Mademoiselle de la Ralphie/Texte entier

F. Rieder et Cie (p. 7-302).



I


Le petit castel de Guersac est situé sur les bords de la Vézère, non loin de la région des grottes préhistoriques qui ont fait une célébrité à ces cantons si pittoresques et autrefois si inconnus du Périgord. Il est bâti sur un énorme rocher qui se détache en saillie des escarpements voisins et surplombe, à trois ou quatre cents pieds de hauteur, les eaux vertes de la belle rivière, que ses affluents du pays rouge rendent limoneuses et couleur d’ocre par les grosses pluies. Cette gentilhommière du quatorzième siècle, restaurée au seizième, se compose d’un corps de logis barlong, irrégulier, à deux étages, découronné de ses créneaux par la Révolution. À l’un des angles, se suspend une tourelle en encorbellement ; à l’autre, une tour, coiffée en poivrière, contient l’escalier à vis. La porte, en ogive, légèrement surbaissée, est à un seul battant d’épaisse menuiserie et bardée de clous à tête saillante. Du côté du plateau, les fenêtres étroites, percées irrégulièrement, sont défendues par des barreaux de fer entrecroisés et closes avec des petits carreaux de vitre verdâtres, taillés en losange et assemblés au moyen des lames de plomb. Mais, du côté de la rivière, inaccessibles, des baies plus larges, à meneaux, ont remplacé les anciennes fenêtres. Les toitures sont faites de ces pierres plates, appelées dans le pays « tuiles », qui donnent une physionomie si originale aux constructions du pays sarladais. C’est comme un mur de pierres sèches qui monte obliquement le long des charpentes de châtaignier franc, sous un angle très aigu, en raison de l’énorme charge. Çà et là, les pierres soulevées abritent de petites ouvertures triangulaires appelées « chatonnières », qui éclairent les greniers. Le chapeau des cheminées, peu élevées au-dessus des toits, est fait de légers piliers de pierres brutes qui soutiennent une grande pierre plate, à peu près carrée, telle qu’elle vient de la carrière. L’ensemble, très original, a la forme d’une petite table rustique et abrite de la pluie le foyer. Au sommet des toits, aux angles principaux et à la pointe de la tour, des sortes de bouteilles en terre cuite, de formes bizarres, contenant autrefois l’eau bénite qui devait préserver le château de la foudre, présentent un curieux spécimen des paratonnerres inventés par la foi naïve des temps passés.

Du côté de la Vézère, le rocher sur lequel est bâti le petit manoir forme une sorte de terrasse naturelle, bordée d’un mur à hauteur d’appui qui suit les contours irréguliers de l’énorme masse. À l’opposé, du côté du plateau, une écurie, le fournil, d’autres « aisines » et un gros mur de douze pieds enferment une cour où l’on accède par une porte cavalière à laquelle aboutit un chemin creux et rocailleux, bordé de vieux châtaigniers. Ce chemin va rejoindre, à quelques portées de fusil, une vieille voie appelée « la Pouge », nom que portent plusieurs anciens chemins du Périgord.

La vue, très bornée de ce côté, s’étend de la terrasse sur le cours de la Vézère et sur la vallée semée de hameaux et de métairies isolées au milieu des cultures. Au delà, des coteaux pierreux, dénudés par places, ravinés quelquefois ou couverts de châtaigneraies, de bruyères, de taillis de chênes clairsemés, avec quelques défrichements plantés en vignes, bordent la plaine. Ces hauteurs s’étagent successivement et forment un massif de collines dont le faîte marque la ligne de partage des eaux de la Vézère et de la Dordogne. Çà et là, dans les meilleures parties, dans le voisinage d’une combe aux terres profondes, collé aux flancs d’un coteau ou assis sur une croupe plus fertile, un village, ombragé de noyers, montre la masse grisâtre de ses toits de pierre qui se confondent avec les murs des habitations. Sur un puy aride, aux pentes roides coupées par un chemin en lacet, un vieux repaire noble, aux murailles roussies par le soleil, se détache à peine de l’ensemble du paysage.

Sur la rive opposée au château, le long des prés, le chemin de halage suit la rivière où monte parfois une lourde gabare péniblement halée par une paire de bœufs. Les mariniers et les bouviers s’amusent en passant à faire parler l’écho fameux du rocher en mémoire d’un ancien monsieur de Guersac, fort avaricieux :

Moussu die Guersa
Ey plé lou sa ?

Et l’écho répond :

Plé lou sa !

Le paysage montueux des collines du Périgord noir a un aspect sévère, triste même parfois, avec des échappées sur de petits vallons où serpente un ruisselet né dans quelque « rosière », qui, après avoir fait tourner un minuscule moulin, vient apporter ses eaux à la Vézère qui coule lentement dans sa vallée verdoyante. De la terrasse du château, d’où l’on embrasse cet ensemble, on entend monter le bruissement de la rivière sur les galets des « maigres » et le ha ! ha ! lointain d’un laboureur poussant ses bœufs dans le sillon. Au milieu de cette nature agreste, le calme, la paix, le silence semblent envelopper le petit castel solitaire, campé sur le gigantesque rocher creusé de boulins naturels, d’où s’échappent, avec de grands battements d’ailes, des volées de pigeons sauvages.

En 1835, époque à laquelle commence ce récit, le château de Guersac, avec les cinq métairies qui en dépendaient, appartenait à M. du Jarry de La Ralphie, ancien consul, démissionnaire en 1830, veuf d’une demoiselle de Xaintrac, dont était née une fille unique appelée Marie-Valérie, alors âgée de dix ans.

Les revenus de cette petite terre, joints à une rente sur l’État provenant du milliard des émigrés, allaient à une dizaine de mille francs qui en représentaient vingt d’aujourd’hui. C’était peu pour une famille noble, mais suffisant pour les goûts modestes de M. de La Ralphie qui avait adopté la vie du gentilhomme campagnard, dont la chasse et la pêche forment le fond, en y joignant quelques distractions d’un autre ordre, comme la lecture et la musique surtout, car il avait un assez joli talent sur le flûte. Quelques visites dans les châteaux voisins, un voyage annuel à Périgueux, à l’époque de la foire de la Saint-Mémoire, et des déplacements fréquents à Fontagnac, petite ville voisine où il avait une vieille maison servant de pied-à-terre, suffisaient, avec la surveillance de ses domaines, à remplir l’existence de l’ancien consul de France à Cadix.

Les du Jarry de La Ralphie étaient une ancienne famille huguenote dont la notoriété en Périgord remontait à Gérard du Jarry, un des plus vaillants compagnons du fameux capitaine de Vivans et de cet Armand de Caumont de Piles, la plus tranchante épée du protestantisme dont les faits d’armes, dit Mézeray, « surpassent la croyance et presque la vertu humaine ». Ce Gérard tirait son origine d’un soldat de fortune, anobli par les armes et par la possession d’un petit fief, que lui avait donné comme récompense de longs services, Henri d’Albret, roi de Navarre et comte de Périgord, grand-père de Henri IV.

Lorsque le rusé Béarnais troqua sa foi contre le trône de France, Gérard du Jarry, retiré dans sa terre de La Ralphie, avait gardé à l’endroit de l’illustre renégat une attitude frondeuse assez commune parmi les anciens coreligionnaires et compagnons d’armes délaissés du roi gascon, témoin la Confession de Sancy, d’Agrippa d’Aubigné. Mais, plus tard, sous Louis XIV, les persécutions religieuses et les générosités calculées de l’intendant de Guyenne avaient eu raison de l’entêtement parpaillot de la famille qui s’était convertie en la personne de Jacques du Jarry, fait, à cette occasion, cornette de chevau-légers.

Les armes de cette famille étaient : d’argent au chêne de sinople arraché de gueules et englanté d’or ; armes parlantes, car chêne se dit : jarry, en patois périgourdin. Les du Jarry de La Ralphie ne portaient pas de titre, ainsi que beaucoup de maisons de la province qui ne sont ni les moins anciennes, ni les moins nobles, au sens particulier de ce mot.

M. de La Ralphie, l’ancien consul, était un gentilhomme de mœurs douces, de caractère facile, qui se liait aisément, et que quelques nobles du voisinage accusaient même de s’encanailler. En matière de religion, il était officiellement catholique par devoir de caste, invitant son curé, allant à la messe aux bonnes fêtes, mais ne poussant pas plus loin la pratique et n’ayant point de confesseur, non plus que tant d’illustres coryphées du catholicisme, présents et passés. Au cours de ses voyages et dans les différents postes qu’il avait occupés, il avait vu les musulmans à Smyrne, les protestants à Genève, les brahmes à Calcutta, les juifs au Ghetto, les catholiques à Saint-Pierre, et cela lui avait donné sur ce point une philosophique indifférence entretenue par un commerce suivi avec le « patriarche de Ferney », comme on disait encore alors.

Au physique, M. de La Ralphie était un homme de cinquante ans, brun, grand, svelte, large d’épaules, d’une figure agréable, rasée selon la mode du temps, sauf des favoris diplomatiques qui commençaient à grisonner : dans sa jeunesse, il avait dû être ce que l’on appelait « un beau cavalier ».

En temps ordinaire et chez lui, sa mise était des plus simples. Une veste de toile l’été, de gros drap l’hiver, un pantalon à pont-levis, un grand gilet boutonné carrément, une cravate de taffetas nouée à la Colin et un chapeau de feutre mou, toujours renfoncé d’un coup de poing, indiquaient assez qu’il avait renoncé aux élégances de jadis. Pour chasser et courir ses terres, M. de La Ralphie portait de gros souliers avec des guêtres et, quelquefois, par les temps de neige, ne dédaignait pas une bonne paire de sabots. Lorsqu’il allait à cheval, en voyage, il était vêtu d’une grande redingote de drap bleu-de-roi, boutonnée militairement, coiffé d’un chapeau haut de forme, à la Robinson, et chaussé de bottes souples qui lui venaient jusqu’au dessous du genou.

Un matin de la fin d’octobre de l’année 1835, donc, M. de La Ralphie s’étant levé de bonne heure, selon sa coutume, ouvrit sa fenêtre et respira un peu l’air frais en regardant la rivière qui fumait légèrement dans le fond de la vallée, puis se mit en devoir de faire sa barbe. Tandis qu’il passait son rasoir sur le cuir, une voix de chien courant, venant du côté des plateaux, arriva jusqu’à lui.

— Tiens ! on dirait la Tanbelle : est-ce que ce brave Second serait par là ? »

Et allant à une fenêtre du côté de la cour, il appela :

— Hé ! Damase ?

Un garçon d’une quinzaine d’années, à la chevelure ébouriffée, sortit à cet appel.

— Tu n’as pas laissé sortir les chiens ?

— Non pas, notre monsieur.

« C’est bien la Tanbelle », se dit M. de La Ralphie en souriant comme un homme qui médite une bonne plaisanterie ; et, laissant là son rasoir, il alla vivement achever de s’habiller. Un quart d’heure après, il descendit, décrocha son fusil, son carnier, et s’en alla vers les coteaux d’un pas rapide.

Arrivé sur le chemin de la Pouge, il s’arrêta. Maintenant, les voix des deux chiens montaient au loin d’une combe boisée ; l’une pleine, sonore, prolongée, l’autre cognant furieusement. Ayant écouté un moment, M. de La Ralphie prit à travers les terres et les bois, et, un moment après, fut rendu à la « Croix-du-Sartre ». Cette croix était située à un carrefour mal famé où cinq chemins se réunissaient. Une vieille légende disait qu’un tailleur de campagne, ayant : blasphémé Dieu, avait eu le col tordu par le diable et était enterré là. On n’expliquait pas pourquoi le diable s’était chargé de punir le contempteur de son antique ennemi, mais enfin le nom de la croix venait de ce malheureux, car Sartre veut dire tailleur dans le vieux patois du pays. M. de La Ralphie se posta au pied de la croix de pierre, effritée, moussue, et attendit.

Une demi-heure après il vit à trois ou quatre portées de fusil, le lièvre de chasse venir sans se presser, en rusant pour mettre les chiens en défaut. Il passait dans le terrain pierreux, entrecroisait ses voies, sautait d’un bond sur une de ces murailles de pierres sèches qui enclosent les vignes dans le pays, la suivait un moment, puis descendait dans le chemin, se forlongeait, comme s’il allait au-devant des chiens, et, après, revenait vers le carrefour en coupant à travers les friches. Lorsqu’il fut à portée, M. de La Ralphie épaula lentement et le pauvre animal roula, foudroyé.

Vingt minutes après, un personnage d’une maigreur extrême, mais vigoureusement charpenté, faisait son entrée dans la cuisine de Guersac, et, n’y trouvant personne, se mettait le dos au feu, à cheval sur une chaise, après avoir placé son fusil dans le coin du foyer.

— Hé ! monsieur Second, fit la cuisinière en revenant, c’est vous ?

— Oui, ma pauvre Mariette, c’est moi, en corps et en âme, comme saint Amadour… et où est ton monsieur ?

— Il est allé faire un tour par là.

— Hum ! fit M. Second en souriant.

En ce moment, deux chiens courants se précipitèrent dans la cuisine, se dressèrent contre la table, puis se mirent à fureter dans tous les coins, cherchant à soulever du nez le couvercle des marmites rangées sous le fourneau.

— Arrête ! arrête ! Tanbelle, Faraud ! criait M. Second, bien inutilement, d’ailleurs.

Si la maigreur du maître était extraordinaire, celle des chiens était invraisemblable. Les pauvres bêtes n’avaient, à la lettre, que la peau collée sur les os, M. Second étant de cette école économique de chasseurs qui prétend que les chiens faméliques chassent, avec plus d’ardeur que les chiens bien nourris.

Dans le temps qu’il s’efforçait de calmer Faraud et Tanbelle, de la voix, appuyée de quelques coups d’une branche arrachée à un fagot, entra dans la cuisine une fillette, grande déjà, brune, avec de beaux cheveux flottants et un air de précoce raison : c’était Mlle Valérie de La Ralphie.

— Hé ! bonjour, ma petite reine ! Comment allez-vous, ce matin ?

— Bien ! Merci, Monsieur Second. Oh ! non, ajouta-t-elle, comme il se baissait pour l’embrasser, votre barbe me piquerait !

Et, avec un geste plein de grâce et de fierté enfantines, elle lui donna sa main à baiser.

— Une autre fois, j’aurai soin de me raser avant de venir à Guersac, dit en riant M. Second.

À ce moment, les deux chiens se précipitèrent dehors en aboyant, et, bientôt après, rentrèrent à la suite de M. de La Ralphie qui s’évertuait à les écarter de la voix et du geste.

— Hé ! bonjour, Second, fit-il, voici longtemps qu’on ne t’avait vu ?

Mais la fillette s’était élancée vers son père qui la tenait embrassée, et, de son bras droit, éloignait d’elle son fusil.

— Oui, répondit M. Second en prenant l’arme qu’il mit au râtelier, au-dessus de la cheminée ; j’étais dans le Limousin.

— Et as-tu fait prise ce matin ? dit M. de La Ralphie après quelques menus propos.

— Farceur ! fit M. Second ; crois-tu que je prenne ton coup de fusil pour celui d’un braconnier de par ici ? Les bons canons de Saint-Étienne sonnent autrement que nos vieilles patraques… Tu l’as tué à la Croix-du-Sartre, n’est-ce pas ?

— Il n’y a pas moyen de te tromper, Bas-de-Cuir, dit M. de La Ralphie en riant ; voilà ta bête.

Et, tirant le lièvre de son carnier, il le jeta sur la table :

— Si tu veux, ajouta-t-il, nous allons déjeuner sur le pouce et nous irons faire un tour après. Il est encore de bonne heure, nous pourrons trouver une matinée dans les fonds ; sinon, nous irons à la billebaude. »

M. Second ayant acquiescé, prit ses chiens par la peau du cou, à défaut de collier, et alla les enfermer au chenil où braillaient ceux de la maison. Puis il revint, se lava les mains à une vieille fontaine de cuivre rouge et passa dans la salle à manger avec. M. de La Ralphie.

Tout en expédiant un déjeuner sommaire de chasseurs, une omelette et un filet de porc froid, roulé et piqué d’ail, qu’ainsi préparé on appelle en Périgord un anchau, les deux amis devisaient.

— Que fait Septima ? demanda M. de La Ralphie ; elle devient rare comme toi.

— Tu la verras bien assez tôt répondit l’autre.

Septima était la plus jeune sœur de M. Second. Leur défunt père, un officier de santé du voisinage, — un chirurgien, comme on disait en ce temps, — passablement original, avait numéroté ses enfants en leur imposant un prénom indiquant leur ordre de primogéniture : Prima, Second, Tertia, Quatrième, Quintilia, Sextia, Septima, Octave. Il aurait continué ce numérotage indéfiniment, mais sa femme coupa court à cette manie en mourant peu après la naissance de son huitième enfant. Le voisinage, et surtout les soins donnés à ceux de Guersac, avaient créé une intimité assez étroite entre les enfants des deux familles. Le chirurgien, d’ailleurs, homme d’esprit, avait vu le monde à la suite des armées de l’empereur ; on pouvait causer avec lui de beaucoup de choses et sortir du cercle étroit des vulgaires conversations provinciales ; aussi, était-il une société fort goûtée du défunt M. de La Ralphie. Les deux convives du moment avaient été ensemble au petit collège de Fontagnac, ce qui avait encore resserré leur amitié, et, depuis que la révolution de Juillet avait fait des loisirs à M. de La Ralphie, ils se voyaient souvent, chassant et pêchant ensemble, et allant librement les uns chez les autres.

M. Second et sa sœur, tous deux célibataires, habitaient à une demi-lieue de Guersac, le petit village du Prieuré, dans une vieille maison, demeure du prieur avant la Révolution. Les autres frères et sœurs s’étaient dispersés çà et là, au hasard d’un mariage ou d’un établissement. Ces deux êtres s’aimaient « comme frère et sœur », selon l’expression locale, et néanmoins passaient leur vice à se disputer au logis. Aussi n’y restaient-ils guère longtemps ensemble sans interruption, et faisaient-ils, chacun de son côté, de petites caravanes. M. Second prenait son fusil, sifflait ses chiens, et s’en allait chez des amis, restant deux jours chez l’un, huit jours chez l’autre suivant les circonstances, puis revenait au Prieuré, où sa sœur l’attendait avec impatience et l’accueillait tendrement avec tout plein d’attentions et de petits soins. Mais cela ne durait guère ; le surlendemain, quelquefois, à propos d’un coup de balai donné à Tanbelle, d’une poule dans le jardin, d’une contradiction insignifiante, les disputes comiques recommençaient. Parfois c’était Septima qui cédait la place : elle mettait le panneau sur sa bourrique et s’en allait chez des connaissances, à Guersac principalement, et y passait quelques jours. Pendant ce temps, M. Second faisait philosophiquement la soupe.

Le déjeuner des deux chasseurs tirait à sa fin, lorsque du fond de l’écurie on entendit braire la bourrique de la maison, à laquelle, de la cour même, une autre voix asine répondit bruyamment.

Les hommes allèrent à la porte de la salle à manger et virent Mlle Septima qui sautait légèrement à terre, comme une fillette, quoiqu’elle eût bien dans les vingt-cinq ans.

— Quelle bonne surprise ! fit M. de La Ralphie en s’approchant. Justement nous parlions de vous il : n’y a qu’un instant, et je disais à Second que vous deveniez rare.

M. Second, lui, n’avait pas bougé du seuil. Il se tenait là, les deux mains dans les poches de sa veste, avec un sourire sardonique sur sa large bouche. Lorsque sa sœur fut au moment d’entrer, il l’interpella vivement :

— Et qui soignera les poules ?

— Occupe-toi de tes chiens et ne te mêle pas de mes poules, répondit-elle.

— Toujours aimable !

— Nous sommes frères en ceci !

Et les propos aigre-doux continuèrent, cependant que M. de La Ralphie riait de bon cœur.

— Vous arrivez joliment à propos, dit-il à Mlle Septima, lorsqu’ils furent entrés ; on fait la lessive, vous serez bien aimable d’y voir un peu.

— J’y veillerai, soyez tranquille.

À ce moment Mlle Valérie descendait, prête à partir pour l’école, coiffée d’un petit chapeau de feutre gris, et les épaules couvertes d’une écharpe nouée par derrière.

— Bonjour, mon petit chou !  ! fit Mlle Septima ; que vous voilà donc mignonne !

Et elle s’avança pour l’embrasser.

Mais la petite détourna la tête assez ostensiblement, malgré le compliment, et reçut de mauvaise grâce le baiser de Septima dans ses cheveux.

Cependant, après avoir mis à l’écurie la bourrique de la sœur de M. Second, Damase avait amené celle de la jeune demoiselle Valérie et se tenait devant la porte, attendant.

— Allons, mon bijou, il est temps de partir, dit M. de La Ralphie.

Et prenant sa fille, il l’embrassa et l’assit doucement sur le panneau.

— Sois sage et travaille comme il faut… Fais bien attention à Mademoiselle, entends-tu, Damase !

— N’ayez point de crainte, notre monsieur, répondit le garçon avec assurance.

Puis, donnant une petite gaule à sa demoiselle, il prit la bride de la bête et sortit de la cour.

— Lâche la bride, lui dit la petite, lorsqu’ils furent sur le chemin.

Et docilement, Damase marcha près de la bourrique.

Chemin faisant, Mlle de La Ralphie questionnait son page rustique : « Ses tourterelles auraient-elles bientôt des petits ? Où mettrait-on les petits cochons d’Inde que sa tante devait lui envoyer ? Que venait faire à Guersac Mlle Septima ? »

Et Damase répondait à tout, posément, surveillant toujours la bourrique, la prenant par la bride dans les mauvais pas et pressant sa marche dans le bon chemin.

I y avait une chose qui étonnait fort la petite demoiselle Valérie. Elle avait ouï dire à la cuisinière que Damage n’avait ni père ni mère : cela, elle ne le comprenait pas.

— La Mariette dit qu’on trouve les enfants sous un chou ?

— Moi, on m’a trouvé contre le portail de l’église de Fontagnac, fit naïvement Damase.

— Alors, tu n’as ni père ni mère ?

— Hé ! non, notre demoiselle.

— Pourtant, tout le monde en a. Moi, j’ai papa, et maman est morte il y a longtemps. Les petits des métayers ont leur père et leur mère ; tu dois en avoir eu aussi.

— Sans doute, mais je ne m’en souviens point.

— Et ça ne te fait pas de la peine de n’avoir ni père ni mère que tu puisses aimer comme j’aime papa ?

— Si bien, mois que voulez-vous, demoiselle, il me faut bien prendre patience.

— Alors, n’ayant pas de parents, tu n’aimes personne, Damase ?

— Pardonnez-moi, demoiselle, j’aime ceux qui me font du bien.

— Et qui ça, la Mariette ? la Fillette ?

— Oui, j’aime tous ceux de Guersac.

— Tu aimes papa aussi, alors ?

— Oui, je l’aime parce qu’il est bon et qu’il m’a retiré de la charité.

— Et moi, tu m’aimes aussi, Damase ?

— Oui, notre demoiselle, je vous aime plus que tous les autres ensemble !

— Et pourquoi ça ?

— Je ne peux vous en rien dire, ne le sachant point ; seulement, je me ferais couper en morceaux pour vous !

Sur cette affirmation, la petite demoiselle cessa ses questions, réfléchissant, à part soi, et cherchant à comprendre pourquoi Damase se serait fait couper en morceaux pour elle ; mais avant d’avoir trouvé, ils arrivèrent au Prieuré.

Cinq ou six maisons avec leurs jardins clos de murs de pierres sèches, étaient groupées au pied de hauts rochers qui, en cet endroit, bordent la vallée de la Vézère. Çà et là, dans les cours et le long des chemins, de vieux noyers les ombrageaient. Une petite chapelle, celle de l’ancien prieuré, les dominait de son clocher minuscule où tintait une cloche fêlée, le jour où le curé de la paroisse voisine y venait biner. Du côté des rochers, un petit ruisseau descendait dans la vallée, — « das la rivière », pour parler comme les gens du pays, — par une énorme brèche taillée à pic. Le village, abrité du nord par ces escarpements calcaires où se trouvent des grottes préhistoriques, se chauffait paisiblement au soleil de l’été de la Saint-Martin. Des volées de choucas tournoyaient autour des rochers avec des cris incessants. L’odeur du regain coupé embaumait l’air et on entendait, tout près, la rivière bouillonner dans son lit rocheux.

Damase, guidant la bourrique, entra dans une cour, et, aussitôt, une vieille personne vint descendre de sa monture Mlle de La Ralphie : c’était « la sœur ».

On l’appelait ainsi, quoiqu’elle n’appartînt à aucun ordre religieux ; mais son costume justifiait cette appellation. Une robe noire, unie, sur laquelle pendait un chapelet d’une belle dimension, en ce temps où ceux de Lourdes étaient inconnus ; une pèlerine de même étoffe et un étroit bonnet blanc recouvert de tulle noir, qui cachait entièrement ses cheveux, lui donnaient l’aspect d’une vieille béguine. Cette personne était la sœur d’un curé des environs qui, son frère étant, mort, s’était établie au. Prieuré où elle faisait la classe à quelque enfants des bonnes familles du voisinage.

Ayant attaché la bourrique dans une étable, côté de la chèvre de la sœur, Damase entra dans la cuisine, entr’ouvrit doucement la porte de la chambre servant de classe et se glissa dans un coin où il s’assit sur ses talons. C’était bien un peu osé à lui, de s’introduire parmi cette jeunesse noble ou de bonne bourgeoisie ; mais il avait montré tant de désir d’apprendre, que, depuis quelque temps, la sœur avait fini par le laisser assister aux leçons. Lui, reconnaissait cela et payait son écolage par de menus services. Pendant les récréations, il puisait un seau d’eau, fendait du bois ou allait chercher de l’herbe pour la chèvre. Aux enfants, il apportait des oiseaux, des pommes vertes à la saison ; il leur faisait, avec une noix, de ces petits moulins qu’en Périgord on appelle des virebriquets et d’autres jouets rustiques, comme des péterabes ou des clifoires, et, cette jeunesse, quoique déjà imbue des préjugés paternels, le tolérait pourtant. Une chose le désolait, le brave enfant, la lenteur des études. Tandis que les petits messieurs et demoiselles, paresseux et dissipés pour la plupart, n’apprenaient guère, lui, avec son intelligence vive et son ardeur de savoir, apprenait en une leçon ce que les autres ne savaient pas en quatre. La sœur, quoique un peu sèche d’esprit et médiocrement tendre, était pourtant touchée de voir cet adolescent, beau dans sa rusticité, animé d’un tel amour de l’étude, et lui prêtait de vieux livres classiques de rebut qu’il étudiait à la veillée.

Sur les quatre heures du soir, Damase amena la bourrique le long d’une pierre montoire où se tenait debout la jeune demoiselle qui s’assit sur sa bête pour revenir à Guersac.

Chemin faisant elle demandait au jeune garçon pourquoi il voulait tant apprendre à lire, à écrire et le reste. Lui, répondait qu’il ignorait le pourquoi, mais qu’il avait une grande envie de savoir toutes ces choses et qu’il serait bien content de pouvoir tout le jour à l’école de Fontagnac, où il y avait, à ce qu’on disait, un maître plus savant que la sœur.

— Mais, dit la petite, papa dit que ce n’est pas bien utile pour ceux qui travaillent la terre d’aller à l’école.

Damase ne contredisait pas ceci, par respect pour son monsieur, mais il pensait, à part lui, que si ça n’était pas bien utile, au moins ça ne pouvait pas nuire.

Lorsqu’ils furent proches de Guersac, ils trouvèrent M. de La Ralphie qui rentrait seul ; M. Second n’avait pas voulu l’accompagner, disant qu’il voyait bien assez sa sœur à la maison, sans la rencontrer ailleurs. Et, sur cette belle raison, il s’en était allé avec ses chiens, chez un de ses amis, du côté de la Forêt Barade.



II


L’hiver se passa doucement à Guersac. Lorsque le temps était trop mauvais, la petite demoiselle n’allait pas au Prieuré, ce qui la contrariait fort. Non pas qu’elle eût grande envie d’apprendre, mais elle aimait ces allées et venues qui rompaient la monotonie de sa vie d’enfant et pendant lesquelles Damase était à son commandement exclusif. Elle se plaisait à être maîtresse toujours. Et puis, M. de La Ralphie était un bon père assurément, mais, dans l’état où il se trouvait, des préoccupations étrangères perçaient parfois dans les manifestations de son amour paternel, et Valérie le sentait. Son esprit, habitué jadis aux affaires sérieuses, était assez inhabile, aussi, à se prêter aux caprices enfantins de sa fille : il le faisait, mais un peu gauchement. Il ne savait pas, en cédant, les guider, les contenir doucement ; il ne savait pas, surtout, la distraire des troubles qui agitent les enfants précoces. Une mère, seule, du reste, eût pu apaiser, dans quelque mesure, les curiosités inquiètes de cette petite qui cherchait le pourquoi de tout et bercer son ignorance qui s’irritait de ces contes puérils avec lesquels on arrête les enfants sans les persuader. M. de La Ralphie avait si peu l’intuition de ces choses, qu’il ne songeait pas aux inconvénients qu’il pouvait y avoir à confier sa fille à un garçon de seize ans, qui, à peu près tous les jours, la conduisait, montée sur sa bête, par les chemins du Prieuré. Toute sa sollicitude se bornait à la préserver des dangers physiques, chutes ou accidents quelconques ; d’où, à chaque départ, ses recommandations à Damase. Heureusement, celui-ci était aussi innocent que la petite demoiselle, et ses réponses aux questions, parfois embarrassantes, qu’elle lui faisait, se résumaient, en ce cas, en un naïf aveu d’ignorance. Tous les sentiments qu’éveillait en lui la compagnie de cette fillette déjà grande, et la bienveillance, un peu fière toutefois qu’elle lui témoignait, se résolvaient en un dévouement dont il lui avait donné la formule ingénue, en disant qu’il se ferait couper en morceaux pour elle. Ce dévouement se manifestait par une sollicitude intelligente et par une perpétuelle attention à lui complaire en tout, en satisfaisant ses petits caprices et ses fantaisies d’enfant.

Un jour, comme elle avait exprimé le désir d’avoir une de ces corneilles qui s’apprivoisent aisément, Damase était descendu en dénicher dans les rochers en aval de Guersac. M. de La Ralphie, se promenant là par hasard avec sa fille, vit une corde attachée à un arbre et pendant sur la rivière, dans le vide. Il se demandait ce que cela voulait dire ; lorsque Damase remonta à grand’peine en s’aidant de la corde. La petite fut saisie de frayeur à l’idée du danger, et, quand Damase tira de sa poitrine deux jeunes corneilles qu’il lui présenta, elle le regarda, émue, et eut l’intuition obscure d’un sentiment puissant et inconnu qui faisait braver à ce paysan adolescent un danger sérieux pour satisfaire un de ses caprices.

Mais ceci n’était rien. Quelque temps après, il arriva qu’un matin, au moment de partir pour le Prieuré, la bourrique de Valérie se trouva boiteuse. M. de La Ralphie voulait faire conduire sa fille sur sa jument que Damase aurait menée par la bride ; mais la petite ne le voulut pas et déclara qu’elle marcherait très bien à pied. La nouveauté lui souriait : il lui semblait bon de s’en aller comme cela, avec ses jambes, tout ainsi que les gens de par là, sans craindre la fatigue. Il fallut lui céder. Damase prit un bâton solide derrière la porte et ils partirent. Arrivés dans la plaine, à un endroit où le chemin passait au pied de rochers à pic, tout près de la rivière, le jeune garçon vit venir à trente pas, la tête basse, la gueule baveuse, l’œil sanglant, la queue pendante, un de ces chiens qu’on appelle dans le pays labris, peut-être parce que cette espèce, actuellement sans caractère, vient originairement de la Brie. Aussitôt, il prit Valérie dans ses bras et la porta derrière un buisson :

— C’est un chien fou, demoiselle, ne bougez pas de là !

Puis, ayant ramassé son bâton, Damase s’avança sur le chemin pour arrêter l’animal. Lorsque le chien l’aperçut, il courut sur lui, mais le jeune garçon, avec un sang-froid au-dessus de son âge, lui enfonça vigoureusement son bâton dans la gueule. La douleur fit reculer la bête et Damase profita de cet instant pour lui asséner sur la tête un violent coup du houx noueux qui l’étourdit. Puis, ayant redoublé, il finit par l’assommer. Le chien, étendu à terre, cherchant à se relever, Damase prit une lourde pierre et la laissa retomber de toute sa hauteur sur la tête du chien qu’elle écrasa. Alors, les yeux brillants, les narines gonflées, il courut vers la petite :

— Oh ! demoiselle ! dit-il en se mettant à genoux devant elle, il est mort le chien, vous ne risquez plus rien !

Et les larmes lui venaient aux yeux en songeant au danger qu’elle avait couru. L’enfant, pâle, émue, la gorge serrée, lui donna ses mains, et lui les baisait, heureux d’avoir pu la préserver d’un affreux malheur, et, dans son émotion, il ne savait que répéter :

— Oh ! demoiselle ! demoiselle !

Ils revinrent sur le chemin, et Damase, avec son bâton, fit rouler le chien dans la rivière.

— Voyez-vous, dit-il à Valérie, il ne faudrait pas parler de ça. Si votre papa le savait, peut-être il ne voudrait plus vous laisser aller en classe au Prieuré, et il vous mettrait en pension chez les sœurs de Fontagnac.

Il dit cela tout ingénument, montrant ainsi combien il était heureux et fier d’être le conducteur, et, au besoin, le défenseur de sa jeune demoiselle.

Elle le comprit et répondit simplement :

— Oui, tu as raison, il n’en faudra rien dire.

Depuis ce jour, Damase grandit singulièrement dans l’esprit de Valérie. Son courage, la résolution et le sang-froid qu’il avait montrés le plaçaient hors de pair à ses yeux. Lui se sentait devenu presque un homme. L’orgueil viril de la victoire, qui l’avait transfiguré dans le premier moment, s’était résolu en une sorte de rayonnement intérieur qui se reflétait sur son visage, lorsqu’il venait à songer au bonheur qu’il avait eu d’être le sauveur de sa demoiselle. Toutes les fois, depuis, qu’allant au Prieuré ils passaient à cet endroit, appelé le Pas-du-Chevalier, la petite le regardait d’un air mémoratif qui le faisait heureux. Il n’entrevoyait rien de plus dans l’avenir que dans le présent ; il lui semblait que Mlle de La Ralphie dût aller toujours à l’école de la sœur du Prieuré et lui l’accompagner et la protéger toujours.

Mais cette situation allait prendre fin. La tante de M. de La Ralphie étant venue passer quelques jours à Guersac, déclara que sa petite nièce étant dans sa douzième année, il était grand temps de la préparer à faire sa première communion ; et que, d’autre part, il n’était pas possible de continuer à l’envoyer à l’école du Prieuré, la sœur étant incapable d’autre chose que de montrer les premiers éléments aux petits enfants. M. de La Ralphie s’était bien dit cela déjà, mais il lui en coûtait de se séparer de sa fille et il avait temporisé. Des conférences qu’il eut avec sa tante à ce sujet sortit cette résolution qu’on mettrait Valérie au couvent des sœurs de Fontagnac, dont la supérieure était quelque peu parente des La Ralphie. Pour ménager la transition à l’enfant accoutumée au grand air et à la liberté, il fut convenu qu’à la Sainte-Cécile, qui est la grande foire de l’année, M. de La Ralphie irait, comme d’habitude, passer quelques jours dans sa maison de Fontagnac, et, cette fois, avec sa fille, qu’il mènerait au couvent chaque jour, afin qu’elle s’habituât à y demeurer comme pensionnaire.

Ceci décidé, quelques jours après, M. de La Ralphie enfourcha sa jument et alla voir sa cousine, la mère Sainte-Bathilde. Celle-ci, qui était une personne d’esprit délié, entendant fort bien les affaires temporelles, se prêta facilement aux conditions exceptionnelles que demandait M. de La Ralphie pour sa fille, tout heureuse d’avoir une pensionnaire de famille noble qui ferait honneur à l’établissement. Elle déclara qu’elle prendrait soin de sa petite cousine « comme de la prunelle de ses yeux » — ce fut son expression ; — qu’elle veillerait sur elle jour et nuit, et, à cet effet, la ferait coucher dans une petite chambre proche de la sienne, n’entendant nullement la traiter comme le commun des pensionnaires, ni la soumettre à leur régime. Avec une personne aussi accommodante, il n’y avait pas à marchander ; M. de La Ralphie ne fit donc aucune difficulté de payer trois fois le prix ordinaire de la pension.

Tout étant bien convenu, deux jours avant la Sainte-Cécile, M. de La Ralphie, ayant envoyé devant la cuisinière, partit pour Fontagnac emmenant Valérie. C’était le premier voyage de l’enfant, qui manifestait sa joie en pensant aux curiosités de cette foire, célèbre dans le pays, et même hors de la province.

En ce temps-là, les voitures particulières étaient à peu près inconnues dans ce coin reculé du Périgord, où il n’y avait, sauf une grande route qui traversait Fontagnac, que des chemins impraticables. Les gens riches voyageaient à cheval et les dames sur une bourrique, ou en croupe derrière leurs époux.

Tout en cheminant sur sa bonne bête à longues oreilles, qui suivait la jument de M. de La Ralphie, grâce à Damase qui la pressait avec une verge, Valérie, donc, questionnait son « père sur ce qu’il lui achèterait pour « sa foire », selon la locution en usage dans le pays ; sur ce qu’ils verraient à Fontagnac ; sur le temps qu’ils y passeraient, — car elle ignorait encore la décision prise à son égard ; — et son babil et ses réflexions empreintes souvent de raison précoce, occupaient agréablement la longueur du chemin.

Au mois de novembre, il fait mauvais temps dans cette région et il est même de règle que la foire de la Sainte-Cécile soit fortement mouillée. C’est pour cela que, quelques jours auparavant, l’administration des ponts et chaussées fait recharger la route dans la traversée de la ville. Grâce à la pluie, aux charrettes, aux chevaux, au bétail de toute espèce, au piétinement incessant des milliers de personnes qui affluent à Fontagnac ce jour-là, les pierres sont tassées le lendemain, comme si un lourd rouleau à macadam y avait passé. Cette année ne devait pas faire exception ; pendant le trajet, la pluie survint. M. de La Ralphie déploya le manteau bouclé sur le devant de sa selle et Damase mit une grande mante sur Valérie. Quant à lui, il continua de cheminer nu-tête, comme toujours, secouant de temps en temps son épaisse chevelure mouillée.

L’arrivée à Fontagnac désillusionna quelque peu la petite. La nuit approchait, et, sous la pluie qui tombait fine et serrée, les maisons paraissaient d’un gris sale et terne. Les rues étaient désertes et la villette triste et obscure : à peine entrevoyait-on, çà et là, derrière les petites vitres embuées de quelques boutiques, une lumière indécise.

Après avoir suivi plusieurs rues étroites et tortueuses, pavées de silex pointus, les voyageurs arrivèrent à la maison de La Ralphie, située dans la rue de la Barbecane. Damase souleva le marteau de fer et le laissa retomber sur la lourde porte qui, un instant après, s’ouvrit avec bruit. La cuisinière était là, en tablier de toile, éclairant l’entrée avec une de ces lampes en cuivre, de forme primitive, qu’on appelle un calel dans le pays. La porte donnait sur un large corridor pavé de cailloutis qui conduisait à une petite cour où se trouvait l’écurie. M. de La Ralphie, ayant mis pied à terre, prit sa fille dans ses bras, et, tandis que Damase emmenait les bêtes, monta un vaste escalier de pierre qui partait du corridor d’entrée et aboutissait à un grand palier dallé sur lequel s’ouvraient deux portes.

Arrivés dans la cuisine, où un grand feu de bois de brasse brûlait dans l’immense cheminée, le père et la fille furent débarrassés de leurs manteaux mouillés que la Mariette mit à sécher dans la pièce voisine. Un antique tourne-broche, scellé dans le mur, faisait tourner à grand bruit, sur deux énormes contre-hastiers de fonte, une belle volaille que le feu dorait agréablement. Valérie commença par arroser le rôti, puis voulut parcourir la maison, qu’elle ne connaissait pas encore. C’était un vieux logis d’autrefois, assez irrégulier. Au rez-de-chaussée étaient l’écurie avec une soupente, la cave, le bûcher et la buanderie. Le premier et unique étage était partagé en cinq pièces, dont deux très grandes. Pour chasser l’humidité et l’odeur du moisi qui s’exhale des maisons inhabitées, la Mariette avait allumé du feu partout. La pièce à deux fins où l’on recevait et qui servait aussi de salle à manger était entièrement revêtue d’une vieille boiserie de noyer. De chaque côté de la vaste cheminée, où brûlaient d’énormes bûches sur des chenets en fer forgé, s’ouvraient deux placards qui faisaient corps avec la boiserie. Au milieu de la pièce une table longue à pieds tors, recouverte d’une nappe de belle toile de ménage, sur laquelle le couvert était déjà mis. Dans un coin, un vieux bahut à quatre portes, curieusement ouvragé, faisait face à un buffet de même style avec un dressoir en forme de vaisselier où brillaient de vieilles faïences et un service d’étain aux armes des La Ralphie. Des fauteuils anciens, à dossier carré, recouverts de tapisseries aux couleurs éteintes, et de lourdes chaises tournées, rangées le long des murs, complétaient l’ameublement.

Au-dessus de la tablette de la cheminée, la boiserie encadrait une peinture obscurcie par le temps, où on distinguait vaguement des chiens coiffant un sanglier. Tout cela était simple, massif et fort éloigné du confortable mesquin d’à-présent. Mais cette pièce avait du caractère : la solidité des meubles faisait involontairement songer à la robustesse des hommes d’autrefois, moins affinés, moins nerveux, mais plus vigoureux et plus sains que ceux d’aujourd’hui. Et puis elle avait un caractère particulier, personnel ; c’était bien la salle d’une ancienne famille noble de la province du Périgord, et plus précisément celle des La Ralphie, dont les armoiries se voyaient encore, éclairées par la flamme, sur la grande plaque de fonte de la cheminée.

Valérie, un flambeau à la main, examina toutes ces choses, puis ouvrit une porte de communication et se trouva dans une vaste chambre meublée de deux grands lits à colonnes, d’une immense « lingère » à ferrures artistiquement travaillées, d’un grand coffre à losanges en relief, d’un petit cabinet en vieux chêne, d’une table massive recouverte d’une serviette sur laquelle était une cuvette ovale à pieds et son pot-à-eau en faïence à fleurs. Avec un fauteuil et quelques chaises anciennes, c’était tout le mobilier. Les lits étaient drapés d’antiques étoffes à ramages d’un rouge pâle ; et, au chevet, était accroché un vieux bénitier de Limoges, à sujet pieux, derrière lequel était fichée une branche de buis desséchée. Les murs étaient tendus d’une vieille tapisserie de verdure aux couleurs un peu effacées, et les solives peintes en gris-bleu.

De cette chambre, Valérie passa dans une autre, meublée à peu près pareillement de deux grands lits à l’ange, drapés de siamoise à flammes, mais dont les murs étaient simplement blanchis à la chaux. Elle acheva son inspection par une chambrette où couchait Mariette lorsqu’on venait à Fontagnac.

— Eh bien ! comment trouves-tu la maison ? demanda M. de La Ralphie qui avait suivi complaisamment sa fille.

— J’aime mieux Guersac, dit-elle laconiquement.

Ils dînèrent lentement, devant le feu de la grande salle, et, après le dessert, M. de La Ralphie avança un fauteuil au coin de la cheminée et s’y allongea. Valérie vint sur les genoux de son père se faire un peu câliner ; mais fatiguée du voyage, elle ne tarda pas à s’endormir. Alors, il se leva, et, la tenant dans ses bras, appela la Mariette.

— La pauvrette, elle est lasse ! dit la cuisinière en la prenant pour aller la coucher.

Ayant donné un baiser à sa fille endormie, M. de La Ralphie prit son chapeau, sa canne et se disposa à sortir. En passant, il ouvrit la porte de la cuisine où Damase, assis au coin du feu, attendait la soupe, et lui dit :

— Demain, tu partiras de bonne heure et tu emmèneras la bourrique de Mademoiselle à Guersac.

Il fut surpris de cela, le pauvre garçon ; il avait espéré voir la foire, le surlendemain, et ne pas quitter sa petite maîtresse ; cet ordre le contrariait fort.

— Quand faudra-t-il revenir chercher notre demoiselle ? demanda-t-il.

— Je te le ferai savoir.

Et M. de La Ralphie s’en alla au café du Château, où se réunissaient, dans une grande pièce au premier, décorée du nom de « Cercle Philomathique », quelques personnes de la bonne société de Fontagnac.

Autant le Cercle était bruyant et animé pendant la foire, autant il était paisible en temps ordinaire. Lorsque M. de La Ralphie entra, quelques membres jouaient tranquillement au piquet, leur tabatière à portée de la main, sur la table, et leur mouchoir sur les genoux. Le vieux M. de Brossac, président du Cercle, lisait la Gazette de France, à grand renfort de bésicles. Outre cet estimable chef du parti légitimiste à Fontagnac, il y avait là M. « de Coureau », que le maire juste-milieu s’obstinait à inscrire, sur la liste électorale, sous son vrai nom « Decoureau » : un ancien procureur du roi, révoqué en 1830 ; un capitaine de dragons en retraite, qui, dans la rue, portait sa canne comme un cierge ; Me Boyssier, le notaire de la noblesse, du clergé, des sœurs, et, pour tout dire, des gens comme il faut ; le percepteur, petit homme bilieux, qui avait la manie de tricher au jeu, même pour une prise ; le directeur du petit collège de Fontagnac, grand et gros homme qui s’était engraissé, disaient les mauvaises langues, en faisant jeûner ses élèves : celui-ci venait spécialement pour lire la Gazette de France et l’Écho de Vésone, journal de Périgueux.

Outre ces messieurs, légitimistes pour la plupart, il y avait encore quelques petits bourgeois, sans opinions bien prononcées, qui étaient neutres en politique, en religion, en tout, et n’exigeaient du gouvernement qu’une seule chose : qu’on pût faire tranquillement sa partie sans être troublé parles émeutes et les révolutions. Il y avait encore là M. Rufin de Lussac, appelé familièrement « le Commandeur », en raison d’un grade un peu problématique dans l’ordre portugais des « Confrères de Sainte-Marie d’Évora ». Ce personnage, que certains appelaient aussi M. Rufin tout court, était un grand diable sec, qui avait mangé son avoir et vivotait à Fontagnac d’une petite rente que lui faisait un parent, piquant l’assiette chez les gens bien pensants et gagnant au piquet quelque argent pour son tabac ; très poli, d’ailleurs, avec les formes raffinées du dernier siècle.

— Ah ! voici La Ralphie ! s’écria M. de Brossac. Et comment vous portez-vous, brave ami ?

— Mais pas mal ; et vous, cher président ?

— Moi, couci-couça ; je m’en vais tout doucement. Le Roi vient de mourir, mon ami, qui n’avait qu’un an de plus que moi : c’est un avertissement.

— Oui, mais vous êtes bâti à chaux et à sable, et vous irez loin encore.

— Bah ! il n’importe ; seulement, je voudrais voir chasser le soi-disant « roi des Français » avant de mourir. Tenez, je ne suis pas suspect de sympathie pour le neveu de l’assassin du duc d’Enghien ; eh bien, je regrette parfois que le coup de Strasbourg n’ait pas réussi.

— Tout lui succède bien, à ce fils d’Égalité, dit le commandeur qui était venu avec quelques autres saluer M. de La Ralphie : on lui tire coups de pistolet, coups de fusil, on le manque… et ne vient-il pas de faire dresser un obélisque, venu d’Égypte, sur la place Louis XV !

— Cela ne durera pas toujours, répartit M. de Brossac ; l’heure de la justice divine sonnera et nous reverrons nos princes légitimes.

— Il faut l’espérer, dirent ensemble ces messieurs.

Et M. de Brossac reprit son journal, et les autres leur partie interrompue par l’entrée de M. de La Ralphie.

Lui, frappa du doigt à la cloison, et une personne d’âge mûr, en robe d’indienne à palmes avec des manches « à gigots » et coiffée d’un bonnet à coques, vint aussitôt.

— Une demi-tasse, s’il vous plaît, Mademoiselle Célestine, dit M. de La Ralphie, après les salutations de rigueur.

Tout en prenant ce que le Commandeur appelait un « moka », M. de La Ralphie regardait d’un œil distrait les joueurs de piquet qui concentraient toute leur intelligence sur un coup et réfléchissaient longuement avant de lâcher une carte. Deux quinquets, appliqués au mur éclairaient mal le bout de la salle où se tenaient les joueurs ; l’autre bout, où était le billard, restait dans l’ombre. Un papier fané partout et sale à la hauteur des tables, répétait à l’infini un motif grisaille représentant une bergerie d’Estelle et Némorin. Une lueur incertaine flottait sur ces figures rasées de bourgeois, hébétés par le maniement continuel des cartes. De temps en temps, un joueur attendant l’écart de son partenaire prenait son foulard et se mouchait bruyamment. Il régnait dans cette salle une atmosphère lourde, épaisse, saturée des odeurs du tabac à priser, de la fumée des quinquets, de celle de la pipe du capitaine, et viciée par le relent des émanations humaines dont elle s’était imprégnée depuis vingt ans.

Pour combattre ces miasmes, M. de La Ralphie tira un étui de sa poche, alluma un cigare et en offrit un à M. Rufin qui rôdait autour de lui. Celui-ci le prit sans cérémonie et accepta de même un verre de liqueur des îles. Ils causaient là de choses et d’autres, lorsque M. Boyssier, ayant achevé sa partie, vint se joindre à eux.

— On ne vous voit plus, lui dit M. de La Ralphie ; est-ce que vous auriez renoncé à ramasser des cailloux dans nos parages ?

— Que non pas ! répondit le notaire : un de ces jours, j’irai vous demander à déjeuner, si vous le voulez bien. On m’a signalé, dans les environs du Prieuré, une grotte où j’espère faire des trouvailles intéressantes.

— Quand vous voudrez, mon cher tabellion, vous serez le bienvenu.

— Et vous me prêterez Damase, n’est-ce pas ? Ce jeune garçon est plein d’intelligence ; il m’a été très utile, la dernière fois.

— Je vous prêterai Damase, et même Mantillou, si vous voulez.

— Merci, dit en riant le notaire, le petit me suffira.

M. Boyssier était un grand collectionneur de &es objets en silex, couteaux, flèches, haches, etc., que M. de La Ralphie appelait irrévérencieusement des cailloux. Lorsqu’on le mettait sur ce chapitre, il était discoureur et verbeux. Il entama une dissertation sur l’âge de pierre et s’échauffa tellement que M. de La Ralphie lui offrit charitablement un rafraîchissement, et, à cet effet, frappa encore à la cloison.

La vieille demoiselle vint, et lorsqu’elle ouït cette demande d’un verre d’eau sucrée à la fleur d’oranger pour M. Boyssier, elle parut étonnée, car les habitués, gens rangés et sobres, particulièrement le notaire, ne prenaient jamais rien. Ce soir, elle avait déjà servi une demi-tasse, un verre de liqueur et voici qu’on lui demandait encore un verre d’eau sucrée ! Cela ne s’était jamais vu en temps ordinaire. M. Laugerie, l’ancien capitaine de dragons, seul, faisait une sérieuse consommation de liqueurs fortes et de cruchons de bière.

Lorsque, selon l’antique usage local, sonna le couvre-feu à la cloche municipale, M. de Brossac, qui sommeillait dans un coin, se réveilla en sursaut.

— Diable ! déjà neuf heures ! Allons, bonsoir, Messieurs !

Et il partit, après avoir mis son manteau et allumé sa lanterne.

M. Boyssier le suivit de près, puis les autres abonnés, successivement, leur partie achevée. Enfin, sur les neuf heures trois quarts, M. de La Ralphie s’en alla, en compagnie du Commandeur, qui le remit à sa porte.

— Venez donc déjeuner avec moi demain… vers dix heures… hein ! Lussac ?

— Volontiers ! répondit celui-ci, qui ne déclinait jamais une invitation de ce genre.

Valérie se réveilla de bonne heure, le lendemain, et, après que la Mariette l’eut habillée elle ouvrit la porte-fenêtre de sa chambre qui donnait sur une galerie extérieure. De là, on voyait une moitié de la ville et la Vézère qui la coupait en deux. En face, au delà de l’eau, de vieilles maisons où la pierre, la brique et le bois se mélangeaient bizarrement, bordaient la rive et avançaient jusque dans la rivière les piliers qui soutenaient les galeries irrégulières superposées sur lesquelles s’ouvraient à chaque étage, les portes des chambres. Au moyen de cordes tendues sous les galeries, du linge séchait à l’abri, et des filets de pêche, et des hardes sombres sur lesquelles piquait la note éclatante d’un mouchoir à carreaux multicolores, ou le jupon rouge d’une ménagère originaire du causse de Salignac. Les crépissages, moisis par les brouillards de la rive, roussis par le soleil, écaillés par les gelées, laissaient, par endroits, apparaître les briques et faisaient, par le beau temps des oppositions de teintes variées, capricieusement nuancées par les jeux de l’ombre et de la lumière : tout cet ensemble de constructions demi-fluviales étaient alors d’une fantaisie pittoresque à ravir un artiste.

Mais, en ce moment, une pluie fine tombait serrée, ruisselant des toits de pierre ou d’ardoises et enveloppait la ville d’une buée grisâtre et terne d’où ressortaient à peine les piliers et les poutres entrecroisées des galeries. Au-dessus de ces maisons de la rive, d’autres se groupaient en amphithéâtre sur le coteau en pente roide, escaladaient les rochers et montaient jusqu’aux anciens remparts dominés par les restes d’un vieux château ruiné par la Révolution. Au pied des murs de la terrasse de la maison de La Ralphie, la rivière, grossie, roulait ses eaux rouges comme un fleuve de chocolat. En amont, elle serpentait au-dessus de la ville jusqu’à des coteaux boisés dont elle baignait le pied. En aval, le pont était le trait d’union entre les deux parties de la ville, lieu de rencontre, sorte de place où se concentrait la vie publique, symbolisée par la mairie qui l’avoisinait.

C’est sur le pont que les oisifs, les « de loisir », comme on dit à Fontagnac, venaient de chaque rive prendre l’air le matin, promener leur ennui dans l’après-midi, et échanger en tout temps ces banales conversations, ces riens insipides qui sont la monnaie courante de gens qui, quoique n’ayant rien à se dire, se croient obligés, en toute politesse, de se parler lorsqu’ils se rencontrent. C’était encore là que les pêcheurs forcenés qui ne pouvaient, par état, s’éloigner, comme le receveur buraliste et le pharmacien, se tenaient en permanence, armés de longues gaules, et, penchés sur le parapet, surveillaient leur bouchon. Au moment où Valérie contemplait ce tableau, trois ou quatre flâneurs étaient là, les mains dans leurs poches, interrogeant le temps, la direction des nuages et regardant vers l’ouest d’où venait la pluie.

Au delà du pont, du côté du marchepied, la rive était bordée de jardins et de beaux arbres qui se. penchaient sur les eaux profondes, tandis que d’autres s’élevaient au flanc du coteau, ombrageant les maisons étagées qui grimpaient en désordre vers la cime. Ces maisons, pittoresquement plantées sur les rochers, montraient leurs balcons de bois noircis par le temps, leurs lourdes toitures de pierres grises et leurs pignons bizarres à croisées qui se dressaient dans le ciel obscurci.

Valérie regardait tristement tout cela, presque désenchantée de son voyage, lorsque son père vint la prendre pour faire au couvent leur première visite. La vue de ces grands bâtiments noirs, à toitures moussues, n’était pas faite pour dissiper la mélancolie qui envahissait l’enfant. Lorsque la tourière les eut introduits et qu’elle passa dans de longs corridors blanchis à la chaux, avec des solives grises au plafond et pavés de larges dalles, il lui sembla qu’un manteau de glace lui tombait sur les épaules. Après avoir fait entrer le père et la fille dans une pièce moitié parloir, moitié salon monastique, la sœur alla prévenir la supérieure.

L’aspect de cette pièce n’était guère propre à éveiller des pensées riantes. Aux murs, peints d’un gris bleuâtre, étaient appendues des images de piété : une Vierge des Sept Douleurs, montrant son cœur percé de poignards rayonnant autour, et des saintes avec les attributs variés de leur martyre. Au fond, un grand Christ de plâtre peint, de carnation, comme eût dit un héraldiste, étendu sur une croix de bois noir et couronné d’épines, étalait ses plaies saignantes et penchait sa figure douloureusement contractée, sur laquelle tombaient des gouttes de sang. Au-dessus de la cheminée, propre et froide, où jamais on n’allumait de feu, une grande gravure, encadrée de bois verni, représentait la fondation de l’ordre. De chaque côté de la cheminée, deux fauteuils de paille se faisant vis-à-vis attendaient les visiteurs, et, le long des murs, une douzaine de chaises semblables étaient rangées régulièrement. Au milieu, une table de noyer ciré, toute nue, se reflétait sur le carreau luisant et semblait ajouter à l’aspect glacial de cette salle.

M. de La Ralphie regardait tout cela comme un homme transporté dans un milieu inconnu, et Valérie, assise sur une chaise, le cœur attristé, attendait, immobile. L’entrée de la supérieure la réveilla. Sœur Sainte-Bathilde ayant salué son cousin avec une aisance qui sentait plutôt la fille noble que la religieuse, s’avança vivement vers Valérie :

— Vous voilà donc, chère mignonne cousine ! Il y a bien cinq ou six ans que je vous vis à Guersac ; comme vous avez grandi !

Et elle embrassa la petite avec une effusion plus démonstrative que tendre.

Jeune encore, d’une figure agréable, avec des yeux noirs expressifs, que faisaient ressortir la matité du teint et la guimpe monastique, sœur Sainte-Bathilde ne déplut pas à Valérie. Assombrie par le temps, attristée par cet intérieur austère, il lui semblait bon de voir une créature vivante, caressante, qui l’avait prise maternellement dans ses bras et la questionnait affectueusement sur sa petite existence d’enfant. Au bout d’un moment, la supérieure, en femme intelligente, sentit qu’une auxiliaire lui serait utile pour apprivoiser cette enfant un peu fière.

— Vous n’aviez pas de petite amie à Guersac, ma chérie ? Seriez-vous bien aise d’en avoir une avec qui vous joueriez ? À qui vous raconteriez vos petites affaires ?

La petite sourit imperceptiblement.

Eh bien ! vous allez en avoir une !

Et la « chère mère », comme on l’appelait à Fontagnac, tira un cordon qui pendait le long de la cheminée.

Une sœur, qui devait être derrière la porte, entra aussitôt, mit les mains dans ses manches, baissa les yeux et s’inclina.

— Ma sœur, allez dire à Mlle Amélie Beaufranc de venir me parler ici.

La sœur s’inclina derechef et sortit.

Un instant après, on entendit arriver en sautant, Mlle Amélie qui ouvrit la porte et s’arrêta, surprise de trouver là des étrangers.

C’était une petite fille de l’âge de Valérie, à la figure rose et rieuse, avec une forêt de cheveux blonds frisés, qu’elle secouait avec une grâce mutine.

— Viens ici, Liette, dit la supérieure ; voici une petite demoiselle qui se nomme Valérie et qui n’a pas d’amie ; voudrais-tu bien être la sienne ?

— Oh ! oui, ma chère mère ! dit la petite Beaufranc en embrassant Valérie, que cette caresse naïve toucha.

— Eh bien ! tu vas la promener partout, lui montrer le jardin s’il ne pleut pas, la cour des récréations, tes joujoux, tes poupées, et, ensuite, vous ferez une petite dînette…

Les fillettes sourirent, et, la mère Sainte-Bathilde ayant ôté le chapeau de Valérie, elles sortirent en se donnant la main.

— Soyez tranquille, mon cousin, dit-elle ensuite, votre chère enfant s’habituera très bien ici. Ce soir, je vous la renverrai ; il ne faut pas brusquer la séparation… et puis, je présume que demain elle voudra voir la foire ; mais, dans quelques jours, ce ne sera plus nécessaire.

Sur cette assurance, M. de La Ralphie s’en alla satisfait.



III


Le lendemain, dès le matin, la petite ville de Fontagnac était envahie. À l’arrivée des chemins et tout le long de la « traverse », comme on appelle dans la contrée, ces percées de routes nouvelles à travers les vieilles villes et les masures des anciennes bourgades, des charrettes nombreuses et quelques tilburys et chars à bancs étaient rangés de chaque côté, obstruant l’entrée des maisons et rétrécissant le passage déjà insuffisant. Puis, en avançant vers le centre de la ville, c’était des marchands de draperies communes, d’indiennes, de mercerie, de bonneterie, de lingerie, de quincaillerie, de jouets grossiers, de bonbons, de verrerie, qui bordaient la voie principale. Aux abords du pont même, un colporteur étalait des livres imprimés avec des têtes de clous sur du papier à chandelle : les Quatre fils Aymon, les Mille et une Nuits, la Clef des Songes, le Parfait Secrétaire des Amants, l’Histoire de Geneviève de Brabant, etc.

Entre les deux files de véhicules rangés, les brancards en l’air, et les étalages divers, d’où partaient de chaleureux appels des marchands, roulait comme un fleuve une foule pressée allant des extrémités de la ville vers les divers champs de foire, des bœufs, des porcs, des moutons, des chevaux, ou vers le « minage », autrement dit la halle aux grains, ou le marché aux noix, sur la place du Trente-Juillet, ou celui des truffes, sur la place de la Mairie, ou celui de la volaille, sur la place d’Armes, ou encore vers la place Mage, occupée par les baraques des saltimbanques et les voitures des charlatans. Ceux qui avaient affaire en sens opposé remontaient difficilement le courant humain en jouant des coudes. Au milieu de la ville, sur le pont vers lequel convergeaient ces foules, le passage était à peu près impossible : il fallait une demi-heure pour faire cent pas, en s’insinuant comme un coin dans la presse humaine. Aussi, quelques gens pressés, passaient d’une rive à l’autre, au moyen de bateaux de pêcheurs ou de teinturiers, amarrés sur la grève. À midi, la ville était pleine, bondée ; les quais, les rues, les places, les carrefours étaient noirs de monde ; les boutiques, les auberges, les cafés, regorgeaient, et, sur tous les chemins, arrivaient encore les retardataires. On ne marchait plus guère, on stationnait, jusqu’au passage d’un attelage qui faisait des remous où grouillaient dans un pêle-mêle pittoresque, des vestes de bure, des jupons de droguet, des tabliers rouges, des gipous d’étoffe bleue, des blouses roulières, des fichus à palmes, des chapeaux à larges bords, des coiffes blanches, des bonnets de coton, des mouchoirs de tête aux couleurs éclatantes et des casquettes en peau de lièvre avec des oreillons, commodes pour aller à l’affût de nuit. Tous ces gens, hommes et femmes, entremêlés au hasard de la rencontre, faisaient un fouillis bariolé, curieux à voir des fenêtres. De cette foule compacte, serrée, qui avait reçu la pluie du matin, se dégageait comme une buée imperceptible, une fade et désagréable odeur de chien mouillé. Une immense rumeur sourde et continue comme le bruit de la mer montait de cet entassement d’hommes, pressés dans la ville trop petite ce jour-là, et, sur ce brouhaha confus, s’élevait le mugissement des bœufs impatients, et éclataient, furieux et répétés, les coups de grosse caisse des banquistes, accompagnés du bruit fatigant des trombones à coulisse.

