde chrétien, ils ouvrent les cloîtres, abolissent les couvens, confisquent les monastères. La maison dans laquelle habitait le P. Pouillard est transformée en hôpital militaire ; il en devient l’aumônier. Son âme charitable ne se borne pas à dispenser des secours spirituels à ses compatriotes ; il prodigue ses soins aux malades et aux blessés. Durant longtemps il remplit ce pieux office. Bonaparte devient le chef du gouvernement. Les accens de la reconnaissance des malades parviennent aux oreilles du cardinal Fesch, oncle du souverain de ce temps ; il lui faut récompenser la bienfaisance de l’abbé Pouillard, il le nomme sacristain de la chapelle du palais des Tuileries. Il apprend son mérite comme antiquaire ; il sait combien son goût est sûr dans les productions des arts, quelle profonde érudition il possède : il le nomme conservateur de son Musée particulier de peinture et de sculpture. Dans ces nouvelles fonctions, l’abbé Pouillard fait admirer son tact exquis, ses connaissances étendues et variées ; mais il sait mieux faire estimer sa modestie, son urbanité, le généreux abandon de ses propres lumières. Sa considération personnelle était établie pour jamais ; son sort semblait certain ; le repos de la France, appuyé sur vingt années de victoire, paraissait inébranlable. Tout-à-coup la fortune des armes françaises change ; des revers succèdent aux victoires, Bonaparte succombe, en entraînant dans sa chute le cardinal Fesch. La fortune particulière de l’abbé Pouillard est compromise par cette catastrophe ; il est près de connaître encore une fois la misère, de ressentir le besoin. Dans cette position critique il écoute sa conscience, il ne se croit point délié des devoirs sacrés de la reconnaissance envers son bienfaiteur, parce qu’il est malheureux ; c’est précisément l’instant dans lequel il doit apporter le plus de soin, le plus d’empressement à le servir ; il s’expose lui-même pour acquitter la dette du cœur. Sa belle conduite, sentie, appréciée dans un moment où l’on voyait tant d’exemples contraires, lui valut de conserver son emploi dans la chapelle du Roi, et lui mérita l’estime universelle dans ses vieux jours, qu’il termina le 8 octobre 1823.

Ces exemples instructifs ne sont pas les seules leçons qui surgissent des tombes modestes de cette division ; chacune en renferme de particulières dans les circonstances de la vie des morts dont elles gardent la cendre ; mais le plus fréquemment elles sont connues seulement de leurs familles. Cependant nous pourrions encore montrer sur le sépulcre de M. Justice, gentilhomme écossais, tout le danger des passions délirantes du jeune âge. Jouissant de biens considérables dans son pays, y possédant une femme jeune, riche, aimable, vertueuse, jolie ; ce bonheur ne satisfait pas encore ses sens ; il le cherche à Londres» il le cherche à Paris, dans le jeu et de sales plaisirs ; il absorbe sa propre fortune ; il compromet sa liberté ; il est détenu dans la prison de Sainte-Pélagie par ses créanciers ; il éprouve dans cette prison toute l’horreur de sa détresse, toutes les souffrances d’une maladie cruelle qui le dévore, et de l’universel abandon. Soudain sa femme, qu’il avait délaissé dans le fond de l’Ecosse, apparaît devant lui comme l’ange consolateur. Elle veut briser ses fers, elle ne saurait y parvenir ; elle voudrait qu’il guérît, mais sa maladie est mortelle. Elle s’enferme avec lui dans une atmosphère infecte, pestilentielle ; le soigne elle-même jusqu’au trépas ; lui ferme les yeux, conduit ses restes jusqu’au tombeau ; il se referme sous ses yeux, et sous les regards de la petite nièce d’Young, le chantre de la mort et des nuits, dont elle est accompagnée. Nous pourrions prouver la fragilité de nos jours, et leur mesure marquée par l’Eternel, en contemplant la tombe de M. Delalande, jeune naturaliste, mort dans son lit à trente-six ans, dans Paris, sa patrie, au retour d’un voyage de long cours, dans lequel il affronta le danger des mers, le péril d’excursions lointaines dans la Cafrerie et au cap de Bonne-Espérance. Nous pourrions démontrer que la mesure de notre vie est souvent bien moindre, en considérant le monument d’Adeline-Gabrielle d’Arnault, décédée âgée de trois ans huit mois, sur lequel ses parens exprimèrent ainsi leurs regrets :

Notre soin était chaque jour
De t’aimer, de charmer la vie ;
Tu meurs, mais tu restes chérie :
La mort ne peut rien sur l’amour.

En multipliant ces exemples, chaque tombe offrirait sans doute des leçons spéciales. Un examen attentif de toutes les vérités morales que ces tombeaux possèdent, demanderait plusieurs journées ; dans cet opuscule nous avons voulu seulement tracer une promenade de trois heures au plus, pour les curieux. En présentant ces petites biographies à leur attention, nous avons cherché de démontrer combien l’étude de ce lieu funéraire présente d’instruction solide et variée ; après les jours de tourmenté de la génération qui maintenant s’écoule avec rapidité dans la nuit des tombeaux.

Suivons maintenant à droite l’allée de peupliers qui conduit dans la partie basse du cimetière.

Dès que l’on a dépassé le logement des gardiens, on aperçoit à sa gauche un grand espace (5e div.) encore vacant. Dans son point le plus élevé, sous de vieux marronniers, sont deux tombes couchées sous lesquelles reposent M. et madame Réveillon, dont le désastre de la manufacture dans le faubourg Saint-Antoine, pillée l’an 1789 par des brigands, fut le premier acte du drame sanglant dont la France devint le théâtre. Presque à l’entrée du chemin montant droit vers la colline, se voit un modeste monument consacré à la mémoire du docteur Royer-Collard, médecin habile et savant. Il s’occupa spécialement du traitement de l’aliénation mentale. Il était appelé à fixer principalement son coup d’œil observateur sur cette maladie, comme médecin en chef de l’hôpital de Charenton, poste honorable qu’il remplit avec distinction pendant dix-neuf ans. Il était le frère puîné de M. Royer-Collard, dont le nom est grand dans les fastes de la philosophie et des libertés publiques.

Si l’on entre dans la cour située devant l’ancienne porte, du cimetière, on aperçoit dans la muraille une petite porte donnant accès dans le cimetière particulier des Israélites. Sur son espace presque nu s’élèvent, seulement jusqu’aux trois quarts de son enceinte, de petites pierres tumulaires fort modestes. Elles portent presque toutes une double inscription en langue française et en langue hébraïque. La structure élégante des tombeaux magnifiques de M. et de madame Lopez et de M. Diaz Carvalho, attire le regard vers le fond de ce lieu funéraire. Les cœurs sont émus en considérant la pierre sépulcrale recouvrant les restes de madame Fould, femme dont la généreuse bienfaisance secourut largement la misère des hommes de tous les pays, de toutes les religions, sans autre titre à son immense amour de l’humanité, que leurs besoins ; ils le sont encore en considérant le monument du changeur de monnaie Joseph, qui non-seulement sut pardonner à ses assassins, mais périt le jour même de leur supplice. La vanité du juif Calmer paraît bien ridicule auprès de ces hautes vertus ; il ne fut point meilleur pour s’être fait appeler, pour son argent, Monseigneur par des paysans, pour avoir porté le titre bien étrange pour sa religion de vidame d’Amiens, dont l’obligation féodale était alors de défendre à main armée les terres de monseigneur l’évêque d’Amiens, même autrefois de se battre pour lui en champ clos. Rarement il est permis d’entrer dans cette enceinte particulière, fermée dans tous les momens où il ne s’y fait point d’enterrement.

En suivant l’allée de peupliers circulaire sur ce point, l’œil est attiré par la structure gothique d’un tombeau fort élevé où l’on parvient en suivant un sentier à droite de la route (3e div.). Ce monument, construit l’an 1800 par M. Alexandre Lenoir, avec des débris du cloître du Paraclet, fut placé jusqu’en 1815 dans le Musée des monumens français ; il fut transporté à cette époque dans le lieu qu’il occupe maintenant. Il renferme les restes[2] d’Héloise et d’Abélard, morts dans le xiie siècle, personnages fameux dans leur âge par leur génie, par leurs amours, par les malheurs dont leur existence fut abreuvée, par les tourmens dont leurs cœurs furent navrés pendant une longue vie ; maintenant encore fameux par leurs lettres, dont la poésie de Pope peignit à peine l’ardente flamme, dont Colardeau transmit moins encore le tendre feu. Cependant quels furent leurs regrets de s’être tant aimés ! Héloïse, considérant d’avance les sentimens produits par le seul aspect de leurs cendres, écrivait elle-même à l’amant qu’elle se reprochait alors :

O mort ! puissante mort ! quelle est ton éloquence !
Quelles hautes leçons profère ton silence !
Homme ! regarde un corps livide, inanimé,
Une cendre ! Et voilà cet objet tant aimé !
O faiblesse ! ô néant des passions humaines !
Un jour tu me suivras au ténébreux domaine.


Tombeau d’Héloïse et d’Abeillard

Puisse un même cercueil alors nous recevoir !
Peut-être deux amans, égarés quelque soir
Aux douteuses clartés de l’astre solitaire,
S’arrêteront, saisis d’un trouble involontaire ;
Penchés sur le tombeau, les bras entrelacés,
Ils liront nos revers sur la pierre tracés :
« Ils s’aimaient comme nous, diront-ils, et peut-être,
De la terre comme eux nous allons disparaître… »

(Fragment de la lettre d’Héloïse, traduit par Millevoye.)

Traversons maintenant plus de sept siècles pour considérer ceux de nos contemporains qui dorment près de leurs restes ; parmi tant de souvenirs, distinguons les mortels qui marquèrent le plus leur rapide passage sur cette terre, par leur génie, par leurs travaux, par leurs vertus. Le faste de beaucoup de tombeaux attirera bientôt nos regards ; mais leur structure élégante nous apprendra souvent que la vanité peut ériger de beaux monumens, mais non pas créer de beaux souvenirs.

Près de ce moine et de cette religieuse, personnages fort peu guerriers, dort le général anglais Murray. Il combattit long-temps dans l’Inde. Il rapporta de cette contrée lointaine une fortune énorme, produit du sang et des sueurs des paisibles Indiens. Il vint se faire battre en Espagne par le maréchal Suchet. Il repose maintenant avec lui dans ce lieu funéraire. On voit ensuite le monument de M. le comte Colbert, officier dans la marine royale et grand propriétaire. Il émigra ; il combattit dans l’armée des princes, à Quiberon, dans la Vendée, dans la campagne du Midi, en 1815. Par droit d’ancienneté, et sans aucune expérience durant vingt-cinq ans du service de mer, il devint, en 1814, contre-amiral ; cependant il conçut un tel chagrin d’être bientôt après mis à la solde de retraite, qu’il en mourut. Sa veuve, par une singularité remarquable, recommande aux seuls honnêtes gens de prier pour lui.

Le chemin qui se présente de l’autre côté de la route bordée de peupliers, à la sortie du sentier circulant dans l’enceinte où s’élève le monument d’Abélard, côtoie le bord inférieur de la deuxième division, où l’on trouve la preuve que des actions honorablement gravées dans l’histoire contemporaine ne sont pas toujours consacrées par une légitime reconnaissance sur la tombe. Dans une époque de déplorable mémoire, M. Moreau de Mersan osa réclamer publiquement le premier, au risque de sa liberté, au péril de sa vie, contre la barbarie qui détenait Madame la Dauphine dans la tour du Temple, après l’assassinat de ses augustes parens : M. Moreau de Mersan ne possède aucun monument sur le lieu dépositaire de ses restes.

Combien la mémoire d’une élévation fugitive est distante sur les tombeaux de l’éclat d’une haute vertu ! Je lis sur un monument érigé dans cette division, cette formule gothique : « Ici repose très-haute et très-puissante dame Emma Coghlan, duchesse de Castries, décédée le 9 décembre 1817. » En considérant les restes de cette dame, ensevelis dans la profondeur de la terre à laquelle va bientôt se mêler sa poussière, je m’étonne de ce que la vanité n’a pas craint de surcharger son tombeau de titres pareils. Une seule pensée me console, celle de présumer qu’en son vivant elle mérita de les posséder ; car son époux affirme qu’elle fut la félicité de son père, de sa mère, et véritablement épouse, sœur, mère excellente. Fuit patris et matris felicitas, uxor, mater, soror optima. Mais pourquoi ce témoignage honorable pour sa mémoire existe-t-il dans un idiome étranger ? Le Français n’aime pas à voir sa langue, parlée dans toute l’Europe, consacrée par des chefs-d’œuvre, dédaignée par ses compatriotes ; il supporte avec chagrin une inscription publique devenant pour la multitude une énigme insoluble.

Le curieux considère ensuite la partie supérieure de la quatrième division, dans laquelle sont pressés une multitude de tombeaux perpétuels et temporaires. Là tous les rangs, tous les âges, toutes les conditions ont également apporté leurs tributs en présentant aux sages les exemples et les leçons de leur vie. Imprudens, fondez votre bonheur sur vos richesses, la mort a précipité dans la tombe M. Sargenton, négociant opulent ; fiez-vous sur la beauté, l’image de madame la comtesse Louise de Girardin démontre qu’elle lui fut inutile. Le sang des austères Montausier, des vertueux d’Ormesson, coulant dans les veines de leurs enfans, n’a point préservé du trépas madame la comtesse de Montausier, née d’Ormesson. Il a frappé M. Pepin de Belleisle dans la force de l’âge et du talent, au moment où sa probité politique lui avait mérité l’estime universelle. Il a terrassé, dans les champs de Wagram, le général Walther, dont le cœur repose ici, le corps au Panthéon. Sa triste veuve conserva durant toute sa vie le cœur de celui qu’elle aimait, afin de le placer encore près d’elle dans la tombe qui l’a reçue. C’est précisément l’instant où s’allumaient pour mademoiselle Cuvier les flambeaux de l’hyménée, que le trépas a saisi pour la ravir, par une maladie longue et douloureuse, à l’amour d’un père célèbre par son génie ; à la tendresse de l’amant qui se croyait fortuné d’avoir fixé son cœur ; aux épanchemens de l’amitié dont elle connut le charme ; aux indigens, aux affligés dont elle se plut à sécher les larmes par sa bienfaisance, par ses consolations, par son appui.

Si, durant l’éclair de la vie, vous pouviez être arrogans du rang que vous occupez un moment sur la scène du monde, considérez dans cet espace (10e div.) combien l’orgueil vous abuserait étrangement en vous croyant à jamais supérieurs au reste des mortels. Dans une même poussière, on voit baronnes et marquises, le président Agier, M. le duc de Laval-Montmorency, pair de France, M. le prince de Castelcicala et madame Graux, maîtresse de pension, possédant pour dernière demeure une chapelle mortuaire, tandis que les plus modestes monumens recouvrent les restes des personnages les plus éminens, au milieu desquels repose M. Simon, père des cochers de fiacres. Ne vous fiez pas un instant sur votre prospérité ; la statue d’une femme éplorée, sur laquelle se fixe le regard dans la division no  11, est celle de madame Garreau pleurant son époux. L’ambition de son mari devait être satisfaite de se sentir riche, même fort riche, après avoir acquis une fortune dont l’humblesse de son premier état ne lui permettait pas même l’espoir ; il voyait avec complaisance chaque jour croître sa richesse, il achetait des domaines, il faisait bâtir des maisons, il jouissait d’une santé parfaite. Tandis qu’il considérait les progrès d’une construction s’élevant par ses ordres, la mort le précipita presque sans vie du bâtiment dont il examinait avec complaisance le prochain achèvement. Bientôt il expira, laissant sa femme veuve chargée de six enfans. Cœurs sensibles au malheur, mesurez sa douleur, au sein lui-même de l’opulence !

En suivant ce chemin jusqu’à l’allée de tilleuls montant droit sur le plateau, s’étend à gauche la sixième division, naguère séparée de toute autre par un chemin maintenant occupé par des tombeaux, mais encore reconnaissable pour ses anciennes limites par un observateur traçant dans sa pensée directement la prolongation du chemin partant de la vieille entrée du cimetière jusqu’au pied de la colline. Cet espace est remarquable, suivant l’usage établi par la mort dans ce lieu, par les souvenirs les plus divers, par les contrastes, par les rapprochemens les plus étranges. Les savans devaient sans doute prendre place auprès de Malus. Cet homme d’un rare génie préféra toujours le devoir de son emploi à son renom personnel. Ingénieur militaire durant l’expédition d’Egypte, il ne craignit point la peste en préparant des hôpitaux pour les soldats frappés de ce mal contagieux ; il en est atteint, il échappe au danger ; mais il ne possède plus qu’une santé débile ; sa faiblesse lui commande le repos. Pendant ses loisirs forcés, son génie découvrit presque l’origine de la lumière et rendit son nom illustre dans l’Europe entière, au moment où il fut ravi aux sciences, à trente-neuf ans. On aperçoit près de lui M. Petit, professeur distingué de l’école polytechnique ; M. Collet-Descotils, métallurgiste fameux par la découverte de l’iridium, minéral jusqu’alors inconnu. Non loin, de modestes pierres tumulaires indiquent les sépultures de l’académicien Tenon, dont les observations, les écrits, la sollicitude démontrèrent l’insalubrité de l’ancien Hôtel-Dieu de Paris et provoquèrent son amélioration ; du chirurgien Deschamps, dont les soins, les talens, la bonté furent durant longues années une providence pour l’indigent dans l’hôpital de la Charité. Auprès de ces savans sont les tombes de personnages dont le rang dans la société fut le moindre mérite. On voit près les uns des autres la spirituelle duchesse de Fleury, la famille de Coigny, noble race chez laquelle les agrémens de l’esprit se trouvent les compagnons de cœurs excellens ; de M. le comte de Mun, chéri et honoré de ses contemporains, modèle de piété filiale envers la plus tendre des mères, fidèle ami, père tendre ; l’amitié remplit sa vie, dont il avait honoré le commencement par la vaillance ; il dut à ce sentiment soixante ans de bonheur. Il repose près de M. et de madame de Tessé, dont l’âme toujours noble et généreuse se montra supérieure à l’adversité. Dépouillés de la majeure partie de leur fortune par les lois révolutionnaires, ils s’estimaient encore riches en distribuant eux-mêmes aux pauvres leurs aumônes, leurs consolations, leurs secours. Quel homme de sens auprès de telles cendres n’aurait pas dit repousser toute pensée d’orgueil ; cependant M. Sébastien Schacherer, cordonnier, breveté de S. A. S. Mademoiselle d’Orléans, n’a pas craint de faire graver lui-même durant sa vie cette épitaphe à sa future mémoire : « Bon époux, excellent père, fils respectueux et soumis, sincère et constant ami, il consacra ses jours pour le bonheur de sa famille, dont il fut sincèrement regretté (quelle prévision !) ; il sut, par ses talens (de cordonnier) et ses vertus sociales, mériter l’estime et la confiance des personnages de la plus haute distinction : tous ses jours furent marqués par un bienfait. » Ce cordonnier se dit plus heureux que Titus : cet excellent empereur perdit un jour. Il termina sa propre épitaphe, que mille personnes lurent comme nous lorsqu’il était plein de vie, par cette phrase : « Il fit élever ce modeste tombeau en mémoire de sa digne et respectable épouse, dans l’intention d’y être réunis pour l’éternité. » L’âme, surprise de ce miracle de vanité, s’étonne encore de lire ce quatrain sur la tombe d’un coiffeur :

Actif, intelligent, plein de goût et d’adresse,
Il fut, aimant les arts, le premier dans le sien ;
Sensible et généreux, son cœur goûta l’ivresse
Du bonheur, du génie et de l’homme de bien.

Sur le bord droit de cette même allée, aux trois quarts de sa hauteur, sont placées quatre modestes pierres tumulaires debout indiquant les sépultures de quatre hommes célèbres. L’érudit Capperonnier se montra le digne héritier d’une race de savans qui scruta les trésors de l’antiquité. Les travaux de l’illustre Delambre servent de phare aux astronomes, parmi lesquels il se plaça dans le premier rang. Ceux de Langlès servent de flambeau aux orientalistes ; ils ont en même temps répandu de précieuses lumières sur l’histoire de l’Asie. Le docteur Hallé fut l’honneur de la faculté de Paris par un vaste savoir ; il fut les délices des gens de bien par sa bonté, le père des pauvres par ses conseils, par ses largesses. Dans l’intérieur de cette division paraît le marbre funéraire de M. le comte de Lespinasse, lieutenant-général d’artillerie : il fut savant, il fut brave ; mais l’homme paisible préfère la science qui l’éclairé, à l’art terrible dont le plus haut succès est de lancer plus infailliblement la mort. Non loin de lui est le tombeau de M. Berthereau, ancien président du tribunal de première instance de Paris : son épitaphe peint ainsi ses fonctions et son caractère : Hic vir probus, jus dicebat… « Ici repose un homme de probité, il rendit la justice. »

L’aspect de Paris, dont on commence d’apercevoir les édifices vers le haut de l’allée de tilleuls, invite à suivre sur la droite un chemin où l’on espère mieux voir encore la cité des vivans du milieu de la ville des morts. En le parcourant chacun est surpris de n’apercevoir presqu’aucun des tombeaux placés dans la profondeur du vallon, tant ils sont religieusement couverts par le feuillage, dont les soins des familles les ombragent : on voit seulement les monumens dont est bordé ce sentier. Dès son entrée paraît à gauche (16e div.) une pyramide de marbre noir indiquant la dernière demeure de M. Prevost, dont les panoramas véridiques transportèrent dans les murs de Paris, avec une illusion parfaite, l’image de l’aspect des principales villes du monde, de nos champs de bataille les plus fameux, et d’événemens célèbres dans notre époque.

Bientôt la beauté de la forme et des ornemens d’un tombeau de granit de Flandre attire le regard vers la droite (8e div.). Ravrio ne se contenta point d’exceller dans l’art du bronzier on prisa son esprit ; il le montra dans les doux momens où l’amitié s’épanche ; sur son pipeau résonna la tendre chansonnette ; il sut aiguiser l’épigramme du malin vaudeville ; mais les qualités de son cœur valurent encore beaucoup mieux. En mourant, il fonda un prix de 3,000 fr. pour être décerné au premier qui trouverait un remède aux maux que l’emploi du mercure fait éprouver aux ouvriers doreurs. M. Darcet a rempli son désir en découvrant leur préservatif efficace. On inscrivit ces deux quatrains sur ce beau monument.

Il descend dans la tombe en conjurant l’effet
D’un métal meurtries ; poison lent et funeste
Son corps déjà n’est plus, mais sa vertu nous reste,
Et son dernier soupir est encore un bienfait.

Sur une autre façade de ce tombeau, on lit :

Un fils d’Anacréon a fini sa carrière ;
Il est dans ce tombeau pour jamais endormi :
Les enfans des beaux-arts sont privés de leur frère ;
Les malheureux ont perdu leur ami !

J’aperçois ensuite la pierre tumulaire de madame la marquise de Condorcet, veuve du secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences. Combien cette femme spirituelle et instruite dut compter de momens cruels dans sa longue carrière ! On aima l’élévation de son âme et sa bonté compatissante pour le malheur dont elle-même épuisa la coupe.

Un sarcophage de granit paraît à ma gauche, décoré d’un buste ; il perpétue les traits d’Ennius Quirinus Visconti, le premier archéologue de notre âge. Son âme noble fut pareille à celle des vieux habitans de Rome, dans laquelle il naquit ; ses études profondes l’avaient rendu le contemporain des temps anciens de la Grèce et de l’Italie ; son goût exquis, son imagination vive, son cœur excellent, sa raison solide, sa mémoire prodigieuse, sa modestie bien rare, son amour du vrai, furent les délices des savans, qui ne recoururent jamais en vain à ses lumières.

Je révère la mémoire d’un homme illustre, l’honneur de notre âge, en m’étonnant de voir près de son tombeau un monument de plus magnifique structure. Le mortel auquel il est consacré posséda sans doute un mérite plus éminent que celui de Visconti, supérieur à celui de Delille, de Fourcroy, de Chénier, de Grétry, sur lesquels il semble encore dominer dans la nuit du trépas. J’y lis le nom de Regnaud de Saint-Jean-d’Angely. Cet homme d’esprit considéra trop souvent nos commotions et nos débats politiques, seulement comme des moyens de fonder sa propre renommée et sa fortune. Jamais il ne posséda une opinion qui lui fût propre ; il suivit le torrent dont l’impulsion lui sembla propice dans le moment pour remplir son vœu. Pendant long-temps il louvoya. Souvent déçu dans sa politique personnelle, il fit naufrage ; mais son adresse sut toujours regagner l’un ou l’autre rivage. De loin il prévit qu’un génie vaste, audacieux, asservirait sous son joug, par le pouvoir militaire, les partis qui tourmentaient la France. Son étoile lui montra dans Bonaparte l’homme dont la gloire, le caractère, l’ascendant de la victoire, devaient enchaîner la patrie. Dès lors il se voua sans réserve à sa destinée ; son élocution, flexible à toutes les impressions de sa propre ambition, sut toujours trouver des couleurs pour pallier tout ce que le despotisme et la vanité produisirent de révoltant ; mais il n’eut pas de voix pour faire entendre au maître, dont il se montra le complaisant servile, le langage de la vérité, de la raison, de la justice, tandis qu’il l’entraînait lui-même, par sa flatterie, dans le précipice de malheurs où tous les deux tombèrent. Je plains l’existence politique d’un tel homme ; je la plains d’autant plus qu’il put s’abuser par l’étonnante fortune de son héros, à laquelle il semblait que rien ne dût résister. Quel est son sort après son élévation de quelques années ? La fortune change. Ses lèvres ont-elles seulement touché la coupe du malheur, est-il repoussé du sol de la patrie, il manque de force pour supporter l’infortune, parce qu’il avait manqué de vertu dans la prospérité ; sa raison s’altère ; sa santé succombe ; il ne peut vivre, il périt ; les portes de la France lui sont ouvertes, il se précipite dans son sein ; il embrasse ses amis, sa famille, il meurt ; il n’avait plus même la force de soutenir un instant de bonheur ! Quelle leçon pour l’ambition ! Je ne saurais lire sans la plus vive émotion ces vers tracés sur sa tombe par l’auteur de Régulus :

Français, de son dernier soupir
Il a salué la patrie :
Le même jour a vu finir
Ses maux, son exil et sa vie.

