Mademoiselle de Clermont (1813)

chez Maradan, libraire (p. F-198).
Portrait en buste, cheveux avec chignon et boucles anglaises et collier de perle.
Mlle DE CLERMONT.
MADEMOISELLE
DE CLERMONT,

NOUVELLE HISTORIQUE

PAR

MADAME DE GENLIS.

À PARIS,
CHEZ MARADAN, LIBRAIRE,
RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, N° 9.
1813.


MADEMOISELLE DE CLERMONT,
NOUVELLE HISTORIQUE[1].


Non, quoi qu’en disent les amans et les poëtes, ce n’est point loin des cités fastueuses, ce n’est point dans la solitude et sous le chaume que l’amour règne avec le plus d’empire. Il aime l’éclat et le bruit, il s’exalte de tout ce qui satisfait l’ambition, la louange, la pompe et la grandeur. C’est au milieu des passions factices, produites par l’orgueil et par l’imagination, c’est dans les palais, c’est entouré des plus brillantes illusions de la vie, qu’il naît avec promptitude et qu’il s’accroît avec violence ; c’est là que la délicatesse et tous les raffinemens du goût embellissent ses offrandes, président à ses fêtes, et donnent à son langage passionné des graces inimitables et une séduction trop souvent irrésistible !

J’ai vécu sur les bords heureux que la Loire baigne et fertilise ; dans ces belles campagnes, dans ces bocages formés par la nature, l’amour n’a laissé que des traces légères, des monumens fragiles comme lui, quelques chiffres grossièrement ébauchés sur l’écorce des ormeaux, et pour traditions quelques romances rustiques, plus naïves que touchantes. L’amour seulement a plané sur ces champs solitaires ; mais c’est dans les jardins d’Armide ou de Chantilly qu’il s’arrête, c’est là qu’il choisit ses adorateurs, qu’il marque ses victimes et qu’il signale son funeste pouvoir par des faits éclatans, recueillis par l’histoire et transmis d’âge en âge. J’entreprends d’en retracer un, dont le souvenir touchant poursuit partout à Chantilly, et répand sur ces beaux lieux un charme mélancolique. C’est dans les bois de Sylvie[2], c’est dans l’allée fatale de Melun, c’est sur la trace de deux amans infortunés que j’ai médité le triste récit de leurs amours…… Je laisse à d’autres la gloire de briller par des fictions ingénieuses, je ne veux intéresser que par la vérité ; si j’y parviens, je m’en applaudirai : plaire en n’offrant que des tableaux touchans et fidèles, c’est instruire.

Mademoiselle de Clermont reçut de la nature et de la fortune tous les dons et tous les biens qu’on envie ; une naissance royale, une beauté parfaite, un esprit fin et délicat, une ame sensible, et cette douceur, cette égalité de caractère si précieuses et si rares, surtout dans les personnes de son rang. Simple, naturelle, parlant peu, elle s’exprimoit toujours avec agrément et justesse ; on trouvoit dans son entretien autant de raison que de charme. Le son de sa voix s’insinuoit jusqu’au fond du cœur, et un air de sentiment, répandu sur toute sa personne, donnoit de l’intérêt à ses moindres actions : telle étoit mademoiselle de Clermont à vingt ans. Paisible, admirée, sans passions, sans foiblesse, heureuse alors…… monsieur le Duc, son frère[3], la chérissoit ; mais naturellement imposant et sévère, il avoit sur elle la supériorité et tout l’ascendant que devoient lui donner son caractère, l’âge, l’expérience et le rôle qu’il jouoit dans le monde : aussi n’eut-elle jamais pour lui qu’une tendresse craintive et réservée, qui ressembloit moins à l’amitié d’une sœur qu’à l’attachement d’une fille timide et soumise. Ce fut à peu près dans ce temps que mademoiselle de Clermont parut à Chantilly pour la première fois. Jusqu’alors, sa grande jeunesse l’avoit empêchée d’y suivre monsieur le Duc. Elle y arriva sur la fin du printemps ; elle y fixa sur elle tous les yeux, et sut bientôt obtenir tous les suffrages. Les princesses ont l’avantage d’inspirer moins d’envie par leurs agrémens que les femmes d’une condition ordinaire. Leur élévation semble éloigner les idées de rivalité ; d’ailleurs, avec de la grâce et de la bonté, elles peuvent, sinon gagner tous les cœurs, du moins flatter la vanité des femmes de la société ; leurs préférences sont des faveurs, et la coquetterie, qui n’est elle-même qu’une ambition, leur pardonne leurs succès, si elles sont affables et constamment obligeantes.

Chantilly est le plus beau lieu de la nature ; il offre à la fois tout ce que la vanité peut désirer de magnificence, et tout ce qu’une ame sensible peut aimer de champêtre et de solitaire. L’ambitieux y voit partout l’empreinte de la grandeur ; le guerrier s’y rappelle les exploits d’un héros. Où peut-on mieux rêver à la gloire que dans les bosquets de Chantilly ? Le sage y trouve des réduits retirés et paisibles, et l’amant s’y peut égarer dans une vaste forêt, ou dans l’île d’Amour[4]. Il est difficile de se défendre de l’émotion qu’inspire si naturellement la première vue de ce séjour enchanté : mademoiselle de Clermont l’éprouva ; elle sentit au fond de son cœur des mouvemens d’autant plus dangereux qu’ils étoient nouveaux pour elle. Le plaisir secret de fixer sur soi tous les regards, et d’exciter l’admiration de la société la plus brillante, la première jouissance des hommages et de toutes les prérogatives attachées au plus haut rang ; l’éclat des fêtes les plus somptueuses et les plus ingénieuses ; le doux poison de la louange si bien préparé là ; des louanges qui ne sont offertes qu’avec un tour délicat et neuf, et qui sont toujours si imprévues et si concises qu’on n’a le temps ni de s’armer contre elles, ni de les repousser ; des louanges que le respect et le bon goût prescrivent de ne donner jamais qu’indirectement (eh ! comment refuser celles-là ?) : que de séductions réunies ! est-il possible, à vingt ans, de se défendre de l’espèce d’enivrement qu’elles doivent inspirer ?

Mademoiselle de Clermont avoit toujours aimé la lecture ; ce goût devint une passion à Chantilly. Tous les jours, après dîner jusqu’à l’heure de la promenade, on faisoit, dans un petit cabinet séparé, une lecture tout haut des romans les plus intéressans, et communément, c’étoit mademoiselle de Clermont qui vouloit se charger de cet emploi. Souvent l’excès d’un attendrissement qu’elle ne pouvoit modérer la forçoit de s’interrompre ; on ne manquoit jamais, dans ces occasions, de louer sa manière de lire et sa sensibilité. Les femmes pleuroient, les hommes écoutoient avec l’expression de l’admiration et du sentiment ; ils parloient tout bas entr’eux ; on les devinoit ; quelquefois on les entendoit (la vanité a l’oreille si fine !). On recueilloit les mots ravissant ! enchanteur ! …… Un seul homme, toujours présent à ces lectures, gardoit un morne et froid silence, et mademoiselle de Clermont le remarqua. Cet homme étoit le duc de Melun, dernier rejeton d’une maison illustre. Son caractère, ses vertus, lui donnoient une considération personnelle, indépendante de sa fortune et de sa naissance. Quoique sa figure fût noble, et sa physionomie douce et spirituelle, son extérieur n’offroit rien de brillant ; il étoit froid et distrait dans la société ; avec un esprit supérieur, il n’étoit point ce qu’on appelle un homme aimable, parce qu’il n’éprouvoit aucun désir de plaire, non par dédain ou par orgueil, mais par une indifférence qu’il avoit constamment conservée jusqu’à cette époque. Trop austère, trop éloigné de toute espèce de dissimulation pour plaire, il étoit cependant généralement aimé dans le monde : on ne trouve pas que les gens vertueux soient amusans ; mais lorsqu’on les croit sincères, on pense qu’ils sont les amis les plus solides et les rivaux les moins dangereux, surtout à la cour : on a sur eux tant d’avantages ! il est tant de moyens puissans de réussir qu’ils rejettent ou qu’ils dédaignent…… On ne craint d’eux que leur réputation, et cette espèce de crainte ne sauroit inspirer la haine ; l’intrigue l’emporte si facilement sur les droits que peut donner le mérite le mieux reconnu ! Enfin le duc de Melun, avec la politesse la plus noble, n’avoit aucune galanterie ; sa sensibilité même et une extrême délicatesse l’avoient préservé, jusqu’alors, d’un engagement formé par le caprice : à peine âgé de trente ans, il n’étoit encore que trop susceptible d’éprouver une grande passion ; mais, par son caractère et par ses mœurs, il étoit à l’abri de toutes les séductions de la coquetterie. Monsieur le Duc l’estimoit profondément, et l’honoroit de sa confiance ; mademoiselle de Clermont le savoit, et elle vit, avec une sorte de peine, qu’il fût le seul à lui refuser le tribut de louanges qu’elle recevoit d’ailleurs de toutes les personnes de la société. Cependant, en réfléchissant à son assiduité, elle pensa que ces lectures n’étoient pas sans quelqu’intérêt pour lui ; elle eut la curiosité de questionner, à cet égard, la marquise de G***, parente et amie de M. de Melun, et elle apprit, avec un dépit mêlé de chagrin, que M. de Melun avoit toujours eu l’habitude, non d’écouter ces lectures, dit madame de G*** en riant, mais d’y assister. Il préfère notre cabinet, continua la marquise, à la bruyante salle de billard, et au salon qui, à cette époque de la journée, n’est occupée que par les joueuses de cavagnole ; il trouve qu’on peut rêver plus agréablement parmi nous ; il nous apporte toute sa distraction, et du moins nous ne pouvons lui reprocher de nous en causer, car il est impossible d’avoir un auditeur plus silencieux et plus immobile.

Mademoiselle de Clermont, vivement piquée, eut ce jour-là, pendant la lecture, plus d’une distraction ; souvent ses yeux se tournèrent vers le duc de Melun, plus d’une fois ses regards rencontrèrent les siens ; en sortant du cabinet, elle résolut de lui parler.

Le soir, à la promenade, elle feignit d’être fatiguée, et pria le duc de Melun de lui donner le bras ; cette distinction parut le surprendre, et mademoiselle de Clermont, s’éloignant de quelques pas de la compagnie : J’ai une question à vous faire, dit-elle avec un sourire plein de charmes, et je me flatte que vous y répondrez avec votre sincérité accoutumée. Vous ne manquez pas une de nos lectures, cependant j’ai cru m’apercevoir qu’elles vous causoient du dégoût et de l’ennui ; sans doute que le choix vous en déplaît et que vous le trouvez trop frivole ; je voudrois savoir là-dessus votre manière de penser ; l’opinion de l’ami de mon frère ne peut m’être indifférente. À ces mots, le Duc, étonné, resta un instant interdit, et se remettant de son trouble : Je vois sans peine, reprit-il, des gens d’un esprit médiocre et d’une condition ordinaire faire du temps précieux de la jeunesse un usage inutile et vain ; mais cet abus m’afflige vivement dans les personnes que leur rang et leur supériorité élèvent au-dessus des autres. Mademoiselle m’ordonne de lui ouvrir mon cœur, et elle vient d’y lire. Le Duc prononça ces dernières paroles avec émotion. Mademoiselle de Clermont rougit, baissa les yeux, garda le silence pendant quelques momens, ensuite elle appela une des dames qui la suivoient, ce qui termina cette conversation.

Le lendemain, à l’heure de la lecture, on présenta à mademoiselle de Clermont un roman commencé la veille ; elle le prit, et le posant sur une table : Je suis ennuyée des romans, dit-elle en regardant le duc de Melun ; ne pourrions-nous pas faire une lecture plus utile et plus solide ? On ne manqua pas d’applaudir à cette idée qui, cependant, déplut beaucoup en secret à plus d’une femme. On alla chercher un livre d’histoire que mademoiselle de Clermont commença avec un air d’application et d’intérêt qui n’échappa point à M. de Melun. Le soir, à souper, mademoiselle de Clermont le fit placer à côté d’elle. Ils gardèrent l’un et l’autre le silence, jusqu’au moment où la

conversation générale devint

Illustration de la page 24, scène de lecture dans la bibliothèque, 3 femmes et 2 hommes assis dans des fauteuils, 2 hommes debout. Les hommes en longues perruques.


assez bruyante pour favoriser un

entretien particulier. « Vous avez vu tantôt, dit mademoiselle de Clermont, que je sais profiter des conseils qu’on me donne ; j’espère que cet exemple vous encouragera. » La crainte de vous déplaire, répondit le Duc, pourroit seule réprimer mon zèle ; autorisé par vous, je sens qu’il n’aura plus de bornes. Ces paroles, prononcées avec effusion, attendrirent mademoiselle de Clermont ; un regard plein de sentiment fut sa seule réponse. Elle n’avoit jamais éprouvé autant de desir de plaire : elle déploya dans cette soirée tous les charmes de son esprit ; et de son côté, le Duc l’étonna par une vivacité qu’on ne lui voyoit jamais, par le choix, et la délicatesse de ses expressions.