Dans les ruelles désertes, écartées, dans les chemins bordés de murs, entre deux jardins aux abords de la ville, de nombreux couples d’amoureux erraient, serrés l’un contre l’autre, le garçon tenant la fille par la taille, se penchant vers elle ; d’autres stationnaient dans les coins isolés, se parlant face à face, les yeux dans les yeux, se tenant par les mains qui s’égaraient souvent, et, enflammés de passion, s’étreignaient parfois dans des embrassements dangereux. Ceux-là n’avaient pas besoin, pour s’entendre, du Parfait Secrétaire des Amants ; c’étaient des amoureux pour le bon motif, des promis impatients qui prenaient des arrhes sur l’avenir, et, quelquefois anticipaient sur les futures noces. Mais il y avait aussi des coureuses de foires et de frairies, sortes de filles de foires ambulantes et rustiques, coiffées d’un foulard voyant, rouge ou jaune, tortillé à la bordelaise, avec des accroche-cœurs sur les tempes et un air effronté. Celles-là menaient leurs amants d’occasion dans un cabaret borgne complaisant, ou, plus cyniquement, en plein air, dans les saulaies des bords de la rivière.

Sur les trois heures, la pluie recommença à souhait pour les débits et les auberges, qui se remplirent de nouveau, cependant que les bonnes gens économes ou pressés de rentrer au logis s’en allaient, deux à deux, souvent, abrités par de grands parapluies de coton, rouges ou bleus.

Dans la soirée, les ivrognes abondaient ; néanmoins comme c’est à ce moment-là seulement que les habitants de Fontagnac peuvent jouir de la foire, la plupart ayant leurs occupations dans la journée, il y avait « du peuple » dehors, selon l’expression locale. Même ceux qui étaient libres s’abstenaient prudemment de se risquer dans la cohue du jour, où les hommes vous marchaient sur les pieds avec de lourds souliers ferrés, où les femmes vous fourraient leur parapluie dans la figure ou bien vous meurtrissaient les côtés avec leurs paniers.

Le soir, donc, après avoir couru les marchands, fait ses petites emplettes et visité les baraques en compagnie de son père et de l’officieux M. Rufin, Valérie se coucha fatiguée du bruit et du papillotement des lumières.

Le lendemain, elle revint sans peine au couvent et y passa la journée. Selon les prévisions de la supérieure, elle s’accoutuma peu à peu à cette vie nouvelle, qui lui était d’ailleurs rendue assez douce par l’amitié de la petite Beaufranc et les prévenances des sœurs, dûment stylées ; aussi, peu de jours après, consentit-elle à coucher dans la petite chambrette que la « chère mère » lui avait fait aménager gentiment et où on avait placé son petit lit de Guersac. Les classes, les leçons, tout cela fut amené insensiblement par l’adroite supérieure ; en sorte que, quinze jours après, elle était acclimatée. Lorsque. M. de La Ralphie venait la voir, elle l’embrassait avec effusion et s’en retournait au jeu et à l’étude.

Mais lorsque, la voyant accoutumée au pensionnat, son père s’en revint à Guersac, le petit cœur de Valérie se serra. Tant qu’il avait été à Fontagnac, dans leur vieille maison à deux pas du couvent, et qu’elle le voyait tous les jours, elle ne se chagrinait pas. Mais, après son départ, elle eut cette sensation de l’isolement, si pénible aux enfants qui n’ont jamais quitté leurs parents. Les consolations de la mère Sainte-Bathilde glissaient inefficaces sur son esprit, et les caresses de Liette n’amenaient qu’à grand’peine un sourire sur ses lèvres. Puis elle fut prise de la nostalgie de la maison natale ; elle aurait voulu retourner à Guersac revoir toutes ces choses familières qu’elle connaissait depuis sa première enfance. Quelquefois, au milieu d’une leçon, elle s’arrêtait songeuse et sa pensée s’envolait vers le petit castel de famille où elle avait vécu douze ans comme une petite reine, adorée et obéie. Les épisodes marquants de son existence d’enfant lui revenaient, à la mémoire : elle pensait au chien enragé, à sa corneille ; elle eût voulu être là-bas et recommencer, avec son page rustique, ses allées et venues sur le chemin du Prieuré.

La supérieure l’ayant confessée pour amortir un peu son chagrin, fit dire à M. de La Ralphie d’envoyer la corneille.

Damase vint le dimanche suivant et apporta l’oiseau dans une cage en bois, confectionnée par lui-même. Lorsque, descendue, Valérie le vit, son existence enfantine se dressa devant elle, et, tout émue, la petite se souvint du Pas-du-Chevalier et il lui sembla qu’elle était là-bas, sous les rochers, au bord de l’eau, et que Damase, à genoux, lui embrassait les mains en disant :

— Oh ! demoiselle ! demoiselle !

Après beaucoup de questions sur ce qui se passait à Guersac et des recommandations infinies à Damase au sujet de ses fleurs, de ses tourterelles, de sa bourrique, de ses cochons d’Inde, le garçon, congédié par la supérieure, s’en fut tout triste de laisser sa jeune demoiselle entre ces grands murs noirs et d’être loin d’elle.

Au lieu de calmer les regrets de Valérie, la venue de Damase les augmenta. Le soir, dans son petit lit blanc, elle pensait à Guersac, à son père, qui l’idolâtrait, à sa vie libre au grand air, au dévouement de Damase, à son attention à prévenir ses moindres désirs, à satisfaire tous ses caprices. Là-bas, elle était souveraine et maîtresse et ses moindres souhaits étaient des ordres pour tous. Au couvent, quelque soin que prit la supérieure d’adoucir pour elle les règles de la maison, elle s’y pliait difficilement. Sans doute, Liette était une bonne petite amie, mais, orpheline de bonne heure, elle n’avait pas connu la vie de famille, et, habituée dès longtemps au régime du pensionnat, ne comprenait pas grand’chose aux chagrins de Valérie. Elle était plus enfant aussi, et, souvent, ne savait que répondre aux confidences de sa précoce amie regrettant son existence d’autrefois. Mais elle avait un bon petit cœur, et ne sachant que lui dire pour la consoler, l’embrassait avec effusion.

La corneille fut d’abord un grand sujet de joie pour les pensionnaires. Elle pénétrait partout, dans le dortoir, au réfectoire, où elle picorait, dans la classe où elle entrait à tire-d’aile par les fenêtres ouvertes, et amusait les élèves par ses attitudes bizarres, allant parfois se percher sur l’épaule de sa maîtresse et cherchant à lui ôter la plume de la main. C’était de grands cris et des éclats de rire pendant les récréations, lorsque l’oiseau appelé par sa maîtresse, s’élançait du haut des toits, et, rapide comme une flèche, venait se poser sur son petit poing.

Mais, bientôt, il fallut restreindre, aux heures de récréation, la liberté de « Margot », qui empêchait les élèves d’étudier. L’oiseau, accoutumé à voler partout librement, ne put supporter cette demi-captivité et partit un jour pour ne plus revenir. Il sembla à Valérie qu’un lien se rompait de ceux qui l’attachaient à Guersac.

Cependant, elle se préparait à faire sa première communion, ainsi que Liette et quelques autres pensionnaires. Une sœur leur faisait le catéchisme tous les jours, et, trois fois la semaine, l’abbé Turnac, vicaire de la paroisse et aumônier du couvent, venait leur faire des instructions. La petite Beaufranc, avec sa nature expansive et croyante, entrait dans des extases enfantines en entendant le vicaire paraphraser, sur des modes divers, le bonheur de la créature s’unissant avec son créateur. À mesure que le jour approchait, elle se sentait comme transportée dans un monde supérieur, angélique, où la seule occupation était d’aimer Dieu. Valérie, plus sérieuse, nullement mystique, ressentait moins vivement le bonheur qui transfigurait son amie, et elle restait calme en songeant à sa première union avec le divin époux. Sa raison plus développée, n’était pas anéantie, mais plutôt choquée par ce mystère, et, quelquefois même, son esprit avait : des velléités de révolte. L’abbé Turnac, d’ailleurs, lui déplaisait infiniment, et ce n’était pas pour elle une mince souffrance que de l’avoir pour confesseur. Jamais elle ne put se résoudre à l’appeler en confession : « Mon père » ; il fallait que, chaque fois, l’abbé la reprît à cet égard. Les sentiments qu’inspirait le vicaire à Valérie n’étaient pas ceux de la plupart des dames et demoiselles de Fontagnac qui en raffolaient. C’était un assez joli garçon, grassouillet, un peu poupin avec des traits réguliers, mais communs, des cheveux châtains, bouclés et des yeux bruns qui eussent été beaux s’ils avaient été francs. L’abbé passait pour avoir distingué, dans le troupeau des dévotes qui soupiraient en pensant à lui, Mme Gascq, riche rentière, et Mlle Falguerie, qui fréquentaient son confessionnal à des heures et dans des conditions qui faisaient ressembler ces visites pieuses à des rendez-vous profanes.

L’antipathie que ressentait la jeune demoiselle de La Ralphie pour l’abbé Turnac ne faisait pas de lui l’intermédiaire capable de lui inspirer des sentiments de ferveur délirante pour le Dieu qu’elle allait recevoir ; sentiments assez fréquents parmi les jeunes filles, pour lesquelles Jésus est le premier amant — le premier mari, si l’on veut. — Elle se préparait à cette cérémonie sans enthousiasme ; elle accomplissait un rite obligatoire, un devoir, tout au plus. Dans le langage dévot, le Christ étant le divin époux, on peut dire qu’elle ne faisait pas un mariage d’amour avec son Dieu, mais un simple mariage de convenance.

Le jour de la cérémonie, M. de La Ralphie et toute la maisonnée de Guersac étaient à l’église, à l’exception de Mentillou, chargé de garder le logis. Damase était là aussi, et, lorsqu’il vit sa demoiselle avec des souliers de satin, des gants de soie, tout en blanc sous ses longs voiles flottants, sérieuse, aisée de maintien, elle lui parut grandie et comme devenue femme. Il éprouvait une grande douceur à la contempler, à suivre tous ses mouvements. Tant que dura la messe, il resta là, absorbé, étranger à tout ce qui n’était pas elle. Il aurait voulu lui renouveler l’assurance de son dévouement, lui redire qu’il se ferait couper en morceaux pour elle.

Mais il ne la revit pas ce jour-là, et, le lendemain, de grand matin, il lui fallut repartir pour Guersac.

Depuis le départ de sa jeune demoiselle, il était tout désorienté, le pauvre Damase, et inquiet comme un chien qui a perdu son maître. Jusque-là, sa principale occupation avait été de veiller sur elle, de faire ses volontés, de satisfaire ses caprices, et il se trouvait désœuvré. En travaillant au jardin, en pansant les bêtes à l’écurie, en soignant les chiens au chenil, il se remémorait le temps où chaque jour il la menait au Prieuré et les mille petits incidents de ces courses quotidiennes lui donnaient des regrets. Sa seule consolation était de prendre un soin tout particulier des choses qu’aimait sa petite maîtresse, des bêtes qu’elle affectionnait. La bourrique était grasse, luisante, comme ces bêtes trop méprisées n’ont pas été accoutumées de l’être. Les tourterelles avaient toujours du blé à discrétion et les cochons d’Inde de la salade à volonté. Le parterre où Valérie avait ses fleurs était soigneusement cultivé, entretenu et arrosé : lorsqu’elle viendra, pensa-t-il, elle trouvera tout en ordre.

Il ne faisait pourtant que tromper son ennui. Parfois, il lui semblait qu’à Fontagnac il serait plus heureux qu’à Guersac, pour cette seule raison qu’il eût été moins éloigné de sa demoiselle. Tantôt après, il sentait qu’il lui en coûterait beaucoup d’abandonner les bêtes qu’elle lui avait recommandées ; aussi, pour concilier tout, souhaitait-il que « son monsieur » allât demeurer dans la vieille maison de la rue de la Barbecane.

Une chose encore peinait fort le pauvre Damase : il regrettait les leçons de la sœur. Avec les quelques livres qu’il avait, il s’efforçait de continuer à s’instruire seul. Mais, souvent, il était obligé de s’arrêter après avoir épuisé tout ce qui se pouvait tirer de ces livres élémentaires, et il se désolait à la pensée qu’il y avait une infinité d’autres choses qu’il ignorait.

Dans le temps que le pauvre garçon était à cet état, d’esprit, M. Boyssier arriva un matin, comme il l’avait annoncé à M. de La Ralphie. Après un déjeuner rapide, escorté de Damase, qui portait une pioche et une pelle, il s’en fut explorer la Croze des Fades, ou autrement la Grotte des Fées, située dans les rochers au delà du Prieuré. M. de La Ralphie ayant pris son fusil et ses chiens les accompagna jusqu’au village, et, les laissant continuer leur chemin, il entra chez son ami Second pour l’emmener à la chasse.

Le notaire revint le soir, après avoir recueilli une gibecière pleine de silex et d’ossements, content de sa journée et enchanté de Damase qui l’avait aidé très intelligemment dans ses fouilles. Comme il exprimait sa satisfaction à M. de La Ralphie, le soir, en soupant, et manifestait le regret de n’avoir pas un petit domestique semblable, celui-ci dit :

— Mais vous pouvez le prendre, si vous voulez ; moi, je ne l’avais que pour conduire Valérie tous les jours au Prieuré. Il ne m’est plus nécessaire maintenant ; c’est bien assez de Mentillou pour soigner ma jument, mes chiens, et travailler le jardin.

Damase, appelé, fut étonné de cet arrangement, mais il répondit qu’il ferait comme « le Monsieur » voudrait et l’affaire fut conclue.

Le lendemain, M. Boyssier s’en retourna dès le matin, et, dans l’après-midi, Damase ayant fait ses adieux à Mentillou et aux deux servantes, s’achemina vers Fontagnac, portant son paquet sur son épaule, au bout d’un bâton. Le paquet était léger : une chemise dans un mouchoir et c’était tout. Le garçon s’en allait lentement et songeait. Certainement, cela lui faisait plaisir de se rapprocher de sa demoiselle ; mais, d’autre part, il était fâché de n’être plus à Guersac, de ne plus lui appartenir. Puis, il pensait avec amertume à la facilité avec laquelle M. de La Ralphie l’avait cédé à Me Bayssier, lui, si dévoué à sa fille et à lui-même par ricochet.

Lorsqu’il entra dans la cuisine du notaire, Mme Boyssier était là, parlant à sa servante. En voyant ce beau grand garçon, mal vêtu, avec son petit paquet, elle éprouva un sentiment de commisération.

— Voilà tout ton paquet, pauvre !

— Hé ! oui, dame ! dit Damase en souriant.

— Mets-toi là, vers le feu, va, dans un moment la Toinon te fera souper.

Le soir, à table, Mme Boyssier dit à son mari :

— Il est tout nu, ce garçon ; il va falloir le vêtir des pieds à la tête et lui faire faire des chemises… Je me demande comment, à Guersac, on pouvait le laisser dénué de tout, comme cela !

— À la campagne, on n’y fait pas attention, dit le notaire ; et puis, il n’y a pas de dame au château pour veiller à ces choses-là : mais, fais-le habiller comme tu l’entendras.

Certes, Mme Boyssier était une excellente femme, charitable pour les pauvres, et, sans doute aucun, son nouveau domestique eût été homme d’âge et laid, qu’elle eût agi de même. Cependant, outre ce sentiment général de compassion pour son prochain, la femme du notaire éprouvait quelque secrète douceur à réparer envers ce beau garçon les torts de la fortune. Dès le lendemain, un tailleur fut mandé, et, après qu’il eût pris les mesures, Mme Boyssier sortit acheter les étoffes nécessaires et de la toile pour faire des chemises. Damase fut chez le cordonnier, qui lui fit des souliers ; on lui acheta un chapeau pour le dimanche ; enfin, il fut équipé comme le comportait sa condition.

Lui était très reconnaissant à Mme Boyssier de sa sollicitude, et, comme il était dans sa nature de payer de retour, autant qu’il le pouvait, le bien qu’on lui faisait, il s’efforçait de lui complaire en tout, ainsi qu’à M. Boyssier. Il n’y avait pas jusqu’à la Toinon qui ne se ressentit de ses bonnes dispositions pour une maison où il avait été si bien accueilli, et il avait pour elle de ces petites prévenances qui le faisaient bien venir de la vieille servante dont l’humeur n’était pourtant pas très égale.

Son service, d’ailleurs, n’était pas bien pénible. Le soin de la jument, la culture du jardin en faisaient la partie principale. Il fendait le bois pour la cuisine, allait chercher l’eau à la fontaine, allumait le feu à l’étude, l’hiver, et se rendait utile de diverses façons. Mme Boyssier l’envoyait faire ses commissions en ville : chercher du fil, acheter une livre de chandelle, ou porter une « tourte » de pain chez de pauvres gens. Le notaire le chargeait de commissions plus importantes et l’envoyait quelquefois déposer à la Conservation des hypothèques de Sarlat des actes enfermés dans un tube de fer-blanc, semblable à ceux dans lesquels les soldats mettaient autrefois leur congé. M. Branchu, le clerc de l’étude, l’appelait aussi assez souvent et lui faisait monter du bois ou l’envoyait au bureau de l’enregistrement chercher du papier timbré, ou encore à la poste, mettre des lettres. Quelquefois, il le chargeait de commissions personnelles et lui remettait sa tabatière à queue de rat, dans laquelle il y avait une fève, pour aller quérir deux sous de tabac. Damase mettait une extrême complaisance à satisfaire ce vieux garçon assez paresseux, et recherchait toutes les occasions d’aller à l’étude. Le clerc, qui s’ennuyait assez souvent, pour être seul, M. Boyssier étant presque toujours dans son cabinet à classer ses silex et à en dresser le catalogue raisonné, l’accueillait bien. Damase contemplait avec une sorte de respect cette étude dont deux côtés étaient occupés par des casiers remplis de liasses ou de cartons étiquetés par années, renfermant les minutes de l’étude depuis trois cents ans. Il y avait aussi là, rangés sur des rayons, une certaine quantité de livres de droit et de pratique professionnelle et aussi des livres d’histoire, de littérature : Anquetil, le Siècle de Louis XIV et l’Essai sur les Mœurs, une traduction de Tacite par l’abbé de la Bletterie, Molière, Corneille, Racine, les Essais de Montaigne, avec la Servitude volontaire de La Boëtie, les œuvres de Boileau, l’Abrégé du président Hénault, l’Esprit des Lois et les Lettres Persanes, les Ruines de Volney, un Homère de Dacier, l’Histoire romaine de Rollin, et quelques autres ouvrages. Damase fut bientôt assez familier avec M. Branchu pour se faire prêter ces livres que personne ne lisait. Il les dévorait, mais souvent se désespérait de ne comprendre qu’imparfaitement beaucoup de choses. Il demandait des explications à M. Branchu, qui, très ferré sur le notariat, n’était guère versé dans la littérature et ne pouvait le satisfaire. Le vieux clerc, lui ayant, un jour, par manière d’essai, fait écrire quelques lignes, fut étonné de son écriture régulière, quoique inexpérimentée, et lui suggéra de prendre des leçons d’un vieux maître d’école qui faisait la classe le soir à quelques jeunes gens, à raison d’un écu de trois livres par mois. Après quelques hésitations, Damase s’adressa à Mme Boyssier, qui entra dans ses vues, le loua fort de son désir de s’instruire et en parla à son mari, alléguant les services qu’il pourrait rendre à l’étude plus tard. M. Boyssier acquiesça aisément à cet arrangement, et, dès ce moment, Damase alla prendre les leçons de M. Rolland, « maître ès arts », comme il se qualifiait.

La journée du jeune garçon se partageait entre ses occupations ordinaires et ses apparitions à l’étude, où M. Branchu songea bientôt à l’utiliser en lui faisant copier des rôles. C’était, pour cet orphelin, une vie très douce, sans soucis et sans sujétion pénible. Le notaire ne s’occupait de rien en dehors de ses affaires et de ses silex, et Mme Boyssier avait pour Damase une sollicitude quasi maternelle qui allait jusqu’à lui donner de ces conseils de morale que d’habitude les maîtres ne songent guère à donner à leurs serviteurs et à le prémunir contre le danger de certaines fréquentations. Contrairement à l’esprit étroit et jaloux des petites villes, elle voyait avec plaisir que Damase cherchait à s’instruire et à s’élever au-dessus de sa condition présente. « Ce serait dommage, pensait-elle, qu’un garçon aussi bien doué de la nature restât ignorant et dans une condition subalterne. » Assurément, elle était bonne et ne voulait pas qu’on souffrît autour d’elle ; mais, peut-être, se fût-elle un peu moins intéressée à un adolescent sot et laid : elle était femme.



IV


Deux ans après sa venue à Fontagnac, Damase était un homme, Il était grand et robuste ; sa taille souple, ses épaules larges, donnaient l’impression de la force jointe à la grâce. Un soupçon de moustache ombrait sa lèvre ; il portait bien la tête, ses cheveux, d’un blond doré, retombaient bouclés sur son cou bien musclé, et sa voix avait pris la chaude sonorité de l’âge viril. Au moral, son esprit s’était formé, son caractère s’était assuré. Il avait travaillé avec ardeur pendant ces deux années et passé bien des nuits à étudier. Dans les commencements, les passants attardés, voyant la fenêtre de sa mansarde éclairée, se demandaient s’il n’y avait pas quelqu’un de malade chez le notaire.

Mais bientôt on avait su que Damase étudiait la nuit, et l’impression générale avait été que Mme Boyssier était bien bonne de lui laisser brûler tant de chandelle. Ses progrès étaient surprenants, et, maintenant, il travaillait souvent à l’étude, écrivant des actes sous la dictée du patron et faisant des expéditions. Ses sentiments pour Mlle de La Ralphie n’avaient pas changé ; c’était toujours le même dévouement pur et naïf, rendu plus tendre par les émotions de la puberté. Souvent, il se prenait à regarder les murs du couvent et la revoyait par la pensée devenue plus belle dans sa gravité de fillette. Valérie était alors dans sa quinzième année et elle était déjà grande et bien formée. Sa poitrine se développait, ses hanches s’arrondissaient, sa démarche se cadençait comme celles des femmes bien faites. Elle avait la peau d’une blancheur mate que l’émotion colorait d’une légère teinte rosée. Sous des sourcils épais et bien arqués, ses yeux, bleu foncé, brillaient de cet éclat singulier qui faisait dire aux gens : « Elle a des yeux à la perdition de son âme ! » Son opulente chevelure, d’un noir d’encre, se partageait sur son front en deux épais bandeaux à la vierge et se massait sur la nuque en un lourd chignon. On sentait derrière ce front, bien coupé, des pensées mûres déjà. Sa bouche, aux lèvres rouges et un peu fortes, était comme close par une expression de fierté qui corrigeait ce qu’elle aurait eu sans cela de trop sensuel. L’ensemble de sa physionomie attirait l’attention et commandait la réserve. Parmi les jeunes filles de la pension, une seule s’était familiarisée avec elle, c’était Liette, la petite Beaufranc ; les autres la trouvaient fière et ne l’appelaient que « la petite marquise ».

Quelquefois, à l’heure des récréations, Damase montait rapidement à sa mansarde, et, malgré l’éloignement, reconnaissait aisément, dans la cour du couvent, Valérie, qui dédaignant les jeux bruyants des pensionnaires, se promenait ordinairement avec Liette. Le dimanche, lorsqu’on menait les jeunes filles à la grand’messe de la paroisse, il se trouvait sur le chemin et il l’admirait marchant sérieuse, près de mère Sainte-Bathilde comme une élève privilégiée. Elle le voyait en passant ; sa figure ne trahissait aucune sensation, mais dans le coup d’œil rapide qu’elle lui jetait, Damase pouvait reconnaître qu’elle n’avait pas oublié son attachement et l’aventure du « Pas-du-Chevalier ».

Elle le trouvait singulièrement beau maintenant et admirait son air mâle et hardi. Elle se complaisait dans une orgueilleuse satisfaction d’avoir en ce superbe jeune homme un dévouement désintéressé toujours prêt. Mais sa pensée, pourtant déjà très préoccupée des choses de l’amour, n’allait guère plus loin, retenue par sa fierté naturelle et ses préjugés de caste.

Mlle de La Ralphie n’était pas la seule à admirer la jeunesse rayonnante de Damase. Pendant quelque temps, Mme Boyssier s’était fait illusion sur l’intérêt qu’elle lui portait, mais, bientôt, ce ne fut plus possible. Sa sollicitude avait d’abord pris une forme protectrice, mais, à mesure que se développait cette adolescence radieuse, un sentiment nouveau envahissait son être. Mariée à dix-sept ans, avec M. Boyssier, plus âgé qu’elle de vingt ans, la femme du notaire avait obéi à des convenances de famille et de situation et n’avait jamais éprouvé les joies de l’amour. Elle n’avait connu de la vie à deux qui lui avait été imposée, que le devoir conjugal, accepté patiemment, sans plaisir, comme sans révolte, grâce à la placidité de sa nature. Lorsque entra Damase dans sa maison, elle avait la quarantaine, et son mariage, resté stérile, était, depuis de longues années, devenu purement nominal, par suite de l’indifférence blasée de M. Boyssier, qui, disait-on, lorsqu’il était clerc à Bordeaux, avait usé sa jeunesse en excès et mangé son blé en herbe. Mais, voici qu’à cette heure, le cœur de la pauvre femme s’éveillait à l’amour qu’elle avait ignoré. Elle avait des rêveries, des impatiences qui étonnaient la vieille Toinon ; elle prenait des soins de toilette inaccoutumés qui lui faisaient poser par ses amies des questions railleuses auxquelles elle s’efforçait de répondre délibérément sur le ton de la plaisanterie, mais que, seule, elle se remémorait en rougissant. Cette floraison tardive de l’amour la rajeunissait, et le commandeur de Lussac, qui passait pour expert en ces matières, exprima cette opinion que jamais Mme Boyssier n’avait été plus jolie et plus désirable, même au temps de sa jeunesse, où ses « appas », comme il disait, avaient une célébrité locale. Et cela était vrai. Sa taille, que la maternité n’avait pas déformée, était restée svelte et gracieuse et s’alliait avec une plénitude de formes voluptueuse. La chasteté et la tranquillité de sa vie lui avaient conservé une fraîcheur agréable, et, maintenant, son visage régulier, éclairé par la flamme intérieure de l’amour, prenait une expression de tendresse émue pleine de charme. Elle-même s’en apercevait, et, quelquefois, à sa toilette, peignant ses beaux cheveux blond cendré, elle regardait, avec une secrète émotion, ses épaules grasses et sa gorge encore ferme. Devant la glace, qui lui renvoyait son image transfigurée par l’amour, elle restait quelquefois immobile, comme fascinée, en contemplant ses yeux d’un gris pers qui recélaient la passion dans leurs profondeurs. Dans l’honnêteté de son caractère, elle s’effrayait de ce renouveau de tout son être, comme d’une preuve matérielle de sentiments coupables ; et, connaissant la malignité de la petite ville, elle s’efforçait de le dissimuler.

Mme Boyssier était pieuse. Le trouble de son cœur et l’obstination de ses pensées, toujours tournées vers Damase, lui donnaient des remords qu’elle essayait d’apaiser par la prière. Le soir, à la tombée de la nuit, elle allait quelquefois à l’église paroissiale, sorte de vaste grange sans caractère et sans poésie. Là, à genoux, la figure dans ses mains, elle priait sincèrement le Crucifié de la sauver des égarements de son cœur. Mais lorsqu’elle relevait la tête et voyait au-dessus du maître-autel le fils du charpentier que, contrairement à la tradition, l’artiste avait peint beau dans sa nudité, elle frissonnait, comme hallucinée, croyant apercevoir, dans la pénombre, l’image de Damase, et replongeait sa tête dans ses mains.

Cinq ou six fois par an, aux bonnes fêtes, Mme Boyssier communiait, et, pendant quelques jours, avant et après ses dévotions, elle s’efforçait de chasser le jeune homme de sa pensée et d’innocenter l’intérêt qu’elle lui portait par d’involontaires sophismes de sa conscience alarmée. Comme elle était sincère et droite, elle ne se faisait pas longtemps illusion sur ce point. Alors, comme pour s’affirmer à elle-même sa volonté de vaincre le penchant irrésistible qui l’entraînait vers Damase, elle fuyait les occasions de le voir, et, au lieu de saisir le moment où il était à l’étude pour y aller sous un prétexte quelconque, elle n’y paraissait pas de la journée. Mais c’était en vain qu’elle s’imposait ce pénible sacrifice ; l’image du jeune homme, fixée dans son cerveau avec une intensité obsédante, l’entraînait invinciblement vers lui. Aussi, après avoir résisté, lutté, le surlendemain, vaincue, elle allait, avec un battement de cœur, lui porter une plume à tailler ou lui demander une feuille de papier à lettre.

Un accident, survenu à M. Branchu, vint bientôt rendre sa situation plus difficile.

L’estimable premier clerc était un « disciple fervent de Bacchus », comme on disait encore à Fontagnac, en ce temps-là. Très intelligent et ferré sur le droit, il donnait aux paysans, dans les auberges et les cafés de la ville, des consultations largement arrosées. Du reste, très brave homme, étouffant les procès entre la poire et le fromage et ne prenant pas d’autres honoraires que ceux perçus en nature. Il est vrai que pour l’ouiller, selon l’expression locale, il fallait une notable quantité de victuailles et de liquides. Les jours de foire et de marché, M. Branchu déjeunait chez son patron, qui aimait la bonne chère et avait toujours une table plantureusement servie. Après le déjeuner, le clerc avait d’ingénieux artifices pour satisfaire, le café pris, sa passion immodérée pour la vieille eau-de-vie du notaire. Après avoir avalé la dernière rincette offerte, tandis que M. Boyssier s’absorbait dans la lecture de l’Écho de Vésone, il entamait une histoire invraisemblable, dont la conclusion fantastique amenait toujours sur les lèvres de Mme Boyssier une exclamation d’incrédulité :

— Mais ce n’est pas possible, Monsieur Branchu !

— Madame, disait-il alors gravement en se versant une large rasade de l’excellente eau-de-vie, que ceci me serve de poison, si ce n’est pas vrai !

Et il avalait imperturbablement.

Quelquefois, lorsque le patron s’absentait, il réussissait, avec Mme Boyssier, à renouveler cette sorte d’exécration dans la même séance.

Les habitudes d’intempérance de M. Branchu ne troublaient pas plus sa raison qu’elles ne faisaient vaciller ses jambes. Il était de cette ancienne race disparue, d’hommes solides qui marchaient droit et raisonnaient bien en pleine ivresse : race dont Bassompierre et Villars furent d’illustres représentants. Lui, en état d’ébriété, restait très capable d’affaires et avait donné de nombreuses preuves de sa lucidité dans cet état. Malheureusement, il n’en allait pas de même de sa santé en général. Son tempérament apoplectique s’accommodait assez mal des excès et le docteur Bernadet, son voisin, lui avait fait, à ce sujet, de sinistres et inutiles prédictions.

Un jour, le notaire étant absent, M. Branchu déjeunait seul avec Mme Boyssier. En homme qui sait profiter de l’occasion, il avait usé et abusé de son stratagème habituel et caressé fréquemment la bouteille à long col qui laissait couler lentement l’eau-de-vie en émettant toute une gamme de glous-glous. Rentré à l’étude, où l’attendaient des clients pour une liquidation assez épineuse, M. Branchu ne retrouva pas sa netteté ordinaire de vue et sa facilité de rédaction. La contention d’esprit qu’il se donna pour surmonter cette défaillance eut un effet tout contraire, et, un instant après, il se renversa sur le fauteuil en battant l’air de ses bras.

Le docteur, appelé, lui donna les premiers soins sur place, puis le fit transporter à son domicile et s’efforça de le rappeler à la vie. Maïs tout fut inutile, et, le surlendemain, le vieux clerc fut porté en terre.

— Je le lui avais prédit, mais il n’a jamais voulu m’écouter ! disait, dans un groupe, M. Bernadet en allant au cimetière.

Et, comme il était célibataire, le lendemain ï ne fut plus question de ce pauvre M. Branchu.

Cet événement améliora singulièrement la situation de Damase. M. Boyssier, confiant dans son intelligence, son ardeur au travail et l’aptitude dont il avait donné des preuves, lui laissa la succession du défunt clerc. Avec quelques conseils, grâce à son application, le jeune homme se tira d’affaire à la satisfaction de son patron. Depuis quelque temps déjà, il ne s’agissait plus pour lui de soigner la jument et de cultiver le jardin : un petit domestique l’avait remplacé dans cet office et occupait la mansarde où il avait brûlé tant de chandelles dans ses nuits de veilles studieuses. Lui, était installé dans une jolie chambrette, au-dessus de la chambre de Mme Boyssier, et il mangeait à sa table. La mort de M. Branchu et le nouvel emploi de Damase justifiaient assez ces changements ; toutefois, ils firent beaucoup jaser les bonnes gens de Fontagnac. Ce ne fut pas d’ailleurs tout d’abord que le nouveau clerc fut admis à la table de son patron. Celui-ci eut des hésitations lorsqu’il fut question de faire passer l’ancien domestique de M. de La Ralphie et le sien propre à l’état de commensal. Mais la situation était embarrassante ; on ne pouvait plus le faire manger à la cuisine ; le faire servir à part eût été gênant et ridicule ; bref, le notaire, sur l’avis de sa femme, passa par-dessus ses répugnances et Damase fut admis à la salle à manger. Quelques observateurs commentant les changements survenus dans la maison, les rapprochèrent du rajeunissement de Mme Boyssier et en conclurent que le clerc était aimé de sa patronne.

— C’est un heureux coquin ! dit un jour le Commandeur en forme de conclusion, après une confabulation avec quelques membres du Cercle sur ce sujet intéressant.

Cependant, la jalousie travaillait fort les têtes féminines de Fontagnac. Plusieurs des bonnes amies de Mme Boyssier lui enviaient ce beau garçon ; et, d’autres, qu’une jalousie positive ne tourmentait pas, ressentaient pourtant cette envie que portent les femmes dont la personne ou l’âge éloigne l’amour, à celles qui sont aimées. Ces charitables personnes n’eussent pas été fâchées que les bruits, vaguement répandus par elles, parvinssent aux oreilles du notaire et éveillassent sa susceptibilité maritale. Mais il n’en était rien. Uniquement occupé, en dehors de ses affaires, de sa passion pour les silex taillés et polis, M. Boyssier ne prêtait aucune attention aux commérages de la bonne société de Fontagnac. Outre son indifférence blasée sur ces choses, il connaissait la nature honnête et calme de sa femme, sa piété sincère, et il ne lui venait pas à l’idée que les allusions malicieuses de quelques dames en visite chez lui pussent l’intéresser. Sa pensée ne s’arrêtait pas sur ces méchantes plaisanteries qui lui semblaient des bavardages inconsidérés de caillettes désœuvrées.

Cependant, ces caquetages répandus dans la ville avaient pénétré jusqu’au couvent. Liette, un jour de sortie chez sa tante, Mme Duperrier, avait entendu Mme Laugerie, la forte femme de l’ancien capitaine de dragons, commenter clairement les changements qui s’étaient produits dans la personne et dans la maison de Mme Boyssier, et elle avait rapporté ces propos à son amie. Valérie fut irritée de ces suppositions qu’il lui coûtait d’admettre, car il lui semblait que c’était une sorte de félonie de Damase envers elle. Certes, elle ne reconnaissait aucune parité entre ses sentiments et ceux qu’on prêtait à Mme Boyssier, mais elle était troublée dans sa satisfaction orgueilleuse de jeune fille noble, fière d’avoir à son commandement un dévouement absolu sans être obligée à aucune réciprocité. Dans sa pensée, il y avait trop de distance entre elle et Damase pour qu’il pût en être autrement. Pourtant, au fond de son être, il y avait autre chose que l’orgueil, lorsqu’elle songeait à ce culte que lui avait voué le jeune homme ; mais le préjugé nobiliaire l’empêchait de se l’avouer. Lorsque le dimanche allant à l’église paroissiale avec les sœurs, elle voyait Damase le long de la Grand’Rue, il lui semblait que rien n’était changé en lui, que c’était bien toujours les mêmes sentiments dévoués qu’elle lisait dans ses yeux. Le plaisir qu’elle éprouvait à cette constatation aurait dû l’éclairer sur ses sentiments secrets ; mais déjà, chez cette jeune fille, les mouvements du cœur étaient étouffés par les préjugés de caste que devait vaincre seulement l’emportement des sens.

La confidence de Liette eut pour résultat d’amener plus fréquemment la conversation des deux amies sur les choses de l’amour. Elles s’entretenaient de cet amusant idéal qui pénètre dans les pensionnats malgré les grilles et les règlements et trouble les jeunes filles aux alentours de l’âge de puberté. Valérie, plus femme déjà, dissimulait ses préférences, mais la bonne Liette, faisant le portrait de son futur mari, lui donnait tout naïvement les traits du clerc de M. Boyssier, ce qui faisait dire dédaigneusement à Valérie :

— Oh ! notre ancien domestique ! Tu n’y penses pas ma chère !

Ces entretiens n’allaient pas sans quelques hypothèses sur la nature même de l’amour, et les deux amies échangeaient leurs suppositions. Pour la petite Beaufranc, c’était un pur sentiment, le bonheur de s’aimer, la joie de se dévouer ; elle n’allait pas au delà. Mais Valérie pressentait autre chose, et quelquefois guidée par son tempérament, elle avait pour sa compagne des caresses qui troublaient celle-ci. Ces sortes de tâtonnements de deux jeunes filles encore ignorantes qui cherchaient à scruter les mystères de l’amour, échappaient à la supérieure, mais l’abbé Turnac, en confessant Liette, lui en arracha l’aveu. Le vicaire n’en parla jamais à Valérie, mais, en confession, il s’efforçait de gagner sa confiance par de pieuses protestations de sympathie en Notre-Seigneur, et, à l’église, la petite sentait parfois son regard peser sur elle.

Mme Boyssier était comme Liette, elle n’avait plus de préjugés mondains. Dans les commencements, elle avait ressenti quelque honte intérieure à aimer un jeune homme à son service ; mais la force croissante de sa passion avait vite étouffé ce sentiment. D’ailleurs Damase, en se haussant à son niveau, avait achevé d’effacer le sentiment pénible qu’elle avait d’abord éprouvé. Elle lui était même reconnaissante de pouvoir s’avouer son amour sans rougir. Les dames de sa connaissance, et particulièrement Mme Laugerie, qui choisissait jadis pour son époux des ordonnances bien carrés d’épaules et robustes, avaient beau faire des allusions à la bassesse d’inclination de certaines femmes qui aimaient leurs serviteurs, elle n’y prenait plus garde. Damase avait grandi dans son esprit comme dans son cœur, tellement que le petit domestique dépenaillé, venu un soir de Guersac, avait totalement disparu de sa pensée. Elle ne voyait plus que le beau jeune homme dont la personne, l’intelligence et le caractère, pouvaient faire honneur à une femme, quelle qu’elle fût.

Ce fut une chose charmante, pour Mme Boyssier, que l’introduction du clerc dans l’intimité des deux époux. À table, elle recevait avec délices ces petits soins, ces attentions de circonstance, que Damase lui rendait, sans l’avoir jamais appris, par une politesse naturelle qui la ravissait en ce qu’elle l’inspirait. Le notaire avait l’habitude de lire son journal en déjeunant, de sorte que la conversation s’établissait entre Mme Boyssier et le clerc, d’abord sur les petits incidents de la vie à Fontagnac et les nouvelles du pays. Elle aimait à interroger le jeune homme ; il lui semblait doux d’apprendre quelque chose de lui. Ses réponses, toujours sensées et bien formulées, la remplissaient d’aise. Puis, Damase sortait de ce cercle étroit de la vie de petite ville et abordait des questions plus générales, des sujets plus intéressants. Alors, elle s’élançait avec lui dans un monde de l’esprit qui lui était à peu près inconnu, heureuse de se laisser guider. Damase avait beaucoup lu. Non seulement il avait dévoré tous les livres d’histoire, de littérature, de philosophie de l’étude, mais encore le vieux Latheulade, un jacobin attardé dans ce siècle-là, lui prêtait des livres de toutes sortes, depuis le Compère Mathieu, jusqu’aux Vies des hommes illustres, en passant par Voltaire, Diderot, Condorcet, Rousseau. Damase faisait son profit de tout ; son esprit réfléchi comparait et jugeait ; aussi son horizon intellectuel s’était-il singulièrement étendu. Il y avait, sans doute, beaucoup de lacunes dans ce savoir acquis au hasard et à la hâte, mais Damase travaillait constamment à les combler et suppléait souvent à ce qu’il ignorait avec beaucoup de jugement et de sagacité. Quelquefois, l’entendant parler, M. Boyssier, étonné de cette prompte transformation du petit paysan qu’il avait ramené de Guersac trois ans auparavant, suspendait sa lecture et regardait un instant Damase par-dessus ses lunettes, puis se remettait à son journal en songeant qu’il eût été bien heureux d’avoir un fils pareil.

Mais cette intimité pleine de charme pour la femme du notaire la rendait plus avide et faisait passer dans ses sens ce qui n’avait guère été jusque-là que le rêve de son cœur. L’amour complet, puissant, exclusif, l’envahissait et la faisait soupirer après un autre bonheur. À table, elle s’ingéniait à amener quelque contact avec la main du clerc et recevait comme une commotion électrique, lorsque, par cas fortuit, le bord de sa robe effleurait le pied du jeune homme. La fréquence de ces hasards n’éclairait point Damase, tout neuf en matière d’amour et dont toutes les pensées étaient constamment tournées vers Mlle de La Ralphie. Pourtant, quelquefois, lorsqu’il rencontrait les yeux de sa patronne, il trouvait quelque chose d’étrange et de doux à ce regard alangui qui s’efforçait de pénétrer jusqu’au fond de son cœur.

La nuit, Mme Boyssier écoutait les moindres bruits qui se produisaient dans la chambre de Damase. Brûlée par la fièvre de l’insomnie, elle se retournait et s’agitait sur son lit, troublée par des désirs qu’elle n’osait s’avouer. Cette pauvre femme, jusque-là d’une chasteté qui confinait à la froideur, était obsédée par les visions de l’amour charnel et se désolait, dans son honnêteté native, de ne pouvoir les chasser. Non pas qu’elle eût le ferme propos de renoncer à son amour, mais il lui paraissait moins coupable de céder à l’impulsion de son cœur qu’à celle de ses sens. Par moments, il lui semblait qu’elle mourrait de honte si le jeune homme pénétrait ses secrètes pensées, et, cependant, combien elle lui aurait su gré de deviner la passion qui la dévorait et de lui épargner l’humiliation d’un aveu ! Mais il n’en était rien. Quoique étonné de certaines choses et surpris de la manière d’être de sa patronne avec lui, Damase n’allait pas plus avant et ne faisait pas de ces suppositions avantageuses, assez coutumières aux jeunes hommes. Eût-il connu, d’ailleurs, les sentiments de Mme Boyssier, que sa nature loyale eût répugné à trahir la confiance du notaire.

On était alors au mois de juillet ; c’était la saison des bains. À Fontagnac, les femmes se baignaient ordinairement en pleine traversée de la ville, et, des « ruettes » avoisinant la Vézère, on voyait déboucher, dans l’après-midi, les bourgeoises, les artisanes, vêtues de vieilles robes usées. Elles s’asseyaient dans l’eau jusqu’au cou, et, abritées du soleil par leurs parapluies, réunies par petits groupes formés par les sympathies et les relations sociales, elles jacassaient avec cette loquacité un peu bruyante et que le bain froid développe chez les femmes. Du haut du pont, les flâneurs contemplaient tranquillement ces parapluies ouverts sur la rivière, de dessous lesquels partaient quelquefois des fusées de rire ; et, à la sortie de l’eau ils faisaient des remarques et des comparaisons sur les formes que les robes mouillées accusaient hardiment.

Les hommes, eux, se baignaient un peu en amont de la ville, en pleine eau, dans un endroit où la rive était bordée d’un petit bois qui donnait de l’ombre, et où la berge rocheuse, assez élevée, permettait aux amateurs de piquer leur tête. Les gens de loisir allaient au bain vers quatre heures de l’après-midi ; mais ceux qui avaient des occupations s’y rendaient le soir, tard, ou de grand matin. En ces temps de simplicité, le vulgaire caleçon était inconnu des baigneurs, sauf de ceux de quatre heures, et la municipalité de Fontagnac professait, à cet endroit, une tolérance justifiée par la distance du lieu et les heures de la baignade. Aujourd’hui, il n’en va pas de même, il faut un caleçon à toute heure, et, bientôt, il faudra un maillot : ainsi va ce qu’on est convenu d’appeler le progrès.

Un matin, à l’aube, Mme Boyssier entendant Damase se lever et sortir de sa chambre, sauta de son lit et courut à la fenêtre d’où elle aperçut le clerc se diriger vers le Bois-Comtal. Le sang afflua soudain à ses tempes, et, les yeux attachés sur le massif de verdure qui laissait vaguement entrevoir le sous-bois, par une trouée, elle attendit. Mais, en raison de l’éloignement et de l’ombre des arbres, elle ne distingua rien. Toute la journée, elle resta muette, presque farouche, sous la morsure d’un désir grandissant. Damase s’étant absenté un moment, elle alla fouiller dans les tiroirs de l’étude et finit par y trouver une vieille longue-vue qu’elle emporta furtivement dans sa chambre.

Le lendemain, Damase n’alla pas au bain et Mme Boyssier fut, toute la journée, elle si douce et si bonne, d’une humeur affreuse, et bouscula de paroles la vieille Toinon, tout étonnée de cet orage subit. Elle en voulait presque au jeune homme de sa déception. À table elle parla peu, ne mangea guère, trouva tout mauvais et finit par s’attirer cette question de son mari :

— Qu’as-tu donc aujourd’hui, Olympe ?

Elle fut honteuse de son humeur et s’excusa sur la migraine qui est bonne personne et ne donne pas de démentis aux femmes.

Le surlendemain, lorsque Damase sortit de grand matin, elle l’épia, cachée derrière les contrevents entrebâillés. Lorsque le clerc entra dans le Bois-Comtal, elle voulut mettre la lunette au point et s’aperçut alors qu’il y manquait un verre, cassé. Dans la colère que lui causa cette déconvenue, elle jeta violemment l’instrument sur le plancher avec ce juron innocent dont se servaient les dames de Fontagnac pour évaporer leur impatience : « Sucre ! », puis reporta ses yeux sur les frondaisons qui lui cachaient ce corps qu’elle brûlait de voir. Elle attendit là, anxieuse, inquiète, impatiente, espérant l’apercevoir dans une percée du feuillage. Mais, malgré l’acuité de son regard avide, elle ne vit rien. Alors, son ardente convoitise fit surgir en imagination, devant ses yeux, l’image de celui qu’elle aimait. Il lui semblait le voir, sous la voûte ombreuse, se reposant au sortir de l’eau, debout, les bras croisés, beau, tranquille, radieux comme un jeune dieu de marbre ; comme l’Apollon qu’elle avait vu au musée du Louvre, lors de son voyage de noces, et dont la nudité l’avait si fort scandalisée jadis. La violence de son désir lui donnait l’illusion d’une vision effective. Elle avait perdu la notion des choses visibles et restait accoudée à la fenêtre, immobile, en adoration, et comme hypnotisée par cette contemplation intérieure de la Beauté. Cela dura un long moment, après quoi Damase, rhabillé, sortit du bois et revint vers Fontagnac, son chapeau à la main, pour laisser sécher ses cheveux humides.

De ce jour, elle ne lutta plus. Ses scrupules religieux s’évanouirent, ses craintes mondaines disparurent, sa conscience d’épouse devint sourde ; elle fut adultère d’intention. À la tendresse de cœur qu’elle ressentait depuis longtemps pour Damase, s’ajoutaient les âpres convoitises de la chair, surexcitées jusqu’à la souffrance. Elle n’eut plus qu’une pensée : étreindre contre sa poitrine, enserrer dans ses bras ce corps qu’elle n’avait pas vu et que, cependant, il lui semblait toujours avoir devant les yeux dans sa troublante beauté. Le jour, elle se jetait sur un canapé, fiévreuse, et rêvait. La nuit, tourmentée par l’insomnie, elle songeait au moyen de réaliser les rêves qui la hantaient. Il n’y avait que l’escalier à monter. Son mari ronflait à l’autre bout du corridor, la vieille Toinon était sourde, le petit domestique dormait dans la mansarde, au-dessus de l’écurie ; que risquait-elle ? Mais, quelquefois, dans une accalmie de la passion, sa vie sans reproche se dressait devant elle et cela l’effrayait. Des remords anticipés venaient l’assaillir et la torturaient cruellement. Quoi ! elle en était venue là, elle si pieuse, si chaste jusqu’à présent ! Et si Damase la repoussait ? Alors, le rouge de la honte au front et comme affolée, la malheureuse femme pleurait, sanglotait sous ses draps et s’endormait au matin, brisée par la fatigue et les émotions. Sa figure portait la trace de son état : ses yeux cernés brillaient d’un éclat fiévreux ; sa physionomie, douce d’habitude, maintenant dure et sombre, prenait parfois des expressions violentes où se reflétaient les désirs qui l’assaillaient. Chaque jour elle s’essayait, — timidement, car ses pensées seules étaient hardies, — à éclairer Damase sur ses sentiments. Elle ne demandait pas grand’chose, non pas une parole, non pas un signe ; elle eût été heureuse à moins : ah ! si, par son attitude seulement, il eût marqué qu’il avait pitié de son martyre !

Le jeune homme, quelque inexpérimenté qu’il fût, finit bien par discerner que Mme Boyssier avait pour lui des sentiments qui n’étaient pas seulement ceux d’une bienveillance affectueuse ; mais, de là, à supposer qu’elle l’aimait d’amour, qu’elle le désirait ardemment et se désolait de sa réserve respectueuse, il y avait loin. Il était trop jeune et trop innocent pour comprendre la violence de la crise qui saisissait la pauvre femme, à ce moment où, prête à entrer dans le déclin de la vie, elle s’apercevait qu’elle n’avait jamais aimé : désespérante pensée rendue plus amère encore par le tardif éveil de ses sens inertes jusqu’alors. Cela pouvait durer longtemps ainsi ; elle le comprit et se résigna dans le secret de son cœur à faire toutes les avances. Mais, de lui avouer sa passion, de vive voix, en plein jour, la honte la retenait. Chaque jour, elle se disait : « cette nuit ! » Mais, la nuit venue, effrayée par l’énormité de l’action qu’elle méditait, elle hésitait, atermoyait, et, vaincue par l’émotion, en différait l’exécution. Elle alla une fois jusqu’à la porte, mais, au moment de sortir de sa chambre, sa vie sans tache lui apparut comme dans un éclair ; elle s’arrêta, et, tombant à genoux, se mit à pleurer.

Par moments, elle craignait de devenir folle. Il lui venait des idées incohérentes et des pensées perverses qui l’effrayaient. Elle songeait que si son mari mourait, elle pourrait s’enfuir au loin avec Damase, et, alors, de sinistres rêveries la prenaient. Que fallait-il pour cela ? Oh ! peu de chose ! Que la Toinon se trompât seulement, un matin que M. Boyssier déjeunait seul et mit dans l’omelette de la ciguë au lieu de persil…

Puis, Mme Boyssier tomba dans une tristesse muette et résignée. Elle regrettait, la pauvre honnête femme, de n’être pas une de ces déhontées que rien n’arrête. « Si j’étais comme Mme Laugerie, pensa-t-elle, je serais heureuse. » À force de rêver à sa situation, elle en vint à se dire que si elle n’avait pas le courage d’aller s’offrir elle-même, en personne, sous le regard de Damase dont elle avait honte par avance, elle pouvait écrire… Comment n’y avait-elle pas pensé plus tôt ! Et, dans la journée, elle écrivit sur un papier : « Aime qui t’aime ! »

Son dessein était de mettre ce billet dans la chambre du clerc ; mais, au dernier moment, elle eut honte aussi de cette provocation directe. Ce renversement de rôles, qu’elle avait d’abord accepté en principe, lui répugnait maintenant qu’il s’agissait de passer à l’acte. Et puis, elle espérait toujours que Damase verrait qu’elle l’aimait, et qu’il aurait pitié de son tourment.

Lui, maintenant, connaissait bien la vérité, mais il en était sincèrement peiné. Il avait pour Mme Boyssier une vive reconnaissance, une affection respectueuse, très éloignée de l’amour, et il déplorait de lui avoir inspiré cette passion. Il avait bien pitié d’elle, mais point comme elle l’eût voulu. Les sentiments que depuis longtemps il avait voués en secret à Mlle de La Ralphie remplissaient son cœur où il lui semblait qu’il n’y eût plus de place pour un autre amour. Et puis, il lui eût souverainement. répugné de trahir la confiance de son patron et de la reconnaître en le déshonorant. Dans la situation difficile où il était placé, Damase prit le parti de feindre de tout ignorer, et son attitude resta la même à l’endroit de Mme Boyssier.

La pauvre femme patienta encore quelque temps, anxieuse, attendant une bonne parole, un signe, un regard d’intelligence. Mais lorsqu’elle fut bien convaincue que Damase refusait de se prêter à l’amour qui la tenaillait, elle s’imagina qu’il avait une maîtresse. Cette idée la fit beaucoup souffrir d’abord, puis, peu à peu, elle en vint par la pensée à consentir à un partage avec cette rivale supposée. Elle eût été heureuse si Damase avait voulu se laisser adorer à deux genoux, sans obligation de réciprocité. Mais il feignait toujours d’ignorer la passion qui la tourmentait, et cela achevait de la désespérer. Elle pensa au suicide, mais ses sentiments religieux la retinrent. Elle eût commis un sacrilège pour posséder Damase, parce que, quoique sincère, elle entrevoyait peut-être inconsciemment l’absolution future, mais la damnation certaine sans le bonheur préalable la faisait reculer.

Sa santé souffrait de ces agitations. Elle ne mangeait guère et passait ses journées dans sa chambre, étendue sur un canapé, rongée par d’ardentes convoitises. Sa figure pâlie avait pris l’expression amère d’une victime du Destin, et ses yeux, aux paupières meurtries, brûlaient du feu de la fièvre qui la tenait. Quelquefois, prise d’un problématique espoir, elle descendait à l’heure du dîner et Damase avait presque des remords en voyant sa figure ravagée et en rencontrant son regard alangui qui lui reprochait sa cruauté. Il se sentait pris de compassion pour la pauvre femme, mais il dissimulait pour ne pas l’induire en une trompeuse espérance et s’en tenait à quelques banales paroles. Alors, déçue, au milieu du repas elle remontait chez elle.

Si cette situation eût continué, elle fût devenue malade sérieusement. Mais, une nuit, tandis qu’elle était couchée sur son lit en désordre, fiévreuse, malade d’amour, il lui sembla ouïr marcher dans la chambre de Damase. Aussitôt, elle sauta sur le tapis, et, sans se donner le temps de la réflexion, alla vers la porte, l’ouvrit délibérément et monta les premières marches de l’escalier avec décision. Mais, à mesure qu’elle montait, ses terreurs la reprenaient, la honte de son action l’envahissait, les jambes lui manquaient. Arrivée au palier elle s’assit sur la dernière marche et resta là haletante, affaissée, ses pieds nus sur les dalles froides. En songeant qu’entre elle et la vision du Bois-Comtal il n’y avait qu’une porte, elle soupirait et gémissait, de sorte que Damase oyant quelque bruit vint à la porte et la trouva tout en larmes.

Ce fut, pendant quelques mois, pour Mme Boyssier, une vie heureuse et pleine. Les remords qu’elle éprouva d’abord disparurent, apaisés par le bonheur. La fougue des sens de son jeune amant la ravissait et son propre amour, sans cesse avivé par le plaisir, grandissait, insatiable dans sa plénitude. Cette situation était si nouvelle pour elle, qui n’avait jamais connu ni l’amour ni le plaisir, qu’elle sentait tout son être comme doublé par un puissant afflux de vie. Heureuse, elle était revenue à sa douceur habituelle, à sa bonté native ; elle éprouvait le besoin d’effacer, par de bonnes paroles à la Toinon, ses brusqueries passées ; de réparer, par des attentions constantes pour son mari, les torts quelle avait envers lui. Sa générosité naturelle et sa charité pour les pauvres s’exerçaient avec plus d’activité qu’autrefois. La morale réprouvait ses sentiments, mais tous ceux qui l’approchaient en bénéficiaient ; heureuse, elle eût voulu voir tout le monde heureux autour d’elle.

Damase, enivré par son initiation à l’amour, éprouvait encore un sentiment de fierté juvénile en songeant qu’il donnait le bonheur à cette charmante femme. Parfois, cependant, au milieu de ses ravissements intérieurs, quoique aussi peu coupable que possible, il ressentait, en songeant à sa conduite envers son patron, un remords sourd et lancinant, quelque chose comme une épine au profond de la chair. La passion ne pouvait étouffer ce remords, car il n’éprouvait pas cet amour puissant et exclusif qui possédait Mme Boyssier. ; un sentiment antérieur s’y opposait ; il l’aimait par réciprocité et il lui était reconnaissant de son affection passionnée et de sa tendresse de cœur. À l’âge de Mme Boyssier, l’amour d’une femme pour un tout jeune homme se résigne assez souvent à l’inéquivalence comme à une préparation à l’oubli futur qui est dans la nature des choses. Aux environs de la crise climatérique, le bonheur n’est pas d’être aimée, mais d’aimer ; aussi, Mme Boyssier était-elle pleinement heureuse.

Cela dura ainsi jusqu’à la Toussaint. Chaque année, à cette époque, Mme Boyssier communiait ; mais, cette année-là ; arrivée à la surveille de la fête, brusquement tirée de ses plaisirs coupables, elle se trouvait enfermée dans ce dilemme : aller se confesser en cachant tous ses péchés ou renoncer à la communion. Révéler le secret de son amour à l’abbé Turnac, à ce prêtre hypocrite et rusé ? « Plutôt la mort ! » pensait-elle. Le tromper et communier en état de péché mortel ? La pauvre femme était trop croyante pour cela. Renoncer à la communion ? Mais qu’allaient dire toutes les bonnes langues de Fontagnac ? Dans cette extrémité, elle se mit au lit et fit appeler le docteur Bernadet.

Après avoir tâté le pouls de la prétendue malade et s’être fait montrer une petite langue rose et pointue qui faisait penser à toute autre chose qu’à des drogues, le docteur, influencé par la fatigue des traits, n’osa pourtant se prononcer tout d’abord. « Il y avait, dit-il, des symptômes graves… », et il hochait la tête, « graves, mais insuffisamment prononcés ». Le lendemain, il diagnostiqua une fièvre maligne… compliquée de troubles de l’âge… et prescrivit divers remèdes et potions que la pseudo-malade jeta furtivement dans la cheminée. Grâce à ce bonhomme un peu crédule, le stratagème de Mme Boyssier réussit, mais il lui en coûta quelques jours de lit, après lesquels le docteur Bernadet lui permit de se lever et alla par la ville se donner le mérite de l’avoir sauvée d’une maladie grave… très grave…

Quels rires joyeux étouffés dans la poitrine de Damase, lorsque délivrée de la Faculté ainsi que des soins de la vieille Toinon, elle reprit ses ascensions nocturnes ! Elle redevenait enfant et espiègle en singeant, entre deux baisers, la gravité professionnelle du vieux docteur.

Ce fut deux mois de répit ; mais les fêtes de Noël approchaient, comment faire ? Il ne fallait pas penser à renouveler cette comédie, et les perplexités de Mme Boyssier recommencèrent. Ne pas faire ses dévotions, c’était avouer clairement son indignité, laisser deviner son secret ; et alors, quel scandale à Fontagnac ! Elle eût accepté, quant à elle, le mépris de ses concitoyens, mais elle craignait que ces bruits de ville n’arrivassent jusqu’à son mari.

Au milieu de ses angoissantes pensées, elle vint à songer au vieil archiprêtre Toussaint. Lui, si bon, si charitable, si miséricordieux pour les faibles, lui qui l’avait vue tant de fois tout enfant chez son père, il la tirerait de ce pas difficile, et elle reprit un peu de courage.

Ayant pris sa résolution, Mme Boyssier sortit dans l’après-midi et se dirigea vers la maison curiale.

— M. l’archiprêtre est là, n’est-ce pas ? dit-elle en patois à la vieille Janou, en montrant la porte de la chambre.

— Oui bien, répondit la servante ; le pauvre homme n’est pas capable d’aller courir… surtout avec cette neige.

Mme Boyssier frappa, puis entra. Le vieil archiprêtre, alors âgé de près de quatre-vingts ans, était assis au coin du foyer, dans un fauteuil de paille garni d’un coussin de plume et recouvert d’une housse d’étoffe à ramages d’un vert un peu fané. Un bonnet de soie noire, sous lequel passaient des mèches blanches, couvrait sa tête. Il était vêtu d’une sorte de houppelande brune dans laquelle flottait son corps frêle, et ses jambes étaient couvertes d’une vieille couverture de Catalogne. En voyant ouvrir la porte, le vieillard tourna la tête, mouvement faiblement imité par son carlin « Finaud », qui, fatigué par cet effort, replaça son museau noir et camus sur ses pattes allongées.

— Hé ! c’est toi Pimpette ! dit-il en patois, en lui donnant son petit nom d’enfance, prends une chaise et mets-toi là.

« Et quel bon vent t’amène par ce mauvais temps ? » fit-il après les demandes sur le « portage », lorsqu’elle fut assise.

— J’ai bien des choses à vous dire ! fit-elle tristement.

— Diantre ! et qu’y a-t-il donc ?

— Je viens me confesser, dit-elle.

— Et pourquoi ne vas-tu pas trouver l’abbé, comme de coutume ?

— Me confesser à M. Turnac ? Oh ! non, jamais !

Il la regarda :

— C’est donc bien grave ?