Quelle distance de cet ambitieux aux anciens conseillers d’état Laumond et Lescallier, maintenant ses voisins dans la tombe ? Ils rendirent des services immenses dans de hautes fonctions ; ils ne devinrent pas riches, mais ils méritèrent l’estime universelle par un bel emploi de leurs talens, par leur probité sans tache. Les vicissitudes de la fortune les trouvèrent forts, parce qu’ayant toujours suivi le chemin de l’honneur et du devoir, leur conscience ne leur fit aucun reproche. La considération publique les accompagna dans la retraite ; elle les suivit dans la tombe.

J’aperçois sur ma droite (9e div.) une statue de bronze reproduisant l’image de M. le baron Denon, autrefois directeur des musées. Cet homme d’esprit, possédant les avantages de la naissance, de la figure, de l’éducation, sut plaire et se tracer une route vers la fortune, qui lui sourit après avoir exercé sur lui ses rigueurs. Sa vie est une preuve que l’homme habile à saisir l’occasion, doué d’une âme énergique, possédant de l’originalité dans ses moyens, sachant à propos être hardi, s’élève et se soutient facilement dans une sphère où ne semblait pas l’appeler sa condition première. Au temps où parmi la noblesse il y en avait une haute appelée par sa naissance elle-même à jouir presque seule des grâces de la cour, et une noblesse de moindre aloi végétant loin des faveurs, dans les provinces, M. Denon naquit dans cette dernière. Ses parens se contentaient d’aspirer à lui acheter une charge dans la magistrature : car alors on achetait à prix d’argent le droit de décider de la fortune et de la vie des hommes. M. Denon devait donc être un honorable juge en province. Ses parens l’envoient à Paris étudier le droit. La science de Cujas et de Barthole lui semble fort insipide. Une bohémienne lui avait annoncé dans son enfance qu’il serait aimé des femmes, qu’il irait à la cour, dans toute l’Europe, et qu’une constellation lumineuse comblerait un jour tous ses vœux. Sur cet aventureux horoscope, lui-même, à seize ans, se trace une route de fortune qui fut la sienne. La gaîté de son esprit, le charme de sa conversation délicate et polie, la fécondité de son imagination produisant sans cesse d’heureuses saillies, un talent malin pour saisir chez autrui le moindre ridicule, lui valurent des succès de salon. En même temps il cultivait les arts, il maniait la plume, il savait agréablement tourner des vers de société : c’était un homme charmant. Ses liaisons avec les actrices du Théâtre-Français lui firent concevoir la pensée de composer une pièce dont le titre fut le Bon Père. Lekain dit, le jour de sa première représentation : « C’est la comédie de ce jeune auteur couleur de rose, que nos dames ont reçue. » Ses succès de coulisses satisfaisaient la vanité du jeune Denon, mais non pas son ambition ; son regard pour accomplir son horoscope se dirigeait toujours vers la cour. Comment y parvenir ? Denon recherchait avidement les occasions d’approcher de Louis XV. Il ne manquait jamais de se rendre à Fontainebleau lors des voyages d’automne. Le Roi le remarqua, le fit approcher de sa personne, lui demanda ce qu’il désirait. « Vous voir, Sire, répond le jeune homme. — Quoi, lui dit le Roi, tu n’as rien à me demander, tu ne désires rien ? — Non, Sire, si ce n’est de pouvoir échapper aux baïonnettes et aux gardes qui m’empêchent d’approcher de votre personne. » Le Roi, charmé de ses réponses, lui fait donner une permission d’entrer dans ses appartemens et ses jardins. Souvent ce prince adressa la parole à ce jeune homme, dont le ton et les manières surent lui plaire. Le Roi lui demanda quelles étaient ses occupations. « Cultiver les beaux-arts, » répond le jeune Denon.

Madame de Pompadour s’avisait alors de graver sur pierre dure : le Roi aimait les pierres gravées. Ce prince fit lui-même, avec discernement, une collection de pierres antiques ; il y joignit des médailles. Le jeune Denon fut chargé de la conservation de ce musée particulier du Roi. Madame de Pompadour mourut : Louis XV changea de goût. Denon demanda de l’emploi dans la diplomatie. Nommé gentilhomme d’ambassade à Saint-Pétersbourg, il offrit, en passant à Postdam, l’hommage de son admiration au grand Frédéric. M. Denon remplit bien son poste en Russie ; cependant il eut le malheur d’y plaire à l’infortuné grand-duc Paul, et de devenir l’objet d’une inquiète observation de Catherine II. Il alla rejoindre M. le comte de Vergennes en Suède, l’accompagna dans le Danemark, le suivit en France quand il vint prendre le ministère des affaires étrangères. Ce ministre lui confia une mission importante près du corps helvétique. M. Denon profita de ce voyage pour admirer la nature dans toute sa majesté. Il en profita aussi pour rendre son hommage au vieillard de Ferney. Il obtint de faire son portrait ; malencontreusement l’amateur accrut dans cette image les irréparables ravages de la décrépite vieillesse. Voltaire accusa M. Denon de l’avoir rendu plus laid qu’il l’était. M. Denon quitta la Suisse pour Naples ; il y demeura sept ans ; il y remplit même, dans les dernières années, les fonctions de chargé des affaires de France. Il était philosophe, donc partisan des opinions qui firent germer dans les têtes la révolution. Il déplut à la reine de Nazies, fut rappelé, et vit se fermer devant lui la carrière diplomatique. Tandis qu’il était en Italie, il se lia d’une amitié intime avec le cardinal de Bernis, alors ambassadeur de France à Rome ; il vit chez ce cardinal l’empereur Joseph II, qui trouvait l’Allemagne lourde, lente et rude à manier, et le malheureux Gustave, roi de Suède, qui devait être assassiné dans un bal. Ce fut toujours pour lui de précieux souvenirs ; mais son séjour sous ce beau ciel, au milieu des chefs-d’œuvre des arts dont il s’y voyait entouré, devait avoir plus d’influence encore sur le reste de sa vie. Il y devint artiste ; son goût exquis dirigea les dessinateurs employés par M. l’abbé de Saint-Non. Dans le Voyage pittoresque de Naples et de Sicile, il en écrivit les descriptions et l’histoire. Cet ouvrage obtint un grand succès. M. Denon, revenu à Paris, se fit recevoir à l’Académie de peinture, comme graveur, sur une production très-médiocre : mais il était gentilhomme. Son goût pour les arts le rappela à Venise, dont il étudia, pendant cinq ans, l’école. La révolution faisait abhorrer le nom français de tous les états despotiques. L’inquisition du palais de Saint-Marc l’expulsa du territoire vénitien. Il se réfugie à Florence, il en est chassé ; il espère trouver au moins un asile sûr dans les vallées de la Suisse, le gouvernement français s’y oppose au séjour de tout émigré : car il avait été porté sur la liste fatale, ses biens avaient été confisqués, tandis qu’il dessinait en Italie. Poursuivi au dehors de la France, ne possédant plus d’autre fortune que son burin, il risque sa vie en rentrant dans sa patrie. Le peintre David le protège, comme l’un de ses collègues à l’académie de peinture. Denon exécute quelques dessins de costumes républicains pour le comité de salut public ; il sauve ainsi sa tête. Des jours moins épouvantables luisent sur la patrie ; la société renaît dans ses rangs élevés, marqués alors par de hautes fonctions publiques ou fixés par la victoire. M. Denon est admis dans le cercle de madame de Beauharnais ; Bonaparte l’y remarque. Le Directoire envoyait alors ce général dans l’Égypte, expier le tort, à ses yeux, de trop de gloire. M. Denon s’engage dans cette aventureuse expédition, comme artiste. A la vue des champs de Thèbes et de Memphis, encore empreints des traces de la première civilisation du monde, M. Denon ne se souvient plus de ce qu’il compte déjà cinquante ans ; il retrouve toute l’ardeur du jeune âge ; le sabre d’une main, le crayon de l’autre, il marche toujours avec les premiers des guides ; dessine les vues pittoresques qui s’offrent à ses regards ; dessine les aspects des monumens demeurés debout depuis quatre mille ans, malgré les révolutions des siècles et du monde ; dessine les restes de ceux qui succombèrent sous l’effort des hommes et du temps ; dessine les nouveaux combats des Français contre les Mamelucks ; entasse ces dépouilles opimes pour les arts, dans ses porte-feuilles. Il revient en France et publie son Voyage dans la basse et la haute Égypte, pendant la campagne du général Bonaparte. C’était le premier ouvrage sur une expédition qui fixait depuis long-temps les regards de l’Europe tout entière ; les esprits étaient inquiets sur sa réussite militaire ; personne ne savait encore quels avantages durables elle avait produits pour l’histoire, pour les sciences, pour les arts. M. Denon commença de dérouler ce tableau devant l’universelle curiosité.

L’étonnement causé par les premières images exactes des merveilles des siècles des Pharaon et des Ptolémées ; les vues des monumens les plus imposans de l’antiquité, par la majesté de leurs masses indestructibles ; le récit animé des combats des Français, de leurs travaux scientifiques, de leurs efforts pour faire renaître les arts dans les contrées dont elles avaient été le berceau, donnèrent une vogue prodigieuse à son livre bientôt traduit dans toutes les langues. Le nom de M. Denon devint européen. Il avait flatté l’amour propre du général dont le génie avait conduit cette entreprise, toujours glorieuse pour la France, par d’immenses conquêtes pour les sciences et pour les arts. Bonaparte dut récompenser celui qui lui avait servi de héraut pour proclamer tout ce que l’expédition d’Egypte avait produit de véritablement grand. Jaloux de faire briller la France, ce conquérant de l’Europe presqu’entière n’imposa, point, seulement aux vaincus de lourds tributs, mais il les dépouilla de leurs chefs-d’œuvre pour en enrichir Paris. Le musée du Louvre fut le sanctuaire dans lequel il les réunit aux plus magnifiques productions de l’école française. M. Denon fut constitué le gardien de ces trésors, et tout à la fois le modérateur des beaux-arts en France et le Mécène des artistes ; poste difficile, dans lequel une impartiale équité devait égaler la justesse du sentiment du beau, pour distinguer dans un talent naissant les qualités par lesquelles ses travaux pourraient briller un jour ; accorder toujours les récompenses au vrai mérite, et jamais, sous leur nom, distribuer des faveurs ; choisir dans les plans les plus parfaits ; repousser les conceptions de la médiocrité, indignes des monumens publics ; conserver le bon goût, l’épurer ; encourager le génie en le laissant s’avancer libre et fier, peignant la nature, les sentimens des passions, les actions des mortels, les travaux des héros dans une vérité toujours parfaite et conforme aux règles immuables du goût. Quelles fonctions ! Mais la France possédait dans ce temps les maîtres qui venaient de régénérer son école, dont d’illustres élèves suivaient les traces par d’illustres succès. L’unique soin du directeur des beaux-arts était de se montrer juste. Le sentiment exquis d’un public sévère, dont le goût s’était formé par son admiration pour les chefs-d’œuvre qu’il voyait briller dans les galeries du Musée, lui aurait rarement permis d’être partial ; car l’opinion publique n’aurait jamais manqué de réformer son arrêt. Peut-être reprochera-t-on à cette époque de l’art d’avoir représenté presque exclusivement de beaux faits militaires ; mais la gloire des armes ne tenait-elle pas alors la France entière sous son prestige ? M. Denon ne devait-il pas plus que tout autre céder à ce sentiment, lorsqu’il lui devait sa fortune, lorsqu’il flattait ainsi le maître auquel il s’était dévoué ? Quand la France, par la dernière catastrophe de celui qui durant dix ans n’avait connu que des victoires, éprouva le dernier revers qui la priva du fruit de ses conquêtes dans les arts, M. Denon perdit son emploi ; mais son honorable existence leur fut encore utile jusqu’à son dernier jour, par la magnifique collection de monumens antiques, historiques, modernes, orientaux, de tableaux, de dessins, d’estampes, qu’il avait rassemblés dans sa galerie, pour écrire l’histoire de l’art, depuis les temps anciens jusqu’à nos jours. Peu jaloux d’une jouissance exclusive, il se plaisait à ouvrir l’accès des trésors qu’il possédait, aux étrangers et aux artistes. Heureux celui qui use d’une fortune brillante pour devenir utile !

En s’avançant jusqu’à l’extrémité de ce chemin, et tournant à gauche, on voit devant soi un monument funéraire de forme peu élégante (14e div.). Je frémis en y lisant : À Lallemant, mort le 13 juin 1820, l’École de droit, l’École de médecine, le Commerce, l’École des beaux-arts. Français, trop de sang a coulé ; la Charte protège tous vos droits, concilie vos intérêts généraux : le monarque a juré de maintenir la paix publique par l’observation de la Charte, elle ne sera plus troublée.

En remontant l’allée, se voit sur la gauche (15e div.) un piédestal surmonté d’une urne consacrée à la mémoire de madame Dufresnoy. Chacun admira ses élégies, chacun aima leur douce harmonie, leur naturel, leur facilité, leur abandon exprimant les mouvemens d’un cœur tendre. Sentir fortement, rendre dans une vérité parfaite ses sensations, ses sentimens, voilà ce qui forme le caractère du talent de ce poète aimable ; mais sa naïveté fait quelquefois regretter que ce poète soit une femme.

Le nombre des illustres souvenirs qui se présentent dans l’intérieur de cette enceinte nous force d’y pénétrer afin d’y considérer une réunion bien rare de talens et de mérite divers dans les littérateurs et les savans dont la France déplore la perte récente. Au milieu d’eux l’âme est vivement émue en lisant sur le tombeau du jeune Humbert de La Tour du Pin, victime d’un accident tragique, l’expression de la douleur de ses amis, et le portrait de son beau caractère.

Nourri par les vertus, formé par la nature,
Son cœur fut généreux et son âme était pure ;

Il aimait à compter les jours par set bienfaits ;
Ses amis compteront les leurs par leurs regrets.

Chacun déplore la perte de celui qui fut dès son printemps privé d’une vie dont il promettait de bien user, chacun admire son plus bel emploi sur la tombe de madame Bergon qui mérita cet éloge :

Ici dort, à l’abri d’un simple monument,
Une amie, une épouse, une mère chérie,
Qui du bonheur des siens fit celui de sa vie,
Et fut riche des dons versés sur l’indigent.

A leur droite, le musicien italien Tarchi crie, du fond de son sépulcre, que la suavité de ses chants a pu assurer à son nom quelque part dans l’immortalité ; mais sa cendre publie que tout sur la terre est vanité. Sur la tombe de l’abbé Haüy, je révère un homme modeste, dont l’esprit observateur sut étendre et perfectionner un système de classification des minéraux, fondé sur leurs parties constitutives, immuable comme les lois générales de la nature. Le nom du peintre Van-Spaendonck retrace à ma mémoire l’artiste qui sut le mieux exprimer toute la beauté des fleurs. Devant le tombeau de Fourcroy, je considère un savant, dont l’âme de feu exprimait avec éloquence tout ce que les secrètes opérations de la nature possèdent de magnifique ; il sut enflammer l’âme de ses élèves d’enthousiasme pour les sciences chimiques, mais il aurait encore élevé son nom plus haut dans l’Europe savante, si la politique ne l’eût pas détourné de ses travaux.

Les jours d’André Thouin furent employés au perfectionnement de la grande culture et de la culture des jardins ; il naturalisa une multitude de végétaux exotiques ; il perfectionna la greffe et la taille des arbres fruitiers ; le premier il enseigna publiquement la théorie et la pratique du plus utile des arts. Son frère, Jean Thouin, son collaborateur, l’a rejoint dans la tombe. Ils possédaient tous deux des goûts simples, des mœurs patriarcales, une bienfaisance sans bornes.

Breguet, dont le bronze reproduit les traits, ne fut pas seulement le plus habile dans l’art de construire les instrumens les plus parfaits pour mesurer le temps ; l’excellence de son cœur, doux, simple, généreux, fut préférable à son génie.

Le physicien Charles substitua le gaz à l’emploi de la fumée de substances végétales, dont s’était jusqu’alors servi Montgolfier pour l’ascension des aérostats. Le premier il s’éleva des Tuileries à une hauteur de plus de dix-sept cents toises, aux acclamations de la multitude surprise de voir l’homme se soutenir dans les airs plus haut que l’aigle.

Auprès de lui gît un astronome dont le génie ne produisit ni calculs profonds, ni théorie savante. Il vécut dans une entière indifférence sut ce qui se passait sur cette terre, à l’exception de la pluie, du beau temps et du vent, dont il enregistra durant cinquante ans les plus légères variations. Pendant ce demi-siècle entier, chaque nuit, il observa l’état du ciel avec une si merveilleuse patience, qu’à lui seul il découvrit l’apparition de douze comètes ; aussi Louis XV l’avait plaisamment nommé le Furet. M. Messier mettait un tel point d’honneur à cette investigation, qu’ayant omis, durant les derniers momens de sa femme, de monter à son observatoire, il fut au désespoir de ce qu’un Limosin eût saisi cet instant pour attenter à son honneur en découvrant une comète qui aurait fait pour sa part la treizième.

Quelle distance de cet esprit méthodiquement étroit avec la hardiesse du génie de Chénier, qui s’éleva si haut sur le Parnasse. La postérité pourra seule assigner sa véritable place, lorsqu’une sévère équité envers sa mémoire aura écarté loin d’elle les préventions produites par sa conduite politique, par l’engoûment des partisans de ses opinions : bornons-nous à considérer en lui, dans cet asile mortuaire, le poète qui enrichit notre langue des beautés du Cimetière de Gray, et des jugemens pleins de justesse et de goût qu’il porta sur notre littérature depuis 1789 ; ces productions suffisent pour lui assurer une belle place dans les lettres.

Une pyramide de marbre noir indique près de lui la cendre de Parny : il fut sans doute un de nos meilleurs poètes érotiques, il charme, il entraîne, il séduit par un talent flexible et pur, par son aimable mollesse : combien de poisons sous des fleurs ! Gardez-vous, jeunesse imprudente, d’approcher vos lèvres de cette coupe enchanteresse, si vous voulez conserver des mœurs pures ; le charme d’une diction délicieuse aura soudain corrompu votre cœur.

J’aperçois une lyre d’or ; ce monument est celui de Grétry, de cet homme de génie dont la musique fit toujours entendre à l’oreille l’expression juste et vraie des passions dont l’âme est agitée ; qui, par la vérité de ses chants, triompha de ses détracteurs, de ses envieux, et laissa un nom qui vivra dans la postérité.

Il y vivra aussi par sa propre pensée, celui de Bernardin de Saint-Pierre, par son histoire délicieuse de Paul et Virginie, parce que son cœur sut peindre les chastes amours de l’aurore de la vie, les mœurs patriarcales, de hautes infortunes, la vertu aux prises avec le malheur. Elle y vivra seulement par la mémoire de son talent, madame Dugazon, qui sut feindre sur la scène des sentimens qui n’étaient pas les

Tombeau de Delille
siens ; on admira son art, on s’étonna un moment de le voir parvenu à l’imitation du vrai ; mais la vérité commande seule une admiration éternelle. Madame Dugazon posséda une belle âme, un beau caractère : sa mémoire est digne d’estime.

Il fut moins heureux le chanteur Garat, dont la cendre repose proche de Fourcroy ; il a péri tout entier dès que son gosier s’est glacé.

Delille, dans ses vers harmonieux, mais trop souvent d’une égale cadence, a su lier son nom aux œuvres du génie de Virgile et de Milton ; il a ouvert une route nouvelle à l’art des vers, dans la poésie didactique, en présentant des descriptions variées, cependant jamais de ces créations qui étonnent, de ces grandes pensées dont on admire la sublimité, de ces images fortes qui émeuvent l’âme profondément. Ce bel esprit préféra semer de fleurs sa route tranquille, au fracas des mouvemens impétueux d’une imagination ardente. Son indignation contre le crime, animant cependant une fois sa verve, fit éclore ses belles stances sur l’immortalité de l’âme. Il fut immobile dans son attachement à l’auguste famille de nos rois, et ne prodigua pas à Bonaparte un encens adultère pour sa conscience.

Près de sa tombe, dans son enceinte, repose le galant Boufflers, la fleur des chevaliers, l’honneur des troubadours. Il dicta cette douce pensée inscrite sur son vase cinéraire : Mes amis, croyez que je dors. A l’opposite est un souvenir pour la mémoire de M. Dureau de la Malle, dont les traductions ont rendu tour à tour, dans notre langue, la rapidité de Salluste, la concision profonde de Tacite, l’harmonieuse abondance de Tite-Live. Il n’est pas enterré dans ce lieu, mais il fut intimement lié avec Delille : on a rapproché leurs souvenirs.

La première enceinte, à droite, renferme la dépouille de M. Brongniart, dont le génie créa le plan de la Bourse. L’élévation sculptée de ce monument décore son tombeau : la pensée de cet édifice superbe est son premier titre à la gloire.

Près de lui repose l’architecte Bellanger, inventeur de la coupole en fer dont est couronnée la Halle au blé, qui la préservera des ravages du feu ; il embellit Paris d’hôtels magnifiques, il le décora de jardins paysagistes.

Le cœur du docteur Montègre est ensuite déposé au pied d’un pilastre fort modeste. Il s’expatria pour aller à Saint-Domingue observer la fièvre jaune, et chercher un remède contre ce fléau destructeur. Lorsqu’il était baigné de sueur, Montègre aperçoit dans les eaux une femme luttant contre la mort ; il se précipite dans les flots, la rend à la vie : lui-même périt quelques heures après victime de son dévoûment héroïque. Les traits du peintre Vincent rappellent le disciple de Vien soumettant le pinceau aux règles du dessin ; il se signala en revenant aux lois de la nature, au sentiment du vrai. Ses compositions sages, son dessin correct, sa manière ferme et franche, décèlent l’homme de goût, mais non pas l’homme de génie. Son tableau représentant la fermeté du président Molé au milieu des factieux demandant sa tête, fut regardé comme une production digne d’estime, mais on y chercha en vain le grandiose et l’originalité qui commandent l’admiration et frappent d’étonnement.

Sous le lieu le plus couvert du bocage, de l’autre côté du bosquet, repose le graveur Berwick, dont le burin précieux, pur, délicat, se distingua par un goût exquis, un beau sentiment, l’arrangement et l’harmonieux effet de ses tailles. Il produisit un petit nombre d’ouvrages : ce sont des chefs-d’œuvre.

Le sépulcre délaissé du professeur Dufourny accuse ses héritiers d’ingratitude. Cet homme, épris des beautés antiques, enrichit l’école d’architecture de plâtres moulés sur les plus beaux édifices de l’Italie, de la Sicile, et les fragmens les mieux conservés de la Grèce.

Derrière lui sont de petits tombeaux consacrés à la mémoire des géographes Mentelle et Barbier-Dubocage.

Le monument de Ginguené rappelle un homme de beaucoup d’esprit, distingué par des productions aimables ; il lit honneur à son goût, à ses connaissances, à son jugement, par son Histoire littéraire d’Italie ; à son esprit, par des vers légers et des fables naïves ; il montra une belle âme en répondant à ceux qui l’invitaient, après la chute de Bonaparte, à se venger de celui dont il avait à se plaindre : Adressez-vous, dit-il, à ceux qui l’ont encensé, ils sauront bien s’acquitter de cette tâche.

Sous cette partie du bocage repose fort humblement un très-bonhomme, doué d’un esprit original, incessamment occupé de faire parler de soi. Mercier fut connu de toute l’Europe par son Tableau de Paris, auquel il fit succéder son Bonnet de nuit, l’An 2440, et même une Histoire de France, et la Brouette du vinaigrier. Original dans ses écrits, sans être écrivain judicieux et correct, il y entasse vérités et paradoxes, se contredit incessamment, montre dans ses opinions comme dans sa conduite une variation continuelle. Censeur amer de l’impôt de la loterie dans le Tableau de Paris, il en fit l’apologie dans un discours prononcé dans la Convention nationale ; il fit plus, il accepta un emploi important dans son administration.

