Mademoiselle de la Ralphie/15

F. Rieder et Cie (p. 290-302).



XV


Le vicomte de Massaut, après sept ans de service aux spahis, s’était retiré avec le grade modeste de maréchal des logis. L’occasion, cette gueuse chauve à l’occiput, n’avait jamais passé à sa portée. Très brave, d’une bravoure réfléchie, son congé s’était écoulé dans les « smalas » de son régiment, en escortes de convois, en expéditions contre les pillards de frontières, en corvées de toutes sortes, pénibles et sans gloire, loin du commandement. Il n’avait pas eu, comme Damase, la chance d’avoir la peau trouée à plusieurs reprises, ni le bonheur d’enlever un drapeau sous les yeux du général ; aussi revenait-il simple sous-officier, dégoûté du métier et désillusionné de la gloire. Quoique sans ambition, il avait espéré conquérir un grade qui lui eût donné un état et résolu le problème de l’existence matérielle, et sa déception était d’autant plus grande, que, sans fortune, il n’avait même plus la ressource du pauvre gentilhomme à lièvre qui vit petitement du revenu de sa métairie.

Souvent, pendant les longues chevauchées, sous le soleil brûlant de l’Afrique, ou aux heures silencieuses du bivouac, à la clarté des étoiles, il avait pensé à Mlle de La Ralphie. La sévérité avec laquelle il l’avait jugée d’abord s’était changée en une sorte de pitié sympathique mêlée de regrets. Sa résolution héroïque qu’elle lui avait fait connaître sur le chemin de la Pouge l’avait en quelque manière réhabilitée dans son esprit.

Il lui cherchait des excuses et en trouvait dans l’abandon où elle s’était trouvée, si jeune ; dans sa nature ardente et dans le malheur qu’elle avait eu de rencontrer, au début de la vie, le commandeur de Lussac, conseiller aux manières perverses, qui, au nombre des privilèges de la noblesse, comptait celui de se mettre au-dessus des règles de la morale vulgaire. Le demi-aveu qui lui était échappé au moment de leur séparation était très sincère, et son amour persistait toujours, quoiqu’il eût senti l’implacable vérité des dernières paroles de Valérie et la force insurmontable de la situation qui les séparait, eux, tous les deux loyaux et honnêtes. Le gentilhomme plein d’honneur qu’il était ne pouvait songer à donner son nom, son titre, à l’ancienne maîtresse du sous-lieutenant Vital, et, d’autre part, il savait qu’elle avait le cœur trop haut pour ne pas rejeter avec mépris l’homme capable d’une telle action. Quant au rêve d’être aimé, lui, sans fortune, de Mlle de La Ralphie, riche, il le sentait irréalisable pour les mêmes raisons de délicatesse qui avaient séparé d’elle son premier amant.

Après avoir été congédié du régiment, le vicomte de Massaut attendit, chez un sien cousin, l’effet de diverses démarches tentées à son intention. Très heureusement pour sa fierté délicate qui souffrait de cette situation, il reçut peu après une lettre d’un parent de sa feue mère, préfet d’un département du Centre qui le mandait auprès de lui. Ce préfet, noble peu fortuné, s’était un des premiers rallié au prince-président auquel il avait fait le sacrifice de ses opinions légitimistes, sacrifice peu pénible, d’ailleurs, car ses opinions n’avaient rien d’intransigeant. Entré dans l’administration, il était parvenu rapidement à une préfecture, grâce à son nom, à une intelligence très déliée et à un remarquable esprit de courtisanerie. Mais ce fonctionnaire avisé était bon homme et bon parent ; il accueillit bien le vicomte et l’installa près de lui comme secrétaire particulier.

— C’est le pied à l’étrier, lui dit-il.

Et, en effet, Guy, qui était intelligent et avait une instruction très suffisante jointe à une sérieuse application, devint bientôt secrétaire général de la préfecture.

Il lui en coûta bien un peu, car il n’était pas, comme le préfet, sceptique et ondoyant. Son caractère droit, sa loyauté native, s’accommodaient mal de la position où il se mettait, lui, légitimiste convaincu, en servant le gouvernement impérial. Mais, comme dit l’autre, « nécessité fait gens mesprendre », et puis ses opinions, refoulées au fond de son cœur, ne l’empêchèrent pas d’être un fonctionnaire correct et consciencieux.