— Oui ! gémit-elle en se jetant à genoux près du vieux prêtre, les mains jointes sur le bras du fauteuil.

Il comprit.

— Allons donc, Pimpette ! fit-il, remets-toi sur ta chaise et dis-moi ce qui te chagrine. Je te connais depuis que je t’ai baptisée, et si tu as fauté, ce n’est point par malice, mais par faiblesse.

Alors, encouragée, elle se rassit et commença par le récit de sa vie depuis sa jeunesse. Elle raconta sa première inclination contrariée par ses parents ; son mariage sans amour avec M. Boyssier qui avait plus de deux fois son âge ; son union stérile ; son existence s’écoulant tristement pendant vingt ans à côté de ce mari indifférent qu’elle s’efforçait inutilement d’aimer par devoir religieux.

— Ah ! s’écria-t-elle, si mon pauvre père m’avait mariée avec celui que j’aimais, je serais restée honnête, le péché ne serait pas entré dans mon cœur !

Le vieux prêtre hocha la tête dubitativement pendant qu’elle continuait.

Oh ! non, si j’avais eu un mari qui m’aimât, je ne serais pas tombée ; et si j’avais eu des enfants ! Oh ! des enfants m’auraient gardée du mal ! Mais, toujours seule, sans affection, sans soutien, avec un vieux mari au cœur sec, plein de manies et occupé surtout de ses cailloux. J’ai succombé !

Et elle se reprit à pleurer.

L’archiprêtre écoutait, pensif. Cette petite Pimpette, bonne, douce, mais simple et naïve comme à quinze ans, elle avait pourtant la ruse, avant d’en venir à son aveu, d’exposer toutes les circonstances qui pouvaient atténuer sa faute ; et elle le faisait avec une habileté ingénue et s’exprimait avec une facilité et une abondance qui ne lui étaient pas ordinaires. « Comme l’amour lui a donné des idées et délié la langue ! » pensait-il. Et il se prenait à la plaindre, en vérité, et se disait que ce qu’il y avait d’étonnant dans tout ceci, ce n’était pas qu’elle eût péché, mais qu’elle ne fût pas tombée plus tôt.

Et puis, elle en vint à s’accuser de son amour pour Damase et comment cela lui était venu. D’abord, un intérêt mêlé de pitié pour cet orphelin adolescent ; ensuite, un sentiment plus tendre ; puis un amour profond qui s’était emparé d’elle ; et, enfin, une passion violente, exclusive, affolée qui l’avait envahie tout entière, esprit, cœur et sens, et à laquelle elle n’avait pu résister… Et, dans un naïf mouvement d’amour et d’orgueil féminin, elle ajouta :

— Mais quelle femme, à ma place, n’eût fait comme moi ? Il est si beau !

Et, disant cela, ses yeux, tournés vers le vieillard, flambaient de toutes les joies remémorées de l’amour terrestre.

Le vieux cœur racorni de l’archiprêtre se réchauffa un instant à cette flamme, et peut-être quelque souvenir de sa jeunesse apparut-il à son esprit, car il resta un instant silencieux.

— Ma pauvre Pimpette, dit-il en se reprenant, tu as péché, et bien gravement. Je comprends que ta vie n’a pas été telle qu’une femme est en droit de l’espérer. Il en est souvent ainsi dans une société où les questions d’argent et de position priment les indications de la nature, du bon sens et les inclinations de la jeunesse. Mais si les circonstances expliquent cette malheureuse faute et l’excusent dans quelque mesure, elles ne l’innocentent point, et surtout ne t’autorisent pas à y persister, comme tu as fait jusqu’ici. Il te faudrait faire en sorte de n’avoir plus l’occasion de pécher… Comment comptes-tu t’y prendre ? Ce sera difficile si ce jeune homme reste chez toi.

— Pourtant, dit-elle, mon mari se repose sur lui maintenant du travail de l’étude… Je ne puis lui dire de le renvoyer ; il me demanderait pourquoi. Et puis, s’il partait ainsi brusquement de la maison, ce serait comme un aveu public qui nous déshonorerait, mon mari et moi, car on en chuchote déjà. Mais, donnez-moi le temps d’y songer. Je ne puis pas vous promettre de ne plus penser à lui, tout de suite, ce serait impossible… Mais je vous promets de tout mon cœur de renoncer au péché, de fuir toutes les occasions d’y retomber, d’éviter toutes les circonstances qui pourraient m’y ramener… Je vous supplie, en grâce, de me donner l’absolution ! Je n’ai pas communié à la Toussaint ; si je ne communie pas à la Noël, moi qui n’ai jamais manqué une fête, autant avouer mes péchés publiquement. S’il n’y avait que moi, j’accepterais cette humiliation comme une pénitence, mais cela retomberait sur mon mari… Je suis sûre, continua-t-elle, que la sainte communion me donnera la force de résister à la tentation… Donnez-moi l’absolution, répéta-t-elle, exaltée et très sincère ; je vous promets que je ne faillirai plus !

Tandis qu’elle parlait ainsi, les mains jointes, inclinée vers lui, le vieux prêtre hocha encore la tête :

— Ma fille, dit-il, je n’ai pas le droit d’être plus sévère que Notre-Seigneur Jésus-Christ ; je t’absous et je te dis comme lui : « Va en paix et ne pèche plus ! »



V


L’expédient de Mme Boyssier n’eut pas tout le succès qu’elle en attendait. Sans doute, elle avait communié ; mais, pourquoi avait-elle quitté l’abbé Turnac ? Telle était la question que se posaient les bonnes commères de Fontagnac. L’abbé, vexé de cette espèce d’infidélité d’une pénitente bourgeoise, ne perdait pas une occasion d’en manifester hypocritement son étonnement. Son caractère de prêtre et la charité chrétienne lui interdisaient d’en rechercher les motifs ; mais il se pouvait que tous les fidèles n’eussent pas la même retenue. Et, en effet, les langues dévotes et autres s’agitaient fort dans la ville. Mme Laugerie, qui était un peu « braque », comme disait Mme Decoureau, ne manquait pas, selon l’occurrence, de faire des allusions transparentes à ce mince événement de confessionnal : en petit comité, elle s’exprimait même très carrément là-dessus. Les autres dames l’imitaient, avec plus de réserve, cependant, en sorte que dans les visites de premier de l’an que se rendaient ces dames, la conversation roulait à peu près exclusivement sur les amours de Mme Boyssier avec le clerc. « Où en est-elle avec ce garçon ? » disaient quelques-unes ; et les actes les plus indifférents étaient disséqués avec une patience d’entomologiste, et les commentaires abondaient sur la plus petite circonstance. Les plus indulgentes croyaient à une passion violente, pleine de péchés d’intentions, mais non pas à l’adultère : Mme Boyssier était trop pieuse, trop calme pour avoir poussé jusque-là l’oubli de ses devoirs, disaient quelques-unes, avec le secret désir d’être contredites.

Mais la femme du capitaine, qui avait toujours fait l’amour à la hussarde, rejetait bien loin tous ces doutes.

— Voyez-vous, Mesdames, pour les femmes, comme pour les hommes, il y a un temps pour le plaisir : jeunes ou vieilles, il faut que ce temps arrive !

Cette théorie, renouvelée de Rousseau, faisait exclamer ces dames. Toutes, individuellement, protestaient d’un air pincé contre la généralité de l’aphorisme. « Certes, il y avait des personnes délicates de sentiments qui répugnaient aux vilenies de la chair ; des femmes vertueuses qui n’avaient rien à se reprocher… »

— Bah ! ripostait Mme Laugerie avec une franchise soldatesque due au milieu où elle avait vécu, les très laides seules ont quelques chances de rester vertueuses et elles n’y réussissent pas toujours. Quant aux sentiments, c’est très beau, mais on finit toujours par en venir au fait ! Mme Boyssier n’a eu guère d’agrément avec son mari pendant une vingtaine d’années ; elle prend sa revanche maintenant et rattrape le temps perdu : c’était forcé. Moi, je la trouve bien heureuse d’avoir mis la main sur un beau garçon comme celui-là, et, pour dire la vérité, dans sa position, nous ferions comme elle.

Les prudes se pinçaient les lèvres ou se récriaient mais, quelques-unes, plus franches, éclataient de rire :

— Oh ! cette Mme Laugerie !

Pendant que les dames de Fontagnac épiloguaient sur son cas, Mme Boyssier, dans la droiture de son cœur, s’efforçait de tenir loyalement la promesse qu’elle avait faite à l’archiprêtre de chasser ses coupables désirs. Elle tâchait, de bonne foi, d’innocenter sa pensée tournée vers Damase et fuyait toutes les occasions d’être près de lui et même de le voir. À table, il lui fallait bien s’asseoir à côté du jeune homme, lui parler, le regarder ; mais elle observait en ceci une grande réserve, et, hors de là, l’évitait avec soin, et m’allait plus, comme auparavant, dix fois le jour à l’étude, sous un prétexte quelconque. Le soir, elle s’enfermait héroïquement dans sa chambre, comme pour s’interdire, par cet acte matériel, la pensée et la possibilité de recommencer une de ces ascensions nocturnes dont le souvenir la troublait. Elle contenait sévèrement la passion qui la dévorait, sentant bien qu’à la moindre imprudence elle était perdue.

Pendant quelque temps, Damase ne fut pas étonné de cette attitude ; il comprenait cette bonne foi de la femme pieuse et croyante qui s’efforçait de tenir sa parole et de justifier l’absolution qu’elle avait reçue : il l’en eût estimée moins de revenir à lui au lendemain de ses dévotions. Mais il était jeune, et sa liaison avec Mme Boyssier avait eu trop de charmes pour qu’il acceptât indéfiniment cette nouvelle situation. Le souvenir de l’amour qu’elle lui avait si tendrement témoigné, des plaisirs qu’il lui devait et de ceux qu’il lui avait donnés, lui faisaient désirer ardemment le retour des nuits heureuses des premiers temps. De ce désir résulta un changement dans sa manière d’être avec elle. Au commencement, elle avait fait toutes les avances, elle s’était offerte, presque imposée, et, maintenant, c’était lui qui la recherchait, qui lui témoignait, par ses paroles, par ses regards, que sa pensée était occupée d’elle ; c’était lui qui s’efforçait de renouer cette intimité délicieuse dont le souvenir le poursuivait. Maintenant, l’amour de Mme Boyssier lui était devenu nécessaire. Il s’était habitué à ces douces caresses, à ces tendres effusions de cœur d’une maîtresse qui l’idolâtrait. Pour y renoncer, il lui eût fallu une hauteur de vertu rare dans un tout jeune homme encore enivré des joies débordantes d’une première liaison. La pauvre femme n’avait pas songé à cette interversion de rôles ; elle n’avait envisagé que la possibilité, bien incertaine, hélas ! de résister aux entraînements de son propre cœur ; mais comment se refuser aux ardentes prières, aux supplications de celui qu’elle aimait passionnément et qui lui demandait le bonheur ?

— Va ! lui dit-elle en l’étreignant, les larmes aux yeux, la première nuit qu’il vint la trouver dans sa chambre, sois heureux et que je sois damnée !

Malgré la bonne contenance de Mme Boyssier en toute occasion, bientôt, dans la petite ville, grâce aux insinuations fielleuses de l’abbé Turnac et aux bavardages des dames « de la société », comme on disait alors, personne ne douta plus de sa liaison avec Damase. Ce fut pour tout le monde une chose acquise, certaine, démontrée, comme si elle avait été attestée par des témoins dignes de foi. De la ville, cette certitude pénétra au couvent et ce fut encore Liette qui l’y apporta.

Mlle de La Ralphie et la petite Beaufranc avaient acquis sur ce sujet de l’amour quelques connaissances encore un peu superficielles, peut-être, mais pourtant assez précises sur certains points essentiels pour comprendre toute la portée de la nouvelle. L’indiscrétion de personnes comme Mme Laugerie, des conversations surprises, les confidences de jeunes filles plus âgées, les leçons de choses qui courent les rues, et, par-dessus tout, cet invincible penchant qui porte la jeunesse à scruter la nature des relations entre les sexes et lui fait quelquefois découvrir, par intuition, les mystères de l’amour ; tout cela avait donné aux deux amies quelques rudiments de la science du bien et du mal.

Aussi, lorsque Valérie apprit de Liette ce qui faisait l’objet des conversations de la ville, elle en conçut une violente colère que, par orgueil, elle dissimula sous un mépris affecté. Ce n’était plus une jalousie vague qu’elle ressentait à l’endroit de Mme Boyssier, mais une haine féroce. Elle s’indignait et s’irritait que « cette vieille », comme elle disait, eût osé s’approprier un être qu’elle considérait comme sien. C’était un outrage sanglant que d’avoir détourné d’elle, de lui lui avoir volé ce garçon dont elle disposait orgueilleusement comme de sa chose, en vertu du servage tacite qu’il lui avait voué. Ses sentiments, à l’égard de Damase, étaient moins violents. En de certains moments, pleins de ressouvenirs, elle soupçonnait que, malgré tout, il ne l’avait pas oubliée ; aussi elle l’excusait presque d’avoir, selon toutes les apparences, cédé aux sollicitations de sa patronne. Dans son esprit, plein de préjugés d’un autre temps, la situation de subordination de Damase dans la maison du notaire l’obligeait presque, lui semblait-il, à se prêter au caprice de Mme Boyssier. Lorsque la nuit, ramassant ses pensées, elle se représentait les deux amants au milieu des plaisirs que sa nature sensuelle lui faisait pressentir, elle était prise d’une sourde rage qui lui faisait enfouir sa tête brûlante dans son oreiller. Non pas que son esprit altier consentît à être pour Damase ce qu’était Mme Bovyssier ; non, elle eût cru déchoir en ceci ; mais, physiquement, elle se sentait attirée vers lui, elle le désirait : il y avait comme une lutte entre ses préjugés et ses sens. Ses rêveries amoureuses ne revêtaient pas ces formes tendres et vagues par lesquelles débutent le plus souvent les jeunes filles ; c’était quelque chose de concret, d’impérieux comme la passion du maître pour l’esclave préférée. Aussi, sa fureur contre la femme du notaire qui lui avait pris ce jeune homme tout à sa dévotion s’augmentait-elle de l’impuissance où elle était de se venger. Trop fière pour recourir à ces basses perfidies familières aux âmes vulgaires, elle se réduisait à souhaiter qu’un événement quelconque vint rompre cette liaison et faire cesser cette mainmise d’une femme, sa rivale, sur un être sien. Ses souhaits se réalisèrent bientôt d’une manière inattendue.

Le vieux Latheulade, surnommé Caïus Gracchus, à l’époque où il présidait le Comité révolutionnaire de Fontagnac, et qu’on appelait encore Caïus, s’était pris d’affection pour Damase dès son entrée dans la maison du notaire. La complaisance du jeune garçon pour sa vieille servante boiteuse avait été la première occasion de ses sentiments bienveillants. Un jour comme la Françon revenait péniblement de la fontaine, Damase avait pris sa cruche et l’avait portée jusqu’à l’évier. Depuis, lorsqu’il passait devant la maison de Latheulade en allant à la Font-des-Moines, il demandait toujours à la bonne femme :

— Avez-vous besoin d’eau, Françon ?

Ces attentions de Damase avaient touché le vieux révolutionnaire qui gardait avec tous, sauf avec l’archiprêtre, son ancien collègue de la Société Populaire, une réserve farouche, d’ailleurs justifiée par la haine aveugle que lui avaient vouée les nobles, les bourgeois et les dévots. Peu à peu, le jeune garçon s’était familiarisé dans la maison, encouragé par la franche bienveillance du vieillard qui lui prêtait des livres et lui parlait de la grande Révolution. Un matin, Damase entra, comme le vieux jacobin déjeunait dans la cuisine, aux poutres noircies par la fumée qui s’échappait de la vaste cheminée quand soufflait le vent d’ouest. Au bout de la table massive était étendue une « touaille » grossière sur laquelle fumaient des châtaignes blanchies à la mode du Périgord, et, de chaque côté, étaient attablés le vieux Caïus et la Françon.

— Te voilà, mon drôle, en veux-tu ?

Et Damase, sans façon, s’asseyant à côté du vieillard, s’était mis à manger de ces belles châtaignes couleur d’or pâle, en buvant, comme c’est la coutume, de larges rasades de piquette.

Depuis lors, le jeune garçon fréquentait familièrement la maison du bonhomme, qui, en toute occasion, l’entretenait de l’épopée révolutionnaire, lui inculquait ces fortes maximes d’indépendance, d’égalité, de désintéressement, de frugalité, de dévouement à la Patrie qui avaient été en honneur au temps de sa jeunesse ; maximes qui contrastaient étrangement avec les mœurs avachies, les sentiments et les aspirations de la bonne société de Fontagnac, royaliste ou juste-milieu, mais toujours dévote, sensuelle et mesquinement éprise d’intérêts matériels. La flamme qui s’allumait dans les yeux du vieux jacobin, en racontant les grandes journées de la Révolution, émouvait Damase, et ces récits le transportaient en ces temps héroïques où des va-nu-pieds, exaltés par la Marseillaise, faisaient reculer les despotes étrangers et les émigrés. Le soir, au temps des veillées, le vieux Caïus s’oubliait longuement à raconter ses souvenirs, et le jeune garçon s’en allait la tête pleine de rêves de ces époques épiques et des visions des hommes de la Révolution, reniés par la bourgeoisie vaniteuse et oublieuse d’aujourd’hui.

Ce rude vieillard était la bête noire des nobles, des prêtres, des bourgeois et de toute cette population d’artisans et de journaliers qui formait leur clientèle. Les nobles haïssaient en lui l’ancien membre du Comité révolutionnaire, le promoteur d’une adresse à la Convention, lors du jugement de Louis XVI ; les prêtres abhorraient l’ancien président de la Société populaire qui avait reçu l’abjuration des curés et des moines d’alentour ; le jacobin qui avait intronisé la déesse Raison dans l’église paroissiale enlevée au culte catholique. Les bourgeois détestaient le ferme républicain qui, plus de quarante ans après, gardait sa foi civique, et dont l’attitude et les paroles leur reprochaient leur apostasie ; enfin, le peuple, ignorant et abusé par les prêtres et la gent dévote, n’était pas loin de voir un suppôt de Satan dans ce vieillard que ses pères avaient acclamé.

Lorsque, le soir, on le voyait revenir des champs avec la vieille Françon, lui, droit et vert, la pioche sur l’épaule ou un fagot de bois, elle, clopinant, son panier au bras où étaient quelques pommes de terre ou des raves pour le souper, les âmes pieuses les regardaient passer avec des regards haineux, pleins d’une sainte horreur, et, quelquefois, des bonnes femmes à l’esprit affaibli se signaient sur son passage. Lui, prenait tout ce monde en pitié, et, à l’occasion, ne ménageait pas les coups de boutoir à ses agresseurs :

— Le plus clair de ta fortune vient des biens nationaux acquis par ton père ! dit-il une fois à M. Decoureau qui déplorait devant lui les malheurs de la Révolution.

Et, un jour, comme M. de Brossac lui faisait un grief de la démolition de l’ancien château des comtes de Fontagnac, il lui avait répondu, en le tutoyant comme M. Decoureau, car il gardait avec tous cette habitude révolutionnaire :

— C’est que, vois-tu, je me suis rappelé tous les crimes, les vols, les pillages et les assassinats des anciens seigneurs de Fontagnac ; que je me suis souvenu des vingt-neuf paysans que Geoffroy VI, cet affreux brigand, fit étouffer avec du soufre dans la Croze des Andrieux. »

Ce qui exaspérait surtout les dévots et particulièrement les prêtres, c’était le mépris dans lequel il tenait tout ce qu’il appelait les « mômeries des calotins » ; c’était la haine qu’il portait à l’esprit dominateur et tyrannique du clergé ; haine qui lui faisait dire parfois à Damase :

— Vois-tu, mon garçon, tant qu’il y aura un prêtre, l’humanité ne sera pas libre !

Le vicaire Turnac, un prêtre habitué appelé Dutour et un ancien jésuite qui résidait dans la paroisse, on ne savait trop pourquoi, rageaient à froid en voyant ce grand vieux rester ferme et debout dans sa foi philosophique, et, à peu près seul, dans la ville, avec sa servante, échapper à leur influence. Des intrigues s’étaient nouées pour l’amener à résipiscence, ou plutôt pour le convertir, selon le langage dévot. L’archiprêtre, sondé à cet égard, avait eu un sourire quelque peu méprisant en répondant à son vicaire :

— Caïus est de la forte race de Quatre-Vingt-Treize, vous ne l’aurez pas !

Nous l’aurons mort, sinon vivant ! dit le jésuite à l’abbé Turnac, qui lui rapportait cette réponse.

Vers le temps où Mme Boyssier allait se confesser à l’archiprêtre, la vieille Françon tomba malade. Pendant quelques jours, le bonhomme Caïus fit la soupe et soigna sa servante ; mais obligé de s’absenter assez souvent pour aller aux champs ou à sa vigne, il sentit la nécessité d’avoir une femme pour le remplacer. Précisément, une voisine avait, à diverses reprises, rendu à la Françon de ces petits soins auxquels les hommes sont inhabiles et elle s’offrait. Cette femme, venue tout exprès à Fontagnac, appelée secrètement par l’abbé Turnac à l’instigation de l’ex-jésuite, se disait veuve, mais, en réalité, c’était une vieille fille, ancienne gouvernante d’un curé, qui vivait seule d’une pension viagère que lui avait faite son défunt maître. Le bonhomme Latheulade se défiait des femmes, en général, mais, comme la Bernotte s’exprimait assez librement sur le compte des prêtres et qu’elle n’allait pas à la messe, ce qui l’avait fait soupçonner d’être higounaoudo, ou huguenote, par les vieilles dévotes, sa défiance naturelle s’endormit, la nécessité aidant.

La Françon traîna encore six mois, pendant lesquels la Bernotte acheva de se rendre nécessaire et gagna la confiance du méchant jacobin par le zèle avec lequel elle avait repoussé les tentatives de l’abbé Turnac qui feignait une grande ardeur pour la conversion de la vieille servante, aussi incrédule que son maître. Lorsque le cercueil de la défunte, suivi seulement de Caïus et de la Bernotte, fut déposé dans un coin maudit du cimetière, plein de ronces et d’orties, le vieillard, complètement abusé par la comédie concertée avec Turnac, dit à l’autre :

— À cette heure, tu vas demeurer à la maison, n’est-ce pas, Bernotte ?

Quelques mois après l’installation de celle-ci chez lui, le vieux Caïus eut une attaque de paralysie qui présageait sa fin : c’était « un mauvais coup de cloche », comme on dit dans le pays. La nouvelle s’étant sue rapidement, l’abbé Turnac profita d’une absence de la Bernotte, commandée par lui, pour s’introduire dans la maison. En le voyant entrer avec une effronterie hypocrite, l’ancien président du Comité révolutionnaire fut pris d’une violente colère, et, de son bras valide, saisit dans la ruelle du lit un bâton pour écarter l’abbé. Le voyant encore en état de résister, celui-ci s’esquiva.

Le vieillard se remit un peu après cette secousse et put se lever, mais il ne quitta plus le coin du foyer. Puis, survint une seconde attaque qui le cloua dans le lit, à peu près inerte, et n’ayant guère conservé que l’usage de la parole et toute sa tête. Quoiqu’il n’eût pas de soupçon sur le rôle odieux qu’elle jouait près de lui, sa confiance en la Bernotte était un peu ébranlée par quelques circonstances qui lui faisaient craindre qu’elle ne se laissât corrompre par les prêtres lorsque la maladie l’aurait rendu incapable de se défendre de leurs entreprises. Aussi, souvent, lorsque venait Damase, il lui disait :

— Lorsque tu me verras tirer à ma fin, ne me quitte plus, parce que, lorsqu’ils me sentiront mourant, les calotins reviendront encore, comme les grolles : ne les laisse pas approcher !

L’abbé Turnac revint, en effet, mais Damase, se trouvant là, se planta sur le seuil de la porte et lui refusa le passage malgré son insistance et ses adjurations cagotes. Mais, comme le vieillard s’affaiblissait chaque jour et que les nouvelles que lui faisait passer secrètement la Bernotte, annonçaient sa fin prochaine, l’abbé, de concert avec l’ex-jésuite, alla trouver M. Boyssier et eut avec lui un entretien d’où sortit une machination infâme. Deux jours après, le paralytique étant au plus bas, Damase, qui était près de lui, fut mandé par son patron et dut s’apprêter à l’accompagner pour aller recevoir un testament. Avant de partir, le clerc revint chez Caïus et recommanda fortement à la Bernotte de ne laisser pénétrer aucun prêtre près du malade. Sur les assurances formelles qu’elle lui donna, il partit avec M. Boyssier.

Le tape-cul du notaire ne fut pas à une demi-lieue de la ville, que l’abbé Turnac sortit du presbytère, se rendit à l’église et sonna un glas funèbre. À ce signal annoncé d’avance, les sœurs de l’hospice et toutes les bigotes de Fontagnac accoururent. Lorsqu’une centaine de personnes, où les femmes étaient en grande majorité, furent réunies dans l’église, l’abbé Turnac, debout, sur les marches de l’autel, dit hypocritement :

— Mes très chers frères, Dieu a enfin exaucé nos ardentes prières. Je viens d’être averti que Latheulade demande les secours de la religion. Nous allons lui porter l’extrême-onction, car je ne pense pas qu’il soit en état de recevoir le saint viatique. Je conjure chacun de vous d’unir ses prières aux nôtres, afin que Dieu fasse miséricorde à ce grand pécheur !

Puis, ayant revêtu un surplis, accompagné de l’abbé Dutour, du jésuite, et suivi des fidèles auxquels se joignirent quelques curieux, l’abbé Turnac s’achemina processionnellement vers la maison de Caïus.

— Il vous attend pour se confesser, vint lui dire effrontément la Bernotte, sur le seuil.

Lorsque le vicaire entra seul dans la chambre du malade, celui-ci agita désespérément une main qui lui restait libre et s’efforça, mais en vain, de se soulever sur son lit :

— Va-t’en ! lui cria-t-il. Bernotte, fais-le sortir et va quérir Damase !

Mais l’abbé Turnac ne bougeait pas, et la servante complice ne venait point. Fatigué par cet effort et suffoquant de colère, le malade soufflait bruyamment.

— Mon fils, dit le vicaire, la miséricorde de Dieu est infinie ; il n’a pas voulu que son plus grand ennemi, en cette ville, mourût sans se réconcilier avec lui. Au moment où vous allez comparaître à son tribunal, il vous envoie le plus humble de ses prêtres pour recevoir votre confession…

— Je n’ai pas besoin de toi ! sale hypocrite ! Sors d’ici !

Mais l’abbé poursuivit imperturbablement :

— Rappelez-vous donc vos fautes et vos impiétés, hélas ! trop nombreuses ! Souvenez-vous de tous vos péchés contre la religion et déposez-les dans mon sein…

— Fous-moi le camp ! méchant calotin ! Damase ! Damase !

Et sa main s’agitait convulsivement sur la couverture comme la main « de gloire » des sorciers.

— Mon fils, si vous n’êtes pas en état de faire une confession générale, avouez en masse toutes les profanations, tous les sacrilèges, tous les blasphèmes, tous les crimes dont, surtout à l’époque de l’odieuse Révolution, vous vous êtes rendu coupable envers Dieu et envers ses ministres :

— Ah ! gémit le vieillard, nous les avons trop épargnés !

Et, par quelque réminiscence des vers de Diderot, il ajouta, d’une voix faiblissante encore :

— Eussé-je vu étrangler le dernier prêtre avec les boyaux de Capet !

— Vous vous repentez, mon fils, vous détestez vos erreurs et vous maudissez vos crimes ; Dieu en soit loué ! faites votre acte de contrition, afin que Dieu très miséricordieux vous absolve comme je le fais !

Et l’abbé triomphant, railleur, le sourire de la haine sur les lèvres, leva la main au-dessus de la tête du mourant et, les yeux fichés sur les siens, prononça la formule sacramentelle de l’absolution, tandis que celui-ci, épuisé par cette lutte, appelait, d’une voix sourde, à son secours : « Damase ! Damase ! » et que sa main, comme un tronçon de serpent coupé, se tordait sur le lit.

— Maintenant, mon fils, continua Turnac, admirez la bonté de Dieu qui a permis qu’un grand pécheur comme vous fût lavé dans les eaux de la pénitence avant de paraître devant lui ! Et admirez aussi la profondeur de ses desseins ! Il a voulu que cette paroisse, que vous avez tant contristée par vos crimes et vos sacrilèges, fût consolée par votre foi chrétienne. Il a voulu que les fidèles que vous avez tant scandalisés par vos impiétés et vos blasphèmes, fussent témoins de votre repentir et de votre réconciliation avec lui ! Ils sont là, en grand nombre, devant votre maison, priant pour vous, mon cher fils ; ils vont entrer, lorsque nous allons vous administrer le dernier sacrement, et ils seront édifiés par votre humble soumission à notre sainte mère l’Église et par l’abjuration solennelle que vous avez faite de vos abominables erreurs en demandant à mourir dans son sein !

Le vicaire savait où il frappait. À la pensée de cette apostasie menteuse et forcée des sentiments de toute sa vie, le vieux révolutionnaire poussa un rugissement étouffé, puis il ferma les yeux, et, la bouche ouverte, le rommeau de la mort dans la gorge, resta anéanti, tandis que sa main, dont se retirait la vie, s’agitait dans les dernières convulsions.

Turnac, vainqueur, le contempla un instant, radieux, satisfait, puis il alla ouvrir la porte et la foule des dévotes entra à la suite du jésuite, des sœurs et de l’abbé Dutour, qui portait l’huile des infirmes. Toutes ces femmes s’agenouillèrent dans la vaste chambre, et, pour la plupart, un chapelet à la main, se mirent à prier. De temps en temps, elles jetaient un regard furtif sur le grand lit à quenouilles où gisait le vieux Caïus et sur le modeste mobilier, composé de quelques chaises grossières, d’une petite table au chevet du lit, d’un coffre et d’une vieille « lingère » aux ferrures rouillées. On voyait, dans l’attitude de ce troupeau crédule, docile aux ordres des prêtres, un certain étonnement, et, même chez les plus simples, quelque frayeur de se trouver dans cette maison maudite qu’un missionnaire, dans un élan d’éloquence, avait appelée : « Arche de Satan : Arca Satanæ ! »

Lorsque tout ce monde fut tassé dans la chambre et dans la cuisine dont la porte de communication était restée ouverte, au milieu du léger murmure des versets du rosaire sur les lèvres des femmes, la funèbre cérémonie commença.

Turnac prit un peu d’huile dans le récipient que lui tendait l’abbé Dutour, et, avec le pouce, oignit les yeux fermés du vieux jacobin qui poussa un sourd gémissement.

Per istam unctionem et suam piissimam misericordiam, indulgeat tibi Dominus quidquid peccati per visum…

Et il continua ainsi sur les oreilles, les narines, la bouche et les mains. Lorsqu’il souleva la couverture pour oindre les pieds, une sensation de froid saisit le moribond qui entr’ouvrit les yeux un instant, et, inconscient, murmura en patois :

Mas que me vol a quel home ?

Puis il retomba dans un accablement comateux.

Ayant terminé, le vicaire s’agenouilla devant le lit et commença la prière des agonisants, suivie par tous les assistants. Lorsqu’elle fut achevée, il se retira et tout le monde avec lui, sauf une sœur du couvent, qui resta pour garder le mourant et s’assit au pied du lit, son chapelet dans les mains et ses mains dans ses larges manches.

Une demi-heure après, n’entendant plus la respiration du vieux Caïus, la sœur se leva et vit qu’il était mort. Aussitôt, elle mit un napperon sur la petite table, alluma un cierge et disposa, dans une assiette creuse, de l’eau bénite avec un brin de buis des Rameaux. Ensuite, aidée de la Bernotte, elle arrangea le mort sur son lit, lui croisa les bras sur la poitrine, et dans ses mains plaça un grand crucifix de cuivre. Tout cela avait été préparé d’avance et fut fait rapidement, en sorte que les premiers visiteurs informés du décès trouvèrent dressé cet appareil religieux. Les gens entraient, faisaient un signe de croix, jetaient quelques gouttes d’eau sur le corps et s’en retournaient étonnés, pour la plupart, de cette soudaine conversion. Quelques rares hommes d’âge, seulement, osèrent exprimer leur surprise, mais sans s’expliquer sur les moyens dont Dieu s’était servi, tant était grande la crainte des prêtres et des gens bien pensants dans cette ville où ils régnaient en maîtres.

Une heure après la mort de Latheulade, le juge de paix, prévenu, vint avec son greffier. Après avoir laissé prendre à la religieuse le linge nécessaire, il apposa les scellés sur la « lingère », où la Bernotte avait déjà farfouillé, puis sur le coffre et sur le tiroir de la petite table, et, ayant fait, se retira.

Il était six heures du soir lorsque Damase, très inquiet, revint avec son patron. Le prétendu testateur avait déclaré qu’il n’en était pas encore là, Dieu merci, d’où des explications assez embrouillées avec le fils, qui convint bien avoir parlé au notaire de certains arrangements de famille, mais comme consultation et sans rien arrêter. Damase remarqua que son patron ne contredisait pas ouvertement cette assertion : sans doute, il avait mal compris, mais il n’y avait pas grand inconvénient à ça ; parler de testament n’est pas mortel ; ce n’était qu’une après-midi de perdue : bref, il s’efforçait, comme on dit, de « rompre les chiens ». Pour un homme qui n’aimait pas à se déranger inutilement, cette attitude était singulière, et le clerc en conçut des soupçons qui s’aggravèrent lorsqu’il vit M. Boyssier accepter de faire collation, contre sa coutume, et consumer à table deux bonnes heures.

Tout le long de la route, Damase resta silencieux, songeant avec anxiété au vieux Caïus et sentant monter en lui une violente colère à la pensée que peut-être son patron s’était fait le complice des prêtres et l’avait joué.

Lorsqu’il entra dans la maison mortuaire, la Bernotte, qui était en train d’écailler du poisson, aidée de la sœur, car c’était un vendredi, vint à lui hypocritement :

— Notre pauvre monsieur est mort !

Damase la regarda durement, ce qui lui fit baisser les yeux, et, sans répondre, entra dans la chambre du défunt. En voyant le cierge allumé et tout cet appareil religieux, il comprit ce qui s’était passé :

— Pauvre vieux ! dit-il en posant la main sur le front déjà froid du mort, ils n’ont pas voulu te laisser mourir tranquille, les misérables ! Mais dors en paix, je ne les laisserai pas te déshonorer !

Et, passant devant la sœur interloquée, qui avait repris son poste, il alla vers la lingère pour prendre, dans un tiroir intérieur, le testament que Caïus, par une sorte de pressentiment, lui avait dit contenir une clause expresse au sujet de ses funérailles ; mais il s’arrêta devant les scellés :

— Les gredins ! ils ont pensé à tout.

Et, sortant de la maison, fou de colère, il s’en fut chez son patron.

Celui-ci était dans l’étude, attendant qu’on l’appelât pour le souper, lorsque Damase entra, les yeux enflammés, les narines gonflées, les poings crispés.

À l’attitude de M. Boyssier, il fut aussitôt convaincu de sa complicité.

— Savez-vous, lui dit-il, que vous êtes une fière canaille !

— Que dis-tu, polisson ? fit le notaire en sursautant.

— Je dis, reprit-il en s’avançant menaçant vers son patron, que vous vous êtes fait le complice des prêtres ; je dis que c’est vil, que c’est lâche et que vous êtes le dernier des hommes !

Blême de fureur, mais effrayé de la contenance de Damase, M. Boyssier reculait vers la porte de l’étude en criant :

— Sors ! mauvais drôle ! Je te chasse !

— Il n’est pas besoin de me chasser ! Croyez-vous que je vivrais une heure de plus sous votre toit ? Il me faudrait pour cela être aussi misérable que vous… Ne tremblez pas ainsi, je ne vous toucherai pas et je vais sortir de votre maison pour n’y plus rentrer.

Au bruit de l’altercation, Mme Bovyssier et la servante étaient accourues.

— Qu’y a-t-il donc, Damase ?

— Madame, dit-il, la voix haletante d’émotion, le vieux Caïus, guetté depuis longtemps par les prêtres, m’avait chargé de le défendre d’eux, et j’avais une fois, déjà, empêché le vicaire d’arriver jusqu’à lui. Aujourd’hui, je l’ai laissé mourir, tourmenté par ce Turnac et les autres. Ils se sont moqués de ses refus, ils se sont réjouis de son agonie impuissante, ils ont avancé son dernier moment et l’ont fait mourir désespéré, parce que M. Boyssier, de connivence avec ces gueux, m’a emmené au loin, sous un prétexte menteur…

Mme Boyssier jeta sur son mari un regard singulier et Damase poursuivit :

— Adieu, Madame ! Soyez bénie pour toutes vos bontés ! Je me souviendrai, jusqu’au dernier jour de ma vie, que vous avez eu pitié d’un pauvre enfant abandonné !…

Et, l’attendrissement le gagnant en songeant au passé, en voyant la douleur de Mme Boyssier, il prit son chapeau, jeté sur une table, et partit.

Le surlendemain, le clergé local constata bruyamment sa victoire en donnant toute la solennité possible à l’enterrement du vieux Caïus. Les curés du voisinage, invités par l’abbé Turnac, vinrent prendre part à la joie de leurs confrères qui avaient arraché cette âme à Satan, et aussi au copieux déjeuner qui suivit la cérémonie. Ce fut un service de première lasse, ou plutôt hors classe. Tout ce qui, de près ou de loin, touchait à l’église, les bonnes sœurs, les membres de l’archiconfrérie de Sainte-Philomène, les dames de Miséricorde, les confréries du Saint-Rosaire, tout ce monde était présent. Il y avait « la croix et la bannière » comme on dit, car la confrérie des Pénitents était là au grand complet, avec sa croix de bois et sa bannière grossièrement peinte. Et ce n’était pas un spectacle ordinaire que celui de ces hommes revêtus d’une longue chemise blanche, ceinturés d’une corde et masqués d’une cagoule percée de deux trous pour les yeux, qui semblaient des revenants du moyen âge. Ils marchaient sur deux rangs, un cierge à la main, et les gamins de Fontagnac se poussaient pour les voir et disaient :

— C’est Thôny, de chez Labarthe ! Non ! c’est Jullian, le bourrelier !

La levée du corps se fit au milieu d’une foule considérable, et le cortège se dirigea vers l’église, décorée de tentures noires et d’un superbe catafalque. L’abbé Turnac, revêtu du plus riche ornement de deuil de la paroisse, officia avec une gravité composée, les yeux baissés pour ne pas laisser voir sa joie. Il semblait que tous ces prêtres voulussent savourer leur triomphe, car les chants funèbres se déroulaient avec une majestueuse lenteur, accompagnés de l’ophicléide et du serpent des grands jours. Mais, tout a une fin, et, après les aspersions et les encensements rituels, l’immense convoi se dirigea vers le cimetière. Sur le bord de la fosse, Turnac récita les dernières prières, puis, saisissant le goupillon que lui tendait le marguillier, il lança quelques gouttes d’eau sur le cercueil, d’un mouvement sec et satisfait qui disait clairement :

« Maintenant, mon bonhomme, tu y es ! »

Pendant ce temps, Damase errait dans la campagne, poursuivi par le bruit des cloches qui sonnaient à toute volée.

Il n’est point besoin de dire que la conversion subite et la mort édifiante du vieux Caïus servirent de thème au sermon du dimanche suivant. Turnac sut trouver des accents convaincus pour peindre la ferveur avec laquelle l’ancien jacobin s’était accusé de ses crimes et de ses sacrilèges, et le ravissement qu’il avait éprouvé après sa réconciliation avec son Dieu. Du reste, il ne dissimula pas qu’il y avait quelque chose d’étrange, de quasi-miraculeux dans ce revirement soudain d’un des plus fermes coryphées de l’impiété révolutionnaire. Oh ! il ne s’en attribuait pas le mérite ! Non, il n’avait été que l’humble instrument dont s’était servi Celui qui tient dans ses mains les peuples et les rois et sait donner à tous de terribles et d’édifiantes leçons.

Les curés des environs brodèrent de leur mieux sur ce thème, comme Turnac, et le répétèrent dans leurs conversations particulières, si bien que, de dévot en bigot et de bigot en cagot, au bout de quelques jours, la conversion de feu Latheulade, dit Caïus, passa pour miraculeuse parmi les bonnes femmes du pays, et les gens bien informés la racontaient avec force détails extraordinaires : ainsi se forment les légendes pieuses.

Il y eut pourtant une note discordante dans ce concert.

Lorsqu’on leva les scellés, le juge trouva un testament olographe par lequel le défunt Latheulade donnait tout son bien, mobilier et immobilier à Damase. En outre, ce testament, qui fut déposé chez le confrère de M. Boyssier, contenait une déclaration formelle d’irréligion. Le vieillard, quelques jours avant sa fin, déclarait mourir dans les sentiments d’incrédulité qu’il avait professés toute sa vie, et vouloir être enterré sans aucune marque de culte ou de religion quelconque. Il adjurait, en outre, Damase, comme il l’avait fait de vive voix, d’écarter de lui les prêtres, qui ne manqueraient pas de chercher à s’emparer de son cadavre.

L’ex-clerc pour laver la mémoire du vieux Caïus de la honte de l’apostasie in extremis qui lui avait été infligée par la fourberie de Turnac, montra à tous la grosse du testament qui lui avait été délivrée, et répandit un grand nombre de copies de la déclaration irréligieuse du défunt. Il y eut, à ce sujet, de grandes discussions à Fontagnac. Damase et quelques autres soutenaient que le vicaire avait joué une odieuse comédie ; mais les dévots répliquaient qu’au dernier moment Dieu avait touché le cœur du jacobin endurci. Quant aux prêtres, ils s’en moquaient : Caïus avait été bien et dûment confessé et extrême-onctionné au vu et au su de tout le monde ; ils l’avaient enterré solennellement ; c’était un fait bien constaté ; le vieux révolutionnaire était mort dans les bras de l’Église, qu’importait le reste ?

Turnac, en particulier, se gaussait de tout cela. Cette conversion l’avait mis en relief ; il venait de recevoir de « Monseigneur » la promesse de la succession de l’archiprêtre Toussaint, et il se frottait les mains.

Il est à noter que l’archiprêtre fut un de ceux qui doutaient de la conversion soudaine de son ancien collègue de la Société Populaire. Lorsque son vicaire alla lui faire part de la fin chrétienne de Caïus, il le regarda étrangement et se contenta de dire :

— L’abbé, cela m’étonne.



VI


Comme bien on pense, la sortie de Damase de la maison du notaire fut un événement qui alimenta quelques jours les bavardages de la petite ville. La nouvelle en vint au pensionnat où Valérie l’accueillit avec plaisir. Il lui semblait que cette rupture du clerc avec son patron la remettait en possession d’un bien usurpé, et, dans ses conversations avec Liette, elle laissait percer sa satisfaction en en dissimulant, d’ailleurs, la cause. Quant à Damase, quoiqu’il regrettât beaucoup Mme Boyssier et qu’il se souvint avec attendrissement de toutes les preuves d’amour et d’affection sincère qu’elle lui avait données, il éprouvait pourtant un plaisir viril à se sentir libre, entièrement libre, même, faut-il le dire, des liens si doux à porter de Mme Boyssier : tant, chez certaines natures, la libre possession de soi-même, de ses actes, de sa volonté, est un besoin impérieux, qui, un instant étouffé par l’amour, reparaît bientôt. À l’égard du notaire, auquel il ne pouvait penser sans colère, Damase éprouvait une sorte de fierté mâle de n’être plus sous la sujétion de cet être vil qu’il méprisait. Il lui semblait que du jour de son départ, seulement, il était devenu un homme dans la pleine acception du mot.

La pauvre Mme Boyssier, elle, se désolait tout naïvement de l’absence de Damase. Maintenant qu’il n’était plus là, son temps se passait à se remémorer son bonheur détruit et à rêver aux moyens de réintroduire cet être si cher dans sa maison. Mais, quelque envie qu’elle eût de se faire illusion sur ce point, elle n’y parvenait pas, tant M. Boyssier montrait, en toute occasion, de haine pour son ancien clerc. Elle savait, d’ailleurs, à n’en pas douter, qu’eût-elle fléchi son mari, Damase n’eût jamais consenti à revenir. Quelque peine que lui causât cette certitude, elle en estimait davantage son jeune amant et se torturait l’esprit pour trouver les moyens de le revoir sans exciter les soupçons. Ah ! il ne s’agissait plus maintenant, comme lorsqu’elle avait été se confesser à l’archiprêtre, de l’éviter, de le fuir, mais de le reprendre !

Lui, s’était établi dans la maison du vieux Latheulade, après en avoir chassé la Bernotte, et il se laissait aller à cette volupté jusqu’alors inconnue de vivre à sa guise, hors de toute dépendance d’autrui. Ce sentiment allègre de délivrance, que connaissent seuls ceux qui ont eu le malheur de porter un joug quelconque, atténuait l’impression d’isolement de sa nouvelle situation ; impression que l’attitude des gens de Fontagnac aggravait encore. En héritant des biens de l’ancien jacobin, Damase avait aussi hérité de la haine que lui portaient les prêtres, les dévots et leurs adhérents hypocrites ou sincères. On lui en voulait de son opposition aux manœuvres du clergé local et surtout de la divulgation des dernières volontés irréligieuses de Latheulade. Cette hostilité, presque générale, au lieu de l’accabler, acheva de le raffermir et de lui donner le sentiment de sa force. Les imbéciles qui affectaient avec lui des airs de supériorité méprisante, en raison de son ancienne condition, étaient rabroués à la façon de Caïus. Il rendait ironie pour ironie, sarcasme pour sarcasme, et ne craignait pas de manifester, en toute occasion, son mépris pour cette bourgeoisie dégénérée qui se traînait à la remorque des prêtres :

— Celui qui n’est pas capable de diriger sa conscience tout seul n’est pas un homme ! dit-il rudement un jour à un habitué du confessionnal de Turnac.

On se demandait à Fontagnac où l’ancien domestique de M. de La Ralphie et du notaire avait pris tout ce qu’il disait.

Certes, c’était l’abomination de la désolation que des gens nés pour vivre et mourir dans une humble condition osassent se révolter contre les personnes qu’ils devaient respecter ; contre les prêtres, les riches, les nobles, visiblement établis par Dieu pour commander et régir le peuple. Tout cela venait des mauvais livres publiés à foison au dernier siècle ; du poison de la philosophie répandu partout par Voltaire, Rousseau et consorts ; ainsi parlait l’abbé Turnac, en visite chez Mme Decoureau.

Après quelque temps, Damase, fatigué de son inaction et songeant à l’avenir, se demandait ce qu’il allait faire. La maison du défunt Caïus l’abriterait sans doute, et les quelques « quartonnées » de terre et de vigne de l’héritage suffiraient à le nourrir. Il pouvait passer sa vie là, pauvre, mais indépendant. C’était une existence obscure et paisible, une voie toute tracée. Mais l’homme se résout difficilement au repos et à la tranquillité avant d’être fatigué par les luttes de la vie. Damase, qui sentait bouillonner en lui l’audace et l’esprit aventureux de la jeunesse, qui rêvait une existence active et pleine, ne pouvait s’y résoudre.

Mais, que faire ? Végéter toute sa vie dans une autre étude à Fontagnac ou ailleurs ? Il eût mieux aimé cultiver son petit bien. Il était trop âgé pour apprendre un métier, car, avant d’être compagnon sur le tour de France, il lui faudrait tirer au sort, et, s’il amenait un mauvais numéro, partir pour sept ans. Dès lors, pourquoi ne s’engagerait-il pas ? Cette idée lui souriait, parce que sans se l’avouer, il entrevoyait vaguement dans l’avenir la possibilité d’une sorte d’anoblissement par les armes qui le rapprocherait de Mlle de La Ralphie.

Le maréchal des logis de la gendarmerie de Fontagnac était un brave homme qui avait témoigné quelque intérêt à Damase. Quoique obligé de cacher ses sentiments, il détestait les prêtres et trouvait crâne l’attitude de ce garçon qui ne craignait pas de leur dire leur fait. Lors de la scène entre le clerc et son patron, il avait reçu de celui-ci une plainte, et, à force d’insistance, lui avait fait comprendre que les invectives et les injures sans témoin de Damase ne pouvaient servir de base à un procès-verbal sérieux. Prévenu des intentions hostiles de M. Boyssier par le maréchal des logis, Damase avait gardé un sentiment de gratitude pour le vieux soldat qu’il sentait lui être sympathique et il eut l’idée de le consulter sur son projet.

La consultation fut assez longue. Lorsqu’il se présenta à la caserne, le maréchal des logis venait de souper, et, tout en fumant sa pipe, il déshabillait un de ses cinq enfants, tandis que sa femme couchait le plus petit. Après s’être débarrassé de son moutard, il alla prendre une bouteille dans le buffet, versa une bonne goutte dans deux gobelets, et, ayant su de quoi il s’agissait, approuva fort Damase. À quoi arriverait-il en restant à Fontagnac ? À rien. Pouvait-il être notaire ? Non ; il n’avait pas de quoi acheter une étude. Et puis, quelle pétaudière que cet endroit ! C’étaient les curés qui commandaient ! Est-ce qu’ils ne lui avaient pas fait donner l’ordre d’escorter le dais avec ses hommes le jour de la Fête-Dieu !

Après cette entrée en matière, le maréchal des logis entama un chaleureux éloge du 2e chasseurs d’Afrique. Sans doute, il y avait d’autres régiments de la même arme, tous solides, il n’en voulait pas dire du mal, au contraire ; mais c’était un fait bien reconnu dans l’armée, le plus crâne, c’était le 2e. Et il commença l’interminable récit des expéditions qu’il avait faites avec son régiment, des affaires, auxquelles il avait assisté ; le tout avec force détails, émaillant son narré d’expressions soldatesques, de termes pittoresques empruntés à cette langue franque dont on se sert là-bas et qui fait croire aux Français qu’ils parlent l’arabe et aux Arabes qu’ils parlent le français.

Damase, ébahi, entendait revenir à chaque instant tous ces mots qu’il ne comprenait pas : moukala, gourbi, razzia, arbi, moukaire, frichti, kif-kif…, et le brave homme allait toujours. Ah ! quelle bonne existence ! Partir dans la nuit, faire ses douze ou quinze lieues sur ces bons petits poulets d’Inde qui ne connaissent pas la fatigue et surprendre, à la pointe du jour, un douar ennemi. La poudre parlait ; les cavaliers arabes s’efforçaient d’arrêter les chasseurs pendant que les femmes et les enfants, sur les chameaux filaient vers le désert. Et puis, c’était les troupeaux qui fuyaient dans la plaine ; mais, comme on les ramassait en demi-cercle ! Quelles razzias on faisait ! Un mouton pour quatre hommes et on ne mangeait que les gigots ! Le reste des troupeaux était vendu aux mercantis qui suivaient la colonne comme des chacals en quête de quelque proie ; et il y avait encore douze ou quinze francs par homme à fricoter, lorsque l’on rentrait à Oran.

Mais ce n’était pas tout ; on pouvait arriver à quelque chose. Lui, était sous-officier au bout de cinq ans de service, mais il avait fait la bêtise de prendre son congé après ses sept ans ; et pourquoi faire ? Pour se marier ! Quelle boulette ! Maintenant, il lui fallait torcher ses enfants de troupe !

La conclusion du maréchal des logis fut qu’à Fontagnac, Damase croupirait comme une tortue d’eau douce dans sa flaque, tandis qu’en s’engageant, étant jeune, bien planté, avec de l’entendement et sachant quelque chose, il arriverait vite sous-officier : après, au petit bonheur ! l’épaulette était là, pourvu qu’on ne se laissât pas raser par ces gueux d’Arbicos.

La verve soldatesque du maréchal des logis acheva de confirmer Damase dans son intention. Dès le lendemain, il alla au bureau de recrutement de Périgueux et s’engagea au 2e chasseurs d’Afrique. Revenu à Fontagnac, il mit dans sa maison et son petit bien sa sœur de lait, la Faurille, qui venait de se marier avec un garçon du Prieuré. Au reste, cette fraternité de lait se bornait à ceci qu’après avoir nourri la Faurille, bâtarde de l’hospice de Périgueux, la nourrice avait été chercher un second nourrisson pour tirer parti de son lait, et que ce second nourrisson avait été Damase, que ce lait un peu vieux n’avait pourtant pas empêché de croître et de devenir un robuste garçon.

Lorsque Mme Boyssier sut que Damase allait partir, elle fut prise d’un violent désir de le revoir. Non pas qu’elle fut poussée par aucun dessein coupable, car depuis les quelques mois que Damase avait quitté sa maison, l’apaisement s’était fait en elle, la crise était passée, elle ne ressentait plus pour lui qu’une infinie tendresse de cœur.

Mais elle ne savait trop comment réaliser ce désir, elle se sentait surveillée par la bonne société de Fontagnac qui épiait curieusement comment elle supportait les ennuis du veuvage, comme disait Mme Laugerie, ou de la viduité, comme disait l’ancien procureur du roi. Le départ prochain de Damase la fit passer par-dessus toutes les considérations de prudence, et elle jeta furtivement un soir, à la boîte, une lettre qui, flairée par Mme la directrice, fut tournée, retournée, et soupesée bien des fois avant d’être remise à destination. En ce temps, où les enveloppes gommées étaient inconnues, le large cachet de cire qui fermait la lettre défiait les indiscrétions d’un bureau de poste de petite ville. Il eût fallu les instruments spéciaux et la main pleine de dextérité des agents du cabinet noir pour violer son secret sans l’endommager. La directrice, n’osant supprimer la lettre, la remit au facteur, mais cela ne l’empêcha pas, en bonne commère, de faire des commentaires sur son contenu.

L’ancienne maison de Latheulade était située sur la rive gauche de la rivière, tandis que celle du notaire était sur la rive droite. Il s’ensuivait que Damase devait traverser le pont pour se rendre dans le jardin, sous la charmille où Mme Boyssier devait l’attendre. Mais le soir, dès après le couvre-feu, grâce aux bavardages de la directrice, le pont fut gardé par des promeneurs attardés qui finirent par se masser dans un tombereau laissé comme par hasard au coin du quai. Un de ces promeneurs était le capitaine Laugerie, à qui sa femme imposait cette faction ; et l’autre était un jeune clerc d’huissier dont elle avait entrepris l’éducation.

Fort heureusement, Damase, ayant éventé la ruse, tira de ce fait que l’élève de Mme Laugerie n’étant pas avec elle en l’absence du capitaine, la conclusion que la mission dont ces honorables espions étaient chargés devait être singulièrement intéressante, puisque l’institutrice sacrifiait une de ses leçons. Alors il rentra chez lui ; ostensiblement éteignit sa lumière, et, vers minuit, passant par le verger, il gagna une ruelle continuée par un chemin qui le mena sur le bord de la rivière, fort en aval du pont, en traversant les prés. Arrivé là, il se déshabilla, fit un paquet de ses habits qu’il attacha au-dessus de sa tête, entra sans bruit dans l’eau et se mit à la nage. Sur l’autre rive, il se rhabilla sous les arbres, gagna à pas légers le mur du jardin du notaire, et, après l’avoir escaladé, se trouva près d’un banc où Mme Boyssier l’attendait.

Son cœur l’avait conduit à ce rendez-vous. Les dangers continuels que couraient nos soldats, dans la guerre de surprises et d’embuscades que leur faisaient les Arabes, les maladies qui les guettaient, le typhus, le choléra et ces terribles fièvres d’Afrique qui ne disparaissent jamais complètement, tout cela, exagéré encore par son amour, lui donnait des inquiétudes cruelles. Aussi, lorsqu’elle saisit les mains de Damase et l’attira muette sur sa poitrine, le jeune homme sentit des larmes chaudes lui tomber lentement sur le visage, tandis que ce cœur, qui l’aimait tant, battait à coups précipités.

Ils restèrent longtemps ainsi ; elle, acceptant le sacrifice douloureux de son bonheur, comme une expiation de ses sentiments coupables, et lui, savourant la douceur de cette étreinte quasi maternelle. Certes, en l’appelant pour la dernière fois, elle n’avait été mue par aucune sollicitation des sens ; elle voulait le revoir, le bercer dans ses bras comme son enfant, lui donner de ces tendres conseils que les femmes, amantes ou mères, puisent dans leur cœur comme en une source inépuisable, leur semble-t-il, mais que, néanmoins, le temps tarit et dessèche, à leur grand étonnement. Non, au cours de cet enlacement, aucune pensée voluptueuse ne lui venait.

Le chagrin avait achevé de tuer ses désirs ; elle voulait uniquement dire à celui qu’elle aimait un triste et dernier adieu. Cependant, s’il l’eût sollicitée des lèvres seulement, elle n’eût su ni voulu résister. Le danger de transformer en un rendez-vous vulgaire cette chaste entrevue était là, car Damase était jeune et ce n’était pas sans émotion qu’il sentait sous sa tête le sein soulevé de Mme Boyssier. Heureusement, il respectait l’abandon de la pauvre femme et ce dernier témoignage d’un amour épuré par la douleur.

Le temps s’écoulait en de longs silences, coupés par des chuchotements étouffés et marqués par les heures qui sonnaient lentement au clocher de l’église. La rivière bruissait dans les remous et froissait les herbes de la rive. Les insectes nocturnes susurraient doucement, comme pour calmer les angoisses de la séparation. Puis, dans les arbres, bientôt de légers bruits, comme des frémissements d’ailes, annoncèrent le prochain réveil des oiseaux. L’orient commençait à blanchir, faisant pâlir les étoiles, tandis que Vénus, radieuse, semblait une lampe brillante suspendue dans l’éther.

— Mon bien cher enfant, dit-elle en ôtant de son sou une médaille attachée par une petite chaîne d’or, voici une médaille miraculeuse qui te gardera de tout danger. C’est à elle que je dois d’avoir été sauvée, toute petite, de l’incendie de notre maison de la rue des Faures. Si mon affection pouvait lui ajouter quelque vertu, tu serais heureux !

Et après avoir passé la médaille au cou de Damase, ému par cette foi naïve et aimante, elle le serra convulsivement sur son pauvre cœur, gros de chagrin, et lui mit un dernier baiser au front :

— Adieu ! Tu emportes ma vie, mon enfant bien-aimé !

Le lendemain était le jour de la Fête-Dieu, fête solennelle à Fontagnac, où on s’y prépare longtemps à l’avance. Les dames de la bourgeoisie occupent leur oisiveté à fabriquer des ornements d’un goût souvent contestable : fleurs artificielles, guipures en papier, bobèches bleu de ciel ou rose tendre, et autres colifichets de ce genre. Sur la place de l’église et dans les rues, le sacristain exerce les thuriféraires ébouriffés, avec de vieilles bouteilles à encre ou d’anciens cruchons de curaçao, attachés au bout d’une ficelle, en guise d’encensoirs, et on entend à satiété le bruit de son signal en forme de livre qui commande les manœuvres. Il y a entre les dévotes de chaque quartier une rivalité pour les reposoirs. C’est à qui fera le plus beau, et le suffrage de ces Messieurs prêtres en décide, non sans appel, car les vaincues crient à la faveur, à la partialité et se livrent à des insinuations peu charitables. Le matin de ce beau jour, sortent des maisons bourgeoises les tapis qui recouvrent les marches des autels improvisés ; les vases qui les décorent, les images de piété qui les embellissent, les dentelles qui ornent la nappe, les tapisseries fanées qui cachent le vieux mur décrépi auquel s’adosse le reposoir. Les vieilles filles apportent les pots de fleurs qui s’étagent sur les marches, entourés de cache-pots ; les jeunes filles mettent dans les vases des bouquets de roses, de lis, d’œillets, de julienne et suspendent les guirlandes qui s’entrecroisent au-dessus du reposoir et l’entourent. Des enfants apportent des faix de buis que fournit abondamment la colline voisine et font une jonchée aux abords du reposoir. D’autres effeuillent des roses, que, pendant la procession, leurs mains d’une innocence problématique, feront pleuvoir au-devant de l’ostensoir. L’émulation de la gent dévote produit quelquefois des choses bizarres, car il arrive, de temps en temps, que les objets apportés pour décorer le reposoir ont une destination ou un caractère profane trop accentués. C’est ainsi qu’une année, Mme Laugerie avait prêté un vase en porcelaine de Limoges sur lequel l’artiste avait peint une bergère galamment troussée surprise par un Némorin en culotte courte.

Cette année-ci, précisément, le bureau de tabac avait fourni au reposoir de la place Mage un de ces énormes et antiques pots à tabac décorés qui font le bonheur des collectionneurs de vieilles faïences, et l’on avait disposé dedans une grosse gerbe de fleurs qui ne faisait pas un mauvais effet, seulement, on pouvait lire sur le pot, imparfaitement dissimulé, le mot : Tabac, en grosses lettres bleues et jaunes.

Le matin, lorsque Damase se leva assez tard, les cloches sonnaient, comme affolées, dans les deux clochers de la ville, et cette sonnerie inaccoutumée lui rappela la fête. Il fut heureux de cette circonstance qui lui permettait de revoir Valérie, et il attendit avec impatience la sortie de la procession. Les rues étaient jonchées de buis et de fenouil et toutes les maisons tendues de draps de lit ornés de guirlandes ou piqués avec des épingles de roses et de fleurs diverses. Seule, l’ancienne maison du défunt Caïus faisait tache au milieu de ces splendeurs et restait grise et nue comme une protestation muette contre l’idolâtrie des gens de Fontagnac. De toutes les rues et places où devait passer la procession, celle-là seule n’était pas tendue : ce n’était guère, et, cependant, cette unique exception exaspérait les dévots. Des voisins et des dames pieuses du quartier s’étaient offertes, avaient proposé de fournir les cordes, les draps, les fleurs, et de tendre eux-mêmes la maison ; mais Damase avait refusé :

— Elle restera comme au temps de Caïus, répondit-il aux obligeants voisins.