Les jours suivans, mademoiselle de Clermont n’osa donner au duc de Melun des préférences qu’on auroit fini par remarquer ; mais elle les prodigua à la marquise de G***, cousine du Duc, et intimement liée avec lui depuis son enfance. En amitié ainsi qu’en amour les princesses sont condamnées à faire tous les premiers frais. Le respect défend de les prévenir, ou de s’approcher d’elles sans leur invitation. Il résulte de ces lois trop sévères, inventées par l’orgueil, que la princesse la plus fière fait souvent des démarches et des avances que très peu de femmes d’un rang inférieur oseroient se permettre.

La subite amitié de mademoiselle de Clermont pour madame de G*** parut extraordinaire à tout le monde. La marquise n’étoit plus de la première jeunesse, et elle avoit plus de mérite que d’agrémens ; cependant personne alors ne devina le motif de mademoiselle de Clermont. On imagina que monsieur le Duc lui avoit recommandé de se lier avec madame de G*** dont la réputation étoit parfaite à tous égards. Monsieur de Melun n’osa s’arrêter aux idées que lui inspiroit confusément cette intimité ; mais la marquise parut lui devenir plus chère encore : dès qu’elle étoit un moment éloignée de mademoiselle de Clermont, il se rapprochoit d’elle ; il avoit avec elle dans ses manières quelque chose de plus affectueux qu’à l’ordinaire. Il se plaçoit toujours à table à coté d’elle ; et alors il n’étoit séparé de mademoiselle de Clermont que par elle, car la princesse, à dîner et à souper, ne manquoit jamais d’appeler madame de G***, dont elle devint absolument inséparable.

Monsieur le Duc fut obligé de faire une course à Paris. Au jour fixé pour son retour, mademoiselle de Clermont imagina de lui préparer une espèce de fête, terminée par un bal. Elle dansoit parfaitement ; M. de Melun ne l’avoit jamais vue danser…… : elle savoit que, malgré son austérité, il aimoit assez la danse, et qu’il étoit cité comme l’un des meilleurs danseurs de la cour.

Le soir, étant à sa fenêtre, elle vit passer, dans une des cours, madame de G*** et monsieur de Melun qui alloient se promener. Elle descendit seule précipitamment, et alla les joindre ; elle prit le bras du Duc, et elle dirigea ses pas vers l’île d Amour. Débarrassée, pour quelques instans, des entraves de l’étiquette, sans suite, presque tête à tête avec monsieur de Melun, il lui sembla qu’elle entroit pour la première fois dans cette île délicieuse dont elle ne prononça le nom qu’avec émotion…… Madame de G*** ne manquoit pas d’esprit, mais elle avoit un désagrément qui rend extrêmement insipide dans la société, celui de se répéter, et de revenir continuellement sur les mêmes idées. Monsieur de Melun lui inspiroit autant d’estime et de confiance que d’amitié ; cependant elle avoit avec lui, dans le monde, un ton fatigant de persiflage qu’elle quittoit rarement, et qu’elle prenoit surtout quand elle vouloit plaire. Elle plaisantoit sans cesse, avec plus de monotonie que de finesse, sur sa froideur et sur sa distraction, et l’île d’Amour lui fournit un grand nombre de moqueries de ce genre. On s’assit en face d’un beau groupe en marbre, connu sous le nom de la Déclaration ; il représente un jeune homme aux pieds d’une nymphe à laquelle il paroît faire une déclaration, tandis qu’il est lui-même inspiré par l’Amour, debout à ses côtés et lui parlant tout bas à l’oreille. Monsieur de Melun regardant fixement ces statues, la marquise se mit à rire : Vous avez l’air, dit-elle, d’écouter ce jeune homme ; mais à quoi vous serviroit de l’entendre ! vous ne le comprendriez pas. Je pensois, reprit monsieur de Melun, qu’ici surtout l’Amour devroit se condamner au silence, car toutes les expressions dont il pourroit se servir ont été profanées par le mensonge et par la flatterie…… Voilà bien la réflexion d’un misanthrope ! s’écria la marquise. Du moins, reprit mademoiselle de Clermont, ce n’est pas celle d’un courtisan ; mais elle est bien triste, ajouta-t-elle en soupirant. Cet entretien fut interrompu par un homme d’un certain âge, d’un extérieur noble et respectable, qui s’approcha de mademoiselle de Clermont pour lui présenter un placet. Cette princesse étoit naturellement affable ; d’ailleurs la présence de monsieur de Melun ajoutoit infiniment à sa bonté. L’inconnu fut accueilli avec tant de bienveillance qu’il entra dans quelques détails. Sa demande étoit parfaitement fondée ; c’étoit une grace qui dépendoit de monsieur le Duc : il s’agissoit de réparer homme toute sa fortune ; mais l’affaire ne souffroit aucun retardement ; il falloit obtenir, le soir même, la signature de monsieur le Duc. Mademoiselle de Clermont s’en chargea formellement, et ce fut avec autant de sensibilité que de grace, d’autant mieux que monsieur de Melun, qui connoissoit cette affaire, l’assura que cet homme méritoit, à tous égards, sa protection. On retourna au château ; mademoiselle de Clermont entra un moment dans le salon ; tout le monde n’étoit point encore rassemblé ; elle s’assit auprès d’une table sur laquelle, en s’appuyant, elle posa le placet qu’elle venoit de recevoir. Au bout de quelques minutes, on accourut pour l’avertir qu’un habit de bal qu’elle avoit commandé venoit d’arriver de Paris. Elle se leva précipitamment, emmena madame de G***, et sortit du salon. Monsieur de Melun, resté seul auprès de la table, aperçut le placet oublié… ; il le prit et le mit dans sa poche, décidé à ne le rendre que si on le redemandoit. Il resta exprès dans le salon, afin de voir si on enverroit chercher ce placet reçu avec tant d’attendrissement ; mais l’habit de bal, mais l’attente d’une fête, avoient fait oublier sans retour, et le placet et l’homme intéressant et opprimé !

Monsieur le Duc n’arriva qu’à l’heure du souper ; monsieur de Melun ne se mit point à table, il resta dans le salon. Mademoiselle de Clermont regarda plus d’une fois du côté de la porte ; elle fut rêveuse et préoccupée pendant tout le temps du souper. En sortant de table, elle remonta dans son appartement, afin de s’habiller pour le bal, qui commença à minuit. Alors parut mademoiselle de Clermont, dans une parure éblouissante. À son aspect, il y eut dans toute la salle, une espèce d’exclamation universelle… Monsieur de Melun, placé dans un coin, la vit, soupira, et, sortant aussitôt de la galerie, il passa dans un salon où l’on jouoit ; il s’assit tristement dans l’embrasure d’une fenêtre ; et ne faisant nulle attention à tout ce qui l’entouroit, il tomba dans la plus profonde rêverie.

Cependant, mademoiselle de Clermont, en dansant la première contredanse, jetoit autour d’elle des regards inquiets, et cherchoit vainement le seul objet dont elle désirât le suffrage…… La contredanse lui parut d’une longueur mortelle ; quand elle en fut quitte, elle se plaignit du chaud, afin d’avoir un prétexte de traverser la galerie, et d’aller dans la pièce à côté. Madame de G*** l’accompagna. En entrant dans le salon des joueurs, elle aperçut dans l’instant monsieur de Melun, quoiqu’elle ne pût voir qu’un pan de son habit. Elle dirigea ses pas de ce côté ; à quelque distance de la fenêtre, madame de G*** s’arrêta pour parler à quelqu’un, et mademoiselle de Clermont s’avançant, se trouva seule auprès du Duc, qui se leva en tressaillant… « Eh, bon Dieu ! monsieur de Melun, s’écria-t-elle, que faites-vous donc là ? À cette question, le Duc répondit, d’un ton glacial, qu’il s’étoit placé à l’écart, parce qu’il ne vouloit ni danser ni jouer. Mademoiselle de Clermont resta pétrifiée. La marquise survint, qui, suivant sa coutume, adressa à monsieur de Melun plusieurs plaisanteries sur sa sauvagerie. Mademoiselle de Clermont s’éloigna brusquement, et se hâta de rentrer dans la galerie. Blessée, irritée autant que surprise, mais soutenue par la fierté et par le dépit même, elle se remit à danser, en montrant la plus grande gaité ; elle trouvoit une sorte de soulagement dans cette affectation ; c’étoit une vengeance. D’ailleurs elle espéroit toujours que monsieur de Melun viendroit au moins faire un tour dans la galerie ; mais il n’y parut point. Il fut demandé vainement par plusieurs danseuses, qui lui envoyèrent une députation, qui ne le trouva plus dans la salle de jeu, et qui vint dire que vraisemblablement il étoit allé se coucher. Alors mademoiselle de Clermont perdit subitement toute sa gaîté factice ; le bal devint pour elle mortellement insipide ; elle ne sentit plus qu’un invincible ennui et le desir de se retrouver seule. Monsieur le Duc alla se coucher à deux heures, et peu de temps après, mademoiselle de Clermont se retira. Elle ne s’avouoit point encore ses sentimens secrets, rien de frivole n’avoit contribué à les faire naître ; ce n’étoit ni la figure, ni les agrémens de monsieur de Melun qui avoient fixé son attention sur lui ; c’étoit encore moins sa galanterie, elle ne l’avoit distingué que par son austérité, par sa raison, et par la droiture de son caractère ; ce qu’elle éprouvoit n’étoit donc point de l’amour. Elle cherchoit un ami vertueux et sévère, comment s’alarmer d’un attachement de ce genre ? C’est ainsi qu’elle raisonnoit. Par la suite, l’expérience lui apprit que, pour les femmes honnêtes et sensibles, le véritable amour n’est autre chose qu’une amitié exaltée, et que celui-là seul est durable. C’est pourquoi l’on peut citer tant d’exemples de femmes qui ont eu de grandes passions pour des hommes avancés en âge, ou d’un extérieur repoussant.

Mademoiselle de Clermont fit les plus tristes réflexions sur la conduite du duc de Melun ; depuis plus de trois semaines elle voyoit en lui, malgré son extrême réserve, tous les signes et tous les vrais témoignages d’un vif intérêt ; il n’entroit jamais dans le salon sans la chercher des yeux ; ses regards se portoient sur elle avec une expression particulière, le son de sa voix étoit plus doux en lui parlant… ; ce jour même il s’étoit entretenu avec elle d’une manière si agréable, et qui souvent avoit eu quelque chose de si affectueux !… Il aimoit la danse, il en étoit convenu… Pourquoi donc ce caprice ? pourquoi ce ton si sec, si rempli d’humeur, et cette affectation si peu polie de ne pas paroître un instant dans la salle de bal ?…… Ces diverses pensées occupèrent mademoiselle de Clermont durant la plus grande partie de la nuit ; cependant elle se leva de bonne heure ; elle sortit, dans l’intention d’aller se promener : en passant dans son salon, elle éprouva une surprise peu agréable en apercevant l’homme qui, la veille, lui avoit présenté un placet dans l’île d’Amour ; elle se rappela, avec douleur, l’oubli total d’une promesse solennelle qui avoit eu pour témoin monsieur de Melun…… Qu’alloit-elle répondre à cet homme malheureux, qui avoit compté sur sa parole ? comment pourroit-elle réparer une négligence si coupable, et qu’en penseroit monsieur de Melun ?… Toutes ces idées se présentèrent à la fois à son imagination, et lui causèrent un trouble inexprimable…… Elle s’arrêta sans avoir la force de dire un seul mot, et l’homme au placet s’approchant d’elle avec une physionomie qui exprimoit la joie la plus vive : Je viens, dit-il, remercier votre altesse sérénissime, à laquelle je dois le repos et le bonheur de ma vie… — Comment ? — Monsieur le duc de Melun, qui m’a fait l’honneur de venir chez moi ce matin, m’a appris ce que je devois à vos bontés ; il a daigné m’apporter le consentement du prince, obtenu, hier au soir, à la sollicitation de mademoiselle… — Monsieur de Melun vous a dit cela ? — Oui, mademoiselle, en me rendant, avec la signature du prince, le mémoire que j’ai pris la liberté de vous remettre hier.

À ces mots, mademoiselle de Clermont balbutia quelques mots obligeans sur le plaisir que lui causoit le succès de cette affaire, et sur-le-champ elle se rendit chez monsieur le Duc, qui lui confirma tout ce qu’on venoit de lui dire. Vous devez, dit-il, des remercîmens à M. de Melun, pour la chaleur qu’il a mise à cette affaire, parce qu’il savoit, m’a-t-il dit, qu’elle vous intéresse vivement. En rentrant pour me coucher, je l’ai trouvé établi chez moi, m’attendant de pied ferme, pour me forcer, malgré ma lassitude et l’heure indue, à écouter la lecture du placet, et ensuite à l’apostiller de ma main.