À l’entrée du bosquet s’élève le monument de M. Suard, durant longues années secrétaire perpétuel de l’Académie française ; il traduisit, de l’anglais, l’Histoire de Charles Quint par Robertson, écrivit peu, causa bien : long-temps il fut une autorité dans la littérature.

A l’opposite de Delille reposent les restes de Talma, le Roscius français. Ses contemporains savent combien il mérita d’être admiré ; les traditions théâtrales rediront à la postérité ce qu’il fut, mais elles seront impuissantes pour reproduire les impressions terribles dont il frappait les âmes.

Considérons les tombeaux placés sur l’extérieur du bosquet à droite. On y voit le monument de François de Neufchâteau, auteur de Paméla, dont l’esprit produisit, comme procureur général, des réquisitoires, les études du magistrat ; composa odes, fables, anthologie morale, la Vulpiade et la Lupiade, un voyage agronomique, l’Art de multiplier les grains, une méthode pratique de lecture ; des volumes d’instruction sur l’administration, comme ministre de l’intérieur. Il fit des vers en l’honneur de la reine Marie-Antoinette, et des hymnes à la liberté ; il déclara que Dieu protégeait la France puisqu’il avait créé pour elle… Napoléon le Grand, l’ami du peuple, le père du genre humain… le sauveur du monde. « Il a droit, s’écria-t-il, à des autels, à des temples. » Cependant il adhéra au décret de déchéance de son héros. Présenté au Roi à la tête d’une députation de la société d’agriculture du département de la Seine, il s’écria, après lui avoir fait hommage des mémoires de cette société : « Que ne fera-t-elle pas sous le gouvernement tutélaire d’un père de famille qui nous est enfin rendu. » Dans son Manuel républicain il avait imprimé que l’histoire de la monarchie (de nos rois) faisait aimer la république. Cependant il fut bon ministre de l’intérieur, il protégea les sciences et l’introduction de la vaccine, il favorisa la propagation de l’instruction mutuelle.

Sur ma gauche (18e div.), j’aperçois le monument et les restes de M. Micoud, ancien préfet, et de M. Jaubert, gouverneur de la Banque de France, dont la mémoire est en honneur. Un cippe de granit, surmonté d’un globe embrasé, annonce quelqu’événement singulier dans le trépas de la personne à laquelle ce tombeau appartient. C’est l’asile de madame Blanchard, dont la machine aérostatique s’enflamma, et, la laissant sans-soutien, fut cause de la chute épouvantable dans laquelle elle se brisa et demeura sans vie. Près de ses restes, un cippe de marbre indique le tombeau de Méhul, dont les accens belliqueux enflammèrent le courage des Français, entonnant en marchant au combat le Chant du départ. Il enrichit la scène lyrique de quarante compositions admirables. Un pilastre rappelle, près de lui, Galin, inventeur du méloplaste et du chronomériste. En regardant à ma droite (div. 15), j’aperçois la pierre tumulaire de l’architecte Poyet. Sa tête féconde enfanta une foule de projets pour l’embellissement de Paris ; il proposa de transporter l’Hôtel-Dieu à l’île des Cygnes, y dressa le plan d’un hôpital salubre et commode ; il exécuta la façade du palais du Corps législatif. Il vécut toujours le crayon à la main quand il n’enrichit point la capitale de beaux édifices. Le talent de l’architecte Heurtaut s’exerça dans un genre différent ; il réussit à embellir les palais et les jardins royaux. M. Sage, leur voisin dans la tombe, s’avança par une autre route vers la célébrité. Chimiste, il appliqua ses connaissances à l’art d’exploiter les mines. En 1783 il provoqua l’établissement de l’école des mines, dont il fut le premier directeur. Demeuré stationnaire dans les principes de l’ancienne chimie, n’ayant pas voulu ouvrir les yeux à la lumière répandue avec profusion sur cette science par les découvertes de Lavoisier, de Guyton-Morveau, de Fourcroy, son savoir suranné, désormais sans valeur, ne permit point de l’admettre dans la nouvelle direction de l’école des mines ; cependant son savoir avait été autrefois utile à la France, à laquelle il apprit à exploiter ses richesses minérales. Le nom de M. Bosquillon (18e div.) rappelle un savant médecin, profond helléniste. A la vue du marbre tumulaire de M. le duc de Brancas-Lauraguais, il me souvient d’un amateur des sciences ; son esprit découvrit la décomposition du diamant par le feu, et voulut faire résister la porcelaine à son action. Il bannit de la scène les banquettes sur lesquelles les grands seigneurs et les financiers siégeaient à côté des acteurs, anéantissaient toute illusion théâtrale, et ne permettaient à Auguste et à Mithridate de se montrer dans leurs palais qu’entourés de marquis frisés à l’oiseau royal, portant avec orgueil les talons rouges, l’épée sur la hanche, l’habit brodé. Il me souvient aussi que son caractère original le rendit toujours frondeur et caustique ; mais s’il sema sa vie de traits plaisans et de bons mots, il la sema davantage de traits de bienfaisance, ce qui est préférable à l’esprit. Sur l’autre bord de la route j’aperçois la tombe de M. Aignan (16e div.), l’un des quarante de l’Académie française. Son renom littéraire est tout entier dans Homère, dont il crut à lui tout seul transporter dans notre langue les beautés, tandis que l’on aperçut dans son texte de nombreux emprunts faits à ses devanciers dans la carrière. Dans la vie civile ce fut un homme probe, dans sa conduite politique chacun vanta ses actions et ses écrits selon son opinion personnelle. Tel est le sort des hommes dans les temps où la société marche, suivant son intérêt, sous des bannières différentes, dont les coryphées, blâmant toujours leurs adversaires, approuvent toujours les enrôlés dans leur coterie. Les amateurs de musique s’empressent d’entrer dans l’intérieur du n° 18 pour rendre hommage à la mémoire de Nicolo, dont le génie créa les chants délicieux des opéras de Joconde, de Jeannot et Colin et de la Lampe merveilleuse. Non loin de lui, le nom de Persuis leur rappelle la musique de la Jérusalem délivrée, du Triomphe de Trajan, et l’air du Chant français.

De ce point, leurs pas se dirigent vers la place servant de terme au transport des corps par les voitures funéraires. A son entrée vers Paris s’élève un petit temple supporté par six colonnes ; sous son abri est placé un vase cinéraire. Ce monument est consacré, par l’amour paternel, à mademoiselle Butler (3e div.) jeune Américaine, ravie dès son printemps à ses parens. En arrière on voit un marbre tumulaire sur lequel se lit le nom de Bigot de Préameneu, homme savant et sage, autrefois ministre des cultes. A ses côtés repose, après une vie agitée, M. le maréchal de camp Dampmartin, dont l’existence fut marquée par des révolutions de fortune continuelles.

L’œil se porte de ce point vers le côté opposé de cette salle de verdure, bordée sur cette face de monumens imposans, au-dessus desquels s’élèvent en amphithéâtre sur le coteau des tombeaux de toutes les formes, tous religieusement couverts d’un feuillage donnant à cette colline l’aspect d’un bocage délicieux, orné d’une multitude de fabriques. Au côté gauche de l’allée montant à la chapelle, est un monument modeste consacré à la mémoire de M. le comte de Lambertye (18e div.), dont l’excellente épitaphe peint sous le plus beau jour la vertu, en déplorant ses tribulations durant son émigration. Sur l’autre côté de la route (28e div.) s’élève la chapelle sépulcrale de madame de Mallet, surmontée d’une Vierge tenant l’enfant Jésus sur ses bras. Ce tombeau atteste toute la dévotion de son mari, devenu prêtre depuis son veuvage.

En arrière s’élève le monument surmonté de l’image en bronze du docteur Béclard. Ce savant professeur promettait un digne successeur de l’illustre Bichat. Ravi par le trépas dans la force de l’âge, dans la vigueur du talent, il laissa à la médecine le regret de ne l’avoir point vu par son génie étendre les limites de l’art de

Tombeau de Gaspard Monge
guérir. Dans la multitude des pierres tumulaires agglomérées sur le penchant de la colline, les amis de l’humanité révèrent celle de Valentin Haüy. Sa découverte aussi utile que simple, substituant pour les aveugles le tact à la vue, leur apprit à lire avec des caractères en relief, les initia de cette façon dans les sciences, dans les arts, dans la pratique des métiers ; les rendit utiles à la société, en leur donnant ainsi les moyens de pourvoir à leurs premiers besoins, que leur impuissance de rien faire, jusqu’à l’heureuse découverte de M. Haüy, les forçait impérieusement de réclamer de la charité publique.

La reconnaissance des anciens élèves de l’École polytechnique, envers le premier de leurs maîtres, érigea sur le bord de cette salle circulaire un monument imposant à la mémoire du savant Monge. Son génie leur avait ouvert un accès facile dans les secrets de la géométrie descriptive, science jusqu’alors abstruse ; il avait enrichi la France des trésors de l’Italie ; il découvrit plus d’un mystère de l’antiquité sur les monumens de l’Egypte, dans laquelle il déploya des talens rares en mécanique. Jamais son esprit ne se trompa dans les hautes sciences, vers lesquelles seules l’appelaient ses dispositions naturelles ; s’il commit des erreurs dans la politique, attribuons-les à l’infirmité de la raison humaine, à laquelle il n’est point donné de voir toujours juste hors du cercle de son aptitude et de ses études habituelles. Les monumens élevés près de lui appartiennent aux familles de M. Souriac, menuisier, de M. Leroy-Pelgas, pharmacien, connu par un vin médicinal qu’il proclama une panacée universelle ; de M. Harmand, de M. Commaille, riche propriétaire, non moins opulent capitaliste ; de M. Loir, entrepreneur de bâtimens ; tous honnêtes gens sans doute, mais dont la vie obscure forme un singulier accompagnement du mérite de Monge.

Derrières ces chapelles mortuaires, quelques monumens rappellent de plus imposans souvenirs. La pyramide de marbre noir érigée à M. Percy, chirurgien en chef des armées, semble encore montrer cet homme précieux exerçant avec courage son art utile dans les hôpitaux et sur les champs de bataille, où tant de fois il brava la mort pour apprendre à ses élèves à enlever les blessés sous le feu de la mitraille, à soustraire au trépas les victimes qu’elle s’apprêtait à frapper. Un monument voisin reproduit les traits d’un homme non moins utile à l’homme : le docteur Pinel employa ses talens au traitement de l’aliénation mentale ; il adoucit le traitement et le sort des aliénés, et leur prescrivit des remèdes souvent efficaces. Il rendit encore un service essentiel à la médecine par sa Nosographie. Des tombeaux prochains présentent d’autres leçons. Le monument magnifique de M. Le Bailli de Crussol (27e div.), long-temps sous le poids du malheur durant l’émigration, rentré dans sa patrie, jouissant, au déclin de ses jours, de ses honneurs, de ses amis, des récompenses accordées par son prince à sa fidélité, apprend qu’il ne faut jamais désespérer de son sort dans les plus grandes infortunes ; cependant il est des circonstances où la prudence humaine est en défaut. M. le duc de Frias, grand d’Espagne de première classe, crut le sort de son maître à jamais fixé, quand il eut abdiqué sa couronne ; il se laissa séduire par la fortune d’un astre naissant, mais nébuleux. Il s’éclipse : le duc de Frias, proscrit, succombe à son chagrin loin de la terre qui le vit naître. Combien le sort des hommes du peuple est préférable à celui des grands de la terre ! les agitations publiques renversent rarement leur félicité domestique. Sans craindre l’orage, sans redouter de ne point voir s’accomplir leurs souhaits, MM. Poreet, négocians, purent graver d’avance sur leurs tombeaux de famille cette douce inscription : La mort elle-même ne les séparera point.

Sur la colline domine le vaste tombeau de la famille Trubert (26e div.). Sur le côté gauche de l’allée d’acacias paraissent enfoncées dans la profondeur du coteau des cryptes[3] plus ou moins élégantes, dans lesquelles les corps sont isolés chacun dans des demeures particulières, suivant l’usage des anciens. Elles se présentent dans cet ordre : famille Hadengue-Regnaut, Delafontaine, famille Bance aîné, famille Goupy, famille André Leroux, famille Coutanceau.

Deux tombeaux de marbre noir, adossés à la colline, indiquent le lieu de la sépulture de M. le maréchal duc de Valmy et de madame la maréchale son épouse. Combien de souvenirs se réveillent avec ce nom ! La journée de Valmy sauva Paris de la destruction, la France de l’asservissement, du pillage, du joug des étrangers ; en préparant au dehors à la patrie vingt ans de gloire, mais en la dévouant au dedans à l’anarchie, aux discordes civiles, à la perte de sa jeunesse dans de continuels combats, au despotisme militaire, à un agrandissement démesuré, à des conquêtes sans bornes, aux plus cruels revers, en rivant aussi les fers du meilleur des rois. Quelle fut la haute influence de cette journée sur le sort de la France !

Après s’être livré durant quelques momens à ces réflexions, on voit, en s’avançant, les cryptes des familles Lemoine, Poitevin, Millot et Braillon, Lafitte, Renet, Guillaume, enfin de M. le comte Lanjuinais, pair de France.

Cet homme d’une vertu austère, d’un courage constant, d’une fermeté inébranlable dans ses principes, religieux par conviction, profondément savant, ennemi de toute licence, mais dévoué aux libertés publiques, ne désira, durant sa vie entière, que le bonheur de son pays. Ce vœu de son cœur fut l’unique mobile de sa conduite politique. Toujours il combattit tout ce qui lui parut contraire à la vérité, à la sagesse, à la justice. Né dans la province de Bretagne, son esprit s’indigna d’y voir rabaissement du tiers-état sous le joug des ordres privilégiés ; il considérait dans les hommes les enfans d’un même père, tous appelés aux mêmes droits par leurs vertus, par leurs talens, par leur instruction, par leurs travaux, par leurs lumières, devant lesquels devaient s’ouvrir toutes, les carrières, sans aucun obstacle produit par l’inégalité chimérique de la naissance. Tout despotisme lui était odieux, parce qu’il substituait une volonté arbitraire et toujours vacillante, au règne équitable de lois justes, sages, réfléchies, solennellement promulguées. Toute inégalité dans l’impôt était à ses yeux une injustice, parce que la même richesse, la même industrie lui paraissaient ne réclamer qu’un sacrifice égal de la propriété particulière pour les charges publiques. Si la propriété légitime était pour lui sacrée, la liberté individuelle de l’homme était à ses yeux inviolable envers celui qui ne compromettait point l’ordre public, Les seuls moyens légaux pouvaient en disposer ; dans leur action, ils devaient ouvrir toujours des voies sûres contre d’injustes préventions des soupçons peu fondés, en présentant surtout un appui certain à l’innocence. Un tel homme, fortement convaincu, par son expérience, des abus du régime de la France avant 1789, devait tendre de toute la force de sa volonté à les renverser ; mais aussi sa sagesse lui devait interdire d’y substituer d’autres abus, de concourir à la moindre injustice ; mais sa vertu elle-même l’empêcha de prévoir combien le choc des passions et des intérêts se heurtant produirait de désordre, causerait d’injustice. Doué de toute la science d’un légiste ayant profondément étudié la théorie des lois, mais pas assez le cœur de l’homme ; disert, même éloquent, comme un excellent avocat ; dédaignant sa fortune personnelle, immuable dans ses principes, il se fit remarquer, dès l’ouverture des Etats-Généraux, par ses talens, par son caractère ferme, par sa vertu austère. L’anéantissement de toute espèce de privilèges devint le but vers lequel il marcha constamment ; mais, comme cette assemblée, il ne sentit point combien l’autorité royale réclamait une puissance énergique dans son action légale ; il ne sentit point qu’une exacte pondération dans des pouvoirs divisés d’intérêts personnels sur quelques points, mais forcés chacun de sacrifier leurs prétentions particulières aux intérêts généraux du pays, pouvait seule assurer la tranquillité publique ; il ne prévit point le danger de l’anarchie, le péril de la puissance populaire anéantissant l’autorité royale, pour tomber sous le joug de factieux atroces. Il crut, après s’être énergiquement opposé à tout ce qu’il regardait injuste, capable d’ouvrir de nouvelles sources d’abus, préjudiciable à la liberté publique, qu’il suffisait de donner au peuple français, pour assurer son repos, une constitution renfermant les élémens du bonheur public pour une nation sage, dans laquelle chacun se serait contenté sans regret, sans ambition, sans autre désir que celui de la considération publique méritée par la vertu. Ces législateurs, déjà au milieu des tempêtes, furent assez imprudens pour estimer que le vaisseau de l’État pouvait être gouverné lorsqu’ils établissaient de toutes parts des points de résistance à l’autorité royale, la laissant sans force et sans action pour faire obéir aux lois, pour, maintenir l’ordre public, pour défendre la société attaquée soit au dehors, soit au dedans. Sans doute cette assemblée rendit un service immense à la France, par l’abolition des privilèges pécuniaires pour l’impôt, en le rendant général et le même en tous lieux, en fixant son vote annuel, en prescrivant le compte fidèle de son emploi ; en réunissant en un faisceau unique, en un corps homogène, en un même peuple, les Français autrefois divisés de mœurs, d’intérêts, de coutumes, de droits, d’impôts, de province à province, et souvent de ville à ville ; en brisant toutes les barrières qui s’opposaient à ce que la France formât un seul corps puissant par l’union intime de ses parties : mais elle ne sentit point que plus elle donnait de force morale au peuple, plus l’autorité royale devait posséder d’action légale de la plus haute énergie pour réprimer les hommes turbulens ou factieux, pour faire obéir aux lois, pour imprimer un mouvement constant à la machine politique. Ce principe de destruction, joint à l’âcreté des passions violemment agitées dans une continuelle lutte des intérêts anciens et des intérêts nouveaux, des ambitions particulières et des rivalités de pouvoirs, de vieilles haines et de récentes animosités, fit périr tout à la fois la première constitution des Français, la monarchie constitutionnelle ; livra la France à l’anarchie, et précipita l’infortuné Louis XVI dans un abîme de malheurs.

Tandis que les départemens se disputaient d’envoyer à la Convention les esprits les plus ardens, le département d’Ille-et-Vilaine fut du très-petit nombre de ceux qui choisirent un sage pour les représenter dans le moment où la France, en péril par les armes étrangères, était encore plus en péril par les factions qui la déchiraient au dedans. Louis XVI, salué, quelques années auparavant, le restaurateur de la liberté française, chéri des Français au commencement de son règne, maintenant détenu dans la tour du Temple, était devenu pour les chefs des factieux le premier des ennemis publics. Parler en sa faveur dans le moment où ses ennemis voulaient s’abreuver de son sang, était compromettre sa liberté, se dévouer à une mort presque certaine. L’homme de bien ne connaît point de danger quand sa conscience lui dicte d’accomplir un devoir. Lanjuinais, dont la voix à Versailles avait tonné contre les abus de l’autorité royale, tonna avec plus de véhémence encore contre le plus épouvantable excès de l’autorité populaire ; devant la Convention nationale, il attaqua l’acte d’accusation de Louis XVI. Inébranlable à la tribune, il y développa, malgré les vociférations de la rage, toute l’atrocité d’un procès où les ennemis du Roi étaient tout à la fois témoins, accusateurs, jurés, juges, tandis qu’ils le chargeaient des crimes qu’ils avaient eux-mêmes commis dans la journée du 10 août, en y faisant eux-mêmes répandre le sang. Son courage s’exalta au point de qualifier quelques-uns de ses collègues de conspirateurs, et de les sommer d’annuler l’acte d’accusation qu’ils présentaient. Ne voulant point priver ce prince d’un suffrage favorable, il vota pour la réclusion et le bannissement à la paix, en demandant que le jugement, quel qu’il fût, ne pût pas devenir loi, s’il n’obtenait point les deux tiers des suffrages. Son dévoûment fut sans succès, mais il n’altéra jamais son intrépidité. Sous le poignard continuellement levé sur sa tête, il osa accuser Robespierre, conjointement avec Louvet, des journées de 1792 ; réclamer la poursuite des auteurs des massacres de septembre ; combattre de toute sa force l’établissement du tribunal révolutionnaire ; dénoncer les dangers de la Convention avant le 31 mai ; montrer, dans ce jour périlleux, toute l’intrépidité de la vertu lorsqu’on l’outrage, lorsqu’on l’arrache du poste où l’avait placé la patrie, lorsqu’on la proscrit. Coupable aux yeux du crime triomphant, il est privé de sa liberté ; sa propre maison devient sa prison ; il est entre les mains d’implacables ennemis. Dans l’impuissance de remplir son mandat, il songe à conserver ses jours pour son pays ; il trompe la vigilance de son gardien et lui échappe. Mis hors la loi, il court mille dangers en se rendant à Rennes, dans sa propre maison, où, pendant dix-huit mois, il ne sort pas d’un réduit où le tenaient caché, au péril de leur vie elle-même, sa mère avec une servante fidèle. Long-temps après le 9 thermidor, il reparut dans la Convention pour y montrer le même courage, le même esprit de justice, la même modération. Souvent il parla avec force en faveur des prêtres déportés, des parens d’émigrés et de la liberté des cultes. La vertu de Lanjuinais reçut enfin la seule récompense capable de flatter son âme noble et élevée : lors de l’élection du Corps législatif, par lequel fut remplacée la Convention, il fut appelé au Conseil des anciens par le suffrage de soixante-treize départemens. Peu jaloux de la faveur des hommes du pouvoir, il combattit toutes les mesures révolutionnaires : celle qui excluait du Corps législatif les parens d’émigrés ; celle qui privait les pères et mères des biens qui devaient échoir à leurs enfans émigrés ; celle qui attribuait au Directoire la radiation de la liste des émigrés ; toujours il se montrait sur la brèche pour s’opposer à la moindre injustice. Quand Bonaparte se fut placé, à Saint-Cloud, à la tête du gouvernement français, Lanjuinais fut rappelé dans le sein du Corps législatif, dont il n’était plus membre depuis deux ans. Bientôt nommé sénateur, il conserva dans ce corps toute l’indépendance de son caractère personnel et de ses principes. Il eut l’honneur d’avoir constamment fait partie d’une très-faible minorité courageuse, qui s’opposa toujours aux envahissemens du pouvoir impérial. Son opposition fut franche et sans ménagement, quand le sénatus-consulte transforma la république française en une monarchie despotique. Dans son indignation il s’écria, suivant qu’on l’affirma pour lors : « Vous voulez choisir un maître dans une île où les Romains ne voulaient point prendre un esclave ! » Sa conduite fut toujours en harmonie avec ses sentimens : jamais il ne se montra seul dans le palais pour faire sa cour ; jamais il ne sollicita aucune grâce ; toujours il combattit les mesures injustes ; jamais il ne les favorisa de son vote. Ses principes austères lui faisaient une loi de détester les attentats de Bonaparte contre les libertés de la France, d’abhorrer son ambition, de déplorer les maux incalculables dont elle affligeait la patrie ; il vota l’établissement d’un gouvernement provisoire et la déchéance de Bonaparte. Nommé par le Roi pair de France, il s’appuya sur la Charte pour défendre avec son courage accoutumé les libertés françaises. Bonaparte, lors de son retour de l’île d’Elbe, ne le fit pas entrer dans sa Chambre des pairs. Le peuple se souvint de Lanjuinais et le nomma son représentant dans le département d’Ille-et-Vilaine. Un suffrage unanime le porta à la présidence de cette chambre. Sa modération sut y contenir la turbulence de quelques esprits ; son influence produisit le rejet de mesures qui auraient encore pu faire couler le sang français. Rentré dans la Chambre des pairs, M. le comte Lanjuinais se prononça contre les lois sur la suspension de la liberté individuelle, sur les cours prévotales, sur l’amnistie, sur le nouveau concordat ; jamais il ne se tut devant des mesures ou des lois opposées à ses sentimens personnels. Ses opinions, fondées sur la conscience d’un homme juste et éclairé, étaient d’un grand poids dans l’opinion publique. Cependant cet homme célèbre pendant trente-sept ans par la distinction avec laquelle il remplit de hautes fonctions, ce vieillard sur lequel s’étaient fixés pendant si long-temps les regards publics, disparut presque inaperçu de la scène du monde sur laquelle depuis longues années il ne paraissait que dans un sanctuaire où le public n’entendait plus sa voix. Il était presque devenu un personnage historique pour la jeunesse ; les contemporains de sa vie étaient presque tous entrés dans la tombe avant qu’il eût terminé sa longue carrière ; mais ses actions lui ont, mérité pour jamais une place honorable dans les fastes de notre âge ; il vivra pour la postérité.

En s’avançant encore un peu, l’œil admire la belle ordonnance de la chapelle funéraire dans laquelle reposent les restes de madame la duchesse de Bassano (20e div.). Les bons cœurs se souviennent du regret solennel de ses enfans. En revenant sur ses pas, on rencontre la chapelle des familles Granger jeune, et Roche ; puis un monument de marbre rappelle le souvenir de C. J. Panckouke, ami de Buffon, choisi par Voltaire pour la publication de ses œuvres, fameux par de vastes spéculations de librairie. Tout proche de la salle circulaire on remarque les tombeaux élégans de la famille Henneeart (19e div.), et les monumens des notaires Denis de Villières et Laine, En s’avançant dans l’intérieur de la division, on aperçoit la pierre tumulaîre de madame Guizot, femme distinguée par son esprit, dont la plume s’exerça avec un rare succès pour l’éducation de son sexe.

