Manuel de la parole/15/17

J.-P. Garneau (p. 183-184).

LES DEUX BACHELIERS


Deux bacheliers logés chez un docteur
xx Y travaillaient avec ardeur
À se mettre en état de prendre leurs licences.
Là, du matin au soir, en public disputant,
xx Prouvant, divisant, ergotant
xx Sur la nature et ses substances,

L’infini, le fini, l’âme, la volonté,
Les sens, le libre arbitre et la nécessité,
Ils en étaient bientôt à ne plus se comprendre ;
Même par là souvent l’on dit qu’ils commençaient ;
-- Mais c’est alors qu’ils se poussaient
Les plus beaux arguments ; qui venait les entendre
-- Bouche béante demeurait,
Et leur professeur même en extase admirait.
Une nuit qu’ils donnaient dans le grenier du maître
Sur un grabat commun, voilà mes jeunes gens
-- Qui, dans un rêve, pensent être
-- À se disputer sur les bancs.
« Je démontre, dit l’un. — Je distingue, dit l’autre.
— Or, voici mon dilemme. — Ergo, voici le nôtre… »
À ces mots, nos rêveurs, criants, gesticulants,
Au lieu de s’en tenir aux simples arguments
D’Aristote ou de Scot, soutiennent leur dilemme
-- De coups de poing bien assenés
------ Sur le nez.
Tous deux sautent du lit dans une rage extrême,
-- Se saisissent par les cheveux,
Tombent et font tomber pêle-mêle avec eux
Tous les meubles qu’ils ont, deux chaises, une table,
Et quatre in-folios écrits sur parchemin.
Le professent arrive, une chandelle en main,
-- À ce tintamare effroyable :
« Le diable est donc ici ! dit-il tout hors de soi ;
Comment ! sans y voir clair et sans savoir pourquoi,
Vous vous battez ainsi ! Quelle mouche vous pique ?
— Nous ne nous battons point, disent-ils ; jugez mieux :
-- C’est que nous repassons tous deux
-- Nos leçons de métaphysique. »

Florian.