Ce détail acheva de porter au comble la douloureuse confusion de mademoiselle de Clermont ; elle se hâta de quitter monsieur le Duc pour aller se promener, sûre de trouver à cette heure monsieur de Melun près du grand canal : une femme connoît si promptement toutes les habitudes de l’objet qu’elle aime, et sans avoir l’air de s’en informer ! Les femmes seules possèdent le secret d’apprendre parfaitement tout ce qu’elles n’osent demander, par l’art de savoir faire des questions indirectes avec une adresse inimitable. En effet, mademoiselle de Clermont trouva monsieur de Melun seul sur les bords du canal. J’ai des remercîmens à lui faire, dit-elle en quittant les dames qui l’accompagnoient ; et s’avançant précipitamment vers lui, elle prit son bras ; et s’éloignant de manière à n’être entendue de personne : Ah ! monsieur de Melun, dit-elle, quelle opinion avez-vous de moi ! Oh ! ne me jugez point sur une action que je me reprocherai tonte ma vie…… Il est vrai, cette fête, ce bal, m’ont causé la plus inexcusable distraction ; mais ne l’attribuez point à la coquetterie, vous seriez injuste…… Une idée bien différente m’occupoit… Je ne puis vous parler qu’un moment, et j’aurois tant de choses à vous dire !…… je voudrois me justifier, et je dois vous remercier… vous avez réparé ma faute, vous avez rempli mon devoir…… Ah ! si vous saviez à quel point je suis pénétrée de ce procédé ! le plaisir de vous admirer me dédommage de la juste confusion que j’éprouve ; mais si j’ai perdu votre estime, qui me consolera ?…… À ces mots elle regarda monsieur de Melun, et elle vit ses yeux remplis de larmes ; les siennes coulèrent ; elle serra doucement le bras qu’elle tenoit ; le Duc pâlit, ses jambes chancelèrent…… Six personnes clairvoyantes et curieuses étoient à quelques pas de lui ; l’excès de son émotion, de sa contrainte et de ses inquiétudes rendoient sa situation aussi pénible qu’embarrassante… Mademoiselle de Clermont, plus heureuse, ne sentoit que la joie d’avoir lu dans son cœur. Tous les deux gardoient le silence, et, sans effort, ils venoient de s’entendre !…… Enfin, mademoiselle de Clermont reprenant la parole : Voilà donc pourquoi, dit-elle en souriant, vous n’avez pas voulu danser hier ?…… J’avoue, répondit le Duc, que j’avois un peu d’humeur contre le bal…… Ah ! s’écria mademoiselle de Clermont, ce n’étoit point le bal…… Elle s’arrêta et rougit…… Le bal ! reprit-elle, je le déteste, et je fais vœu de passer une année entière sans danser. — Une année entière ! — Oui, je le jure à monsieur de Melun. — Et les bals de la cour ? — Je trouverai un prétexte pour n’y point danser, et laissez-moi croire que ce petit sacrifice sera une espèce d’expiation, à vos yeux, d’une légèreté qui a dû vous donner de mon caractère une opinion si défavorable. En prononçant ces paroles, elle se tourna vers les personnes qui la suivoient, et alla les rejoindre. Toute cette journée fut pour elle un enchantement : elle avoit vu monsieur de Melun pâlir et s’attendrir ; cet homme si sage, si austère, si maître de lui-même, si froid en apparence, elle l’avoit vu se troubler, chanceler et prêt à se trouver mal !… Qu’elle étoit heureuse et fière, en se retraçant ce moment de saisissement et de bonheur !… Comme elle fut aimable, accueillante tout le reste du jour, et contente de tout ce qui l’entouroit ! À dîner, elle appela monsieur de Melun et madame de G***, et les fit placer à ses côtés. Comme toutes les plaisanteries les plus rebattues de la marquise lui parurent agréables ! comme elle en rit naturellement ! Pour le Duc, il ne rioit pas ; il ne fut jamais plus silencieux et plus taciturne : mais son regard étoit si doux ! et quand il ne répondoit pas, il soupiroit ; ce qui vaut mieux en présence d’un tiers que la réponse la plus spirituelle.

À l’heure de la promenade, au moment de monter en calèche, une des dames de mademoiselle de Clermont voulut prendre, des mains d’une jeune paysanne, un placet présenté à la princesse : Donnez, dit cette dernière, en regardant M. de Melun, donnez-moi ce placet, je ne le perdrai pas. Et se retournant vers la jeune paysanne, elle l’invita à revenir au château dans la soirée, car sa jolie figure et son air abattu faisoient pressentir que sa demande devoit être intéressante. Le placet fut lu dans la calèche ; il contenoit la plainte naïve et touchante d’une jeune fille séduite et abandonnée par un valet de pied de la princesse. Qu’elle fut bien inspirée, cette jeune fille, en présentant son placet ce jour-là ! elle l’avoit terminé par cette phrase : Si votre altesse m’abandonne, je n’aurai plus d’autre ressource que de m’aller jeter dans le grand canal.

Monsieur de Melun étoit dans la calèche ; le secret de la jeune fille pouvoit-il être bien gardé ? Comment laisser échapper une telle occasion de parler d’amour, de malheur, de désespoir, et de montrer toute sa sensibilité ?…… Pardonnons à l’amour un peu d’ostentation, le seul désir de plaire ou de briller en donne tant !……

Mademoiselle de Clermont retrouva la paysanne au château ; le valet de pied fut appelé, sermonné ; la jeune fille richement dotée, les deux amans raccommodés, et l’engagement du mariage irrévocablement pris.

Après souper on proposa une promenade sur l’eau, et l’on se rendit au canal de Chantilly, où l’on trouva plusieurs gondoles illuminées, suivies de petites barques remplies de musiciens. Un temps pur et serein, le calme de la nuit, une musique délicieuse, la lumière douce et tendre du plus beau clair de lune, tout portoit au fond du cœur de mademoiselle de Clermont, des impressions d’autant plus vives qu’elles étoient nouvelles. Dans un moment où la conversation générale étoit extrêmement bruyante, mademoiselle de Clermont, sous prétexte de vouloir entendre mieux la musique, se retira dans le coin le plus obscur de la gondole. Elle s’abandonnoit au charme d’une rêverie profonde, lorsqu’un mouvement qu’elle entendit derrière elle lui fit tourner la tête, et elle vit le duc de Melun qui paroissoit vouloir s’éloigner. « Quoi donc ! dit-elle en rougissant, c’est moi qui fais fuir monsieur de Melun ? J’ai craint, reprit le Duc, de troubler la solitude que mademoiselle semble chercher…… En la partageant, interrompit-elle vivement, vous la rendrez plus agréable. » M. de Melun ne répondit que par une inclination respectueuse. Il garda le silence un instant…… Enfin, prenant la parole, d’une voix basse et tremblante : « Mademoiselle, dit-il, n’a-t-elle point d’ordres à donner pour Paris ? je compte partir à la pointe du jour. » Dans la disposition où se trouvoit mademoiselle de Clermont, elle ne s’attendoit guère à ce départ précipité. L’adieu de M. de Melun la rendit interdite, et ne pouvant dissimuler entièrement ce qui se passoit dans son ame : « Il faut donc, reprit-elle en le regardant fixement, que vous ayez des affaires bien importantes pour nous quitter d’une manière si brusque et si imprévue ? » Le ton interrogatif de mademoiselle de Clermont indiquoit une question. Le Duc parut embarrassé : « Le respect, répondit-il, est souvent un obstacle à la confiance…… J’entends cette défaite, interrompit mademoiselle de Clermont ; elle ne me satisfait pas, mais elle me suffit. » Ces mots, prononcés avec beaucoup de feu, firent soupirer monsieur de Melun ; il leva les yeux au ciel, et en les baissant, il rencontra ceux de mademoiselle de Clermont, plus beaux, plus touchans, plus expressifs qu’ils ne furent jamais : il alloit parler, et peut-être trahir entièrement les secrets de son cœur, lorsque monsieur le Duc s’approchant, mit fin à cet entretien si pénible et si dangereux.

Au moment où le jour commençoit à paroître, on le vint dire à mademoiselle de Clermont qui, de premier mouvement, s’écria : « Quoi, déjà ! ah ! que j’en suis fâchée, et que je regrette la nuit ! » Ces paroles furent entendues de monsieur de Melun, et la sensibilité dont elles le pénétrèrent fut une nouvelle raison pour lui de hâter son départ ; il comprit trop à quel point il étoit nécessaire. À l’instant où l’on descendoit des gondoles pour retourner au château, monsieur de Melun s’approcha de monsieur le Duc, feignit d’avoir reçu des lettres qui demandoient sa présence à Paris, prit congé de lui, et s’arracha de Chantilly, avec autant de peine que de courage. Son départ acheva d’éclairer mademoiselle de Clermont sur le sentiment qui la dominoit. Livrée à l’ennui, aux regrets, à ce vide affreux qu’on éprouve loin du seul objet qui peut intéresser, elle n’avoit qu’une consolation, l’espoir de son retour, et qu’un plaisir, celui de guetter à sa fenêtre toutes les voitures qui arrivoient dans la cour. Lorsqu’elle étoit dans le salon, elle entendoit toujours la première le bruit d’un carrosse, ou celui d’un fouet de poste. Alors, les yeux attachés sur la porte, elle attendoit avec saisissement que cette porte s’ouvrit ; et quelle désagréable sensation lui causoit la personne qui entroit (quelque aimable qu’elle fût) ! ce n’étoit pas monsieur de Melun !…… Quinze mortels jours se passèrent de la sorte, le Duc ne revint point ; mais enfin le voyage finit. Avec quelle joie secrète mademoiselle de Clermont retourna à Paris, en songeant qu’elle alloit se retrouver dans les lieux que monsieur de Melun habitoit !… La première fois que le hasard le lui fit rencontrer, son trouble fut inexprimable ; il lui sembloit que tous les yeux étoient fixés sur elle et lisoient au fond de son ame ; mais son agitation et son embarras ne furent remarqués que de l’objet qui les causoit. Le duc, toujours prêt à se trahir, eut assez de force et de vertu pour la fuir encore de nouveau, malgré la certitude d’être aimé. Tout est compensé dans la nature : si les cœurs sensibles sont souvent ingénieux à se tourmenter, ils ne le sont pas moins à chercher, à trouver des consolations et des dédommagemens dans les choses les plus affligeantes.

Mademoiselle de Clermont voyoit dans le soin que monsieur de Melun mettoit à l’éviter, une raison de plus d’admirer son caractère ; et tout ce qui attache davantage à l’objet qu’on aime est un bonheur.

Cependant monsieur de Melun rencontroit souvent mademoiselle de Clermont, surtout à la cour. L’hiver avançoit, et l’on annonça un bal paré à Versailles, dans lequel le roi, devant danser un quadrille, nomma pour sa danseuse mademoiselle de Clermont. Cette dernière, se trouvant à souper chez monsieur le Duc, avec monsieur de Melun, lui demanda s’il se souvenoit de la promesse qu’elle lui avoit faite d’être un an sans danser. Si je m’en souviens !… reprit vivement monsieur de Melun. Il n’osa poursuivre. Hé bien ! dit mademoiselle de Clermont, vous qui êtes aussi du quadrille de la cour, vous savez que je suis désignée pour danser avec le roi ! Aussi, répondit monsieur de Melun en souriant, avois-je eu l’honneur de dire à mademoiselle qu’un tel vœu seroit pour elle d’une difficile exécution. — Convenez que vous n’avez regardé cet engagement que comme une façon de parler…… — Mademoiselle, en y réfléchissant, a dû voir qu’il lui seroit impossible de faire une chose si extraordinaire à son âge et dans sa situation. — Impossible !… Combien il y a peu de choses impossibles quand… Elle rougit, n’acheva pas, et détourna la tête. Un moment après, reprenant la conversation : « Vous croyez donc, reprit-elle, que je danserai au bal paré ? » À cette question, le duc la regarda fixement d’un air étonné. « Non, monsieur, continua-t-elle, je ne danserai que l’été prochain, à Chantilly. » Comme elle disoit ces mots, elle se leva de table, et l’on passa dans le salon. Le lendemain, mademoiselle de Clermont écrivit à son frère, qu’en descendant seule l’un des petits escaliers de son appartement, elle s’étoit donné une entorse. Monsieur le Duc reçut ce billet à l’heure de son audience, et cette nouvelle se répandit aussitôt dans tout Paris. Le chirurgien attaché à la princesse, et gagné par elle, déclara qu’il avoit vu son pied, et que la princesse seroit obligée de garder sa chambre six semaines. Elle se mit sur une chaise longue, et reçut ainsi les visites de toute la cour. Le duc de Melun y accourut. Il ne savoit que penser ; il se doutoit bien, d’après l’entretien de la veille, que c’étoit une feinte ; cependant, il étoit possible que l’accident fût réel. Le premier regard de mademoiselle de Clermont le tira de son incertitude ; elle sourit en l’apercevant ; et dans le moment où il entra, plusieurs personnes s’en allant, et les dames de mademoiselle de Clermont les reconduisant, il s’approcha de sa chaise longue : « Hé bien ! lui dit mademoiselle de Clermont, étoit-ce une chose impossible ?… Et maintenant croirez-vous que ce fut le bal ou le désir de briller dans une nombreuse assemblée qui me fit oublier le placet ?… Ah ! reprit le duc avec attendrissement, pourquoi nous punir tous, quand un seul mot vous suffisoit…… » Il n’en put dire davantage ; les dames de mademoiselle de Clermont se rapprochoient d’elle.

Mademoiselle de Clermont resta en effet six semaines dans sa chambre, et sur une chaise longue : elle fut remplacée dans le quadrille de la cour ; et comme le roi avoit annoncé qu’il y auroit encore un bal, uniquement pour dédommager mademoiselle de Clermont de n’avoir pu aller au premier, elle prit le parti de feindre d’être boiteuse ; elle emmaillotta son pied droit de manière à le grossir excessivement, et parut ainsi à la cour. Monsieur de Melun qui, depuis l’histoire de la fausse entorse, faisoit assidûment sa cour à mademoiselle de Clermont, y alla ce soir-là, de si bonne heure, qu’il trouva le salon vide. Lorsqu’on dit à la princesse qu’il venoit d’arriver, elle donna l’ordre d’avertir ses dames, mais elle ne les attendit pas ; elle se hâta d’entrer dans le salon. Monsieur de Melun, la voyant marcher sans boiter, la regardoit de l’air le plus touché :


Illustration de la page 77, Monsieur de Melun à genoux devant Mlle de Clermont.