— Maintenant que vous appartenez à l’administration, mon cher cousin, lui dit un jour le préfet, il faut vous marier. Je puis vous faire épouser une jeune fille charmante, bien élevée et riche : qu’en dites-vous ?

— Mon cousin, je vous en remercie ; mais, à quel monde appartient cette jeune fille ?

— Ah ! voilà l’enclouure ! Elle est fille d’un industriel, honnête homme d’ailleurs, d’un meunier enrichi. d’un minotier, si vous préférez…

Le vicomte fit un mouvement significatif.

— Oui, je sais, fit le préfet, vous voudriez vous marier dans la noblesse ; malheureusement, nous n’avons guère de filles riches comme il en faut une au préfet que vous serez plus tard ; et, celles qui le sont, veulent des maris plus riches qu’elles… Que voulez-vous, c’est une nécessité du temps, il faut savoir s’y résigner. Le gros mot de mésalliance effraie, mais, lorsqu’on y réfléchit bien, on ne tarde pas à comprendre que ces riches alliances roturières, loin de nuire à la noblesse, sont, au contraire, son salut. Et, quand je dis que c’est une nécessité du temps, je me trompe : c’est une nécessité de tous les temps. Toujours, la noblesse ruinée a recherché les riches héritières bourgeoises. Les filles de la haute finance, et aussi de la plus véreuse, sont entrées dans les plus grandes familles de France. L’histoire de la noblesse est pleine de ces mésalliances dorées ; il n’y a guère de maisons illustres qui y aient échappé. Je pourrais vous citer beaucoup d’exemples, je n’aurais que l’embarras du choix. Je me bornerai à ma famille qui, sans être illustre, est de bonne noblesse ; eh bien ! mon grand-père avait épousé la fille d’un vitrier… Ainsi, mon cher, ne craignez pas de vous enfariner.

Après quelques jours de réflexion, Guy, sentant la force des exhortations de son parent, se laissa présenter à la famille Carselade.

Grâce au prestige de son titre et de ses fonctions, le vicomte de Massaut fut reçu dans la maison de l’ancien meunier comme un dieu. Le père, la mère et une vieille tante étaient dans le ravissement de voir leur fille et nièce devenir d’abord Mme la vicomtesse de Massaut, incessamment Mme la sous-préfète, et, plus tard, Mme la préfète. Aux séductions nobiliaires, le secrétaire général joignait celles de fonctions distinguées dans le monde de l’Empire ; c’en était trop pour ces bourgeois, assotis de vanité. Aussitôt qu’il ouvrait la bouche, il était approuvé, ou plutôt applaudi. Ses moindres paroles étaient recueillies comme des oracles. S’il manifestait très modestement une opinion en matière de modes, de musique et autres choses mondaines, aussitôt des arrangements étaient pris en ce sens : mademoiselle était emmenée à la ville, chez la modiste ou la couturière en renom, et, sur son piano, bientôt était ouvert, venant de Paris, le morceau vanté par le vicomte. Un jour, ayant eu l’imprudence de louer, par politesse, un macaroni au gratin, le pauvre Guy fut dorénavant régalé de ce plat qu’il n’aimait guère, chaque fois qu’il faisait à ses beaux-parents « l’honneur » de venir dîner aux Tourettes, comme ils ne manquaient jamais de le dire.

Malgré les ridicules de ces bourgeois, le vicomte se laissait aller dans la voie où son parent l’avait engagé. Mlle Marthe, sa future, était une jeune personne de dix-huit ans, blanche, fraîche, bien faite, avec des yeux bruns très doux et de beaux cheveux châtains, que, selon la mode d’alors, elle portait en bandeaux bouffants. Elle n’était pas jolie à citer, mais sa physionomie agréable plaisait et avait un certain charme fait de douceur et de bonté. Comme ses parents, elle était férue du vicomte de Massaut et le laissait voir ingénument. Lui, la tête toujours pleine de la beauté sensuelle de Mlle de la Ralphie, n’appréciait guère les avantages plus modestes par lesquels sa future pouvait plaire. Mais enfin, paternellement raisonné par le préfet, accueilli avec idolâtrie dans la maison des Tourettes, touché du tendre sentiment que, visiblement, il inspirait à la jeune fille et peut-être aussi quelque peu pressé par la situation, le vicomte Guy de Massaut fit le bonheur de toute la maisonnée en épousant Mlle Marthe Carselade.