Lorsque l’on remonte lentement ce vallon romantique où le charme des beautés simples de la nature, se mariant à l’aspect de tombeaux de mille formes, convie à de douces rêveries, l’imagination s’étonne en lisant à droite, gravé sur un tombeau, un nom appartenant à la maison de Bourbon-Conti ; fl fait souvenir de l’aventureuse existence de celle qui s’appela madame la princesse Stéphanie. A l’aspect du nom de madame Gaïl, les amateurs de musique se ressouviennent de ses talens et de son amabilité. La vue des cryptes des familles Rondeau et Millot inspire du respect pour ces longues réunions de parens. Le regard se fixe à droite sur un bas-relief représentant une veuve éplorée tendant les mains à son fils à peine sorti des langes ; je lis : Mon amour pour mon fils a pu seul me retenir à la vie ! Point de nom. Inquiet, j’examine ce monument de tristesse ; j’y lis derrière : « Ici repose Charles-Angélique-François-Huchet, comte de Labédoyère, né le 17 avril 1786, enlevé à tout ce qui lui était cher, le 19 août 1815. » Quel sujet d’une douleur immense ! avoir à regretter son époux et la cause de sa mort ! Près de lui un monument où les productions de la nature sont disposées avec goût marque la dernière demeure de M. Turpin, jeune naturaliste. Un bosquet de sureau, de cyprès et de lilas, s’élevant au milieu du chemin, forme un dais magnifique sur un piédestal de marbre blanc recouvrant le sépulcre de J.-B. Paulée : elle ne vécut pas cent jours. Les plus douces pensées s’élèvent dans mon âme en contemplant le paisible repos de l’innocence. Quelle réunion s’offre à ma droite ? deux cippes de marbre de couleur opposée sont placés dans une même enceinte. Sur l’un est posé un vase cinéraire d’où s’échappe une colombe dans toute sa blancheur. Je lis les noms de madame la baronne de Charlus et de mademoiselle sa fille. Cette tendre mère, consumée de chagrin, survécut neuf mois seulement à son enfant chéri. Mes larmes coulent. Au milieu de peupliers s’élève un monument de marbre d’une blancheur parfaite, dont la pureté et la forme sévère indiquent bien toute la rectitude de l’illustre Mounier, membre de l’Assemblée constituante ; toujours ce sage eut soif de la justice. En m’avançant j’aperçois, dominant sur un léger monticule, le tombeau de la vertueuse madame Brézin, à laquelle vient de se réunir son mari, dont la fin de la vie suffit pour faire honorer sa mémoire. Né ouvrier, ayant gagné une immense fortune par son industrie, sans enfans, sans parens proches, il légua à l’administration des hospices de Paris près de quatre millions pour fonder un hôpital spécial pour les pauvres ouvriers, dont sa jeunesse avait partagé la condition et la misère. Sur la droite du chemin se voit le petit monument consacré à la mémoire de M. d’André, autrefois conseiller au parlement de Provence, trois fois président de l’Assemblée constituante, puis épicier, puis émigré. Rentré en France en 1796, il parvint à se faire nommer au conseil des Cinq cents ; il en fut exclu ; il se réfugia en Allemagne, d’où il ne revint qu’au retour de Louis XVIII sur le trône de ses pères. Alors il devint directeur général de la police du royaume, et successivement administrateur général des domaines de la couronne. Ce fut un homme d’esprit, un homme à talent, un excellent homme dans la vie privée ; mais il passa pour lui-même des jours perpétuellement agités. Remontons maintenant vers l’allée d’acacias ; le chemin rocailleux du vallon conduit en serpentant à un mamelon sur lequel on remarque un monument consacré au général anglais Barow (22e div.), et devant soi des cryptes appartenant aux familles Gonchon, Smith et Bonjour (23e div.). La vue s’étend de ce tertre vers Paris sur une perspective, agréable. La colline prochaine, vue de ce lieu bas et resserré, présenterait un aspect rare près de Paris, quand même l’on n’y verrait pas s’élever en étage des monumens de formes et de structures variées.

Les cryptes se présentent sur le bord de l’allée d’acacias dans cet ordre : d’abord les sépultures des familles Bidaux et Delaroa et Bidaux (26e div.), puis la crypte d’une structure noble, mâle, sévère, appartenant à M. le maréchal Macdonald, duc de Tarente, dans laquelle sont maintenant renfermés les restes de madame la maréchale son épouse. Une croix d’un marbre noir couvre le sépulcre de madame la baronne Bourgoing. Le tombeau de M. le comte Otto rappelle le souvenir d’un diplomate habile, distingué par la portée de son esprit, par sa vigilance, par son adresse ; pendant longues années il traita les affaires les plus importantes de l’Europe. Des noms moins fameux sont gravés sur les cryptes se montrant ensuite. Elles appartiennent à M. Berger, manufacturier ; à M. Desfammes, peintre en bâtiment ; à M. Tessier, ancien parfumeur ; à M. Barry, marchand de bois ; à M. Delespine, ancien directeur de la monnaie de Paris ; à M. Bazouin, ancien caissier des jeux ; à MM. Nast, fabricans de porcelaines ; à M. Vigier, dont chacun connaît les bains sur la Seine, gendre de M. le général Frère, l’un des officiers les plus distingués, dont le nom se trouve sur la face opposée mais postérieure du monument, il est vrai, du côté des tombeaux de ses compagnons de gloire. La dernière des cryptes à gauche sur la route est celle de M. Messager, en son vivant marchand de vin en gros et en détail, place du Louvre. De l’autre côté de la route (24e div.) s’élève une pyramide de granit consacrée à la mémoire de M. le général d’Abadie, officier distingué dans l’arme du génie ; vers le fond de ce terrain on aperçoit le monument funéraire de M. Collin de Sussy, ancien ministre du commerce, et de madame son épouse, amèrement pleurée du pauvre.

Avant d’entrer sur le plateau, on voit sur le côté droit de la route la chapelle funéraire de la famille Ridot jeune. Sur le côté droit du chemin circulant sur le bord du plateau s’élève la chapelle funéraire de la famille de Jacques Lefèvre, banquier, maintenant député de Paris (36e div.). Le monument qui s’élèvera durant cet été sur un caveau déjà construit sera consacré à la gloire de M. le maréchal Suchet, duc d’Albuféra, dont l’image sera accompagnée des plus beaux faits de l’une des plus brillantes carrières militaires de l’époque moderne ; il fut toujours guidé par l’honneur, par le désintéressement, par un ordre parfait dans l’administration des armées, par le génie pour leur commandement. On voit ensuite s’élever à droite la chapelle funéraire de la famille Debruge ; à gauche celle de la famille Hibon ; à son côté le monument funéraire de madame la duchesse de Mazarin ; sur le devant le tombeau consacré par le général Thiébault à conserver les restes de son père et de son épouse. Un petit sarcophage, orné, dans ses angles, de canons, indique la sépulture de M. de la Martillière. Près de lui repose M. le maréchal Serrurier, homme simple dans ses mœurs, guerrier vaillant et désintéressé, ami sévère de la discipline militaire, distingué par ses faits d’armes, sénateur, pair de France, long-temps gouverneur de l’hôtel des Invalides, toujours estimé pour sa probité antique. Auprès de lui viennent d’être placés les restes de madame la maréchale sa veuve.

Un des monumens les plus élevés, les plus riches d’architecture, d’ornemens de sculpture, de cet asile funéraire, frappe bientôt les regards. Son inscription le consacre à la mémoire de M. le duc Decrès, vice-amiral, puis ministre de la marine. Ses bas-reliefs le représentent garde du pavillon, portant, sous le feu du canon anglais, en 1782, un câble pour remorquer le vaisseau le Glorieux, désemparé dans le combat livré par M. de Grasse le 13 avril. Son intrépidité sauva ce vaisseau près de tomber au pouvoir de l’ennemi. L’amiral Decrès n’échappa point, le 30 mars 1800, à un moindre danger représenté sur l’autre façade de son monument. Forcé de sortir, sur le vaisseau le Guillaume Tell, du port de Malte bloqué par une escadre anglaise, il tomba dans les eaux ennemies. Canonné de toutes parts, son vaisseau est bientôt désemparé, rasé, criblé ; cependant il ne se rend point ; le feu prend à ses poudres, le Guillaume Tell saute et se brise ; Decrès, sain et sauf, retombe accroché aux débris de sa dunette, et seulement alors il est fait prisonnier. Un tel homme devait paraître invulnérable, l’explosion du salpêtre ne semblait jamais lui devoir être funeste : cependant, malgré des faits précédens si heureux, il périt par l’explosion de la poudre à canon, en pleine paix, dans sa maison, dans son propre lit, lorsqu’il était près de s’y livrer au sommeil, par le crime d’un valet dont l’âme atroce, pour cacher son infidélité, dévoila son maître à la mort en plaçant dans sa couche une charge de plusieurs livres de poudre dont il alluma la traînée.

Sur un point plus rapproché du rideau de verdure dont se voit couronné le coteau s’élève un monument dont la façade élégante, ornée d’un bas-relief sculpté par l’habile statuaire David, représente une veuve éplorée devant l’image de l’époux dont elle regrette le trépas. Ce tombeau fut érigé par madame la comtesse de Bourcke à la mémoire de son mari, mort ambassadeur de Danemark près la cour de France.

A sa droite se voit une pierre tumulaire de marbre noir, au haut de laquelle sont cinq mains sculptées dans des positions différentes. Elles forment pour les sourds-muets le nom chéri de l’abbé Sicard leur maître, leur instituteur, leur ami, dont le talent perfectionna la méthode de les instruire inventée par M. l’abbé de l’Épée. Ses élèves ont perpétué envers lui les témoignages de leur reconnaissance, en inscrivant sur son tombeau ces phrases dictées par un sentiment énergique de ses bienfaits envers eux : Il fut donné par la Providence pour être le second créateur des infortunés sourds-muets. Massieu. — Grâce à la divine bonté et au génie de cet excellent père, nous sommes devenus des hommes. Clerc.

A l’extérieur du bosquet s’élève une borne antique de marbre blanc, sur laquelle se lit cette inscription : « A François Hue, honoré des derniers souvenirs de Louis XVI, sa veuve et son fils ont élevé ce faible témoignage de leur douleur. Décédé le 19, enterré le vingt-unième jour expiatoire de janvier 1819. » Combien de souvenirs terribles ! Combien de fidélité rappelle cette inscription !

Tout près de là une fosse sans nulle pompe contient la cendre d’un homme un moment possesseur du pouvoir suprême, et toutefois modeste ; les trésors de la France furent à sa disposition, cependant il mourut pauvre. L’esprit de M. Laréveillère-Lepeaux put errer, il était homme ; mais son cœur fut à l’abri de l’enivrement du pouvoir et de l’appât des richesses.

En revenant sur ses pas, presque sur la même ligne, on remarque un piédestal de marbre noir ; on y lit le nom de M. le maréchal de Beurnonville, d’abord soldat dans l’Inde, puis officier, se plaignant en 1789 d’avoir été injustement destitué, donc partisan de la réformation. Il devint, en 1792, aide-de-camp du maréchal Luckner, puis général des armées de la république, puis son ministre de la guerre. Livré aux Autrichiens par Dumouriez, il resta dix-huit mois dans les fers ; après son élargissement il fut encore général des armées de la république, puis ambassadeur, puis sénateur, puis courtisan de Bonaparte, auquel il porta les plus rudes coups lors de sa déchéance. Il lui ferma pour jamais l’accès de la France, en provoquant avec ardeur le rétablissement de la maison de Bourbon ; il devint alors pair, puis maréchal de France. Il mourut le 23 avril 1821. Ses proches assurent sur sa tombe que dans la variation continuelle des circonstances de sa vie, il a toujours servi la patrie.

Un tombeau de dimension imposante s’élève près de lui sous la forme d’une chapelle, érigée à la mémoire d’un personnage que son esprit, sa science profonde, ses talens appelèrent à jouer un rôle important sur la scène du monde. Cependant jamais le prince Cambacérès ne se crut assez fort pour ne point suivre, même contre son gré, l’impulsion d’autrui ; rarement il fut tout entier lui-même : il trembla toujours en agissant, il trembla encore d’avoir agi. Légiste habile, il posséda une connaissance profonde des lois. Son plus ardent désir fut de faire posséder à sa patrie un Code civil uniforme, dont il fut le premier auteur : il plaçait sa gloire dans ce point. Sous la Convention il en présenta un projet tout républicain, sous l’empire son vœu fut rempli ; mais il se plut lui-même à effacer de cette loi toute tendance à des dispositions démocratiques. Comme tant d’autres, même des plus chauds, il ne rougit pas de changer publiquement de sentimens comme de conduite. D’abord second magistrat de La république pour dix ans, le jurisconsulte de Montpellier consentit facilement à devenir archichancelier de l’empire, prince, président perpétuel du sénat, duc de Parme, décoré de presque tous les ordres nationaux et étrangers ; à posséder des dotations, des revenus, des dignités qui le rendaient un des plus grands seigneurs de l’Europe. Sa vanité fut satisfaite, en se voyant encore le second dans un gouvernement absolu, d’être appelé monseigneur ; sa convoitise, de nager dans l’opulence. Son ambition se sentait contente en se voyant si haut, lui qui ne fut d’abord qu’un jurisconsulte, un magistrat de province ? Son intérêt particulier lui redisait incessamment que tout était au mieux pour la France : sa position personnelle éprouvait un changement heureux. Second consul, il s’était résigné à n’être que l’instrument des volontés de Bonaparte ; archichancelier, il en était encore l’instrument. Pendant quatorze ans Cambacérès jouit de toute la confiance de Bonaparte. Comme tant d’autres il devint flatteur, adulateur ; cependant souvent il ne lui déguisa point la vérité et s’efforça de le préserver de fausses démarches, mais jamais il n’osa lui prouver qu’il se fourvoyait. Il se prononça contre l’assassinat de M. le duc d’Enghien, contre la campagne de Russie, contre la continuation de la guerre après le désastre de Dresde : il prévoyait combien étaient inutiles tant de sacrifices de sang et de richesses faits par la France ; cependant il parut ostensiblement approuver, soutenir, faire réussir des mesures suivant son jugement fatales à son pays. Mais si son esprit fut étendu, son caractère faible le condamnait à marcher perpétuellement dans l’orbite de la planète qui remportait comme son satellite par l’impulsion de son mouvement irrésistible, jusqu’à ce qu’elle eût disparu du monde politique. En tremblant il reparut un moment sur la scène, durant les Cent jours, pendant lesquels il mesura sa conduite de façon à montrer qu’il souhaitait de ne point tout-à-fait déplaire à personne ; sa conduite personnelle fut sage et modérée comme son caractère. D’abord exilé, il trembla dans la Belgique ; rentré, en France lorsqu’il fut reconnu qu’il avait été injustement compris dans une mesure générale, il y vécut dans une obscurité profonde ; sa mort seule fit ressouvenir de ses honneurs passés. La religion devînt sa consolation dans ses derniers instans ; il fit aux ; pauvres des aumônes abondantes, légua la majeure partie de ses biens à ses neveux, à la postérité la réputation d’un homme d’esprit, d’un caractère faible, s’étant laissé dominer par les circonstances dans lesquelles il vécut.

En redescendant vers le chemin bordant le plateau (35e div.), s’élève le magnifique monument érigé par la veuve de M. le maréchal Lefebvre à la mémoire de son époux, sur les dessins de M. Prévost, architecte de la Chambre des pairs. Sa principale façade est décoré par une image parfaite de la tête du maréchal sculptée par David. Deux branches de laurier tenues par des Victoires forment au-dessus Une couronne. Au-dessous se voit son glaive, entouré du serpent, symbole de l’immortalité. Le nom de Lefebvre s’y montre sculpté sur le fronton, couronné, comme tout le monument de marbre, par un feston délicat. Aux angles de l’autre façade paraissent des trophées d’armes sur lesquels sont gravés les noms d’Altenkirken et

Monument du Maréchal Lefebvre
de Dantzick, combat et siège fameux dans la carrière militaire du maréchal, dont les plus hauts faits et les plus étonnantes circonstances de la fortune forment l’inscription funéraire. Était-il possible de la tracer plus magnifique ?
Soldat, Fleurus, avant-garde ;
Maréchal, Passage du Rhin ;
Duc de Dantzick, Altenkirken ;
Pair de France, Montmirail.

Quelle route ! mais aussi quel soldat fut plus vaillant, qui fut plus homme de bien ! Quel capitaine sut mieux électriser le militaire en se montrant dans le danger toujours aux premiers rangs ? Quel général d’avant-garde sut comme lui toujours aller au-delà même des désirs de son chef ; prendre, au milieu de la plus affreuse mêlée, des desseins tout à la fois plus sages, plus audacieux, plus décisifs ; ne jamais reculer devant aucun péril ? Qui posséda comme lui, tout à la fois, le plus grand courage civil et mi, litaire ? Qui fut plus modeste et plus désintéressé ? Quel capitaine conserva comme lui, jusque dans ses dernières actions, tout le feu de la jeunesse ? Le maréchal de Dantzick était encore à Montmirail le général Lefebvre de Fleurus.

Un guerrier non moins illustre et plus fameux encore était venu, deux années avant lui, prendre sa place dernière sur le plateau. Je reconnais le coup d’œil d’aigle de Masséna dans son image reproduite par le ciseau de Bosio sur la pyramide de marbre de Carrare, chargée de conserver sa mémoire. En y voyant gravés les noms de Rivoli, de Zurich, de Gênes d’Essling, ils me rappellent seulement quelques-uns de ses exploits. Marchant continuellement à l’avant-garde dans la première guerre d’Italie, il se distingue également à Montenotte, Millesimo, Lodi, Castiglione, Arcole, Rivoli ; il se fait jour à travers les rochers de la Carinthie ; il conduit, pour la première fois, les Français aux portes de Vienne, où se signe une paix peu solide. Les Autrichiens appellent en 1799 les Russes à leur aide pour écraser les Français ; ils les chassent de presque toute l’Italie. Il ne restait aux ennemis qu’à se rendre maîtres de l’Helvétie pour pénétrer en France : mais la défense en était remise à Masséna. Il trompe ses adversaires par de grandes manœuvres, jusqu’alors inconnues dans les guerres de montagnes ; passe la Limath, remporte la victoire de Zurich, détruit l’armée de Korsakow, anéantit celle du terrible Suwarow, sauve la France ; et, depuis Charles XII, il est le premier général qui ait eu l’honneur de battre les armées russes. A Gênes, il défend durant des mois entiers une place sans vivres, presque sans munitions et sans caisse militaire, avec des soldats en proie aux horreurs de la famine, au milieu d’une population considérable expirant de faim et de misère ; il se bat chaque jour, souvent sans avoir à tirer une amorce, contre un ennemi possédant des forces décuples des siennes, vivant dans l’abondance, tandis qu’il était bloqué par une escadre anglaise qui ne laissait rien entrer dans le port de Gênes. Dans une position désespérée, il ose dicter des conditions au vainqueur ; il ne permet pas même que le nom de capitulation soit placé dans le traité qu’il signe pour l’évacuation de Gênes ; l’amiral anglais, près d’y entrer, ne craignit point de rendre cet hommage à tant de vaillance : Général, vous valez seul plus de vingt mille hommes ; le prince Henri de Prusse le complimenta de cette action et de la défense de l’Helvétie, par cette phrase énergique : Le général Masséna, plus heureux que Léonidas, a deux fois défendu et sauvé sa patrie ; deux fois avec des forces inférieures il a battu des armées ennemies, qui, fières de leur supériorité, ne comptaient que sur la victoire. Il sut, en 1805, avec un faible corps d’armée, empêcher le prince Charles de secourir Vienne ; conquérir le royaume de Naples en 1806 ; mettre quelque équilibre en 1807 dans la Pologne, entre sa faible armée et les forces qui lui étaient opposées. Son intrépidité sauva l’armée française à Essling. Malade et souffrant à la bataille de Wagram, il se fit conduire dans sa calèche partout où le péril était le plus imminent, et sut se soutenir avec quarante-cinq mille Français contre cent mille Autrichiens. Pourquoi faut-il que des talens militaires si éminens aient été dépréciés par une soif immodérée de s’enrichir ?

Derrière cette pyramide brille de l’éclat le plus pur de la vertu guerrière et de la probité, la tombe du général Colaud, brave soldat, bon citoyen. Près de lui sont les restes du général Dumuy, qui combattit en Égypte.

Sur la base d’une pyramide de granit je lis ces mots : Sépulture de la famille du prince d’Eckmüth. Son nom se trouva lié aux vingt années de succès continuels des armes françaises ; toujours il fut cité avec honneur dans les campagnes de la Belgique, de l’Allemagne, d’Égypte, de Pologne, de Russie ; son courage se déploya aux champs de Thèbes, d’Iéna, d’Eylau, de Friedland, d’Eckmüth, de la Moscowa. La France était envahie depuis cinq mois ; Paris était tombé depuis cinq semaines au pouvoir des alliés, le maréchal Davoust se maintenait encore dans la ville de Hambourg, avec trente mille Français, au milieu d’une population mécontente de voir une place importante de commerce transformée en une citadelle, devant laquelle cinquante mille ennemis firent, durant plus d’une année, de vains efforts. Cependant tout était péril pour les Français dans cette ville sur laquelle ils faisaient peser un joug de fer ; dont, pour se défendre, ils ne respectèrent ni les propriétés publiques, ni les propriétés particulières : au dedans, il leur fallait contenir une population indignée ; au dehors, il leur fallait repousser de continuelles attaques, en se défendant pour un gouvernement qui n’existait plus dans leur patrie. Le maréchal Davoust eut à se justifier, en rentrant en France, d’avoir employé des moyens trop durs pour se maintenir dans une place dont la conservation était pour lui un devoir sacré lorsqu’il s’y renferma. Revêtu, l’année suivante, d’un pouvoir éminent, ce poste éphémère lui attira également la censure de ceux qui avaient embrassé la cause qu’il défendit, et des serviteurs fidèles de l’antique monarchie. Terrible position des personnages élevés dans des temps difficiles ! s’ils triomphent, ils ont eu des intentions parfaites ; ceux dont ils ont suivi les bannières sont-ils vaincus, la moindre erreur devient pour eux une faute énorme, la faute la plus légère est un crime. Ainsi le vulgaire juge les hommes, non d’après le mérite réel de leurs actions, mais d’après leurs succès. Il n’est qu’un pas du Capitole à la roche Tarpéienne.

Des guerriers d’un rang moins élevé reposent auprès de ces généraux sur lesquels l’œil de l’Europe demeura long-temps fixé. Que vois-je à leur suite ? une aire dépavé recouvrant sans doute un homme sans renom, sans fortune, qui passa sans bruit dans le monde, et s’abîma dans la terre sans laisser de mémoire ? Grande est l’erreur, me dit un passant : ce tombeau est celui de Caron de Beaumarchais. Né très-plébéien, il mourut dans le palais qu’il se fit bâtir ; il commença sa fortune avec quarante sous, et avança aux insurgens des États-Unis d’Amérique quarante millions. Sa plume, d’une mordante ironie, fit crouler, par ses mémoires contre le conseiller Goësmann, le parlement éphémère sorti du génie despotique du chancelier Maupeou ; son humeur caustique et maligne produisit le Barbier de Séville et Figaro. Personne n’eut plus de soin de se rendre célèbre en son vivant ; il est mort maintenant, depuis vingt-neuf ans bien comptés. Il fut d’abord enterré dans le tombeau que lui-même s’était fait faire dans son jardin, pour ne jamais en sortir ; sa maison a été démolie ; il fut arraché de son sépulcre, et transporté dans ce réduit ; il y est délaissé même de sa famille. Combien les soins des humains sont futiles !