« Voyez, dit-elle, comme votre

vue me guérit de mes maux !…… Ah ! s’écria le duc en mettant un genou en terre, quelle raison humaine pourroit tenir à tout ce que j’éprouve depuis six semaines !…… »

C’étoit enfin parler. Mais aussi c’étoit la première fois qu’il se trouvoit tête à tête avec celle qu’il adoroit, et qui lui donnoit de ses sentimens des preuves si extraordinaires. Mademoiselle de Clermont, toujours debout, fut si émue, si tremblante, qu’elle s’appuya contre une table… Le duc, toujours à genoux, fondit en larmes… On entendit du bruit dans l’antichambre : Pour toujours ! dit mademoiselle de Clermont d’une voix entrecoupée…… Jusqu’au tombeau ! répondit le duc en se relevant et en essuyant ses yeux… La porte s’ouvrit, les dames de la princesse entrèrent. Cette dernière eut assez de présence d’esprit pour conter qu’en entrant dans le salon, le battant de la porte étoit tombé sur son pied malade, et qu’il lui étoit échappé un cri qui avoit causé une frayeur extrême à monsieur de Melun. Cette histoire prévint l’étonnement qu’auroit excité l’altération qu’il étoit impossible de ne pas remarquer sur le visage de mademoiselle de Clermont, et sur celui de monsieur de Melun.

Quelle révolution cette soirée produisit dans l’existence de mademoiselle de Clermont ! elle étoit adorée, elle avoit reçu le serment de l’être toujours…… jusqu’au tombeau !… Ces paroles étoient sorties de la bouche de monsieur de Melun !…… Quels projets formoit mademoiselle de Clermont ? aucun. Animée d’une seule pensée, elle se répétoit : Il m’aime, il me l’a dit ! Ce souvenir, cette idée, occupoient son ame tout entière ; l’avenir ne pouvoit l’inquiéter, elle n’y voyoit que son amant fidèle jusqu’au tombeau… Des obstacles ? en existoit-il ? qu’avoit-elle à craindre ? elle étoit sûre d’être aimée……

Cependant, monsieur de Melun, un peu rendu à lui-même, fut épouvanté de sa foiblesse ; il avoit trente ans, il étoit l’ami de monsieur le Duc, dont il possédoit toute la confiance, auquel il avoit les plus grandes obligations, et il venoit de déclarer une passion extravagante à sa sœur, à une princesse du sang, jeune, sans expérience ;…… il savoit que monsieur le Duc s’occupoit dans ce moment d’une négociation, dont le but étoit le mariage de mademoiselle de Clermont avec une tête couronnée…… Dans sa situation, profiter de ses sentimens, achever de la séduire, c’étoit bouleverser sa destinée, c’étoit la perdre, et manquer à tous les devoirs de la reconnoissance et de la probité. Il n’hésita pas à sacrifier sa passion à son devoir ; mais comment la contraindre et la cacher après son imprudence de la veille, après avoir fait la déclaration la plus formelle !…… Le résultat de ces réflexions fut d’écrire à mademoiselle de Clermont une lettre conçue en ces termes :

« Je ne fus hier qu’un insensé, je serois aujourd’hui le plus vil des hommes si je n’éprouvois pas des remords trop fondés !… Je voudrois pouvoir racheter de mon sang un aveu téméraire et coupable ; mais, du moins, je jure, par le sentiment même qui m’égare, de garder désormais un silence éternel… Ce sentiment, devenu tout pour moi, me rendra tout possible ; je m’éloignerai, mais pour votre repos, pour votre réputation, pour votre gloire. Je souffrirai, mais pour vous !… Ah ! remplissez vos nobles destins, et ne me plaignez point !… Depuis six mois, ai-je une autre existence que la vôtre ? ne m’est-il pas aussi nécessaire de vous voir l’objet de l’admiration universelle, que de m’estimer moi-même !… Soyez paisible, soyez heureuse, et mon sort ne sera-t-il pas encore assez beau ?… »

Il venoit de terminer cette lettre, lorsqu’on entra pour lui annoncer un page de mademoiselle de Clermont, qui entra, et lui remit un billet de la princesse, le premier billet qu’il eût reçu d’elle, un billet de son écriture !… Il l’ouvrit avec un trouble inexprimable ; mais ce billet ne contenoit rien d’intéressant ; il étoit écrit à la tierce personne : la princesse demandoit à monsieur de Melun, pour une de ses dames, sa loge ; à la comédie Française. Monsieur de Melun répondit verbalement qu’il alloit porter lui-même ce qu’on lui demandoit, et le page sortit. Quand monsieur de Melun fut seul, il examina avec attention le billet de la princesse : et quels furent sa surprise et son attendrissement, en lisant sur le cachet, ces mots qu’il avoit prononcés la veille : jusqu’au tombeau !

Mademoiselle de Clermont, le soir même, avoit envoyé chez son graveur l’ordre de tracer ces paroles sur un cachet tout fait, et de le lui envoyer le lendemain à midi ; ce qui fut exécuté. Afin d’employer ce cachet, elle saisit le prétexte que lui fournit une de ses dames, qui témoigna le desir d’aller à la comédie ; elle écrivit en sa présence à monsieur de Melun, pour demander la loge ; le cachet disoit assez pour qu’elle se consolât de ne pouvoir écrire que deux lignes insignifiantes.

M. de Melun se rendit chez mademoiselle de Clermont ; elle étoit seule avec sa dame d’honneur, à laquelle il présenta le billet de loge, pour l’offrir à la princesse. Un instant après, la dame d’honneur se leva pour aller chercher son sac à ouvrage, qui étoit à l’autre extrémité de la chambre. Tandis qu’elle avoit le dos tourné, monsieur de Melun, d’un air aussi timide que touché, posa sur un guéridon, à côté de la princesse, la lettre qu’il venoit d’écrire : la princesse rougit, mit son mouchoir sur la lettre, et, appuyant son bras et sa main sur le guéridon, elle resta dans cette attitude. Monsieur de Melun prit congé d’elle, et la princesse saisissant la lettre avec le mouchoir qui l’enveloppoit et la cachoit, se hâta de se retirer dans son cabinet.

M. de Melun passa le reste de la journée renfermé chez lui. Le lendemain, il eut le desir de revoir mademoiselle de Clermont, afin de connoître, du moins à peu près, l’effet que sa lettre avoit produit sur elle. Il alla souper chez monsieur le Duc, sachant que mademoiselle de Clermont y seroit. Il lui trouva l’air agité, mais satisfait. Pendant qu’on arrangeoit les parties de jeu, et que tout le monde étoit debout, elle s’approcha de lui, et en lui demandant à voir la carte qu’il avoit tirée, elle la lui rendit avec un billet que monsieur de Melun mit aussitôt dans son sein. Malgré la présence de mademoiselle de Clermont, l’impatience de lire sa réponse lui fit paroître la soirée bien longue. Il se retira de bonne heure ; et lorsqu’il fut chez lui, il s’empressa d’ouvrir le billet fermé avec le cachet nouveau, et ne contenant que ce qui suit :

Pour toujours !……

« Louise Bourbon-Condé. »

C’étoit le serment échappé la veille à mademoiselle de Clermont, au moment où M. de Melun se mit à genoux devant elle, et c’étoit avec réflexion qu’elle le répétoit et le signoit. Qu’auroit exprimé de mieux et de plus une longue lettre ?…… Monsieur de Melun baisa ce touchant écrit et le remettant sur son sein : « Tu resteras là, dit-il, jusqu’au dernier battement de ce cœur sensible et déchiré…… »

On étoit au mois de février. Quelques jours après, sous prétexte d’arrangement d’affaires, le Duc partit pour une terre qu’il avoit en Languedoc, décidé à y rester trois ou quatre mois.

Ce départ causa autant de chagrin que d’étonnement à mademoiselle de Clermont ; et lorsqu’au bout de deux mois, elle vit que monsieur de Melun ne revenoit pas, elle tomba dans une mélancolie dont rien ne put la distraire. Tout le monde attribua sa tristesse au mariage brillant dont il étoit question pour elle, et qui devoir l’éloigner à jamais de la France. Monsieur le Duc, en effet, lui en avoit parlé ; mais l’ayant trouvée entièrement opposée à ce projet, il lui avoit demandé d’y réfléchir mûrement, et de l’instruire de sa dernière résolution à cet égard, dans le cours du mois de mai. À cette époque, revint le duc de Melun, après une absence de trois mois. Le lendemain de son arrivée, la marquise de G*** vint trouver mademoiselle de Clermont pour lui faire une confidence au sujet de monsieur de Melun. Le comte de B***, d’une richesse immense, n’avoit qu’une fille unique, âgée de dix-sept ans, aimable et belle. Cette jeune personne, dont le père commandoit en Languedoc, avoit beaucoup vu le duc dans cette province ; ses parens, amis de la marquise, lui avoient confié qu’ils desiroient passionnément l’alliance du duc de Melun, et d’autant plus qu’ils soupçonnoient que leur fille avoit de l’inclination pour lui. Après ce récit, madame de G*** demanda à mademoiselle de Clermont d’engager Monsieur le Duc à parler à monsieur de Melun sur une affaire si avantageuse pour lui. Je compte aussi, continua la marquise, lui dire à cet égard tout ce que je pense ; mais comme il a toujours montré beaucoup d’éloignement pour le mariage, je desire vivement être secondée par M. le Duc, qui a tant d’ascendant sur son cœur et sur son esprit. Mademoiselle de Clermont interrompit la marquise pour la questionner sur mademoiselle de B***, dont la marquise fit le plus grand éloge. Mademoiselle de Clermont promit de parler à son frère.

Cette conversation causa à mademoiselle de Clermont la plus vive inquiétude qu’elle eût encore éprouvée. Mademoiselle de B*** aimoit le duc de Melun, et elle étoit charmante…… Tous les amis de monsieur de Melun alloient se réunir pour lui vanter tous les avantages de cette alliance…… Quels tristes sujets de réflexion ! Hélas ! se disoit-elle, le sentiment qu’on suppose à mademoiselle de B*** (et qu’elle n’a peut-être pas) intéresse tout le monde ; et moi, pour éviter un blâme universel, je dois cacher celui que j’éprouve ! cependant, je suis libre aussi…… Que je le hais, ce rang funeste où le sort m’a placée !… Monsieur de Melun, lui-même, croit que je dois à cette odieuse élévation le sacrifice d’un attachement si tendre ; il croiroit, en y répondant, se rendre indigne de l’inspirer…… Ne s’est-il pas rétracté ? n’a-t-il pas fui loin des lieux que j’habitois ?… Il épousera, peut-être, mademoiselle de B*** par reconnoissance, tandis qu’avec moi, le parjure, l’ingratitude et la barbarie ne lui paroissent que de la générosité !…… Des larmes amères accompagnoient ces tristes réflexions. Cependant, elle se décida à faire auprès de monsieur le Duc la démarche qu’on desiroit ; d’ailleurs, c’étoit un prétexte pour parler de monsieur de Melun, et c’étoit un moyen prompt d’apprendre, avec certitude, ses sentimens à cet égard. Monsieur le Duc étoit à Versailles pour trois jours ; il falloit attendre son retour. Pendant ce temps, mademoiselle de Clermont ne revit point monsieur de Melun, mais elle sut qu’il étoit maigri, et plus distrait que jamais : elle sut aussi tous les détails imaginables sur mademoiselle de B***, sur sa figure, sur son caractère, sur ses talens. Elle n’auroit pu la méconnoître si elle l’eût rencontrée.

Aussitôt que monsieur le Duc fut revenu de Versailles, mademoiselle de Clermont lui rendit compte de tout ce que madame de G*** lui avoit dit, et elle eut assez d’empire sur elle-même (les princesses en ont plus que les autres femmes) pour montrer le desir de voir réussir ce mariage. Monsieur le Duc réfléchit un moment, ensuite il dit à mademoiselle de Clermont, que monsieur de Melun ayant beaucoup d’attachement pour elle, il desiroit qu’elle lui parlât aussi : Je le verrai demain matin, continua-t-il, et ensuite je vous l’enverrai. Ceci n’étoit pas dit sans dessein ; monsieur le Duc n’avoit encore aucun soupçon des sentimens mutuels de sa sœur et de monsieur de Melun, mais il savoit que ce dernier avoit obtenu l’estime et la confiance de mademoiselle de Clermont, et il vouloit l’engager à lui parler du mariage pour lequel elle montroit tant d’éloignement. En effet, il donna cette commission à monsieur de Melun, en ajoutant : Puisqu’elle tâchera de vous déterminer à ne point refuser un établissement avantageux, tous aurez bien le droit de lui donner un semblable conseil pour elle-même. Monsieur de Melun, desirant et craignant également de revoir mademoiselle de Clermont, après une aussi longue absence, et cependant, heureux de penser qu’il alloit l’entretenir sans témoins, se rendit chez elle, en se promettant de lui parler avec une raison parfaite. Pour son repos, se disoit-il, pour le mien, il faut que je lui parle avec détail ; mon courage peut seul ranimer le sien ; je la déciderai au sacrifice d’un sentiment que tout condamne : c’est ainsi que je dois profiter de l’ascendant que j’ai sur elle. Fortifié par ces pensées, monsieur de Melun arriva, à midi, chez mademoiselle de Clermont ; il étoit attendu… On le fit entrer dans un salon au rez-de-chaussée, dont les portes de glaces donnoient sur un jardin. On le pria d’attendre là, parce que la princesse étoit encore dans sa chambre. Au bout de quelques minutes, la porte s’ouvrit ; mademoiselle de Clermont, suivie de deux dames, parut et s’avança vers le duc…… Un regard souvent éclaircit tant de choses ! À peine mademoiselle de Clermont eut-elle jeté les yeux sur monsieur de Melun, que sa jalousie et ses inquiétudes se dissipèrent ; elle cessa de craindre mademoiselle de B***.