Quelques années plus tard, M. de Massaut était sous-préfet de Figeac. Il était passivement heureux, de ce bonheur tranquille et doux que beaucoup d’hommes n’apprécient qu’après avoir été étrillés par les passions. Lui-même était dans ce cas. Il se laissait adorer par sa femme ; mais, s’il lui était reconnaissant de ses sentiments, s’il était touché de sa douceur, de sa bonté, il ne l’aimait pas d’amour. Gâté par la littérature romantique, comme beaucoup de jeunes hommes de sa génération, l’amour ne lui apparaissait pas sous ces formes candides ; il avait en tête un idéal de passion espagnole, charnelle, ardente, échevelée, jadis personnifiée en Mlle de La Ralphie. Quoique maintenant la triste situation de celle-ci eût dû le désabuser depuis longtemps, il continuait à rêver le bonheur sous une forme plus sensuelle que sentimentale, plus passionnée que tendre. Il était, d’ailleurs, époux irréprochable, et sa femme ne pouvait se plaindre, car il lui donnait des marques d’affection capables de lui faire illusion. Elle sentait néanmoins que cette affection n’avait pas sa source dans ce sentiment profond et exclusif que toute femme rêve d’inspirer, mais plutôt dans une sorte de reconnaissance pour l’adoration qu’elle lui témoignait. La douce femme en souffrait quelquefois et supposait qu’un autre amour lui tenait au cœur ; mais elle espérait que la persistance de sa tendresse finirait par effacer ce souvenir. Puis, dans son honnête et candide nature, fière de sa jeune fécondité, attestée par quatre enfants dont le dernier pendait encore à son sein, elle se disait que l’amour appelle l’amour qu’un jour viendrait où son mari, ouvrant les yeux, serait à elle tout entier ; et elle attendait, calme, souriante.

Ce jour vint enfin.

L’asile des aliénés de Leyme, situé dans l’arrondissement de Figeac, est, comme les maisons de ce genre, soumis à des visites d’ordre judiciaire et d’ordre administratif. Un jour M. de Massaut, délégué par le préfet, était en cours d’inspection et achevait de parcourir l’établissement, lorsque le directeur lui dit :

— Depuis votre dernière visite, Monsieur le sous-préfet, nous avons reçu, du département de la Dordogne, une aliénée payante qui a été installée dans un petit pavillon, avec une servante à elle qui la garde. Seulement, comme cette malade est extrêmement violente, il a fallu prendre des précautions pour la sûreté et aménager spécialement une pièce en vue de la surveillance. C’est par ici.

Après avoir monté un petit perron, les visiteurs se trouvèrent dans une sorte de vestibule où était assise une grande femme coiffée d’un madras de coton, à la mode des paysannes du Périgord.

— Eh bien ! Géraude, comment va-t-elle, ce matin ? demanda le directeur.

— Toujours pareil, répondit tristement l’autre en patois.

Le directeur ouvrit une porte et entra, suivi du sous-préfet, dans une vaste pièce partagée en deux parties inégales par une grille, comme un parloir de couvent. De l’autre côté de la clôture, la chambre n’était qu’un fouillis de matelas éventrés, de couvertures déchirées, de vêtements effilochés ; tout cela réduit en loques et mis en pièces avec une rage de destruction effrayante.

Dans un coin obscur, une créature était accroupie, les bras repliés sur ses genoux. Comme beaucoup de fous furieux, elle ne pouvait supporter aucun vêtement. Elle était là, nue, les yeux hagards, ses cheveux gris hérissés, retombant comme une crinière. En apercevant les visiteurs, cet être se dressa et le sous-préfet vit qu’il avait été une femme. Ses seins, pareils à deux outres vides, pendaient jusqu’à la ceinture, et, dans l’état d’épouvantable maigreur où elle était, le squelette, avec tous ses os, apparaissait flottant dans une peau trop large qui retombait en plis rugueux. Le corps, plein de hideuses callosités et de plaques squameuses, portait des traces de souillures récentes.