Sur le bord du plateau s’élèvent, dans une même enceinte, deux cippes de marbre noir. En lisant sur l’un d’eux le nom de Saint-Marcellin, je déplore sa jeunesse, son talent, son courage, victime si jeune encore d’une barbarie dont l’excès fait frémir même dans l’âge de l’ignorance. Près de lui repose M. le marquis de Fontanes, homme de beaucoup d’esprit, dont la Journée des morts, les Tombeaux de Saint-Denis, la traduction de l’Essai sur l’homme par Pope, annonçaient le talent d’un poète distingué et fécond. Cependant M. Fontanes n’avait pas été entièrement lui-même, en transportant seulement dans notre langue la pensée d’un puissant génie ; car un poète doit inventer, ordonner, écrire. La révolution arrive, il la salue en célébrant l’aurore des libertés publiques par un poème séculaire, composé pour la fédération de 1789. Froissé par la licence populaire, ces excès accroissent la modération de son caractère et de sa conduite. Il peint dans l’éloge de Wasinghton un républicain se dévouant pour délivrer son pays d’un despotisme odieux, et bientôt lui-même se courbe sous le joug que la puissance d’un soldat heureux imposait à la France. Si dans la foule il se fut contenté de se laisser entraîner en silence par le torrent, personne n’aurait remarqué son changement de principes, lorsqu’il aurait cueilli des palmes sur l’Hélicon ; mais il se plaça lui-même sous les regards de la multitude, comme l’un des champions du despotisme, sinon le plus ardent, au moins fort spirituel. Devenu législateur, président du Corps législatif, grand-maître de l’Université, comte, sénateur, son talent flexible s’évertua dans ces diverses qualités à produire de nouveaux complimens de cour ; la paix, la guerre, les victoires, le retour périodique de la nouvelle année, l’anniversaire d’une naissance furent le sujet d’éloges non sans fadeur, mais au moins d’une tournure d’expressions délicates, dont jamais ne manqua sa rhétorique obséquieuse. Cependant l’esprit ne saurait sur le même sujet produire toujours du neuf. Le roi Louis XVIII, contre l’attente de tous les panégyristes de Bonaparte, vint s’asseoir sur le trône de ses pères ; M. le comte de Fontanes devait complimenter S. M. très-chrétienne, comme grand-maître de l’Université ; or, par une incroyable fatalité, son imagination, si féconde, reproduisit dans son discours précisément les mêmes promesses et les mêmes vœux[4] qu’il avait lui-même adressés deux ans auparavant à celui qui pour lors était son maître. Cette mésaventure ne l’empêcha point de devenir pair de France et marquis, cependant il cessa d’être grand-maître de l’Université. Cette défaveur le contrista singulièrement : il possédait toutefois des motifs de consolation dans l’estime de la haute société. Suivant le conseil de M. de Lally-Tolendal, il vota, dans le procès du maréchal Ney, pour la déportation. Ses opinions furent libérales jusqu’en 1819, mais il se réunit depuis au parti aristocratique. La mort de M. de Saint-Marcellin, qu’il aimait comme son fils, l’entraîna dans la tombe, où il entra le 17 mars 1821. Plaignons l’homme enchaîné constamment dans sa conduite politique au char du victorieux, sacrifiant une longue gloire littéraire à l’éclat de sa fortune d’un instant.

Un espace entouré d’une grille au milieu de laquelle croissent huit cyprès, me montre combien l’homme, par un seul moment d’oubli du devoir, peut se plonger du sommet de la gloire dans le comble du malheur. Jamais carrière militaire ne fut plus brillante que celle du maréchal Ney : elle doit tout son éclat à sa bravoure. Sorti de l’atelier obscur d’un tonnelier de Sarlouis, il fut d’abord simple hussard. Pendant vingt-cinq ans d’une vie infatigable, il se montra toujours à la tête de nos avant-gardes de cavalerie, le premier et le dernier au milieu des périls ; ouvrant la marche de nos armées victorieuses ou protégeant leur retraite, on le vit se signaler dans cinquante batailles rangées, trois cents combats, trois sièges illustres ; remplir du bruit de son intrépidité les champs de la Franconie, de la Bavière, du Portugal, de l’Autriche, de la Saxe ; les rochers du Tyrol, de l’Helvétie, de la Galice ; les plaines de la Prusse, de la Pologne, de la Moscovie ; décider la victoire aux journées de Neuwied, d’Hohenlinden, de Friedland, de Smolensk, de la Moskowa, de Montmirail ; franchir le pont d’Elchingen sous le feu des batteries autrichiennes ; emporter d’une course la forteresse de Magdebourg ; arrêter à Lutzen toutes les armées de Frédéric et d’Alexandre ; donner à Napoléon le temps de rallier de nouvelles phalanges pour réparer le plus terrible des désastres ; garder son intrépidité à la vue de l’armée dévorée dans la Russie par la famine, de ses soldats ensevelis dans les neiges, périssant par milliers en un instant par la rigueur des glaces et par la plus excessive froidure. Dans cette calamité universelle, seul il ne perd rien de sa fierté. Entouré par quarante mille Russes, tandis qu’il peut seulement leur opposer quatre mille Français, il est sommé de se rendre : « On ne fait pas prisonnier si facilement un maréchal de France, » répond-il ; il force le passage du Borysthène et rejoint les Français au travers des bataillons qui le devaient écraser par leurs masses pressées. C’était encore pour se surpasser lui-même lorsque l’admiration unanime venait de lui décerner le titre de brave des braves. La Bérésina se présente ; une triple barrière de légions ennemies garde ses bords. L’armée semble n’avoir plus de salut ; les plus intrépides frémissent en ne voyant devant eux que l’esclavage ou la mort ; lui-même ne voit plus devant soi ni lendemain ni patrie ; son intrépidité n’est pas même ébranlée par le péril imminent et terrible : « C’est ici qu’il faut mourir, dit-il à ses soldats ; mais souvenons-nous que nous ne devons laisser ici que la vie. » Il part ; cette triple barrière est forcée, le passage est ouvert, les débris de l’armée sont sauvés. Quand les malheurs de Napoléon sous Paris eurent épuisé pour lui les ressources et les forces de la France, Ney fut le plus ardent à le contraindre d’abdiquer une couronne devenue sur sa tête funeste à la patrie ; il paraît s’être fait pour toujours un irréconciliable ennemi de celui qui avait fait grandir sa fortune à l’égal de sa vaillance ; non-seulement il semble se soumettre parfaitement, mais l’antique maison de Bourbon doit croire ne pas avoir de serviteur plus ardent. Napoléon sort de l’île d’Elbe ; le roi remet au maréchal Ney la défense du trône et le sort de la France, en se confiant sur la fermeté d’âme qui ne l’abandonna jamais dans le péril ; il promet d’apporter la tête de celui-là même auquel il devait tant ; il s’éloigne avec le désir, l’espérance, la volonté d’accomplir son dessein ; soudain ses légions l’abandonnent, il entend retentir à son oreille des cris de trahison ; il cède à l’exemple contagieux ; il oublie ses sermens ; il devient parjure ; il se joint lui-même à l’ennemi qu’il avait juré d’anéantir. Sa bravoure ne l’abandonna point, mais sa fermeté depuis la journée de Waterloo. Le premier il jeta l’alarme parmi ses partisans, il les découragea en leur annonçant qu’il n’est point de remède pour des désastres immenses. Sur son tombeau je pousse le cri que j’y ai plus d’une fois entendu retentir : « Grand général, pourquoi n’es-tu pas mort sur le champ de bataille ; tu sus, dans le danger des armes, mépriser le trépas, mais tu ne possédas pas assez de vertu pour préférer froidement à la vie tes sermens et le devoir. » Que la position des personnages éminens est terrible aux jours difficiles, où sans cesse la vertu se trouve en danger de faillir sur des chemins étroits et glissans, où la prévoyance humaine ne saurait découvrir les événemens cachés dans un sombre avenir ! Vous vous égarâtes tour à tour, Turenne et Condé que l’on vit de ce plateau combattre dans le faubourg et la plaine, le grand Condé repousser les drapeaux de son roi et forcer les portes de sa capitale, dont Turenne lui-même tenait naguère éloigné son prince. Si de tels hommes purent eux-mêmes faillir, détestons la trahison, mais plaignons les grands dont la vertu est exposée à de si rudes épreuves.

Avant de quitter le plateau sur lequel tournèrent, le 30 mars 1814, vingt-cinq pièces de canon pour défendre Paris et ses tombeaux, le curieux considère les points de vue sur lesquels il domine dans un vaste horizon. Dans le lointain il aperçoit les rives de la Seine et les bords de la Marne, apportant dans la capitale les productions de leurs abords, les produits de leur industrie, les richesses des contrées éloignées. Tout est magnifique dans le tableau soumis à son regard ; campagnes ferries, culture savante, diversifiée de mille façons ; collines couvertes de bois superbes, de vergers, de vignes fécondes ; plaines enrichies par des champs de blé ou de légumes ; prairies abondantes. Sur les flancs, sur la cime des coteaux s élèvent des parcs magnifiques, des jardins, des hameaux, des villages opulens, des maisons de plaisance, des châteaux annonçant la haute fortune et le goût exquis de leurs propriétaires. L’observateur admire tant de beauté ; sa mémoire se ressouvient des grands événemens dont ces lieux furent témoins ; mais il frémit en comptant les générations qui se succédèrent sur cette terre. Il mesure combien est fragile l’existence et le bonheur de l’homme durant son rapide passage, le sage se dit qu’il doit se hâter de bien vivre.

Bientôt, se retournant pour traverser le bosquet, il trouve sous son abri à peine quelque chemin, tant la mort entasse de victimes sous cet ombrage. Ces monumens renferment les restes de personnages étrangers à la gloire, mais non pas aux souvenirs d’une probité antique, non pas à la mémoire des plus douces vertus domestiques, non pas aux regrets de leurs proches, non pas aux larmes des familles. Sur le bord du plateau s’élève le tombeau de M. Jacquemart, manufacturier dans le faubourg Saint-Antoine. Son active industrie alimenta ses laborieux habitans en les occupant à fabriquer de riches tentures pour décorer la demeure de l’opulence, de modeste papier pour recouvrir le réduit du pauvre. Un pilastre marque ensuite la sépulture des familles Brochant et Boscheron. Sous un tombeau massif repose M. Fieffé, ancien notaire, membre du Corps législatif, homme chez lequel une probité sévère était unie à la plus touchante bonté. M. Moreau, l’un des maires de Paris, regretté de ses administrés, repose ensuite ; puis M. Gauthier, métallurgiste ; puis M. Kropper, fabricant de poêles ; puis la famille Geoffroy, madame Dutramblay, femme du payeur de la première division militaire ; enfin madame la baronne Gourgaud, épouse du général qui accompagna Bonaparte dans l’île Sainte-Hélène ; épouse vivement regrettée pour sa douceur, pour sa bonté.

Une mère consacra, à la gauche de ce monument, un cénotaphe à la mémoire de Guillaume La Grange, son fils, moissonné l’an 1813, au champ d’honneur, dans les plaines de Pologne. Il y paraît revêtu de l’uniforme de dragon, sous lequel il mourut. Cette tendre mère est venue dix ans plus tard trouver le lieu de son propre repos, au pied du témoin de son ardent amour.

Au dehors du bosquet (div. 32e), sur la gauche, l’œil se dirige vers la plaine pour considérer les habitations du faubourg Saint-Antoine ; mais bientôt le regard se porte sur une colonne de marbre blanc consacrée à la mémoire de M. le marquis de Caulaincourt, duc de Vicence, dont le nom se trouve lié à plus d’un événement historique dans notre âge.

Près de lui repose, sans nulle marque de souvenir, le peintre Prudhon, auquel on décerna le nom de Corrége français. Il fit frémir à l’aspect du Crime poursuivi par la justice et la vengeance céleste. C’est Caïn terrifié par la malédiction gravée sur son front, dont il ne saurait effacer l’empreinte. Ce peintre devint suave, séduisant, agréable, en représentant l’Enlèvement de Psyché par les Zéphyrs ; voluptueux, lorsqu’il peignit Zéphyre dans un mystérieux ombrage, se balançant en se jouant sur la surface des eaux ; majestueux, dans l’Assomption de la Vierge, ornant maintenant la chapelle du château des Tuileries. Prudhon ne fut pas sans défaut, mais il fut peintre et grand peintre. Malheureux sous le toit domestique, souvent il lutta contre l’infortune ; son âme fut souvent triste, son humeur morose ; cependant il produisit des chefs-d’œuvre ; il excella par le charme de ses contours, par la suavité de ses couleurs, par l’intérêt profond et touchant du caractère de ses têtes, dont la grâce surpasse encore la beauté. À peine s’il connut durant sa carrière quelques momens heureux. L’Académie, sur son sépulcre encore ouvert, prononça son éloge. Ses productions sont toujours admirées, et son nom n’indique pas même, dans le principal asile funéraire de Paris, le lieu de la sépulture de ce grand peintre.

Les amis de l’humanité voudraient rendre hommage au docteur Heurteloup (32e div.). Médecin en chef des armées, il se dévoua sans réserve à secourir le soldat dans ses maladies. Les amis de la vertu voudraient considérer le général Nansouty (33e div.), guerrier intrépide, bon capitaine, homme si probe qu’après avoir combattu sur tous les points de l’Europe, il fut possible de graver sur son tombeau : Durant ma vie je n’ai fait de tort à personne. Les moralistes voudraient s’affermir dans la modération de leurs sentimens, en voyant les restes du noble comte de Goltz, ambassadeur de Prusse près de la cour de France, couvert en son vivant de rubans et d’honneurs, fier de sa faveur, de sa fortune, de sa naissance, maintenant couché dans la même poussière que les plébéiens dont il dédaigna la bassesse, dont il méprisa le sort. Les sages voudraient se persuader davantage de toute la futilité des projets des mortels, de l’incertitude de leur vie, par l’aspect de la tombe du jeune Loyson, dont la trame des jours fut tranchée au printemps de ses années, lorsque tout semblait lui promettre considération, honneur, succès dans la carrière des lettres où ses talens commençaient de briller. Mais devant soi (35e div.) on se presse de lire cette inscription sur un monument imposant par sa décoration et sa structure : Au Général Foy ses concitoyens, 28 novembre 1827. Quel homme ! s’écrie-t-on, quelle perte, quels honneurs décernés par la reconnaissance d’une grande nation ! Ce grand homme vécut pour la patrie ; il dédaigna sa propre fortune pour la patrie ; il prodigua son sang, ses talens, sa vie pour la patrie ; il vivra toujours dans les cœurs français, où le sentiment de la reconnaissance envers sa mémoire sera pour jamais le monument vivant de sa gloire ; gloire immortelle, elle ne saurait manquer de devenir dans tous les âges l’objet de la noble ambition de tous les députés des départemens de la France. Comme les soldats s’empressèrent autrefois, pour marcher plus sûrement à la victoire, d’aiguiser leurs armes sur le monument érigé au lieu où Turenne périt, les législateurs français viendront devant la cendre et l’image du général Foy retremper leurs âmes, admirer sa sagesse, s’exciter à l’abnégation d’eux-mêmes pour les intérêts de leur pays, se dévouer au culte de la Charte, loin de laquelle il n’est plus de repos, plus de paix, plus de bonheur pour la patrie ; de la cendre du général Foy renaîtra une race d’intrépides défenseurs des droits légitimes de la couronne, du peuple, de la France.

Deux athlètes combattant naguère dans la même lice sont déjà venus prendre place près de cet homme illustre. A sa droite repose Stanislas Girardin, sous un tombeau décoré d’une couronne civique ; à sa gauche Manuel, attendant encore un monument funéraire.

Girodet, dont on aperçoit l’image sur son

Monument de Madame la Comtesse Demidoff
marbre funèbre, n’a point péri tout entier, il respire toujours dans les productions de son pinceau ; son génie subsiste à jamais par le feu qui l’anima pour donner à la toile de représenter. Endymion, une Scène du déluge. [illisible] dans la nuit du sépulcre, la Révolte du Caire, Pygmalion et Galatée. L’originalité, la grandeur, l’énergie, la grâce, mariées avec un goût exquis, rendues, plus séduisantes par une pureté, parfaite de dessin ; une admirable suavité de pinceau, un coloris plein d’harmonie et de chaleur, telles sont les qualités qui placent Girodet au premier rang des peintres de notre époque ; elles porteront son nom dans la postérité.

Vis-à-vis de ton monument, les arts regrettent encore un de leur nourrisson. Rarement on sent briller dans les œuvres de Dupaty le feu du génie, elles sont très-remarquables par une observation exacte des règles de l’art, par l’imitation de l’antique ; son goût produisit une belle régularité dans ses statues, mais rarement exempte de froideur. Une seule fois il montra de l’originalité, même un sentiment prononcé de noblesse dans son groupe représentant Ajax poursuivi par la fureur de Neptune. Ce morceau capital est le plus bel ouvrage de cet habile statuaire.

De nombreux tombeaux s’élèvent sur la pente de l’éminence prochaine. Les gens de bien rendent hommage à la bonté de M. Barthélemy, neveu de l’auteur d’Anacharsis. Les artistes admirent la sculpture d’une couronne élégante sur le joli monument de M. Gossuin, membre de l’Assemblée constituante. Le peuple s’extasie devant la richesse du mausolée de madame Demidoff, devant son élévation, ses dix colonnes, son marbre d’une blancheur éclatante ; les gens d’un goût sévère y remarquent plus d’un défaut. Ils sont satisfait de la structure mâle et véritablement funéraire du tombeau de M. Petit de Morainville ; ils ne sauraient reconnaître le caractère d’un monument funèbre dans l’édifice surmonté d’une pomme de pin où reposent les enfans de M. Boode. Les amateurs des arts industriels visitent avec reconnaissance le tombeau de M. Irison. Il exporta d’Angleterre l’art de construire des voitures publiques, commodes et légères, qui accélèrent les communications sur tous les points de la France. L’industrie française remercie M. Ardaillon d’avoir introduit dans le royaume les hauts fourneaux pour la fonte du fer. L’observateur des mœurs remarquera le monument dans lequel reposa pendant dix ans M. le duc de Fleury, maintenant occupé par les dépouilles de M. le général Hugo, le transport des restes du noble duc dans le cimetière du Calvaire ayant laissé depuis plus d’une année son caveau vacant.

En traversant l’allée on se trouve dans l’espace (36e div.) où les protestans ont volontairement réuni leurs dépouilles sous des tombes modestes. Leurs inscriptions, lorsqu’elles ne présentent pas seulement des noms et des dates, sont de vives professions de leur fondans l’immortalité de leurs âmes. Le ministre Rabaut-Pommier proclame sur son tombeau : Heureux ceux qui meurent dans le Seigneur : ce furent ses dernières paroles. Le ministre Mestrézat s’estime déjà ressuscitant par la foi : Fide jam resurgens. M. Stone est proclamé un défenseur ardent de la religion. Près de lui miss William vient d’entrer dans sa place dernière. Les amis des lettres déplorent au milieu d’eux la perte de madame Cottin.

La structure élégante des chapelles mortuaires dont est bordée dans sa dernière sinuosité l’allée d’acacias invite à la redescendre. A sa gauche (37e div.) s’élève la dernière demeure de M. Houdaille, marchand de bois ; puis la maison mortuaire de M. Huin, vitrier ; puis M. Vanderberg, autrefois fournisseur des vivres des armées ; puis le tombeau de la famille de M. Polissard-Quatremère, ancien marchand de drap, maintenant entreposeur de tabacs ; celui de la famille Hubbard, banquier ; enfin l’immense caveau dans lequel sont pratiquées des places pour soixante-quatorze corps, attend M. Clarmont, banquier. Sur le côté droit de cette allée se voit la chapelle funéraire dans laquelle repose (36e div.) M. le comte Germain, pair de France, homme sage, éclairé, distingué par ses connaissances et ses opinions constitutionnelles. Le tombeau de M. le comte de Walstertorff, ancien ambassadeur de Danemark près la cour de France, est également remarquable par le mérite du diplomate dont il possède la cendre, par sa forme, par son bas-relief élégant. Tout est exact, délicat et pur dans l’architecture de la chapelle mortuaire de la famille Ferick.

En face de ce monument est un chemin montant rapidement sur la sommité du plateau (37e div.), dominé sur ce point par l’une des plus belles chapelles funéraires érigées dans cette enceinte, appartenant à la famille de M. le comte Pérégaux. Un peu en arrière, dans un caveau surmonté d’un très modeste sarcophage sans ornemens, même sans épitaphe, reposent les restes de M. le comte Dejean. Ses talens militaires comme officier-général contribuèrent aux premiers succès des armes françaises en Belgique. Long-temps ministre directeur de l’administration de la guerre, sa probité ne lui permit point de s’enrichir. Il préféra à la fortune de mourir riche d’honneur. A droite de la famille Pérégaux sont les monumens des familles Bouillat et Lusson. Vers l’angle de ce petit terrain le sommet d’une pyramide sortant de terre caractérise le dernier asile de M. de Volney. Son œil parcourut avec une précieuse exactitude les déserts de la Syrie, son esprit contempla les ruines des empires, sa raison s’égara en créant des systèmes. Près de lui, les tombeaux de la famille Nicolet font ressouvenir de l’origine de sa fortune théâtrale sûr les boulevards. L’œil se fixe sur un riche monument de fonte dans lequel est enclos M. Chagot-Defays, propriétaire de la fonderie du Creuzot et de la manufacture de cristaux de Montcénis. Un marbre couché recouvre sur les bords du chemin les dépouilles de M. le comte de Grave, un moment ministre de la guerre sous Louis XVI, homme sage et modéré, fidèle ami des libertés publiques dans la Chambre des pairs. Un peu en arrière brille de l’éclat de la fidélité un petit monument de marbre. Madame la Dauphine a daigné le faire ériger à Louis-François de Turgy, pour avoir servi dans la tour du Temple l’infortuné Louis XVI et sa famille. Vis-à-vis s’élève une chapelle funéraire destinée à la famille du général Marescot. Sur le bord gauche du chemin remontant vers le nord se montre la dernière demeure de la famille Hirts-Despaux. Vis-à-vis, une pyramide surmonte le caveau sépulcral du très-noble personnage M. Quintin-Craufurt, gentilhomme écossais. Après avoir amassé dans l’Inde une fortune immense, il vint en jouir à Paris, il y rassembla une magnifique galerie de tableaux et de productions des arts, et consacra aux lettres ses loisirs.

Au lieu de continuer directement le chemin, suivons à gauche un petit sentier conduisant à l’allée de marroniers. Après l’avoir traversée, nous serons au milieu de tombeaux tantôt s’enlevant en amphithéâtre sur la crête du plateau, tantôt cachés par les ondulations d’un terrain inégal, presque tous disparaissant sous le voile des arbrisseaux dont la piété les couvrit, tandis que la vue se promène avec satisfaction sur des coteaux lointains. Tout proche du chemin, un petit piédestal porte un nom qui brilla d’une illustration éphémère ; c’est celui de madame la marquise de Beauharnais belle-sœur du premier mari de Joséphine, mère de madame la comtesse Lavalette, dont l’amour conjugal sut arracher son mari au glaive près de trancher ses jours (36e div.). Sur la crête du coteau, vers la gauche, se voit un monument entouré des pampres de la vigne, de tiges de pommes-de-terre. Ses bas-reliefs représentent une charrue, du maïs, encore des pommes-de-terre ? et le portrait en bronze du propriétaire de ce tombeau, les pharmaciens civils et militaires de France l’ont fait ériger à la mémoire, de l’illustre Parmentier, l’honneur de leur profession. Cet homme utile enrichit l’agriculture française par ses découvertes, perfectionna la charrue, accrut la prospérité des campagnes, améliora toutes les parties de l’économie domestique. Dans les hôpitaux militaires, il s’occupa de la meilleure préparation des médicamens pour les soldats. Sa sollicitude paternelle se plut, dans les hospices civils, à rendre plus doux le sort du pauvre administrateur ou savant, durant sa longue carrière il ne cessa jamais un instant de faire le bien.

La vie de M. Cadet de Gassicourt a pour recommandation première d’avoir provoqué pour Paris l’établissement d’un comité de salubrité chargé d’entretenir dans cette immense cité la santé publique en écartant tout ce qui lui pourrait nuire. Une chapelle funéraire élégante, rappelle les souvenirs de la carrière militaire du général Vignolles. Ce monument est fort beau, mais combien il est éloigné d’inspirer l’intérêt puissant produit depuis dix-huit mois par la plus modeste des pierres tumulaires recouvrant les restes du général Foy ! Chaque jour elle est, à l’envi, surchargée de couronnes d’immortelles et de lauriers, dont les étrangers s’efforcent d’emporter dans leur patrie quelques débris, en disant comme Bayard à son épée lorsqu’il eut fait chevalier François I{{er]}} : Vous serez désormais comme relique gardée. Sur la pierre tumulaire placée à sa tête on lit ces mots dont retentit cette enceinte au moment de ses funérailles :

Honneur an général Foy ;


puis cette phrase :

Il se repose de ses travaux, et ses œuvres le surent ;


enfin cette stance de mademoiselle Delphine Gay :

Hier, quand de ses jours la source fut tarie,
La France, en le voyant sur sa couche étendu,
Implorait un accent de cette voix chérie…
Hélas ! au cri plaintif jeté par la patrie,
C’est la première fois qu’il n’a pas répondu.

Chaque jour ce modeste tombeau, où l’homme seul est révéré, devient l’objet de nouveaux hommages ; la foule s’y presse aux jours de fêtes, elle lit avec avidité ces inscriptions indiquant quelques-uns des faits d’armes du général, tracées sur de petits écussons, aux angles de la barrière entourant ses restes : Jemmappes, 1792 ; Zurich, 1799 ; Passage du Rhin, 1796 ; Waterloo, 1815. Depuis l’origine de ce lieu funéraire, nulle tombe ne fut l’objet d’un si fréquent et si universel hommage.

Devant elle s’élève le monument érigé par ses collègues à l’illustre Camille Jordan, ennemi prononcé de l’anarchie, défenseur intrépide des libertés constitutionnelles octroyées par la Charte, dans laquelle il voyait la paix publique assurée par la garantie de tous les droits, les abus empêchés par la presse publiant sans crainte toute vérité, mais punie dès qu’elle s’écartait du respect dû au roi, à la religion, à la morale publique, aux lois. Il mourut dans la disgrâce des hommes du pouvoir. Il sacrifia à sa conscience, à la France, sa fortune personnelle, son repos particulier et maintenant la patrie récompense sa vertu par son respect et sa reconnaissance.