Elle invita monsieur de Melun à passer avec elle dans le jardin ; elle appuya sur son bras une main charmante, ornée d’un bracelet qui attira toute l’attention de monsieur de Melun…… On entra dans le jardin ; les dames de la princesse s’assirent et restèrent sur un banc ; la princesse continua sa promenade. Monsieur de Melun, les yeux fixés sur le bracelet, tressaille en lisant ces mots tracés en lettres de diamans, pour toujours ! La princesse lui montra l’autre bracelet qui contenoit la réponse de monsieur de Melun, jusqu’au tombeau ! Ces deux sermens, dit-elle, sont ineffaçables… c’est en vain qu’on voudroit les rétracter !…… Les rétracter, grand Dieu ! reprit monsieur de Melun, j’ai pu me repentir de mon imprudence et de ma témérité, mais non d’un sentiment qui m’élève à mes propres yeux, et qui m’est aussi cher que l’honneur. — Et pourquoi donc fuir ? — Pour conserver votre estime. — Ah ! restez près de moi pour me guider, pour m’éclairer…… — Suivrez-vous mes conseils ? — En doutez-vous ? — Remplissez donc votre destinée ; honorez la souveraine puissance en montant sur le trône qu’on vous offre. — C’est vous qui m’exilez pour jamais de ma patrie ! songez-vous à l’éternel adieu que vous recevriez de moi ?…… Si vous avez la force de soutenir cette image, ne me supposez pas ce courage inhumain…… Enfin, que me proposez-vous ? de rendre criminel le sentiment qui m’attache à vous ; maintenant, malgré tous les préjugés qui le réprouvent, il est innocent, il ne changera jamais…… Ah ! combien ma liberté m’est chere ! du moins elle me donne le droit de vous aimer sans remords…… Ce langage séducteur ébranla toutes les résolutions austères de monsieur de Melun ; il se rappela bien toutes les choses raisonnables qu’il avoit eu le projet de dire, mais dans ce moment elles lui parurent déplacées ou trop dures : au reste, il se trouvoit héroïquement vertueux, en pensant qu’un autre à sa place auroit fait éclater tous les transports de l’amour et de la reconnoissance : il est vrai, il ne peignoit pas sa passion, mais il la laissoit voir tout entière : un sage amoureux, tête à tête avec l’objet qu’il aime, est tout aussi foible qu’un homme ordinaire. La sagesse en amour ne peut servir qu’à faire éviter le danger ; elle a rarement assez de force pour le braver.

Monsieur de Melun s’oublia deux heures avec mademoiselle de Clermont ; il ne lui parla que d’elle et de ses sentimens, et mille fois il jura de lui consacrer sa vie. Il fallut enfin se séparer ; il fallut, en sortant de chez mademoiselle de Clermont, revoir monsieur le Duc ; il fallut dissimuler, tromper et mentir !…… C’est alors qu’une ame généreuse déplore l’empire funeste des passions, et qu’elle devient capable des efforts les plus courageux pour s’y soustraire. Mademoiselle de Clermont n’éprouvoit point ces combats et ces agitations cruelles dont la préservoient son innocence et la pureté de son ame ; d’ailleurs, tous les sacrifices étant de son côté, la délicatesse et la générosité, loin de combattre sa passion, ne pouvoient que la lui rendre plus chere ; mais M. de Melun, accablé d’un remords pressant, que le redoublement d’amitié de monsieur le Duc rendoit insupportable, résolut enfin de faire à ses principes le sacrifice entier de son amour. L’ambassade d’Angleterre étoit vacante : il se détermina à la demander. Avant de faire cette démarche, il écrivit à mademoiselle de Clermont une longue lettre, dans laquelle il peignit, avec autant de vérité que de sensibilité, tout ce qu’il avoit éprouvé ; il détailloit les raisons qui le décidoient à se bannir pour cinq ou six ans : elles avoient toutes pour objet et pour but, les intérêts, la gloire et la tranquillité de mademoiselle de Clermont. Cette lettre et ce nouveau projet excitèrent dans le cœur de mademoiselle de Clermont autant de ressentiment que de douleur : elle appela la fierté à son secours ; c’est, en amour, une grande ressource pour les femmes, et qui souvent pour elles fut le supplément de la raison. La princesse, irritée, jura d’oublier M. de Melun, et même de l’éviter jusqu’au voyage de Chantilly, qui devoit être sur la fin de juin ; elle cessa de porter ses bracelets qui lui retraçoient un souvenir trop cher qu’elle vouloit bannir de sa mémoire ; mais elle les renferma soigneusement dans un écrin particulier, dont elle garda la clef. Le dépit et le chagrin altérèrent sensiblement sa santé ; et dans les premiers jours du mois de juin, elle tomba tout-à-fait malade, et la rougeole se déclara. Monsieur de Melun apprit cette nouvelle à Versailles ; il revint sur-le-champ ; et sous le prétexte de son attachement pour monsieur le Duc, il s’enferma avec lui, et ne le quitta plus. Lorsque le prince étoit dans la chambre de sa sœur, monsieur de Melun restoit dans un cabinet à côté. La porte de ce cabinet, qui n’étoit jamais fermée, donnoit dans la chambre de mademoiselle de Clermont. De violens maux de nerfs, joints à la rougeole de mademoiselle de Clermont, rendirent sa maladie très grave, et firent craindre pour sa vie. Une nuit que monsieur le Duc, accablé de fatigue, s’étoit endormi, monsieur de Melun voyant tout ce qui l’entouroit livré au sommeil, s’approcha davantage encore de la porte, et l’entr’ouvrit de manière qu’il pouvoit voir, sans être aperçu, ce qui se passoit dans la chambre de mademoiselle de Clermont ; il entendit qu’elle parloit à voix basse à l’une de ses femmes, qui étoit au chevet de son lit. Il prêta l’oreille, et il recueillit ces paroles : « Quoi ! vous en êtes sûre ? quoi ! monsieur de Melun est enfermé avec mon frère ?…… Ne vous êtes-vous pas trompée ? est-ce bien lui ?…… » La femme de chambre répéta qu’elle en étoit certaine. Ah, Dieu ! reprit mademoiselle de Clermont. Elle garda un instant le silence, puis elle dit : C’est pour mon frère !…… À ces mots, elle se retourna et parut agitée. La femme de chambre lui demanda comment elle se trouvoit ; elle répondit : Ma fièvre est bien forte ; je me sens mal…… et elle ajouta : J’aurois quitté la vie avec plus de tranquillité il y a un an, et cependant…… Elle n’acheva pas. Mais après une courte pause, elle prit une clef sur sa table de nuit, et la donnant à la femme de chambre, elle lui dit d’aller chercher, dans l’un de ses cabinets, un petit écrin qu’elle lui indiqua : c’étoit celui qui

Illustration, mademoiselle de Clermont, alitée, monsieur de Melun à son chevet


renfermoit ses bracelets. La femme de chambre obéit. Dans ce moment, il n’y avoit plus auprès de la malade qu’un chirurgien endormi dans un fauteuil, et une garde couchée sur un canapé, et livrée aussi au plus profond sommeil…… Monsieur de Melun, hors de lui, et le visage baigné de pleurs, jette un coup d’œil dans la chambre, et au même moment s’y élance, et va tomber à genoux près du lit…… Mademoiselle de Clermont tressaille, et lui tend une main brûlante, qu’il arrosa de larmes…… et cependant, dit-elle d’une voix douce et pénétrante, vous partez pour l’Angleterre !…… Non, non, reprit le duc, je jure de rester, et j’atteste tout ce qu’il y a de sacré, que désormais je n’agirai plus que d’après vos volontés et vos ordres…… Ô mon Dieu ! dit mademoiselle de Clermont en levant les yeux au ciel, mon Dieu, daignez me conserver la vie !…… À ces mots, monsieur de Melun pressa contre son cœur la main qu’il tenoit, et se relevant précipitamment, il retourna dans le cabinet : heureusement que monsieur le Duc dormoit encore…… Monsieur de Melun sortit doucement et descendit dans le jardin. La nuit étoit sombre et la chaleur étouffante. Monsieur de Melun s’assit sur un banc, en face du palais ; il fixa tristement ses regards sur l’appartement de mademoiselle de Clermont. La lueur vacillante de sa lampe, qu’il apercevoit à travers ses vitres, lui parut une clarté funèbre qui le fit frissonner…… On marchoit dans la chambre ; ce qui formoit de grandes ombres fugitives qui passoient, avec rapidité, devant les fenêtres, et qui paroissoient s’évanouir dans les airs…… Monsieur de Melun, n’osant s’arrêter aux funestes pensées que lui inspiroit l’état de mademoiselle de Clermont, se laissa aller à une rêverie qui s’y rapportoit, mais qui, du moins, ne lui présentoit que vaguement ces images désolantes. Il étoit depuis deux heures dans le jardin, lorsqu’il remarqua dans le palais un grand mouvement ; il frémit, et pénétré d’une mortelle inquiétude, il se hâta de rentrer. En montant l’escalier, il entendit répéter ces terribles paroles : Mademoiselle se meurt…… Il fut obligé de s’appuyer sur la rampe ; il y resta quelques minutes, immobile de douleur et d’effroi…… On vint l’appeler de la part de monsieur le Duc, qui accourt à sa rencontre avec un visage consterné. « Hélas ! dit-il à monsieur de Melun, je n’ai plus d’espérance ; elle est dans un état affreux, elle n’a plus sa tête, et le médecin dit que si ses convulsions ne se calment point, elle ne passera pas la nuit. Cette funeste révolution s’est opérée tout à coup. À minuit, ayant toute sa connoissance, elle a donné une commission à l’une de ses femmes qui, revenue au bout de cinq à six minutes, l’a retrouvée tremblante, regardant, d’un air égaré, la porte du cabinet où nous passons la nuit, comme si elle voyoit là quelque chose d’effrayant ; ensuite, versant des larmes, et tombant enfin dans les plus terribles convulsions ».

Quel récit pour monsieur de Melun ! chaque mot, chaque circonstance étoit un trait déchirant qui s’enfonçoit jusqu’au fond de son cœur : gardant un morne silence, il écoutoit monsieur le Duc avec un saisissement qui, heureusement, suspendoit toutes les facultés de son ame, et qui ne lui permit ni plaintes, ni larmes, ni la plus legère marque d’attendrissement ; l’excès de sa douleur en sauva les apparences ; mais ce premier moment passé, le plus violent désespoir succéda à cette espèce d’anéantissement. Quoi ! se disoit-il, c’est moi qui la tue, c’est mon inconcevable imprudence qui a produit cette affreuse révolution !…… Grand Dieu ! c’est moi qui la tue !…… et je la perds dans l’instant où je reçois d’elle les plus touchans témoignages de tendresse !…… Je ne lui en ai donné qu’un seul, en bravant tout cette nuit, pour lui parler, et cette funeste preuve d’amour la précipite au tombeau !…… L’infortuné duc de Melun faisoit ces réflexions désespérantes à côté de monsieur le Duc, et, forcé de dévorer ses larmes, il souffroit tout ce que la contrainte peut ajouter à la plus juste douleur.

Enfin, au point du jour, mademoiselle de Clermont parut plus calme. Une heure après, elle recouvra sa parfaite connoissance, et le soir, les médecins répondirent de sa vie. Tranquille et rassuré, monsieur de Melun, le lendemain, voulut retourner à Versailles. Monsieur le Duc exigea qu’il vît auparavant mademoiselle de Clermont, qui, disoit-il, le desiroit, et vouloit le remercier des soins qu’il lui avoit rendus. Monsieur de Melun obéit ; il respiroit à peine en entrant dans la chambre de mademoiselle de Clermont : mais quelle fut l’émotion de cette dernière, lorsqu’en jetant les yeux sur lui, elle put jouir de son trouble, de son attendrissement, et que son visage pâle, abattu, défiguré, lui fit connoître tout ce qu’il avoit souffert ! Malgré la présence de monsieur le Duc, elle trouva le moyen d’exprimer tout ce qu’elle éprouvoit, et monsieur de Melun, enivré de son bonheur, emporté par le moment, répondit de manière à lui faire comprendre l’excès de sa reconnoissance et de son amour. Mademoiselle de Clermont, deux jours après cette entrevue, fut en état de se lever, et la satisfaction intérieure qu’elle éprouvoit contribua à lui rendre promptement ses forces et la santé. Mais elle devoit ressentir un chagrin nouveau, plus accablant qu’aucun autre. M. de Melun n’avoit jamais eu la rougeole ; on sait avec quelle facilité cette maladie se communique. M. de Melun revint de Versailles avec de la fièvre ; il fut obligé de se mettre au lit, et le médecin qu’il envoya chercher lui déclara qu’il avoit la rougeole. Devant avoir une maladie, c’étoit celle qu’il eût choisie de préférence à toute autre ; elle lui venoit des soins qu’il avoit rendus à mademoiselle de Clermont. Mais l’inquiétude affreuse de cette dernière fut extrême ; elle trouva une grande consolation à la montrer sans contrainte. C’étoit en veillant près d’elle que M. de Melun avoit pris cette maladie, ainsi elle pouvoit avouer le vif intérêt qu’elle y prenoit, et il est si doux d’avoir un prétexte qui puisse autoriser à laisser voir publiquement une sensibilité qu’on a toujours été forcé de dissimuler !