M. de Massaut se recula vivement en voyant la folle s’élancer vers la grille, et, de son bras passé entre les barreaux, chercher à le saisir en grognant des sons inintelligibles que son attitude et ses gestes commentaient obscurément. Plus une lueur d’intelligence, aucun reste de spiritualité ne survivaient dans cet être dégradé, réduit à une animalité inférieure aggravée par des habitudes horribles.

— Quelle est cette malheureuse ? demanda le sous-préfet.

— C’est une fille riche et de bonne maison, répondit le docteur, une demoiselle de La Ralphie.

— Est-ce possible ! s’écria M. de Massaut.

Et il s’éloigna saisi d’horreur, tandis que la démente, cramponnée aux barreaux, les secouait dans un accès de frénésie affreuse à voir.

— Vous avez connu cette malade, Monsieur le sous-préfet ? demanda le directeur, lorsqu’ils furent dehors.

— Oui… Et j’ai peine à croire que ce soit là cette magnifique créature que j’ai vue autrefois.

Et, brièvement, il raconta au directeur l’histoire de Mlle de La Ralphie.

— Avec le tempérament de cette femme, dit le directeur, il n’est pas étonnant que le célibat l’ait rendue folle. Il lui a fallu, d’ailleurs, une rare force de volonté pour se contenir ainsi pendant des années.

— Ne pourrait-on pas la placer dans de meilleures conditions matérielles ? demanda M. de Massaut.

— Nous l’y avons mise plusieurs fois, mais la difficulté est de l’y maintenir, répondit le directeur. Elle se salit comme à plaisir. Il y a deux jours, ses fournitures de coucher ont été renouvelées, et vous avez vu comment elle a tout déchiqueté des ongles et des dents. Elle a la rage de la destruction, et puis elle est très dangereuse. Cette Géraude peut seule l’approcher, et encore seulement dans ses moments de calme relatif, très rares. Pour la tenir propre et la rendre inoffensive, il faudrait lui mettre la camisole de force et l’attacher dans un lit, ce qui exaspérerait sa folie… et puis, à quoi bon ? Elle n’a plus la notion du bien ou du mal être, encore moins de la propreté ; elle n’a conscience de rien, l’être moral n’existe plus.

— Sa folie est incurable, je suppose ? demanda le vicomte.

— Oui, absolument. D’ailleurs, elle ne mange ni ne dort ; la vie organique ne peut persister longtemps dans ces conditions. Quelque jour, d’ici peu, elle passera dans une crise.

— Quelle terrible fin !

En s’en retournant, accoté dans le landau qui l’avait amené de Figeac, tandis que le cocher sur son siège, sifflait l’air du Pied qui r’mue, le vicomte de Massaut songeait à la triste destinée de Valérie de La Ralphie. Il la revoyait en pensée, suivant la procession de la Fête-Dieu, à Fontagnac, vêtue de blanc, belle dans la gracieuse éclosion de sa puberté précoce, et d’un charme troublant déjà qui contrastait avec ce vêtement virginal. Puis il se remémora le temps où il passait dans la rue de la Barbecane pour apercevoir la superbe jeune fille à la beauté capiteuse, dont l’altière contenance corrigeait ce que cette beauté avait de trop provocant. Et cette vierge magnifique, en qui la vie et l’intelligence débordaient, cette fille fière, noble et belle, était maintenant une femelle dégradée qui n’avait plus rien d’humain. Quelle force avait donc ce terrible dissolvant qu’elle portait dans son sang ! Et quelles pensées corrosives avaient fait de cette créature d’élite une chose sans nom, un haillon vivant où la pire animalité s’affirmait dans toute son horreur !

À ce moment, comme le voyageur arrêté sur le bord d’un précipice par la main du guide, le vicomte de Massaut eut la sensation d’avoir échappé à un immense danger. S’il eût été agréé, lorsque le commandeur avait porté sa demande à Guersac, quelle eût été sa vie avec une femme de ce tempérament ? La force de volonté qu’elle avait montrée en s’emmurant à l’abri de toute occasion de chute vulgaire se fut-elle manifestée de même dans la vie sociale, au milieu des séductions et des corruptions mondaines ? Épouvantable aléa !