De l’autre côté du chemin (33e div.), le monument de madame Gérard se recommande par des inscriptions respirant la plus tendre piété filiale. Dans l’espace à gauche (41e div.), s’élève un piédestal consacré à la mémoire de M. Lecomte, statuaire habile. On considère le marbre funéraire de M. Scipion Périer, l’honneur du commerce de Paris, chimiste profond, manufacturier distingué, sage administrateur, homme de bien. Le tombeau de M. de Rémuzat instruit de la fragilité d’emplois honorifiques. A l’aspect de la dernière demeure de madame de Rémuzat, on vénère une femme de sens et d’esprit dont la sagesse s’occupa de tracer d’utiles leçons pour l’instruction de son sexe. Vers l’endroit le plus creux de ce vallon, précisément au pied du coteau, un découvre une borne antique de marbre blanc, ornée d’un bas relief représentant Homère. Cette décoration pouvait convenir seulement au statuaire Rolland, dont le ciseau savant parvint à tracer dignement l’image du prince des poètes. En reproduisant sur son tombeau ce chef-d’œuvre, les élèves de Rolland n’ont pas seulement fait preuve d’un goût délicat, ils ont acquitté la dette du cœur envers un homme excellent. Le long de l’allée supérieure se remarque le sépulcre de Thomas Cochrane, frère de l’amiral anglais.

Un monument imposant de marbre domine sur ce point le coteau (40e div.). M. Guyot, ancien échevin de la ville de Paris, le fit construire, sous le règne de Napoléon, pour sa femme ; ainsi le porte l’épitaphe. On voit ensuite s’élever à droite la chapelle funéraire de M. de Varange, receveur général des finances. A ses côtés une pierre tumulaire recouvre la cendre du général Komarzewski, célèbre dans les fastes de Pologne. Sur le bord du chemin, M. Leroy ne saurait sentir de quelle indécence est une vieille statue de Cléopâtre couchée sur le

Tombeau de Molière et de la Fontaine
sépulcre commun de sa mère et de sa femme.

Les noms de La Fontaine et de Molière se suffisent pour consacrer à la gloire les monumens où leurs restes sont déposés ; mais en les considérant enclos dans de si chétives demeures, tandis que l’opulence fait litière de marbre, de dorure, de sculpture sur les tombeaux de cette enceinte, je me demande si les Français possèdent réellement quelque respect pour la mémoire des grands hommes, l’honneur de leur nation, l’honneur du genre humain lui-même. Un sarcophage surmonté d’une croix me montre le sépulcre profond dans lequel gît son éminence monseigneur le cardinal Lattier de Bayanne, dans un voisinage pour lui fort étrange, car Molière se contenta de prendre le nom de son Tartufe dans l’antichambre du nonce du pape, La Fontaine se prosternait devant la double principauté de M. le cardinal de Bouillon, prince par sa naissance, prince par le choix du pape ; et M. le cardinal de Bayartne, maintenant dans le cimetière, est devenu l’égal du dernier d’entre ceux qui y sont comme lui ensevelis dans la poussière ; cependant encore il s’y retrouve au moins près de quelques-uns de ses égaux d’autrefois siégeant comme lui sur les bancs de la pairie de France. Assez proche, repose M. le comte Vernier, homme humain, excellent, éclairé, paisible, dont, la prévision ne fut pas sans doute assez longue pour augurer qu’en acceptant d’être membre de la Convention nationale qui décréta la république, il se frayait la route vers le sénat et la pairie, dans laquelle il mourut respecte.

Possédant par sa naissance une noblesse dénuée des faveurs de la cour, M. le comte d’Aboville fut obligé de servir dans l’un des corps savans de l’armée dont les études sérieuses éloignaient une jeunesse énervée, préférant des titres au mérite nécessaire pour s’en montrer digne. Combattant sous les yeux de Louis XV à Fontenoy ; en Amérique sous M. de Rochambeau ; récompensé de ses services par les Américains, dont il reçut les deux pièces de canon qui décorent son tombeau ; servant dans les armées de la république ; contribuant par ses talens militaires à repousser en 1794 l’auguste maison de Bourbon du territoire français ; concourant par ses votes comme sénateur, jusqu’au dernier moment, à l’en éloigner, M. d’Aboville ne devait jamais seulement avoir eu la pensée de transmettre à ses enfans la pairie de France ; cependant il y est parvenu par une route qui semblait diamétralement opposée au terme qu’il toucha sur la fin de ses années. N’est-il rien de surnaturel qui préside au destin des mortels ?

La carrière de M. de La Place, dont la pyramide funéraire s’élève devant le monument de M. d’Aboville, est-elle moins surprenante ? Un cultivateur du pays d’Auge lui donne naissance. Né dans une contrée sauvage, son génie puissant pour les sciences exactes aurait péri par le défaut, d’instruction première ; l’école militaire de Pont-l’Évêque était voisine du lieu de sa naissance ; ses professeurs l’initient dans les sciences. Son génie lui apprend encore davantage en étudiant les grands géomètres. D’abord professeur à Pont-l’Evêque, il devient professeur à l’école militaire de Paris ; Bonaparte suit ses cours et apprécie leur mérite. En même temps M. de La Place ne tarde pas à se former une haute réputation dans l’analyse et dans la géométrie transcendante. Le président de Saron fait les frais de l’impression de son premier ouvrage, pour encourager un grand mérite dépourvu de fortune. M. de La Place s’estime heureux de succéder à Bezout dans les fonctions d’examinateur du corps royal de l’artillerie ; il devient membre de l’Académie des sciences, il y reçoit des jetons pour acquérir long-temps après une chétive pension. Sa route pour la fortune devait s’arrêter à ce terme. Ses ouvrages pouvaient lui faire une immense renommée scientifique dans l’univers, sans lui donner même une médiocre aisance. La révolution bouleverse toutes les sommités de la société ; M. le président de Saron, son protecteur, mathématicien habile, magistrat intègre, homme de bien, mais de race noble, possédant une grande fortune, la première dignité du parlement de Paris, tombe sous la hache homicide : M. de La Place, né pauvre, né plébéien, né géomètre, n’est pas même menacé. Durant la tempête il s’occupe dans une retraite profonde à méditer sur des objets bien supérieurs à tous ceux sur lesquels l’intelligence humaine s’était jusqu’alors exercée. Son génie trace l’Exposition du système du monde et son Traité de mécanique céleste. L’applaudissement universel est pour M. de La Place la première récompense de ses ouvrages immortels, la renommée porte son nom dans toute l’Europe savante, elle admire les miracles de son génie. Cette fumée, sous un autre régime, aurait été la viande creuse dont il lui aurait fallu se trouver satisfait ; toutefois, en entendant retentir à son oreille des éloges et des louanges, encore il eût été contraint de sortir chaque jour de son modeste bouge pour les savourer à quelques dîners, ou bien pour entendre répéter sur son passage en entrant à l’académie : O l’homme incomparable : O le puissant génie ! Des jouissances toutes spirituelles étaient alors l’unique loyer de l’esprit ; il devait être content de posséder seulement chaque jour précisément ce qu’il lui fallait d’huile pour ne pas laisser périr d’inanition le feu divin qui ranimait. Les temps changèrent par nos révolutions politiques, le siècle sentit qu’il était injuste de laisser en proie au besoin les hommes dont les travaux instruisaient la terre. L’Institut ne fut pas uniquement distingué par son savoir et sa broderie ; il assura à ses membres le très-strict nécessaire. Cent écus chaque année ne furent plus désormais le salaire des calculs longs, difficiles, indispensables pour créer par la Connaissance des temps l’instrument le plus utile aux navigateurs, pour leur faire connaître sur tous les points du globe les phénomènes célestes et leur instant précis. Le gouvernement créa le Bureau des longitudes, pour servir de phare aux hommes de mer. Ses membres furent convenablement, même largement payés ; les savans purent vivre honorablement. M. de La Place se trouva le premier dans cette liste. Son ambition devait se sentir satisfaite. Bonaparte, devenu premier consul, avait sa dette particulière à payer à son instituteur ; il devait acquitter la dette de la France envers un génie l’honneur du siècle et de la patrie. Nul rang dans l’État ne lui parut au-dessus de M. de La Place : il fut nommé ministre de l’intérieur. La direction minutieuse des mesures administratives était une sphère trop étroite pour occuper un esprit accoutumé à fixer son regard sur l’immensité des sphères célestes, afin de déduire par sa pensée les lois immuables de leurs mouvemens. Les lois des mortels, variables dans leurs effets comme dans leur position toujours changeante, le jeu des passions humaines toujours désordonné, étaient-ils dignes de fixer L’attention de celui qui contemplait l’ordre établi par la sagesse éternelle du maître des mondes ? M. de La Place possédait un génie trop supérieur à ses fonctions dans l’ordre civil pour leur convenir, c’était l’homme des cieux. Il occupa pendant peu de temps le ministère et devint sénateur, puis chancelier du sénat pendant onze ans ; fonction éminente et lucrative, laissant à son génie le loisir de se livrer à ses méditations sur les vérités mathématiques du premier ordre. Tout ce qui peut flatter la vanité humaine devint pour M. de La Place la récompense du haut rang dans lequel l’avait placé son mérite transcendant dans les sciences exactes. Né de ses œuvres, il devint comte, marquis, pair de France, l’un des quarante de l’Académie française ; le grand-cordon de la Légion-d’Honneur brilla sur sa poitrine comme sur celle des princes et des guerriers ; il partagea avec eux le manteau et les honneurs de la pairie de France ; il les transmit à sa race. Cependant tout ce qui fut hochet de la vanité dans ses honneurs, dans ses titres, a péri pour lui-même dès l’instant qu’il entra dans la tombe, mais il subsiste encore tout entier par ses ouvrages immortels : il s’est créé un nom supérieur à toute la fausse grandeur dont les hommes se targuent trop souvent. Pauvre ou riche, l’honneur des académies ou repoussé de leur sein, ayant vécu obscur ou grand seigneur, l’auteur de la Mécanique céleste et de l’Exposition du système du monde sera salué par toutes les générations comme l’un des génies les plus vastes auxquels les siècles aient donné naissance. Telle est sa gloire, sa source est dans lui-même, sa durée dans tous les siècles assez instruits pour comprendre les hautes vérités qu’il sut révéler au monde.

En remontant le chemin qui conduit vers le sommet du plateau, se rencontre le monument que se fait préparer M. le baron Gros, l’un des premiers de nos peintres d’histoire, que les arts désirent voir produire encore durant longues années des chefs-d’œuvre nouveaux. Mon œil considère avec surprise une pyramide de trente-six pieds d’élévation, placée précisément sur la crête du coteau. Quel renom réclame un tel faste ? ou bien quelle insigne vanité ! Je ne lis aucun nom sur cet édifice, on m’assure qu’il appartient à M. Gémon. Il n’est pas mort, me dit-on. Quoi ! cela est vrai ! Prêter lorsqu’on est vivant, à faire parler de soi, parce que l’on se sera préparé d’avance une demeure mortuaire d’une hauteur que personne ne saurait dépasser, est pour l’esprit humain d’une bizarrerie singulière. Cela est au mieux si la hauteur à ce monument est égale à sa vertu ; car, s’il en manquait, il y demeurerait écrasé sous le poids d’une vanité insigne.

Parvenu sur le sommet, la curiosité inviterait à visiter, sur la gauche, des tombeaux magnifiques : il convient de ne pas les considérer dans ce moment, afin de parcourir la partie nord-est du plateau, sur laquelle les étrangers se plaisent davantage à réunir leurs cendres. Une allée droite y conduit en s’avançant vers une salle de tilleuls couvrant de leur ombrage la sépulture de mademoiselle Rivière, jeune vierge, morte âgée seulement de quatorze ans. Dès l’entrée de ce chemin je vois à ma droite le tombeau de madame la comtesse de Bruges (39e div.) ; un peu au-delà à ma gauche, la tombe de M. le prince de Masserano, grand d’Espagne ; ma vue se porte promptement vers un petit temple de marbre de Carrare soutenu par huit colonnes supportant une coupole, surmontée d’une croix. Sous son abri s’élève sur un piédestal un vase cinéraire consacré, par les Espagnols réfugiés en France, à la mémoire de don Mariano-Louis de Urquijo, ancien ministre et premier secrétaire d’état d’Espagne. Ils expriment ainsi leurs sentimens envers sa mémoire : Il fallait un temple à la vertu, un asile à la douleur. Non loin reposent les restes du poète portugais Nascimento, de l’ambassadeur du Portugal de Brito, de l’ambassadeur d’Espagne duc de Fernand Nugnez, de M. Thibaud de Montmorency, du général Letort, qui crut sans doute combattre encore pour la patrie en se battant dans les champs de Waterloo contre les étrangers. Près de lui reposent le savant espagnol Moralez, le médecin Garcia Suelto, le marin Gusman de Carrion, la jeune marquise d’Arneva, le comte de Campo-Alange, la dame Castilla, le marquis de Saint-Saens. Les Anglais se sont groupés dans cet espace. La tombe de milady Campbell atteste son rang d’autrefois ; le monument de Mary-Eleanor de Langford, morte à Paris, âgée de quinze ans, atteste le regret de ses parens : Elle a fui, disent-ils, comme l’ombre légère, et vécu ce que vivent les fleurs ; son âme sensible et pure sourit aux larmes d’une mère chérie. Voyageurs qui parcourez cette funèbre enceinte, approchez avec respect de ce lieu : il renferme la beauté dans son aurore, l’innocence et l’objet de nos regrets. Loin de l’Angleterre qui les vit naître, reposent ici parmi des Français : Mary Wis, Edmond Darcy, Elisabeth de Langford, Robert Lovelace, Anna Grenville-Temple-Bare, J.-B.-A. Blackwel, Charles-Rice Percival, Rawlins Hartmman, Sarah Macdonald, Noton-Charles Knatchbull, Louis-Anne Lloyd, George Maquay, Samuel Withe, Charles-Fuller Martyn, Joseph Bévir, Mary Trollope, Elisabeth-Sophie Davies, Margaret Davidson, James Rickord, Elisabeth Harvey, Anna Bute, Mackensie-Grieves, Samuel-Herbert Staniforth, Olympie et Thomas Johnson, Mary-Lucy Smith, William-Frédérick-Francis Rumboldt, William-Mansfield Sargent, Caroline-Sydney Smith, Anna Beauchamp, Mathilda Talbot, Georges Deville, Mary-Ann Oldham, Elisabeth Walter, Captain O’Connor, Callannan, Henry-John Oliver, Charles Wickster, Martha Fraser. Près des Anglais les Anglo-Américains viennent faire déposer leurs cendres, surtout par-delà la chapelle gothique appartenant à la famille Greffulhe. On y remarque les noms de Harriett Lewis, de New-London ; Francina Wilder, dame Thomas Ottis, Th.-M. Smith, de New-Yorck ; William-Temple Francklin, William Habersham, et John-Querreau Johnes.

Déjà fatigués d’avoir parcouru le cimetière, plusieurs étrangers, regardant de la chapelle Greffulhe la longueur de l’allée s’étendant jusqu’au mamelon où commence de sortir de terre l’obélisque que se préparait le tapissier Boulard, demandèrent à un vieillard qui paraissait venir de cette partie du cimetière si elle méritait d’être vue pour ses monumens, pour ses points de vue, pour ses souvenirs. « Si vous estimez, leur répondit-il, un tombeau pour son élégance, aucun ; si vous estimez un lieu pour ses points de vue, ils sont fort beaux, mais ils flattent l’œil davantage du plateau de la chapelle où l’on jouit de la même perspective ; si vous appréciez les tombeaux par les souvenirs dont ils gardent la mémoire, plusieurs sont dignes de votre attention ; mais, je dois vous en prévenir, cet espace est rempli presque tout entier par des sépultures temporaires, rangées en lignes ; sur la plupart il n’existe que des pierres tumulaires, entourées de sapinettes devenues des arbres ; presque partout on lit des noms vulgaires, mais la modestie de plus d’un personnage de haut mérite a voulu reposer sous ces humbles monumens. — Nous recherchons plus encore, répondirent-ils, les touchans souvenirs que les beaux monumens. — Il vous sera fort difficile, reprit le vieillard, de les distinguer, même à l’aide du plan dont vous vous êtes munis ; une longue étude de ce lieu funéraire peut seule en faire connaître les localités, les hommes, les souvenirs comme je les ai appris. — Pourriez-vous, bon vieillard, nous communiquer sur ce point quelque chose de votre longue instruction, elle compléterait les notions que nous avons recueillies ? — J’y consens, répond le vieillard ; veuillez me confier votre plan : le nom des personnages qu’il indique me rappellera quelques traits de leur existence et de leurs caractères. »

Ils s’asseyent. « Le général Anselme (47e divis.), dit le vieillard, fut en 1792 le premier commandant en chef des armées françaises en Italie. Il prit Nice, mais il fut révoqué parce qu’il se montra dans ce temps désastreux trop ami de l’ordre, et qu’il sut punir la cruauté et la licence, La comtesse de Menou vivait à Rosette en Égypte, sa patrie. Le comte de Menou l’appela, presque contre son gré, à partager sa couche et sa fortune. Forcée de quitter sa terre natale, son existence fut abreuvée de chagrins, mais elle leur opposa la résignation de la vertu, car on a pu graver sur sa tombe ces mots : Oh ! quanto è dolce la morte del giusto ! Le nom de M. le lieutenant-général comte Férino rappelle un des plus beaux caractères de l’ancienne armée ; valeureux dans le combat, il fut modéré dans la victoire, il épargna les vaincus, il sut toujours faire admirer son noble désintéressement ; sénateur, il opposa sa voix courageuse et son vote consciencieux à tout ce qui lui parut contraire aux intérêts de sa patrie adoptive, aux lois de l’éternelle justice. Plus d’une fois, sur le triste sépulcre du jeune poète Millevoye, j’ai plaint l’être profondément sensible qui sut chanter la vertu, l’amitié, les grâces, soupirer l’amour, exprimer son tourment, périr victime de son regret. Devant le monument de M. Descloseaux y j’admire le courage qui conserva pendant vingt ans les précieux restes de Louis XVI, pour les rendre à la France aux jours du calme et de la paix. Je m’étonne de voir condamné à l’injure d’une sépulture transitoire la dépouille mortelle de M. Dejoux, l’un des plus habiles statuaires de notre âge ; je déplore le sort de M. Ménageot, ancien directeur, à Rome, de l’Académie de France, homme de bien, possédant les meilleures qualités de l’esprit et du cœur, dont la mort excita si peu de regret qu’il ne trouva pas un parent, pas un ami, pas un élève qui lui consacra la moindre des pierres tumulaires ; le jeune statuaire Calamard fut plus heureux : ses amis dédièrent à sa mémoire une colonne de marbre, tandis que sa charmante figure d’Hyacinthe blessé, exposée dans le musée, fait regretter d’avoir été privé, dès son aurore, d’un aussi beau talent. J’ai remarqué dans la quarante neuvième division le sépulcre de M. l’abbé Sabatier de Cabre, conseiller-clerc au Parlement. Ce magistrat, dès 1788, crut proposer seulement un remède efficace contre le désordre des finances, en réclamant le premier la convocation des Etats-Généraux : il ne prévit point qu’il ouvrait un abîme de calamités durant le quart d’un siècle, jusqu’à ce que la Charte eût réuni tes Français sous une commune loi, dans des intérêts pareils. Le. distique gravé par son époux sur la tombe de madame de Montmenard, satisfait mon cœur par le doux espoir dont il est le témoignage.

Dors en paix dans le ciel, objet de notre amour,
Attends-nous aujourd’hui, demain ce n’est qu’un jour.

» Je ne m’approchai jamais sans respect de la tombe de M. Clavier. Ce magistrat sut répondre à L’un des affidés de Bonaparte, le sollicitant de condamner à mort, contre sa propre conscience, le général Moreau, afin que le premier consul pût se targuer de faire grâce au général : Eh ! qui nous ferait grâce à nous-mêmes ? Il suit le vœu de sa conscience, il est dépouillé de sa magistrature ; mais il se console dans sa retraite, par l’estime publique et par l’étude des lettres grecques. L’amour d’une mère pouvait-il mieux exprimer son regret et son espoir sur la tombe d’un enfant bégayant encore à peine :

Attends !
Te penchant vers ta mère avec un doux sourire,
Tu répétais ce mot qui charmait son amour :
C’était le seul, hélas ! que tu pusses lui dire,
Ta mère te sourit, et redit à son tour :
Attends.


Ainsi s’exprime madame de Montic sur la tombe de son fils. Le monument dont vous apercevez les constructions commencées sur le petit tertre qui termine cette allée, renferme dans son caveau les restes de M. Boulard, ancien tapissier, qui commença lui-même à l’élever. Dans ce but il fit le voyage de Carrare pour y choisir les marbres de son tombeau. Chacun se riait dé son luxe, mais lorsqu’il mourut il changea en sa faveur l’opinion publique, en léguant un million pour fonder un hospice de vieillards, maintenant construit à Saint-Mandé. Ainsi les hommes éclairés auraient pu approuver un monument érigé à l’un des bienfaiteurs les plus insignes des hommes, mais ses héritiers et ses légataires ne trouvant point sa succession aussi copieuse qu’ils s’y attendaient, tentent de ne point faire achever cet édifice, et même d’en vendre les marbres déjà parvenus dans le cimetière. Adhuc subjudice lis est. Je n’entre jamais dans la cinquante-unième division, sans frémir, en pensant que le jeune Russe Krudener, poursuivant depuis les bords de la Néva le fantôme de la gloire militaire, ne trouva dans Paris que la mort. Le chanteur Naldi fut par sa propre imprudence frappé du coup mortel au sein de sa famille, au milieu de ses amis, dans l’instant même où se préparait le joyeux festin dans lequel il comptait, sans luxe, savourer les doux plaisirs de la tendre amitié. L’activité de M. Moreau de Saint-Méry, né dans les colonies, sans biens, poursuivit sans relâche la fortune ; à l’aide de connaissances étendues et de travaux immenses, il fut toujours au guet pour saisir les chances du bonheur. Dix fois sa fortune paraît certaine, toujours elle s’échappe de ses mains. Conseiller au conseil supérieur de Saint-Domingue, cette colonie secoue le joug, il perd sa place. Président de la première commune de Paris, il est estimé pour sa sagesse et sa modération : ces qualités, précieuses pour les gens de bien, lui deviennent funestes dans des temps de désordre où le crime triomphe ; pour sauver sa tête menacée» il fuit dans les Etats-unis. Dénué de moyens d’existence, il y devient ouvrier imprimeur, commis-négociant, marchand de papier. Des jours plus calmes naissent pour la France, il y est chargé de la rédaction d’un code colonial. Sous le gouvernement consulaire, il est nommé conseiller d’état. Administrateur général des duchés de Parme, de Plaisance, de Guastalla, il y est estimé, honoré, chéri ; chacun croit qu’un très-petit nombre d’années dans ce poste ont suffit pour l’enrichir : il ne s’est occupé que de remplir ses devoirs, il n’a pas même songé à rien amasser. Tout-à-coup il est destitué, sans connaître le motif de cette disgrâce. Revenu à Paris, il obtient une audience de Bonaparte, réclame ses appointemens arriérés, termine sa demande par cette phrase, dont la noblesse exprimait toute l’élévation de son âme : Je ne vous demande point de récompenser ma probité ; je vous prie seulement de la tolérer : ne craignez point, cette maladie n’est point contagieuse. Bonaparte sourit, donna à M. Moreau de Saint-Méry une petite pension de retraite, et ne l’employa plus. Des secours particuliers de l’impératrice Joséphine et de S. M. Louis XVIII lui furent nécessaires pour alimenter sa laborieuse vieillesse. Non loin de soa tombeau est un plus grand exemple encore de l’inconstance de la fortune. Tallien, né plébéien, démagogue par ambition, bon et compatissant par caractère, mais faisant tout céder au désir de conquérir la fortune par une immense popularité, se fait un nom parmi les plus furieux ; les décemvirs le choisissent après le 31 mai pour asservir Bordeaux. Chacun y redoute le terrible proconsul. Il visite les prisons. Dans les fers est une femme possédant dans la fleur des ans le charme des grâces, les talens de l’esprit, l’éclat d’une beauté parfaite : le farouche conventionnel redevient homme, il est sensible à la pitié, il est subjugué, il jure d’affranchir la France de la faux de la mort, frappant de toutes parts sans relâche. Le 9 thermidor luit, il se dévoue, il précipite sur l’échafaud les premiers auteurs des massacres : la Convention et la France se proclament libres. Tallien est la cause première de ce bienfait ; son pouvoir et sa considération sont immenses ; son nom retentit jusque dans les plus petites chaumières, comme celui du libérateur de la patrie ; dans toute l’Europe, comme ayant réconcilié son pays avec la civilisation. Son bonheur particulier n’est pas moins grand ; celle qu’il aimait, celle pour laquelle il avait exposé sa vie, celle que chacun lui enviait, s’unit à son sort en lui apportant en dot une fortune colossale. Tous ses vœux semblaient remplis : était-il un mortel plus heureux ? Mais en peu de temps son crédit s’use ; il n’est plus l’idole du peuple, il n’est plus qu’un simple législateur influant pour un sept cent cinquantième sur les destinées publiques ; sa femme l’abandonne : avec elle l’opulence fuit de sa maison ; il devient pauvre, chagrin, morose ; il est délaissé de ceux-là même qu’il protégeait naguère ; il obtient avec peine les plus chétifs emplois ; honteux de sa nullité présente et de sa fortune passée, son humeur s’aigrit : il ne sait pas supporter avec dignité le malheur, parce qu’il s’était laissé enivrer par une prospérité éphémère, devenue maintenant son supplice ; il végète dans une obscurité profonde, tandis que ceux qui n’avaient point partagé son péril profitaient seuls des fruits de la victoire. Il mourut pauvre dans Paris, où tant de hauts personnages lui devaient leur fortune et la vie. Délaissé de tous dans sa dernière maladie, il aurait péri sur son grabat, faute de soins, faute de médicamens, faute d’un bouillon pour se soutenir, si un heureux du moment, instruit fortuitement de sa détresse, ne lui avait pas fait l’aumône de quelques pièces d’or dans ses derniers instans, dont le trop tardif secours fut impuissant pour prolonger ses jours, mais servit pour sa sépulture.