Cependant la maladie de monsieur de Melun ne fut ni dangereuse ni longue, mais sa convalescence donna de vives inquiétudes ; une toux opiniâtre fit craindre pour sa poitrine, qui parut sérieusement attaquée. Mademoiselle de Clermont consulta, sur l’état de monsieur de Melun, son médecin, qui déclara que le malade ne pourroit se rétablir qu’en passant l’hiver dans les provinces méridionales. Aussitôt mademoiselle de Clermont écrivit à monsieur de Melun, pour exiger, positivement, qu’il partît sans délai ; on étoit aux derniers jours de l’automne. L’état où étoit monsieur de Melun lui fournit un excellent prétexte de renoncer à l’ambassade d’Angleterre. Il partit pour le Languedoc, il y passa tout l’hiver, il y rétablit parfaitement sa santé, et revint à Paris, sur la fin du mois de mai, au moment où monsieur le Duc et mademoiselle de Clermont partoient pour Chantilly : monsieur de Melun fut du voyage. Avec quelle joie mademoiselle de Clermont se retrouva à Chantilly avec monsieur de Melun ! Après deux ans d’un amour combattu, d’un amour éprouvé par le temps et par des sacrifices mutuels !…… quel plaisir de revoir ensemble les lieux chéris où cet amour prit naissance ! cette vaste forêt, ces îles délicieuses, ce beau canal, ce palais, ce cabinet consacré à la lecture ! Quel bonheur de retrouver, à chaque pas, des souvenirs d’autant plus doux, que nuls remords n’en pouvoient corrompre le charme…… Telle étoit, du moins, la situation de mademoiselle de Clermont ; monsieur de Melun, moins heureux et plus agité, ne sentoit que trop qu’il étoit entièrement subjugué, et que désormais l’amour seul disposeroit de sa destinée. Il n’osoit jeter les yeux sur l’avenir ; mais il est si facile de n’y point penser lorsqu’on est enivré du présent !……

Mademoiselle de Clermont avoit établi, dans la laiterie de Chantilly, la jeune Claudine, cette paysanne dotée et mariée par elle à l’un de ses valets de pied. Afin de ne point séparer le mari et la femme, on avoit fait le valet de pied garçon d’appartement du château. Une chaumière élégante, bâtie nouvellement à côté de la laiterie, servoit de logement à cet heureux ménage. Mademoiselle de Clermont alloit presque tous les jours déjeûner dans la laiterie ; elle y rencontroit toujours Claudine qui l’amusoit par sa simplicité ; car les princes trouvent un charme particulier dans la naïveté, apparemment, parce que rien n’est plus rare à la cour ; c’est pourquoi tous les princes, en général, aiment les enfans, et ce fut, peut-être, par un sentiment semblable qu’ils eurent jadis des fous. Il faut convenir que près d’eux l’ingénuité ne sauroit être constante sans un peu de folie.

Cependant ou commença à remarquer les sentimens que mademoiselle de Clermont, depuis sa maladie, laissoit trop éclater ; les foiblesses des princes ne déplaisent point aux courtisans, et, à moins de quelque intérêt, l’amant d’une princesse ne cause point d’ombrage ; du moins, loin de chercher à lui nuire, chacun paroît se réunir pour en dire du bien et pour le faire valoir. Les courtisans sont jaloux de l’amitié, ils ne le sont point de l’amour ; ils savent qu’à la cour on peut facilement perdre un ami ; mais qu’en aucun lieu du monde, tant que la passion dure, on ne sauroit, avec succès, calomnier un amant et une maîtresse qui ne sont point absens. Monsieur de Melun se vit recherché de tout ce qui entouroit mademoiselle de Clermont. Cette dernière entendit répéter continuellement l’éloge de monsieur de Melun ; des critiques ne lui auroient pas fait la moindre impression ; mais ces louanges qui la flattoient si sensiblement exaltoient encore son amour ; elle n’y voyoit aucun artifice, elle les trouvoit si fondées ; et il lui étoit si doux de les croire sincères !……

Monsieur de Melun, s’apercevant que son secret n’échappoit plus à l’œil perçant de la curiosité, reprit dans sa conduite toute sa première circonspection ; mais comme la parfaite intelligence établit seule, entre les amans, une prudence mutuelle, la réserve de monsieur de Melun ne servit qu’à faire mieux paroitre les sentimens de mademoiselle de Clermont ; quand il s’éloignoit, elle le cherchoit, le rappeloit, et monsieur de Melun n’ayant ni la force, ni la volonté de fuir encore de Chantilly, se persuada que, pour la réputation de mademoiselle de Clermont, il étoit nécessaire qu’il lui parlât en particulier, qu’il convînt avec elle d’un plan de conduite… Il étoit poursuivi, depuis long-temps, du desir d’obtenir un rendez-vous secret ; il fut heureux de trouver et de saisir un prétexte de le demander. Ne pouvant dire à mademoiselle de Clermont que quelques mots à la dérobée, et toujours en présence de témoins, forcé même, alors, de composer son visage, et de ne parler à celle qu’il adoroit, qu’avec la froide expression du respect et de la sérénité, il auroit donné la moitié de sa vie pour s’entretenir avec elle une heure sans contrainte.

La proposition du rendez-vous troubla mademoiselle de Clermont, sans l’effrayer : elle avoit pour monsieur de Melun autant de vénération que d’amour…… Après beaucoup de réflexions, elle se décida à mettre la jeune laitière dans sa confidence, et à voir un matin monsieur de Melun dans la chaumière de Claudine. On attendit que monsieur le Duc fit une course à Versailles, et alors mademoiselle de Clermont, se levant avec le jour, sortit de son appartement sans être aperçue, se rendit à la chaumière et y trouva monsieur de Melun. Lorsqu’ils furent tête à tête, monsieur de Melun se jeta aux pieds de mademoiselle de Clermont, et il exprima ses sentimens avec toute la véhémence que peut inspirer une passion violente, combattue et concentrée au fond de l’ame depuis plus de deux ans. Ses transports étonnèrent mademoiselle de Clermont, et lui causèrent une sorte de timidité qui se peignit sur son visage. Ce mouvement n’échappa point à monsieur de Melun ; il étoit à ses genoux, il tenoit ses deux mains dans les siennes. Tout à coup il se releva, et se jetant sur une chaise, à quelques pas d’elle : « Oui, dit-il, d’une voix étouffée, vous avez raison de me craindre, je ne suis plus à moi-même…… je ne suis plus digne de votre confiance…… fuyez-moi…… » En disant ces paroles, quelques larmes s’échappèrent de ses yeux, et il se couvrit le visage avec son mouchoir. Non, non, reprit mademoiselle de Clermont, je ne fuirai point celui que je puis aimer sans crime, sans réserve et sans remords, s’il ose braver, ainsi que moi, les plus odieux préjugés…… À ces mots, le duc regarda mademoiselle de Clermont avec surprise et saisissement…… J’ai vingt-deux ans, poursuivit-elle ; les auteurs de mes jours n’existent plus ; l’âge et le rang de mon frère ne lui donnent sur moi qu’une autorité de convention, la nature m’a faite son égale…… je puis disposer de moi-même…… Grand Dieu ! s’écria le duc, que me faites-vous entrevoir ?…… — Hé quoi ! ferois-je donc une chose si extraordinaire ? Mademoiselle de Montpensier n’épousa-t-elle pas le duc de Lauzun ? — Que dites-vous ? ô ciel !…… — Le plus fier de nos rois n’approuva-t-il pas d’abord cette union ? ensuite, une intrigue de cour lui fit révoquer ce consentement ; mais il l’avoit donné. Votre naissance n’est point inférieure à celle du duc de Lauzun. Mademoiselle de Montpensier ne fut blâmée de personne, et il ne lui manqua, pour paroître intéressante à tous les yeux, que d’être jeune, et sur-tout d’être aimée. — Qui ? moi ! j’abuserois, à cet excès, de vos sentimens et de votre inexpérience ! — Il n’est plus temps maintenant de nous fuir…… Il n’est plus temps de nous tromper nous-mêmes, en projetant des sacrifices impossibles…… Ne pouvant rompre le nœud qui nous lie, il faut le rendre légitime, il faut le sanctifier.

Ce discours, prononcé avec cette fermeté qui annonce un parti irrévocablement pris, ne permettoit pas de résister de bonne foi. Monsieur de Melun, incapable d’affecter une fausse générosité, se livra à tout l’enthousiasme de la reconnoissance et de l’amour, mais il objecta des difficultés qui lui paroissoient insurmontables ; mademoiselle de Clermont les leva toutes. On convint que l’on ne mettroit dans la confidence qu’une des femmes de mademoiselle de Clermont, Claudine, son mari, un vieux valet de chambre de monsieur de Melun, et le chapelain de mademoiselle de Clermont. Enfin, il fut décidé que les deux amans recevroient la bénédiction nuptiale dans la chaumière de Claudine, la nuit suivante, à deux heures du matin, parce que monsieur le Duc ne devoit revenir que le surlendemain. Il fallut se séparer à six heures du matin ; mais avec quel ravissement mademoiselle de Clermont, en sortant de la chaumière, pensa qu’elle n’y rentreroit que pour y recevoir la foi de son amant, et que, dans dix-huit heures, le plus cher sentiment de son cœur seroit devenu le premier de ses devoirs !…… Que cette journée parut longue, et qu’elle fut cependant délicieusement remplie ! Tout fut plaisir durant cet espace de temps, jusqu’aux confidences qu’il fallut faire. C’en est un si grand de pouvoir, sans rougir, avouer un sentiment si cher qu’on a longtemps caché ! Le secret fut solennellement promis, la reconnoissance, l’attachement et l’intérêt même en répondoient également.

Monsieur de Melun passa toute l’après-dinée dans le salon, assis à l’écart en face d’une pendule, et les yeux constamment attachés sur l’aiguille, ou sur Mademoiselle de Clermont. Sur le soir, on alla à la laiterie ; mademoiselle de Clermont tressaillit en passant devant la chaumière ; elle regarda monsieur de Melun : et ce regard disoit tant de choses !……

Monsieur de Melun, à souper, n’osa se mettre à table ; il étoit si agité, si distrait, qu’il craignit que son trouble ne fût remarqué, et que sa présence n’augmentât celui de mademoiselle de Clermont ; il descendit dans le jardin, il y resta jusqu’à minuit ; alors il remonta dans le salon, afin de voir si mademoiselle de Clermont y étoit encore ; elle se levoit pour se retirer : en apercevant monsieur de Melun, elle rougit…… et se hâtant de sortir, elle disparut. Arrivée dans sa chambre, elle renvoya toutes ses femmes, à l’exception de celle qu’elle avoit choisie pour confidente : alors quittant ses diamans et une robe brodée d’or, elle prit un simple habit blanc de mousseline ; ensuite elle demanda ses heures et se mit à genoux…… Il y avoit dans cette action autant de dignité que de piété ; elle alloit faire le pas le plus hardi, en formant une union légitime aux yeux de Dieu, mais clandestine, et que la loi réprouvoit, puisqu’il y manquoit le consentement du souverain. Dans ce moment, la religion étoit pour elle un refuge et la sauve-garde du mépris.

À deux heures après minuit, mademoiselle de Clermont se leva ; elle trembloit, et s’appuyant sur le bras de sa femme de chambre, elle sortit, elle descendit par un escalier dérobé, et se trouva dans la cour : le clair de lune le plus brillant répandoit une lueur argentée sur toutes les vitres du palais ; mademoiselle de Clermont jeta un coup d’œil timide sur l’appartement de son frère ; cette vue lui causa un attendrissement douloureux…… et tournant le dos au palais, elle précipita sa marche ; mais quelle fut sa frayeur extrême, lorsque, tout à coup, elle se sentit fortement arrêtée par derrière !…… Elle frémit, et se retournant, elle vit que ce qui lui inspiroit tant d’effroi n’étoit autre chose qu’un pan de sa robe accroché à l’un des ornemens du piédestal de la statue du grand Condé, placée au milieu de la cour…… Un sentiment superstitieux rendit mademoiselle de Clermont immobile : elle leva les yeux avec un saisissement inexprimable vers la statue, dont la tête, imposante et fière, étoit parfaitement éclairée par les rayons de la lune. La princesse, intimidée et tremblante, fut tentée de se prosterner devant cette image, qui retraçoit à son esprit des idées importunes de gloire et de grandeur…… Il lui sembla que le visage du héros avoit une expression menaçante…… Plus elle le regardoit, et plus son cœur oppressé se serroit ; enfin, ne pouvant retenir ses larmes : « Ô mon père ! dit-elle, si tu vivois, je sacrifierois tout à ta volonté révérée…… Cependant, ma témérité ne souille point le sang que tu m’as transmis. Je descends, il est vrai, du rang où je suis placée, mais je ne m’abaisse point… L’antique nom de Melun est illustré par tant d’alliances royales ! et celui qui le porte est si vertueux !…… Ô toi qui, plus que tous les rois de notre race, donnas à tes enfans le droit de s’enorgueillir de leur naissance : héros chéri, du haut des cieux ne maudis point cette union secrète, et pardonne à l’amour !…… En prononçant ces paroles, mademoiselle de Clermont, baignée de pleurs, s’éloigna précipitamment. Elle sortit de la cour, et entra dans un bois épais, où l’attendoit monsieur de Melun. Aussitôt qu’elle entendit le son de sa voix, toutes ses craintes, ses scrupules noirs et ses pressentimens s’évanouirent ; la fierté du rang fut oubliée, l’amour seul parla, et sa voix enchanteresse et puissante fut seule écoutée.