Guy le comprenait maintenant, il y avait en Valérie une fatalité native, un monstrueux développement des instincts charnels, fait d’atavisme dû au sang libidineux de Louis XV, son bisaïeul. À travers les siècles, elle était de la race de ces terribles femelles qui ont épouvanté leur temps : Messaline, la louve romaine ; Frédégonde, la criminelle franque ; Isabeau de Bavière, la « grande gorre » ; Catherine I, proclamée par Byron, « la plus grande des souveraines et des catins » ; oui ! et placée au-dessus de la foule, dans l’ivresse de la toute-puissance, elle eût sans doute été dissolue, peut-être jusqu’au crime, comme celles-ci !

Et pourtant, il y avait quelque chose de grand et de noble dans cette femme qui s’était volontairement sauvée du vice par la folie !

Quelle destinée pour une fille d’origine royale !

« Peut-être, se disait le vicomte, y a-t-il eu là une mystérieuse solidarité expiatoire, comme dans la présence, au pied de l’échafaud du 21 janvier, de ce bâtard de Louis XV qui commanda, dit-on, le roule- ment des tambours… »

En ce moment, une vive lueur se fit dans son esprit. Il comprit que la force de l’affection ne se mesure pas à la violence de son expression, et il saisit cette haute vérité que l’amour qui n’est pas dompté par la raison est une cause de déchéance.

Et, bercé au bruit régulier des grelots, il oublia celle qui n’existait plus comme femme, comme être moral, et sa pensée se tourna vers Marthe, sa jeune et charmante femme. Illuminé soudain au contact d’horreurs inénarrables, il sentit combien plus il y avait de sincère affection, de véritable amour dans les chastes effusions d’une volupté contenue, que dans la fougue désordonnée des sens qui intéresse plus le sexe que la personne. Il se sentit ingrat et aveugle de n’avoir pas apprécié, à sa haute valeur, la ménagère affectueuse et prévoyante qui lui adoucissait les angles de la vie ; de n’avoir pas adoré à deux genoux la compagne aimante et fidèle, la mère dévouée, la douce créature qu’il avait eu le bonheur de faire sienne ; et, au fond de son cœur, se leva le remords.

— Vous ne marchez pas, mon brave Saujac !

— Faites excuse, M. le sous-préfet, nous montons la côte des Garrigues ; dans un moment, nous arrivons…

Vingt minutes après, le landau, cahoté sur le pavé raboteux de la ville, s’arrêtait devant la sous-préfecture.

— Nous y voilà, Monsieur le sous-préfet !

— Merci ! Saujac….

Et, ayant mis une pièce d’argent dans la main du cocher, M. de Massaut s’élança dans l’escalier.

— Madame est dans la salle à manger, lui dit une bonne sur le palier.

Il entra vivement. Sous la lampe suspendue, la table brillait, le couvert mis. Autour, trois marmots, perchés sur de petits fauteuils, attendaient impatiemment le retour du père. Les deux aînés tapaient sur la table avec leur cuiller ; le troisième, une adorable petite fille de deux ans, suçait la sienne. Près des bambins, assise sur une chaise basse, Mme de Massaut allaitait son plus jeune enfant. Le petit, gorgé de lait, lâchait le sein, puis le reprenait, gourmand, pour boire une goutte suspendue au mamelon.

— Papa ! papa ! s’écrièrent les enfants en dégringolant de leurs fauteuils pendant que la mère voyait, avec un bon sourire, son mari venir à elle.

Et, sans bouger, lorsqu’il fut près, elle leva la tête vers lui. À son étreinte plus affectueuse, au baiser qu’il lui donna, elle tressaillit de bonheur et regarda son mari, tendrement, les yeux humides.

— Oui, ma chérie, dit-il comme pour répondre à son heureuse surprise, tu es un ange et moi je suis un ingrat, pardonne-moi !

Et, tandis que, délicieusement émue, elle protestait doucement et fermait les yeux, il les baisa longuement. Puis, il prit l’un après l’autre, les petits accrochés à ses jambes, et les embrassa avec une effusion de tendresse paternelle qui fit dire à la fillette trop étreinte :

— Oh ! papa !

— Mon cher petit bijou !

À ce moment, la bonne apportait le potage. Les enfants furent réinstallés sur leurs fauteuils et Mme de Massaut, illuminée par le bonheur, après avoir réparé le chaste désordre de son corsage, se serra, joyeuse contre son mari, tenant toujours l’enfançon qui, repu maintenant, regardait fixement la lampe.


FIN.