L’attente fut longue, mais, enfin, au tournant du quai, apparut le suisse Gardillac, tailleur de son état, habillé en général de troupe foraine, sa hallebarde à la main. Derrière lui, sur deux rangs écartés, marchaient lentement les fidèles endimanchés : paysans avec de grands cols de chemise empesés, bonnes femmes en coiffes blanches ou en mouchoirs à carreaux, égrenant leur chapelet. Puis, les artisanes, en bonnet de linge et les dames de Fontagnac en toilettes claires avec tous leurs bijoux, s’abritant du soleil sous une ombrelle à franges. Parmi ces dames était Mme Boyssier qui jeta à Damase un coup d’œil furtif et triste qu’il saisit comme au vol. Çà et là, entre les deux rangs, marchaient les bannières des confréries, des archiconfréries et des corporations même, car celle des compagnons de saint Crépin était là portée par un savetier jovial et gaillard comme le sire Grégoire du bonhomme La Fontaine. Ensuite, venaient les enfants des frères, et, après, les pensionnaires du couvent et les chanteuses, dont les voix douces s’élevaient en l’air avec les fleurs et la fumée de l’encens, au milieu du bruit sourd des pieds traînant sur les pavés. Valérie était là, avec Liette, précédant immédiatement la mère Sainte-Bathilde et songeant au départ de Damase. Elle n’éprouvait pas cette brève douleur qui torturait la pauvre Mme Boyssier, elle n’avait pas même un grand chagrin, mais ressentait plutôt un sentiment indéfinissable où dominait le regret égoïste de n’avoir plus, à l’avenir, sous sa main, pour ainsi dire, un dévouement absolu, une fidélité canine qui ne demandaient rien, rien que l’occasion de s’affirmer. Lorsqu’elle passa près de l’endroit où Damase se tenait d’habitude pour la voir, elle jeta un coup d’œil sur lui. Dans ses yeux, elle lut les sentiments qu’elle était accoutumée d’y trouver, une adoration aveugle pour l’idole qui trône à une hauteur inaccessible. Pourtant il lui sembla qu’à cette adoration, jusqu’alors humble et soumise, se mêlait quelque secret désir.

C’est que Damase n’était plus l’adolescent ignorant d’autrefois. Il ne pouvait s’empêcher d’associer au sentiment profond qu’il éprouvait pour Valérie le souvenir des plaisirs que lui avait fait goûter Mme Boyssier, et la réunion de ces deux manifestations de l’amour en la personne de Mlle de La Ralphie lui apparaissait vaguement comme la suprême félicité terrestre.

En vérité, elle était bien faite pour éveiller de ces pensées, la jeune fille, car elle était belle, dans l’épanouissement radieux de ses seize ans. Sous ses vêtements blancs, légers et flottants, grande, bien formée, le regard assuré, elle avait l’air non d’une vierge ignorante, mais d’une épouse allant vers le bien-aimé.

Elle médita sur ce regard pendant que la procession se déroulait lentement à travers les rues de la ville. Certainement, elle avait dû se méprendre : entre la noble demoiselle de La Ralphie et Damase Vital, l’enfant trouvé, il ne pouvait y avoir de commun qu’une prosternation humble d’un côté, une condescendante bienveillance de l’autre. Sans doute, il était beau, beau d’une beauté mâle qui lui mordait la chair lorsqu’elle le voyait, et qui, troublant parfois ses nuits, la faisait descendre en pensée jusqu’à lui. Mais ce consentement intime, bientôt étouffé par sa fierté, il ne restait plus que l’orgueilleuse satisfaction de se sentir le pouvoir de disposer de Damase à son gré, sans aucune obligation de retour.

Lorsqu’elle fut passée, le jeune homme resta là, songeur, sans voir là suite du cortège, qui en valait la peine cependant.

Après les sœurs du couvent venaient les thuriféraires avec leurs encensoirs fumants, balancés en cadence, et les fleuristes portant suspendue au col une corbeille pleine de feuilles de roses. Au signal frappé par l’abbé Dutour, maître des cérémonies, en surplis à ailes qui flottaient derrière lui, cette théorie d’enfants vêtus d’aubes blanches plissées au fer à repasser et ceints de larges rubans rouges moirés, évoluait, formait des figures diverses et faisant face en arrière, envoyait des bouffées d’encens et une pluie de fleurs vers le Saint-Sacrement porté par l’abbé Turnac, qui, bien abrité du soleil par le dais de velours rouge, suait pourtant sous sa lourde chape dorée. Le dais était précédé, sur chaque file, des chantres, de l’ophicléide, du serpent, et porté par six pénitents en cagoule blanche que leurs confrères relayaient de temps en temps. Les cordons étaient tenus par M. le maire, un médecin voltairien, qui faisait des concessions aux convenances mondaines et religieuses, comme son patron ; par M. de Brossac, digne et solennel, en habit bleu de roi à bouton d’or ; par M. Decoureau, important et ridicule avec sa haute cravate de mousseline où se noyait son menton, et son chapeau à la Bolivar avec lequel il s’abritait du soleil ; par M. Delfand, l’ancien procureur du roi, homme à l’aspect austère, auteur d’un opuscule moral, et que ses amis eux-mêmes n’auraient pas laissé seul avec une fillette de huit ans. Il y avait encore le capitaine Laugerie, qui, pour la circonstance, étalait sa croix d’ordonnance sur sa redingote boutonnée militairement ; et, enfin, M. Boyssier, en habit fripé, avec un jabot chiffonné, des escarpins et des lunettes d’or. Outre ces messieurs, le dais était encore escorté du maréchal des logis et des quatre gendarmes, en habit de grande tenue, les buffleteries jaunes croisées sur la poitrine, le chapeau en bataille maintenu par la jugulaire et le sabre au clair. Mais, ce qui caractérisait surtout cette procession, ce qui la rendait originale et unique, c’était, marchant entre les pénitents de réserve qui suivaient le dais sur deux files, le vieil archiprêtre en rochet et camail, la barrette en tête, monté sur son petit cheval poilu qui s’en allait bonassement, s’arrêtant avec le dais, repartant avec lui et s’ébrouant de temps en temps pour chasser la poussière qui lui montait dans les naseaux. Derrière le petit landais suivaient en masse le reste des hommes de la paroisse, paysans et citadins.

Après avoir parcouru les principales rues et places de la ville et s’être arrêtée aux reposoirs où Turnac donnait la bénédiction, la procession revint vers l’église. Lorsque Mlle de La Ralphie passa de nouveau devant Damase, posté au coin du quai, le regard pénétrant qu’il lui adressa comme adieu lui fit surprise ; elle répondit à ce regard chargé de flamme par un battement de paupières qui pouvait passer pour un consentement.

Le lendemain, Damase était parti.



VII


M. de La Ralphie tomba tout d’un coup comme un bon cheval de sang.

L’enterrement se fit à Fontagnac dans le caveau de famille.

Valérie eut une crise de douleur qui dura quelques jours et s’apaisa assez vite sans laisser de traces bien profondes. Elle aimait son père, pourtant, mais d’une manière égoïste. Elle avait alors dix-sept ans. Elle fit aussitôt acte de volonté en quittant le couvent pour aller s’installer dans la maison de la rue Barbecane en attendant que Guersac fût réparé. Elle y ordonna de nouveaux aménagements, fit changer les papiers, refaire les plafonds et les peintures.

Quoique dispensé par la loi, M. de Brossac, par convenance de situation et en souvenir de M. de La Ralphie, accepta la tutelle de Valérie. Ce fut, du reste, une tutelle purement nominale, car elle ordonnait et réglait toutes ses affaires avec décision et une entente très claire de ses intérêts. Ses revenus, en y comprenant l’héritage de la grand’tante, allaient à une vingtaine de mille francs, qui, pour l’époque et le pays, en faisaient une riche héritière ; aussi, bientôt, vit-on apparaître des prétendants.

Le premier en date fut le fils Decoureau (Anatole), ci-devant jeune homme de trente-cinq ans, revenant de Paris, où il avait fait son droit tout à loisir. C’était un gros garçon, blond fadasse, avec des favoris en côtelettes, assez insignifiant, mais très « fashionnable », comme on disait alors, et qui outrait, à Fontagnac, les modes et les usages des « lions » parisiens, ces ancêtres des « gommeux » d’aujourd’hui. La fortune considérable de sa famille donnait à Anatole Decoureau une assurance qui allait jusqu’à l’aplomb et même jusqu’à l’impertinence. Quoique la fortune de Mlle de La Ralphie fût un peu moindre que la sienne, il désirait vivement ce mariage, car il rêvait, en l’absence d’héritier mâle, de relever le nom de la famille et de s’appeler « de Coureau de La Ralphie » d’abord, puis, « de La Ralphie », tout court, selon le procédé de tant d’autres. Ce fils unique d’un couple malthusien était patronné par l’abbé Turnac et par la bourgeoisie en général qui l’admirait et voyait en lui un de ses spécimens les plus réussis.

Le second candidat fut le vicomte Guy de Massaut, fils aîné de M. le comte de Massaut, cousin de M. de Brossac. Le vicomte était naturellement le protégé du tuteur de Valérie, son oncle à la mode de Bretagne, chez lequel il était venu s’installer avec deux chevaux, un boghey élégant et un groom en bottes à revers. La famille de Massaut n’était pas riche, aussi les partisans d’Anatole assuraient-ils que les chevaux et le boghey étaient dus au maquignon et au carrossier. Le commandeur, la vieille demoiselle de Bretout, les Pyumégret et quelques autres nobles citadins, s’intéressaient fort au vicomte et s’indignaient même qu’un roturier comme ce Decoureau eut l’audace de prétendre à la main de la noble héritière des La Ralphie.

Ces messieurs épuisaient d’ailleurs tous les moyens de séduction. À quatre heures du soir, Anatole avait déjà changé trois fois de pantalon, et, ganté par Jouvin, le lorgnon fiché dans l’œil, le chapeau haut de forme sur l’oreille, la badine à la main, se pavanait, en bottes vernies, sur le pont, d’où l’on voyait les fenêtres de Mlle de La Ralphie. Quant au vicomte, qui était bon cavalier, il passait et repassait dans la rue de la Barbecane sur son alezan, en caracolant et en faisant de la haute école.

Mlle de La Ralphie écoutait, sans sourciller, les insinuations mielleuses de l’abbé Turnac vantant l’avocat, — un futur député, disait-il, — avec une idée à lui de derrière la tête ; ou Mme Decoureau chantant, au sortir de vêpres, les louanges de son cher Anatole. Elle accueillait avec le même sang-froid les conseils paternels de son tuteur qui faisait valoir la noblesse, le titre et les relations mondaines du vicomte. Intérieurement, elle se moquait des deux prétendants et de leurs parrains. Anatole Decoureau lui paraissait un fat prétentieux et ridicule ; et, en vérité, elle trouvait ce bourgeois très imparfaitement emparticulé, bien osé d’élever ses vues jusqu’à elle. Quant au vicomte, c’était une autre affaire ; il était d’une noble famille, homme du monde, plein d’honneur, et il lui eût assez agréé d’être vicomtesse. Mais ce pauvre Guy n’était pas joli garçon ; il était petit, avait les cheveux rouges et une bonne figure ronde toute pleine de taches de rousseur.

Et alors, elle revoyait par la pensée le beau Damase et, ma foi, si le vicomte se fût présenté sous cette forme, il eût eu quelques chances d’être agréé. Et encore ! Non ! Quel qu’il fût, elle se révoltait à l’idée de se donner un maître. Un maître ! Jamais ! Son orgueil s’exaspérait à cette idée. Instinctivement, elle comprenait l’amour à la façon d’Élisabeth faisant couper la tête au comte d’Essex pour une infidélité ; de Christine de Suède faisant assassiner son amant Monaldeschi. Tout au plus, eût-elle accepté un mari effacé, une manière de prince-consort ; elle voulait dominer en amour comme en tout. Son attitude non équivoque détermina au bout d’un mois le vicomte à rester chez lui. Quant à Anatole Decoureau, il continua, n’ayant rien de mieux à faire, à parader sur le pont.

Lorsqu’elle fut installée à Guersac, Valérie eut la fantaisie de monter à cheval, et, sur sa prière, M. de Lussac, bon connaisseur en chevaux, en sa qualité d’ancien page des écuries de Madame, fut acheter, à Pompadour, une jolie bête de demi-sang qu’il dressa soigneusement. Mlle de La Ralphie profita vite des leçons du commandeur, et peu après on les vit ensemble, chevauchant par les chemins. Lui, monté sur la forte jument de feu M. de La Ralphie, la protégeait et la chaperonnait. Bientôt Valérie se complut à avoir près d’elle, attentif à prévenir ses désirs, toujours prêt à lui obéir, une sorte d’écuyer cavalcadour, rompu à ces façons galantes et légères du siècle dernier. D’une politesse raffinée avec les dames, le commandeur n’abordait jamais Valérie qu’avec une profonde inclination qui ressemblait à une révérence, et lui baisait la main en lui débitant un compliment qui sentait fort l’ancien régime et la littérature musquée des poètes de cour. Valérie trouvait cela charmant, et ces hommages galants, ces madrigaux précieux, toutes ces formes surannées l’amusaient. M. de Lussac avait été élevé par une de ses tantes, la chanoinesse de Bonnegarde, qui passait pour avoir été distinguée — avec tant d’autres — par Louis XV, et, disait-on, avait eu la gloire de fixer, pendant huit jours, le capricieux monarque. Aussi connaissait-il à merveille l’ancienne société, la chronique galante et les mœurs d’autrefois. Sa mémoire était remplie d’anecdotes légères, de bons mots à l’ambre et à l’ail, de propos de ruelles et de boudoirs ; de tous ces petits faits que dédaigne l’histoire, mais que recueillent les du Hausset et les folliculaires pour la plus grande joie des courtisans et des oisifs. Mlle de La Ralphie aimait beaucoup ces propos sémillants où brillait la frivolité de cette société pour qui l’amour n’était plus, selon le mot connu, que « l’échange de deux fantaisies et le contact de deux épidermes ». Sans se départir de ses vieilles formes pleines d’urbanité, le commandeur avait cette hardiesse des gens qui se croient au-dessus des bienséances vulgaires, et il avait gardé ce secret du dix-huitième siècle de dire tout, ou à peu près, d’une façon décente. Valérie était enchantée qu’il ne la traitât pas en petite fille ; et, comme sa curiosité était grande, le soir, après dîner, elle se plaisait à stimuler, par ses questions et des petits verres de curaçao des îles, la verve de M. de Lussac, qui s’épanchait alors en anecdotes dont le fond, quelquefois scabreux, s’entrevoyait à travers la gaze légère du récit.

Un soir, le commandeur ayant bien dîné, enfoncé dans un fauteuil, ses longues jambes croisées, un verre de liqueur à sa portée sur un guéridon, faisait, d’un coup sec, tourner entre ses doigts sa tabatière d’argent armoriée et dissertait sur son sujet favori, la généalogie des familles nobles du pays :

« En somme, concluait-il, la noblesse périgourdine, abstraction faite d’une tourbe d’intrus qui ne fait illusion qu’au populaire imbécile, est aussi ancienne et de bon aloi qu’en aucune province. Elle a même, sur beaucoup d’autres, l’avantage précieux d’avoir dans ses veines, mêlé du vieux sang bleu, un sang illustre, du sang royal !

— Comment cela ? dit Valérie étonnée.

— Je vais vous l’expliquer ; mais il me faut prendre les choses d’un peu haut. Vous n’avez point, sans doute, ouï parler des Bertin, dont l’un fut ministre de Louis XV. Ces Bertin étaient maîtres de forges à la Forge-d’Ans et commencèrent leur fortune en fondant des canons pour armer la flotte du chevalier de Pointis, envoyée contre Carthagène, à la fin du dix-septième siècle. Plus tard, ils l’accrurent en spéculant sur les billets de la banque du Mississipi. Une des plus heureuses opérations en ce genre du père du ministre fut d’acheter la terre de Bourdeille et de la payer avec ces billets de Law. Quand je dis heureuse, c’est pour lui seulement, car le vendeur fut ruiné. En résumé, malgré leur fortune, leurs seigneuries acquises dans trente paroisses et le titre de comte de Bourdeille, ces Bertin étaient des plats-pieds.

« Henri Bertin, après avoir été magistrat, intendant à Lyon, lieutenant général de police, était arrivé au poste très important de contrôleur général où il s’usa vite. Mais, comme c’était un homme affable, facile, accommodant et sachant se rendre utile dans les offices inférieurs, il gagna la confiance du roi Louis XV auquel il n’imposait pas par des talents éclatants, ainsi que celle de Mme de Pompadour, et, plus tard, celle de la comtesse de Barry. Lors de sa sortie du contrôle général, le roi lui fit composer un petit ministère de quelques attributions enlevées aux autres. En outre, il lui donna la gérance de ses affaires privées et le maniement de ses fonds et valeurs. Mais, de plus, et c’est ce qui touche à notre sujet, il le chargea d’établir les demoiselles du Parc-aux-Cerfs, lorsqu’elles étaient enceintes ou avaient cessé de plaire, et de marier ses filles naturelles, qui étaient élevées au couvent de la Présentation.

« Je vous dis ces choses tout uniment, ma chère enfant, parce que vous avez une raison au-dessus de votre âge et que, d’ailleurs, la ridicule pruderie bourgeoise n’est pas faite pour nous.

« Ces demoiselles donc et ces jeunes filles étaient richement dotées, comme il convenait à leur état ou à leur illustre origine, en sorte qu’elles étaient fort recherchées de la noblesse. Bertin, en bon Périgourdin qui n’oubliait pas sa province, en maria plusieurs à des gentilshommes peu fortunés de notre pays. C’est ainsi que les Caveyres, les Glenadel, les Tibal-Castagnère, les du Jarry de La Ralphie ont du sang royal de Bourbon dans les veines.

— Quoi ! s’écria Valérie, rouge de plaisir, dites-vous vrai, commandeur ?

— Oui, certes, ma chère enfant, il est temps que vous le sachiez. Votre grand-père Antoine de La Ralphie avait épousé une fille du roi Louis XV et d’une demoiselle irlandaise appelée O’Donny, mais dont les mémoires du temps estropièrent le nom en l’appelant Donnyse. Ma tante la chanoinesse, qui avait connu beaucoup votre grand’mère, m’a souvent dit qu’elle ressemblait étonnamment au roi son père, et je le crois facilement, car elle vous a transmis cette ressemblance. C’est à cette origine illustre, ma chère petite, ajouta-t-il en souriant, que vous devez ce menton gracieux, ces lèvres rouges, ces beaux yeux bleus, cet admirable nez à la Bourbon et cet air de fierté royale qui se voit dans toute votre personne.

Valérie se leva, regarda un portrait de Louis XV, accroché à la cheminée, puis elle alla devant une glace où elle se contempla un instant, sérieuse, mais pleine d’un rayonnement intérieur qui se reflétait sur sa physionomie.

— Je vous remercie, commandeur, dit-elle gravement en lui tendant une main qu’il baisa. J’ignorais cela et je vous sais gré de me l’avoir appris. Maintenant, je m’explique cette miniature du roi que j’ai trouvée dans un vieux secrétaire… Voyez, son chiffre est sur le cadre.

— Une tradition de votre famille, très fondée, veut que ce portrait soit celui que peignait Latour, lors de l’anecdote rapportée par Chamfort, dit M. de Lussac.

Cette révélation accrut singulièrement l’orgueil nobiliaire de Mlle de La Ralphie. Certes, auparavant, elle était fière de sa naissance ; mais, maintenant, il lui semblait être autant au-dessus de la noblesse ordinaire, que cette noblesse elle-même était au-dessus du peuple. Elle était de la race des Bourbons ! Cette pensée, toujours présente à son esprit, lui faisait ressentir, d’une façon permanente, les jouissances de l’orgueil. Sans doute, sa filiation était illégitime, mais comme le lui avait dit M. de Lussac, autrefois la bâtardise ne comportait aucune défaveur : les bâtards des princes naissaient nobles, et ceux des rois, princes. Et elle évoquait le souvenir des bâtards célèbres de la maison de Bourbon qui en a tant ; le duc de Beaufort, le duc de Vendôme, Mlle de Blois, le comte de Toulouse… La noblesse véritable, après tout, ce n’était pas une convention sociale, comme la noblesse légale ; c’était une consanguinité, une filiation de race ; dès lors, qu’importait tout le reste ? C’était le fier sang d’Henri IV qui gonflait ses veines et faisait battre son cœur à coups rythmiques ; voilà la haute noblesse, celle dont elle était fière et qui la faisait délirer d’orgueil. Pour constater et consacrer cette origine, Valérie fit ajouter aux armes de sa famille une fleur de lys dans un canton d’azur, en chef et à senestre du chêne héraldique des du Jarry, et se fit graver un cachet avec cette addition. La société du commandeur, qui lui plaisait fort déjà, lui devint encore plus agréable, et bientôt elle ne put plus se passer de lui. Il demeurait des semaines entières à Guersac, ce qui, en raison de ses cinquante-huit ans, ne parut pas trop étrange. C’était une aubaine inespérée pour le vieux gentilhomme, et il bénissait intérieurement sa tante la chanoinesse de lui avoir appris par le menu l’histoire de la société du dix-huitième siècle, en général, et celle de la noblesse du Périgord en particulier.



VIII


Dans le temps que Mlle de La Ralphie, devenue orpheline, s’établissait à Guersac, Damase, arrivé à Oran, faisait son instruction militaire au 2e chasseurs d’Afrique. Cette période de la vie de soldat est encore assez pénible et l’était beaucoup plus autrefois. Il fallait à un jeune homme ayant quelque éducation, des habitudes polies et de la délicatesse de goûts, une certaine force de caractère et une énergique volonté pour surmonter les ennuis des débuts. Outre les fatigues de l’apprentissage du métier de soldat, assez sérieuses, surtout dans la cavalerie, il fallait tenir bon contre les brimades et les farces énormes des vieux soldats qui abondaient dans les anciens régiments, particulièrement dans ceux d’Afrique.

Dès son arrivée, Damage fut mis à l’épreuve. La bienvenue obligée se résuma en une notable quantité de peaux de bouc remplies chez le maltais voisin d’un gros vin d’Espagne, noir comme de l’encre et très capiteux. Les hommes à cheval sur leur lit, dans les baraques de campement, fumaient, et à la ronde buvaient à la régalade, ou accolaient la petite outre, comme eût dit maître François ; après quoi, ils reprenaient leur pipe, et, leur tour revenu, élevaient derechef la peau de bouc en l’air et recevaient le jet dans leur bouche altérée, avec une habileté qui dénotait une grande habitude de cet exercice. Lorsque les têtes furent échauffées, les chansons commencèrent ; chansons de corps de garde, à faire frémir des conscrits, braillées sur tous les airs et même sur celui des vêpres.

Il n’y avait guère là dans le peloton où avait été placé le cavalier Vital (Damase), comme portait son livret, que de vieux soldats chevronnés, à figures basanées, à barbes incultes, illettrés presque tous ; vieux routiers connaissant le fourbi, chapardeurs par instinct et par nécessité ; dans le nombre, pas mal de remplaçants ayant, selon l’expression soldatesque, « vendu le cochon de leur père ». Au demeurant, tous braves soldats, durs à la peine, supportant la misère stoïquement, mais se revenchant à l’occasion. Cette société de gens grossiers et déjà quelque peu ivres, n’était guère faite pour plaire à Damase qui, quoique né dans une condition très inférieure, s’était élevé déjà et aspirait encore à monter intellectuellement et moralement.

Les fumées du vin, celles du tabac et le tapage croissant lui donnèrent mal à la tête. Il ôta sa veste et son fez, prit le bidon d’eau de la chambrée et sortit de la baraque pour se rafraîchir la figure.

— Hé conscrit ! t’as le mal de mer ?

Et quelques chasseurs, sortis pour voir le « bleu » « piquer son renard », le goguenardaient, tandis qu’il se débarbouillait.

— Y se lave comme un vrai arbico.

— Tu sais, conscrit, Mahomet l’a dit : y te faut commencer par le coude…

— Et finir par la bouche, ajouta un autre.

— Sans changer d’eau, acheva un troisième.

Et tous se mirent à rire.

Cela alla bien d’abord. Damase ripostait sur le même ton, lorsque l’un des chasseurs aperçut sous sa chemise entr’ouverte la médaille de Mme Boyssier. Alors, ce fut une explosion de brocards et de quolibets :

— Donc, tu étais marguillier dans ton endroit ?

— Enfant de chœur ?

— Rat d’église ?

Toutes ces interrogations partaient comme des coups de pistolet, et les railleries continuaient :

« Sans doute, il allait passer aumônier de la garnison… C’était sa maman qui lui avait mis ça au cou, le pauvre petit, pour lui porter bonheur ! »

« Ha ! ha ! ha ! On n’avait jamais vu de ces coyonnades-là aux chasse-marée…

— Ous qu’il est ton chapelet ?

— Et, nom de Dieu, le « bleu » allait faire la prière tous les soirs dans la chambre, ça serait « chouette », il serait le marabout du peloton… »

— Tas de brutes ! pensait Damase.

Mais l’un des chasseurs, vieux troupier trois fois chevronné, à barbe noire embroussaillée où couraient quelques poils blancs, surnommé par antiphrase : La Douceur, s’approcha, le « brûle-gueule » à la bouche, et avança la main pour prendre la médaille :

— Donne-moi ça, moutatchou, y n’est pas permis d’avoir ces histoires-là au régiment… Nous allons bazarder ça chez un yaoudi ; il y aura pour remplir encore les peaux de bouc.

— Ne touche pas à ça, vieille bête ! fit Damase en lui rabattant le bras.

— Qu’est-ce que tu dis ? Sacré nom de Dieu de bleu ! Tu te permets de te foutre des anciens ?

Et il saisit Damase au cou.

Mais lui se dégagea, et, d’un coup de poing solidement appliqué, envoya La Douceur à trois pas en arrière.

— Ah ! c’est comme ça ! Soldat du pape ! Benikelp ! Alouf ! Allons derrière la mosquée, je vais te foutre les tripes au soleil !

— Allons ! dit Damase.

Et les deux adversaires rentrèrent dans le baraquement prendre leur sabre et ressortirent bientôt, suivis de tout le peloton.

En ce temps-là, dans les troupes d’Afrique, la discipline n’existait guère qu’en face de l’ennemi, et, aux chasseurs, on ne demandait pas la permission pour se flanquer un coup de torchon.

Derrière l’enceinte de la Koubba, qui avoisinait le quartier, les deux hommes mirent bas veste et chemise et s’alignèrent. L’un avait un torse élégant et des membres bien attachés qui annonçaient de la vigueur ; l’autre était carré des épaules et poilu : comme un ours. Damase ignorait totalement l’escrime, comme celui qui touchait un sabre pour la première fois ; aussi, sa défense était tout instinctive, et, quant à l’attaque, il se servait de son arme comme d’un bâton et tapait dur. Le vieux soldat parait les coups sans trop de peine d’abord, et cherchait, par des feintes, à amener Damase à se découvrir ; mais c’était faire de l’habileté en pure perte avec ce conscrit qui ignorait les parades régulières et semblait un batteur en grange.

Au bout de cinq minutes de cette violente escrime, les deux adversaires s’arrêtèrent au commandement du brigadier de chambrée qui présidait à la rencontre. Le vieux chevronné, un peu essoufflé, tordait sa moustache et rageait. Damase, lui, ne tordait pas la sienne, encore naissante, et se reposait, une main sur la hanche, l’autre sur son sabre pointé en terre. À la reprise, La Douceur, furieux d’être tenu en échec par un conscrit, porta à Damase deux ou trois coups précipités que celui-ci eut quelque peine à parer, et, enfin, fonça sur lui d’un coup de pointe qui devait l’embrocher. Heureusement, le jeune homme voyant qu’il n’arrivait pas à temps à la parade, fit un bond de côté et en fut quitte pour une éraflure au flanc, tandis que son sabre s’abattait sur l’avant-bras de La Douceur auquel il fit une légère entaille :

— Te voilà un quatrième chevron !

— C’est assez ! dit le brigadier, le « bleu » s’est bien conduit. Allons, donnez-vous la main.

— Sans rancune, fit Damase.

L’autre grogna quelque chose, assez embêté ; mais il céda au brigadier et à ses camarades et donna la main. Puis l’on rentra au quartier et il fallut arroser la réconciliation. Pour ce faire, l’homme de corvée de chambre alla faire remplir, derechef, les peaux de bouc.

— Il vous faudra porter vos sabres chez le maître armurier, dit le brigadier en examinant les lames ébréchées ; vous vous en êtes foutus chacun pour vingt-sept sous et demi sur votre masse.

Après avoir conquis l’estime de ses camarades par sa ferme attitude, Damase gagna leur amitié par son caractère franc et loyal. Ces hommes frustes et rudes se rendirent compte aussi de la supériorité intellectuelle du nouveau venu et lui témoignaient une certaine déférence. Lorsqu’il s’agissait d’une question étrangère au métier, son avis était écouté par ces troupiers ignorants, et prévalait. Bientôt, il fut le kodja ou secrétaire de son peloton et écrivait, pour les illettrés, ces lettres dictées qui commencent invariablement par la formule : « Mes chers parents, je mets la plume à la main… » et se terminent non moins invariablement par un appel de fonds. Lorsque après avoir achevé ses classes d’instruction, Damase se mit à étudier la théorie, aucun de ses camarades n’en fut étonné. La Douceur qui, le premier moment de mauvaise humeur passé, était devenu son camarade de lit, ce qui, dans l’armée de terre, équivaut au « matelotage » dans la marine, La Douceur disait :

— Le bougre arrivera sous-officier, et même peut-être « mar-chef » !

Il tardait fort à Damase d’échapper à la vie de quartier, très ennuyeuse et monotone, car la garnison d’Oran était, à cette époque, resserrée dans la place et il ne faisait pas bon s’aventurer seul hors des murs. Aussi fut-il heureux une nuit d’entendre sonner : « À cheval ! »

Ben Tamy, khalifat d’Abd-el-Kader, était dans la plaine du Sig avec de nombreux contingents. Lorsque arrivés en vue de l’ennemi, les escadrons tirèrent le sabre et prirent le trot pour le rejoindre, Damase éprouva une émotion assez vive. Non pas qu’il eût peur, mais il ressentait cette impression d’une situation nouvelle, qui débute par un certain étonnement du danger auquel succède, dans l’action, une sorte de griserie guerrière que suit un sentiment de satisfaction lorsqu’on est sorti sain et sauf de la bagarre. C’est ce qu’éprouvent la plupart des conscrits, car les vieux soldats sont plus rassis : le danger blase comme le plaisir.

Pendant que les chasseurs avançaient, les Arabes tiraillaient à force et les balles sifflaient dans les rangs, faisant secouer la tête des chevaux, incliner parfois celle d’un « bleu », et, çà et là, blessant quelqu’un. À cent pas de l’ennemi, les escadrons prirent le galop, et à cinquante pas chargèrent. Les chasseurs pénétraient comme autant de boulets dans cette masse de cavalerie qui s’élançait sur eux. Les cris gutturaux des Arabes, le hennissement des chevaux, serrés, mordant et ruant, le crépitement des coups de feu, le froissement des armes, la fumée de la poudre, les cris : « En avant » ! l’éclat des trompettes sonnant la charge, tout ce tumulte guerrier enleva Damase. Debout sur ses étriers, le sabre haut, il frappait fort, parait les coups de yatagan, détournait un coup de pistolet dirigé sur lui, allongeait un coup de pointe et se démenait comme un beau diable. Au bout d’un quart d’heure d’une mêlée furieuse, l’escadron ayant traversé et dispersé cette troupe, se trouva en présence d’un gros de cavaliers qui venaient au secours de celle-ci.

Les chasseurs se rallièrent promptement et l’officier qui les commandait s’élança en avant, le sabre haut, et, se tournant vers ses hommes, cria d’une voix retentissante.

— Chargez !

Et l’escadron se précipita sur les Arabes, les mieux montés ou les plus ardents les premiers.

— Doucement, chasseur ! dit l’officier à Damase, on ne charge pas en avant de son supérieur.

— À son côté, donc s’il vous plaît, mon capitaine !

Et, à ce moment, l’ennemi était abordé avec cette furie, cette impétuosité irrésistible qui ont rendu légendaires les chasseurs d’Afrique.

Après une mêlée comme la première, cette multitude d’Arabes, sabrée avec vigueur, se dispersa dans la plaine, fuyant dans la direction de Mascara.

À la suite de cette affaire, le capitaine fit appeler Damase et l’interrogea. Satisfait de ses réponses et de son intelligence autant que de son courage, il le congédia en lui disant :

— C’est bien, jeune homme, la première place de brigadier vacante dans l’escadron sera pour vous.

Damase remercia son capitaine et s’en fut surveiller le frichti de sa « tribu », autrement dit de son escouade, car il était de cuisine ce jour-là.

Cette vacance se produisit au mois de mai, pendant l’expédition de Tagdemt. Un maréchal des logis fut tué dans un combat contre les réguliers d’Abd-el-Kader, sur les hauteurs qui dominent Mascara, le jour même de la prise de cette ville. Cela fit deux heureux : le brigadier, qui remplaça le mort, et Damase, qui passa brigadier.

Le nouveau promu s’était tiré de plusieurs affaires sans une égratignure, mais il ne fut pas toujours aussi heureux. Vers la fin de septembre 1841, une colonne, commandée par le général Bugeaud, sortit de Mostaganem et se dirigea vers les montagnes boisées de Sidi-Yayia, et, quelques jours après, se trouva en présence de l’armée d’Abd-el-Kader. Huit cents chasseurs s’élancent sur les contingents des tribus, les mettent en fuite, puis reviennent sur les fantassins réguliers, les chargent, les enfoncent, les sabrent, et les dispersent. À ce moment se présentent les célèbres cavaliers rouges de l’émir. Les escadrons se rallient, les chargent et les rompent. Mais cette troupe d’élite ne fuit pas. Trois fois, elle se reforme, et trois fois elle est enfoncée par les chasseurs. Enfin, après une mêlée terrible, les cavaliers rouges, sabrés impitoyablement, se dispersent et fuient avec les réguliers et les cavaliers dés goums, en laissant de nombreux morts sur le terrain.

Dans cette affaire, très chaude, Damase se distingua particulièrement en tuant de sa main trois fantassins réguliers, dont un sciaf ou capitaine. Mais, vers le soir, en donnant la chasse aux fuyards, entraîné par son ardeur, en avant de ses camarades, il se trouva aux prises avec quatre cavaliers rouges. D’un coup de pistolet, il en abattit un, mais les autres l’assaillirent à coups de yatagan qu’il parait de son mieux, lorsque, son cheval ayant été tué, il allait succomber.

Heureusement, quelques chasseurs accoururent à son secours, et il s’en tira avec une balle dans l’épaule et quelques coups de yatagan sur les bras et sur la tête. On le ramena au camp sur le cheval du cavalier rouge tué.

Le capitaine alla le voir à l’ambulance et le félicita chaudement.

— Brigadier Vital, lui dit-il, en le quittant, je ne vous oublierai pas !

Et, en effet, au mois de mars 1842, Damase fut nommé maréchal des logis. Le jour même, le vieux La Douceur vint le trouver :

— Dis donc, Vital, j’ai été ton camarade de lit jusqu’à présent ; mais, puisque te voilà sous-officier, je serai ton ordonnance, maintenant ; ça te va-t-il ?

— Ça me va, mon vieux.

Le nouveau maréchal des logis fit, pendant cette année-là, avec son escadron, diverses expéditions qu’il serait trop long de relater. Il est indispensable, cependant, de rapporter une affaire qui lui fit le plus grand honneur, mais où il faillit laisser sa peau.

Lors de l’expédition commandée par le général Bedeau ; en mai 1843, eut lieu la fameuse affaire du marabout de Sidi-Rached, où l’escadron, commandé par le capitaine Favras, se couvrit de gloire. C’était le 14 mai : cinquante et un chasseurs soutinrent un moment les efforts de quatre cents cavaliers d’Abdel-Kader et d’un millier de cavaliers de son goum. Enveloppés par cette masse d’ennemis, ils allaient être écrasés sous le nombre, lorsque le capitaine Favras, voyant le péril de cette petite troupe, charge les Arabes avec soixante chevaux, s’ouvre un passage et vient la secourir, ou plutôt mourir avec elle. Tous réunis, faisant le coup de feu et le coup de sabre, reculent lentement, tiraillant toujours, chargeant de temps en temps pour se dégager un peu. Dans une de ces charges, le cheval du capitaine est tué, et lui-même blessé à la jambe gauche ; il va être pris, c’est une mort certaine. Damase met pied à terre, donne son cheval à l’officier blessé, l’aide à se mettre en selle sous le feu de l’ennemi qu’il arrête un instant dans un passage difficile. Il avait reçu plusieurs balles dans ses habits et allait être pris ou tué, lorsque le feu de quelques chasseurs démontés arrête les Arabes. Il rejoint ses camarades et arrive avec eux en haut de la butte où est situé le monument funéraire de Sidi-Rached entouré d’un cimetière. Là, tous les cavaliers mettent pied à terre, placent leurs chevaux en arrière et se couchent à plat ventre pour éviter la grêle de balles qui crépite sur les murs du tombeau appelé, par métonymie, le « marabout » de Sidi-Rached. Ils ne se relèvent que lorsque les Arabes, arrivés au sommet, vont les aborder. Accueillis par une décharge générale, les assaillants hésitent : chargés à coups de sabre, à coups de crosse, ils reculent pour revenir encore. Pendant deux heures, ces assauts furieux se renouvellent plusieurs fois. Trente-sept chevaux sont déjà tombés ; quatorze hommes ont été tués, vingt-deux sont blessés, ainsi que six officiers. Parmi les blessés est Damase, qui, toujours en avant, a reçu, entre autres blessures, deux balles dans le corps en repoussant le dernier assaut. Heureusement pour cette poignée de braves, un bataillon du 32e vient les dégager.

Rapporté à Tlemcen, Damase fut quinze jours entre la vie et la mort. Lorsqu’il reprit ses sens et qu’il fut possible de lui parler, son capitaine vint à l’hôpital, boitant encore et marchant avec une béquille :

— Mon cher Vital, lui dit-il doucement, le général vous a cité à l’ordre… et puis, voici une compresse qui vous fera du bien…

Et, disant cela, il tira de sa poche un bout de ruban rouge qu’il attacha à la veste du blessé, suspendue au chevet du lit.

— Mon capitaine, dit Damase d’une voix faible, je vous remercie. C’est à vous que je dois cela…

— Oui, mon cher ami, et moi je vous dois la vie… Mais, chut… Ne parlez plus, vous êtes encore faible… Dormez ; demain, je reviendrai.

Pendant les longues journées qu’il passa immobile dans son lit, la pensée de Damase s’envolait vers Guersac. Il songeait à Mlle de La Ralphie, et, quoiqu’il souffrit beaucoup encore, il se félicitait de ses blessures qui l’ennoblissaient et se réjouissait de cette croix, mobile de tant d’actions héroïques et infâmes, parce qu’il lui semblait qu’elle le rapprochait de celle qu’il aimait. Dans l’état de faiblesse où il était, ses rêveries flottaient mollement et lui présentaient Valérie comme une fiancée qui l’attendait. Mais, lorsque ayant repris des forces, il put se lever, son cerveau se raffermit et ses illusions se dissipèrent. Il revit en pensée Mlle de La Ralphie telle qu’elle était, fière, orgueilleuse de sa naissance, l’aimant peut-être secrètement, mais incapable d’oublier entièrement qu’il était l’ancien petit domestique de Guersac.

Peu après, Damase fut évacué sur Oran, d’où on l’envoya plus tard en convalescence à Amélie-les-Bains.

La nouvelle du fameux combat de Sidi-Rached, aujourd’hui oublié, parvint à Fontagnac par l’Écho de Vésone, qui avait pour correspondant bénévole, à Oran, un aide-major originaire de Périgueux. Grâce à ce zélé compatriote, les diverses péripéties du combat, la bravoure de Damase et son dévouement héroïque furent l’objet de toutes les conversations de la petite ville ; on ne parlait que de cela sur le pont et on en oubliait les affaires de Taïti qui commençaient à faire du bruit. Toutefois, l’impression fut différente, selon les milieux. Les artisans, les gens du peuple se réjouissaient franchement de l’honneur reçu par un des leurs. Un sergent, légionnaire de l’Empire, le vieux Tarrade, qui, voyant le gouvernement de Juillet prodiguer la croix à ses créatures, avait coutume de dire qu’on en faisait « paillade », c’est-à-dire litière, applaudit hautement cette fois. Le maréchal des logis de la gendarmerie secouait ferme la main du vieux brave et disait :

— C’est moi qui lui ai conseillé de s’engager aux chasseurs d’Afrique ; je savais bien que c’était un crâne.

La bonne société"prit la chose plus froidement, avec une sorte de jalousie. Il semblait à tous ces messieurs que la croix était une sorte de privilège réservé à la classe bourgeoise. Ce sentiment, toujours grandissant dans le juste-milieu, a fait, sous le deuxième Empire, inventer la médaille militaire pour les simples troupiers : que diable, il faut bien garder son rang ! Garder son rang, c’est là l’éternelle préoccupation de ces fils de paysans affranchis par la Révolution.

M. Boyssier jeta le journal dans un accès de dépit et laissa la relation du médecin militaire pour aller classer ses silex. Mme Boyssier, elle, s’enferma dans sa chambre et pleura de douces larmes. Dans sa superstition de femme aimante, il lui semblait que sa médaille avait sauvé la vie de Damase. Le clergé garda le silence. Au cercle, les joueurs de bézigue n’en interrompirent pas leur partie : le capitaine Laugerie et les autres officiers retraités furent les seuls sympathiques, avec le commandeur qui porta la nouvelle à Guersac. Quant à Mme Laugerie, elle exprima son opinion avec sa franchise habituelle :

— C’est un brave, ce Damase, et, avec ça, un beau garçon ! Si je n’avais que vingt-cinq ans, et même trente-cinq, le pauvre Laugerie en verrait de jaunes !

— Oh ! Madame Laugerie ! s’écrièrent en chœur les prudes bourgeoises qui faisaient de la broderie ou de la tapisserie chez Mme Decoureau.

Mlle de La Ralphie reçut la nouvelle avec un plaisir intense qu’elle ne songea pas à dissimuler. Elle était heureuse de voir justifier par Damase le penchant qui l’entraînait vers lui et elle lui savait gré, en quelque sorte, de diminuer par son mérite la distance qui les séparait. Désormais, son ancien page rustique, qui suivait sa bourrique, tête et pieds nus, l’ex-clerc de M. Boyssier s’idéalisaient dans sa pensée, ou plutôt s’effaçaient : il ne restait plus que le vaillant soldat d’Afrique. Non pas qu’elle admît une parité de condition entre eux, non ; elle n’allait pas jusqu’à mettre la noblesse personnelle au même rang que la noblesse héréditaire ; mais elle admettait tacitement une sorte d’égalité naturelle qui pouvait, lui semblait-il, justifier tous les entraînements du cœur et des sens.

— C’est dommage, disait-elle à M. de Lussac, en suivant ses pensées, c’est dommage que des hommes comme cela ne soient pas nobles ! Celui-ci a tout ce qui constitue la noblesse, et je me persuade même qu’il est le fils bâtard de quelque gentilhomme…

— Cela se peut fort bien, répondit le commandeur. Mais, quant à ce qui est de l’accession à la noblesse, si elle n’est plus possible, c’est la faute des idées philosophiques et révolutionnaires, que, dans son imprudence, la noblesse a tant contribué à répandre. Autrefois ce garçon eût fait souche de nobles. Combien de familles n’ont pas d’autres origines qu’un obscur aventurier d’épée sorti de la foule à force de valeur et de courage ! Jean du Jarry, votre ancêtre, était un soldat de fortune, fait sergent d’armes, à qui Henri d’Albret donna le petit fief de La Ralphie en récompenses de ses bons services.

Valérie se tut ; elle ne goûtait pas beaucoup ces faits généalogiques précis et clairs ; elle eût préféré que l’origine de sa famille sortît vague et incertaine de cette nuit des temps si commode et si flatteuse pour l’orgueil nobiliaire.

— Oui, reprit le commandeur, comment s’étonner que la noblesse périsse ? Autrefois, elle se revivifiait par l’admission dans son sein des roturiers de valeur ; mais, depuis qu’on a vendu des lettres de noblesse à vil prix, la décadence a commencé. Et ce ne sont pas les choix de l’homme au parapluie qui relèveront l’ordre : il ne nomme que des pieds-plats, des bonnetiers enrichis, des marchands de vins qui mettent leur titre sur leur facture !

Quelques mois se passèrent pendant lesquels la passion de Valérie grandit et se développa. Ce qui n’était auparavant qu’une disposition intime, une attraction des sens, devint un désir violent, un entraînement tumultueux. Elle n’était pas de ces femmes vaporeuses et romantiques, pour qui l’amour n’est qu’un cantique du cœur, un besoin de l’imagination ; qui se contentent de rêveries solitaires, d’effusions poétiques, d’étoiles contemplées à deux, et pour lesquelles le commerce charnel, purement accessoire, est une souillure à laquelle il faut bien se prêter à cause de la grossièreté des hommes. Non, ce n’était pas un de ces tempéraments lymphatiques qui n’ont que des velléités et point de désirs ; des langueurs amoureuses et point de passions. La poésie des Méditations, encore en grande faveur n’était pas son fait. Faut-il le dire, elle ne comprenait pas ces épanchements lyriques, ces sentiments alambiqués, ces amours sentimentalement mystiques ; Lamartine l’ennuyait.

En un mot, ce n’était pas la froide Elvire soupirant après l’âme sœur de la sienne, mais la brûlante Sulamite cherchant le bien-aimé. Elle avait alors près de dix-neuf ans et sa beauté, bien caractérisée et débordante de vie, annonçait une nature impérieusement attirée vers le plaisir. La nuit, elle avait des insomnies, des rêves obsédants qui la troublaient profondément ; et, quelquefois, dans un demi-sommeil, elle étendait les bras comme pour saisir un amant qui revêtait la forme d’un beau et vaillant soldat.

Parfois, assise à l’ombre, sur la terrasse qui dominait la rivière, elle écoutait, bercée par le bruit des eaux et les chants alternés et monotones des moissonneurs qui venaient de la plaine, l’hymne enflammé qui chantait en elle. Des rougeurs subites lui montaient au front à la contemplation intérieure de l’image qui la hantait, à la caresse, douce comme un coup d’aile de colombe amoureuse, de pensées subitement surgies. Alors, elle se levait, prise d’un besoin d’agitation, avide d’air et de vitesse, faisait seller sa jument, partait seule et galopait jusqu’à la nuit par les bois et les landes, d’un train qui faisait dire aux paysans :

— Elle va se tuer, la demoiselle, pour sûr.

Souvent, lorsque le commandeur tendait la main à son petit pied cambré, pour l’aider à se mettre en selle, ou lorsqu’il lui faisait face à table, racontant quelque histoire d’autrefois, elle le regardait fixement d’un air étrange, sans le voir, aveuglée par la vision interne d’un être jeune et beau qui se substituait à son vieux Sigisbée.

— Mademoiselle devrait se marier, lui dit un soir, en la déshabillant, sa soubrette, fine mouche qui voyait la situation de sa maîtresse et dont Valérie tolérait parfois les bavardages ; M. de Lussac est galant au possible, mais il ne peut remplacer un jeune mari.

— Laisse donc, je ne veux pas me donner un maître.

— Oh ! Mademoiselle est de celles qui commandent à leur mari comme Mme la comtesse de Pardis, chez qui j’étais à Périgueux.

— Il faut tant de conditions réunies, la noblesse, la personne, l’esprit, la fortune et l’amour, qu’il est difficile de se marier dans notre monde, vois-tu, Martille !

— Mademoiselle m’excusera, si je lui dis qu’à ce compte, les demoiselles du monde ne se marieraient pas… Mais, ce qu’on ne trouve pas réuni en une seule personne…

— On le trouve en deux ?

— Oui, mademoiselle… ou en trois.

Valérie sourit, et, la Martille, encouragée, poursuivit :

— Mademoiselle peut m’en croire, toutes ces dames en étaient-là, bourgeoises et nobles : Mme Saint-Chapy, Mme de la Licoyne, Mme Gentil de Pradères, Mme la marquise de Boisgauberte, qui avait un jeune apothicaire attaché à son service particulier, et Mme la comtesse de Trévignacq, qui était folle d’un mauvais sujet de lieutenant. En voilà une qui ne se gênait pas ! Elle s’en allait, d’un pas décidé, la tête haute, portant son ombrelle sur l’épaule, comme un fusil, et les officiers, en la voyant passer devant leur café, (disaient entre eux, en riant : Carrion lui a appris l’exercice !

— Tais-toi, mauvaise langue, laisse-moi dormir.

Et Mlle de La Ralphie se plongeait tout éveillée dans la contemplation idéale de son amant d’élection. Elle se le présentait toujours jeune, beau, dévoué, avec ce prestige que donnent la vaillance et la gloire, avec cette gravité douce de ceux que la mort a effleurés de son aile. Et alors elle était prise d’un désir tenaillant de le revoir, de l’avoir là, près d’elle, de lire dans ses yeux cet amour profond qu’il lui avait voué, de tenir cette main loyale et terrible à l’ennemi ; et, quoi de plus ? Oui, d’étreindre cette poitrine trouée de nobles blessures… Elle se sentait incapable de résister à l’impulsion qui la poussait vers lui, et, fière toujours et jalouse de garder son libre arbitre, se débattait pour reconquérir sa liberté comme une bête empiégée. Puis, l’incertitude la tourmentait : viendrait-il à Fontagnac après sa cure ? et, s’il venait le verrait-elle, seulement ? Elle connaissait assez son caractère réservé pour douter qu’il osât se présenter. Et pourtant, que d’affection dans son dernier regard, lors de la procession de la Fête-Dieu ! Oui, mais depuis, il pouvait avoir oublié son rêve comme irréalisable ; un soldat ne vit pas de souvenirs et change d’amour comme de garnison…

Le lendemain, afin d’avoir une certitude, elle prit le prétexte de la maladie du commandeur, qu’un accès de goutte clouait sur son lit, et s’en fut à Fontagnac. Après avoir constaté que son écuyer ne serait pas sur pied de quelque temps et l’avoir consolé un peu distraitement, elle se remit seule en selle au moyen de la pierre montoire de la porte et repartit. Mais, en passant devant la maison du défunt Caïus, « hardie comme un page », selon l’expression du pays, et avec cette noble assurance d’une fille de race qui se sent au-dessus des commentaires du vulgaire, elle arrêta sa jument et appela :

— Avez-vous des nouvelles de Damage, Faurille ?

— Oui, demoiselle, je vous remercie ; il est guéri tout à fait, maintenant, et il viendra un de ces jours.

— Ah !… Eh bien ! vous lui direz que j’espère qu’il ne repartira pas sans venir à Guersac… n’est-ce pas ?

— Je n’y manquerai pas, demoiselle, merci bien.

— Adieu, Faurille.

Et, tranquillement, Valérie continua sa route au petit pas, sans se soucier de quelques oisifs, arrêtés sur le pont, qui avaient remarqué ce colloque et se travaillaient pour en deviner l’objet.

Lorsqu’en arrivant, quelques jours après, Damase apprit la démarche de Mlle de La Ralphie, il éprouva une émotion profonde. Pour qu’elle eût ainsi agi, il fallait qu’elle l’aimât… Était-ce possible ? Quelque peu vain qu’il fut, il se disait que, peut-être, elle avait été touchée par cet amour humble et désintéressé qui datait de loin et ne craignait pas de lui laisser deviner qu’elle n’était pas insensible à cette affection cachée aux yeux de tous. Et alors il se ressouvenait de ce battement de paupières qu’il avait presque interprété comme un aveu… et qui n’était peut-être qu’un adieu.

D’ailleurs, en supposant qu’il ne se trompât pas, qu’elle ne fût pas indifférente aux sentiments qu’il lui avait voués, à quoi cela pourrait-il aboutir ? Il connaissait trop ses préjugés de race, sa fierté nobiliaire, et il se souvenait trop lui-même de son origine humiliante, selon le monde, pour faire des suppositions chimériques encore que maintenant il pût entrevoir un honorable avenir… Alors, quoi ? Mais il repoussait comme injurieuse toute autre supposition. La « petite demoiselle » d’autrefois, Mlle de La Ralphie d’aujourd’hui, était placée trop haut dans sa pensée pour qu’il lui vînt à l’esprit de ces fatuités familières aux jeunes hommes. Il était loin de soupçonner le tempérament de Valérie ; aussi l’amour qu’il ressentait, certes complet et passionné, était respectueux en même temps et n’admettait pas que l’idole qu’il plaçait si haut dans le ciel de ses rêves pût descendre jusqu’à ces réalités dont la pensée l’enivrait et qu’il repoussait cependant. Oui, sans doute, elle s’était souvenue du Pas-du-Chevalier, elle estimait le soldat qui avait fait son devoir, elle voulait le féliciter, lui donner une marque de sympathie… et ce serait tout.

Damase fut distrait de ces pensées par l’arrivée du maréchal des logis et du vieux Tarrade. Cette députation venait le convier, pour le soir même, à un petit banquet que ses collègues, les légionnaires de Fontagnac, lui offraient à l’hôtellerie du Cheval Pie, en témoignage d’estime. Ce fut un dîner tout militaire. Il y avait là le capitaine Laugerie, le lieutenant en retraite Bassier ; M. Gillerac, ancien capitaine d’habillement ; Tarrade, le vieux sergent des grenadiers, et, enfin, le maréchal des logis qui n’était décoré qu’en expectative, mais qui, pour avoir déterminé la vocation de Damase, méritait bien d’être convié. Quant aux « pékins » décorés que possédait Fontagnac, ils avaient été exclus à l’unanimité. Est-ce qu’on avait besoin de cet ex-procureur du roi à figure de lame de couteau de guillotine, qui avait attrapé la croix en poursuivant impitoyablement les bonapartistes sous la Restauration ? Et ce maire qui, dit Tarrade, avait tué tant de Français avec sa lancette, pourquoi l’aurait-on admis ? N’était-il pas au su de tous et d’un chacun qu’il avait été décoré pour avoir fait nommer député M. Duverdière, qui, devenu influent, avait ainsi payé sa dette ? Et cet ancien régent du collège de Périgueux, ne savait-on pas qu’il avait reçu la croix pour une ode à la duchesse d’Angoulême ? Ces vieux braves n’admirent même pas un ancien officier d’administration. Un riz-pain-sel, n’était-ce pas un « pékin » et de la plus malfaisante espèce pour les troupiers ? Si ce n’était pas une honte de décorer des gens qui avaient fait tant de rabiot !

Comme le fit remarquer judicieusement l’ancien capitaine d’habillement, tous ces décorés par l’intrigue, la faveur ou d’autres moyens malhonnêtes, n’étaient pas dignes de fraterniser avec de vrais enfants de Mars ayant conquis leur croix à la pointe de l’épée.

Point n’est besoin de dire qu’on trinqua ferme à ce dîner, et que, sauf Damase, chacun raconta ses exploits, quelque peu amplifiés, peut-être. Toutefois, le capitaine Gillerac, avec sa verve gasconne, éclipsa tous les convives, notamment par le récit de l’affaire de Llers, où il avait occis sept Espagnols de sa propre main.

— Je vous croyais dans l’habillement ? dit le capitaine Laugerie, vexé.

— Est-ce que vous douteriez de ma parole, capitaine Laugerie ? répliqua l’autre en retroussant sa moustache blanche d’un air provocant.

Damase et le maréchal des logis calmèrent ces vieux guerriers qu’après le banquet il fallut reconduire à leur logis respectif.

Le lendemain, Damase descendait lentement le long de la rivière en suivant le marchepied, ramassant ses pensées. [Il avait hâte et appréhension à la fois d’arriver à Guersac. Quel accueil allait lui faire Mlle de La Ralphie ? Faurille ne s’était-elle pas méprise ? Ne s’était-elle pas exagéré une de ces marques d’intérêt banales qu’à la campagne on donne à tous, même aux plus humbles ?

— Mademoiselle, il y a en bas un militaire décoré.

Valérie éprouva une violente commotion et se leva :

— Fais-le monter, dit-elle, sans laisser achever la Martille.

En voyant Damase, un flot de sang lui monta au visage, et, sans se soucier de sa soubrette qui fermait lentement la porte, elle s’avança, les yeux brillants, les narines gonflées, et, le prenant par la main, le fit asseoir près d’elle, sur un canapé.

— C’est donc toi !

La beauté mâle de Damase la fascinait. Ses cheveux fauves, coupés court, faisaient cinq pointes sur son large front, comme un casque mauresque doré. Une fine moustache ombrageait sa lèvre et virilisait un peu l’expression de sa bouche où rayonnait la bonté. Dans ses yeux noirs et grands ouverts comme ceux de l’homme qui n’a rien à cacher, elle plongeait avidement les siens et se sentait envahir par une sorte d’invincible ivresse.

Tous deux restèrent muets, un instant, la gorge serrée par l’émotion ; elle lui tenant toujours la main et le regardant.

— Et tu es bien guéri, maintenant ?

— Oui, Mademoiselle…

— Oh ! interrompit-elle, Mademoiselle, c’est bien cérémonieux !

Il lui sourit et protesta qu’il était toujours le même, le Damase d’autrefois.

— Celui qui voulait se faire couper en morceaux pour moi ?

— Oui, dit-il, celui-là même.

Et ils continuèrent une conversation coupée de longs silences où chacun d’eux écoutait parler son cœur. Valérie ne cherchait pas à maîtriser la fougue de passion qui la jetait à Damase, et la pression de sa main traduisait les mouvements de tout son être. Quant à lui, en voyant, à n’en pouvoir douter, que son amour était partagé, une joie immense l’envahissait. Mais, dans sa nature loyale, il respectait un abandon qu’il croyait innocent et la regardait doucement, plein d’un bonheur silencieux et recueilli.

— Où as-tu été blessé, cette fois ? demanda-t-elle.

Il montra le haut de sa poitrine, près de la clavicule :

— Ici.

— Et là ? fit-elle, irrésistiblement entraînée, en posant son doigt sur le cœur du jeune homme, au-dessous de la croix, n’as-tu pas été blessé aussi ?

Il la regarda éperdu :

— Oui, dit-il lentement, et c’est une blessure dont je ne guérirai jamais.



IX


Les heures s’étaient envolées rapides, le jour baissait et les deux amants, ensevelis dans l’ombre, oubliaient tout. Damase revint le premier au sentiment de la réalité, et sa première pensée fut une pensée d’inquiétude pour Valérie.

— Voici la nuit bientôt, ma chère adorée ; que vont penser Mentillou et sa femme, et cette chambrière qui a l’air d’une finaude ?

— Eh ! qu’importe ce qu’ils pensent ! Tu es mien maintenant, ne me quitte plus ! dit-elle en l’étreignant avec force.

Damase fut obligé de la raisonner doucement, de lui représenter qu’il était inutile et dangereux de mettre tout le monde dans le secret de leurs amours et combien il était plus doux de les envelopper de mystère. Il lui remontra les conséquences fâcheuses qu’aurait pour elle cette divulgation à Fontagnac, dans cette petite ville aux langues empoisonnées.

— Si tu savais, dit-elle, en souriant, combien je méprise l’opinion de tous ces gens-là !

— Oui, mon ange, mais il y a des personnes de votre monde, M. de Lussac, par exemple, et M. de Brossac, votre tuteur…

Elle hocha la tête au nom du commandeur, sachant qu’il était homme à la comprendre.

— M. de Brossac, répondit-elle, est tombé quelque peu en enfance et aurait grand besoin lui-même d’un tuteur… Mais, écoute, amant bien cher, va-t’en, je te donne la liberté, quoiqu’il m’en coûte fort, à la condition que tu reviendras ce soir : tu passeras par le petit parc ; la porte sera ouverte, je t’attendrai…

Damase sortit sans être vu et chemina lentement, comme un promeneur oisif. Il était sous l’accablement du bonheur qui l’écrasait, tant il était inespéré.

Pourtant, il ressentait quelque chose comme un remords, le loyal garçon ; il se disait qu’il aurait dû éviter ces situations dangereuses qui n’ont qu’une issue et préserver Valérie de ses propres entraînements. Oui, mais il était jeune, passionnément amoureux lui-même. Et puis, comment résister à ces gracieuses chatteries qui avaient tant de charme dans cette fille si fière, ou à cet emportement de passion qui l’avait jetée dans ses bras ?

Le chemin pierreux suivait le bas des coteaux qui, aux abords de Fontagnac, se rapprochent de la rivière et venait passer sous la terrasse du jardin du notaire. Arrivé à cet endroit sans s’en douter, Damase s’entendit appeler d’une voix étouffée. Il leva la tête ; c’était Mme Boyssier. La pauvre femme n’était plus que l’ombre d’elle-même ; la dernière floraison de sa beauté avait disparu ; il ne restait plus qu’une femme sur le retour, flétrie par l’âge et le chagrin. Ils s’entretinrent un instant à voix basse ; elle était avide de savoir tout ce qui le concernait, et ses questions se succédaient rapides. En lui parlant de ses blessures, sa voix tremblait et les larmes coulaient de ses yeux. Damase fut ému et, se haussant, il lui prit la main dans l’ombre et la baisa.

— Mon cher enfant, dit-elle, désormais mon seul bonheur sera de te savoir heureux… Va-t’en, adieu ! ajouta-t-elle rapidement en entendant ouvrir la porte du jardin.

Après avoir soupé, Damase alla au Café de la Place avec le maréchal des logis, puis, lorsque sonna le couvre-feu, la « retraite », comme disait ce dernier, il rentra ostensiblement se coucher, et, une demi-heure après, ressortait par la porte du jardin et se dirigeait vers Guersac. La nuit était, belle, sans lune ; un léger souffle d’automne détachait les premières feuilles jaunies des peupliers qui tombaient en papillonnant dans la rivière. L’eau bruissait en courant sur les « maigres » et dormait dans les chenaux que suivaient les bateliers. Au loin, dans la plaine bordée par les coteaux noirs, les hameaux, endormis sous la garde d’un chien dont l’aboi obstiné rompait le silence de la nuit, s’entrevoyaient comme des masses sombres. Quelquefois, un falot à la lueur tremblotante apparaissait et s’évanouissait soudain. L’homme attardé, rentrant d’un charroi, allait se coucher, après avoir soigné ses bœufs.

Damase jouissait vivement de toutes ces harmonies nocturnes qui accompagnent délicieusement les pensers amoureux. Tandis que le bœuf fatigué repose sur la litière en ruminant, et que le paysan, las de son dur labeur quotidien, dort dans ses draps grossiers, près de sa femme, fruste comme lui, s’en aller seul, à l’insu de tous, vers une maîtresse belle, ardente et passionnément aimée ; oh ! quelle exubérance de vie soufflait en lui cette pensée ! Et quelle force il sentait latente dans tout son être, pour briser les obstacles qui se seraient dressés entre lui et l’amante adorée !

Mais il n’y en avait pas.

Dans l’ombre du bois, assise au pied d’un gros chêne, Valérie attendait, et, lorsque Damase arriva par le petit sentier, elle se jeta sur lui, d’un mouvement gracieux et violent à la fois, comme celui d’une panthère qui s’élance sur sa proie et l’entraîna.

Cela dura quinze jours ainsi. Le matin, avant l’aube, Damase s’arrachait à grand’peine des bras de son insatiable maîtresse et revenait à Fontagnac à travers champs. Puis, un soir, il annonça son départ ; son congé allait expirer, il n’avait que juste le temps d’arriver à Marecille pour le départ du courrier d’Oran.