» Sur le bord du chemin partant de la chapelle repose un littérateur dont l’humeur caustique devint le tourment de ses jours. Personne ne refusera à Palissot d’avoir également bien écrit en prose et en vers, d’avoir possédé la pureté du goût, d’avoir apprécié avec impartialité les écrivains qui illustrèrent le siècle de Louis XIV, d’avoir relevé avec justesse quelques erreurs échappées à Voltaire dans ses Commentaires sur Corneille ; cependant les sectateurs de la philosophie moderne ne pardonnent pas même à sa mémoire d’avoir osé traduire les philosophes sur la scène, ni d’avoir tenté d’imiter Pope dans sa Dunciade. Dès lors Palissot leur sembla pour ce méfait digne de tout ana thème, un homme sans talent, sans esprit, portant de longues oreilles comme le roi Midas ; il n’est point de défauts dont ce monstre ne soit l’assemblage : mais l’impartiale postérité s’avance ; devant elle les passions se taisent ; elle fixera irrévocablement sur le Parnasse la place de Palissot et de ses détracteurs.

» J’ai remarqué dans la quarante-sixième division une humble croix de bois noirci, marquant le lieu de la sépulture de M. Pierre, ingénieux auteur du spectacle mécanique long-temps l’admiration du premier âge, s’extasiant de voir représenter avec une illusion parfaite les phénomènes célestes et les merveilles de la création. Cet artiste mourut pauvre. Sur cette même ligne, sous une tombe recouverte de broussailles, repose Monsigny, le précurseur et l’émule de Grétry, long-temps les délices de Paris par les partitions de Félix, de la Belle-Arsène, du Déserteur, opéras comiques, et maintenant délaissé même de ses parens.

» La quarante-cinquième division présente le phénomène d’un magistrat long-temps en possession de hautes fonctions publiques, réclamant une grande représentation, qui, dans des mains moins pures, auraient été la source d’une fortune brillante ; mais M. Guillemin de Vaivres, intendant de Saint-Domingue, longtemps intendant général des colonies, fut si intègre que sa famille, ne possédant pas même l’honnête aisance, se vit condamnée d’abandonner ses restes aux dangers des sépultures temporaires. Sans parens prochains, sans amis intimes, la dépouille de M. Jollivet, ancien conseiller d’état, fut confiée à l’incertitude des fosses dont la durée paisible n’est que de cinq années ; mais M. Jollivet a légué la majeure partie de ses biens à la société formée pour l’encouragement de l’industrie nationale, afin qu’ils profitassent à l’accroissement de la prospérité publique. Les amis de la patrie qui la composent ne négligeront pas sans doute envers un citoyen généreux le premier devoir de la reconnaissance, ils lui érigeront un tombeau sur lequel ils rappelleront son dernier bienfait pour son pays. »

Tandis que le vieillard traçait ainsi les linéamens du caractère de quelques-uns des personnages les plus dignes d’être remarqués dans les fosses temporaires creusées dans la partie supérieure du cimetière, il parvint avec les étrangers en face du monument funèbre de M. le maréchal de Pérignon. Le vieillard se sépara d’eux pour visiter une tombe qui intéressait vivement son cœur, en les invitant de considérer particulièrement un des plus beaux monumens et l’un des plus beaux souvenirs de cet asile de paix. Ils n’eurent pas même le temps de le remercier, tant il s’éloigna vite.

Cette borne antique, décorée d’un trophée composé seulement d’armes et d’armures de pays étrangers à la France, proclame que ce sage guerrier ne connut d’honneur et de gloire que dans les combats livrés aux ennemis de son pays. Son monument devrait encore rappeler combien M. le maréchal de Pérignon fut un homme modeste, excellent, sans autre ambition que celle de faire le bien, administrateur sage, probe, désintéressé dans les pays qu’il gouverna ; habile comme négociateur, combien il fit au dehors respecter le nom français par sa considération personnelle ! quel empire l’ascendant de sa vertu possédait sur tous les cœurs ! l’histoire s’est chargée de ce soin, et son nom sera répété avec respect par la postérité.

Un peu au-delà s’élève le magnifique tombeau de M. le comte de Valence, dont le cercueil se montre recouvert du manteau de la pairie, au pied de son armure de guerre. Nos armées virent le général Valence à leur tête dans les jours de Valmy et de Jemmapes ; proscrit par les conventionnels, il rentra dans la patrie, prodigua pour elle sa vie dans le climat brûlant de l’Espagne et dans les glaces de la Russie. Sa sagesse égala dans le sénat et dans la chambre des pairs sa vaillance dans les armées ; sa voix se fit entendre pour la dernière fois en défendant la mémoire d’un innocent injustement condamné au dernier supplice. L’égalité de la tombe montre près de là de niveau dans leur cercueil madame la maréchale duchesse de Coigny et M. Celerier, architecte, qui répara plusieurs de nos monumens dégradés par le vandalisme ; et madame de Saint-Julien, à laquelle le vieillard de Ferney imposa le nom de Papillon philosophe ; et madame la comtesse de Coislin, célèbre à la cour de Louis XV par son esprit et sa beauté, chérie dans la vieillesse pour sa bonté. Chacun serait tenté, par l’élévation de la pyramide Clary, de croire qu’elle contient des êtres extraordinaires ; cependant l’opulence sous cet abri pompeux possède seulement un cercueil. Je m’étonne, en descendant une pente rapide, de considérer un petit cimetière environné d’une grille resplendissante d’or et d’azur. Pourquoi cette pompe ? Madame Vandermaq, femme de monsieur l’agent de change du trésor royal, est inhumée comme le pauvre, dans le sein de terre ; ce luxe ne change rien dans son dernier partage. Le sort de madame la comtesse de Lamarck, sœur naturelle du roi de Prusse, est le même ; mais en lisant sur son monument à l’entrée du bosquet : Qui l’a connue la pleure, j’aime à me persuader qu’elle posséda un bon cœur.

Des souvenirs d’un ordre tout différent s’offrent à moi lorsqu’après être descendu au milieu des tombeaux je suis l’allée qui se présente à ma droite. A l’angle du chemin j’aperçois le nom d’un homme fort spirituel, d’humeur tant soit peu caustique, bon parent, bon ami, homme de joyeuse vie, chansonnier, vaudevilliste, directeur du théâtre du Vaudeville, avec lequel il sut réconcilier la gaîté française. La verve de M. Désaugiers ne fut jamais en défaut pour produire, dans les circonstances opposées de sa vie, couplets, chansons, épigrammes, vaudevilles, et plus de cent. Ce personnage en son vivant sut amuser ses contemporains. Ses plaisanteries perdront pour nos neveux tout leur sel. Près de lui est véritablement un bon fils, un bon camarade, un acteur parfait ; que représenta-t-il pour mériter les applaudissemens publics, Néron, Joad ou Tartufe ? Pas du tout. Tout Paris courut pour voir Mazurier imiter les gambades, la prestesse, les sauts d’un animal, d’un singe dans le rôle de Jocko, où chacun lui applaudit pour avoir parfaitement imité une bête.

Tout forme contraste dans cet asile funéraire ; de l’autre côté de ce chemin un monument Imposant est consacré par un nom historique. La mémoire du lieutenant-général Berckeim rappelle tout ce que la valeur militaire possède de plus brillant, tout ce que la sagesse possède d’exemplaire, tout ce que l’amour conjugal possède de plus tendre. Sur l’autre bord le cœur est attristé en considérant l’un près de l’autre dans la tombe M. et madame Jarry, époux dignes d’estime, pleures par leurs enfans orphelins. Madame Mure, en érigeant pour la sépulture de son mari une chapelle mortuaire, déclare que son amour est plus fort que la mort. Non loin repose M. Lehoc. Ce diplomate sut réunir l’amour des lettres aux talens de l’homme d’état. Son esprit produisit la tragédie de Pyrrhus.

Sur la hauteur à droite est la quarante-troisième division du cimetière. Chacun s’étonne de lire sur une pyramide très-élevée un nom inconnu de la moindre renommée, celui de madame Adanson. L’esprit de famille, si utile pour resserrer les liens sociaux, érigea la maison mortuaire de la famille Labrosse. Les noms de M. le marquis de La Vaupalière et de M. le comte d’Albignac présentent quelques leçons morales ; l’un et l’autre se montrèrent fidèles au véritable honneur. La vie de M. le marquis de Clermont-Gallerande fixera toujours, même par une seule de ses actions, le regard de la postérité. Après avoir fait ses premières armes dans la guerre de sept ans, il parcourut tous les grades de la hiérarchie militaire jusqu’à celui de maréchal de camp. M. de Clermont-Gallerande se rendit à Coblentz avec les princes, mais il en revint bientôt pour faire un rempart de son corps à Louis XVI, dans la journée du 10 août. Emprisonné durant la terreur dans la maison de la Bourbe avec le vertueux Malesherbes, plus heureux que cet homme véritablement grand par l’élévation de son âme et par la bonté de son cœur, il en sortit après le 9 thermidor. M. de Gallerande continua de vivre à Paris dans une profonde obscurité. Il y existait inaperçu quand Bonaparte fut nommé premier consul. Alors toutes les lois injustes de la révolution furent abrogées ; la liste des émigrés fut close ; une multitude de bannis rentrèrent sur le sol de la patrie ; ils obtinrent des emplois ; ils jouirent même de la faveur du pouvoir naissant. L’adoption de ces mesures réparatrices fit présumer un instant aux royalistes fidèles à l’antique dynastie des Bourbons qu’ils avaient trouvé dans Bonaparte un nouveau Monck. Épris de cet espoir, ayant mal apprécié une âme pour laquelle, la domination de l’ancienne France n’était pas assez vaste pour satisfaire ses hauts desseins, ils tentèrent de nouer, d’après leur plan, une négociation entre la cour de Mittau le nouveau cabinet des Tuileries. L’entreprise était délicate : un guerrier, jusqu’alors couronné par la victoire, ne devait pas consentir facilement à se placer lui-même au second rang. La réussite de ce projet fut essayée ; de pleins pouvoirs furent envoyés de Mittau à M. le marquis de Clermont-Gallerande pour traiter de cette affaire. M. le chevalier de Coigny et madame la marquise de Champcenetz parvinrent à Bonaparte par l’entremise de Joséphine sa femme. Deux lettres de Louis XVIII furent remises au premier consul. Transcrivons-les ; M. de Gallerande les a lui-même consignées dans les Mémoires qu’il publia.

« Quelle que soit leur conduite apparente, des hommes tels que vous, Monsieur, n’inspirent jamais d’inquiétudes. Vous avez accepté une place éminente, je vous en sais gré. Mieux que personne vous savez ce qu’il faut de force et de puissance pour faire le bonheur d’une grande nation ; sauvez la France de ses propres fureurs, et vous aurez rempli le vœu de mon cœur ; rendez-lui son Roi, et les générations futures béniront votre mémoire. Vous serez trop nécessaire à l’État pour que je ne songe pas à acquitter par des places importantes la dette de mon agent et la mienne. — Pour copie : Louis. »

« Depuis long-temps, général, vous devez savoir que mon estime vous est acquise. Si vous doutiez que je ne fusse pas susceptible de reconnaissance, marquez votre place, fixez le sort de vos amis. Quant à mes principes, je suis Français ; clément par caractère, je le serai encore par raison. — Non, le vainqueur de Lodi, de Castlglione et d’Arcole, le conquérant de l’Italie ne peut pas préférer à la gloire une vaine célébrité. Cependant vous perdez un temps précieux. Nous pouvons assurer la gloire de la France ; je dis nous parce que j’aurai besoin de Bonaparte pour cela, et qu’il ne le pourrait pas sans moi. — Général, l’Europe vous observe ; la gloire attend, et je suis impatient de rendre la paix à mon pays. — Pour copie : Louis. »


Réponse du général Bonaparte au Roi.
Paris, le 20 fructidor an viii.

« J’ai reçu, Monsieur, votre lettre ; je vous remercie des choses honnêtes que vous m’y dites. Vous ne devez plus souhaiter votre retour en France, il vous faudrait marcher sur cent mille cadavres Sacrifiez votre intérêt au repos et au bonheur de la France, l’histoire vous en tiendra compte. Je ne suis pas insensible au malheur de votre famille, je contribuerai avec plaisir à la douceur et à la tranquillité de votre retraite. Bonaparte. »

Les deux agens employés auprès de Joséphine furent exilés ; le marquis de Gallerande ne fut pas inquiété dans son silence et sa retraite durant le règne de Bonaparte, dont il observa attentivement les circonstances.

Tous les événemens semblèrent pendant douze années repousser davantage la maison de Bourbon du sol d’une patrie enivrée de gloire par de continuelles victoires, conduite par un chef voyant devant ses armes trembler les peuples et leurs souverains, crouler leurs trônes devant ses pas. Cependant la chaire curule d’un dictateur ne suffit pas encore à son orgueil, un titre plus éminent dans notre âge devint l’objet de sa propre ambition. En se plaçant dans les rangs des souverains modernes, il lui semblait imprudent de ne tenir ses droits que de la volonté du peuple et de la victoire, il tenta d’éteindre ceux de la maison héréditaire des monarques qui durant quatorze siècles avaient régné sur la France. Depuis onze années elle errait d’un lieu à l’autre dans l’Europe, toujours poursuivie par les conquêtes des Français, toujours tourmentée par les anxiétés des princes lui donnant asile, ou par l’exil plus lointain auquel la condamnait des rois devenus esclaves du vouloir de leur adversaire. Au commencement de février 1803, le général Keller, diplomate prussien, se présente à Varsovie devant S. M. Louis XVIII, et lui fit verbalement, dans les termes les plus polis, mais en même temps les plus catégoriques, la proposition de renoncer au trône de France, et d’y faire renoncer sa famille. Bonaparte s’engageait, pour prix de ce sacrifice, de donner au monarque des Français les plus brillantes indemnités, même, dit-on, le trotte de Pologne. Dès le surlendemain le roi transmit à l’envoyé cette réponse, monument de fierté et de noblesse de sentimens.

Varsovie, 22 février 1803.

« Je ne confonds point M. Bonaparte avec ceux qui l’ont précédé ; j’estime sa valeur, ses talens militaires, je lui sais gré de plusieurs actes d’administration, car le bien que l’on fait à mon peuple me sera toujours cher ; mais il se trompe, s’il croit m’en gager à transiger sur mes droits ; loin de là, il les établirait lui-même, s’ils pouvaient être litigieux, par la démarche qu’il fait en ce moment.

» J’ignore quels sont les desseins de Dieu sur ma race et sur moi ; mais je connais les obligations qu’il m’a imposées par le rang où il lui a plu de me faire naître. Chrétien, je remplirai ces obligations jusqu’au dernier soupir ; fils de saint Louis, je saurai à son exemple me respecter jusque dans les fers ; successeur de François Ier, je veux du moins pouvoir dire comme lui : Tout est perdu, fors l’honneur. »

Le 5 juin 1804, lors de la création de la monarchie impériale par Napoléon, Louis XVIII adressa à tous les souverains de l’Europe une protestation contre l’envahissement de son trône. Enfin il se prononça contre son adversaire encore avec plus d’énergie quand le roi d’Espagne (Charles IV) donna le collier de la Toison-d’Or à Napoléon. Louis XVIII lui écrivit alors la lettre suivante :

« Sire, monsieur et cher cousin,

» C’est avec regret que je vous renvoie les insignia de la Toison-d’Or, que S. M. votre père, de glorieuse mémoire, m’avait confiés. Il ne peut y avoir rien de commun entre moi et le grand criminel que son audace et sa fortune ont placé sur mon trône, qu’il a eu la barbarie de teindre du sang d’un Bourbon, le duc d’Enghien. La religion peut m’engager à pardonner à un assassin, mais le tyran de mon peuple doit être toujours mon ennemi. Dans le siècle présent il est plus glorieux de mériter un sceptre que de le porter. La Providence, par des motifs incompréhensibles, peut me condamner à finir mes jours en exil, mais ni la postérité, ni mes contemporains ne pourront dire que, dans le temps de l’adversité, je me suis montré indigne d’occuper, jusqu’au dernier soupir, le trône de mes pères. »

Tout semblait chaque jour conspirer à renverser le moindre espoir du retour de l’auguste maison de Bourbon sur le trône de ses pères, dans l’esprit de ses serviteurs dévoués, comme M. de Gallerande : la France, tranquille au dedans, s’applaudissait de sa puissance ; elle s’était laissé imposer parla victoire le joug impérial ; chaque jour elle voyait avec complaisance s’agrandir son enceinte, s’accroître sa gloire et sa prépondérance. Napoléon est sacré par le Pape, reconnu comme empereur des Français par toutes les puissances du continent ; il trace aux États leurs limites, dicte aux princes ses lois, renverse les vieux trônes, crée des rois, étonne l’univers par de continuels succès : Marengo, Austerlitz, Tilsitt, semblent l’avoir affermi sur des bases inébranlables ; quinze cent mille guerriers lui obéissent ; tout se tait devant lui, et la maison de Bourbon, réfugiée en Angleterre, n’a plus un soldat. Vingt années de combats et de triomphes ont créé une génération ne reconnaissant d’autre honneur que celui de la vaillance ; elle possède des mœurs nouvelles et ne conserve presqu’aucune mémoire des temps antérieurs à sa récente gloire. Mais tandis que l’Europe lui obéit depuis l’Elbe jusqu’au Tibre, Napoléon s’estime outragé par les Espagnols se refusant de recevoir de sa main un nouveau souverain, de nouvelles lois, des institutions opposées à leurs mœurs, à leur caractère, à leurs antiques habitudes ; il s’engage au midi dans une lutte longue et difficile ; en même temps il ne redoute point d’aller lui-même provoquer les Russes à cinq cents lieues de la France, dans les glaces, les neiges, les frimas de leurs déserts. Jamais il ne commanda une armée plus nombreuse, plus belle, plus valeureuse ; rien parmi les hommes ne résiste au choc des vétérans de la victoire., mais leur courage est impuissant contre la rigueur de la froidure ; des milliers de soldats tombent morts tout à la fois ; bientôt il n’y a plus de chevaux, d’artillerie, de munitions, d’armée française, presque tous les hommes sont dévorés par la mort ; un petit nombre n’est pas la proie de l’ennemi. Les adversaires de la France se réjouissent de son désastre. Les corporations de la cité de Londres célébrèrent une fête à l’occasion de la destruction de l’armée de Napoléon en Russie ; en vain les ordonnateurs de la fête multiplièrent les allusions à la chute de Bonaparte, au rétablissement de la maison de Bourbon ; ils y semèrent des lis à demi fermés, avec cette devise : « Ils vont refleurir. » Aucun prince de la famille royale ne parut à cette fête : « J’ignore, répondit le Roi à la députation de la cité de Londres qui l’invitait, j’ignore si ce désastre est un des moyens que la Providence, dont les vues sont impénétrables, veut employer pour rétablir en France l’autorité légitime, mais jamais ni moi ni aucun prince de ma famille ne pourront se réjouir d’un événement qui a fait périr deux cent mille Français. » Cependant, depuis cette épouvantable catastrophe, l’espérance commença de renaître dans le cœur des hommes dévoués au dehors et au dedans aux intérêts de la dynastie de Bourbon, chaque jour accrut l’espoir de son rétablissement. Quelques braves échappés au désastre, réunis à l’élite d’une jeunesse valeureuse, prouvent que la plus grande infortune n’a pas encore abattu leur courage ; ils étaient réservés à de plus cruels revers. Leur chef se refuse à la paix ; l’Europe entière se ligue contre lui, ses alliés l’abandonnent, la victoire le trahit ; le charme par lequel il avait subjugué les peuples est rompu : les Français sont toujours braves, mais ils ne sont plus heureux. Chaque jour accablés par des masses ennemies, se grossissant sans mesure, durant quinze mois de continuels combats, chaque moment voit leurs rangs s’éclaircir ; jamais cependant leur valeur ne déchoit. Au mois de janvier 1814, ils ne peuvent empêcher plus de six cent mille ennemis d’envahir les frontières du nord de la France. Une stupeur générale glace les cœurs, tous les esprits sont abattus, chaque famille pleure ses enfans, chacun est éperdu lorsqu’il voit le fantôme de vingt années de gloire s’évanouir comme un songe par l’ambition d’un seul. Il n’y a plus de patriotisme à défendre sa cause ; il s’est aimé lui seul, et non pas son pays ; il a idolâtré sa propre gloire, et non pas la patrie ; il lui a ravi ses libertés publiques, il s’est environné d’esclaves de sa fortune ; ils ont fait peser sur la France un joug de fer ; il lui a ravi ses enfans, ses trésors ; chacun tremble ; les autorités nationales ne sont plus que les instrumens de sa volonté despotique, elles n’ont de voix que pour augmenter chaque jour l’impôt du sang ; si elles réclament la paix, elles sont dissoutes. Où sont nos légions si longtemps victorieuses ? les ossemens de nos braves sont épars dans tous les champs depuis Moscou jusqu’aux Colonnes d’Hercule. Où sont nos munitions, notre artillerie, nos équipages, de guerre ? presque tous aux mains de nos ennemis. Où sont nos armées de réserve pour défendre au moins le sol français ? presque entières elles ont péri au dehors ; des déserteurs, s’échappent pour porter au dedans la terreur, et faire gémir leurs proches sur leurs longues souffrances. Les Russes, les Suédois, les Prussiens, les Allemands, les Anglais envahissent de toutes parts le territoire de l’antique France ; ils ont amené avec eux jusqu’aux Cosaques du Don, jusqu’aux milices de leurs campagnes, pour les aider au jour de leurs vengeances. Ils viennent redemander le prix de leurs champs, durant vingt ans ravagés ; de leurs villes détruites ; de leur sang prodigué pour la défense de leur pays ; d’une longue oppression ; de l’humiliation de leurs princes. Ils font retentir les échos de nos montagnes des chants de leurs triomphes, des cris de leur courroux, des accens du désir d’assouvir leur colère long-temps comprimée par la valeur française. Cependant, au milieu de l’effroi presque universel, quelques braves se réunissent aux débris épars de nos armées ; pendant trois mois cette poignée intrépide lutte par des prodiges de valeur et les pensées de la plus haute tactique militaire contre un torrent d’étrangers faisant irruption de toutes parts. Un ennemi trop supérieur les écrase sous le poids de masses se grossissant toujours ; ils succombent en frémissant de ne pouvoir empêcher la belle France, leur chère patrie, après vingt ans de triomphes qui l’avaient fait croire invincible, de tomber sous un joug étranger. En vain ils ont prodigué leur sang généreux ; le 30 mars 1814, deux cent mille ennemis fondent sur Paris, laissé presque sans défense. Quelques restes de vieilles troupes ne suffisent point pour contenir des flots de soldats accourant de tous les rayons du ciel pour saisir une si riche proie, dans laquelle ils aperçoivent le terme de leurs travaux et le comble de l’humiliation pour la France ; Paris est rendu après un combat de douze heures, où les Français succombent non sans avoir repoussé plus d’une fois l’ennemi des montagnes défendant au nord son accès. Les souverains alliés entrent dans la capitale, et s’apprêtent d’y dicter leurs lois aux Français. Ces monarques ayant solennellement déclaré ne vouloir plus traiter désormais avec Napoléon, flottaient incertains du sort qu’il leur convenait de donner à la France abattue sous le poids de leurs armées. Serait-elle laissée au fils de Napoléon sous une régence, gouvernement sans force ? la France tombait au moins pour quelques années sous la main de l’Autriche. Le trône de France serait-il donné à un prince étranger ? quelle humiliation ! La France serait-elle partagée ? son nom était rayé du nombre des puissances européennes après une illustre durée de quatorze siècles. Quelle honte ! L’anxiété était universelle ; tous les intérêts nouveaux créés depuis vingt-deux ans étaient compromis ; toutes les fortunes étaient dans un imminent danger ; toutes les existences sociales, civiles, militaires, administratives, se sentaient dans le péril extrême. Chacun redoutait d’ouvrir le moindre avis ; chacun désirait ardemment de jouir de la paix, de vivre dans le calme, de se sentir libre de toute inquiétude en cultivant son champ, en exerçant son industrie, en possédant ses biens ; l’imagination s’épouvantait au seul ressouvenir des horreurs de l’anarchie, du despotisme féodal, des oscillations politiques, sans cesse élevant, ébranlant, renversant les fortunes ; de la pesanteur du joug du despotisme. Comment oser pour l’avenir espérer de s’affranchir de tant de maux, lorsque dans le moment présent on se voyait dans un précipice dont il semblait impossible de sortir avec un état sans gouvernail, un pays sans chef, une administration générale sans principe et sans guide, obligée d’obéir aux exigences d’autorités et même d’intérêts contraires au bonheur commun. Dans ce conflit la moindre proposition publique d’un sentiment pouvait devenir fatale. Un homme, jusqu’alors presque inaperçu, osa le premier sortir des rangs pour remuer fortement l’opinion, et porter, dans la capitale, un coup terrible au colosse abattu, qui, dans sa chute elle-même, tenait encore les rois en suspens.