On arriva près de la chaumière. Grand Dieu ! s’écria monsieur de Melun en l’apercevant, c’est sous un toit de chaume que l’on va célébrer l’hymen de celle qui seroit faite pour occuper un trône, et qui vient de refuser la main d’un souverain…… Ah ! reprit mademoiselle de Clermont, ce n’est point au milieu de la pompe des palais, c’est ici que résident le bonheur et la sainte fidélité.

On entra dans la chaumière ; Claudine l’avoit ornée des plus belles fleurs. Le chapelain s’étoit muni d’une pierre consacrée, que l’on posa sur une table de marbre, et qui servit d’autel. Deux domestiques, le mari de Claudine et le valet de chambre de monsieur de Melun servirent de témoins, et tinrent le poêle sur la tête des deux époux…… Ce fut ainsi que se maria, dans l’enceinte du palais somptueux de Chantilly, la petite-fille de tant de rois, et la plus belle princesse de l’Europe……

Les nouveaux époux furent obligés de se séparer, une heure après avoir reçu la bénédiction nuptiale ; mais le mariage étant fait, les moyens de se revoir étoient sûrs et faciles.

Cependant on préparoit à Chantilly des fêtes magnifiques, le roi devant y passer deux jours. En effet, il y arriva un soir avec une suite aussi brillante que nombreuse, huit jours après le mariage secret de mademoiselle de Clermont. Le château et les jardins étoient illuminés, et le canal couvert de barques élégantes remplies de bergers et de bergères formant les concerts les plus mélodieux. Mademoiselle de Clermont ayant été chargée par M. le Duc de faire illuminer et décorer la chaumière de Claudine qui se trouvoit située dans l’intérieur des jardins, la princesse en fit orner la façade d’une décoration de fleurs et de mousse représentant un temple rustique, avec ces mots tracés en lettres de feu sur le frontispice : Le temple de l’Amour et du Mystère ; inscription ingénieuse dont monsieur de Melun seul put comprendre le véritable sens.

Le plus bel ornement de ces fêtes superbes fut mademoiselle de Clermont, embellie de tous les charmes que le bonheur peut ajouter à la beauté : il lui sembloit que ces fêtes, à l’époque de son mariage, en célébroient la félicité ; tous les yeux étoient fixés sur elle, même ceux du jeune roi, qui ne parut occupé que d’elle ; son cœur ne desiroit qu’un suffrage, mais il jouissoit délicieusement des succès dont monsieur de Melun étoit témoin.

Le lendemain matin on partit pour la chasse du cerf. Au moment où mademoiselle de Clermont alloit monter en voiture, monsieur le Duc la tira à part, et la regardant d’un air sévère : « Je ne veux pas, dit-il, que M. de Melun suive votre calèche ; c’est à vous de l’en avertir s’il en approche. » À ces mots monsieur le Duc s’éloigna sans attendre de réponse. Mademoiselle de Clermont, interdite et troublée, se rapprocha des dames qui devoient l’accompagner ; elle sortit du salon, et monta en calèche avec la marquise de G***, la comtesse de P*** (maîtresse de monsieur le Duc), et sa dame d’honneur. La princesse étoit rêveuse ; elle s’attristoit en pensant que monsieur le Duc avoit enfin remarqué ses sentimens pour monsieur de Melun : elle se reprochoit vivement de ne les avoir point assez dissimulés, sur-tout depuis huit jours.

En entrant dans la forêt, monsieur de Melun ne se mit point à la suite du roi et de monsieur le Duc, il ralentit le pas de son cheval pour les laisser passer ; et lorsqu’il les eut perdus de vue, il s’approcha de la calèche de la princesse qui, soupirant en le voyant, se pencha vers lui pour lui parler tout bas, et lui dit à l’oreille : Éloignez-vous, allez rejoindre mon frère, ce soir je vous dirai pourquoi. Monsieur de Melun n’en demanda pas davantage ; il adressa quelques mots aux dames qui étoient dans la calèche, ensuite il dit qu’il alloit retrouver la chasse par le chemin le plus court ; et, prenant congé de la princesse, il partit au grand galop, suivi d’un seul palfrenier. Avant d’entrer dans une petite allée de traverse, il tourna la tête et regarda la princesse qui le suivoit des yeux…… ce triste regard fut un dernier adieu, un adieu éternel !… Il entra dans l’allée fatale immortalisée par son malheur, il disparut…… hélas ! pour toujours !…… Au bout de deux ou trois minutes on entendit un cri perçant, et au moment même on vit accourir à toute bride le palfrenier de monsieur de Melun : la calèche s’arrête ; mademoiselle de Clermont, pâle et tremblante, interroge de loin le palfrenier, qui s’écrie que le duc de Melun vient d’être renversé et blessé par le cerf qui a franchi l’allée…… La malheureuse princesse, glacée par le saisissement et la douleur, fait signe qu’elle veut descendre…… On la porte hors de la voiture, elle ne pouvoit ni parler ni se soutenir ; on la pose au pied d’un arbre, elle exprime encore par un signe que tous ses gens doivent aller au secours de monsieur de Melun avec la calèche ; on obéit sur-le-champ. La marquise de G*** en pleurs se met à genoux auprès d’elle, et soutenant sur son sein sa tête défaillante, elle lui dit que l’on n’est pas loin du château, et que monsieur de Melun sera promptement secouru. Mademoiselle de Clermont regardant la marquise d’un air égaré : C’est moi, répondit-elle, qui lui ai dit de s’éloigner !…… À ces mots elle fit un effort pour se lever ; son dessein étoit d’aller du côté de l’allée fatale, mais elle retomba dans les bras de la marquise et de Madame de P***. Celle dernière ordonna au seul valet de pied resté auprès de la princesse d’aller savoir des nouvelles de monsieur de Melun ; il partit, et revint au bout d’un quart d’heure ; il dit que Monsieur de Melun étoit grièvement blessé à la tête, qu’on l’avoit mis dans la calèche pour le conduire au château, et qu’aussitôt qu’il y seroit arrivé les gens de la princesse lui ramèneroient sur-le-champ une voiture. À ce récit mademoiselle de Clermont fondit en larmes, mais en gardant le plus profond silence. Il étoit trois heures après midi ; à quatre heures et demie on aperçut de loin la calèche ; la marquise et madame de P*** laissèrent, pour un moment, la princesse avec sa dame d’honneur, et s’avancèrent précipitamment au-devant de la voiture, afin de questionner les domestiques, qui leur dirent que les blessures de monsieur de Melun étoient affreuses et paroissoient mortelles : alors madame de P*** imagina de donner l’ordre au cocher de s’égarer dans la forêt afin d’y rester jusqu’à minuit…… Dans ce moment mademoiselle de Clermont, soutenue par sa dame d’honneur et son valet de pied, s’approchoit. Hé bien ? s’écria-t-elle. On lui répondit que monsieur de Melun étoit fort blessé, mais que le chirurgien ne prononceroit sur son état que le lendemain, quand le premier appareil seroit levé.

Mademoiselle de Clermont ne fit plus de questions, et se laissa conduire, ou pour mieux dire, porter dans la calèche ; mais quelle fut son horreur, en y entrant, de la trouver tout ensanglantée ! Grand dieu ! dit-elle, je marche sur son sang !…… À ces mots, l’infortunée s’évanouit.

Dans le trouble qu’avoit causé un si tragique événement, on avoit oublié de prendre une autre voiture ; on la remplit de feuillages afin de cacher le sang, et on s’enfonça dans la forêt. Une eau spiritueuse que la marquise fit respirer à mademoiselle de Clermont, fit rouvrir les yeux à cette malheureuse princesse, et lui rendit le sentiment de sa douleur. Où sommes-nous ? dit-elle ; c’est au château que je veux aller… Hélas ! répondit madame de P***, nous y retrouverions le roi, et mademoiselle seroit obligée de reparoître dans le salon… Obligée ! reprit-elle avec une profonde amertume… Oui, poursuivit-elle, en versant un torrent de pleurs, oui, je ne suis qu’une vile esclave, jouet éternel d’une odieuse représentation…… Je dois cacher les sentimens les plus naturels, les plus légitimes…… je dois assister à des fêtes, je dois sourire quand je me meurs… Ce rang envié n’est qu’un rôle fatigant ou barbare qui nous impose, jusqu’au tombeau, les plus douloureux sacrifices et la loi honteuse d’une constante dissimulation !…… À ces mots, se penchant vers la marquise, elle appuya et cacha son visage sur son épaule…… Quelques instans après, relevant la tête et jetant de sinistres regards dans l’intérieur de la calèche, elle pâlit en disant : Ôtez-moi d’ici, par pitié !…… On arrêta ; on aida la princesse à descendre : elle se traîna vers un petit tertre couvert de mousse et entouré de buissons ; elle s’assit là avec les trois dames qui l’accompagnoient : on ordonna au cocher de s’éloigner avec la voiture et les domestiques, et d’attendre, à trois cents pas, qu’on les rappelât…… On resta dans ce lieu jusqu’à dix heures ; alors une petite pluie survint, et comme la calèche étoit couverte, on engagea la princesse à y remonter. On erra encore deux heures dans la forêt ; ensuite on reprit le chemin du château, afin d’y arriver à minuit et demi, heure à laquelle on savoit que le roi se retiroit pour se coucher. En approchant du château, mademoiselle de Clermont se jeta dans les bras de madame de G*** ; ses sanglots la suffoquoient…… Cependant on touchoit presqu’à la grille du château, que l’obscurité profonde de la nuit ne permettoit pas d’apercevoir…… Tout-à-coup mademoiselle de Clermont frissonne…… un son terrible parvient à son oreille, c’est celui de la sonnette funèbre qui précède et qui annonce les derniers sacremens que l’on porte aux mourans…… Mademoiselle de Clermont se retourne en frémissant, et elle découvre, en effet, à quelque distance, le cortége religieux, éclairé par des flambeaux, et qui s’avance lentement…… On sait que les princes du sang royal sont obligés de donner au public l’utile et noble exemple du plus profond respect pour la religion ; s’ils rencontrent dans les rues le Saint-Sacrement, ils doivent descendre de voiture et s’agenouiller, dans la poussière, devant la majesté suprême ; dans l’enceinte des palais, ils doivent escorter les prêtres jusque dans la chambre du mourant…… Le cocher s’arrêta, suivant l’usage, sans en recevoir l’ordre…… Mademoiselle de Clermont, la mort dans le cœur, rassemble toutes ses forces ; du moins, dit-elle, je le reverrai encore !…… En disant ces paroles elle descend, se prosterne, se relève, et s’appuyant sur le bras d’un valet de pied, se met à la suite du cortége, malgré les représentations des dames qui l’accompagnoient et qui la conjuroient de rentrer dans son appartement…… On traverse la cour, on entre dans le palais, on y trouve monsieur le Duc qui venoit au-devant du cortége ; sa vue sèche les larmes de mademoiselle de Clermont…… Il parut surpris et mécontent en l’apercevant ; il s’approcha d’elle, et lui dit tout bas, d’un ton impérieux et rude : Que faites-vous ici ? Mon devoir, répondit-elle avec fermeté, et elle poursuivit son chemin. Monsieur le Duc, n’osant faire une scène devant tant de témoins, fut obligé de dissimuler son étonnement et sa colère. Arrivé à l’appartement de monsieur de Melun, le cortége passa ; monsieur le Duc resta seul en arrière, et arrêtant mademoiselle de Clermont, il l’invita, avec douceur, à le suivre un instant dans un cabinet voisin, et il l’y entraîna. Là, s’enfermant avec elle, il se contraignit moins, et lui dit qu’il ne vouloir pas qu’elle entrât dans la chambre de monsieur de Melun…… Dans la situation où je suis, reprit mademoiselle de Clermont, on peut, sans effort, braver la tyrannie ; je veux voir monsieur de Melun…… — Je vous déclare que je ne le souffrirai point…… — Je veux voir monsieur de Melun ; je suis sa femme. À ces mots, monsieur le Duc, pétrifié d’étonnement, resta un moment immobile ; ensuite, regardant sa sœur avec des yeux où se peignoit la plus vive indignation : Songez-vous, lui dit-il, aux conséquences d’un tel aveu ? Votre séducteur n’est point mort, et même le chirurgien ne l’a point condamné ; il peut recouvrer la santé…… Mademoiselle de Clermont ne fut frappée que de ces dernières paroles ; ce rayon d’espérance et de joie abattit toute sa fierté ; ses pleurs inondèrent son visage. Ô mon frère, s’écria-t-elle en tombant aux pieds de monsieur le Duc, mon cher frère, est-il bien vrai qu’on ait encore quelque espérance pour sa vie ?… — Je vous le répète, il n’est pas à l’extrémité…… — Ah mon frère ! vous ranimez ce cœur désespéré : oh ! n’y soyez point insensible ! Vous que j’aime et que je révère, rappelez-vous les droits que la nature me donne auprès de vous ! Serez-vous sans indulgence et sans pitié pour votre malheureuse sœur !…… Allez dans votre appartement, reprit monsieur le Duc. Promettez-moi donc, interrompit la princesse, que je trouverai toujours en vous un ami, un protecteur…… et ne dites point que l’on m’a séduite ! Ah ! je suis la seule coupable…… Il m’a fui pendant deux ans !…… Allez, dit monsieur le Duc, conduisez-vous désormais avec prudence ; laissez-vous guider par moi…… et…… vous pourrez tout espérer. Cette espèce d’engagement transporta mademoiselle de Clermont ; elle se jeta dans les bras de son frère, en lui promettant une aveugle soumission : ce fut ainsi que sans violence on la fit rentrer dans son appartement. Elle avoit donné sa parole à monsieur le Duc de se coucher, et en effet elle se mit au lit ; mais, à trois heures du matin, elle envoya sa femme de chambre favorite chez monsieur de Melun, avec ordre de parler à ses gens et au chirurgien qui le veilloit. La femme de chambre revint en s’écriant, de la porte, que le duc étoit beaucoup mieux, et que le chirurgien répondoit de sa vie : la sensible et crédule princesse tendit les bras à celle qui lui apportoit de si heureuses nouvelles, elle l’embrassa avec tous les transports de la reconnoissance et de la joie : Grand Dieu ! s’écria-t-elle, quel changement dans mon sort !…… Il vivra, je le reverrai !…… Et mon frère sait notre secret, et il m’a permis de tout espérer !…… Il obtiendra le consentement du roi ; je jouirai du bonheur suprême de me glorifier publiquement du sentiment qui seul m’attache à la vie !……