Elle s’exclama en oyant cette nouvelle.

— Quoi ! Tu vas me quitter déjà ! Ne peux-tu demander une prolongation de congé ? Certainement, on ne te la refuserait pas… Tu n’as qu’à dire que tu n’es pas complètement guéri…

— Oui, mais je mentirais, ma chérie.

— Ah ! Je le vois bien, dit-elle, affolée, tu ne m’aimes pas !

— Ma toute chère, dit-il en la prenant dans ses bras, tu sais bien le contraire… Je t’aime plus que ma vie… Je t’aime tellement que je veux rester digne de toi, et même, si je le puis, faire honneur à Mlle de La Ralphie.

Dans une accalmie de passion, elle l’approuva, car si elle se laissait facilement emporter à la tyrannie des sens, sa noblesse de sentiments était réelle.

Le matin, après cette nuit passée dans les fièvres de l’amour et les regrets de la séparation, elle l’accompagna jusqu’à la porte de sortie du petit parc. Là, ils s’étreignirent désespérément, les yeux brillants, le cœur soulevé. Puis elle s’arracha brusquement des bras de son amant.

— Va-t’en, lui dit-elle, je ne te laisserais pas partir !

Et elle rentra, se mit au lit et s’ensevelit sous les couvertures.

Le soir, elle se leva, pâle, les yeux cernés, se mit à table, mangea peu et alla se recoucher.

Le lendemain, le commandeur de Lussac, remis de son attaque de goutte, vint à Guersac. Valérie lui avait envoyé la jument de feu M. de La Ralphie, et, sur le coup de midi, il arriva pour le dîner.

Il remarqua bien la figure, encore un peu défaite, de sa jeune hôtesse, mais il ne s’en occupa pas autrement, l’attribuant à un de ces petits malaises passagers auxquels les femmes sont sujettes, et son excellent appétit n’en souffrit pas. Le café servi, au moment où, après l’avoir dégusté, il allongeait le bras vers un flacon d’eau-de-vie de Cognac, Valérie l’arrêta.

— Vous aviez pourtant juré de n’en plus prendre, commandeur !

— Ma chère enfant, serment de goutteux et serment d’amoureux, c’est tout un ; cela s’oublie, la crise passée. Lorsque j’étais au lit, j’invoquais la sainte tempérance, mère de la santé, et, maintenant que je suis debout, toutes les bonnes choses me tentent. « Quand le péril est passé, on se moque du saint », dit un proverbe italien ; c’est mon cas.

« Maintenant, ma chère Valérie, je deviens grave, très grave… Vous voyez en moi un ambassadeur !

— Vraiment ?

— Oui ! Votre tuteur étant en enfance et votre subrogé-tuteur, au diable je ne sais où, mes cheveux gris me valent cet honneur. Sans autre préambule, j’en viens au fait. M. le vicomte Henri-Joseph Guy de Massaut vous supplie, par ma bouche, de lui permettre de venir vous présenter ses hommages. Voilà ; s’il vous convient de le recevoir, il m’accompagnera un de ces jours ; peut-être demain, si j’en juge par son impatience.

— Mon cher commandeur, répondit-elle sérieusement, dites au vicomte que je suis flattée de ses sentiments et honorée de sa recherche, mais que je ne puis encourager des espérances qui ne peuvent se réaliser… maintenant moins que jamais, ajouta-t-elle mentalement. Assurez M. de Massaut que je le tiens pour un loyal et galant gentilhomme, mais que je ne l’épouserai jamais.

Quelques jours après cette conversation, Valérie et M. de Lussac devisaient après le dîner, quand, soudain, elle s’enfuit, le mouchoir sur la bouche. Le commandeur se leva aussitôt et la trouva penchée sur le mur de la terrasse.

— Vous êtes incommodée, Valérie ?

— Oh ! ce n’est rien, un trouble d’estomac… Ces écrevisses me répugnent…

— Mais vous en avez sucé trois ou quatre, seulement…

Et le vieux commensal de Guersac alla quérir la Martille. Avec beaucoup de réserve et de discrétion, il s’enquit de l’état de Mademoiselle ; était-elle souvent indisposée comme cela ?

Mais la rusée soubrette fit l’étonnée ; c’était la première fois que cet accident arrivait à Mademoiselle qui avait une belle santé… Dieu merci !…

Et elle courut retrouver sa maîtresse.

La question posée par M. de Lussac était le résultat d’un travail rapide qui s’était fait dans son esprit. Il rapprochait cette indisposition de la fatigue persistante qu’il remarquait sur la figure de Mlle de La Ralphie ; mais, après la réponse de la Martille, il ne s’arrêta pas à cette idée que, d’ailleurs, il jugeait absurde dans la situation. Mais le même fait s’étant reproduit quelques jours après, il en vint à se poser des points d’interrogation auxquels il répondait lui-même : « Je ne vois personne… Non, c’est impossible ! »

Quelques mois se passèrent, Valérie avait repris sa figure ordinaire, son appétit était revenu, en sorte que les vagues soupçons du commandeur s’étaient, dissipés. Un soir, au coin de feu, Mlle de La Ralphie, qui, quoique sûre de son état, se laissait aller à une sereine insouciance, fut rappelée à la réalité par ce premier mouvement de l’enfant qui fait tressaillir les jeunes mères, et elle sentit la nécessité de prendre une détermination. La vulgaire prudence conseillait de s’en aller dans une grande ville, au loin, mais son caractère altier la portait à rester à Guersac et à braver les commérages des gens de Fontagnac. Le soir, en la déshabillant, la Martille lui dit :

— Si Mademoiselle me permet de le lui dire, à sa place je consulterais M. de Lussac ; c’est un homme qui connaît la vie et saura la conseiller.

— Tu as peut-être raison.

Le lendemain elle se confessa au vieux gentilhomme et lui dit brièvement tout, depuis l’origine de son amour pour Damase, jusqu’à ces nuits fortunées dont le souvenir la troublait encore, et enfin à son état présent.

C’était un confesseur indulgent, que M. de Lussac. Il connaissait tant d’aventures galantes, il avait vu dans son monde tant de liaisons irrégulières dont le dénouement avait été semblable, qu’il considérait comme une sorte de privilège de caste cette liberté dans les amours dont la haute société du dix-huitième siècle avait donné l’exemple. Il ne s’effaroucha donc pas de la confidence de Valérie, et, même, tandis qu’elle parlait, il se rappelait avec complaisance la perspicacité de ses soupçons premiers. Il plaignit sa jeune amie, non pas d’avoir aimé, maïs de son inexpérience, et il eut un blâme discret pour Damase, qui, comme tout galant homme, eût dû éviter ce désagrément à Mlle de La Ralphie qui lui avait fait l’honneur de l’élever jusqu’à elle.

Valérie sourit :

— Ne le blâmez pas, commandeur ; c’est moi qui suis coupable.

Mais, s’il avait des principes assez faciles, quant au fond, M. de Lussac ne transigeait pas sur les convenances. Il déclara donc qu’il était de toute nécessité de sauver les apparences. On n’avait plus, il est vrai, les facilités grandes d’autrefois pour céler ces choses. Jadis, lorsqu’il s’agissait d’une famille noble, tout le monde s’y prêtait : les magistrats, les curés et les gens en place. Néanmoins, malgré les sottes exigences des lois jacobines, il pensait qu’au moyen d’un voyage suffisamment motivé, la chose pouvait se dissimuler.

Le docteur Bernadet, longuement entretenu par lui des symptômes inquiétants de la santé de Valérie, vint à Guersac et ne fit aucune difficulté pour reconnaître la maladie de poitrine que lui avait audacieusement signalée le commandeur et que les réponses de la malade prétendue confirmaient. Mais ce n’était pas tout ; il fallait maintenant l’amener tout doucement à prescrire un séjour dans le Midi. Or, le docteur Bernadet n’était pas de ces grands médecins des villes qui comprennent à demi-mot et envoient aux eaux les clientes impatientes de déserter, pour quelque temps, le toit conjugal. Aussi fit-il des objections : « C’était un long voyage ; la saison était encore rigoureuse ; cela pouvait fatiguer la malade, etc. » Pourtant, au bout de quelques jours, l’habileté de M. de Lussac eut raison de cette légère résistance, et, de par la Faculté, Mlle de La Ralphie dut aller demander au soleil de la Provence la guérison d’un mal causé, selon le docteur, par les brouillards matineux de la Vézère.

À Fontagnac, on ne trouva rien d’étonnant à cela. La phtisie était, avec l’usure, un des fléaux du pays, et il était tout naturel qu’une personne riche allât, à grands frais, demander la santé à un climat plus doux. Cette brusque invasion de la maladie ne surprenait personne. Combien n’avait-on pas vu de ces jeunes filles, d’une belle santé apparente, se flétrir tout à coup, languir, s’aliter, et, après de longs mois de souffrances, s’en aller au cimetière avec des couronnes blanches sur leur cercueil ! Justement, à ce moment même, la pauvre Liette, l’amie de pension de Valérie, se mourait lentement. Mlle de La Ralphie fut la voir et la trouva bien faible, mais pleine d’illusions et ayant gardé son caractère aimant et bon.

— Ah ! si tu avais pu attendre un peu, dit-elle à Valérie, tu m’aurais emmenée, cela aurait achevé de me rétablir.

Le commandeur était allé à Périgueux louer une chaise de poste, et ils partirent, emmenant la Martille. À Sarlat, pendant qu’ils relayaient, le vicomte de Massaut vint les saluer, avec force excuses sur son indiscrétion. Le pauvre amoureux avait appris ce voyage, ainsi que la maladie qui le motivait et il en était navré. Cela était si visible sur sa physionomie que la franchise de Valérie répugnait à laisser ce galant homme dans l’erreur. Mais le commandeur s’en tint à assurer le vicomte, que selon toute apparence, la santé de Mlle de La Ralphie n’était pas sérieusement atteinte, ce qui le consola un peu. Néanmoins, il prit congé, la tristesse dans les yeux, comme ceux qui aiment sans espoir, ce qui était son cas depuis la réponse catégorique que lui avait transmise M. de Lussac.

Ils voyageaient à petites journées, en gens que les affaires ou le manque d’argent ne talonnent pas ; couchant dans les villes qui leur plaisaient, y séjournant, et, au bout d’une quinzaine de jours, ils arrivèrent à Toulon. Valérie était enchantée du voyage. M. de Lussac était un compagnon fort agréable ; il avait beaucoup couru le monde, jadis, et sa mémoire excellente lui fournissait une foule d’anecdotes et de faits locaux qu’il narrait avec agrément. Après avoir passé quelques jours à Toulon, ils furent s’installer à Hyères, dans une petite villa cachée au milieu des citronniers. Le commandeur passait pour le père de Valérie et on la croyait la femme d’un officier de l’armée d’Afrique.

Leur vie était calme, simple et telle qu’il convenait à une personne dans l’état où était Mlle de La Ralphie. Elle était heureuse d’être plus près de Damase ; il lui semblait que la diminution de la distance la rapprochait du bonheur. Parfois, elle avait des envies folles de courir à Toulon, de prendre le bateau et d’aller le surprendre. Elle se représentait la joie de son amant en la voyant et se plaisait à jouir en imagination des plaisirs qu’elle regrettait, car elle était plus amante que mère. Dans ces moments d’agitation, M. de Lussac intervenait doucement et lui faisait entendre qu’elle ne pouvait pas, dans son état, risquer les fatigues d’une traversée ; que, d’ailleurs, le régiment de Damase était presque toujours en expédition, et, qu’enfin, fût-il à Oran, il serait souverainement inconvenant d’afficher ses amours avec un sous-officier. Certes, il ne doutait pas de la discrétion du jeune homme, mais ces choses-là ne se cachent pas longtemps.

— Vous ne voudriez pas, ma chère enfant devenir la fable de la garnison ?

Lorsque Damase apprit, par une lettre de Valérie, le voyage et le motif qui le causait, il eut comme une bouffée de cet orgueil naïf qui saisit les jeunes hommes à leur première paternité. Ah ! combien sa maîtresse lui était maintenant plus chère, combien elle était plus aimée, plus adorée, et combien il lui était reconnaissant, pour ainsi dire, de porter dans ses flancs élargis un enfant à lui ! Sa joie n’était pourtant pas sans mélange en songeant aux conséquences pour elle d’une indiscrétion toujours possible. Il avait aussi quelque inquiétude au sujet de ce petit être dont elle parlait à peine, bien loin de faire à son sujet les rêves dont se bercent les jeunes mères. Il sentait encore la fausseté de sa position à l’égard de Valérie. Dans une situation semblable, entre deux amants de même condition sociale ou à peu près, le devoir eût été tout tracé. Mais irait-il, lui, sous-officier sans nom et sans fortune, lui, l’enfant trouvé, l’ancien serviteur de la famille, offrir à Mlle de La Ralphie de couvrir sa faute en l’épousant ? Il sentait l’impossibilité de ceci et en souffrait. Eût-il été officier même qu’il ne se fût jamais hasardé à le faire, car il en avait la certitude absolue, sa maîtresse, orgueilleuse et fière de son origine, était incapable de concevoir même la possibilité d’une pareille chose qu’elle eût taxée de pure extravagance. Cette chimère écartée, deux questions lui tenaient fortement au cœur : la réputation de Valérie et la destinée de l’enfant. Avec une infinie sollicitude, il exposait dans ses lettres qu’il fallait, à n’importe quel prix, éviter tout ce qui pourrait la compromettre.

L’enfant il le reconnaissait, il fallait le déclarer sous son nom, le confier, dans le pays, à une nourrice sûre ; il pourrait, lui, plus tard, le ramener à Fontagnac et l’avouer. Un enfant était une plume au chapeau d’un soldat, mais que serait-ce, si Mlle de La Ralphie l’élevait ostensiblement ? L’élever en secret ? Mais, à moins de ne jamais le revoir, la vérité finirait par percer et les conséquences seraient les mêmes. Tout bien considéré, la meilleure conduite à tenir était celle qu’il indiquait.

M. de Lussac trouvait tout cela fort sage, mais Valérie avait d’autres projets. Comme ils causaient de ceci, quelques jours avant sa délivrance, et que le vieux gentilhomme insistait sur l’adoption de la combinaison recommandée par Damase, elle lui répondit :

— Cet enfant sera un La Ralphie !

— Quoi ! dit-il, vous voulez lui donner votre nom ?

— C’est le sien de par la loi.

— Mais puisque Damase veut le reconnaître !

— Écoutez, commandeur, cet enfant que je sens s’agiter là, sous ma main, c’est le mien, vous entendez. Il se nommera non pas Vital, mais du Jarry de La Ralphie. Et, puisque je suis la dernière de ma race, il perpétuera notre nom : cela est absolument décidé.

— Alors, dit M. de Lussac, désolé de cette résolution, il était bien inutile de venir nous cacher aussi loin : autant valait demeurer tranquillement à Guersac

— J’y aurai toujours gagné ceci, d’avoir fait un agréable voyage avec le dernier et le plus galant des chevaliers.

— Vous plaisantez, ma chère Valérie, mais considérez, de grâce, tous les inconvénients de votre détermination. D’abord, dans notre monde, tous vous jetteront la pierre, n’en doutez pas. La noblesse est maintenant pervertie de dévotion plus ou moins sincère et la foi des croyants, ainsi que l’hypocrisie des cagots, ne pardonnent pas ces fautes visibles : vous serez donc excommuniée, pour parler leur langage, et rejetée de leur société. Quant aux roturiers, vous ne doutez pas, je pense, du plaisir qu’ils auront à dauber sur une fille noble : j’entends d’ici tous ces imbéciles bourgeois de Fontagnac brailler comme des chiens clabauds.

Oh ! je sais ce qu’ils valent tous, les uns et les autres, fit-il en réponse à un geste de Valérie ; mais il est toujours dangereux de se mettre en dehors des convenances généralement acceptées. Vous êtes jeune, maintenant, et l’amour comble tous les vides, mais il viendra un temps où vous regretterez peut-être de n’avoir pas conservé quelques partenaires dans le boston… Ce Beaumarchais, dont raffolait ma feue tante, a dit à la femme une chose bien profonde sous son apparence frivole : « Sois belle, si tu peux, sage si tu veux, mais sois considérée, il le faut ! ! »

— Mon cher commandeur, j’apprécie votre sollicitude, mais j’aime les situations nettes et franches. Deux solutions sont possibles ; celle que j’adopte et l’abandon complet, absolu, auquel je ne veux même pas penser. Quant à la combinaison bâtarde que vous préconisez, elle a l’inconvénient des demi-mesures : cet enfant ne m’appartiendrait plus, il me faudrait renoncer à l’élever à mon gré, à l’avoir près de moi, dans l’espoir plus qu’incertain de tromper des gens dont je n’ai nul souci. Je ne l’essaierai même pas, dès à présent, je me résigne à manquer de partenaires pour le boston.

Et voilà pourquoi, quelques jours après, le secrétaire de la mairie d’Hyères coucha sur son registre la naissance de Jean-Gérard du Jarry de La Ralphie, fils de Marie-Valérie du Jarry de La Ralphie et de père inconnu.

Depuis quelque temps, Valérie était sans nouvelles de son amant, mais elle ne s’en inquiétait point, prévenue par lui au moment de son départ pour l’expédition commandée par le maréchal Bugeaud, expédition qui devait se terminer par la bataille d’Isly.

Pendant un mois, la colonne manœuvra sur la frontière du Maroc, dans les environs d’Oudjda, sur le cours de l’oued-Isly et de la haute Mouilah, faisant des pointes dans différentes directions, châtiant les tribus du Riff, soulevées par Abd-el-Kader, et observant l’armée marocaine qui s’était avancée sur notre territoire. Tout en chevauchant dans ces plaines couvertes de lentisques, d’alfa et de palmiers nains, le maréchal des logis Vital pensait à Valérie et à son enfant. Ah ! combien il enviait en ce moment ceux de ses camarades qui avaient un nom assez noble pour s’offrir à une femme aimée, fière du sien. Mais lui se nommait Vital, parce que c’était le 27 novembre qu’il avait été trouvé sous le porche de l’église de Fontagnac, comme il se serait nommé Lin, s’il eût été exposé le 26 ; et Damase, de son nom de baptême, parce que son parrain était originaire de Saint-Gassien, où ils sont tous prénommés ainsi. Il avait beau tourner et ressasser ces choses : dans son esprit, toujours il se heurtait à des impossibilités. Il le savait, l’égalité naturelle que Mlle de La Ralphie admettait entre elle et lui, tous deux jeunes et beaux, et toutes les effusions de l’amour et ses folies, n’allaient pas jusqu’à lui faire admettre l’égalité sociale entre une fille de noble race et un roturier inconnu. Cela lui semblait étrange ; il ne pouvait comprendre que l’orgueil nobiliaire et les préjugés de caste pussent étouffer ainsi les sentiments naturels, et il se prenait à douter de l’amour de Valérie.

C’était une nature droite, loyale, toute d’une pièce, ce vaillant Damase ; il n’était pas de ceux qui dissèquent moralement l’objet de leur amour et l’observent jusque dans les mouvements tumultueux de la passion. S’il eût été moins amoureux, peut-être eût-il entrevu ce qui était la vérité, que la passion de Valérie pour lui était surtout physique ; qu’elle l’aimait avec toute l’ardeur de son tempérament ; qu’elle se sentait invinciblement entraînée vers lui sans que le cœur eût beaucoup de part. Mais il aimait naïvement, le brave garçon, il s’était donné depuis longtemps, corps et âme, et ne songeait pas à toutes ces distinctions. Et puis, il faut le dire, l’amour de Valérie avait, dans le délire des sens, de ces effusions tendres, capables de faire illusion à un amant plus expérimenté que lui. Un point sur lequel il voyait juste, c’était qu’entre un soldat de l’armée d’Afrique et une demoiselle vivant dans son château, à sept ou huit cents lieues de distance et séparés par la mer, l’amour ne pouvait être qu’un épisode passager, qu’une aventure galante destinée à l’oubli qu’amènent fatalement l’absence et l’éloignement. Et cela le poignait, le pauvre amoureux qui eût supporté dignement les amertumes d’un amour sans espoir, mais qui ne voulait pas renoncer aux joies de l’amour heureux qu’il avait connues. Aussi, repris du besoin d’espérer, se disait-il que s’il portait cette épaulette qui peut mener aux sommets de la hiérarchie militaire, peut-être l’orgueil nobiliaire de sa maîtresse fléchirait-il, et, sur cet espoir incertain, ou plutôt sur cette, illusion volontaire, le maréchal des logis Vital se promettait bien, à la première affaire, d’enlever cet insigne envié ou d’y laisser sa peau.

Après des razzias et des escarmouches sans importance, la colonne commandée par l’ancien caporal d’Austerlitz se trouva, le 14 août 1844, en présence de l’armée marocaine renforcée des contingents des tribus fidèles à l’émir. Dès le commencement de l’action, l’officier qui commandait le peloton auquel appartenait Damase fut blessé et mis hors de combat. Grâce à cette circonstance heureuse pour lui, le maréchal des logis Vital prit le commandement comme plus ancien sous-officier. La joie rayonnait sur sa figure hâlée, pendant qu’avec son mouchoir, étroitement serré, il assujettissait solidement son sabre à son poignet. Lorsque commença la fameuse charge qui culbuta l’armée marocaine, il était à dix pas en avant de ses hommes, le sabre haut, criant : « Chargez ! » Plusieurs fois, après avoir enfoncé les rangs ennemis, il revint sur ceux qui se reformaient, et, chaque fois, avec ses vaillants chasseurs, il sabrait et dispersait tout ce qui résistait.

— D’Hélier, dit le futur duc d’Isly à un de ses officiers d’ordonnance, quel est donc là-bas, sur la gauche, ce sous-officier de votre régiment qui charge si rudement avec son peloton ?…

Et tenez, ajouta-t-il en lui passant sa lunette, le voilà qui sabre un porte-drapeau…

— Monsieur le Maréchal, dit l’officier au bout d’un instant, c’est un compatriote, le maréchal des logis Vital, que vous avez décoré pour l’affaire de Sidi-Rached.

— Ah ! c’est un Périgourdin ! J’en suis bien aise ! fit le maréchal, souriant sous son grand képi légendaire.

Et il murmura ce vieil adage du pays des pierres :

Petra esto duris, cor amicis, hostibus ensis,
Hæc iria si fueris Petra-cor-ensis eris.

— Hé bien ! d’Hélier, vous pouvez lui dire ce soir, s’il n’est pas tué, que je le fais sous-lieutenant.

— Ce sera avec plaisir, Monsieur le Maréchal.

Le soir, au campement des chasseurs, à peine rentrés de la poursuite des fuyards, on entendit crier avec force :

— Les sous-officiers du 1er escadron ?

— Par ici !

Et bientôt, à la lueur des feux de bivouac, on vit s’avancer longeant la corde où étaient entravés les chevaux fatigués, un capitaine du régiment. Les sous-officiers, qui prenaient du café, assis sur des selles, des bidons, des peaux de mouton, se levèrent et portèrent la main à leur fez.

Le capitaine d’Hélier alla vers Damase et lui prit la main :

— Mon cher Vital, vous êtes sous-lieutenant ; le maréchal m’a chargé de vous l’annoncer.

— Je suis bien reconnaissant à M. le Maréchal et je vous remercie, mon capitaine, de votre empressement à m’apporter cette nouvelle.

Tous les sous-officiers présents serrèrent la main de Damase et le félicitèrent, car il devait à son caractère loyal de n’avoir pas de jaloux parmi ses camarades.

— Vous n’êtes pas blessé ? demanda l’officier d’ordonnance.

— Pas une égratignure ; c’est presque la seule fois que je me tire d’une affaire sérieuse sans un accroc.

— Tous les bonheurs, alors ?

Le capitaine accepta militairement un quart de café et conta à Damase que le maréchal l’avait chargé de la commission au moment où il l’avait vu sabrer un porte-drapeau.

— Alors, mon capitaine, je vais vous remettre le chiffon.

Et il alla chercher un drapeau, surmonté d’un croissant, qui était encore bouclé à sa selle :

— Il manque presque toute la hampe ; mais, tel qu’il est, ce sera mon remerciement au maréchal.

— Venez le lui présenter vous-même, dit le capitaine, en emmenant Damase.

Le maréchal Bugeaud, installé sous une vaste tente marocaine, dont un large pan relevé laissait voir l’intérieur, recevait les rapports des chefs de corps. Quelques drapeaux ennemis et des armes de prix étaient déjà réunis en faisceau et surmontés par le parasol du commandant en chef de l’armée marocaine.

— Monsieur le Maréchal, voici un drapeau de plus, dit le capitaine d’Hélier qui précédait Damase, et voici celui qui l’a pris.

— Ah ! ah ! dit le maréchal avec cette ronde bonhomie qui le faisait adorer de ses soldats, vous voilà, sous-lieutenant Vital ! Vous avez montré aujourd’hui du cœur et de la poigne ; mais vous êtes coutumier du fait… Je suis bien aise que vous soyez un compatriote. Et d’où êtes-vous ?

— De Fontagnac, Monsieur le Maréchal.

— C’est tout à fait sur la lisière du Périgord blanc ; mais je vois avec plaisir que, comme nous disons là-bas, la lisière vaut le drap.

— Merci de votre bonne opinion, Monsieur le Maréchal. Je tâcherai toujours de la justifier.

— C’est fort bien dit, pays… Allons, au revoir, allez vous reposer, car vous avez bien travaillé aujourd’hui.



X


Sur le pont du Vautour, qui faisait le courrier de France, un officier de chasseurs d’Afrique, enveloppé dans son burnous, regardait fixement l’horizon, où une ligne encore incertaine, comme une vapeur bleuâtre, indiquait la côte phocéenne. La mer était tranquille, le temps frais. Un beau soleil d’automne, déclinant dans sa course, faisait miroiter les courtes vagues dans le remous des roues du bateau. À l’avant, des soldats libérés, des permissionnaires, des convalescents, réunis en groupe, chantaient, et, par cette calme fin de jour, les voix montaient sonores dans l’air pur.

Damase se laissait bercer aux harmonies combinées de la nature et des chants : mais, dans sa pensée anxieuse, se dressait toujours le problème de l’avenir de son amour. Quoique sa nature fût essentiellement active et vaillante, il avait quelquefois des accès de mélancolie en songeant que tout ce qu’il avait fait jusqu’ici, ses succès militaires et l’avenir qui s’ouvrait devant lui, seraient probablement inutiles pour son bonheur.

« Demain, je saurai cela », se disait-il en allumant un de ces cigares excellents, fabriqués à Oran, par les doigts agiles des Espagnoles.

Le château d’If, moins célèbre par la captivité réelle de Mirabeau, que par la prison fictive d’Edmond Dantès, commençait à sortir des flots, et les îlots de Pomègue et de Ratonneau faisaient des points noirs sur la mer. En avant de la passerelle, les soldats chantaient le chœur des exilés :

Vers les rives de France,
Voguons en chantant,
Oui, voguons doucement…
...........

Et, un zouave à la figure tannée, campé sur une canne en nervure de feuille de palmier, un caméléon sur l’épaule, reprenait seul, d’une voix chaude et vibrante

Loin de toi, Patrie,
Mère bien chérie,
D’un exil amer,
Nous avons souffert.
........

Ce chant médiocre qui, braillé dans un cabaret, eût été vulgaire et trivial, empruntait quelque chose à la poésie du milieu. Sur ce bateau, qui glissait à la surface de la mer bleue, à la chute du jour, enveloppé d’un beau coucher de soleil, il s’harmonisait bien avec les sentiments des passagers militaires, gens simples et rudes dont la plupart avaient quitté la France depuis des années et ressentaient une secrète émotion à la pensée de la famille et du village natal.

Une heure après, le bateau accostait le quai du vieux port.

Le lendemain, dans l’après-midi, Damase gravissait le chemin poussiéreux qui, en serpentant à travers les oliviers, menait à la villa habitée par la Mlle de La Ralphie. Sur le seuil, ombragé d’un grenadier, une brune nourrice tenait dans ses bras un superbe enfant qui s’agita en voyant briller la croix de l’officier vers laquelle il tendit ses petites mains. Damase se reconnut dans les yeux noirs veloutés du petit, et, le prenant dans ses bras, le baisait avec bonheur, tandis que la nourrice allait prévenir Mlle de La Ralphie. Celle-ci sortit en courant d’un petit salon et s’élança vers son amant qu’elle embrassa avec une furie qui effraya un peu l’enfant et le fit pleurer. La nourrice l’ayant repris, Valérie entraîna Damase dans le salon et l’étreignit de nouveau avec rage, froissant sa poitrine aux brandebourgs de l’uniforme.

— Enfin, te voici !

— Ma chère bien-aimée !

Et ils restèrent un moment en silence, les bras noués, les lèvres jointes, le cœur bondissant.

Le commandeur un peu embarrassé de sa contenance entre les deux amants était descendu au jardin. Il revint bientôt, toussant dans le corridor : hem ! hem !

Lorsqu’il entra, Damase se tourna vers lui et le salua avec une aisance militaire empreinte de déférence qui disposa favorablement le vieux gentilhomme.

— Bonjour, Monsieur, fit-il, je suis ravi de voir un officier qui fait honneur à notre Périgord.

Et il complimenta Damase sur sa belle conduite et ses succès, sans s’en étonner, et l’entretint avec beaucoup de tact de diverses choses le touchant. Et il en fallait à M. de Lussac, pour concilier la dignité de son attitude avec une large tolérance et pour oublier que le brave officier qui était là présent, la croix sur la poitrine, était l’ancien petit domestique de Guersac et l’ex-clerc de M. Boyssier.

Pendant le dîner, servi par la Martille, ils causèrent des événements d’Afrique ; et la modestie de Damase, la justesse de ses vues et le bon sens de toutes ses paroles enchantèrent le commandeur qui, vers neuf heures, se retira discrètement.

Valérie, qui pendant le dîner, avait été presque muette, tant la passion l’absorbait, saisit la main de son amant et l’entraîna.

Le lendemain, pendant que Mlle de La Ralphie était à sa toilette, Damase se promenait sur la terrasse, d’où l’on découvrait la mer, et réfléchissait à sa situation. La vue de sa maîtresse, belle, ardente, lui avait fait oublier un moment ses préoccupations, d’autant plus aisément qu’il était lui-même passionnément amoureux et sevré d’elle depuis une année. Vers le matin, lorsque, dans un assoupissement de passion, il avait voulu parler de leurs relations futures, elle lui avait fermé la bouche avec un baiser :

— Laisse-moi t’avoir sans souci, mon Damase ! Jouissons du présent. Nous parlerons de l’avenir plus tard ! Rien ne presse…

Dans les paroles et l’accent de Valérie, lui sentait la volonté d’éloigner toute conversation de ce genre, de fuir tout entretien relatif aux arrangements à prendre pour leurs rapports à venir. Autant il le désirait, afin d’être tiré d’une incertitude pénible, autant elle y répugnait, peut-être parce qu’elle y pressentait le danger d’une rupture. Après son lever, dans la matinée, l’officier apprit de M. de Lussac, sur sa demande, que l’enfant était déclaré à l’état civil sous le nom de sa mère. Il comprit aussitôt les motifs qui avaient dicté la conduite de sa maîtresse et cela l’attrista. :

Quelques jours se passèrent ainsi. L’amour exubérant de Valérie calmait un peu les inquiétudes de Damase sur l’avenir, mais ne les dissipait cependant pas complètement. Au sortir des bras de sa maîtresse, lorsqu’il était seul, cette pensée le hantait toujours qu’entre Mlle de La Ralphie, dans son château du Périgord, et lui, en Afrique, séparés par la distance et la mer, une liaison durable ne pouvait exister ; que l’interruption de leurs relations pendant de longs laps de temps amènerait forcément une rupture définitive. Il voyait cela clairement, car il commençait à comprendre que chez Valérie l’amour était inséparable du plaisir et que l’absence de l’amant tuerait l’amour.

Cela le désolait, car il se voyait enfermé dans une situation sans issue honorable et digne, sauf une seule, à laquelle il ne pouvait même pas songer dans leurs situations respectives. Il ne lui restait plus qu’à choisir entre une clandestinité intermittente et inefficace et la situation, cyniquement avouée, d’amant d’une femme riche.

Mlle de La Ralphie ne pensait pas aux impossibilités de ces deux alternatives.

— Vois-tu, disait-elle un jour à Damase, il est possible d’arranger tout cela. J’irai là-bas te retrouver ; nous passerons l’hiver ensemble… Tu demanderas des congés… et puis, ne pourrais-tu demander à venir en France ?

— Ma bien chère, songe donc que tu ne peux entreprendre fréquemment un aussi long et fatigant voyage. Et puis, voyons, crois-tu qu’il soit digne de Mlle de La Ralphie d’être au vu et au su de toute une ville de garnison la maîtresse d’un officier ? Crois-tu que je souffrirais qu’on te confondît avec les malheureuses pour qui cette situation est un métier ? Non ! Je veux que celle que j’aime soit partout honorée et respectée !… Pour ce qui est de moi, j’ai aussi mon honneur à garder ; je ne puis laisser suspecter ma délicatesse et ma dignité en vivant avec une maîtresse riche… Tu me parles de venir en France ; mais les inconvénients de cet arrangement seraient les mêmes, sauf la longueur du voyage. D’ailleurs, je te le dis sincèrement, je ne quitterai pas l’Algérie, parce que j’espère y faire mon chemin et me montrer digne d’être aimé de toi !

Elle fut embarrassée de l’amertume de ces dernières paroles et cacha sa gêne dans une étreinte passionnée.

— Mais je t’aime ! fit-elle. Je ne songe pas à le cacher !

— Je veux que tu sois prête à avouer le sous-lieutenant Vital pour ton amant ; je le crois. Mais je te le demande de nouveau : est-ce là une situation digne de Mlle de La Ralphie ? Non, n’est-ce pas ? Toi qui prises très haut la noblesse de ta famille, tu ne peux pas penser différemment.

— Oh ! dit-elle avec une sorte de légèreté inconsciente où se reflétaient les opinions du commandeur de Lussac, au point de vue nobiliaire, que fait cela ?

— J’entends ! répliqua-t-il avec un tremblement dans la voix. La noble demoiselle de La Ralphie ne fait aucun cas de son honneur de femme, mais elle estime fort son honneur de caste ! Un amant plébéien ne peut la faire déchoir ! Je serai pour elle un manœuvre d’amour, un goujat d’alcôve ; je serai admis dans son lit pour servir à ses plaisirs, et ce sera tout. De communauté de destinée, de sentiments, de conscience, de vie morale, point ! Et tu as pu croire que j’accepterais ce rôle infâme ?

Éperdue, en voyant approcher la rupture qu’elle redoutait, car si son cœur était à peu près libre, physiquement elle était violemment attachée à Damase, Valérie lui saisit la main :

— C’est insensé ce que tu dis là ! Pourquoi toutes ces distinctions ? Je t’aime, ne le sais-tu pas ? Ne te l’ai-je pas prouvé ?

Sans répondre à ces interrogations, Damase poursuivit, en se levant :

— Si je me trompe sur tes sentiments, pourquoi donc as-tu donné ton nom à notre enfant ? Il aura, cela se voit déjà, les traits de son père Vital, il est issu de son sang roturier, mais il sera un du Jarry de La Ralphie et il continuera cette noble race… C’est une nouvelle façon d’anoblissement par le ventre ! ajouta-t-il avec un rire amer.

Elle resta muette.

— Pauvre égarée ! reprit-il. C’est à une vaine chimère que tu sacrifies ton honneur de femme ! On pourra te flétrir d’une épithète insultante, mais tu seras toujours une La Ralphie ! Sais-tu pourtant que ce Jean du Jarry qui commença ta famille, il y a trois cents ans, était un fils de paysans, un serviteur de la maison d’Albret, un ancien valet comme moi, tiré du commun par la faveur de son maître !

— Tu mens ! s’écria-t-elle, vivement blessée dans son orgueil.

— Allons donc ! Fouille tes archives, tu y trouveras la donation très explicite du fief de La Ralphie faite à Jean du Jarry ! Et, si tes parchemins sont perdus, l’original de la donation est dans les vieux papiers de M. Boyssier ; il ne refusera pas de te le communiquer… Quant à l’arrière-petit-fils de Jean, qui vendit sa conscience pour un grade…

— En voilà trop ! Je te défends de parler ainsi de ma famille ! Tais-toi, ou nous ne nous reverrons de la vie !

— Alors, tu as pu croire que tout ceci était une de ces querelles d’amants qui s’apaisent sur l’oreiller ? Va, continua-t-il désespéré de voir se produire tout ce qu’il avait craint, tu es bien la digne fille des nobles dames du siècle dernier, de ces « citadines », de ces « valétudinaires » qui, trouvant que leurs seigneurs et maîtres, épuisés par les filles, manquaient d’énergie, recherchaient dans le peuple des mâles vigoureux. Comme elles, tu courras après le plaisir ; quant à l’amour, tu es condamnée à l’ignorer, car, je le reconnais trop tard, tu n’as que des sens et point de cœur. Adieu ! peut-être un jour, vieillie et toujours avide de jouissances, tomberas-tu plus bas que le sous-lieutenant Vital !

Il avait la tête haute, le regard triste, la voix grave. Sur sa figure énergique et douce à la fois se reflétait, comme un miroir, la noblesse de ses sentiments. Soulevée par la passion, elle oublia tout et s’élança pour le retenir ; mais il l’arrêta du geste et sortit. Dans la cour, la nourrice promenait l’enfant. Damase le prit et l’embrassa à plusieurs reprises avec attendrissement. Puis, il le remit à la Provençale et descendit le coteau où les pierres roulaient sous ses pas.

À Hyères, il entra dans un café attendre le passage de la voiture et écrivit à M. de Lussac pour s’excuser de n’avoir pas pris congé de lui. À Marseille, il dut attendre toute une mortelle journée avant de s’embarquer et erra par la ville et au bord de la mer, ressassant ses pensées. Il lui semblait qu’une lumière s’était éteinte en lui ; il n’apercevait plus le but de sa vie. Quoi qu’il pût faire désormais, tout serait inutile pour son bonheur, il le sentait. Et il remontait à ces temps heureux où, adolescent, ignorant et naïf, il avait voué à la fillette qu’il accompagnait à l’école du Prieuré ces sentiments de pure et sereine adoration qui la divinisaient dans son cœur. Mais que la réalité présente était loin des rêves d’autrefois ! Ah ! combien il déplorait de n’avoir pas deviné plutôt sa maîtresse, et combien il était humilié de n’avoir été pour elle qu’ « un homme », et non pas « lui » ! Et il regrettait de n’être pas resté étendu mort, comme tant d’autres camarades, là-bas, entre deux touffes de palmiers nains. Ou plutôt pourquoi n’avait-il pas été mordu au Pas-du-Chevalier ! Il serait mort dans toute l’innocence de son amour, dans toute la pureté de ses sentiments.

À l’arrivée du bateau, signalé au Château-Neuf d’Oran, Damase trouva La Douceur, qui lui avait amené son cheval.

— Et tu t’es bien amusé, mon lieutenant ?

— Oui, mon vieux, je te l’assure.

Lorsque le commandeur rentra de sa promenade quotidienne, au moment du dîner, et qu’il vit deux couverts mis seulement, il fut surpris et interrogea Valérie du regard.

— Il est reparti, dit-elle tristement.

Il fallut bien expliquer ce brusque départ à M. de Lussac. Elle le fit sommairement, en sorte que, dans ses explications atténuées, il ne démêlait pas très bien la vérité.

— En somme, que voulait-il ?

— Il ne l’a pas dit positivement… mais il a déclaré très explicitement qu’il ne voulait pas d’une situation équivoque… Son amour et sa fière délicatesse lui rendaient inacceptable la situation d’amant intermittent et clandestin. D’autre part, dans l’intérêt de ma réputation et de son honneur, il ne voulait pas de celle d’amant avoué : dans les deux cas, son désintéressement pouvait être suspecté.

— Alors, il n’y avait plus que le mariage.

— Ou la rupture. Nos deux volontés devaient fatalement aboutir là ; car enfin, pouvais-je lui offrir de devenir Mme Vital ?

Le commandeur resta pensif un instant en pensant à cet officier de fortune, à ce roturier sans naissance et sans famille qui préférait renoncer à celle qu’il aimait plutôt que la posséder dans des conditions indignes d’elle et de lui. Dans son esprit un peu frivole, cette figure énergique et fière contrastait violemment avec les héros des amours légers du siècle passé.

— Singulière chose ! dit-il enfin. Jadis, un cadet de notre famille, pauvre, recevait sans scrupule d’une grande dame, sa maîtresse, les moyens de lui faire honneur dans le monde. Aujourd’hui, un officier réduit à sa solde ne veut pas être l’amant avoué ou clandestin d’une fille noble et riche, de peur qu’on ne le soupçonne d’une collusion d’intérêts. C’est peut-être pousser un peu loin la délicatesse ; mais il faut bien reconnaître qu’indépendamment de ces sentiments intimes, au seul point de vue des mœurs puritaines du siècle, — puritaines d’apparence seulement, — il a raison.

Valérie, sombre, les dents serrées, les yeux fixés sur la table, se taisait.

— Il ne faut pas vous désoler ma chère enfant, reprit M. de Lussac. Cette rupture n’est sans doute pas définitive.

Elle hocha la tête dubitativement.

— Il ne cédera pas plus que moi ! dit-elle.

Peu après, ils repartirent pour Guersac.

L’arrivée de Mlle de La Ralphie avec une nourrice et un enfant fut un grand événement pour la villette de Fontagnac. Quelques-uns attribuèrent au commandeur l’honneur de la paternité. Il était gris de poil, mais, comme le disait Mme Laugerie, femme d’expérience, « il y a de ces vieux grisons qui sont encore solides ». Par exemple, dans cette hypothèse, on ne s’expliquait pas la conduite de la mère du petit Gérard. Franchement, il fallait avoir le diable au corps pour s’en faire conter par un sexagénaire. Lorsque la Martille lui rapporta ces propos, quoique Valérie ne fût pas disposée à la gaîté, elle ne put s’empêcher d’en rire un peu, et, le soir, à dîner, s’excusa près de M. de Lussac de l’avoir compromis.

Le vieux gentilhomme sourit et son œil brilla un instant, comme s’il regrettait un bonheur qu’il appréciait à sa haute valeur.

Mais ceux qui attribuaient l’enfant à M. de Lussac n’étaient pas en majorité. La plupart des Fontagnacois, les bourgeois surtout, concluaient à une intrigue vulgaire, à quelque caprice de Mlle de La Ralphie pour un individu inavouable. Et, ce qui exaspérait les gens de Fontagnac, c’était cette ignorance qui empêchait les commentaires qu’on eût pu faire sur tel ou tel. À défaut de commentaires, on faisait donc des suppositions, souvent malveillantes, ou parfois même outrageantes. Il s’en faisait aussi de plus honnêtes. Ainsi, on avait remarqué que Mlle de La Ralphie avait parlé à la Faurille quelques jours avant l’arrivée de Damase : que lui avait-elle dit ? La Faurille, qui avait oublié d’être bête, disait que la demoiselle lui avait tout bonnement demandé des nouvelles de son frère de lait ; mais les fortes têtes avaient des doutes. Le lendemain de son arrivée, les flâneurs et ceux qui pêchaient à la ligne du haut du pont, avaient bien vu Damase descendant le long de la rivière comme un promeneur désœuvré ; mais avait-il poussé jusqu’à Guersac ? Là était la question. Depuis, personne ne l’avait revu de ce côté. Dans la journée, il restait à la maison ou se promenait sur la route de Périgueux, et, le soir, prenait un mazagran au café de la Place, avec le maréchal des logis de gendarmerie, puis allait se coucher bourgeoisement à neuf heures, le couvre-feu sonnant. Pourtant, comme le disaient judicieusement les curieux, prêts à jeter leur langue aux chiens, il fallait bien que ce fût quelqu’un !

— Ces choses ne se font plus par l’opération du Saint-Esprit ! dit en petit comité le maire voltairien. Le brave Mentillou, lorsqu’il venait aux provisions à Fontagnac, subissait des interrogatoires en règle chez le boucher et chez l’épicier. Mais c’était un mâtin, boutonné jusqu’au col, qui riait et faisait l’imbécile lorsqu’on lui parlait de ça. Le petit Farou, qui avait au-dessus de sa porte une branche de pin ornée de rubans rouges et blancs qui flottaient au vent, le petit Farou et d’autres lui avaient bien fait quelques politesses intéressées, mais inutilement. Cela devenait embêtant pour les naturels de Fontagnac, qui n’étaient pas loin de considérer ce mystère persistant comme une injure personnelle à chacun et à tous.

Enfin, comme il n’est pas de secret que la curiosité d’une petite ville pleine d’oisifs ne finisse par percer, la chose se sut.

Il y avait lors, à Fontagnac, un pêcheur appelé « La Loutre ». D’où lui venait ce sobriquet ? On en disputait dans le pays, depuis de longues années. Les bons esprits pensaient qu’il le devait à son habileté professionnelle, car c’était un grand destructeur de poisson ; mais les « gens de travers », comme on dit, les grincheux, qui ne sont jamais de l’avis des autres, soutenaient fort et ferme que ce surnom lui venait d’une casquette faite de la peau d’une loutre capturée par lui jadis ; casquette superbe autrefois, actuellement quelque peu dépouillée de son poil, mais qui continuait à abriter son chef de paysan narquois. Quoi qu’il en soit, La Loutre était un amateur convaincu du « jus de la treille », comme disent les chansons, quoique, en réalité, le jus de la treille fasse du vin détestable ; témoin le vin de branche du Ribéracois, où on a la déplorable coutume de faire grimper la vigne sur les noyers et autres arbres. La Loutre donc, un dimanche soir, en faisant chez le Farou une quadrette, largement arrosée, laissa entendre, après de nombreuses pintes vidées, qu’il en savait long sur le sujet qui tenait en état de fièvre les Fontagnacois. Ses trois partenaires, et surtout Batistou le cordonnier, son beau-frère, essayèrent en vain de le faire achever. Batistou eut beau invoquer leur camaraderie d’enfance, leur alliance et cette fraternité créée depuis de longues années par tant de chopines vidées ensemble ; il eut beau l’appeler jean-foutre, viadaze, rien n’y fit, La Loutre n’était qu’éméché, il résista victorieusement.

Bientôt toute la ville sut que le pêcheur connaissait le secret qui troublait les nuits de ses concitoyens, et le malheureux fut assailli de sollicitations pressantes sous les formes les plus diverses. D’abord, sa femme le réveillait la nuit d’un coup de coude.

Pierre, qu’es aquel ?

Puis les voisins, les camarades, les amis, tour, pour mieux dire, après avoir causé un instant avec lui, ne manquaient pas de lui poser la même question. Le pauvre diable jurait par son âme qu’il n’en savait du tout rien : il avait dit ça pour coyonner, parce qu’en jouant son beau-frère ne parlait d’autre chose et que ça l’embêtait. Mais personne ne le croyait et on le traitait tout uniment de jean-foutre, comme Batistou.

La vérité, c’est qu’il avait une bonne pratique à Guersac et qu’il ne se souciait pas de la perdre.

Les bourgeois aussi cherchaient à lui tirer les vers du nez. Anatole Decoureau alla même plusieurs fois à la pêche avec lui, sous prétexte d’apprendre à lancer l’épervier, et il essaya de le séduire. Seulement, comme malgré sa fortune il était pingre, et qu’en sa qualité de grand bourgeois il n’estimait pas à haut prix la conscience d’un pauvre diable de pêcheur, il offrit seulement quarante sous que La Loutre refusa bravement, disant que, ne sachant rien, il ne voulait pas voler cet argent.

Mais le plus rude assaut qu’il eut à subir fut celui que lui livra Mme Laugerie. Cette vaillante dame grillait d’envie de connaître le père du petit Gérard, pour son compte d’abord, et aussi pour celui de Mme Decoureau qui, pour des raisons à elle, tenait fort à le savoir. Toutes ces dames, d’ailleurs, avaient dit à la forte épouse du capitaine : « Il n’y a que vous pour confesser La Loutre. » Et elle s’était piquée au jeu.

Une après-midi, donc, tandis que les nombreux enfants du pêcheur jouaient dans les gabares échouées sur la grève et que sa femme lavait du linge au grand barrage, Mme Laugerie se glissa dans la maison, pomponnée comme une mule espagnole, et trouva La Loutre assis, raccommodant des verveux. Ce qu’elle voulait ? Parbleu, du poisson. La Loutre lui promit pour le lendemain un beau plat d’assées, puis on causa, et, de fil en aiguille, la femme du capitaine en vint à l’histoire en question.

Mais le pêcheur, suivant sa tactique ordinaire, protesta que tout ce qu’on en disait c’était des menteries : il avait dit cela en riant, voilà tout.

Malgré ses protestations, la dame insistait :

— Voyons ! À moi, à moi, vous pouvez bien me le dire ! Je vous jure que je n’en parlerai à personne. Allons, dites-le moi !

Et elle se rapprocha de La Loutre.

Lui ne comprenait pas pourquoi il devait plutôt qu’à une autre le dire à elle, qui ne lui prenait de poisson qu’une fois par an, dans la semaine sainte ; toutefois, il démêlait bien qu’elle avait quelque intérêt à le faire babiller.

— Pour me faire plaisir ! Allons, dites-le moi ! Si je pouvais faire quelque chose pour vous, moi, je le ferais !

Et la tentatrice tapait sur le genou du pêcheur et jouait de la prunelle.

« Que diable est ceci, pensait l’autre, cette bourgeoise est folle ! »

Lui, habitué aux sabots et aux cotillons de droguet de sa femme, était quelque peu émoustillé par le luxe provincial de la dame : bonnet à fleurs, robe légère, jupons à festons brodés, petits souliers à cothurne, dont les rubans s’entrecroisaient sur un bas de jambe assez bien fait : oui, tout cela le remuait un peu, mais il la laissait s’avancer sans comprendre… bougre !

Jusqu’où allèrent les choses, nul ne le sut. Le perruquier du coin, qui avait vu entrer Mme Laugerie et qui surveillait sa sortie, de la coupée de sa boutique, affirmait qu’elle était restée une bonne heure avec La Loutre et qu’elle en était sortie les oreilles rouges. Mais comme il fallait généralement dédoubler les dires de ce figaro périgourdin, certains concluaient de son récit que Mme Laugerie était restée une demi-heure chez le pêcheur et qu’elle en était sortie les oreilles roses seulement. Ce qu’il y eut de sûr et certain, c’est qu’elle en revint quinaude, n’en sachant pas plus que ci-devant.

Mais il n’est point de place imprenable ; où la force ouverte échoue, une ruse ou une autre réussit. Comme l’énonça mythologiquement le capitaine Gillerac, la flèche du petit dieu Cupidon s’était émoussée sur la peau tannée de La Loutre, mais la coupe écumante de Bacchus eut raison de lui.

Il était temps, d’ailleurs, car son silence commençait à être considéré comme une calamité publique, et les plus exaltés le regardaient comme un traître à la patrie fontagnacoise.

Un dimanche, à la vesprée, pendant une innocente quadrette, un des partenaires du pêcheur et Batistou son beau-frère, firent un pari concerté dont l’enjeu était le souper. Les quatre compagnons burent sec à ce souper, et, après de larges rasades, on versa à La Loutre, qui avait déjà du vent dans les voiles, un mélange de vin rouge et de vin blanc qui lui fit entonner, peu après, une chanson patoise où il était question pêle-mêle de pintes et de filles. Dès lors, on le tenait : un copieux vin chaud et de nombreux brûlots l’achevèrent et il vida son sac. Mais à la vérité, il fallut lui tirer la chose par morceaux, comme avec un tire-bouchon.

« Voilà, c’était un matin, une grosse heure avant le jour. Il était en train de lever des cordes razis Guersac, quand, tout d’un coup, il s’en va voir un individu qui sortait par la porte du petit parc et remontait vers Fontagnac. Ce quelqu’un, dont il ne voyait pas bien la figure, car il faisait encore brun, il l’avait reconnu à l’habillement : pantalon large, comme ceux des compagnons charpentiers, veste serrée à la taille, bonnet à pompon sur la tête ; c’était l’ancien clerc de M. Boyssier, pardi ! Tout d’abord, il avait pensé que le galant venait pour la Martille qui avait le bruit d’être du bon coin ; mais, le lendemain, étant revenu au même endroit, par la curiosité, il l’avouait, il avait vu, hors de la petite porte, une femme qui faisait la conduite au garçon… Et cette femme n’était pas la Martille, vu qu’elle avait bien cinq ou six pouces de plus que la chambrière, et avec ça plus de corporance dans la poitrine et partout, ce qui ne pouvait que se rapporter à la demoiselle de Guersac… »

Il était minuit passé, lorsque La Loutre eut achevé de se confesser, car il fallut trinquer souvent pour l’encourager. Les autres le ramenèrent chez lui et cognèrent ferme à l’huis.

La Jeanne se leva et vint ouvrir, pieds nus et en chemise :

— Te voilà ton homme, dirent-ils en riant.

Et ils la laissèrent se débarbouiller avec La Loutre, cramponné à la poignée du loquet.

— Ah ! foutu por ! fit-elle

Le lendemain, à neuf heures, toute la ville savait que le père du petit Gérard était décidément le sous-lieutenant Vital. En général, on en fut fâché. Les Decoureau, que la déconvenue matrimoniale d’Anatole avait irrités, et, à leur suite, tous leurs adhérents, eussent été bien aises que le séducteur fût quelque rustre obscur, comme il arrive parfois ; un de ces individus qu’on ne peut avouer sans s’accuser en même temps de goûts bas et vils.

D’autre part, Damase, par sa conduite lors de la mort du vieux Latheulade, s’était attiré la haine des dévots. En outre, les bourgeois étaient jaloux de ses succès militaires. C’était plus qu’il n’en fallait pour affiler les langues de l’endroit. De quinze jours on ne parla que de cela, et les commentaires méchants et les suppositions fielleuses ne tarissaient pas. Le principal thème de ces commérages empoisonnés, celui sur lequel on brodait de vingt manières, c’était l’origine de Damase, enfant trouvé, et puis son ancien état de domesticité à Guersac : là-dessus, les inventions de toutes pièces abondaient. |

Dès le jour où la chose fut divulguée, les dames habituées du salon de Mme Decoureau s’étaient spontanément réunies et toutes parlaient à la fois.

— Mesdames, qui l’aurait cru ?

— Jamais elle ne l’avouera, disait l’une.

— Qui sait ? Peut-être elle l’épousera !

— Son ancien domestique !

— Elle est bien trop orgueilleuse pour cela !

— Ah ! on ne sait jamais !

— Oh ! Madame ! un enfant de l’hospice !

— Oui, mais si elle l’aime !

— Je ne dis pas, mais il y a des choses qu’on ne peut oublier.

— Peut-être ! il peut monter haut, devenir colonel, général, on a vu des exemples de ça.

— Jamais de la vie !

— Il sera capitaine, tout au plus.

— Murat avait bien été garçon d’écurie ; cela ne l’a pas empêché d’épouser une sœur de Napoléon.

— Mesdames, dit l’ancien régent qui avait accompagné sa femme, excusez-moi : le feu roi de Naples était le fils d’un aubergiste, et il a pu, dans sa première jeunesse, donner la botte au cheval d’un voyageur ; mais il n’était point garçon d’écurie… Après ses études, il a porté le petit collet, et il a même professé la sixième au collège de Toulouse…

— Quoi ! Monsieur Dutreuil, s’écrièrent toutes ces dames, que dites-vous ? Tout le monde sait que Murat a été garçon d’écurie !

— La Bastide n’est pas si loin d’ici !

— Je l’ai entendu dire cent fois à mon père !

— Les journaux l’ont assez répété !

— C’est un fait connu ! archiconnu !

— Il n’y a pas à aller contre !

Le malheureux régent, étourdi, s’esquiva, laissant là sa femme, et, après cette petite digression, on reparla de Valérie.

Épouserait-elle ? N’épouserait-elle pas ? La question fut derechef agitée et les avis furent très inégalement partagés. Toutes ces dames étaient pour la négative ; mais Mme Delfand pensait, au contraire, que Mlle de La Ralphie épouserait Damase : c’était, d’ailleurs, l’opinion de son mari, à qui ses fonctions judiciaires avaient donné une profonde connaissance du cœur humain…

— Il s’agit bien du cœur ! interrompit Mme Laugerie. Valérie, dit-elle familièrement, a du tempérament, voilà tout ; elle n’aime pas Damase, elle aime l’ « homme » ! Maintenant qu’ils sont séparés, qu’il lui tombe un beau garçon sous la main, elle le prendra, comme elle a fait de son ancien domestique !

Mme Delfand protesta bien, mais toutes ces dames furent du sentiment de Mme Laugerie, qui, il faut le reconnaître, approchait de la vérité.

L’assertion catégorique de la femme du capitaine confirma M. Anatole, qui écoutait dans un coin en regardant ses ongles, dans une idée que lui avait suggérée la bonne opinion qu’il avait de lui-même.

Puisqu’il avait échoué comme époux, pourquoi ne se revancherait-il pas comme amant ? Assurément, il valait bien, comme homme, ce soudard grossier, se disait-il en venant caresser complaisamment ses favoris jaunes devant une glace. Il n’était pas officier, c’est vrai, mais il était avocat, en passe d’être député, de devenir peut-être ministre, et d’avoir alors, non pas une simple croix de chevalier sur la poitrine, mais un ruban de commandeur autour du cou. Et puis un homme d’intelligence ne valait-il pas cent fois un sabreur ? Cedant arma logæ Certes, Anatole de Coureau pouvait flatter l’amour-propre d’une femme dans quelque haute situation qu’elle fût placée… à fortiori celui d’une gentillâtresse qui avait fait un enfant d’une « bête épaulée », comme on dit, et il se souriait à lui même d’un air vainqueur.

Depuis son retour, Mlle de La Ralphie avait repris ses habitudes antérieures. Elle venait de temps en temps à Fontagnac pour quelque petite affaire, ou seulement pour se promener. Lorsqu’elle suivait à cheval la grande Traverse, ou qu’elle allait du côté de la promenade appelée du nom de cet intendant qui fit en son temps planter beaucoup d’ormeaux sur les places et arracher beaucoup de vignes sur les coteaux du Périgord, les boutiquiers notables sur leur porte, les bourgeois flâneurs qui la croisaient, les pêcheurs à la ligne sur le pont, ne manquaient pas de la saluer. De tous ces citadins qui lui donnaient entre eux les qualifications les plus injurieuses, aucun n’avait le courage de son opinion. Ils se sentaient tout remués, lorsqu’en passant elle les regardait de son œil bleu perçant comme une lame d’épée, et les chapeaux de formes diverses, les casquettes à oreillons ou autres, et même le bonnet de coton quelque peu jaune du vieux Girellou, oncle de M. Decoureau qui avait fait fortune en vendant de la chèvre pour du mouton et en marquant à la fourchette ; tous ces divers couvre-chefs se soulevaient sur son passage.

Ces apparitions de Mlle de La Ralphie à Fontagnac inspirèrent à Anatole un projet qu’il trouvait merveilleux. Après avoir préparé ses approches par des lettres, — anonymes, car on ne sait pas ce qui peut arriver, — et avoir épuisé sa rhétorique à exprimer ses sentiments brûlants à la châtelaine de Guersac, Anatole donc, en grande tenue : pantalon collant à sous-pieds, gilet de cachemire à châle, col roide, chapeau haut de forme, la badine à la main, le monocle à l’œil, alla l’attendre sur le chemin un jour qu’il l’avait vue en ville. Lorsqu’elle passa, revenant chez elle, il mit le chapeau bas et la supplia de l’écouter un instant. Valérie arrêta sa jument et prêta l’oreille aux phrases filandreuses de l’avocat.

Cette déclaration en pleine campagne, dans un petit chemin de traverse, faite par un monsieur qui ressemblait prodigieusement à une gravure de La Fashion, journal des tailleurs, lui semblait originale, et elle l’écoutait, sans songer d’ailleurs à dissimuler un sourire dédaigneux que, toutefois, le bel Anatole interprétait à son avantage.

Mais à une superbe tirade, elle l’arrêta :

— Comment ! mais on m’a déjà écrit cela ; serait-ce vous ?

Il avoua sa coulpe !  :

— Oui, Mademoiselle, c’est moi, moi qui vous aime, moi qui…

— En ce cas, il est cruel de n’avoir pas signé : j’ai cherché longtemps qui ce pouvait être.

Quoique le ton ne fût guère encourageant, Anatole était tellement fat qu’il se crut à la veille du succès.

— Je n’osais pas ! dit-il. Oh ! pardonnez-moi !

Et, s’approchant insidieusement, enhardi par le sourire équivoque de Mlle de La Ralphie, il posa sa main sur la jupe de l’amazone, à la hauteur du genou, avec une légère pression qui pouvait passer pour un essai de caresse.

Mais, au même instant, la cravache de Valérie s’abattait sur lui.

— Drôle ! fit-elle en enlevant sa bête.

Il resta là, planté, muet, rageur, puis, ramassant son chapeau qui avait roulé à terre, il rentra à Fontagnac.

À dîner, elle conta son aventure à M. de Lussac.

— Quel malotru ! fit le vieux gentilhomme : parbleu, j’irai le corriger d’importance ! ajouta-t-il, oubliant sa goutte et ses soixante ans.

— N’en ayez cure, c’est fait, il n’y reviendra pas.

— Voyez un peu, reprit le commandeur, ce que c’est que la naissance. On saisit ici la différence qu’il y a entre le roturier, riche ou non, et le gentilhomme. Ce garçon s’est conduit comme un goujat, tandis que ce pauvre vicomte de Massaut, de désespoir, s’est engagé dans les spahis… C’est la mode, maintenant qu’il n’y a plus de couvent. Jadis, ce brave Guy fut entré aux Cordeliers de Fontagnac et vous eût oubliée en égrenant son rosaire ; aujourd’hui, il vous oubliera en maniant son sabre… Les païens avaient bien raison de diviniser le Léthé ! Vivre, c’est oublier… La façon n’y fait rien.

Et, sur ces réflexions quasi philosophiques, le commandeur ayant achevé de découper un succulent perdreau, en offrit une aile à Valérie.



XI


Lorsque revint d’Hyères Mlle de La Ralphie, depuis quelques mois la pauvre Liette s’en était allée au cimetière avec des couronnes blanches sur son cercueil. Dès le lendemain de son arrivée, Mme Duperrier, la tante d’Amélie, fit remettre à Guersac, par le piéton, un paquet cacheté. Ce paquet contenait un petit cahier sur lequel la jeune morte avait couché ses pensées secrètes, quelque chose comme le journal de son cœur. Quoique Valérie ne fût pas très tendre, elle fut touchée néanmoins en lisant les confidences posthumes de sa défunte amie. La pauvre enfant n’avait pu se résoudre à emporter son secret dans la tombe et elle le confiait, sans s’en douter, à une rivale.