M. Bellart, né plébéien, simple avocat, bon parent, bon ami, embrassant avec chaleur la cause de ses cliens, les défendant par un art qui les fit souvent triompher des plus défavorables préventions, ou qui sut faire valoir leurs droits, s’était acquis par ses talens une haute considération, qui, sans richesse, l’avait fait admettre, dès sa formation par Bonaparte, dans le Conseil général du département de la Seine, dont il était, dans les occasions solennelles, l’orateur habituel. Dans cette position, M. Bellart considère la crise de l’Etat : Bonaparte ne lui semble plus qu’un obstacle au bonheur public, dont il faut achever de faire disparaître le prestige de devant les yeux de la multitude dont il fut long-temps l’idole. Il lui est odieux d’obéir réellement à l’Autriche, de se soumettre à un prince étranger, de voir la France morcelée ; il jette les yeux sur l’antique race des Bourbons depuis vingt-deux ans exilée, presqu’inconnue de la génération présente, n’ayant pris aucune part dans la lutte où venait de succomber la France ; il connaît leur cœur, il ne sait point se venger ; il prévoit que la haute sagesse de Louis XVIII saura conserver les droits acquis et donner à la patrie des institutions dignes des lumières, de la civilisation, de l’élévation de notre âge au-dessus des siècles de barbarie, des lois conservatrices de la paix publique, et renfermant en elles le germe fécond d’une prospérité constante pour l’Etat, par la fidèle observation des principes qu’il saura établir, maintenir et défendre contre toutes infractions. Sous leur égide les arts, le commerce, l’industrie doivent prospérer, le repos de la France doit être inaltérable. A tant de titres l’antique maison de Bourbon, fondée sur une longue possession du trône, lui paraît seule digne de reprendre les rênes de l’Etat. Cette persuasion lui dicte l’adresse et la déclaration dont il propose l’adoption au Conseil général du département de la Seine, dans lesquelles il déploie son cœur comme homme public et son dévoûment aux descendans de saint Louis. Ecoutons sur son tombeau ses propres paroles ; elles y acquerront d’autant plus d’énergie, que telle fut son immuable pensée jusqu’au dernier soupir : « N’est-ce pas lui (Bonaparte) qui, redoutant par-dessus tout la vérité, a chassé outrageusement, à la face de l’Europe, nos législateurs, parce qu’une fois ils ont tenté de la lui dire avec autant de ménagemens que de dignité ? Voyez ce vaste continent de l’Europe, partout couvert des ossemens des Français et des peuples qui n’avaient rien à se demander les uns aux autres ; qui ne se haïssaient point ; que la distance affranchissait des querelles, et qu’il n’a précipités dans la guerre que pour remplir la terre du bruit de son nom. Que nous parle-t-on de ses victoires passées ? Quel bien nous ont-elles fait, ces funestes victoires ? La haine des peuples, les larmes de nos familles, le célibat forcé de nos filles, la ruine de toutes les fortunes, le veuvage prématuré de nos femmes, le désespoir des pères et des mères, à qui, d’une nombreuse postérité, il ne reste plus la main d’un enfant pour leur fermer les yeux : voilà ce que nous ont produit ces victoires ? Ce sont elles qui amènent aujourd’hui jusque dans nos murs, toujours restés vierges sous la paternelle administration de nos rois, les étrangers dont la généreuse protection nous commande la reconnaissance, lorsqu’il nous aurait été si doux de leur offrir une alliance désintéressée. Il n’est pas un d’entre nous qui dans le secret de son cœur, ne le déteste comme un ennemi public, pas un qui, dans ses plus intimes communications, n’ait formé le vœu de voir arriver un terme à tant d’inutiles cruautés. Ce vœu de vos cœurs et des nôtres, nous serions des déserteurs de la cause publique, si nous tardions à l’exprimer. L’Europe en armes nous le demande : elle l’implore comme un bienfait envers l’humanité, comme le garant d’une paix universelle et durable. Parisiens, l’Europe en armes ne l’obtiendrait pas de vos magistrats, s’il n’était pas conforme à leurs devoirs. Mais c’est au nom de ces devoirs et du plus sacré de tous, que nous abjurons toute obéissance envers l’usurpateur, pour retourner à nos maîtres légitimes. S’il y a des périls à suivre ce mouvement du cœur et de la conscience, nous les acceptons. L’histoire et la reconnaissance des Français recueilleront nos noms ; elles les légueront à l’estime de la postérité. En conséquence le Conseil général du département de la Seine, Conseil municipal de Paris, déclare, à l’unanimité de ses membres présens, qu’il renonce formellement à toute obéissance envers Napoléon Bonaparte ; exprime le vœu le plus ardent pour que le gouvernement monarchique soit rétabli en la personne de Louis XVIII et de ses successeurs légitimes ; arrête que la présente déclaration et la proclamation qui l’explique seront imprimées, distribuées et affichées à Paris, notifiées à toutes les autorités restées à Paris et dans les départemens, et envoyées à tous les conseils généraux des départemens. Fait en conseil général à Paris, le 1er avril 1814. »

Cette proclamation donna une direction nouvelle à la disposition des esprits ; elle rappela, pour une grande partie des Français, les droits de la maison de Bourbon au trône de ses pères ; elle leur montra dans leur retour une ressource contre les maux dont chacun se sentait accablé. Deux jours après le sénat déclara Bonaparte déchu du trône, l’auguste maison de Bourbon y fut rappelée. Ce grand événement que S. M. Louis XVIII avait vainement provoqué de Bonaparte premier consul, non encore affermi par la victoire de Marengo, que les Français bannis, que les généreux efforts de la Vendée en armes, n’avaient pu obtenir, que les armées de la Prusse, de l’Autriche, de l’Angleterre n’avaient pu autrefois commander, arriva au moment marqué par la Providence, qui règle les destinées du monde, qui élève et renverse les rois et les empires, qui dispose de la victoire et des revers, qui produit les causes et leurs effets, après une série d’épouvantables malheurs, sans lesquels il aurait été impossible, et sans le concours de ceux-là même qui semblaient le désirer davantage. Ce dénoûment inattendu de tant de crises qui l’avaient amené parut seulement, dans son exécution, céder aux vœux d’un simple avocat dont la voix s’éleva, au nom des magistrats de la capitale, vers les souverains tenant dans ce moment entre leurs mains les destins des Français, pour demander le rétablissement de l’auguste maison de Bourbon dans l’exercice de ses droits sur un peuple dont leur aïeul Henri IV fut la félicité. Tel est le premier titre de M. Bellart à la célébrité ; aussi le Corps municipal de Paris, dans l’inscription funéraire qu’il consacra à sa mémoire, ne le présente ni comme le président du Conseil général du département de la Seine, ni comme procureur général près la Cour royale de Paris, mais il érige ce tombeau, civi de patriâ optimè rnerito, quod civium animos in spem legitimi regni restaurandi primus erexerit. « Au citoyen ayant bien mérité de la patrie, pour avoir le premier fait naître le désir, parmi ses concitoyens, de rétablir la monarchie légitime. » Deux ans auparavant ce magistrat, M. de Clermont-Gallerande, devenu lieutenant-général et pair de France, depuis le retour du Roi, qu’il désirait ardemment, s’endormit paisiblement dans un âge avancé ; ses restes furent transportés dans ce cimetière, tout proche du lieu où devait prendre sa place dernière l’avocat dont la plume, employée dans des circonstances propices, fut réellement plus forte que les armes de guerre.

Des souvenirs d’un ordre si élevé ne se montrent point sur les tombeaux placés dans la quarante-quatrième division inférieure à celle-ci. La tombe de M. Baron-Desfontaines, autrefois propriétaire de ce vaste enclos où maintenant il ne possède plus que l’étroit espace dans lequel son corps est recouvert de terre, instruit du néant des richesses. Le monument de M. Dubouchage, deux fois ministre, me convainc de la vanité d’un pouvoir d’un moment. A l’aspect des restes de M. de Saint-Morys, je déplore le faux honneur et ses crimes. Le seul nom de M. Renouard me fait mesurer l’influence d’un manufacturier laborieux et inventif sur la prospérité des siens et les progrès des arts mécaniques. La sphère d’utilité de M. l’abbé Gauthier fut plus étendue lorsqu’il employa ses longues années à faciliter l’instruction du jeune âge, par sa méthode d’enseignement mutuel appliquée à toutes les classes de la société. Près du sépulcre de M. Pichald, auteur de la tragédie de Léonidas, je déplore le trépas, dès sa trente-neuvième année, d’un poète dont le talent promettait au Parnasse français un nouvel ornement.

Sur la façade de la division prochaine, n° 30, mon œil est attiré par la beauté noble et simple d’un tombeau. Sur un rocher de marbre de Carrare je vois s’élever une croix de même matière, non pas simulant un bois lisse et uni, mais un arbre conservant son écorce et sa rondeur. Sur le rocher servant de base sont gravés les noms, les titres, les armoiries de trois personnages de la noble famille de Saulx-Tavannes, enclos dans cette sépulture. Chacun est satisfait de la pensée et de l’exécution de ce monument d’un genre unique dans ce lieu funéraire, mais chacun aussi s’étonne d’apercevoir, au pied d’une humble croix, briller les insignes de la vanité qu’elle terrassa.

Derrière, sous un piédestal, repose M. Audinot, propriétaire du théâtre de l’Ambigu-Comique. Sur la même ligne le buste de mademoiselle Raucourt la représente la tête ceinte du diadème théâtral, dont depuis long-temps ses traits, anéantis par la mort, repoussent l’éclat éphémère. A ses côtés se voit, dans une niche, la figure de Corsse, acteur du boulevard, qui n’ambitionna jamais le cothurne, ni même les rôles de la haute comédie, mais qui se contenta de faire fortune en désopilant la rate des badauds riant aux éclats, il y a quelque trente ans, de le voir représenter les grands airs de madame Angot devenue millionnaire, singeant dans un hôtel le ton des grands seigneurs, en se servant des manières et du langage des halles dont elle sortait naguère. Au-dessous repose mademoiselle Contât, sous un abri de roses. A sa gauche est la sépulture de l’acteur Philippe, dont on remarqua le jeu effrayant dans le rôle du Vampire.

Au milieu de ces personnages de théâtre s’élèvent des tombeaux dont les souvenirs produisent des sentimens différens. Chacun aime à lire cette douce pensée sur la sépulture de la famille Isabey : Ici repose mon meilleur ami, c’était mon frère. Vers l’allée montant à la chapelle, le nom de l’abbé Morellet rappelle l’un des quarante de F Académie française ; il y siéga près de d’Alembert, de Voltaire, de Buffon. Il écrivit beaucoup, il ne produisit aucun classique ; cependant il tint bien son rang parmi les gens d’esprit de son époque. Une simple tombe révèle le lieu de la sépulture du peintre Valenciennes, le chef des paysagistes de l’école moderne. Sur le bord de l’allée se voit un monument consacré par le nom de M. Blandin ; ce fut, suivant son épitaphe, un homme de bien.

Sous un petit temple soutenu par six colonnes, est placé (29e div.) l’urne cinéraire et les restes de M. Bertholle, autrefois maître couvreur. Un marbre recouvre la dépouille mortelle de M. Gueroult, l’un des meilleurs professeurs de l’ancienne Université de Paris ; il ne se contenta point de former des élèves excellens, il traduisit Pline le naturaliste.

De nouveaux rangs de tombeaux se montrent divisés en quatre parts sur le plateau de la chapelle. A l’est, dans le carré parallèle à l’édifice, se remarque le monument de M. Bourguignon, jeune magistrat doué d’un talent fort remarquable lorsqu’il remplit les fonctions du ministère public. Chacun sait les travaux de M. Buache géographe ; ils lui ont fait une grande réputation ; ils lui ont acquis des places importantes ; il mourut membre de l’Académie des Sciences et du bureau des longitudes ; cependant on ne lit pas même son nom sur la terre dans laquelle repose sa dépouille. Le même oubli de ses proches se remarque dans l’espace inférieur à celui-ci, sur la fosse dans laquelle est enterré M. Géricault, jeune peintre doué d’une imagination ardente, toujours pleine de chaleur et de vie, qui le plaça au rang des maîtres par son tableau du Naufrage de la Méduse, où l’on admira tout le terrible de la plus effroyable position où puissent se trouver réduits cent cinquante hommes livrés à la merci des flots, en proie à la faim, au désespoir, expirans, ou déjà la pâture de la mort, au moment où il leur restait à peine quelque lueur du plus incertain espoir. A l’angle des deux chemins, une colonne brisée, sur laquelle est implantée une croix de fer, marque le lieu de la sépulture de l’auteur de la Gaule poétique, M. de Marchangy. Né plébéien, il vanta l’ancienne féodalité ; organe du ministère public comme avocat général d’abord près la Cour royale de Paris, puis à la Cour de cassation, il fit preuve d’une heureuse variété de moyens et d’une grande intelligence du barreau dans plusieurs causes importantes ; mais en admettant dans ses réquisitoires, au lieu de la démonstration de la vérité des faits, le système des inductions, des intentions, des interprétations arbitraires de la pensée, il ouvrit une large voie à l’application la plus arbitraire de la loi.

Sur le côté opposé du plateau, l’œil se fixe sur une pyramide érigée au-dessus de la sépulture que M. le comte de Sèze, défenseur courageux de Louis XVI devant la Convention, se fait lui-même préparer auprès de son épouse. Chacun souhaite que le sépulcre tarde longtemps à s’ouvrir pour un personnage dont la France révère la haute vertu. A sa gauche, sur une borne antique, brille de tout l’éclat d’un beau talent, de tout ce que le regret possède de tendre, de tout ce que l’imagination peut concevoir de pathétique, un bas-relief consacré à madame Heïm, femme du peintre qui représenta la Veuve de Naïm, fille du statuaire Cartellier, l’honneur de notre école. Les artistes s’arrêtent quelques momens devant ce chef-d’œuvre de pureté de style, de goût, d’exécution ; mais bientôt ils le quittent pour recevoir de nouvelles inspirations devant l’image du peintre David, le chef de l’école moderne de peinture, dont le bronze reproduit les traits au-dessus du sépulcre où repose son cœur auprès du corps de sa femme. Il mourut loin de son pays, mais son génie y vit par ses productions sublimes : il se survit dans ses élèves ; le nom de David ne périra jamais dans les arts qu’il honora, qu’il revivifia par la sublimité de sa pensée, par l’expression de la nature, par la vérité de son sentiment, de son coloris, de son dessin austère.

Bientôt les regards se fixent presqu’involontairement sur la multitude des sépulcres qui s’élèvent dans le vallon prochain. Quel est leur nombre ! ils sont religieusement recouverts de monumens, de cyprès, de saules pleureurs, de fleurs ; ils renferment la cendre de mes contemporains, de mes proches, de mes amis avec lesquels je respirais hier. Chaque moment où je vis m’appelle près d’eux, dans leurs sombres, demeures. A leur aspect naissent les plus graves pensées : demain, dès demain peut-être serai-je près d’eux dans leur poussière… Un secret, un involontaire effroi saisit le cœur le plus ferme, menacé d’un tel sort, et l’homme n’en devient point meilleur.

Les larmes de cinq mille ouvriers pleurant N dans la personne de M. Lenoir-Dufresne, leur bienfaiteur et leur père, ne l’affranchirent point du trépas. La mort fut insensible aux gémissemens des mères dont madame du Fougeret sécha les pleurs en fondant la société de la Charité maternelle ; elle laissa parvenir à la vieillesse le chansonnier Laujon, toujours chantant, toujours riant, toujours faisant de l’esprit pour charmer ses ennuis, et toujours probe pour satisfaire la droiture de son âme ; elle a tranché prématurément le fil des jours de madame Barilli, plus étonnante encore par sa vertu sévère pour une comédienne que par le charme de sa voix ; elle laissa vivre long-temps M. Champagne, pour conserver, au sein des orages politiques, le feu des bonnes lettres dans le Prytanée français et le Lycée impérial qu’il dirigea ; elle n’épargna point M. Sonnini. Né avec de l’ambition, de l’esprit, des talens, il ne put jamais parvenir à la fortune dans une vie pleine de traverses, de déboires ; sa jactance et l’imprudence de sa langue y opposèrent toujours d’invincibles obstacles ; l’abbé Geoffroy, dont les artistes dramatiques redoutèrent la piquante critique, dont le goût exercé par l’étude des anciens redressa plus d’une fois le public dans ses jugemens erronés, et que le public vit entrer presque sans aucun regret dans la tombe ; l’amiral Bruix, dont la belle vie consacrée tout entière au service de la patrie, illustrée par de hauts faits, célèbre par les instans où il exerça une grande puissance, semble ne s’être terminée par une pompe funéraire insigne, que pour montrer combien la grandeur des mortels est fugitive et frivole, en ne le voyant posséder, pour quelques années seulement, dans cet asile funéraire, qu’un marbre brisé dont les éclats conservent encore son nom. Celui de Valmont de Bomare a déjà disparu de dessus la pierre chargée de le conserver ; il se retrouve dans ses ouvrages, mais il ne protège plus sa cendre. Combien les hommes et leur mémoire sont peu durables.

Les regards errent encore plus au loin sur l’enceinte de la fosse dans laquelle le pauvre a trouvé le repos après une laborieuse et pénible existence ; cependant quelques-uns vivent encore dans le cœur de leurs proches, car je vois sur leurs restes les branches du saule pleureur épandues ; ils possèdent des epitaphes, car j’aperçois de loin en loin des pierres funéraires et des croix où la vivacité du regret de leurs parens se peint avec une énergie qu’il n’est pas donné à l’effort du talent d’atteindre par toutes les règles de l’art. La misère est condamnée à pleurer ses morts sur leurs sépultures durant cinq années seulement ; il lui faut voir rapprochés l’un de l’autre, dans son triste réduit, l’innocence dans sa fleur, le vice dans sa turpitude, la vertu et le crime, et toutes les infortunes dont l’homme peut être tourmenté sur cette terre. A cet aspect chacun frémit. Ces sépulcres, dénués de toutes beautés, renferment cependant la cendre d’hommes justes, étrangers à la gloire, inconnus au moindre renom ; ils traînèrent péniblement le fardeau de la plus déplorable existence sur notre terre, mais le terme du malheur est arrivé pour eux ; maintenant dans la paix, ils jouissent d’un bonheur parfait entre les bras de leur Dieu, dans le sein de leur père. Leurs larmes sont essuyées ; dans le comble de la félicité, ils ne se ressouviennent plus du moment de leur tourment quand ils sont assurés de délices pures, immenses, éternelles. Cette douce pensée satisfait le cœur. Sans l’existence d’un Dieu ayant doué l’homme d’une âme immortelle, d’un Dieu vengeur du crime et rémunérateur de la vertu, qui serait assez osé pour soutenir l’aspect de la tombe où le néant s’apprêterait de le dévorer comme toute la race humaine ? mais par ce doux espoir la vie existe dans le sein de la tombe, le tombeau unit le ciel à la terre, le temps à l’éternité.

Au sortir de ces réflexions la vue se promène avec complaisance dans un horizon immense. A sa gauche elle aperçoit les rives de la Seine, apportant avec ses eaux dans Paris les tributs de l’agriculture et les productions des départemens ; de riches prairies la bordent, des campagnes abondantes apparaissent au-dessus, couronnées de collines dont les vignes, les moissons et les bois se disputent les pentes ; de toutes parts s’élèvent des habitations rustiques ou des maisons de plaisance. Dans le lointain on aperçoit devant soi Montlhéry et sa tour, Montrouge, Meudon, Sèvres, Saint-Cloud, le Mont-Valérien ; tout proche, Montmartre ; plus au loin, les hauteurs de Sannois, et devant ses yeux, Paris dans son vaste contour ; on compte ses palais, ses dômes, ses édifices ; on entend le bruissement de la multitude dans ses murs ; on en voit incessamment sortir des chars funéraires apportant à chaque moment dans cette enceinte de nouvelles victimes du trépas, suivis de leurs parens, de leurs amis dans le chagrin et dans les pleurs.

Autrefois des larmes s’échappèrent des yeux du superbe Xercès en regardant du haut de son trône la multitude armée qu’il menait au combat, lorsqu’il songea que dans un siècle il n’en existerait pas un seul homme ; cette pensée suffit pour terrasser l’insolent orgueil du roi des rois. Et l’aspect de Paris, la présence de ses pompes funèbres, la présence de ses tombeaux, la présence de ses morts, ne nous feraient pas frémir, en réfléchissant que dans cent ans il n’existera pas un seul être vivant du million d’hommes qui maintenant respirent dans ses murs ! Où sont à présent les générations qui depuis vingt siècles se transmirent le flambeau de la vie dans cette vaste cité ? une seule en jouit pour un instant, il s’est éteint pour toutes les autres. Où sont les potentats qui lui dictèrent leurs lois, les magistrats qui lui rendirent la justice, les sages qui l’éclairèrent, les hommes industrieux qui la firent prospérer, les illustres acteurs de tant d’événemens fameux dont son enceinte fut témoin ? Où sont nos pères, nos aïeux, nos bienfaiteurs, les fondateurs de cette ville ? Ils parurent quelques instans sur la scène du monde, ils ont passé comme la fleur des champs. La mort, en les frappant, s’est emparée de leurs restes, et les a profondément cachés dans ses sombres demeures. Déjà elle s’apprête à nous lancer son inévitable trait, nous y succomberons aussi. Dans cent ans toutes ces habitations auront changé de maîtres, il n’y restera personne de ceux qui y coulent maintenant leurs jours dans les délices ou dans les travaux, dans la peine, dans les angoisses de la douleur ; leurs richesses, leurs honneurs, leurs biens auront été enlevés, il n’y aura plus pour eux de plaisir sur cette terre, et la mort aura été pour tous le ravisseur auquel rien n’aura pu échapper. Elle n’aura épargné ni le grand, ni le puissant, ni le savant, ni l’artiste, ni le commerçant, ni le riche dans son opulence, ni l’artisan dans son atelier, ni l’indigent sous ses haillons, ni le misérable sur son fumier. Une génération nouvelle se saisira à son tour de tous les biens frivoles, de tous les hochets de la vanité, pour bientôt ne laisser subsister d’elle, comme de toutes les races qui depuis l’origine du monde se sont précipitées dans l’océan de l’éternité, que la mémoire de ses vices ou le souvenir de ses vertus. Tremblons, tout ce qui n’est pas vertu est sans prix dans le séjour immuable.



  1. Cette inscription est une énigme absolument insoluble pour les personnes qui regardent ses lettres tandis que le cimetière demeure ouvert. Elle est alors fractionnée en quatre parties, dont les mots disjoints, les syllabes séparées, les lettres isolées, ne forment pas de mots, pas même de sens. Nous n’aurions point fait cette observation si nous n’avions pas fréquemment entendu les étrangers censurer avec amertume la disposition de cette inscription, à laquelle ils ne découvraient aucun sens, et qu’ils ne venaient jamais regarder quand la porte du cimetière est fermée.
  2. Les ossemens d’Abélard, transportés, du Paraclet d’abord à Nogent-sur-Seine, et remis à M. Alexandre Lenoir, suivant un procès-verbal dressé le 23 avril 1800 par M. le sous-préfet de Nogent, consistaient en des portions de fémur et de tibia, des côtes, des vertèbres, une grande partie du crâne et de la mâchoire inférieure. Ceux d’Héloïse se composaient de la tête complète, la mâchoire inférieure en deux parties, les ossemens des cuisses, des bras, des jambes tout entiers. Un procès-verbal du commissaire de police Sobry constate le transport et le placement de ces restes dans le tombeau érigé maintenant dans le cimetière du P. La Chaise.
  3. Nous appelons Cryptes les monumens où les corps tant places dans l’épaisseur d’une excavation faite dans le flanc de la colline sur laquelle leur façade fait seule saillie, pour les, distinguer des chapelles mortuaires l’élevant sur le sol.
  4. Voici ces phrases remarquables : Discours à S. M. Napoléon. (Moniteur du 26 décembre 1812.) « L’Université se félicite de porter au pied du troue les hommages et les vœux d’une génération entière qu’elle instruit dans ses écoles à vous servir, à vous aimer. » Discours à S. M. Louis XVIII. (Moniteur du 4 mai 1814.) « L’Université vous parle au nom des enfans qui vont croître pour vous servir et vous aimer. »