Enivrée de ces douces idées, mademoiselle de Clermont fit réveiller la marquise de G***, afin de lui confier tous ses secrets et de lui faire partager sa joie. La marquise, ainsi qu’elle, croyoit monsieur de Melun hors de danger, car en effet le chirurgien l’avoit annoncé presque affirmativement aux gens du duc et à tous ceux qui veilloient dans le palais, peu de temps après que le duc eut reçu ses sacremens……

La marquise soupçonnoit depuis long-temps les sentimens de mademoiselle de Clermont, et le funeste événement de ce jour ne laissoit aucun doute à cet égard ; mais la confidence du mariage lui causa la plus grande surprise : elle pensa, comme la princesse, que les paroles de monsieur le Duc donnoient le droit de se flatter d’obtenir le consentement du roi. Elle enchanta la princesse par l’enthousiasme avec lequel elle parla des vertus de monsieur de Melun et de son amitié pour lui. À la cour, un ami élevé au plus haut rang devient si cher !… On s’y passionne si naturellement pour les gens heureux !…… D’ailleurs, la marquise étoit si flattée de recevoir la première confidence d’un tel secret !…… À cinq heures du matin on renvoya chez monsieur de Melun, et la confirmation des bonnes nouvelles rendit la conversation encore plus animée.

Sur les sept heures, mademoiselle de Clermont se décida à prendre quelque repos. Elle dormit deux heures d’un sommeil agité par des rêves effrayans qui la réveillèrent en sursaut, et qui noircirent son imagination ; elle demanda des nouvelles de monsieur de Melun ; on lui fit toujours les mêmes réponses ; cependant elle ne retrouva plus au fond de son cœur la vive espérance et la joie qu’elle avoit ressenties peu d’heures auparavant. À midi, monsieur le Duc entra chez elle pour lui dire que le roi, partant après souper, elle ne pouvoit se dispenser de descendre et de passer la journée dans le salon. À cette proposition elle répondit qu’elle étoit souffrante, malade, et qu’il lui seroit impossible de faire les honneurs d’une fête. Il le faut cependant, reprit monsieur le Duc ; vous n’avez point paru hier ; le roi croit qu’en effet vos gens vous ont égarée dans la forêt ; mais que pourroit-on lui dire aujourd’hui ? Songez quel intérêt puissant vous avez à lui plaire…… Cette dernière réflexion que la princesse ne manqua pas d’appliquer à son mariage, la décida sur-le-champ : Hé bien ! dit-elle en soupirant, je descendrai. Habillez-vous donc, reprit monsieur le Duc ; je vais vous annoncer. À ces mots il sortit, et mademoiselle de Clermont, en maudissant la grandeur et la représentation, se mit à sa toilette. Le soin fatigant et forcé de se parer avec somptuosité, et l’idée de passer la journée au milieu d’une cour nombreuse lui causoient une peine d’autant plus insupportable que cette répugnance étoit mêlée de remords. Elle ne craignoit plus pour la vie de monsieur de Melun, mais enfin il avoit reçu ses sacremens ; il étoit blessé, souffrant, et dans son lit, tandis qu’elle, loin de pouvoir remplir les devoirs d’une tendre épouse, se trouvoit forcée de se livrer à une dissipation que n’eût osé se permettre, dans une telle circonstance, la femme de la société la plus légère et la moins sensible.

Avant de sortir de son appartement, elle envoya chercher la marquise de G***, qu’elle avoit priée d’aller chez monsieur de Melun. La marquise vint et dit qu’elle n’avoit pu voir monsieur de Melun, le chirurgien ne permettant à qui que ce fût d’entrer dans sa chambre, parce qu’un parfait repos étoit absolument nécessaire dans son état. Quoique cette précaution fût assez simple, néanmoins elle troubla mademoiselle de Clermont, qui descendit dans le salon avec le plus affreux serrement de cœur. Malgré le rouge et la parure, elle étoit excessivement changée ; et la douleur peinte sur son front et dans ses yeux démentoit le sourire d’affabilité que l’on voyoit encore sur ses lèvres. Elle s’aperçut que tous les regards se fixoient sur elle, mais avec une expression qui acheva de la troubler ; on ne la contemploit point, on l’examinoit ; et la curiosité que l’on inspire aux indifférens est surtout embarrassante, insupportable, lorsqu’on souffre et qu’on veut le cacher. À dîner, placée à côté du roi, ce qu’elle éprouva est inexprimable. Quel supplice, lorsqu’on est uniquement occupée d’une idée douloureuse, d’écouter attentivement la conversation la plus frivole, la plus décousue ; lorsqu’il faut, à toute minute, répondre à des riens ! Combien alors la gaîté des autres paroît incompréhensible et odieuse ! Comme le son d’un éclat de rire surprend et révolte ! Quels mouvemens d’aversion on ressent pour tous ceux qui s’amusent, qui ont un visage épanoui, et qui disent des folies !…… À cinq heures du soir, il fallut aller au spectacle, mademoiselle de Clermont frissonna en se trouvant dans une salle de comédie…… Une affreuse pensée vint s’offrir à son imagination et ne la quitta plus : Si dans ce moment, se disoit-elle, il étoit plus mal !…… Bientôt elle prit cette idée cruelle pour un pressentiment…… Que n’auroit-elle pas donné pour avoir la possibilité d’aller savoir de ses nouvelles ! Mais, assise entre le roi et monsieur le Duc, elle n’avoit nul moyen de sortir un moment, ou même de donner une commission. On jouoit une comédie plaisante, la salle retentissoit d’éclats de rire, et l’infortunée princesse, avec des yeux pleins de larmes, étoit forcée d’applaudir !……

En sortant de la comédie elle envoya (pour la dixième fois de la journée) savoir des nouvelles de monsieur de Melun ; on lui répéta qu’il étoit toujours dans le même état. Mais tout à coup son cœur fut déchiré par une pensée plus terrible que toutes les autres…… Si monsieur de Melun étoit plus mal, le diroit-on pendant la fête, et tant que le roi seroit à Chantilly ?…… et même pouvoit-elle se fier entièrement à tout ce qu’on lui avoit dit le matin ?…… On vouloit absolument qu’elle fît les honneurs de la fête !…… Glacée par cette idée funeste elle n’eut pas le courage de la fixer, elle la repoussa avec horreur ; mais le coup étoit porté, il avoit atteint son cœur d’un trait mortel !…… elle pouvoit écarter la réflexion, et non se soustraire à la souffrance. Enfin le roi partit à onze heures du soir. Mademoiselle de Clermont se hâta de remonter dans son appartement, décidée à se rendre chez monsieur de Melun quand tout le monde seroit couché. Elle se débarrassa de sa parure, et à trois heures après minuit elle descendit…… Il falloit traverser une partie de la cour…… La nuit, l’heure, le silence, tout lui rappela un souvenir déchirant dans ce moment !…… Hélas ! dit-elle, j’ai passé ici avec le même mystère il y a huit jours !…… Cette nuit s’écoula pour moi dans tous les transports de l’amour et du bonheur !…… et celle-ci !…… Cette félicité ne fut qu’un songe rapide, et cette aurore qui va luire sera peut-être pour moi le plus affreux réveil !…… Arrêtons-nous…… Jouissons encore un instant, sinon de l’espérance, du moins de l’incertitude ; le seul bien qui me reste !…… À ces mots elle s’assit sur un pierre, elle croisa ses mains sur sa poitrine, et levant vers le ciel des yeux noyés de pleurs : Ô consolateur invisible, s’écria-t-elle, viens fortifier ce cœur éperdu !…… Ô maître souverain ! si tu ne m’as destiné sur la terre que huit jours de bonheur, préserve-moi du désespoir qui blasphême ou qui murmure, donne-moi l’humble douleur qui détache de tous les biens périssables pour se réfugier dans ton sein !…… En prononçant ces paroles, ses larmes couloient avec abondance, mais cependant avec moins d’amertume…… Le jour commençoit à poindre, elle frissonna. Jour incertain et terrible, dit-elle, que seras-tu pour moi ?…… Tu contiens tout mon avenir !…… Après un moment de silence elle se leva et se remit en marche. Elle rentra dans le palais et monta l’escalier ; bientôt elle fut à la porte de monsieur de Melun ; là, ses genoux tremblans fléchirent, elle s’appuya contre le mur…… Allons, dit-elle, connoissons mon sort !…… Elle cherche la clef pour ouvrir la porte, mais en vain…… Elle n’ose frapper…… Elle écoute……… Un silence profond régnoit dans tout le corridor : ce silence l’effraya…… Hélas ! du bruit et du mouvement l’eussent épouvantée de même !…… Elle resta près d’une demi-heure collée sur cette porte ; enfin le grand jour l’obligea à se retirer…… Elle rentra chez elle, s’assit dans un fauteuil, en attendant que ses femmes fussent éveillées…… À sept heures elle entend marcher, ouvrir une porte ; elle sort, en tressaillant, d’une douloureuse rêverie…… Elle se lève avec agitation…… Une femme de chambre, avec un air consterné, entre et lui dit que le valet de chambre de monsieur de Melun demande à lui parler…… Mademoiselle de Clermont frémit, et ne répond que par un signe…… Le valet de chambre paroît……

Son maintien, sa


Illustration de la page 197, mademoiselle de Clermont assise au sol, pamée.
physionomie n’annoncent que trop

l’affreuse vérité. La princesse tombe sur une chaise, une pâleur mortelle se répand sur tous ses traits…… Le valet de chambre s’approche lentement et lui présente un papier. La malheureuse princesse se jette à genoux pour le recevoir, et, recueillant le peu de forces qui lui reste, elle ouvre l’écrit fatal ; c’étoit le premier billet qu’elle écrivit jadis à monsieur de Melun, et qui ne contenoit que ces mots : Pour toujours ! Mais son époux mourant, avant de rendre le dernier soupir, avoit aussi retracé sur ce même billet sa première déclaration : on y lisoit ces paroles touchantes : « Je dépose en vos mains ce que je possédois de plus cher !…… Adieu, n’oubliez point celui qui vous aima jusqu’au tombeau…… »


FIN.
  1. Le fond de cette histoire et presque tous les détails qu’elle contient sont vrais ; l’auteur les tient d’une personne (feu madame la marquise de Puisieulx-Sillery) qui fut aussi recommandable par la sincérité de son caractère que par la supériorité de son esprit, et que mademoiselle de Clermont honora pendant vingt ans, et jusqu’à sa mort, de son amitié la plus intime.
    Ce fut à Chantilly même, et dans la fatale allée qui porte encore le nom de Melun, que cette histoire fut contée pour la première fois à l’auteur qui en écrivit alors les principaux traits, et qui ensuite oublia ce petit manuscrit pendant trente ans. Il n’étoit ni achevé ni écrit pour le public, mais on n’en a retranché aucun détail historique.
  2. Nom donné à l’une des plus charmantes parties des jardins.
  3. Prince du sang, et premier ministre dans la jeunesse de Louis XV. On l’appeloit monsieur le Duc, sans ajouter son nom, comme on avoit désigné le grand Condé par le titre de monsieur le Prince.
  4. Nom d’une île ravissante près du château.