Cela datait de loin déjà. Dès avant la sortie du pensionnat, elle avait ressenti un tendre intérêt pour Damase. Mlle de La Ralphie n’en fut pas surprise en se rappelant certains propos de la petite Beaufranc, et elle continua sa lecture. Liette racontait comment, devenue jeune fille, cet amour avait grandi et l’avait prise tout entière. Jour par jour, elle en consignait naïvement les progrès sur son petit cahier :

« Ce soir, j’ai pensé à lui en faisant ma prière. »

« Aujourd’hui, j’ai seize ans. À toute heure de la journée, il est présent à ma pensée et je m’endors en songeant à lui. »

Puis, pendant plusieurs années, la pauvre enfant avait noté de petits épisodes de ces innocentes amours cachées aux yeux de tous.

« J’ai bien pleuré, hier soir, sous mes couvertures. Il s’en va en Afrique, dans ce pays que mon oncle Séverin appelait le tombeau des Français. »

Parfois aussi, son petit cœur aimant s’épanchait en de tendres effusions :

« Mon Dieu que je l’aime ! Sa chère image est toujours devant mes yeux ! »

Et, comme si elle eût voulu assurer la survie de son amour, elle terminait son journal par cette adjuration.

« Mon bien-aimé, lorsque je ne serai plus, pense quelquefois à moi ! »

En lisant les confidences de son amie, Mlle de La Ralphie éprouva la sensation du voyageur qui pénètre dans une contrée inconnue. Cette tendresse de cœur, cette pure affection d’âme, ce renoncement de soi-même que lui révélait à chaque page le petit cahier de Liette, la surprenaient. Cette absorption de l’amante dans l’être aimé lui semblait étrange et la révoltait presque. Elle ne comprenait pas les joies du sacrifice et ne pouvait concevoir qu’on abdiquât ainsi sa personnalité. Elle voyait dans tout cela une sorte de déchéance et attribuait à la maladie les purs et nobles sentiments de la pauvre Amélie.

À la réflexion pourtant, certaines paroles, comme des lueurs soudaines, lui faisaient pressentir une sorte d’amour différent de celui qui la possédait. « Peut-être, se disait-elle, l’amour n’est-il complet qu’avec cet abandon total de l’être, cette renonciation à toute volonté divergente ; peut-être le bonheur est-il doublé par l’ivresse du cœur et le délire de l’esprit.

« Oui, garder son moi, sa volonté, sa pensée, communiquer avec l’être aimé par les sens seulement, c’était peut-être une sorte d’amour inférieur… se prêter et non se donner… »

Se donner ! Voilà justement ce qui la révoltait. Être la chose d’un homme, obéir à ses caprices, se plier à ses désirs, chercher à lire sa volonté dans ses yeux comme un chien familier ; non, jamais, jamais ! Et puis, la violence de ses sensations lui faisait illusion : non, il n’était pas possible que des sentiments tendres, des rêves du cerveau, des extases du cœur pussent dépasser en intensité ses ravissements physiques.

À l’égard de la dernière volonté de Liette, Valérie n’hésita pas. Sa droiture naturelle et sa franchise l’emportaient sans effort en toute occasion sur son intérêt personnel. D’ailleurs, elle eût envisagé, sans aucune appréhension, la révélation de cet amour du vivant de son amie, tant il lui paraissait pâle à côté du sien : maintenant qu’il n’était plus qu’un sentiment posthume, ce n’était rien. Il lui semblait que Damase voulu, aimé, possédé par elle, lui appartenait sans contestation possible et qu’il était comme marqué par ses morsures.

Et le petit cahier, déposé à la poste, s’en fut trouver Damase à Mascara.

En recevant cet envoi, qu’aucune lettre n’accompagnait, le jeune officier éprouva une sincère émotion. Cet amour pur, naïf, croyant, contrastait tellement avec celui de Valérie, que le parallèle se faisait naturellement dans son esprit. Le bonheur était là, sans doute, caché dans ce cœur de jeune fille, bonne, aimante, dévouée. Celle-là comprenait l’amour ainsi que lui-même, comme un perpétuel sacrifice et une étroite union de l’âme et du corps avec l’être aimé.

Mais, pourtant, il le sentait, ce bonheur eût-il été là, sous sa main ; cette jeune fille, couchée dans son cercueil, eût-elle été debout, parée de sa jeunesse et de son amour, qu’il n’aurait jamais renoncé à Valérie, morte pour lui maintenant, comme l’autre. Non pas qu’il eût cessé de l’aimer ; il l’aimait toujours, il la désirait avec toute l’ardeur de son cœur et de sa jeunesse ; mais, de même que sa maîtresse faisait fléchir son amour devant l’orgueil de race, lui s’arrêtait devant le soin de sa dignité et l’estime de soi-même.

De ces deux amants, séparés par leur volonté réciproque, celui qui supportait le plus impatiemment cette situation, c’était Valérie. Damase, lui, quelque profonde que fût sa passion, la dominait par le sentiment du devoir moral et l’énergie de sa volonté aidés d’ailleurs par l’activité de sa vie. Mlle de La Ralphie fut d’abord distraite par sa maternité et par son idolâtrie pour le petit Gérard. Elle éprouvait bien cette tendresse infinie des jeunes mères qui, dans sa première expansion, fait quelque peu tort à l’amant ou à l’époux, mais son affection était fortement empreinte de l’orgueil qui lui avait fait avouer l’enfant comme le rejeton des La Ralphie. Jamais poupon ne fut plus choyé, paré, adulé, et même respecté, que ce petit être. Sa mère seule et la nourrice avaient licence de l’embrasser ; quant aux autres, nul ne pouvait que lui baiser la main. Il aurait répugné souverainement à Mlle de La Ralphie de le voir l’objet des caresses familières des étrangers, de ses serviteurs, de ses métayers, et, surtout, de poser ses lèvres aristocratiques là où s’étaient posées celles du vulgaire. Elle tolérait les gros baisers de la Provençale, qui mangeait les joues de son nourrisson, mais non sans peine, et, pour elle, n’embrassait le petit qu’au front, pour éviter cette promiscuité de caresses.

On riait fort, à Fontagnac, de ces façons princières, et Anatole Decoureau appelait sarcastiquement l’enfant « le petit Dauphin ». Il était beau, d’ailleurs, ce petit Gérard, et, en dehors de toute préoccupation de race, bien fait pour flatter l’orgueil d’une mère. Lorsqu’on l’apportait à Fontagnac, quelquefois, les plus indifférents, en le voyant dans les bras de sa nourrice en coiffe arlésienne, ne pouvaient s’empêcher de dire : « Quel fier drôle ! » Ce qui, dans la langue du pays, équivaut à l’expression : « Quel superbe enfant ! »

Mais, de tous les habitants de Fontagnac, la personne qui l’admirait le plus, était Mme Boyssier. Pour elle, cet enfant c’était encore Damase ; peu lui importait qu’il fût le fruit d’un autre amour. Comme c’était le bonheur de celui que son cœur aimait toujours, qu’elle désirait, ses pensées se résolvaient en de mélancoliques renoncements.

La nécessité de signer des actes pour ses affaires ou de donner des quittances relatives à ses créances, amenait quelquefois Mlle de La Ralphie chez le notaire. Un jour, comme elle allait à l’étude, Mme Boyssier se trouva dans le corridor et lui demanda la permission d’embrasser le petit Gérard. Depuis que la femme du notaire, vieillie, n’était plus à craindre, la jalousie de Valérie avait disparu. Sur son assentiment, Mme Boyssier prit l’enfant aux bras de la nourrice et l’embrassa longuement, les yeux humides. Pendant que Valérie était à l’étude, elle amusa le petit, le promena par le salon, lui montra les vieilles gravures, les bergers du trumeau, le fit se mirer dans la glace et tapoter sur un vieux clavecin délaissé dans un coin. Lorsque Mlle de La Ralphie sortit, Mme Boyssier remit le petit à sa nourrice et dit à demi-voix à la mère :

— Vous êtes bien heureuse d’avoir un pareil enfant.

Valérie sourit, flattée. Elle comprenait bien que, dans la pensée de Mme Boyssier, ces paroles se complétaient par celle-ci : « D’un tel père ! » Mais cela n’avait plus d’importance.

Dans une occasion semblable, pendant que la nourrice promenait le petit dans le jardin et qu’à l’étude on préparait un acte, Mme Boyssier, seule avec Valérie, s’enhardit à parler de Damase. La noblesse de ses sentiments, la sincérité de son dévouement, l’amour désintéressé désormais qui brûlait dans ce cœur généreux frappèrent celle-ci, qui s’en alla songeuse sur ces dernières paroles de la femme du notaire :

— Quel bonheur d’être son bon ange ! de se sacrifier pour lui !

C’était donc vrai ! Il y avait autre chose que l’amour heureux, nourri de voluptés ; d’autres marques d’affection que l’effervescence des sens. Liette avait aimé dans le silence, sans espoir ; elle avait gardé son secret dans son cœur jusqu’au dernier moment ; elle était morte sans regretter autre chose que son amour même, sans aucune préoccupation charnelle. Et voici maintenant que celle qui, naguère, brûlait de tous les feux de la passion terrestre, avait renoncé aux joies de l’amour partagé, pour ne garder dans son cœur qu’une adoration épurée pour cet amant dont elle ne se sentait plus digne physiquement.

Il fallait bien qu’il en fût ainsi, qu’il y eût autre chose que le plaisir, puisque la vierge ingénue et l’épouse coupable se rencontraient dans les mêmes sentiments d’abnégation et de sacrifice. Sans doute, ces natures tendres étaient aussi plus froides, car elle, dont le sang bouillait, incapable de ce renoncement, sentait la séparation lui peser et résistait avec peine à la sollicitation de ses sens. Valérie se rendait compte de cela avec une certaine appréhension et comprenait instinctivement que les affections du cœur étaient trop faibles en elle pour maîtriser les désirs. Ce que Mme Laugerie avait exprimé brutalement était vrai au fond ; la seule chose qui pût la retenir était l’orgueil ; mais l’orgueil s’accommode parfois des hontes secrètes.

Alors, quoi ? Qu’arriverait-il si la situation présente s’éternisait ? Puisqu’elle était incapable de renoncer à l’amour, qui était un besoin irrésistible de sa nature, que ferait-elle ? De nouvelles liaisons lui feraient-elle oublier l’ancienne ? Non, cela était impossible. Le peu d’affection sentimentale dont elle fut capable, était pour jamais acquis à Damase, son amant d’élection. Elle s’avouait qu’il l’avait quelque peu élevée, qu’il avait anobli leur liaison en l’imprégnant de son affection profonde et dévouée. Grâce à lui, elle avait connu ces caresses d’âme, cette tendresse du cœur qui sont inséparables du véritable amour ; et, quoiqu’elle ne les appréciât pas à leur valeur, elle en soupçonnait le prix. Après lui, il n’y avait que le commerce des sens, un pur libertinage. Et puis, qu’arriverait-il si, cédant à un de ces entraînements que l’ardeur héréditaire du sang qui coulait dans ses veines rendait possible et même probables, elle tombait sur un vulgaire drôle ? S’encanaillerait-elle en amour, comme son bisaïeul Louis XV ?

Et alors, les paroles de Damase lui revenaient à l’esprit :

« Peut-être un jour tomberas-tu plus bas que le sous-lieutenant Vital ! »

Le temps passait et elle flottait, irrésolue, entre des déterminations extrêmes. Dans l’insomnie de ses nuits enfiévrées, il lui semblait facile de céder : qu’importait tout le reste, à côté de la réalité après laquelle elle haletait ? Puisqu’il n’acceptait pas l’existence irrégulière dont elle se serait arrangée ; puisqu’il refusait de laisser soupçonner sa délicatesse en vivant avec une maîtresse riche, eh bien ! elle serait sa femme… Mais, lorsqu’au grand jour, les conséquences de cette détermination lui apparaissaient, elle se reprenait : « Mme Vital », murmurait-elle, en se promenant dans le petit parc ou sur la terrasse : « S’appeler Mme Vital ; non, cela ne se peut pas ! Un bâtard de l’hospice que chacun a vu ici dans une humiliante domesticité ! Noblesse oblige ; je ne ferai pas cet affront aux La Ralphie, mes ancêtres ! » Puis, suivant sa pensée, elle venait à songer à ce qu’il lui avait dit à Hyères, de l’origine obscure et roturière de sa propre famille ; et le rouge de la colère lui montait au front. Oh ! cela, elle ne pouvait le pardonner ! Il l’avait blessée personnellement, elle l’oubliait ; il l’eût injuriée, battue, qu’elle l’aurait encore pardonné ; mais s’attaquer à sa noble race !

Et, tôt après, dans une explosion de passion, elle se disait : « Que ne suis-je une bourgeoise vulgaire ! Si je m’étais appelée Amélie Beaufranc, par exemple, je n’aurais pas eu honte de changer ce nom pour celui de Vital. » Mais, ensuite, elle s’accusait de lâcheté. « Quand on a, pensait-elle, l’honneur de s’appeler du Jarry de La Ralphie, lorsqu’on a du sang des Bourbons dans les veines, on ne consent pas, même en esprit, à ce qui serait une déchéance ! »

Et, tiraillée en sens différent par ses désirs et par son orgueil nobiliaire, elle devenait capricieuse et fantasque. Il lui passait dans la tête des bouffées de colère en se sentant enfermée dans un dilemme dont les deux termes lui étaient également inacceptables : céder à Damase ou renoncer à lui ; devenir Mme Vital et épuiser les délices de l’amour partagé, ou rester Mlle de La Ralphie et vivre rongée par les fièvres de l’amour inassouvi.

Le commandeur était trop perspicace pour ne pas deviner la cause des agitations de Valérie ; seulement, il n’en pouvait mais. Par tout ce qu’il savait des amours légers et frivoles d’autrefois, il jugeait qu’une nouvelle passion pouvait seule rendre le bonheur à sa jeune hôtesse. Il discernait bien, d’ailleurs, ce qui la différenciait des grandes dames du siècle passé dont il narrait si agréablement les exploits galants. Tandis que chez celles-ci le libertinage procédait le plus souvent du cerveau, d’une curiosité malsaine, d’une perversité blasée, d’une dépravation d’esprit poussée à ses dernières limites, Valérie, elle, était mue par une fatalité physique qui lui rendait le plaisir aussi nécessaire que le boire et le manger. C’était une faim à calmer comme l’autre, et, si cette diète continuait, à défaut de l’amour idéal qu’elle avait eu le bonheur de rencontrer en sa prime jeunesse, un rustre quelconque, dans une surprise des sens, pouvait le remplacer ; comme on mange du pain d’orge, à défaut de choine… « Ce serait dommage », pensait-il.

Mlle de La Ralphie vécut quelque temps dans cet état d’agitation fiévreuse, luttant contre les exigences de son malheureux tempérament et s’efforçant d’étouffer ses appétences sous l’orgueil de race. Sa santé se ressentit de ces troubles ; elle maigrit et son bel appétit de jadis disparut. Elle ne dormait plus ; des migraines violentes la torturaient ; des idées incohérentes lui sourdaient ; elle se sentit vaincue. Oh ! non pas jusqu’à oublier ce qu’elle devait aux La Ralphie ses ancêtres ! non : mais elle pardonnait les froissements douloureux de son orgueil blessé, le délaissement dont elle avait été l’objet, elle, la noble fille qui avait honoré de son choix un amant obscur et sans naissance. Elle lui remettait le passé, elle irait le trouver, et elle avait la confiance que s’ils se retrouvaient en présence, que si elle l’enveloppait de son regard troublant, les bras de son amant s’ouvriraient pour la serrer sur son cœur ; et, dans son rêve, elle entrevoyait le retour du bonheur perdu.

Un soir, après souper, tandis que le vent d’automne gémissait dans les galetas du château et que la pluie battait les volets fermés de la salle à manger, M. de Lussac qui ne quittait plus Guersac, enfoncé dans un fauteuil, les yeux mi-clos, digérait paisiblement devant un feu de sarments, le premier feu de la saison, allumé contre l’humidité plutôt que contre le froid. Absorbé par cet acte important de la vie animale, l’ancien page de Madame ne voyait pas son hôtesse dont les yeux, obstinément fixés sur le foyer, accusaient de profondes réflexions :

— Oui, c’est décidé, fit-elle tout à coup.

— Quoi donc ? demanda-t-il, réveillé en sursaut.

Alors, elle lui fit part de son projet. Elle allait partir et tenter une réconciliation.

— Vous aurez une mauvaise traversée ; la mer est dure en cette saison dans le golfe du Lion.

Valérie fit un geste d’insouciance.

— Oui, je sais, dit-il, ces considérations pèsent peu en pareille occurrence.

Il poursuivit :

— Je crois que ce jeune homme sera heureux de vous recevoir : il vous aime trop pour qu’il en soit autrement. Peut-être oublierez-vous tous deux un moment les choses qui vous séparent ; mais si je juge bien son caractère, il sera inflexible en définitive sur ce qu’il considère comme une situation équivoque, ou plutôt indigne d’un homme d’honneur… Enfin puisque vous l’avez décidé, allez, ma chère enfant, vous aurez sans doute quelques jours de bonheur ; ce sera toujours tout autant, car, dans une vie, ils se comptent.

Le lendemain, Valérie s’habillait, soucieuse, en songeant au résultat de son voyage, mais raffermie pourtant par la détermination qu’elle avait prise et le secret espoir de retrouver quelques-unes de ces nuits fortunées pour lesquelles elle eût traversé toutes les mers.

La Martille, qui était allée quérir de l’eau chaude, revint effarée

— Le piéton est là !

— Eh bien ! quoi ? Qu’on le fasse déjeuner, comme de coutume.

— C’est qu’il apporte des nouvelles…

Elle se tourna vers sa chambrière et devina quelque chose de terrible.

— Quelles nouvelles ? fit-elle d’une voix étranglée.

L’autre hésitait.

— Parle donc ! fit-elle dans une terrible angoisse.

— Il est… mort !

Elle avait compris avant que la Martille eût achevé.

Un cri rauque, profond, déchirant, quelque chose comme un rugissement, sortit de sa poitrine et elle resta debout, sans un mouvement, les cheveux hérissés, la bouche crispée, l’horreur dans les yeux, pétrifiée comme une statue du Désespoir. Puis, au bout de quelques secondes, elle s’abattit sur le tapis, les yeux secs, les dents serrées, les narines dilatées, avec de sourds grondements de révolte dans la poitrine.

Les mauvaises nouvelles sont rarement fausses. L’Écho de Vésone annonçait celle-ci dans ces termes :


« Nous avons le regret d’apprendre à nos lecteurs la mort d’un de nos compatriotes, le sous-lieutenant Vital, du 2e chasseurs d’Afrique, dont les brillants faits d’armes ont été plus d’une fois relatés à cette même place. Ce vaillant soldat a été tué dans une escarmouche sans importance, sur l’oued Rouban. L’armée perd en lui un officier d’avenir et nous un compatriote qui faisait grand honneur à notre Périgord. »


Le lendemain, Valérie était encore au lit, la fièvre dans les veines, lorsque la Martille lui apporta une lettre. Sur la large enveloppe, elle vit le timbre d’Oran et se hâta de l’ouvrir. Le colonel du régiment lui envoyait la copie d’un écrit en forme de testament par lequel le sous-lieutenant Vital léguait son cheval, ses armes et ses livres à Gérard de La Ralphie, de Guersac, près Fontagnac. Par ce même papier, l’officier laissait l’entier héritage venant du défunt Latheulade à sa sœur de lait, la Faurille.

Elle se leva et prit des dispositions pour le départ. Dans la douleur, comme dans l’amour, sa nature tendait à la réalisation concrète de ses sentiments : il lui tardait de se rapprocher du lieu où Damase dormait son dernier sommeil, de toucher la terre qui le recouvrait. Trois jours après, elle se mettait en route avec la Martille, emportant, pour le colonel, une lettre que le commandeur avait été demander au vieux général de Marteyrac, dont cet officier avait été l’aide de camp.

Ce fut un triste voyage. À mesure qu’elle approchait du but, l’horreur de la réalité lui apparaissait tout entière. Au lieu de l’amant plein de vie et d’amour que, quelques jours auparavant, elle avait espéré revoir, il n’y avait plus qu’un cadavre enseveli sous cette terre d’Afrique, « tombeau des Français », comme disait la pauvre Liette, d’après son oncle Séverin.

Lorsque le bateau fut en vue d’Oran, elle contempla silencieusement la côte, morne et désolée, qui s’étend de la pointe d’Arzew au cap Figolo. Au milieu, sur les deux déchirures d’un ravin profond descendant vers la mer, les maisons arabes et mauresques, à toits plats en terrasse, semblables à d’énormes cubes de pierres, blanchis à la chaux, brillaient au soleil. Çà et là, parmi les maisons, quelques palmiers et des caroubiers au feuillage sombre se dressaient isolés. Les coupoles des mosquées s’élevaient au-dessus des terrasses et les minarets élégants s’élançaient grêles dans le ciel d’un bleu cru avec leurs revêtements de briques vernissées. Plus haut, à gauche le Château-Neuf, résidence du gouverneur de la province. À droite, se perdant au ciel, le vieux fort espagnol de Santa-Croce, campé à l’extrémité d’un dernier contrefort de l’Atlas, dominait la ville et la mer. Au dessous, à mi-côte, un fort moderne montrait ses lignes régulières où apparaissait la gueule des canons ; plus bas, les ruines de la vieille kasbah.

En dehors des murs de la ville, c’était, d’un côté, l’immense rade de Mers-el-Kébir, et, de l’autre, à gauche, sur la falaise proche de la ville, les ruines de la Batterie espagnole. Au delà, vers Arzew, la Montagne des Lions dressait dans l’azur son grand mamelon chauve, au-dessus duquel des vautours, en quête de charogne, décrivaient pesamment leur vol concentrique.

« Voilà donc, pensa-t-elle, la terre maudite qui l’a dévoré. »

Après le débarquement, précédée de ses bagages chargés sur de petits ânes trottinant sous l’impitoyable matraque de Berbères à demi-nus, elle gravissait lentement les rues en pente roide et les escaliers qui, de la Marine, montaient à la ville haute. Tout à coup, dans l’air pur, une voix grave s’éleva, qui, d’un haut minaret, appelait les croyants à la prière :

La Allah ! illah Allah ! Mohamed ressoul Allah !

« Il n’y a d’autre Dieu que Dieu, et Mohamed est le prophète de Dieu ! »

Tout entière à ses pensées, elle passait indifférente, avec la Martille que toutes ces choses, si dissemblables de celles qui lui étaient familières, étonnaient profondément.

L’Hôtel de l’Europe était établi dans une des rares maisons à la française de ce temps, au coin de la rue principale et de la place d’Armes. Dès qu’elle fut installée, Mlle de La Ralphie envoya sa lettre au colonel et attendit.

Au rez-de-chaussée de l’hôtel était un café. De sa fenêtre, elle voyait les officiers arriver au galop sur leurs petits chevaux échevelés, sauter à terre et jeter les rênes à des négrillons nus qui se précipitaient pour gagner un soldi. Une odeur d’absinthe et de tabac montait du café, pénétrante et âcre. Des Maures, en larges culottes, des Juifs, en cafetan ou en veste brodée, des Arabes, en burnous blancs et bruns, aux cordelettes de poil de chameau enroulées autour de la tête ; tous ces gens-là circulaient parmi des soldats de différentes armes : fantassins de ligne ou légers, zéphirs, zouaves, chasseurs d’Afrique, spahis. De temps en temps, une petite troupe d’ânes, chargés de barillets d’eau, passait au trot, pressée par des Espagnols en chemise de couleur, en pantalon collant, les reins sanglés d’une ceinture rouge, la tête enveloppée d’un mouchoir sur lequel était posé un petit chapeau à bords étroits ; et les cris : Guarda ! guarda ! faisaient s’écarter cette foule bigarrée.

La chaleur du jour commençait à tomber. Quelques rares femmes se montraient : Juives au corsage brodé d’or ; Mauresques voilées, en pantoufles jaunes avec des bracelets à leurs chevilles nues ; Espagnoles avec la mantille de dentelle sur la tête ou un simple foulard ; Françaises, semblables à une gravure de modes vieille de dix ans.

Valérie regardait tout cela sans s’y intéresser ; puis, ce mouvement incessant, ce bariolage de couleurs, ce débordement de vie la fatiguèrent ; elle alla se jeter sur un lit de repos et songea à celui qui dormait là-bas, à la frontière, sous la terre brûlée par le soleil.

Le colonel vint le lendemain. C’était un beau vieux troupier de fière prestance dans son uniforme élégant. Ses cheveux, coupés ras, sa longue barbiche blanche en fer à cheval s’harmonisaient bien avec sa figure énergique, aux tons de brique trop cuite. Avec une concision militaire empreinte d’une réelle courtoisie, il fit connaître à Valérie les circonstances de la mort de Damase et finit par son éloge : « C’était un soldat brave comme une épée, un officier d’avenir, un caractère loyal et un cœur d’or. »

Puis il la mena au pavillon des officiers du régiment attenant au quartier de la Mosquée. Sur son ordre, l’adjudant de semaine envoya chercher La Douceur. Le vieux chasseur se campa, les talons sur la même ligne, la main gauche sur le liseré de son pantalon, la main droite ouverte, à hauteur du front.

— Mène-nous à la chambre de ton officier.

Ils suivirent de longs corridors à arcades qui entouraient une cour intérieure. De distance en distance s’ouvraient les portes des chambres des officiers. La Douceur mit la clef dans la serrure, poussa la porte et s’effaça.

Valérie fut saisie en entrant. On eût dit une cellule de moine militaire. Les murs, blanchis à la chaux, avaient quelque chose de l’austérité claustrale. Une petite fenêtre grillée éclairait faiblement la chambre. Dans un coin, un lit de troupe étroit et dur était recouvert d’une grossière couverture de laine brune. À la tête du lit, un sabre et des pistolets étaient accrochés, et, à côté, pendait une djebeira arabe recouverte d’une peau de panthère. Au-dessus, des volumes étaient rangés sur une tablette. En face du lit, sur une planche, brillaient les éperons de deux paires de bottes. Dessous la planche, un rideau de serge recouvrait des habits militaires.

Dans un coin, sur le carrelage, les cantines de l’officier. À l’opposé, sur une petite table recouverte d’une serviette étaient placés une cuvette et un pot à eau en terre de pipe. Au milieu de l’étroite chambre, en face de la fenêtre, une autre table plus grande, en bois blanc, était surchargée de livres et de papiers. Deux chaises communes complétaient l’ameublement, l’une devant la table, l’autre au pied du lit.

Avec beaucoup de tact, le colonel s’excusa de la laisser seule un instant ; il avait affaire au quartier…

Elle s’assit sur la chaise, près de la table, et contempla avec un serrement de cœur cet intérieur pauvre et simple. Oh ! quelle noblesse de sentiments, quel dédain des choses frivoles, quelle hauteur de caractère elle accusait chez son ami, cette humble chambre ! Et combien cette simplicité militaire relevait ce grand cœur !

Au bout d’un moment, elle s’aperçut que La Douceur était toujours là, planté, son fez à la main, roulant discrètement une chique dans sa bouche.

— C’est vous qui étiez son ordonnance ?

— Oui, Madame ; depuis qu’il avait été nommé maréchal des logis.

— Et vous étiez là… lorsqu’il a été tué ?

— Bien sûr, que j’y étais. Je ne l’ai jamais quitté. Je m’en vas vous dire comment c’est arrivé.

« Pour lors, nous étions partis de La Maghnia à la pointe du jour, rapport à ces sacrés Beni-Snassen qui voulaient razzier les douars soumis. Sur les onze heures, nous trouvons une centaine de ces sales arbis qui viennent faire quelque peu de fantaisie devant le peloton et nous envoient quelques coups de moukala. Nous n’étions que vingt-huit hommes avec le trompette, mais tous de vieux lascars ; c’était plus qu’il ne fallait pour sabrer cette vermine ; mais les bougres ne se laissaient pas joindre. Le lieutenant nous fait déployer en tirailleurs la moitié du peloton, histoire de les amuser et de tâcher de les arquepincer au demi-cercle avec l’autre moitié. Nous en descendons quelques-uns à coups de flingot, toujours avançant. Nous étions, pour lors, dans une petite plaine d’alfa et de palmiers nains où il y avait, sur le bord, des fourrés de grandes touffes de lentisques. Le lieutenant allait, deçà delà, sur la ligne des tirailleurs, comme qui se promène, car il voyait bien que ça n’était rien. À un moment, comme il était tout à fait sur la gauche, il s’en va roide au galop sur un grand buisson large comme une tente d’arbi. Sans doute, il avait vu remuer le gredin qui était caché là, et il y allait tout seul, brave comme un homme qui ne connaît pas le danger. Pardi, le bougre d’arbico eut tout le temps de l’ajuster : le coup part et nous voyons le lieutenant tomber de cheval, les bras étendus. Nous galopons de ce côté, et, tandis que je mets pied à terre, les camarades tombent sur l’arbi qui essayait de s’ensauver dans les broussailles. C’est vrai qu’il a été haché en morceaux ; mais ça n’a pas fait revenir mon pauvre lieutenant.

« Quand je lui dégrafai son spencer pour me rendre compte de la blessure, il me regarda :

— « C’est fini, mon pauvre La Douceur, qu’il me dit. Dans mon tiroir, à Oran, il y a une lettre pour le colonel… et une autre que tu remettras en mains propres…

« Vous savez, Madame, moi, je ne suis pas bien capon. J’ai estourbi dans ma vie peut-être vingt arbicos sans flancher ; j’ai vu tomber bougrement de camarades à côté de moi sans seulement ciller ; mais, quand mon pauvre lieutenant s’est mis à battre de la paupière et que j’ai vu le sang lui venir à la bouche comme de l’écume, le cœur m’a failli… Que voulez-vous ! Je tenais sa main, et, lorsque après un petit triboulement, il n’a plus bougé, nom de Dieu ! je me suis mis à pleurer… »

Et le vieux soldat passa le revers de sa main sur ses yeux humides.

— Pour vous finir, nous l’avons plié dans ses burnous et nous l’avons ramené à La Maghnia, attaché sur son cheval avec des cordes à fourrage. Le lendemain, il a été enterré dans le petit cimetière, à côté de la redoute, devant tout l’escadron ; et, nous autres, de son peloton, nous lui avons fait les honneurs à coups de fusil dans la fosse… »

Il y eut un long silence. Valérie, penchée sur la table, avait les mains devant ses yeux, comme pour ne pas voir l’horrible réalité.

Et cette lettre ?… dit-elle enfin

— La voilà telle que je l’ai trouvée dans le tiroir.

Et le vieux soldat tira le pli cacheté de la poche intérieure de sa veste, où il était inséré dans son livret comme dans un portefeuille.

Elle l’ouvrit et lut :


« Ma chère Valérie, s’il m’arrive malheur, je veux que tu saches que je n’ai pas cessé de t’aimer comme autrefois. Je te pardonne ton dédain ; il m’a été très pénible, mais je n’en suis pas humilié, parce que je sens que je n’étais pas indigne de toi. Si nous étions nés dans la même condition, nous aurions pu être heureux : le sort en a décidé autrement. J’ai renoncé à toi pour rester digne de toi. Oublie ce que je t’ai dit à Hyères en te quittant et souviens-toi quelquefois du Pas-du-Chevalier. Lorsque mon fils pourra comprendre, parle-lui de moi. Je l’aurais bien aimé.

« Adieu éternel, ma bien chère Valérie. »


Le colonel revint, frappa légèrement à la porte et entra. Elle mit la lettre dans son corsage et se leva.

— Colonel, pourrais-je aller à Lalla-Maghnia ?

— Vous voulez aller là-bas ?… Cela se peut. Dans quelques jours, il partira un convoi pour ravitailler le poste. En attendant, La Douceur organisera votre équipage ; c’est un débrouillard… Vous montez à cheval ?… Alors, dit-il, sur sa réponse affirmative, vous pourrez monter « Kébir » ; c’est : un cheval de prise qui appartenait au lieutenant : si vous voulez, nous allons le voir.

Ils descendirent et La Douceur amena « Kébir ». C’était un beau cheval noir, à la longue crinière flottante et dont la queue balayait la terre. Il se campa sur ses jambes de cerf, hennit et secoua sa fine tête marquée d’une étoile blanche au front.

— Il est aimable comme un agneau, dit La Douceux.

Valérie caressa le bel animal.

— C’est celui-là qu’il montait ?…

— Oui, Madame, répondit le vieux soldat.

— Je vous procurerai une selle de femme, dit le colonel ; vous n’en trouveriez pas, elles sont encore rares ici. Il vous faudra deux mulets ; l’un pour le bagage, l’autre pour votre servante. La Douceur arrangera tout cela. Je le mets à votre disposition.

Valérie remercia.

— Tenez-vous à garder le cheval ?

— Oui, colonel, j’y tiens beaucoup.

— En ce cas, La Douceur le conduira chez vous ; je lui donnerai une permission.

Huit jours après, le convoi partait d’Oran, escorté par un escadron de chasseurs et deux compagnies de zouaves. Un médecin militaire qui se rendait à Tlemcen emmenait sa femme ; ce fut une société pour Mlle de La Ralphie. Elles chevauchaient de compagnie à l’arrière-garde, escortées de La Douceur et de l’ordonnance de l’aide-major. La Martille était avec les bagages, assise sur un petit mulet, et, avant la première étape elle avait reçu des propositions matrimoniales d’un chasseur en retraite qui conduisait leur mulet de bât. L’ambition de ce vieux soldat était de monter une « cantine civile », comme il disait ; mais pour cela, il fallait une femme, et elles étaient rares en ce temps à Oran.

À la couchée, les tentes des femmes étaient dressées un peu à l’écart, autant que la prudence le permettait. Les deux grands slouguis de l’aide-major faisaient bonne garde tout autour et la petite tente de La Douceur et de l’ordonnance du médecin servait de poste avancé.

Le convoi passa par Miserghin, Bou-Thélis, contourna le Lac-Salé, vint à Aïn-Temouchen et le quatrième jour campa sur l’Oued-Isser, près d’une source thermale qui avoisinait un cimetière arabe.

Le site était superbe. De grands cèdres, des thuyas, des caroubiers, des sycomores, des oliviers au feuillage grisâtre ombrageaient la petite piscine et le cimetière. Au-dessus de cette masse de verdure, des palmiers élançaient leurs têtes grêles qui tranchaient sur le ciel bleu.

Valérie alla voir le cimetière. Là, point de tombeaux fastueux. Un petit espace entouré d’un cordon de pierres brutes où un simple monticule de terre relevée marquait les sépultures. Çà et là, sur les tombes, s’ouvraient les terriers de ces énormes rats qui pullulent dans les cimetières arabes, où ils dévorent les cadavres que l’on enterre sans cercueil. Une idée horrible lui vint et elle en fit part à La Douceur.

— Il n’y a point à craindre cela, dit-il. Nous l’avons mis dans une caisse solide en planches d’olivier franc qui est un bois très dur.

Le campement était établi sur les bords de la petite rivière qui coulait avec un léger bruit sur les cailloux. Le convoi était au centre, avec les ânes, les mulets et les chameaux ; autour, l’escorte. Le soir venu, les feux de bivouac encadraient le camp, et projetaient dans les grands arbres des lueurs tremblotantes qui se reflétaient dans l’eau. Une grande rumeur montait de cet amas d’hommes et de bêtes. Les ânes du convoi, bêtes incontinentes, brayaient avec fureur. Les chevaux, entravés aux cordes, hennissaient aux effluves des juments que la brise apportait des douars lointains, et, jaloux, se mordaient avec rage, malgré les cris des gardes d’écurie. Autour du camp, à distance, des chacals, en bandes nombreuses, glapissaient bruyamment, accompagnés par des hyènes au ricanement sinistre.

Mais, soudain, sur le tard, tandis que la lune montait à l’horizon, un lion, sorti des massifs montagneux de Tlemcen, s’arrêta sur l’extrémité d’une colline qui dominait le campement. Les chacals, sentant sa présence, se turent. Puis, le fauve rugit et les chiens se cachèrent sous les tentes. Trois fois, ce rugissement se répéta, roulant dans les échos des montagnes, faisant trembler les bêtes de somme, le poil hérissé, la tête entre leurs jambes. Puis, le monstre, voyant le camp tout entouré de feux, s’en retourna vers son repaire.

À Tlemcen, Valérie se laissa conduire aux belles ruines romaines qui avoisinent la ville, et vit les antiques oliviers qui l’entourent. Mais elle suivait, par politesse, distraite, songeant au but de son voyage et redoutant presque de l’atteindre.

En arrivant à Lalla-Maghnia, le convoi pénétra dans l’enceinte de la redoute, et, lorsque les bêtes furent attachées, accompagnée de La Douceur, Mlle de La Ralphie, le cœur serré, s’en alla au cimetière. À deux cents pas des fossés, du côté des collines, il se découpait dans la brousse en un carré entouré de murailles qui le mettaient à l’abri des hyènes immondes. La Douceur l’arrêta devant un petit tertre allongé que l’herbe commençait à recouvrir. Au sommet, une croix faite de deux morceaux de caisse à biscuits, sur laquelle le fourrier de l’escadron avait écrit :

Damase Vital, sous-lieutenant au 2e chasseurs d’Afrique, tué à l’ennemi, sur l’oued Rouban, le 25 octobre 1845.

Elle resta là longtemps, debout, les bras tombants, les mains jointes, le tête inclinée, les yeux fixés sur la terre qui recouvrait celui qui l’avait tant aimée, pleine de révoltes intérieures contre le destin stupide qui lui enlevait l’amant qu’elle voulait reconquérir.

Lorsqu’elle releva la tête, le vieux soldat, qui s’était un peu écarté revint :

— Il faudrait, dit-elle, arranger une tombe durable.

Dès le soir, La Douceur, toujours débrouillard, avait trouvé un troupier tailleur de pierre de son état. De la carrière où avaient été pris les matériaux de la redoute, on tira un bloc massif qui fut taillé comme une longue dalle et couché sur la fosse. L’inscription de la croix fut reproduite sur la pierre dans son éloquente simplicité. Tout fut promptement fait, et, après une dernière visite au cimetière, Mlle de La Ralphie repartit pour Oran avec l’escorte du convoi.

Quelques jours après, elle s’embarquait à la Marine, emportant tous les objets qui avaient appartenu à Damase et emmenant « Kébir » que conduisait La Douceur.



XII


À cette époque, l’Algérie était encore peu connue ; aussi la Martille, qui avait vu tant de choses étranges, devint presque un personnage à Fontagnac. Il fallait l’ouïr pérorer sur la place Mage, lorsqu’elle venait aux provisions, le jour du marché hebdomadaire, et, avec sa verve de soubrette périgourdine, décrire aux bonnes gens de Fontagnac et d’alentour le pays d’Afrique, ses mœurs et ses habitants. On faisait cercle pour l’écouter, et ces paysans et ces ouvriers, tout étonnés qu’il y eût des pays différents du Périgord, poussaient des exclamations en l’oyant parler des Mauresques en pantoufles jaunes, habillées tout de blanc et masquées comme les pénitents de Fontagnac ; des Juives coiffées de bonnets de police chamarrés et cuirassées de corsages brodés d’or ; des Espagnoles aux yeux noirs, la mantille de dentelle sur la tête, qui balançaient leurs courtes jupes en se tortillant. Puis, c’étaient les hommes : de grands diables basanés, avec des dessins bleus sur les tempes, comme ceux que Liberté, le maréchal ferrant, avait rapportés sur ses bras, du tour de France. Ce qui excitait surtout la curiosité des écoutants, c’était cette chose étonnante, qu’on connaissait par ouï-dire, mais qui n’avait jamais été vérifiée par aucun Fontagnacois, à savoir qu’il y avait des hommes tout noirs, plus que Falcon, le charbonnier des Brandes, avec des cheveux comme de la laine, de grosses lèvres comme des bords de pot de chambre, et la figure tailladée de cicatrices.

— Et tu n’en avais pas peur, Martille ?

— Ils ne sont pas méchants, répondait-elle avec un sourire, charmée de jouer un rôle.

Et puis, elle parlait de la faune du pays et décrivait à sa façon les chameaux, les lions, les panthères, les hyènes, les chacals, les gerboises… Et, lorsqu’elle affirmait qu’il y avait des espèces de lézards qui changeaient de couleur à volonté, tout le monde se récriait d’admiration. Maïs ce qui excitait surtout l’intérêt des écoutants, c’était ce fait qu’elle avait rapporté à Guersac des bêtes enfermées dans des coquilles si dures qu’une charrette pouvait passer dessus sans les écraser…

Quelques personnes qui pouvaient se permettre cela, comme M. Boyssier et le docteur Bernadet, descendirent jusqu’à Guersac pour voir les tortues, et, un dimanche, cédant à des sollicitations générales, la Martille les apporta à Fontagnac, où leur exhibition excita la curiosité de toute la population.

La Douceur, qui passa une quinzaine de jours dans le pays, eut aussi sa part de succès ; seulement, sa grande barbe et son air rude imposaient aux gens. Il n’y avait guère que les anciens troupiers et le maréchal des logis de gendarmerie pour l’accoster et l’emmener à l’auberge ou au café. Mais, en ces occasions, ce n’était pas tant des singularités du pays d’Afrique qu’on l’entretenait que de la guerre qui s’y faisait. Les récits pittoresques du vieux soldat étaient écoutés avec intérêt par ses auditeurs et coupés de réflexions qui n’étaient pas celles de conscrits ; non.

Un soir que, pour la dixième fois, peut-être, La Douceur narrait la mort de son officier, le brave maréchal des logis, un peu ému par des rasades répétées d’un bon petit vin blanc, cogna un grand coup de poing sur la table :

— Tonnerre de Dieu ! et c’est moi qui en suis la cause !

— Hé ! fit l’ancien sergent Tarrade, c’est le mauvais sort ! Que j’en ai vu tomber, des officiers et des hommes, en 1813 et 1814 ! Je vois encore Poniatowski sauter dans la rivière de Leipsick, avec son cheval blanc courtaudé et se noyer dans une eau sale, comme un chien qui a la pierre au cou. Moi, pauvre grenadier, alors, je m’en suis sorti, les culottes mouillées, c’est vrai, mais je m’en suis sorti ; et un maréchal de France, et tant d’autres qui avaient été cent fois au feu, y sont restés : c’est le sort, que voulez-vous !

Mlle de La Ralphie avait aussi voulu savoir, de La Douceur, la vie de Damase. C’était une existence bien simple, presque austère, que celle du lieutenant. En expédition, il vivait comme les autres officiers, excepté qu’il ne buvait pas d’absinthe. En garnison, il se levait de grand matin, et, lorsqu’il n’était pas de service, allait faire un tour à cheval. Une fois rentré, il lisait et travaillait jusqu’au déjeuner. Revenu de la pension, il faisait une heure de sieste et puis se remettait au travail. Le soir, après dîner, il se promenait quelque peu avec un autre officier, tranquille comme lui, et puis rentrait se coucher. Jamais de noces, comme quelques-uns, qui, des fois, chambardaient tout, la nuit, une fois allumés… et puis, on ne lui avait pas connu de femmes.

Lorsque La Douceur fut parti, généreusement récompensé, il sembla à Mlle de La Ralphie qu’un lien de plus se brisait de ceux qui l’avaient attachée à Damase. Ne pouvant plus interroger l’ordonnance du lieutenant, elle recherchait les objets qui avaient été à son usage et se plaisait à manier ses armes. Quelquefois, flattant de la main « Kébir », elle lui parlait de son maître, comme si le bel étalon eût pu la comprendre. C’était pour elle un plaisir très grand que de le monter et de se sentir emportée par la noble bête qui, lorsque son maître était tombé frappé à mort, s’était arrêtée et l’avait flairé, hennissant comme pour appeler du secours.

Elle feuilleta ses livres, qui étaient comme une attestation de sa vie. Il y avait des ouvrages d’histoire, de sciences, des mémoires, des travaux relatifs à son état. Puis, des livres purement humains : Tacite, Plutarque, Sénèque, Marc-Aurèle, Épictète, Montaigne, marqués de fiches de papier en de nombreux endroits. Sur ces indications, elle recherchait les passages qui l’avaient frappé et elle les trouvait souvent soulignés d’un coup d’ongle, à défaut de crayon, et se mettait ainsi en communication avec la mémoire de son ami perdu.

Il y avait aussi des papiers, quelques cahiers où le défunt officier avait consigné des observations, pris des notes, et des morceaux, où il avait étudié diverses questions relatives à la guerre d’Afrique.

En parcourant ces livres, en feuilletant ces papiers imprégnés de la pensée de Damase, Mlle de La Ralphie avivait le chagrin que lui causait la perte de son amant. Ses regrets, très vifs, revêtaient souvent la forme positive d’une souffrance physique éveillée par l’admiration présente et les réminiscences du passé. Les quelques jours de bonheur qu’elle lui devait lui rendaient plus pénible cette idée qu’elle n’avait fait qu’effleurer de ses lèvres une félicité qu’elle eût voulu épuiser.

Elle était seule à Guersac, en ce moment-là. Le commandeur, retenu à Fontagnac par la goutte, ne bougeait plus de la maison de la rue de la Barbecane, où cette nouvelle attaque l’avait surpris. Une vieille servante le soignait, surveillée par Valérie, qui, presque chaque jour, venait voir son vieil ami.

— Sans vous, ma chère, lui disait-il un jour, je serais à l’hôpital. C’est un lieu comme un autre, et je m’y serais fait, ajoutait-il avec sa légèreté philosophique ; pourtant, je vous avoue que j’aime mieux finir sous le vieux toit des La Ralphie,

Ils causaient un peu de tout, durant ces visites ; et, quoique Valérie ne fût pas très expansive de sa nature, elle laissait parfois entrevoir à son confident le vide qu’avait laissé dans son existence la mort de son amant.

Lui la comprenait bien.

— Le temps, ma chère enfant, lui dit-il peu avant sa mort, le temps guérit toutes les douleurs, comble tous les vides. Vous êtes trop jeune, trop complètement femme, et d’une nature trop puissante pour vous éterniser dans les regrets. Un jour viendra où l’apaisement se fera dans votre cœur, et, ce jour-là, vous serez reprise du besoin d’aimer.

Elle ne protesta pas, sentant qu’il disait vrai.

— Ce jour-là, poursuivit-il, que deviendrez-vous ici ? Il n’y a pas dans tout ce pays un seul homme digne de baiser vos ongles roses. Sous peine de n’être qu’un grossier commerce, indigne d’une femme telle que vous, l’amour veut être relevé par les qualités aimables ou graves, sérieuses ou légères de l’homme aimé. La vulgarité de l’un déteint sur l’autre presque toujours, ou bien le dégoûte… Si vous m’en croyez, vous partirez, au moins pour quelque temps. Voyager, sortez de ce cercle étroit où vous ne pouvez être appréciée à votre valeur. Peut-être rencontrerez-vous sur votre chemin, le mortel fortuné qui fera refleurir votre cœur…

« Il se peut, reprit-il après une pause, il se peut que vous vous trompiez quelquefois, mais ne vous en désolez pas trop, c’est chose humaine que de se tromper. N’auriez-vous trouvé que quelques mois de félicité dans une liaison, que vous devez vous en réjouir. Ainsi faisait-on dans ce charmant dix-huitième siècle, tant calomnié par les folliculaires et les hypocrites de l’école anglaise. Le bonheur, voyez-vous, n’est pas tout d’une pièce. Ces haltes dans l’amour sont les étapes de la vie ; de l’une on gagne l’autre…

« Seulement, ma chère Valérie, attendez, avant de partir que je sois parti moi-même : je ne tarderai guère, où je me trompe fort… »

Et, en effet, quelques jours après ces propos, d’une morale talon rouge, M. de Lussac se sentit plus mal : la goutte remontait au cœur.

— Ma chère, dit-il à Mlle de La Ralphie qu’il avait mandée, appelez la Bersac, afin qu’elle aille quérir un prêtre. Ce n’est pas que je croie à la vertu de leurs patenôtres, mais je veux être enterré décemment, comme tous les Lussac, avec les cérémonies requises en tel cas. Seulement, ajouta-t-il, je ne veux pas de ce cafard de Turnac. Il y a son vicaire, un grand, gros, fort diable, qui, je crois, n’a pas volé le Saint-Esprit, comme on dit, mais qui me paraît rond en affaires : faites-le appeler, je vous prie.

Le vicaire vint une heure après. C’était une espèce d’hercule en soutane que la Bersac introduisit dans la chambre du commandeur. Assurément, si le mourant avait dû raconter toutes ses peccadilles, la confession eût été longue ; mais il se borna au strict nécessaire, de quoi l’abbé Sagnol se contenta aisément.

Deux jours après, muni des derniers sacrements, sauf le viatique, qu’il refusa sous le spécieux prétexte d’une obstruction du pharynx, le commandeur Rufin de Lussac passa de vie à trépas avec sa philosophie ordinaire.

— Puisqu’il faut en venir là, nécessairement, dit-il à Valérie, faisons-le de bonne grâce. J’aurais tort de récriminer, d’ailleurs ; ma jeunesse a été bien remplie et je l’ai fait durer cinquante ans. Dans mes dernières années, j’ai trouvé en vous une amie véritable, ce qui n’est pas peu de chose et ce sur quoi je ne devais raisonnablement pas compter. L’amour a réjoui l’homme, l’amitié a consolé le vieillard ; tout est pour le mieux : adieu, ma chère enfant !

Le lendemain, le vieux gentilhomme fut déposé en grande pompe dans le caveau des La Ralphie, où Valérie lui donna l’hospitalité dernière.

Un peu moins de quatre mois s’étaient écoulés lorsqu’il fallut rouvrir la sépulture de famille. Un soir, le petit Gérard fut pris d’un accès de ces convulsions terribles, si redoutées des mères. Tandis qu’on courait à Fontagnac chercher M. Bernadet, les crises redoublaient d’intensité ; et, lorsque le docteur arriva, vers onze heures, son état était désespéré. Les remèdes et les soins furent inutiles, et, sur les trois heures du matin, une dernière convulsion l’emporta. Il se tordit dans les bras de sa nourrice ; ses yeux devinrent vitreux, ses traits se contractèrent, sa bouche se crispa horriblement et il resta immobile, mort.

Après les épouvantables angoisses de cette nuit, Valérie, folle de douleur, tomba comme foudroyée et ne reprit ses sens que pour se livrer à des actes qui accusaient une éclipse passagère de sa raison. Elle voulut se jeter par la fenêtre, et il fallut les efforts réunis du docteur, de la Martille et de la nourrice pour la retenir. Elle allait par la chambre mortuaire, donnant du front contre les murs avec des cris semblables à des hurlements. Puis elle revenait, pressait. l’enfant dans ses bras, lui parlant comme s’il eût été encore en vie et le serrait sur sa poitrine, lorsque la pauvre nourrice en pleurs voulait le reprendre. Rendue un instant au sentiment de la réalité, elle le replaçait sur le lit pour l’en retirer encore et essayer de lui faire prendre un médicament. Enfin, après avoir épuisé les folies du désespoir maternel, elle resta muette, inerte, accroupie près du petit cadavre qu’elle avait déposé sur le tapis. On la releva et la Martille et la Mentillou l’emmenèrent dans sa chambre. Les deux femmes la mirent au lit et elle resta là, couchée sur le dos, les bras étendus en croix, les yeux clos, la tête noyée dans ses cheveux défaits, râlant.

De temps en temps, elle était comme secouée par une commotion brusque et puis retombait dans son immobilité. Par instants, de longs gémissements sortaient de sa poitrine, dont les funèbres modulations faisaient frissonner la Martille qui la veillait.

Elle resta trois jours ainsi, tant les sentiments avaient, dans cette organisation, une violente répercussion physique sur les sens. Puis, une après-midi, comme se réveillant d’un long sommeil, elle se tourna sur le côté, regarda longuement sa chambrière et lui dit, inconsciente du temps écoulé :

— Va le chercher, je veux le voir encore !

— Pauvre demoiselle ! il est à côté de votre défunt père, le pauvre petit ange ! Il y a de ça deux jours qu’on l’y a porté !

Le surlendemain, elle alla s’installer à Fontagnac, Guersac, où était mort cet enfant, son amour et son orgueil, lui était odieux en ce moment. À Fontagnac, elle ne voyait personne, étant comme excommuniée par la bonne société. Les après-midi, elle allait au cimetière, entrait dans la chapelle funéraire, et, là, assise sur une chaise, songeait à son petit mort. Elle ne priait pas, elle maudissait plutôt le Dieu impitoyable qui la frappait. Ce coup terrible, survenant après l’autre, loin de la courber résignée, lui inspirait des pensées de révolte insensée. Après des heures passées au cimetière, elle revenait le soir, sombre, farouche, et les bonnes gens qui la croisaient, se détournaient et passaient rapidement, redoutant la « mauvaise vue », car le bruit courait, répandu par les vieilles femmes, qu’elle portait malheur. Cette antique superstition des mal-jovents, obtenait assez facilement créance dans la ville, et ceux qui en étaient le plus imbus faisaient remarquer la succession de funèbres événements soi-disant causés par son influence sinistre. C’était d’abord sa mère, puis sa nourrice. Sa mère était morte quelque temps après sa naissance, d’une fièvre cérébrale, et sa nourrice, trois ans plus tard, d’une pleurésie ; mais on ne s’arrétait pas à cela. Ensuite, c’était la mort de son père, dont, en bonne justice, la pauvre Septima était la cause innocente. Après, c’était Damase tué par une balle arabe ; le commandeur, mort d’un accès de goutte, et, enfin, le petit Gérard, emporté par des convulsions. Les esprits superstitieux ne voyaient pas dans ces morts les causes naturelles, mais, frappés par cette funèbre succession, ils les attribuaient, à la male-jovence de Mlle de La Ralphie.

De toutes les dames de Fontagnac, une seule visita la maison de la rue de la Barbecane : ce fut la bonne Mme Boyssier, qui vint pleurer avec la mère désolée. Une autre personne vint aussi, qui n’était autre que l’abbé Sagnol. Sous son apparence massive, l’abbé cachait une finasserie paysanne et beaucoup d’ambition terrestre. Fils d’un marguillier auvergnat, au séminaire, ses camarades s’égayaient sur son compte :

« Sagnol est fort… du biceps », disaient-ils.

Malgré ces quolibets, l’esprit de l’abbé était assez ouvert du côté des intérêts matériels pour se faire des protecteurs, et il avait assez d’intrigue pour avoir obtenu, de prime abord, le vicariat de Fontagnac, qui était fort ambitionné des jeunes prêtres. Ce succès, dont, ses condisciples avaient été très ébahis, encourageait l’abbé Sagnol, qui rêvait maintenant de s’illustrer par la conversion de Mlle de La Ralphie. Certainement, le retour à Dieu de cette pécheresse de marque qui avait rompu avec les habitudes religieuses de son monde, qui affligeait la noblesse et scandalisait tous les Fontagnacois par ses allures libres, eût attiré sur lui, pensait-il, l’attention de ses supérieurs et lui eût concilié les sympathies de la haute société dévote. Mais l’abbé visait plus loin encore. Son ambition était de fonder, à Fontagnac, une maison de refuge, un asile temporaire pour les servantes sans place ; une sorte de bureau de placement pieux, qui eût fourni aux bonnes maisons des sujets de choix, triés sur le volet du confessionnal ; quelque chose, à peu près, comme les Blandines actuelles. Cette conception, d’un merveilleux instrument d’espionnage religieux, prouvait assez que l’abbé Sagnol n’était pas aussi sot qu’il était épais.

La maison de Mlle de La Ralphie, dans la rue de la Barbecane, eût convenu très bien pour cet établissement ; aussi, le vicaire s’était-il mis en tête de l’obtenir, à titre de locataire d’abord, gratuit, s’il était possible ; et puis, qui sait, plus tard peut-être à titre de donataire. Les coups répétés et cruels dont la main de Dieu avait frappé la mère du petit Gérard devaient, dans la pensée de l’abbé, l’avoir matée, assouplie et disposée à revenir à la religion. Il se mécomptait un peu. Sa psychologie ne valait pas sa diplomatie ; il ne savait pas que les natures fières regimbent sous les coups du sort et que le malheur ne les dispose pas à la prière et à la soumission, mais au blasphème et à la révolte : ainsi était Mlle de La Ralphie. Dans les commencements, sa douleur, exaspérée par la solitude, se répandait en imprécations ; elle accusait de férocité ce Dieu qui tuait les petits enfants dans les bras de leur mère et blasphémait amèrement la divine Providence que la mère Sainte-Bathilde lui avait appris à adorer. Puis, avec le temps, ces explosions de colère révoltée s’apaisèrent et il ne lui resta au cœur qu’une haine muette et concentrée pour ce Dieu que l’humanité adore ou maudit sans le connaître.

La mort de cet enfant idolâtré eut encore pour effet, sinon d’effacer entièrement de l’esprit de Mlle de La Ralphie la mémoire de Damase, du moins d’atténuer les regrets. Cette douleur nouvelle amortissait l’ancienne ; l’enfant disparu emportait avec lui le souvenir de son père dont il était la vivante image. Aussi, lorsque le temps eut fait son œuvre, lorsqu’à son tour sa douleur maternelle s’apaisa, que ses chagrins s’adoucirent, Valérie glissa dans une tristesse calme, dernière période de cette crise violente créée par les deux morts successives qui lui avaient meurtri le cœur. Elle ne devait pas rester longtemps dans cet état, car elle était d’une complexion trop énergique ; la chair, en elle, avait trop d’action pour qu’elle s’éternisât dans de mélancoliques regrets.

Après avoir fait éconduire plusieurs fois l’abbé Sagnol, pendant les cinq ou six mois qu’elle habita Fontagnac, Mlle de La Ralphie, lassée de sa ténacité, résolut de le recevoir et d’en finir avec ses importunités. Mais sa première impression fut la surprise. Introduit dans la salle où elle se tenait, le vicaire, après les premières civilités et des excuses très humbles sur son insistance, commença par des protestations de pieuse condoléance et continua par des considérations générales sur la brièveté de la vie, sur la certitude d’une existence future, sur le néant des affections humaines. Il s’étendit particulièrement sur la miséricorde de Dieu qui était infinie, sur sa bonté qui guérit les blessures du cœur. Il parlait couramment, répétant ces lieux communs d’une voix qu’il s’efforçait de rendre onctueuse et persuasive. Tandis qu’il discourait, assis dans un fauteuil que lui avait avancé La Martille, Mlle de La Ralphie l’examinait avec un sentiment encore indéfinissable où dominait la curiosité. Sa tête, énorme et carrée, était encadrée par des cheveux noirs, qui à la mode ecclésiastique d’alors, tombaient sur son cou, épais et luisants. Ses yeux bruns, un peu saillants, n’avaient aucune expression caractérisée. Ses traits n’avaient rien de remarquable, sinon que leur ensemble donnait l’impression de la force. Cette tête allait bien sur des épaules larges et massives où s’emmanchaient des bras puissants. Son rabat tombait sur une large poitrine dont les muscles se dessinaient en vigueur sous la soutane. Les mains de l’abbé reposaient sur le fauteuil, épaisses et velues jusque sur les doigts. En contemplant cet hercule ecclésiastique, Mlle de La Ralphie oublia ses dispositions peu bienveillantes. Tout en écoutant distraitement l’homélie de l’abbé Sagnol, son attention fut attirée par le cou de taureau qui sortait du col bas de sa soutane. Au-devant, jusqu’à la pomme d’Adam, pointait une langue de poils noirs montant drus de la poitrine, particularité qui avait fait dire à Mme Laugerie :

— Il doit avoir une fameuse palatine, l’abbé !

Cette exubérance pileuse, symbole de la force mâle, captivait les regards de Valérie. Comme Mme Laugerie, elle songeait à la palatine ; une secrète émotion physique l’agitait ; sa respiration accélérée soulevait son sein ; ses narines se gonflaient : la bête se réveillait en elle. Lorsque l’abbé, pour ne pas compromettre la réussite de ses projets, se leva un moment après, et qu’elle le vit debout, dans le superbe développement de ses formes athlétiques, elle n’eut pas la force de lui refuser la permission de venir lui apporter « les consolations de la religion », comme il disait.

— C’est que, objecta-t-elle, je vais retourner à Guersac sous peu.

— Qu’à cela ne tienne, répondit l’abbé, j’irai à Guersac, si vous le permettez.

Elle inclina légèrement la tête en signe d’acquiescement et le vicaire parti, enchanté du résultat de sa visite.

Huit jours après, l’abbé Sagnol s’acheminait doucement vers le château de Guersac en suivant le bord de l’eau. Le temps était beau ; un soleil de printemps, atténué par une petite brise qui faisait frissonner les peupliers de la rive, attiédissait l’air. Dans les prés fleuris, d’où montait une bonne odeur d’herbes mûrissantes, les grillons susurraient. L’eau bruissait légèrement en passant sur les galets des « maigres » ou dormait dans les profonds d’où montaient à la surface des plantes aquatiques : nénuphars, appelés dans le pays « crêpes », à cause de leurs larges feuilles rondes étalées à la surface, et renoncules d’eau. Dans les bois, sur les coteaux, le coucou répétait à satiété son chant moqueur, tandis qu’au bruit des pas de l’abbé, des iris de la rive, un martin-pêcheur s’envolait en poussant son petit cri effarouché.

À tout être jeune, ayant un grain de poésie dans l’âme, cette promenade, qui avait pour terme la demeure d’une femme charmante, eût suggéré des idées riantes, eût fait sourdre ces bouffées amoureuses du printemps de la vie qui troublent les cœurs les plus innocents. Mais l’abbé Sagnol était loin d’avoir de semblables pensées. Toute son intelligence était tendue vers le but qu’il s’était proposé, et, en cheminant, il ruminait les moyens d’y parvenir. Ce prêtre, encore tout imprégné de la vie du séminaire, n’avait pas cette fatuité naïve de la plupart des jeunes hommes qui ont, quelque vulgaires qu’ils soient, une idée avantageuse de leur personne. Dans sa conception simpliste, les hommes à bonnes fortunes, les séducteurs, les « lovelaces », comme on disait encore en ce temps, étaient des petits-maîtres portant corset ; des dandys avec des pantalons collants et des gilets en cœur ; pommadés, frisés, avec un lorgnon à l’œil et une badine à la main. Il se trouvait si loin de ce type du « lion » mondain qu’on l’eût fort étonné en lui disant qu’il pouvait, sous sa soutane austère, inspirer des passions. Il s’ignorait lui-même, le candide vicaire, et était loin de soupçonner que sa tête puissante, son torse superbe, moulé sous le drap léger, et son mollet musculeux, découvert par la soutane relevée à la mode gallicane, pouvait séduire une femme. Il ne savait pas, l’innocent, que pour les femmes du tempérament de Mlle de La Ralphie, « l’homme », dans le superbe développement de la force mâle, a un genre d’attrait tout-puissant ; il ignorait que celles-là préfèrent Hercule à Apollon, quoiqu’elles les fassent souvent alterner : ainsi faisait Catherine la Grande.

Pendant les huit jours qui s’étaient écoulés depuis la visite de l’abbé Sagnol, Valérie avait fortement « cristallisé » pour lui, comme eût dit Stendhal ; aussi, lorsqu’il fut rendu à Guersac, il la trouva gracieuse, accueillante, et, dans sa bonne grosse innocence, il se réjouit intérieurement de ces dispositions qu’il prenait pour un effet de ses exhortations, ce qui lui faisait bien augurer du succès de son entreprise. Cela le mit à l’aise et lui fit perdre l’air gauche et guindé de sa première visite. Après les compliments de l’arrivée et un moment de repos dans le salon, dont la large porte ouverte donnait sur la terrasse, l’abbé parla de la belle vue qu’on devait avoir de là ; et ils sortirent.

De l’autre côté de la rivière, à l’extrémité de la plaine, les coteaux pierreux du Périgord noir, tristes et mornes l’hiver, maintenant reverdis, s’étageaient jusqu’aux lignes de faîte des vallées de la Vézère et de la Dordogne, couverts de chênes à tan, de taillis et de vieux bois de châtaigniers. Çà et là, sur un petit plateau, un village montrait ses maisons grises, ombragées de noyers, et ses jardins clos de murs de pierres sèches. Ailleurs, sur un puy abrupt, détaché du massif, pointait la poivrière d’une vieille gentilhommière aux murailles roussies par le soleil, où fumait la cuisine du bourgeois ou du riche paysan qui avait remplacé le hobereau de jadis.

Au pied des rochers que surplombait la terrasse, à une profondeur fascinante, la Vézère roulait paisiblement ses eaux profondes et obscurcies par l’ombre des rochers. De l’autre côté, jusqu’au pied des premiers coteaux, après les prairies de la rive, la plaine s’étendait couverte de blés encore en herbe et de seigles épiés déjà, qui ondulaient à la brise avec des reflets argentés. Des chemins étroits, bordés de haies épaisses, contre lesquelles se dressaient des chèvres au piquet, allaient aux villages et aux métairies éparses au milieu des champs cultivés. Les maisons basses d’autrefois, entourées de vergers plantés d’arbres à fruits, avaient, vues de loin, un aspect riant et agreste avec leurs portes et leurs petits fenestrous encadrés d’un badigeonnage au lait de chaux. À portée de la vue, des troupeaux d’oies évoluaient sur la rivière, pendant que les oisons, au duvet verdâtre, paissaient l’herbe courte le long du chemin de halage. Au milieu des champs, des femmes sarclaient les blés, et, dans les terres où se semait le blé d’Espagne, des laboureurs, tenant le manche de l’antique araire, encore en usage dans le pays, poussaient leurs bœufs lents avec des excitations calmes ou colères, qui s’entendaient au loin, portées par l’air pur.

L’abbé Sagnol n’était pas, il faut le redire, d’une nature poétique. Il admira le paysage, un peu par politesse, comme faisant partie des agréments du château, et en vint promptement à des pensées plus positives, à la supputation du produit, des terres dans la plaine et du revenu des cinq métairies qu’y avait Mlle de La Ralphie. Pour entretenir la conversation, tout en songeant à cela, il demandait le nom des villages qu’on apercevait de là et elle les lui nommait complaisamment. Elle était pourtant un peu étonnée, la châtelaine de Guersac, de ne pas remarquer chez son visiteur cette secrète admiration, cette émotion obscure et latente qu’éprouvent les hommes les plus froids en présence des femmes désirables comme elle l’était, émotion que les plus sages sont perspicaces à découvrir. Et, en vérité, il fallait que l’abbé fût bien calme de tempérament ou bien absorbé par ses projets, pour n’être pas quelque peu remué par le voisinage de son hôtesse. Une robe du matin, sans corset, dessinait sa taille élégante et ses belles formes. Son sein soulevait doucement le nankin léger qui faisait ressortir sa belle tête brune. Dans les larges manches, ses bras nus jouaient à l’aise et se découvraient jusqu’à la saignée, lorsqu’elle montrait au loin les villages épars. Le col aisé, ouvert en cœur, laissait apercevoir la naissance de sa gorge ferme et blanche. Sur la nuque, une forêt de petits cheveux follets, drus et noirs, se tordaient en frisons provoquants, et, se faisant plus rares en descendant, allaient se perdre entre les épaules en un duvet léger, comme un ruisselet absorbé par les prés au fond d’une combe. Oui, il fallait que l’abbé fût cuirassé d’indifférence comme saint Antoine, de frigidique mémoire, pour n’être pas remué par cette belle créature capiteuse et troublante, dont la nuque appelait les baisers.

Mais enfin il gardait son beau sang-froid et discourait tranquillement comme s’il eût été en présence de la vieille Janou, de l’hospice, l’ancienne servante du défunt archiprêtre, qui marchait sur ses quatre-vingts ans. Valérie fit apporter des sièges sur la terrasse, et ils s’assirent. Après avoir épuisé les propos indifférents sur le paysage et le beau temps, l’abbé en vint tout doucement à de pieuses exhortations. Le désir de se signaler par une aussi notable conversion lui donnait cette habileté facile et préparée du prédicateur sûr de n’être pas contredit, et même, chose plus rare, du tact. Il évitait avec soin tout ce qui eût pu froisser la fierté de Mlle de La Ralphie, fierté qu’il devinait sans qu’elle se fût manifestée et se tenait dans les généralités applicables sans doute au cas particulier de son hôtesse, mais suffisamment voilées pour qu’elle ne pût s’en blesser. S’il précisait un peu, quelquefois, c’était avec des ménagements infinis et une douceur d’expression onctueuse. Il trouva, dans ses souvenirs des bons sermonnaires, des paroles touchantes pour peindre le bonheur d’une conscience purifiée dans les eaux salutaires de la pénitence, et il s’étendit longuement sur les délices de l’âme pécheresse réconciliée avec son Dieu. Il parlait ainsi, doucement, d’une voix de confessionnal, avec des inflexions caressantes qui étonnaient dans ce colosse, et, de temps en temps, coulait un regard plein de componction sur Mlle de La Ralphie, comme pour voir si la grâce opérait. Elle, enfoncée dans son fauteuil, les bras allongés sur l’appui, la tête légèrement inclinée en avant, paraissait émue et l’était en effet. Mais, tandis que le vicaire se flattait du succès de sa pieuse exhortation et voyait déjà cette brebis égarée venir à son confessionnal, elle pensait à toute autre chose.

D’objections, elle n’en faisait pas ; elle se bornait à lui donner la réplique lorsque ses paroles l’exigeaient et semblait approuver, par son quasi-silence, le discours familier et persuasif de son interlocuteur. Enfin, l’abbé, charmé de la docilité de cette ouaille, après avoir copieusement parlé, termina par l’expression d’un pieux espoir et la promesse d’ardentes prières à son intention. Comme il se levait pour prendre congé, Mlle de La Ralphie le regarda de ses yeux brillants :

— Monsieur l’abbé, restez donc à déjeuner ?

Il voulut s’excuser sur des devoirs à remplir, un catéchisme à faire… Mais elle insista :

— Vous arriverez trop tard au presbytère : acceptez, Monsieur l’abbé, ou, vraiment, j’aurai des remords de vous avoir retenu si longtemps !

Alors, il se rendit à ses sollicitations, ravi intérieurement du chemin rapide qu’il avait fait dans l’esprit de celle qu’il considérait déjà comme sa future pénitente.

À table, l’abbé Sagnol, quoiqu’il ne se fût pas élevé bien haut, redescendit un peu sur terre. Il n’est apôtre qui tienne, un bon déjeuner, discrètement arrosé d’un vieux vin de la côte de Jaures, fort apprécié jadis d’Henri IV, dit-on, en compagnie d’une jolie femme qui cherche à plaire, c’en est assez pour réchauffer les plus froids, et l’abbé se dégela quelque peu. Valérie avait de ces jolis caquetages féminins qui étonnaient le vicaire, habitué aux plaisanteries scolastiques du séminaire et aux facéties un peu guindées, parfois, de ses confrères les curés de campagne. Vers la fin du déjeuner, il était visible que l’abbé goûtait la compagnie de son hôtesse. Toutefois, il gardait une certaine réserve ecclésiastique, souriant seulement à ses traits d’esprit et n’allant pas jusqu’au rire discret. Au café, cependant, il se surprit deux ou trois fois à lui répondre, comme elle parlait, sur le ton de la plaisanterie ; puis ils causèrent, plus librement à bâtons rompus, échangeant de ces menus propos auxquels les femmes excellent à donner une signification. Enfin, lorsque Valérie bougea sa chaise pour se lever, l’abbé, déjà remué par cette accumulation de choses capiteuses, fut secoué par une commotion inconnue en sentant la robe de son hôtesse effleurer légèrement son soulier à boucle argentée.

Il avait quelques remords en s’en retournant, le brave abbé ; il lui paraissait qu’il avait un peu oublié la mission qu’il s’était donnée, en se prêtant trop complaisamment aux grâces mondaines de Mlle de La Ralphie. Il s’en voulait de n’avoir pas gardé avec elle l’attitude austère du juge devant sa justiciable ; d’avoir accepté la communion profane du pain et du vin qui met à table l’un et l’autre sur le pied d’égalité. Mais le diable lui suggéra cette excuse, que ce qu’il avait fait c’était en vue du salut de la belle pécheresse ; qu’on ne prenait pas les mouches avec du vinaigre ; que la patience et la douceur sont plus efficaces que la sévérité ; qu’avec les gens du monde, il fallait bien se prêter aux usages mondains ; enfin, qu’en se refusant aux politesses de Mlle de La Ralphie, il aurait gravement compromis le succès de ses projets. Un peu tranquillisé par cette première composition de conscience, l’abbé tira son bréviaire de sa poche et s’efforça d’y appliquer son esprit.

Mais quelque chose était changé en lui, et, tandis que ses yeux s’efforçaient de suivre le texte que ses lèvres, murmuraient selon la discipline ecclésiastique, dans ses oreilles tintait encore la voix charmante de la châtelaine de Guersac.

Lorsqu’il revint, quelques jours après, il reprit son thème de la dernière fois, bien résolu à ne pas s’en écarter, à ne pas laisser dévier leur entretien vers des choses frivoles dont il avait senti le danger. Ils étaient assis près l’un de l’autre, dans le salon aux volets mi-clos, à cause de la chaleur. L’abbé parlait lentement, d’une voix un peu amortie, comme pour atténuer ce qui pouvait paraître personnel dans ce qu’il disait, afin que son hôtesse vît bien que c’était le prêtre qui parlait et non pas l’homme. Pourtant, à son accent, à des inflexions de voix émues qui lui échappaient, Valérie sentait bien qu’il ne récitait pas une leçon apprise dès longtemps, comme la première fois ; elle comprenait qu’à travers l’épaisse cuirasse de préjugés et d’ignorance dont l’éducation sacerdotale avait enveloppé l’abbé, quelque chose d’inconnu jusqu’ici, le charme de l’irrésistible féminin, avait pénétré jusqu’à son cœur timoré. En exaltant le bonheur d’être en paix avec Dieu et le charme d’une vie pieuse et innocente, le vicaire, quoiqu’il en eût, choisissait ses mots et laissait échapper, comme malgré lui, de ces expressions de paternité spirituelle qui, au cours de graves paroles, semblent une discrète caresse, tandis que ses yeux, inexpressifs d’ordinaire, semblaient s’animer.

Elle ne résistait pas à l’œuvre de la grâce, oh ! non ! Jamais aucune Philothée n’avait paru être dans de meilleures dispositions. Elle comprenait bien le bonheur dont parlait l’abbé ; mais voilà, elle n’était qu’une femme faible et sujette à l’erreur. Il lui fallait un ami sûr pour la guider dans le sentier du bien ; un bras fort pour la soutenir dans le chemin difficile de la vie. Et elle laissait entendre que cet ami sûr, c’était lui, que le bras fort sur lequel elle voulait s’appuyer était là, allongé sur le rebord du fauteuil ; et quand même ses paroles n’eussent pas été assez explicites, ses regards, chargés de passion, les commentaient assez.

Quoiqu’il ne vit pas l’exacte vérité, il semblait bien à l’abbé que ce n’était pas là des dispositions assez dégagées de mondanités, ni suffisamment contrites ; mais il était comme enveloppé d’une atmosphère engourdissante, et, malgré ses résolutions, il n’avait pas la force de se montrer rigide. « À la brebis tondue, Dieu mesure le vent », se disait-il mentalement. « Il ne faut pas être trop sévère pour cette pauvre âme engluée dans les ténèbres de poix du péché, et incapable de supporter, dès l’abord, la pénitence dans toute sa rigueur. » Et il l’exhortait doucement : sans doute, il serait ce guide dont elle parlait ; n’était-ce pas là, précisément, la mission sublime du prêtre ? Porter la lumière dans les âmes obscurcies par les passions terrestres, encourager et soutenir ces pauvres femmes empêtrées dans les vanités du siècle ; ramener ces chères brebis au bercail de l’Église, et, à l’exemple de Notre-Seigneur, les rapporter sur ses épaules, les défendre contre les loups ravissants… Encore une fois, n’était-ce pas le devoir le plus saint, le plus cher, le plus pressant de tout. prêtre successeur de Jésus-Christ ? Et lui, le plus humble serviteur du Divin Maître, il ne faiblirait pas à ce devoir…

Et l’abbé continua, enfilant, pour cacher le trouble qui l’envahissait, ces métaphores pieuses, ces lieux communs dévots, appris au séminaire. Il parla de saint François de Sales, de Bossuet, de Fénelon, du Père de Ravignan et d’autres conducteurs d’âmes féminines encore. Il soupçonnait bien qu’il y avait peut-être une dangereuse équivoque dans les paroles de Mlle de La Ralphie, mais il n’avait pas le courage de la dissiper et il cherchait à se faire illusion en discourant sur les pieuses amitiés de ces hommes célèbres. Mais, à un moment, elle l’arrêta et tourna vers lui ses yeux pleins de flamme…

— Alors, vous voulez bien être mon guide ?… mon ami… spirituel ? dit-elle d’une voix où tremblait la passion, en posant légèrement sa main pleine de fossettes sur la manche de l’abbé.

Une vive émotion secoua le vicaire, mais il se leva promptement pour se soustraire au charme fascinateur de son interlocutrice.

— Certes, répondit-il, je serai bien heureux que Dieu veuille faire de son humble serviteur l’intermédiaire de réconciliation avec lui.

Comme il se disposait à partir, elle voulut le retenir encore, mais il refusa positivement, alléguant une visite à faire à un malade, et s’en alla bientôt, la laissant nerveuse et irritée.

Chemin faisant, il se remémorait ces choses, et, hors de la présence de Mlle de La Ralphie, reprenait son sang-froid et entrevoyait le danger. Pendant quelques jours, il y eut lutte dans son esprit. Ses scrupules de prêtre, très puissants, le retenaient à Fontagnac, tandis que son ambition, non moins forte, lui montrait le renom que lui donneraient la conversion de la « demoiselle » de Guersac et la fondation de l’œuvre pie qui, dans sa pensée, s’y liait essentiellement. Une autre chose encore le retenait. L’inconnu féminin effrayait ce colosse vierge. Une sorte de crainte purement humaine se mêlait à ses scrupules religieux et le tourmentait. Il eût voulu être défendu de son émotion par la grille d’un confessionnal ; mais, de se retrouver en tête à tête avec Mlle de La Ralphie, dans le demi-jour du salon, cela lui faisait peur. Pourtant, une secrète inclination, un attrait dont il cherchait à se déguiser la nature les amalgamant avec ses projets de prosélytisme, le poussaient vers Guersac. Il hésita, résista pendant quelque temps, se mit en route, rebroussa chemin, puis, quinze jours après, se décida enfin à revenir à Guersac, bien résolu, d’ailleurs, d’être seulement et exclusivement le vicaire de Fontagnac dévoué au salut d’une âme pécheresse.

Pendant ces quinze jours, la passion de Valérie s’était irritée jusqu’à l’exaspération. Si elle n’eût écouté que ses désirs, elle eût couru à Fontagnac, tant elle avait soif de revoir l’abbé. Mais elle sentait que dans cette petite ville, pleine d’oisifs, de curieux avides de scandale, et sous les yeux jaloux du curé Turnac, il était tenu à beaucoup de circonspection.

Ses deux visites au château étaient peut-être passées inaperçues, mais à la maison de la rue de la Barbecane elles eussent sûrement fait jaser. Elle-même se sentait incapable de cacher la fièvre qui la tourmentait, et pour ne pas compromettre l’abbé, elle évitait de se montrer en ville et dirigeait ses promenades d’un autre côté, lorsqu’elle montait « Kébir ». Elle avait, d’ailleurs, deviné ce qui se passait dans l’esprit du vicaire, et sûre qu’il reviendrait, patienta en rongeant son frein.

Lorsqu’il arriva et qu’il la trouva sur un canapé, assise, sombre, alanguie, les yeux battus, l’abbé sentit s’envoler ses résolutions de ferme réserve. Il fut attendri soudain, sentant vaguement qu’il était pour quelque chose dans cet état, et ne songea qu’à la plaindre, à la réconforter par de bonnes paroles. Elle écoutait en silence, exprimant parfois, d’un geste, son indifférence pour toutes choses, et laissant entrevoir, par des phrases voilées, par d’expressives réticences, qu’une seule lui tenait au cœur. Le salut de son âme lui serait précieux uniquement parce qu’il viendrait de l’abbé. Lui, continuait toujours son discours, s’efforçant d’assoupir ces pensées profanes par de vagues mélopées de sentimentalité religieuse et tâchant de spiritualiser ce que les confidences de Mlle de La Ralphie avaient de trop terrestre. Mais il n’y réussissait guère, troublé lui-même par des phrases à double entente qui, sous le couvert de l’âme, accusaient le délire des sens. La diversion était dangereuse, d’ailleurs. Aussi, en voyant le vicaire se hasarder sur ce terrain brûlant du sentiment mystique et de cet espèce d’amour spirituel qui lie le prêtre à sa Philothée, Valérie tressaillit d’espoir et ses yeux se voilaient. Mais l’abbé, quoique fortement impressionné par la volupté ambiante qui l’enveloppait, s’en tenait toujours à des généralités semi-dévotes, semi-sentimentales, retenu par ses scrupules et par cette timidité des jeunes hommes ignorants de l’amour en présence de la femme. Aussi, lorsque après les aveux chuchotés de près, brûlants comme le souffle qui les portait, et des supplications passionnées après lesquelles il n’avait qu’à s’enfuir ou à se mettre à ses genoux, Valérie vit que le vicaire restait coi, pâle, muet, elle eut pitié de lui et s’efforça de le rassurer. Mais ce fut en vain et cette visite, tant attendue, se termina par la retraite piteuse de l’abbé Sagnol sans son bréviaire, oublié sur une table.



XIII


Il n’est guère de pire souffrance, pour une nature généreuse, que la confusion humiliante consécutive d’une action exclusivement impulsive, que le regret amer d’avoir cédé à un entraînement des sens en dehors de tout consentement de la volonté. Le sentiment de l’indignité de l’acte en lui-même et celui de l’espèce de déchéance morale qui en résulte produisent un cruel remords, châtiment de la faute. Aussi, lorsqu’un moment après le départ du vicaire, Mlle de La Ralphie reprit son sang-froid, se fut ressaisie, et qu’elle réfléchit à ce qui s’était passé, la rougeur lui monta au front et elle eut honte de cette ridicule aventure. Elle le sentait vivement, ni le cœur, ni l’esprit n’étaient pour rien dans cette violente passion que lui inspirait l’abbé Sagnol ; c’était de l’amour physique tout pur, sans aucun mélange de sentiment. Cet Hercule en soutane l’attirait irrésistiblement ; elle le voulait avec un emportement de convoitise qui, pendant un instant, lui avait fait perdre la raison. Elle, si fière, en être venue là ! Quoi ! S’être oubliée jusqu’à avouer sa passion à ce prêtre | jusqu’à le supplier de s’y prêter ! Horreur ! Il lui semblait être descendue au niveau de ces malheureuses qui sollicitent les passants ! Sa mauvaise action inutile l’humiliait, l’indignait contre elle-même et lui donnait des remords qui se faisaient jour en de vives apostrophes qu’elle s’adressait mentalement : « Misérable femme » ! « Quelle honte ! ». Plus elle y réfléchissait, plus elle se révoltait contre cette terrible fatalité qui la dominait. Elle était profondément mortifiée de n’être pas mairesse absolue de sa volonté et elle s’effrayait des conséquences possibles de ces irrésistibles impulsions de ses sens. L’abbé Sagnol n’était sans doute qu’un homme superbe, sans esprit et sans caractère ; néanmoins, il pouvait faire un amant acceptable et décent. Mais qu’adviendrait-il si dans la suite, elle s’amourachait d’un beau goujat, d’un de ces êtres vils qu’une femme ne peut avouer sans s’accuser d’ignobles appétits ? Et alors elle frémissait en se rappelant cette demoiselle de la société périgourdine dont la Martille lui avait conté l’histoire, qui après maintes passades, s’était acoquinée à un colosse de portefaix, ivrogne et voleur, qui la battait, et avec lequel elle était tombée au dernier degré du vice et de l’abjection.

Valérie passa tout l’après-midi de ce jour enfermée, dans un pénible état de malaise physique et moral. Elle ressentait une sorte d’orgasme général, de plénitude fatigante et un vif mécontentement de soi qui l’assombrissait et la colérait. Elle était furieuse contre l’abbé Sagnol qui l’avait jetée en cette crise, et, s’il se fût représenté en ce moment, il eût été fort mal reçu, comme un chien dans un jeu de quilles, ainsi qu’on dit vulgairement.

C’est dans cette disposition d’esprit qu’elle dit à sa chambrière :

— Si cet imbécile d’abbé revient, tu lui diras que je ne suis pas visible !… Et puis, renvoie-lui son bréviaire par le facteur.

Mais le vicaire était bien loin de songer à revenir. Ce prêtre, d’esprit très ouvert à l’endroit des intérêts matériels, était, quant aux choses spirituelles, scrupuleux et timoré à l’excès. Aussi se tourmentait-il fort en retournant à Fontagnac de ce qui était arrivé. Quoiqu’il n’eût pas péché activement, l’abbé se sentait coupable d’un gros péché d’intentions. Il se rendait très bien compte qu’à certain moment il avait consenti intérieurement à transgresser ses vœux et le quatrième commandement, et que, si la transgression n’avait pas été effective, c’était par une circonstance dont il avait encore même quelque dépit.

Il n’en fallait pas davantage pour éveiller les remords du vicaire qui se représentait en les exagérant les conséquences de sa faute intentionnelle et se lamentait mentalement. Il se jugeait indigne, maintenant, d’approcher de l’autel et d’annoncer aux fidèles la parole de Dieu. « Pourrai-je désormais, se disait-il, réprimander au tribunal de la pénitence, des pécheurs moins coupables que moi ? Et, irai-je demain, prêtre infâme, offrir le saint sacrifice de la messe dans l’état de péché où je suis ? » Cette dernière pensée surtout le désespérait, parce qu’il sentait l’impossibilité morale d’avouer sa faute au curé Turnac, qui le haïssait, et d’en obtenir l’absolution sacramentelle. Pourtant, le mouvement, la marche, l’influence apaisante de la nature extérieure calmèrent un peu les inquiétudes du vicaire, mais la nuit, ses remords anxieux le reprirent. Son esprit très positif à l’égard des choses de ce monde, était, quant à celle de l’extra-terrestre, plein de chimères et de terreurs. Dans l’obscurité, toutes les illusions de son imagination prenaient corps. Il se voyait damné déjà et ressentait par avance les horreurs de l’enfer, telles qu’elles sont décrites dans les méditations des jésuites. Il brûlait du feu inextinguible qui consume les damnés ; il entendait leurs hurlements de douleur et respirait les odeurs infectes de la poix, du soufre et d’une horrible pourriture des corps. Ce cauchemar le poursuivait dans un demi-sommeil pénible, dans une torpeur fatigante qu’il ne parvenait pas à secouer. Par moments, il ouvrait les yeux et cherchait à repousser ces visions dans un avenir lointain qui lui laisserait le temps de faire pénitence ; mais une invincible fatigue lui fermait les yeux et le replongeait dans l’infernale fantasmagorie.

Après une nuit passée dans ces angoisses, le jour parut et la réalité pressante se dressa devant le pauvre vicaire. De doute sur son état de péché il n’en avait pas ; les rêves de la nuit l’avaient confirmé dans une désolante certitude. Il lui fallait donc se déterminer promptement, prendre un parti : ou aller, dès son lever, se confesser au curé Turnac, ou bien imiter ces prêtres sacrilèges qui consacrent et consomment le corps de Jésus-Christ en état de péché mortel. Cette alternative lui causait une souffrance véritable, car sa foi très réelle lui représentait vivement l’horreur d’une semblable profanation ; et, d’autre part, il reculait devant un aveu qui l’eût perdu.

Dans cette perplexité, il se leva, se mit à genoux devant son lit, et là, la tête dans la couverture, il pria avec ferveur le Dieu très miséricordieux de l’éclairer.

Le soleil se glissait déjà dans la chambre de l’abbé par l’interstice des contrevents mal joints, lorsqu’il lui vint une inspiration qu’il prit pour un effet de son oraison. Comment n’avait-il pas songé à cela en vérité ? Il resterait au lit le matin, sous le prétexte d’une indisposition, et il aurait tout un grand jour pour réfléchir à sa situation.

Le curé Turnac ne voyant pas descendre son vicaire à l’heure de la messe, monta et n’eut pas de peine à le croire malade, en le voyant pâle, fiévreux et les yeux cernés par l’insomnie. L’abbé Sagnol resta couché toute la matinée, ne déjeuna pas, et, dans l’après-midi, sortit, son bréviaire des dimanches. sous le bras. L’idée lui était venue d’aller trouver le vieux curé de Gayac et de lui avouer sa coulpe.

Lorsque après une heure de marche, il arriva au presbytère, le curé était en train de sarcler ses choux. L’abbé se sentit rassuré en le voyant, et, en effet, le vieux prêtre, en pantalon de toile, la soutane retroussée, un mauvais chapeau de paille sur la tête, n’avait pas l’air d’un juge bien redoutable, surtout avec le large sourire qui éclaira sa bonne figure en souhaitant la bienvenue à son jeune confrère. Le curé laissa retomber sa soutane, accrocha son chapeau à une branche et ils entrèrent dans le « salon à manger », comme on dit en Périgord, où, jadis, dans la bourgeoisie campagnarde, on ne recevait de visites qu’à table. Le vieillard ne se fut pas plutôt assis dans un fauteuil paillé en invitant l’abbé à en faire autant, que celui-ci se mit à ses genoux. Surpris, le curé alla pousser la targette de la porte.

— Je vous supplie de m’entendre en confession, dit le vicaire, lorsque le bonhomme eut repris sa place.

Et, après les préliminaires rituels, il commença par l’exposition de ses projets de conversion et de fondation pieuse ; puis raconta avec force détails comment le démon s’était servi de ces motifs louables pour l’induire en péché. À mesure qu’il parlait, s’accusant avec ferveur et entrecoupant ses aveux de soupirs pénitents, un profond étonnement se peignait sur le visage du confesseur. Certes, lui-même était tombé jadis, et il avait reçu les confidences de plusieurs de ses confrères tombés aussi ; mais jamais il n’avait ressenti ni vu une vive contrition d’une faute que son expérience jugeait inséparable de la fragilité humaine, comme celle que faisait paraître l’abbé pour un péché d’intention.

Et, souriant, après avoir rassuré, consolé son pénitent et lui avoir donné l’absolution sacramentelle, le bon curé se leva et ils allèrent au jardin. En passant devant la cuisine, le vieillard appela :

— Jeannille, dit-il, fais-nous quelque chose, M. l’abbé reste à souper.

— C’est bien le moment de le dire ! s’écria en patois la servante, avec une liberté autorisée par vingt ans de services ; et que voulez-vous que je fasse, à cette heure ?

— Bah ! riposta le curé sans s’émouvoir, il y a du confit dans les pots, arrange une aile de dinde : en saupiquet, tue un poulet, fais une omelette aux artichauts, il y a des fraises ; avec ça, nous souperons aussi bien que Monseigneur… Tu as deux bonnes heures devant toi.

La Jeannille sortit en grommelant et fit passer un mauvais quart d’heure à un pauvre poulet qui n’en pouvait mais.

Ils se promenèrent dans le jardin en attendant. Le curé montra au vicaire son carreau d’asperges, des pommes de terre précoces, obtenues à force de soins, et surtout une planche de la fraise « curé de Gayac », due à de savantes sélections. Après avoir fait les honneurs de son jardin, avoir fait admirer à son hôte ses arbres fruitiers, un à un, et lui avoir fait faire les cent pas sous une belle treille de chasselas, le curé le mena visiter l’église. C’était une petite église de campagne, blanchie à la chaux, pauvre, mais propre et riante. Leur oraison faite, après avoir examiné longuement la pierre sacrée datant du quatorzième siècle, les deux prêtres sortirent, et, ayant fait lentement le tour du petit bourg qui comptait tout juste six maisons, ils revinrent à la maison curiale, et, pour aider à la Jeannille, ramassèrent des fraises plein une jatte en vieille faïence de Thiviers.

Lorsque tout fut prêt, le vieux brave homme de curé dit le Benedicite, puis ils s’assirent et soupèrent gaiement, ma foi ! L’abbé Sagnol, absous, se sentait maintenant à l’aise et de grand appétit ; puis son confrère paraissait avoir pris cette faute qu’il jugeait lui, très grave, comme une chose ordinaire, et cela le rassurait. La servante avait mis sur la table, recouverte d’une nappe de toile de ménage toute blanche de lessive, deux bouteilles poudreuses, et, le bon vin aidant, il se remit entièrement et fit honneur à tous les plats. Après la desserte, le curé alluma sa grande pipe d’écume à tuyau de corne, puis alla quérir, dans un placard, des bouteilles de formes variées, et fit tâter à son convive d’abord du pineau, ensuite de l’eau de noix de sa fabrication, puis des cerises en bocal, des « guins », comme on dit au pays, et, enfin, au refus d’autres liqueurs de ménage, telles que genevrette, eau-de-coings, cassis, de sa vieille eau-de-vie de douze ans.

Le soir après avoir pris congé du curé avec force remerciements et poignées de main, le vicaire revint allégrement à Fontagnac, heureux de s’être débarrassé d’un fardeau qui lui pesait et plein de bonnes résolutions pour l’avenir. Ayant reconquis la paix de sa conscience, dans la légère exaltation de la joie et, de ses modestes libations, il oubliait complètement la scène de la veille.

Fatigué par l’insomnie de la nuit précédente et par ses agitations, l’abbé Sagnol s’endormit d’un profond sommeil jusqu’au matin. Sa messe dite, il alla faire le catéchisme aux enfants de la première communion, et, après le déjeuner, se retira dans sa chambre. Sur la table était disposée une livraison des Annales de la Propagation de la Foi, envoyée par Mme Decoureau. L’abbé déboutonna le col de sa soutane, s’assit dans un vieux fauteuil en velours d’Utrecht et se mit à lire.

Mais, au bout d’un moment, il donna quelques signes d’inquiétude. Son esprit ne parvenait pas à suivre avec attention le récit d’un bon missionnaire qui racontait, assez prolixement d’ailleurs, le baptême de quelques jeunes Chinois arrachés à ces fameux cochons violets devenus légendaires, et qui valent sans doute aux catholiques les représailles récentes, ces caricatures porcines qui les affligent tant. Chose qui lui paraissait étrange et qui était pourtant très explicable, tant qu’il avait été tourmenté de terreurs religieuses, aucune mauvaise pensée ne lui était venue, quoiqu’il fût en état de péché. Ses préoccupations exclusives et ses angoisses ne lui avaient pas permis de songer à Mlle de La Ralphie, car les pensées de ce genre exigent quelque quiétude d’esprit. Mais voici que maintenant qu’il était tranquille, réconcilié, en paix avec Dieu, le souvenir de la tentatrice lui revenait et les réminiscences troublantes l’assaillaient. Il avait la vision d’une gorge ferme et blanche, aperçue dans l’entrebâillement de la robe du matin et cela l’agitait fort. Il prit ces réminiscences pour des suggestions du Malin, et fit le signe de la croix en s’étonnant naïvement de n’être pas préservé de ces pensées dangereuses par son état de grâce tout récent. Pendant qu’il était obsédé de visions infernales, ses sens, contenus par le remords et la crainte de la damnation, avaient sommeillé : maintenant qu’il avait l’esprit libre, éveillés par le ressouvenir de ce qu’il avait vu, ils se révoltaient ; en sorte qu’il le constatait avec terreur, l’occasion se représentant, il n’en resterait pas au péché d’intention.

Le pauvre abbé s’abîma dans la prière pour chasser ces pensées coupables et n’y parvint qu’à demi. Quelques jours après, la possibilité de revoir Mlle de La Ralphie lui apparut, d’abord, comme une chose purement hypothétique et fortuite. Puis, un vague espoir de la retrouver lui vint, qui se transforma, par degrés, en un timide désir. Il résista vaillamment à ces instigations diaboliques, pria, jeûna, invoqua Marie, fit des neuvaines, joignit à son scapulaire le cordon de saint François d’Assise, préservateur de l’impureté, rien n’y fit. Pour cela, le vicaire ne se découragea pas ; il continua de lutter, résista fermement pendant quelque temps, se disant : « Je n’irai pas à Guersac », et, pour s’être tenu parole, crut avoir vaincu. Mais l’antique ennemi a plus d’un tour dans son sac : ne pouvant vaincre l’abbé de front et de vive force, il eut recours à la ruse et aux moyens obliques. Le vicaire en vint tout doucement à se forger des prétextes de revoir celle qui l’avait si profondément troublé. Pouvait-il abandonner le sauvetage de cette âme ? Faillirait-il ainsi à sa mission ? L’œuvre de charité, si avantageuse pour l’Église, qu’il avait conçue, avorterait-elle ? Non ! cela était inadmissible. Un vaillant soldat du Christ ne pouvait reculer devant Satan ! Il avait été jusqu’au bord de l’abîme par ignorance du danger ; mais, maintenant, il le connaissait, et se sentait fort et capable de l’affronter pour arracher une âme à l’enfer. N’était-il donc pas possible d’être pour Mlle de La Ralphie un guide pieux, un père spirituel, et rien que cela ? Le divin Maître n’avait-il pas relevé la femme adultère ? accueilli Madeleine, la grande pécheresse ?

Après un mois encore passé à se faire illusion par des sophismes de ce genre, et poussé fortement par ses ambitions terrestres, l’abbé Sagnol prit le chemin de Guersac.

— Mademoiselle n’est pas visible, lui dit la Martille, en conséquence de la consigne reçue le soir de sa dernière visite.

Le vicaire fut fortement estomaqué. De tous les accueils qu’il avait imaginés, chemin faisant, celui-ci était le seul qu’il n’eût pas prévu. Il resta là une minute, interdit, tandis que la chambrière souriait légèrement. Puis, n’osant insister, il revint à Fontagnac.

Lorsque la Martille alla lui dire qu’elle venait d’éconduire l’abbé, Valérie reçut une commotion, fut comme transpercée par une étincelle électrique. Un instant, elle songea à faire courir quelqu’un et rappeler le vicaire ; mais, soudain, elle se souvint de la demoiselle au portefaix et eut l’intuition rapide que ce caprice sensuel, sans idéal et sans poésie, serait le premier échelon de sa descente dans le vice brutal et l’infamie.

— Tu as bien fait ! dit-elle.

Pourtant la pensée qu’elle avait eu là, sous sa main, la satisfaction de sa fougueuse passion lui donnait des regrets ; car elle comprenait bien que l’abbé, revenant après ce qui s’était passé, c’est qu’il était vaincu, qu’il en eût conscience ou non, et se mettait, au moins tacitement, à sa discrétion. Elle se félicitait néanmoins d’avoir eu la force de résister ; mais cette satisfaction était singulièrement atténuée par la certitude que si le hasard l’eût mise en présence de ce colosse qui lui inspirait des désirs proportionnés à sa taille, elle ne l’eût pas renvoyé, mais, au contraire, agrippé et retenu des ongles et des dents comme une chatte ; et cela l’épouvantait. Car elle avait conscience de l’horreur d’une passion aussi charnellement basse et vile, de l’ignominie d’une semblable tyrannie des sens et de la matière sur le cœur et sur l’esprit. Sa fierté s’indignait de cette sujétion dégradante ; aussi s’efforçait-elle d’échapper à l’obsession qu’exerçait sur elle le souvenir de l’abbé ; mais, malgré sa volonté, elle le revoyait toujours en imagination, superbe de beauté virile comme ces héros antiques que le marbre a immortalisés.

Le heurt de ses sentiments contradictoires, la passion qui voulait, la raison qui refusait, la fierté qui s’indignait, la travaillait et l’inquiétait. Parfois, elle se croyait forte et sûre d’elle-même ; d’autres fois, elle se sentait à la merci d’une occasion. Aussi, pour dompter sa chair révoltée, elle s’imposait une grande activité physique et s’efforçait de refréner ses instincts par l’excès de la fatigue. Et puis, elle se réfugiait dans le passé ; elle s’accrochait au souvenir de Damase comme le noyé à la branche pendant sur l’abîme, et repassait dans sa mémoire les caresses d’âme, les effusions de cœur que lui avait cet unique amant. Elle fomentait ces ressouvenirs par des objets matériels qui les évoquaient. C’était le berceau du petit Gérard, relégué dans son ancienne chambre, ou bien les armes de l’officier défunt accrochées au chevet du lit, dans cette même chambre qu’elle avait abandonnée depuis la mort de l’enfant. La comparaison des deux amours, des deux hommes lui faisait trouver plus prosaïquement honteuse la passion qui la tenaillait à présent.

Au logis, elle était toujours agitée, toujours en action. À son lever, après un rapide bain d’eau froide, elle descendait sur la terrasse, regardait la Vézère, la plaine au delà, où fumaient les métairies qui lui appartenaient, et, plus loin, bordant la vallée vers le midi, les coteaux boisés et enchevêtrés du Périgord noir. Mais elle était peu sensible aux beautés agrestres et aux laideurs originales de ce paysage en ce moment brûlé par le soleil. Les couplets alternés des chansons des moissonneurs montaient dans l’air d’un bleu cru et se mêlaient au susurrement, étourdissant des cigales collées au tronc des arbres du petit parc. Sur la rivière, au droit du rocher gigantesque dont la plate-forme bordée de murs formait la terrasse, des oies, descendues des « bories » ou métairies voisines, évoluaient et plongeaient le cou sous les eaux claires, cherchant des lamproyons dans les sables. Sur le chemin de halage, un bouvier excitait, de la voix et de l’aiguillon, ses bœufs lents qui remontaient péniblement des gabares amarrées à la queue leu leu. Toutes ces choses rustiques, auxquelles son enfance avait été accoutumée et qui n’avaient pas pour elle l’attrait de la nouveauté la laissaient indifférente et blasée. Elle rentrait, ressortait de l’autre côté du château, dans la cour, puis s’en allait dans le parc, où, après avoir longtemps viré, tourné au hasard, elle s’étendait, à l’ombre d’un bosquet de frênes, d’où tombait l’odeur pénétrante des cantharides.

Elle ne rêvait point, car sa nature sensuelle et positive ne se complaisait pas aux chimères de l’imagination, mais restait là, couchée tout de son long sur le dos, les yeux fixes, ayant toujours en son esprit, dans ses moments les plus calmes, la préoccupation latente du plaisir dont elle était sevrée depuis longtemps et qui lui était nécessaire. Parfois, une vache, menée au taureau banal, de la Borie haute, bramait furieusement, et ces appels répétés la réveillaient soudain de sa torpeur. Des bouffées de feu lui montaient au visage ; elle se levait vivement, faisait seller « Kébir » et s’en allait au hasard, galopant. sur, les chemins infréquentés, comme pour fuir, loin de Guersac, les images et les pensées voluptueuses qui l’assaillaient.

Un jour, comme elle traversait une lande, sous les pieds de son cheval un lièvre déboula qu’elle poursuivit vivement : cela lui donna l’idée de chasser.

M. Boyssier fut chargé de faire le nécessaire pour satisfaire à la loi ; mais la question du permis de chasse féminin souleva des difficultés et des discussions interminables à Fontagnac. Selon la plupart, et notamment dans l’opinion d’Anatole Decoureau, devenu maire, les femmes n’avaient pas droit au permis. L’avocat sans causes s’appuyait sur les termes de la loi, qui, en parlant des personnes aptes au permis, s’exprimait au masculin.

Mais les partisans des droits de la femme, rares à cette époque, rétorquaient cet argument orthographique en disant qu’à ce compte on n’aurait jamais : guillotiné de femmes, puisque l’article 12 du Code pénal parle aussi au masculin. Ils ajoutaient que les femmes n’étant pas comprises dans les catégories d’inhabiles énumérés aux articles 6, 7 et 8 de la loi, on ne pouvait refuser un permis à une femme majeure, célibataire et inscrite au rôle des contributions.

Au Cercle, le receveur de la Régie, chaud partisan de l’émancipation des femmes, ou plutôt des femmes émancipées, soutint fort et ferme cette opinion, et, dans le feu de la discussion, échangea quelques mots aigres-doux avec M. le maire. Mais si le receveur était pour l’affirmative, le percepteur était pour la négative. Or, comme c’était lui qui délivrait les quittances des droits et qu’il s’obstinait à refuser les vingt-cinq francs offerts par M. Boyssier au nom de Mlle de La Ralphie, la demande ne pouvait aboutir.

Il fallut sommer par huissier ce percepteur qui refusait de percevoir. Lorsqu’il vit le papier timbré, où il était question de dommages-intérêts, de plainte à l’autorité supérieure, M. Farnier s’empressa de délivrer la quittance. Mais il fallait encore l’avis de M. le maire, qui, heureux de venger les griefs d’Anatole Decoureau, le refusa carrément.

Le sous-préfet, saisi directement de la demande, ne voulut pas la transmettre sans l’avis du maire, à qui il la renvoya à cet effet. Mis en demeure de s’exécuter, M. le maire donna un avis nettement défavorable qui arrêta le sous-préfet, fonctionnaire timoré. Enfin, /après un mois de correspondances, d’échange de notes officielles, entre la préfecture, la sous-préfecture et la mairie de Fontagnac, le préfet sentant le ridicule de cette sotte affaire, délivra le permis, nonobstant les avis contraires du maire et du sous-préfet.

Alors, Valérie put courir les bois, arpenter la plaine, grimper les coteaux, armée d’un fusil léger qu’elle avait fait venir de Saint-Étienne, et, accompagnée d’une jolie chienne épagneule que lui avait procurée M. Boyssier. Elle s’en allait bravement chaque jour, guêtrée lorsqu’il faisait beau, chaussée de mignonnes bottes, lorsqu’il avait plu. Elle avait adopté un costume en velours côtelé vert-bouteille, de forme commune aujourd’hui parmi les femmes chasseresses : culotte demi-large, blouse-vareuse pressant légèrement la taille et chapeau de feutre mou. À cette époque déjà lointaine, ce costume fit scandale à Fontagnac et fut violemment critiqué par les femmes : « On dirait une cantinière ! » remarquait Mme Laugerie.

Valérie ne s’inquiétait pas de ces bavardages ; tout le jour, elle courait le pays environnant, brûlait pas mal de poudre, et, dans les premiers jours, revenait invariablement bredouille. Puis, peu à peu, aidée des conseils de Mentillou, qui était un vieux braconnier, elle fit son éducation cynégétique et rapporta quelques cailles et des perdreaux. Un jour, s’étant fait passer en bateau dans la plaine en face de Guersac, elle tua, fort proprement au départ, un lièvre qu’un de ses métayers lui avait indiqué gîté dans un « retouble ». Ces succès lui firent prendre goût à la chasse qui n’avait d’abord été pour elle qu’une diversion. En rentrant le soir, harassée, elle se chauffait au feu de la cuisine, comme son défunt père, soupait de bon appétit et allait se coucher. Grâce à cette vie active et fatigante, ses sens, auparavant surexcités, la laissaient dans un repos relatif. Ainsi se vérifiait, dans une occasion vulgaire, le profond symbolisme du génie hellénique qui faisait de Diane chasseresse la déesse de la chasteté.

Un après-midi, Mlle de La Ralphie, chassant à quelque distance de chez elle, rencontra, dans une combe environnée de taillis, le receveur de la Régie qui avait soutenu son bon droit contre Anatole Decoureau. La rencontre, toute fortuite quant à elle, était préméditée du côté du receveur.

C’était un grand garçon de belle humeur, qui prenait le temps comme il venait, les femmes comme elles sont et ne s’empêtrait pas dans le sentiment. Il était un peu cynique même, et grand coureur de femmes. À Fontagnac, tout lui était bon, mais ses préférences étaient pour les plus faciles avec lesquelles on pouvait faire l’amour à la hussarde. La châtelaine de Guersac était assez décriée dans la petite ville ; pour un amant qu’elle avait eu on lui en donnait quatre. Au Cercle, ces messieurs parlaient d’elle assez librement, notamment Anatole, et, dans la conversation courante, on citait sans difficulté ses amants. Le commandeur de Lussac passait généralement pour avoir eu ses prémices ; puis venait Damase ; ensuite, un étranger, descendu à l’hôtel du Cog d’Or, qui s’était fait conduire à Guersac et qu’on n’avait plus revu, circonstance mystérieuse qui avait vivement intrigué les Fontagnacois. Enfin, après ce quidam, voyageur pour les vins de Bordeaux, qui « faisait » les châteaux, venait l’abbé Sagnol dont les visites à la maison de la rue de la Barbecane et à Guersac avaient été remarquées.

À force d’ouïr les aventures réelles et supposées de Valérie, le receveur avait logé dans sa cervelle le projet d’être son cinquième amant. Tout ce que l’on disait de sa facilité prétendue le confirmait dans cette idée que la chose irait toute seule ; aussi se présenta-t-il avec une certaine désinvolture à Mlle de La Ralphie, comme son défenseur dans l’affaire du permis. L’air et les manières de l’homme ne plaisaient guère à celle-ci ; toutefois, par une espèce de gratitude, elle écouta un instant ses gasconnades, et même consentit à l’accompagner dans un bois voisin, où selon ses dires, il y avait un passage de bécasses.

Ils marchaient côte à côte, comme deux camarades de chasse, lorsque, dans une petite clairière herbeuse, le receveur se retourna vers Valérie, et, avec un rire cynique, lui dit brusquement :

— Voilà un bon endroit pour faire sa prière !

Et pour commenter ses paroles, il les accompagna de gestes assez libres.

Mais, d’un coup du canon de son fusil ; elle lui rabattit rudement le bras et puis le mit en joue.

— File ! maroufle ! et vite !

En voyant les éclairs qui jaillissaient de ses yeux transperçants, le receveur eut peur et s’enfuit à travers les halliers, s’accrochant aux ronces, se heurtant çà et là aux cépées.

Cette piteuse retraite était grotesque et risible ; mais Mlle de La Ralphie n’avait pas envie de rire. Elle était outrée qu’un pareil drôle eût l’audace de l’attaquer avec cette grossièreté brutale. Sa fierté de femme et son orgueil de fille noble souffraient également de cet affront. En revenant à Guersac, elle rugissait intérieurement en pensant à cela, et la colère lui gonflait les narines et lui faisait battre les tempes. Elle était sensuelle, la beauté mâle la grisait, la chair superbe l’affolait, mais le vice ignoble la révoltait.

Cet incident la fit réfléchir plus profondément à sa situation. Ce goujat, qu’elle avait si vertement relevé, était, cela se voyait assez, un vulgaire débauché habitué aux filles de bas étage. Néanmoins, il fallait qu’il la méprisât bien pour avoir été aussi osé. Elle savait ce qui se disait à Fontagnac, elle n’ignorait pas que sa liaison avec Damase, que l’enfant qu’elle avait publiquement avoué, la faisaient mésestimer. Cependant, il y avait une différence entre avoir un amant comme Damase et se prêter dès l’abord au premier venu, laid et répugnant comme ce garçon. Il fallait qu’il soit bien écervelé pour avoir eu une aussi impudente insolence sur la foi des calomnies qui se débitaient au Cercle et ailleurs. En ce moment, elle sentait la justesse des prévisions du défunt commandeur et vérifiait, par sa propre expérience, que, comme il le lui avait dit, le monde est impitoyable pour ceux qui ne cachent pas leurs fautes sous une habile hypocrisie. Toutefois, elle ne regrettait pas la franchise de sa conduite, car elle méprisait l’opinion de cet Anatole qu’elle avait cravaché, de ces bourgeois stupides du Cercle, de toutes ces caillettes, de ces pécores de la bonne société de Fontagnac, qui, tous et toutes, l’eussent très fort honorée et courtisée si elle eût daigné seulement sauver les apparences.

Elle souriait ironiquement en se disant cela, ayant conscience de valoir mieux que tous ces vilains bonshommes mâles et femelles ; d’être plus honnête dans l’effervescence de son tempérament que la bégueule Mme Renac, en relations adultères, avec Anatole ; que Mme Laugerie, cette virago vouée aux éducations de jouvenceaux ; que la bigote Mme Decoureau, jadis adonnée spécialement à la gent ecclésiastique ; que cette mijaurée de Mme Delfand, la femme de l’ex-procureur du roi, en affaire réglée avec un ami de la maison surnommé plaisamment, à cause de cela, « le substitut » ; que Mme de Tibal-Castagnère, veuve de quarante-cinq ans, qui concubinait avec le capitaine Gillerac ; et que tant d’autres qui affectaient, comme celles-ci, une pruderie risible et des airs pincés ridicules.

Le lendemain, par une sorte de bravade qui était dans son caractère, Mlle de La Ralphie prit le chemin de Fontagnac. Elle voulait constater une fois de plus, la platitude de tous ces faquins qui la déchiraient et leur montrer, par son attitude, que leur opinion lui était indifférente. Il faisait un beau temps ; le soleil ardent était tempéré par une petite brise du nord qui balançait doucement les peupliers dans les prés, et « Kébir » s’en allait légèrement d’un pas cadencé, mordillant coquettement son mors et s’émouchant de sa longue queue.

Ses fermes résolutions, la fatigue de la veille, tout cela avait un peu écarté de la pensée de Valérie l’image de l’abbé Sagnol. Mais, en approchant du petit faubourg ou « barry » de la Béraudie, elle arrêta son cheval tout net : « si elle allait rencontrer l’abbé ? » Son hésitation fut courte ; elle se crut assez forte et continua son chemin. Dans les rues étroites, les pas de « Kébir » martelaient les pavés de silex et quelques petits marchands, debout à la coupée de leur boutique, lui tiraient leur casquette, par une prévoyante politesse mercantile. Sur le pont, un groupe de flâneurs, parmi lesquels, étaient le percepteur, M. Farnier, le capitaine Laugerie et l’austère M. Delfand, échangèrent des quolibets à son adresse en la voyant venir, mais, nonobstant, s’empressèrent de la saluer. Dans la grand’rue, Mlle de La Ralphie s’arrêta devant l’officine du pharmacien Renac, qui se précipita dehors, son bonnet grec à la main, obséquieux et interrogateur.

Ce qu’elle voulait ? De la pâte de jujube… pour deux sous.

M. Renac rentra dans sa boutique, revint avec un petit cornet, reçut un louis de vingt francs, alla chercher de la monnaie de retour qu’il remit à sa cliente en s’excusant fort d’être obligé de lui donner quarante centimes en sous.

— Oh ! cela m’est égal… merci bien.

Et ayant serré sa bourse, elle passa en se moquant intérieurement de l’empressement cafard du pharmacien ; l’un de ses plus enragés détracteurs.

Au tournant d’une rue, « Kébir » se trouva naseau à nez avec Anatole Decoureau qui allait à la pharmacie, ou plutôt chez Mme Renac. Cette rencontre contraria fort M. le maire, mais il était trop tard pour reculer. Il continua donc, et, n’osant faire autrement, salua en rechignant, tandis que Valérie souriait sarcastiquement.

Comme elle passait sur la place, devant l’église, le portail s’ouvrit et l’abbé Sagnol parut. En la voyant, il s’arrêta court et resta un instant immobile, encadré dans la large baie où il se détachait en vigueur avec sa carrure athlétique, pareil au saint Christophe de la légende. Quant à Valérie, un flot de sang lui monta soudain à la tête et, en une seconde, tout son être flamba. Elle eut pourtant la volonté de pousser son cheval et de poursuivre son chemin, tandis que le vicaire la saluait.

— Faurille, voulez-vous me donner un verre d’eau fraîche ? dit-elle en arrêtant « Kébir » devant l’ancienne maison du vieux jacobin Latheulade.

— Oh ! demoiselle ! bien sûr… avec un peu de quelque chose dedans…

— Non pas, merci, de l’eau toute pure.

Ayant bu sans mettre pied à terre, elle demanda les clefs de sa maison.

— Je vais vous aller ouvrir, demoiselle !

— C’est inutile, ne vous dérangez pas… tenez, voici pour votre petite, ajouta-t-elle en donnant à la Faurille la pâte de jujube qu’elle avait achetée uniquement pour se gaudir des grimaces hypocrites du pharmacien.

Arrivée devant la maison de la rue de la Barbecane, elle se laissa glisser à terre, attacha « Kébir » à un anneau et entra.

Elle parcourut les chambres, ouvrit les contrevents, puis revint s’asseoir dans la salle et songea.

C’est là que l’abbé était venu lui faire sa première visite ; c’était dans ce fauteuil, en face d’elle, qu’il était assis… Et un frémissement la secoua au souvenir de la sensation qu’elle avait éprouvée en voyant cette langue de poils qui montait de sa poitrine et pointait sur son cou… Puis elle se dit : « S’il allait venir ? »

Elle se leva brusquement, descendit le large escalier de pierre, la jupe de son amazone relevée sur le bras, ferma la porte, se remit en selle en s’aidant de la pierre montoire, puis rapporta les clefs à la Faurille :

— Ce soir, vous fermerez, n’est-ce pas ? J’ai ouvert pour faire un peu prendre l’air.

— Oui bien, demoiselle, n’ayez crainte,

En passant devant le vieil hôtel de Brossac s’en revenant à Guersac, Valérie vit un cavalier en veste rouge soutachée qui s’approcha poliment et la salua : c’était Guy de Massaut, maréchal des logis aux spahis d’Oran.

Elle lui tendit la main cordialement :

— Je suis heureuse de vous revoir, vicomte !

Alors, il lui expliqua qu’il était en permission chez un sien cousin, d’où il était venu visiter ses parents de Fontagnac, et maintenant il s’en retournait. Comme il devait suivre le chemin de la Pouge, qui passe près de Guersac, M. de Massaut demanda la permission de l’accompagner.

— Mais très volontiers !

Valérie trouvait Guy très changé à son avantage. Sa figure, un peu poupine jadis, s’était virilisée, et une barbe en pointe l’allongeait. Le hâle lui seyait bien ; il portait avec aisance son uniforme élégant, et le métier militaire lui avait fait perdre ces affectations puériles, ces airs guindés des jeunes provinciaux du monde.

Lui, la trouvait toujours belle, plus belle même qu’autrefois, dans tout le développement de sa beauté capiteuse. Ils causaient sans embarras, tandis que les deux chevaux marchaient de front dans le vieux chemin royal. Valérie rappelait des souvenirs de sa première jeunesse, parlait de son défunt tuteur, l’excellent M. de Brossac, parent du vicomte, et du commandeur de Lussac, ce type du gentilhomme galant du temps passé. Guy raconta sa carrière obscure et triste, sans avenir, et ses dégoûts de la vie militaire prosaïque et sans gloire qu’il menait là-bas, dans les « smalas » de son régiment. À un moment, « Kébir » ayant henni, attira son attention :

— Vous avez là un beau cheval, Mademoiselle.

— N’est-ce pas ? fit-elle simplement en caressant l’encolure du noble animal ; c’était un cheval de prise de ce pauvre Damase.

Il y eut un moment de silence ; puis Guy, embarrassé d’avoir indirectement évoqué ce souvenir, dit un peu plus bas, comme se parlant à lui-même :

— C’était un homme d’honneur et un brave soldat ; aussi a-t-il eu tous les honneurs : blessé, décoré, fait officier, tué à l’ennemi après…

Il s’arrêta, interdit.

— Après ? interrogea-t-elle.

— Après avoir été aimé de vous !

Ils firent encore quelques pas, silencieux, puis Valérie reprit, d’une voix grave :

— Oui ! Et il m’a bien aimée aussi ! Mais cela nous a coûté cher à tous deux… Lui s’est fait tuer comme un homme qui ne fait plus de cas de l’existence et, pour moi, ma vie est brisée… acheva-t-elle avec un accent de sombre mélancolie qui ne lui était pas habituel.

— Brisée ! répliqua Guy. Vous êtes jeune, belle, vous pouvez encore être heureuse !

Et, comme irrésistiblement entraîné, il ajouta :

— Il en est qui mettraient tout leur bonheur à vous aimer !

— Peut-être !… Mais celle qui fut la maîtresse du sous-lieutenant Vital ne peut être l’épouse honorée d’un autre. Et elle, sous peine de déchoir à ses propres yeux, ne peut avoir d’autre amant. Elle restera la femme d’un seul homme…

Ils étaient arrivés en face de Guersac.

— Adieu, vicomte ! dit-elle en lui tendant la main ; je vous souhaite tout le bonheur que vous méritez !

Et pendant qu’attristé il répondait à son adieu, elle mit son cheval au galop sous les grands châtaigners de l’allée.



XIV


Quoiqu’ils se fussent quittés un peu tristement, la rencontre du vicomte de Massaut fit du bien à Mlle de La Ralphie. Elle savait gré au jeune homme de ses manières polies et réservées qui témoignaient que, malgré la situation fausse où elle se trouvait, il avait encore pour elle de l’estime et de la considération. Même, à l’espèce d’aveu qui lui était échappé, elle sentait bien qu’il l’aimait toujours. Mais si la certitude de n’être point entièrement déchue dans l’esprit de Guy lui était agréable, Valérie ne voyait pas avec plaisir la persistance de sentiments qui ne pouvaient aboutir à une issue honorable, ni pour l’un ni pour l’autre… Au temps où M. de Brossac patronnait ce pauvre vicomte, elle eût pu suivre les conseils de son tuteur, et, alors, sa destinée eût été tout autre. Mais à quoi bon revenir sur le passé ? se disait-elle. Il n’y avait plu maintenant, dans la conjoncture présente, qu’une conduite digne de Mlle de La Ralphie, c’était de vivre comme une veuve résolue à rester, ainsi qu’elle l’avait dit à Guy, la femme d’un seul homme. Sa fierté native, son orgueil nobiliaire, lui rendaient facile à prendre cette résolution généreuse que son tempérament, elle le sentait bien, lui rendrait pénible à tenir.

Quelques jours après la rencontre du vicomte de Massaut, le piéton remit à Guersac une lettre soigneusement pliée et cachetée à la cire. À l’écriture de l’adresse, solide et droite, Valérie devina qu’elle était de l’abbé Sagnol. Il lui semblait qu’il y avait quelque relation entre, la carrure du vicaire et la massiveté de ces caractères réguliers et bien formés.

En effet, la lettre était de l’abbé. L’échec de ses projets l’avait fort touché, en sorte que, depuis sa course inutile à Guersac, il cherchait le moyen de le réparer. Ce qu’il avait le plus à cœur maintenant, c’était la fondation de cette confrérie des « Servantes de Jésus-Christ » qui devait servir de marchepied à sa fortune ecclésiastique, peut-être même se disait-il, à sa fortune mondaine ; en tout cas, lui donner une existence autrement large et agréable que celle d’un vicaire de petite ville ou d’un desservant de campagne. La conversion de Mlle de La Ralphie, sur laquelle il avait compté aussi pour se mettre en évidence, était, depuis qu’il la connaissait mieux, passée au second plan et considérée seulement comme un moyen de réalisation de l’œuvre pieuse. Il avait compris que cette conversion était très problématique, ou plutôt impossible ; aussi en était-il venu par degrés à se dire que l’essentiel était d’être aidé, dans la fondation qu’il méditait, par la châtelaine de Guersac, et que, s’il n’était pas possible de la disposer à cela par un retour à Dieu, il fallait se servir d’autres voies. À cet égard, une seule se présentait à son esprit : profiter des bonnes dispositions que Mlle de La Ralphie avait pour lui personnellement. Il s’était bien fait quelques objections sur la moralité de ce moyen, derniers efforts de sa conscience sacerdotale expirante, mais son âpre ambition, jointe à l’attrait du sexe et au pressentiment de la volupté, l’avaient vaincu et il écrivait.

Sa lettre débutait par des protestations de pieuse sympathie en N.-S. Jésus-Christ, auquel il adressait tous les jours de ferventes prières pour le salut de l’âme de la destinataire. Après quelques considérations, renouvelées de ses précédentes exhortations verbales sur la brièveté de la vie, la damnation éternelle et la bonté divine, il faisait ressortir tous les avantages d’une conscience tranquille, qui, même au point de vue purement humain, était nécessaire pour goûter le parfait bonheur.

Puis il s’étendait sur la clémence de Dieu qui veut uniquement le salut du pécheur, est toujours prêt à lui pardonner autant de fois qu’il a failli, et donne les moyens de se sauver à chacun selon son état. Ce Dieu très miséricordieux, disait-il, permet aux uns d’opérer leur salut par la prière, les austérités, la pénitence ; à d’autres, par l’aumône, les bonnes œuvres, les fondations pieuses destinées à procurer sa gloire et des avantages à sa sainte Église.

Je te vois venir avec tes « menettes »… pensa ici Valérie et elle continua.

Après quelques développements sur ce dernier point, le vicaire citait des exemples de ces sortes de compensations, et, entre autres, celles de Louis XIV qui pécha toute sa vie, et qui racheta ses nombreux adultères en proscrivant l’hérésie…

Le génie commercial de sa race se montrait dans cette espèce de marché, insidieusement présenté ; mais Mlle de La Ralphie n’était rien moins que disposée à une semblable transaction qui révoltait sa nature loyale et franche.

Enfin, après de nouvelles protestations d’affection spirituelle, — toujours en Notre-Seigneur Jésus-Christ, — l’abbé Sagnol terminait son épître en se comparant à un pompier !

« De même, disait-il, que, dans un incendie, de vaillants sauveteurs entrent dans les flammes, au péril de leur vie, de même je suis prêt, pour vous sauver, à me précipiter dans le feu dévorant, dussé-je m’y perdre moi-même. »

C’était assez clair ; aussi Mlle de La Ralphie fut-elle violemment remuée par cette phrase du vicaire qui se mettait à sa merci. Elle resta un moment immobile, renversée dans un fauteuil, la lettre sur ses genoux : un signe et il accourait !… Mais ce mélange de religion, d’intérêts matériels et d’amour la dégoûtait ; ce langage hypocrite, ces phrases à double sens, cette combinaison mercantile lui faisaient horreur. Et puis, elle sentait invinciblement que sa fantaisie serait de courte durée ; après quoi, le plaisir lui étant devenu indispensable, elle passerait à un autre, puis à un autre encore… Un grain d’idéal, dans le sentiment qui la poussait vers le vicaire, et elle succombait peut-être ; si même il eût été présent, la passion l’eût emporté ; mais, consentir de propos délibéré, au vice brutal, cela la révoltait : elle recula devant ce terrible engrenage où la chute engendrait une nouvelle chute.

Valérie se leva, froissa la lettre dans ses mains et la jeta au feu, bien résolue à oublier l’abbé Sagnol.

Grâce à cette lettre qui lui répugnait, à sa fière volonté, au temps qui détruit tout, Mlle de La Ralphie se tint parole et le souvenir du vicaire s’affaiblissait progressivement dans son esprit. Elle fut heureuse de ce résultat et crut avoir vaincu définitivement, mais ses ardeurs héréditaires de sang ne tardèrent pas à la tourmenter et à réveiller en elle des passions un instant apaisées.

Quelques mois après, pendant qu’elle luttait courageusement et que l’abbé Sagnol se rongeait les ongles et maudissait sa timidité qui lui avait fait manquer une occasion unique pour son avenir, mourut, à Guersac, Mentillou, le mari de la cuisinière. Il fallut se mettre en quête d’un autre domestique pour faire marcher la réserve. La Martille fut deux dimanches de suite à Fontagnac, et, après avoir pris langue à l’étude Boyssier, arrêta, « en se réservant sa demoiselle », selon l’usage, un garçon appelé Jules Tessonnier et surnommé le « Nasou ».

Le lendemain, avec l’assentiment de sa maîtresse, elle lui manda par le piéton de venir au plus tôt, tout étant en retard depuis la maladie du défunt Mentillou.

— Alors, vous prenez le Nasou à Guersac ? dit l’autre, goguenard, après avoir reçu la commission.

— Oui… Est-ce que ça n’est pas un bon domestique ?

— Oh ! si ; c’est un rude travailleur, un vaillant… seulement il a deux petits défauts…

— Et quels ?

— Voilà ! Il se saoule tous les dimanches…

« Il n’est pas le seul ivrogne », pensa la Martille en regardant le nez rouge de son interlocuteur.

— Ah ! et puis ? demanda-t-elle.

— Et puis… et puis… c’est un Barbe-Bleue… Ainsi, prends garde à toi !

Et le facteur s’en alla en riant.

Le jour suivant, Jules ayant reçu le message verbal accompagné d’une réflexion égrillarde du piéton, arriva au château, portant tout son bagage dans un havresac. C’était une sorte de faraud de campagne, ancien remplaçant réformé pour une légère boiterie, suite de la luxation d’une cheville. Au physique, il était court de taille, large d’épaules, trapu et fort. Il n’avait dans toute sa personne rien de remarquable que son nez ; un nez large de la base, qui semblait le prolongement d’un front étroit et haut comme un chanfrein de cheval ; un nez long, gros, énorme, bien constitué en os, cartilages, chair et tout ; un de ces nez phénoménaux qui font retourner les femmes curieuses.

En arrivant, le nouveau domestique fut droit à la cuisine. Il avait l’air de connaître les aîtres de la maison, en sorte que la Martille en fit la remarque :

— Ça n’est pas étonnant, dit-il, mon père a demeuré vingt ans métayer à Fontfrège, sous les mains du défunt monsieur ; et, quand j’étais jeune drôle, je portais ici des champignons à la saison… et puis des grives l’hiver, prises sous les tuiles… J’ai vu la demoiselle toute jeunette…

— Ah ! bien, bien…

Valérie ne se souvenait point de ce garçon, mais, en voyant pour la première fois le nez extraordinaire qui avait valu à son propriétaire le sobriquet dont il était affublé, elle éprouva une impression désagréable, très explicable d’ailleurs, car ce nez achevait de rendre Jules, non seulement fort laid, mais encore donnait à sa physionomie quelque chose d’ignoble. Le soir, en se couchant, elle dit à sa chambrière, par manière de plaisanterie :

— Tu ne l’as pas choisi pour toi, celui-là !

— Non, ma foi, il est trop vilain !… et puis, à ce que dit le piéton, c’est un Barbe-Bleue… ajouta-t-elle en riant…

Mlle de La Ralphie ne prit garde tout d’abord à ce propos, mais, quelques jours après, elle se surprit examinant à la dérobée le nez monstrueux de Jules.

« Quel goujat cette pauvre Martille a trouvé là ! » pensa-t-elle.

Pourtant, comme l’avait dit le piéton, c’était un vaillant, ce Nasou. Dès la « pique du jour », il était à la besogne et ne la quittait que longtemps après « soleil entré ». Et puis, très honnête avec la demoiselle et très complaisant pour la Martille, en sorte que, figure à part, il pouvait passer pour un valet de terre modèle. Il y avait bien la question de l’ivrognerie, mais, sur ce point, il surprit agréablement tous ceux de Guersac. Le premier dimanche après sa venue, il décrocha l’épervier suspendu sous le hangar, et, ayant épié le passage du garde-pêche, s’en alla prendre des acées en descendant la rivière, du côté de Saint-Gassien. Le dimanche ensuivant, il pleuvait, en sorte qu’il resta au logis dans « l’en-bas », où il y avait un banc et des outils de menuisier, et répara une « roudille », autrement dit une brouette. Il continua ainsi plusieurs dimanches, pêchant, braconnant, s’amusant à des choses utiles et faisant, par sa conduite, mentir le piéton sur la saoulerie dominicale.

Dans la semaine, il ne se laissait pas distraire du travail, et bûchait comme un sourd, ainsi qu’on dit, prenant consciencieusement les intérêts de la demoiselle et gouvernant bien la réserve, mieux peut-être même que le défunt Mentillou. Un soir, la nuit venant, comme il sarclait encore dans le jardin, la chambrière le voyant ainsi acharné à l’ouvrage, lui cria :

— Laisse ça !… Il ne faut pas te tuer !

— N’ayez crainte, Martille, je suis solide !

Cette réponse parut étrange à Mlle de La Ralphie qui l’entendit. Elle s’en alla songeuse, cherchant un sens caché dans ces paroles toutes naturelles. Le propos du facteur lui revenait à l’esprit et elle le rapprochait de la grossière vanité du Nasou se jactant de sa force, comme s’il y eut eu quelque corrélation entre ces deux choses.

Ordinairement, tout le jour il était dans les terres et ne revenait qu’aux heures des repas, lorsque sonnait la cloche, en haut de la tour de l’escalier. Quelquefois, de sa fenêtre, Valérie le voyait traverser la cour de son pas lourd, en se dandinant comme un ours. Peu à peu, la laideur de l’homme et son ignoble vulgarité lui échappèrent ; elle ne vit plus que ce nez qui la troublait. Elle associait cette impression à la réputation de « Barbe-Bleue » faite à Jules par le piéton et aux réminiscences de ses lectures au hasard de la bibliothèque paternelle. Les exploits de certains athlètes du plaisir lui revenaient à la mémoire : c’était le célèbre abbé de Grand-pré, surnommé Quatorze, par les dames, selon le dévot duc de Saint-Simon ; l’extraordinaire protonotaire Baraud, cité par Brantôme ; le mari étrangement importun qu’une bonne reine d’Aragon dut mettre à la raison, au rapport de Montaigne ; et surtout ce terrible Proculus, dont parle l’Histoire Augustine. Ces souvenirs l’agitaient ; il lui semblait que Jules fût digne de ces tristes héros. Peu à peu, cela devint une préoccupation fatigante qu’elle chassait, mais qui revenait promptement ; puis ce fut une obsession maladive de tous les instants qu’elle cherchait vainement à secouer…

Par surcroît, ses appétences, excitées par ces pensées mauvaises, la tourmentaient. Souvent, le sang lui montait à la face, et les oreilles rouges, cuisantes, les yeux brillants, elle allait, venait, s’agitait, brusque, muette et de mauvaise humeur.

— Mademoiselle devrait voyager un peu, se distraire, lui dit un soir la Martille à son coucher.

À quoi bon ? Je m’emporterais toujours en voyage !… Et puis, ce n’est pas bien le temps de voyager. M. Boyssier m’écrit que la révolution est à Paris ; on se bat dans les rues, et, par toute la France, on braille la Marseillaise

Valérie fut longtemps avant de se l’avouer, mais, enfin, lorsqu’elle eut la conscience que ce rustre, vicié par la vie de remplaçant lui inspirait une curiosité malsaine, elle en fut profondément humiliée. Oui, ce ribaud qui lui répugnait, qui révoltait ses délicatesses, l’attirait en même temps. Elle sentait toute l’horreur de cette attraction perverse et s’en épouvantait. Une tristesse mortelle l’envahit ; plusieurs jours, elle garda la chambre, couchée sur un canapé, maudissant son malheureux tempérament. Elle sentait la nécessité d’opposer à ses passions un obstacle matériel, afin de se garder d’un moment d’entraînement et de folie. Si elle eût eu la foi, elle se fût cloîtrée. En songeant à ces choses, il lui revint en mémoire l’expédient dont usaient certains abbés pour réfréner leurs moines trop vigoureux, et elle manda le docteur Bernadet. Celui-ci fut très étonné lorsque Valérie le pria de lui tirer quelques palettes de sang. Il fit des objections, allégua certaines raisons, maïs, en finale, pour satisfaire sa cliente, il tira sa trousse et la « phlébotomisa », comme il disait.

— C’est grand dommage de vous tirer du corps tout ce beau sang rouge ! dit la Martille qui tenait la cuvette.

— J’en ai trop, répondit-elle.

— Et puis, il sera bientôt refait, ajouta le docteur en arrêtant le jet.

Ce fut l’affaire de peu de temps ; quinze jours après, il n’y paraissait plus. Au reste, si la saignée avait produit sur Valérie une sorte de détente physique des sens, ses préoccupations cérébrales avaient persisté, en sorte que, lorsque sa vigueur corporelle fut revenue, ses convoitises la reprirent, âpres et persistantes ; l’obsession morbide la ressaisit, atroce comme auparavant. Elle épiait le Nasou, lorsqu’il revenait des champs et ne pouvait le voir sans éprouver une abominable émotion qui l’indignait contre elle-même, mais dont elle ne pouvait se défendre. Lorsqu’elle avait cédé à ce désir, elle en était honteuse et l’idée lui venait de congédier Jules. Mais sa bonne conduite et sa vaillance au travail ne fournissaient aucun prétexte plausible, en sorte que, craignant d’être devinée par sa chambrière, elle hésitait, indécise.

Un jour, comme sonnait la cloche pour le repas de midi, Mlle de La Ralphie était dans sa chambre, derrière le rideau de mousseline. Au portail de la cour, Jules parut bientôt, se dirigeant vers la cuisine, de son pas lourd et balancé. Avant d’entrer, il prit son nez, ce nez qui troublait si fort Valérie, entre le pouce et l’index, et se moucha bruyamment à la mode de notre père Adam.

Elle eut un soulèvement de cœur et se rejeta brusquement en arrière. Puis, un instant après, elle ouvrit la croisée et appela :

— Mérical !

Un grand « drolar » sortit de la cuisine et s’avança sous la fenêtre.

— Dis à Martille de monter, et puis selle « Kébir » tout de suite !

— Bien, notre demoiselle.

Un quart d’heure après, Mlle de La Ralphie montait à cheval et prenait le chemin de la Pouge. Au bac de Saint-Gassien, elle héla le passeur, un vieux à la peau tannée qui faisait du filet devant sa maisonnette. Il descendit sur la grève et dit, après l’avoir saluée :

— Il vous faudrait descendre de cheval, demoiselle, l’eau est forte.

— C’est que, de l’autre côté, il n’y a rien pour m’aider à remonter.

— Moi, je vous aiderai, répliqua le bonhomme

Elle sauta légèrement à terre et entra dans le bateau, menant « Kébir » par la bride.

— Vous allez à Canteloube, demoiselle ? demanda le passeur après avoir démarré.

— Hé, oui…

Sur l’autre rive, le vieux se plaça près du cheval, et, se courbant, tendit au petit pied de Valérie ses deux mains jointes en manière d’étrier.

— Il n’en manque pas qui seraient contents d’avoir été à ma place ! dit-il, lorsqu’elle fut en selle.

Mlle de La Ralphie sourit imperceptiblement.

— Merci, mon pauvre Jean… voici le péage.

— En bien vous remerciant, demoiselle ! fit-il en recevant une pièce blanche ; il me faudrait beaucoup de passagers comme vous !

Elle sourit encore un peu en hochant la tête :

— Allons, adieu, Jean.

Et elle prit un petit chemin qui montait vers les coteaux de la rive gauche.

Au centre du massif des collines étagées qui sépare les vallées de la Vézère et de la Dordogne, et au fond d’une sorte de cirque formé par des hauteurs boisées, se trouve, en plein Périgord noir, le vieux château de Canteloube, ancienne commanderie de Saint-Jean. Autour d’une cour irrégulière s’élèvent des bâtiments aux toits aigus de pierres grises, accolés sans aucun souci de la symétrie. Aux angles opposés, deux tours rondes percées de meurtrières pour arquebuses, commandent les approches. La porte ogivale, percée dans une tour carrée en saillie, est protégée par une sorte de moucharabi. De rares fenêtres à meneaux, étroites et grillées de barreaux de fer serrés et entrecroisés, s’ouvrent à une hauteur qui défie l’escalade. Aux alentours du château, point de jardin d’agrément ni de bois marmenteaux. Quelques maigres terres en friche et de mauvais pâtis appelés « rosières » dans le pays séparent l’habitation des bois environnants. Là, dans cet antique manoir délabré, où jamais elle n’avait fait une réparation, demeurait la vieille demoiselle de Xaintrac, grand’tante de Valérie.

En arrivant, après deux heures de chevauchée, à la cime d’un des coteaux qui enferment cette grande combe, Mlle de La Ralphie s’arrêta un instant. Les taillis de châtaigniers, dépouillés de leurs feuilles, qui garnissaient les pentes roides, avaient cette couleur sombre caractéristique due à l’écorce des cépées, qui a fait donner son nom de « noir » à la partie du Périgord située entre les deux grandes rivières de la province. Au fond de ce creux, le château, amas confus de pierres grises, se distinguait à peine des terres et des pâtis desséchés qui l’entouraient. Par-dessus, un ciel d’hiver, bas et terne, recouvrait le paysage comme d’une calotte plombée. Pas un arbre de haute futaie, pas une habitation en vue, sur cet horizon borné ; aucun accident de terrain sur lequel le regard pût s’arrêter un instant ; rien que les bois noirs dévalant uniformément sur les pentes des coteaux. Pas un bruit, pas un cri de bête, pas un chant d’oiseau ; c’était la solitude, une solitude morne et muette. Une indicible tristesse se dégageait de cette nature sauvage et désolée. Le lieu était bien nommé ; dans les longues nuits d’hiver, on devait ouïr les loups rôdeurs hurler à la lune sur les « cafourches » ou carrefours sinistres des bois.

Mlle de La Ralphie contempla longuement ce paysage mélancolique, puis elle descendit vers le château.

Devant la porte hérissée de clous de défense, elle mit pied à terre et frappa un coup du lourd heurtoir de fer forgé, sur lequel se tortillait une vipère grossièrement travaillée. Après avoir épié par une meurtrière, une grande fille robuste, sa quenouille au flanc, vint ouvrir.

— Hé ! c’est vous, notre demoiselle ! s’écria-t-elle en patois.

— Oui, c’est moi, Géraude.

Au bout de la voûte d’entrée se trouvait une étroite cour enfermée par les bâtiments et bordée, d’un côté, par un petit cloître aux arcades ogivales. Valérie mena « Kébir » à l’écurie, le débrida et lui ôta sa selle, pendant que la grande fille était allée quérir de la paille.

Ayant pris soin de son cheval, elle alla vers le corps de logis principal, au fond de la cour, monta un petit perron, aux pierres disjointes, et, lorsque la Géraude eut apporté un trousseau de clefs, elle ouvrit la porte, abritée par un auvent, et entra.

En bas une grande cuisine pavée d’une rustique mosaïque en cailloux du pays et une vaste salle pavée de même et boisée de noyer, tenaient tout le rez-de-chaussée, avec quelques petits réduits. Au fond du corridor dallé, commençait un escalier de pierre aboutissant, au premier étage, à un palier sur lequel s’ouvraient deux chambres, dont l’une était celle de la défunte tante, Mlle Guyonne, comme on l’appelait le plus souvent.

C’était une immense pièce, meublée à la mode de deux cents ans passés, d’un large lit à colonnes, garni de serge drapée, rouge avec des crépines blanches ; d’une « lingère » de noyer à ferrures polies, d’un cabinet à deux corps, sculpté par un artiste de village ; d’un vieux coffre recouvert de cuir gaufré, avec des clous jadis dorés ; d’un grand miroir au tain obscurci ; d’une table barlongue à pieds tors ; de quelques chaises massives recouvertes de basane et de deux fauteuils à dossier carré. Recouvrant les murs, une tapisserie de verdure aux couleurs éteintes montait jusqu’aux solives du plafond. Dans un coin en pan coupé, une porte communiquait avec l’une des tours d’angle contenant un vaste cabinet de toilette.

La Géraude entra, portant un faix de bois, et alluma le feu dans la haute cheminée à grands landiers de fer.

— Il faudra mettre des draps au lit, lui dit Valérie.

— Sainte Vierge ! Vous voulez coucher dans cette chambre, notre demoiselle ?

— Et pourquoi pas ?

— C’est que votre défunte tante y est morte, là dans ce lit !

— Les morts ne sont pas à craindre, va !

Disant cela, Mlle de La Ralphie enleva la longue jupe de son amazone sous laquelle était une seconde jupe ordinaire, puis s’assit dans un fauteuil et présenta ses pieds à la flamme en les mettant sur la barre d’appui.

Restée seule, elle se chauffa un moment, ensuite parcourut la chambre et s’arrêta devant un portrait en buste de Mlle de Xaintrac vers l’âge de vingt ans. Elle avait dû être fort belle, la grand’tante ; cela se voyait malgré la médiocrité de la peinture. Les épaules étaient superbes, et les seins découverts à la mode du temps, opulents et rapprochés comme les aimait Louis XV. Il semblait à Mlle de La Ralphie qu’elle-même eût quelques traits de ressemblance avec ce portrait. Elle croyait se reconnaître dans ces lèvres charnues et rouges, dans ces grands yeux bleus pleins de feu qui accusaient une nature puissante et sensuelle.

« Pourquoi est-elle restée fille ? » se demandait Valérie.

Et alors, elle se rappelait cette vieille tête qu’elle avait vue là sur l’oreiller, toute desséchée, avec deux trous noirs au-dessus de la bouche sans lèvres et une peau jaune et parcheminée qui semblait collée sur les os de la face.

« Un jour, je serai ainsi », pensa-t-elle.

Le crépuscule tombait lorsqu’elle descendit. Dans la cour était le puits à la margelle carrée, avec un ingénieux appareil de puisage autrefois assez connu en Périgord. Une longue pièce de bois était équilibrée au moyen d’une cheville de fer, entre les deux branches d’un poteau fourchu planté à quelques pas du puits. À l’extrémité inférieure de cette pièce de bois était attachée une lourde pierre percée qui pendait vers le sol. À l’autre bout, qui au repos, pointait obliquement vers le ciel, était fixée par un anneau une grande perche terminée à sa partie inférieure par une chaîne et un crochet à ressort qui pendaient sur la margelle. La Géraude vint, accrocha le seau, tira la perche qui le descendit dans le puits, et, lorsqu’il fut plein, laissa faire l’appareil qui, instantanément, le remonta seul, par l’effet du contrepoids.

Pendant que le « bac », c’est-à-dire l’auge de pierre se remplissait, Valérie amena « Kébir » pour l’abreuver. Puis, la grande fille monta au grenier et rapporta dans son tablier de la « civade », comme elle disait, c’est-à-dire de l’avoine, qu’elle mit dans la mangeoire.

— Voilà le cheval soigné, dit-elle ensuite ; mais vous, demoiselle comment souperez-vous ? J’ai bien de la soupe de choux et de raves, mais après ?

— Fais cuire des œufs.

— Bien… Mais il n’y a pas une goutte de vin ici, ni même de piquette….

— Alors, je boirai de l’eau.

— Et puis, le pain de méteil, cuit depuis plus de quinze jours, est bien dur !

— J’ai de bonnes dents, va !

Après ce mauvais souper, Mlle de La Ralphie se mit dans son grand fauteuil devant le feu, et, à la clarté d’un « calel » de cuivre pendu dans la cheminée, à faute d’autre luminaire, elle veilla longtemps, regardant fixement les braises du foyer qui éclairaient de reflets rougeâtres la grande taque de fonte à la croix pattée de Malte. La Géraude, congédiée après avoir apporté du bois, était allée dormir de l’autre côté de la cour, près de l’entrée, dans une vaste chambre aux dalles usées, creusées, où logeait sans doute, au temps des commandeurs, le frère d’obédience qui faisait les fonctions de portier. Nul bruit vivant à l’intérieur ; point de souris grignotant au fond d’un placard, ni de rats trottinant sur le plancher des greniers ; dès longtemps les rongeurs avaient quitté ce logis inhabité. Seul, l’air passant sous les portes et par les trous des serrures gémissait lugubrement à l’étage supérieur et dans les galetas sous les hauts toits de pierre. Dans la cour, un gros mâtin aboyait aux loups dont il percevait les émanations lointaines. Au dehors, le vent d’hiver passait sur les taillis en un bruissement continu comme celui d’une chute d’eau et faisait grincer, à la cime de la tour, la girouette fleurdelisée oubliée par la Révolution.

Parfois, une bûche, rompue par le milieu, roulait. en deux tisons que Valérie replaçait avec de lourdes pincettes à charnières ; puis, se renfonçant dans le fauteuil, elle réfléchissait à sa destinée. La résolution qu’elle avait prise la rassérénait. Il lui semblait facile, en ce moment, de s’isoler du monde extérieur et de vivre solitaire dans ce désert. Puisque sa grand’tante y avait passé sa vie sans avoir jamais aimé pourquoi ne ferait-elle pas de même ? Le sort avait voulu qu’après avoir connu le bonheur elle restât seule dans une situation sans issue honorable ; elle se résignait et se voyait déjà dans l’éloignement des ans, vieille et près de la mort.

Le feu s’éteignait lentement ; Mlle de La Ralphie se dévêtit et se coucha. Elle fut longtemps avant de s’endormir, comme il arrive à ceux que travaillent de tristes pensées. Elle avait la vision dans le lointain du temps à venir, de son propre corps, roide, froid, hideux, étendu dans ce même lit comme elle y avait vu sa tante. Puis, un hennissement de « Kébir », au fond de son écurie, lui rappela le souvenir de Damase. Ah ! comme maintenant il lui semblait qu’elle eût fait bon marché des préjugés orgueilleux qui les avaient séparés !… et des regrets amers l’envahirent à la pensée de cet unique amant dormant là-bas, sous la terre d’Afrique. Puis l’image du petit Gérard, de cet enfant adoré, se présenta devant ses yeux grands ouverts, qui se mouillèrent de larmes. Enfin, bien avant, dans la nuit, lasse, accablée, le sommeil vint lui clore les paupières.

Il était tard lorsqu’elle se réveilla, le lendemain. Le temps était froid et triste. À travers les petites vitres verdâtres, assemblées par des lamelles de plomb, un pâle soleil d’hiver filtrait et dessinait vaguement sur le plancher des losanges réguliers sur lesquels les yeux de Valérie étaient fixés sans les voir, tandis que sa pensée, encore assoupie, flottait dans une incertaine contemplation de l’avenir. Puis, un. moment après, elle ouït monter l’escalier et la Martille entra portant des paquets, suivie de la Géraude, chargée de bois, qui venait allumer le feu.

— Mademoiselle a bien dormi ?

— Assez bien… merci !

— Et vous n’avez pas eu peur, toute seule, dans ce vieux château perdu au fond des bois ?

— Je n’ai peur que de moi, ma pauvre Martille.

— C’est égal, j’ai fait porter votre fusil et puis j’ai amené votre chienne.

Ayant dit, la chambrière se mit en devoir de placer le linge et tout ce qu’elle apportait, en expliquant qu’elle était partie au petit jour sur la bourrique, avec Mérical qui menait le mulet de bât avec des provisions dans les cantines et par-dessus une petite malle et les paquets. Après avoir mis les objets de toilette dans la tour et rangé le reste dans la lingère, la Martille envoya la grande fille quérir la mallette, puis elle revint vers sa maîtresse qui se glissa hors du lit, enfonçant ses pieds blancs dans l’épaisse fourrure d’une peau de loup.

Après le déjeuner, la Martille fit un second voyage à Guersac avec Mérical et revint presque à la nuit. Le lendemain, elle recommença, et, en quelques jours, eut achevé le déménagement de tout ce qui était à usage personnel de sa maîtresse.

Pendant ce temps, la nouveauté de la situation, l’éloignement de ceux qui l’avaient troublée, la vie solitaire, tout cela amortit un peu les tyranniques exubérances de Mlle de La Ralphie. Mais cette accalmie dura peu. Ses idées, orientées vers le plaisir, un instant dérangées, y revenaient promptement comme l’aiguille d’une boussole remuée vers le nord. Ses ardeurs de sang la reprirent ; la passion physique, irritée par une longue viduité, la tourmentait. Un irrésistible besoin d’activité la ressaisit, sorte de dérivation instinctive de la pléthore corporelle qui la fatiguait. Lorsqu’elle sortait à cheval, c’était sur les coteaux et dans les chemins perdus des courses folles d’où elle revenait le soir, brisée plutôt que lasse. Le plus souvent, en costume de chasse, elle s’en allait à pied, avec sa chienne, à travers les bois, les landes et les grandes « grèzes » ou friches, de ce pays sauvage et accidenté, fuyant les villages et la rencontre d’un être vivant. Lorsqu’au loin elle apercevait une bergère ou un braconnier en sabots et bonnet bleu quêtant un lièvre au gîte, elle tournait d’un autre côté. Ses allures étranges et ses manières bizarres faisaient dire aux paysans qui la rencontraient par hasard :

— Elle « raffolit », la demoiselle !

Au reste, ses affaires étaient arrangées de telle manière qu’elle pouvait s’isoler à sa volonté et ne communiquer avec le monde extérieur que par M. Boyssier et ses femmes. Le domaine de Canteloube consistait, à part les terres incultes et les mauvais prés autour du château, en un millier de journaux de taillis de châtaigniers exploités en coupes pour le feuillard ou le charbon. Un vieux bonhomme, garde assermenté, s’occupait de la surveillance ainsi que de l’exploitation et portait l’argent au notaire. Pour Guersac, la Martille, une ou deux fois par semaine, y allait, montée sur le mulet, partageait avec les métayers, envoyait le bétail aux foires et régissait la réserve travaillée par Jules.

Il était toujours vaillant, le Nasou ; seulement, l’exactitude des dires du piéton commençait à se vérifier. Depuis quelque temps, après le départ de Mlle de La Ralphie, il allait tous les dimanches à Fontagnac et en revenait outrageusement saoul. En cet état, c’était « une sale bête », comme le dit la Martille à sa maîtresse, en lui racontant que le dimanche passé il avait rossé Mérical et voulu « entreprendre » la pauvre vieille Mentilloune.

— Il n’y a qu’à le renvoyer, dit-elle, M. Boyssier lui paiera toute l’année, s’il le faut, mais qu’il parte tout de suite : demain tu iras là-bas.

Elle fut contente de s’être débarrassée de ce goujat qui lui était devenu odieux. La honte qu’elle avait eue des troubles impurs qu’il lui avait causés, s’était changée en haine.

Son état général, au moral comme au physique, ne faisait d’abord que s’exacerber en de violentes crises. Rongée de pensées qu’elle ne s’avouait qu’avec peine, tout le jour elle courait le pays, errant au hasard, sans intention comme sans but, uniquement poussée par un instinctif besoin d’agitation. L’activité physique était, pour sa puissante nature, comme un emploi de l’excès de forces qui l’exaspérait. Lorsqu’il faisait trop mauvais temps, pendant de longues heures elle allait et venait sous le petit cloître, comme un balancier d’horloge. La tête en tournait à la pauvre Géraude de voir ce mouvement régulier et monotone. Devant la grande fille, elle se contenait ; mais, quelquefois, dans sa chambre, seule avec la Martille, elle laissait échapper des interjections déchirantes, des cris ou des sortes de rugissements sourds qui faisaient frémir la chambrière.

— Vous vous tuez ! disait-elle à sa maîtresse.

— Il n’est pas nécessaire que je vive ! mais il faut que Mlle de La Ralphie ait sa propre estime !

Pourtant, il lui venait quelquefois des doutes cruels sur la sagesse de la résolution qu’elle avait prise. Une complexion ardente comme la sienne était-elle compatible avec cette froide continence des femmes aux sens inertes et sans passions ? Pourquoi se torturer toute la vie pour une conception de l’honneur qui n’était peut-être qu’un préjugé ?

Parfois la Martille, voyant les souffrances de sa maîtresse, regrettait d’avoir éconduit l’abbé Sagnol, la dernière fois qu’il était venu à Guersac. Aux précautions que prenait Mlle de La Ralphie, au soin qu’elle avait eu de fuir l’occasion de revoir le vicaire, la chambrière comprenait ce qui serait infailliblement arrivé alors et ce qui arriverait encore, si le hasard le mettait en présence de celle qu’il avait troublée si profondément. Son attachement pour sa demoiselle lui suggérait parfois la pensée d’aider le hasard ; mais elle hésitait, redoutant les conséquences possibles de son initiative.

Un matin qu’à propos des frais de l’enterrement de Mentillou qu’elle était allée payer au curé Turnac, il avait été question de son vicaire, la Martille prit, après beaucoup d’excuses préliminaires, la hardiesse de sonder sa maîtresse sur ce point.

— Si l’abbé Sagnol se présentait un jour ici, est-ce qu’il faudrait encore le renvoyer ?

Valérie, qui était encore au lit, eut un soupir tranchant et ses yeux brillèrent.

— Pourquoi me demandes-tu cela ? dit-elle après un silence.

— C’est que ça me fait peine de vous voir si malheureuse !

— Je t’en sais gré, mais qu’il ne soit plus question de lui.

Dans l’après-midi de ce jour-là, étant sortie à cheval et s’en allant au hasard, selon sa coutume, Mlle de La Ralphie se trouva sur un haut puy couvert d’yeuses, tout au point culminant d’une petite chaîne de collines d’où l’on découvrait la vallée de la Vézère et la belle rivière qui brillait au soleil comme une immense coulée d’étain fondu. Sur la rive droite, pareil à une gigantesque chaire à prêcher, elle apercevait le rocher de Guersac se détachant des escarpements voisins, et, en remontant, dans l’éloignement, un amas de vapeurs flottantes indiquait la petite ville de Fontagnac.

Ce que lui avait dit la Martille lui revint à l’esprit. Devant ses prunelles hypnotisées, se dressait dans toute la superbité de sa mâle beauté, l’image du vicaire. Avec « Kébir » en trois heures, elle serait là-bas, dans la rue de la Barbecane et le ferait appeler par la Faurille… Et, penchée sur la selle, comme irrésistiblement attirée, involontairement elle porta son cheval en avant…

Au bout de quelques minutes, cette griserie se dissipa et sa volonté reprit le dessus. Elle s’arrêta brusquement, tourna bride et revint à Canteloube.

— La première fois que tu iras à Guersac, fit-elle à la Martille, il faudra dire à Mérical de venir chercher « Kébir ».

La chambrière comprit que sa maîtresse se défiait de ses propres forces et se mettait dans l’impossibilité de céder à un entraînement passager.

Pour la Géraude, elle n’était pas capable de beaucoup de réflexion, et vit partir le cheval sans se demander pourquoi. Cette fille robuste, taillée comme une hache, forte comme un homme, qui, à coups de quenouille, avait plus d’une fois disputé ses brebis aux loups, qui n’avait peur de rien, sauf du diable et des revenants ; cette paysanne, rude et fruste, avait pour Mlle de La Ralphie une affection humble et dévouée, ardente jusqu’à l’exaltation. Jamais elle n’était plus heureuse que lorsque la Martille s’en allait à Guersac, parce qu’alors elle la remplaçait près de sa maîtresse qu’elle faisait parfois sourire par ses naïvetés. La première fois qu’après avoir monté lestement quelques seaux d’eau du puits, la Géraude la vit prête à entrer dans la baignoire, debout, relevant ses cheveux sur sa nuque, elle s’écria, en joignant les mains, comme en adoration devant cet admirable corps :

— Ô demoiselle ! que vous êtes « brave » !

Une autre fois, agenouillée devant le lit où Valérie était assise au sortir du bain et tenant dans ses fortes mains les pieds menus de sa maîtresse, après les avoir essuyés, elle dit ingénument :

— Quels mignons petits « penous » !

Et, levant vers elle ses bons yeux de chien fidèle, comme pour lui demander la permission, la pauvre fille les baisa l’un après l’autre avec une sorte de religieuse admiration.

Pourtant, à la longue, malgré son peu d’intelligence, la Géraude finit par comprendre que sa demoiselle avait quelque grosse peine. À mesure qu’elle prenait de la confiance en cette fille dévouée, Valérie se contraignait moins devant elle et la Géraude fut témoin de crises de désespoir qui la faisaient pleurer. Et puis elle s’apercevait bien que la santé de sa maîtresse était fortement ébranlée. Son bel appétit d’autrefois avait disparu ; ses yeux brillants et fiévreux étaient cerclés de bistre comme ceux d’une nonne étouffant aux pieds du Crucifié les révoltes de son cœur et de ses sens. La lutte qu’elle soutenait contre ses désirs et l’énergie qu’elle déployait pour les dompter, avaient leur répercussion fatale sur son pauvre corps.

Aussi, deux ans après sa venue à Canteloube, Mlle de La Ralphie n’était déjà plus la femme superbe d’autrefois. La flamme intérieure qui la brûlait consumait peu à peu cette chair, jadis fraîche et débordante de vie. Elle maigrissait, « s’écoulait », comme disait la Géraude désolée. Sa gorge sculpturale s’affaissait maintenant, la saillie des os s’accusait aux épaules par des salières, et, aux flancs, par le cercle des côtes. Ses hanches, qu’on eût dit taillées en plein marbre, se décharnaient et ses jambes de déesse antique s’effilaient.

Elle-même s’en apercevait ; elle voyait bien qu’elle se tuait à faire ainsi, mais sa volonté pour cela ne fléchissait pas. La hauteur du but qu’elle s’était proposé était toujours devant ses yeux et la soutenait contre les intimes révoltes de tout son être. La fausseté des théories du défunt commandeur de Lussac, qui faisait de la liberté dans les amours une sorte de privilège de la noblesse, lui était clairement apparue, et elle se refusait à une vie d’aventures banales et de liaisons vulgaires, comme indigne d’elle. Par-dessus tout, elle redoutait cette insatiabilité de sensations nouvelles, cette recherche progressive de la pire luxure et cette terrible attraction du vice qu’amène l’habitude du plaisir sans amour ; toutes choses qui font descendre par degrés dans la honte et l’infamie. Une sorte d’exaltation orgueilleuse la confirmait dans sa résolution, à cette constatation qu’elle avait vaincu jusqu’ici. Pourtant, une chose l’épouvantait : dans son corps fatigué, macéré, affaibli, la concupiscence était toujours vivace et tyrannique comme si les manifestations de la vie organique qu’elle réprimait, s’accumulaient en elle, exaspérées.

Ses facultés intellectuelles se ressentirent de cet état. Elle devint fantasque, bizarre, et, peu à peu, par un singulier phénomène d’interversion morale, elle en vint à haïr l’ « homme », quel qu’il fût, le sexe mâle pris en masse, l’être masculin, qu’elle appétait avec une ardeur non pareille et dont la privation la torturait. Elle lui en voulait de la faire souffrir. Cela commença par des étrangetés. D’abord, elle refusa de voir son garde venu un jour lui parler d’une coupe à faire, et ne voulut communiquer avec ce vieux à tête chenue que par l’intermédiaire de la Martille. Plus tard, le piéton qui venait, de loin en loin, porter une lettre de M. Boyssier, relative à ses affaires, fut consigné à la porte et dut glisser ses missives par la meurtrière à hauteur d’homme destinée à surveiller l’entrée. Lui, point ivrogne comme son collègue qui desservait Guersac, se consola aisément de la chopine de vin que lui servait la Géraude, chaque fois, en recevant en échange une pièce de dix sous qu’elle lui passait par la même voie, d’ordre de la demoiselle.

Des hommes, cette haine s’étendit aux bêtes mâles. Le coq fut impitoyablement sacrifié, malgré les représentations de la Géraude.

— Mais notre demoiselle, il faut un coq pour mener les poules.

— Elles se mèneront toutes seules ! Tu n’as pas d’homme, ni moi non plus, et nous nous en passons bien !

Après le coq, ce fut le bélier du troupeau qui paissait dans les pacages autour du château.

— Mais il faut un « mouton de semence » pour avoir des agneaux ! s’écria la grande fille.

— Nous n’avons pas besoin d’agneaux… Il faudra faire vendre cette bête par le garde, à la prochaine foire de Sarlat.

Ensuite, le gros mâtin, armé d’un collier de pointes qui gardait les brebis des loups, fut envoyé à Guersac et remplacé par une chienne des Pyrénées qui y était.

Quant aux pigeons mâles qui roucoulaient sur les toitures du château, ils avaient été systématiquement fusillés par Mlle de la Ralphie.

Malgré les soins qu’elle prenait d’éviter les hommes, lorsqu’elle courait les bois, il lui arrivait parfois de faire des rencontres fortuites. C’était un charbonnier allant à ses fourneaux, ou un muletier suivant ses bêtes dans un sentier, ou quelque braconnier sortant d’un fourré, bien fort marri d’être vu. Ces rencontres l’irritaient : elle se figurait que ces pauvres gens se trouvaient sur son chemin avec intention.

Un jour, cherchant une bécasse qu’elle avait tuée, elle se trouva près d’un de ces petits chantiers de feuillardiers où l’ouvrier travaille souvent seul sous un abri de perches repliées, recouvert de copeaux et de ripes. C’était dans un fonceau caché, au plus épais des halliers. L’homme, un grand fort garçon, faisait des cercles de barrique qu’il arrondissait sur son chevalet et plaçait ensuite dans une sorte de moule fait de piquets plantés en terre. Oyant venir quelqu’un, il s’arrêta et la reconnut :

— Ah ! c’est vous, demoiselle ! alors, voici votre oiseau !

Et, la tenant par le bec, il montrait la bécasse. qui était tombée près de lui.

Mais l’idée de se trouver dans ce lieu perdu, seule avec ce grand diable, tout dépoitraillé, qui riait en découvrant ses dents blanches, la remua jusqu’au fond de la fressure. Elle se planta une seconde, les narines gonflées, comme en courroux, puis rebroussa chemin brusquement et s’en fut au grand ébahissement du feuillardier.

« Qu’est-ce qui lui prend ? » se dit-il.

De ce jour, elle ne sortit plus. Pendant de longues journées, autour de la cour ou dans la grande salle, elle tournait, tournait sans cesse, portant, plantée au milieu du front, comme un clou rougi à la forge, la préoccupation brûlante du plaisir. Le mauvais temps ne l’arrêtait pas. Sous la pluie, sa pauvre tête malade dégageait une buée légère sans qu’elle s’en aperçût. Puis elle en vint à ne plus sortir de sa chambre, où pendant des journées entières, elle faisait sa promenade giratoire. Longtemps, longtemps, elle vécut ainsi, se colletant nuit et jour avec Asmodée, le féroce démon de la chair. À cette lutte, sa robuste constitution achevait de s’user. Sa vie animale était comme suspendue ; elle mangeait à peine et ne dormait guère. Dans sa figure émaciée, ses yeux agrandis brillaient de cette terrible fièvre du désir inassouvi, qui la faisait auparavant courir les bois comme une laie en furie, et maintenant tourner autour de sa chambre comme une bête captive.

Il fallut des années de cette lamentable lutte pour tuer l’esprit de cette malheureuse femme. Un jour vint où la nuit se fit dans son cerveau incendié. Son état mental s’aggrava brusquement ; ses manies devinrent de la folie ; elle eut des hallucinations de l’ouïe et de la vue, et, quelquefois, tirait par les fenêtres des coups de fusil sur des êtres imaginaires. Ses vêtements semblaient la brûler et elle les arrachait parfois, plutôt qu’elle ne les ôtait, sans souci du froid comme de la décence. Un jour, la Martille et la Géraude, oyant des hurlements affreux, accoururent et la trouvèrent courant à quatre pattes : elle se croyait changée en louve.

Quoique, en général, elle ne fut pas dangereuse pour ses femmes, elle avait cependant des accès de fureur pendant lesquels il était difficile de la maîtriser. La Géraude, forte comme un homme, en venait à bout non sans peine, en joignant la persuasion à ses efforts. Il devenait nécessaire de la surveiller plus étroitement. Un jour, elle mit le feu à son lit, que la Martille, survenant, put heureusement éteindre.

— Il faudra bien finir par la faire enfermer, dit M. Boyssier à qui la chambrière était allée rendre compte de la situation.

Ce moment arriva bientôt. Un matin, ayant retrouvé son fusil, caché par la Martille au fond d’un placard laissé ouvert par mégarde, la pauvre folle tira sur un chasseur qui passait près du château. Celui-ci, mal content d’avoir reçu quelques plombs dans les jambes, fit une plainte en règle qui motiva un arrêté du préfet ordonnant l’internement, à l’asile des aliénés de Leyme, de la demoiselle « du Jarry de la Ralphie (Marie-Valérie) ».



XV


Le vicomte de Massaut, après sept ans de service aux spahis, s’était retiré avec le grade modeste de maréchal des logis. L’occasion, cette gueuse chauve à l’occiput, n’avait jamais passé à sa portée. Très brave, d’une bravoure réfléchie, son congé s’était écoulé dans les « smalas » de son régiment, en escortes de convois, en expéditions contre les pillards de frontières, en corvées de toutes sortes, pénibles et sans gloire, loin du commandement. Il n’avait pas eu, comme Damase, la chance d’avoir la peau trouée à plusieurs reprises, ni le bonheur d’enlever un drapeau sous les yeux du général ; aussi revenait-il simple sous-officier, dégoûté du métier et désillusionné de la gloire. Quoique sans ambition, il avait espéré conquérir un grade qui lui eût donné un état et résolu le problème de l’existence matérielle, et sa déception était d’autant plus grande, que, sans fortune, il n’avait même plus la ressource du pauvre gentilhomme à lièvre qui vit petitement du revenu de sa métairie.

Souvent, pendant les longues chevauchées, sous le soleil brûlant de l’Afrique, ou aux heures silencieuses du bivouac, à la clarté des étoiles, il avait pensé à Mlle de La Ralphie. La sévérité avec laquelle il l’avait jugée d’abord s’était changée en une sorte de pitié sympathique mêlée de regrets. Sa résolution héroïque qu’elle lui avait fait connaître sur le chemin de la Pouge l’avait en quelque manière réhabilitée dans son esprit.

Il lui cherchait des excuses et en trouvait dans l’abandon où elle s’était trouvée, si jeune ; dans sa nature ardente et dans le malheur qu’elle avait eu de rencontrer, au début de la vie, le commandeur de Lussac, conseiller aux manières perverses, qui, au nombre des privilèges de la noblesse, comptait celui de se mettre au-dessus des règles de la morale vulgaire. Le demi-aveu qui lui était échappé au moment de leur séparation était très sincère, et son amour persistait toujours, quoiqu’il eût senti l’implacable vérité des dernières paroles de Valérie et la force insurmontable de la situation qui les séparait, eux, tous les deux loyaux et honnêtes. Le gentilhomme plein d’honneur qu’il était ne pouvait songer à donner son nom, son titre, à l’ancienne maîtresse du sous-lieutenant Vital, et, d’autre part, il savait qu’elle avait le cœur trop haut pour ne pas rejeter avec mépris l’homme capable d’une telle action. Quant au rêve d’être aimé, lui, sans fortune, de Mlle de La Ralphie, riche, il le sentait irréalisable pour les mêmes raisons de délicatesse qui avaient séparé d’elle son premier amant.

Après avoir été congédié du régiment, le vicomte de Massaut attendit, chez un sien cousin, l’effet de diverses démarches tentées à son intention. Très heureusement pour sa fierté délicate qui souffrait de cette situation, il reçut peu après une lettre d’un parent de sa feue mère, préfet d’un département du Centre qui le mandait auprès de lui. Ce préfet, noble peu fortuné, s’était un des premiers rallié au prince-président auquel il avait fait le sacrifice de ses opinions légitimistes, sacrifice peu pénible, d’ailleurs, car ses opinions n’avaient rien d’intransigeant. Entré dans l’administration, il était parvenu rapidement à une préfecture, grâce à son nom, à une intelligence très déliée et à un remarquable esprit de courtisanerie. Mais ce fonctionnaire avisé était bon homme et bon parent ; il accueillit bien le vicomte et l’installa près de lui comme secrétaire particulier.

— C’est le pied à l’étrier, lui dit-il.

Et, en effet, Guy, qui était intelligent et avait une instruction très suffisante jointe à une sérieuse application, devint bientôt secrétaire général de la préfecture.

Il lui en coûta bien un peu, car il n’était pas, comme le préfet, sceptique et ondoyant. Son caractère droit, sa loyauté native, s’accommodaient mal de la position où il se mettait, lui, légitimiste convaincu, en servant le gouvernement impérial. Mais, comme dit l’autre, « nécessité fait gens mesprendre », et puis ses opinions, refoulées au fond de son cœur, ne l’empêchèrent pas d’être un fonctionnaire correct et consciencieux.

— Maintenant que vous appartenez à l’administration, mon cher cousin, lui dit un jour le préfet, il faut vous marier. Je puis vous faire épouser une jeune fille charmante, bien élevée et riche : qu’en dites-vous ?

— Mon cousin, je vous en remercie ; mais, à quel monde appartient cette jeune fille ?

— Ah ! voilà l’enclouure ! Elle est fille d’un industriel, honnête homme d’ailleurs, d’un meunier enrichi. d’un minotier, si vous préférez…

Le vicomte fit un mouvement significatif.

— Oui, je sais, fit le préfet, vous voudriez vous marier dans la noblesse ; malheureusement, nous n’avons guère de filles riches comme il en faut une au préfet que vous serez plus tard ; et, celles qui le sont, veulent des maris plus riches qu’elles… Que voulez-vous, c’est une nécessité du temps, il faut savoir s’y résigner. Le gros mot de mésalliance effraie, mais, lorsqu’on y réfléchit bien, on ne tarde pas à comprendre que ces riches alliances roturières, loin de nuire à la noblesse, sont, au contraire, son salut. Et, quand je dis que c’est une nécessité du temps, je me trompe : c’est une nécessité de tous les temps. Toujours, la noblesse ruinée a recherché les riches héritières bourgeoises. Les filles de la haute finance, et aussi de la plus véreuse, sont entrées dans les plus grandes familles de France. L’histoire de la noblesse est pleine de ces mésalliances dorées ; il n’y a guère de maisons illustres qui y aient échappé. Je pourrais vous citer beaucoup d’exemples, je n’aurais que l’embarras du choix. Je me bornerai à ma famille qui, sans être illustre, est de bonne noblesse ; eh bien ! mon grand-père avait épousé la fille d’un vitrier… Ainsi, mon cher, ne craignez pas de vous enfariner.

Après quelques jours de réflexion, Guy, sentant la force des exhortations de son parent, se laissa présenter à la famille Carselade.

Grâce au prestige de son titre et de ses fonctions, le vicomte de Massaut fut reçu dans la maison de l’ancien meunier comme un dieu. Le père, la mère et une vieille tante étaient dans le ravissement de voir leur fille et nièce devenir d’abord Mme la vicomtesse de Massaut, incessamment Mme la sous-préfète, et, plus tard, Mme la préfète. Aux séductions nobiliaires, le secrétaire général joignait celles de fonctions distinguées dans le monde de l’Empire ; c’en était trop pour ces bourgeois, assotis de vanité. Aussitôt qu’il ouvrait la bouche, il était approuvé, ou plutôt applaudi. Ses moindres paroles étaient recueillies comme des oracles. S’il manifestait très modestement une opinion en matière de modes, de musique et autres choses mondaines, aussitôt des arrangements étaient pris en ce sens : mademoiselle était emmenée à la ville, chez la modiste ou la couturière en renom, et, sur son piano, bientôt était ouvert, venant de Paris, le morceau vanté par le vicomte. Un jour, ayant eu l’imprudence de louer, par politesse, un macaroni au gratin, le pauvre Guy fut dorénavant régalé de ce plat qu’il n’aimait guère, chaque fois qu’il faisait à ses beaux-parents « l’honneur » de venir dîner aux Tourettes, comme ils ne manquaient jamais de le dire.

Malgré les ridicules de ces bourgeois, le vicomte se laissait aller dans la voie où son parent l’avait engagé. Mlle Marthe, sa future, était une jeune personne de dix-huit ans, blanche, fraîche, bien faite, avec des yeux bruns très doux et de beaux cheveux châtains, que, selon la mode d’alors, elle portait en bandeaux bouffants. Elle n’était pas jolie à citer, mais sa physionomie agréable plaisait et avait un certain charme fait de douceur et de bonté. Comme ses parents, elle était férue du vicomte de Massaut et le laissait voir ingénument. Lui, la tête toujours pleine de la beauté sensuelle de Mlle de la Ralphie, n’appréciait guère les avantages plus modestes par lesquels sa future pouvait plaire. Mais enfin, paternellement raisonné par le préfet, accueilli avec idolâtrie dans la maison des Tourettes, touché du tendre sentiment que, visiblement, il inspirait à la jeune fille et peut-être aussi quelque peu pressé par la situation, le vicomte Guy de Massaut fit le bonheur de toute la maisonnée en épousant Mlle Marthe Carselade.


Quelques années plus tard, M. de Massaut était sous-préfet de Figeac. Il était passivement heureux, de ce bonheur tranquille et doux que beaucoup d’hommes n’apprécient qu’après avoir été étrillés par les passions. Lui-même était dans ce cas. Il se laissait adorer par sa femme ; mais, s’il lui était reconnaissant de ses sentiments, s’il était touché de sa douceur, de sa bonté, il ne l’aimait pas d’amour. Gâté par la littérature romantique, comme beaucoup de jeunes hommes de sa génération, l’amour ne lui apparaissait pas sous ces formes candides ; il avait en tête un idéal de passion espagnole, charnelle, ardente, échevelée, jadis personnifiée en Mlle de La Ralphie. Quoique maintenant la triste situation de celle-ci eût dû le désabuser depuis longtemps, il continuait à rêver le bonheur sous une forme plus sensuelle que sentimentale, plus passionnée que tendre. Il était, d’ailleurs, époux irréprochable, et sa femme ne pouvait se plaindre, car il lui donnait des marques d’affection capables de lui faire illusion. Elle sentait néanmoins que cette affection n’avait pas sa source dans ce sentiment profond et exclusif que toute femme rêve d’inspirer, mais plutôt dans une sorte de reconnaissance pour l’adoration qu’elle lui témoignait. La douce femme en souffrait quelquefois et supposait qu’un autre amour lui tenait au cœur ; mais elle espérait que la persistance de sa tendresse finirait par effacer ce souvenir. Puis, dans son honnête et candide nature, fière de sa jeune fécondité, attestée par quatre enfants dont le dernier pendait encore à son sein, elle se disait que l’amour appelle l’amour qu’un jour viendrait où son mari, ouvrant les yeux, serait à elle tout entier ; et elle attendait, calme, souriante.

Ce jour vint enfin.

L’asile des aliénés de Leyme, situé dans l’arrondissement de Figeac, est, comme les maisons de ce genre, soumis à des visites d’ordre judiciaire et d’ordre administratif. Un jour M. de Massaut, délégué par le préfet, était en cours d’inspection et achevait de parcourir l’établissement, lorsque le directeur lui dit :

— Depuis votre dernière visite, Monsieur le sous-préfet, nous avons reçu, du département de la Dordogne, une aliénée payante qui a été installée dans un petit pavillon, avec une servante à elle qui la garde. Seulement, comme cette malade est extrêmement violente, il a fallu prendre des précautions pour la sûreté et aménager spécialement une pièce en vue de la surveillance. C’est par ici.

Après avoir monté un petit perron, les visiteurs se trouvèrent dans une sorte de vestibule où était assise une grande femme coiffée d’un madras de coton, à la mode des paysannes du Périgord.

— Eh bien ! Géraude, comment va-t-elle, ce matin ? demanda le directeur.

— Toujours pareil, répondit tristement l’autre en patois.

Le directeur ouvrit une porte et entra, suivi du sous-préfet, dans une vaste pièce partagée en deux parties inégales par une grille, comme un parloir de couvent. De l’autre côté de la clôture, la chambre n’était qu’un fouillis de matelas éventrés, de couvertures déchirées, de vêtements effilochés ; tout cela réduit en loques et mis en pièces avec une rage de destruction effrayante.

Dans un coin obscur, une créature était accroupie, les bras repliés sur ses genoux. Comme beaucoup de fous furieux, elle ne pouvait supporter aucun vêtement. Elle était là, nue, les yeux hagards, ses cheveux gris hérissés, retombant comme une crinière. En apercevant les visiteurs, cet être se dressa et le sous-préfet vit qu’il avait été une femme. Ses seins, pareils à deux outres vides, pendaient jusqu’à la ceinture, et, dans l’état d’épouvantable maigreur où elle était, le squelette, avec tous ses os, apparaissait flottant dans une peau trop large qui retombait en plis rugueux. Le corps, plein de hideuses callosités et de plaques squameuses, portait des traces de souillures récentes.

M. de Massaut se recula vivement en voyant la folle s’élancer vers la grille, et, de son bras passé entre les barreaux, chercher à le saisir en grognant des sons inintelligibles que son attitude et ses gestes commentaient obscurément. Plus une lueur d’intelligence, aucun reste de spiritualité ne survivaient dans cet être dégradé, réduit à une animalité inférieure aggravée par des habitudes horribles.

— Quelle est cette malheureuse ? demanda le sous-préfet.

— C’est une fille riche et de bonne maison, répondit le docteur, une demoiselle de La Ralphie.

— Est-ce possible ! s’écria M. de Massaut.

Et il s’éloigna saisi d’horreur, tandis que la démente, cramponnée aux barreaux, les secouait dans un accès de frénésie affreuse à voir.

— Vous avez connu cette malade, Monsieur le sous-préfet ? demanda le directeur, lorsqu’ils furent dehors.

— Oui… Et j’ai peine à croire que ce soit là cette magnifique créature que j’ai vue autrefois.

Et, brièvement, il raconta au directeur l’histoire de Mlle de La Ralphie.

— Avec le tempérament de cette femme, dit le directeur, il n’est pas étonnant que le célibat l’ait rendue folle. Il lui a fallu, d’ailleurs, une rare force de volonté pour se contenir ainsi pendant des années.

— Ne pourrait-on pas la placer dans de meilleures conditions matérielles ? demanda M. de Massaut.

— Nous l’y avons mise plusieurs fois, mais la difficulté est de l’y maintenir, répondit le directeur. Elle se salit comme à plaisir. Il y a deux jours, ses fournitures de coucher ont été renouvelées, et vous avez vu comment elle a tout déchiqueté des ongles et des dents. Elle a la rage de la destruction, et puis elle est très dangereuse. Cette Géraude peut seule l’approcher, et encore seulement dans ses moments de calme relatif, très rares. Pour la tenir propre et la rendre inoffensive, il faudrait lui mettre la camisole de force et l’attacher dans un lit, ce qui exaspérerait sa folie… et puis, à quoi bon ? Elle n’a plus la notion du bien ou du mal être, encore moins de la propreté ; elle n’a conscience de rien, l’être moral n’existe plus.

— Sa folie est incurable, je suppose ? demanda le vicomte.

— Oui, absolument. D’ailleurs, elle ne mange ni ne dort ; la vie organique ne peut persister longtemps dans ces conditions. Quelque jour, d’ici peu, elle passera dans une crise.

— Quelle terrible fin !

En s’en retournant, accoté dans le landau qui l’avait amené de Figeac, tandis que le cocher sur son siège, sifflait l’air du Pied qui r’mue, le vicomte de Massaut songeait à la triste destinée de Valérie de La Ralphie. Il la revoyait en pensée, suivant la procession de la Fête-Dieu, à Fontagnac, vêtue de blanc, belle dans la gracieuse éclosion de sa puberté précoce, et d’un charme troublant déjà qui contrastait avec ce vêtement virginal. Puis il se remémora le temps où il passait dans la rue de la Barbecane pour apercevoir la superbe jeune fille à la beauté capiteuse, dont l’altière contenance corrigeait ce que cette beauté avait de trop provocant. Et cette vierge magnifique, en qui la vie et l’intelligence débordaient, cette fille fière, noble et belle, était maintenant une femelle dégradée qui n’avait plus rien d’humain. Quelle force avait donc ce terrible dissolvant qu’elle portait dans son sang ! Et quelles pensées corrosives avaient fait de cette créature d’élite une chose sans nom, un haillon vivant où la pire animalité s’affirmait dans toute son horreur !

À ce moment, comme le voyageur arrêté sur le bord d’un précipice par la main du guide, le vicomte de Massaut eut la sensation d’avoir échappé à un immense danger. S’il eût été agréé, lorsque le commandeur avait porté sa demande à Guersac, quelle eût été sa vie avec une femme de ce tempérament ? La force de volonté qu’elle avait montrée en s’emmurant à l’abri de toute occasion de chute vulgaire se fut-elle manifestée de même dans la vie sociale, au milieu des séductions et des corruptions mondaines ? Épouvantable aléa !

Guy le comprenait maintenant, il y avait en Valérie une fatalité native, un monstrueux développement des instincts charnels, fait d’atavisme dû au sang libidineux de Louis XV, son bisaïeul. À travers les siècles, elle était de la race de ces terribles femelles qui ont épouvanté leur temps : Messaline, la louve romaine ; Frédégonde, la criminelle franque ; Isabeau de Bavière, la « grande gorre » ; Catherine I, proclamée par Byron, « la plus grande des souveraines et des catins » ; oui ! et placée au-dessus de la foule, dans l’ivresse de la toute-puissance, elle eût sans doute été dissolue, peut-être jusqu’au crime, comme celles-ci !

Et pourtant, il y avait quelque chose de grand et de noble dans cette femme qui s’était volontairement sauvée du vice par la folie !

Quelle destinée pour une fille d’origine royale !

« Peut-être, se disait le vicomte, y a-t-il eu là une mystérieuse solidarité expiatoire, comme dans la présence, au pied de l’échafaud du 21 janvier, de ce bâtard de Louis XV qui commanda, dit-on, le roule- ment des tambours… »

En ce moment, une vive lueur se fit dans son esprit. Il comprit que la force de l’affection ne se mesure pas à la violence de son expression, et il saisit cette haute vérité que l’amour qui n’est pas dompté par la raison est une cause de déchéance.

Et, bercé au bruit régulier des grelots, il oublia celle qui n’existait plus comme femme, comme être moral, et sa pensée se tourna vers Marthe, sa jeune et charmante femme. Illuminé soudain au contact d’horreurs inénarrables, il sentit combien plus il y avait de sincère affection, de véritable amour dans les chastes effusions d’une volupté contenue, que dans la fougue désordonnée des sens qui intéresse plus le sexe que la personne. Il se sentit ingrat et aveugle de n’avoir pas apprécié, à sa haute valeur, la ménagère affectueuse et prévoyante qui lui adoucissait les angles de la vie ; de n’avoir pas adoré à deux genoux la compagne aimante et fidèle, la mère dévouée, la douce créature qu’il avait eu le bonheur de faire sienne ; et, au fond de son cœur, se leva le remords.

— Vous ne marchez pas, mon brave Saujac !

— Faites excuse, M. le sous-préfet, nous montons la côte des Garrigues ; dans un moment, nous arrivons…

Vingt minutes après, le landau, cahoté sur le pavé raboteux de la ville, s’arrêtait devant la sous-préfecture.

— Nous y voilà, Monsieur le sous-préfet !

— Merci ! Saujac….

Et, ayant mis une pièce d’argent dans la main du cocher, M. de Massaut s’élança dans l’escalier.

— Madame est dans la salle à manger, lui dit une bonne sur le palier.

Il entra vivement. Sous la lampe suspendue, la table brillait, le couvert mis. Autour, trois marmots, perchés sur de petits fauteuils, attendaient impatiemment le retour du père. Les deux aînés tapaient sur la table avec leur cuiller ; le troisième, une adorable petite fille de deux ans, suçait la sienne. Près des bambins, assise sur une chaise basse, Mme de Massaut allaitait son plus jeune enfant. Le petit, gorgé de lait, lâchait le sein, puis le reprenait, gourmand, pour boire une goutte suspendue au mamelon.

— Papa ! papa ! s’écrièrent les enfants en dégringolant de leurs fauteuils pendant que la mère voyait, avec un bon sourire, son mari venir à elle.

Et, sans bouger, lorsqu’il fut près, elle leva la tête vers lui. À son étreinte plus affectueuse, au baiser qu’il lui donna, elle tressaillit de bonheur et regarda son mari, tendrement, les yeux humides.

— Oui, ma chérie, dit-il comme pour répondre à son heureuse surprise, tu es un ange et moi je suis un ingrat, pardonne-moi !

Et, tandis que, délicieusement émue, elle protestait doucement et fermait les yeux, il les baisa longuement. Puis, il prit l’un après l’autre, les petits accrochés à ses jambes, et les embrassa avec une effusion de tendresse paternelle qui fit dire à la fillette trop étreinte :

— Oh ! papa !

— Mon cher petit bijou !

À ce moment, la bonne apportait le potage. Les enfants furent réinstallés sur leurs fauteuils et Mme de Massaut, illuminée par le bonheur, après avoir réparé le chaste désordre de son corsage, se serra, joyeuse contre son mari, tenant toujours l’enfançon qui, repu maintenant, regardait fixement la lampe.


FIN.