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XXV.

ÉMILE À M. LEMONTIER, À CHÊNEVILLE


Aix, 23 juin.

Je me disposais ce matin à aller à Turdy, lorsque Moreali, que je n’ai pas vu hier, m’a pour ainsi dire fermé la route en s’attachant à mes pas. Il devinait mon projet ; il savait sans nul doute mon entrevue matinale de la veille avec Lucie, il voulait m’empêcher de la renouveler, ou il voulait y assister. Dans mon récit trop ému de cette matinée d’hier, j’ai oublié un petit incident qui peut avoir son importance, et qui a fait passer un petit nuage sur l’enjouement délicieux de Lucie. Je t’ai dit que nous avions pris ensemble un vrai repas d’amoureux, des œufs frais et de la crème, sur la terrasse de gazon, devant le site grandiose qui s’ouvre là, au bout du jardin. C’était l’heure du premier déjeuner de Lucie, et Misie n’avait naturellement apporté qu’un couvert. Lucie m’ayant invité à partager ce léger repas, Misie montra une extrême répugnance à lui obéir, et même, en m’apportant mon couvert, elle eut tant de mauvaise grâce, que Lucie, surprise, lui demanda ce qu’elle avait.

Pauvre chère demoiselle ! et de grands soupirs affectés, ce fut toute la réponse de Misie.

Misie est une grande et forte femme de trente à trente-cinq ans, qui, depuis son enfance, a passé à Turdy par divers grades de domesticité. Elle gardait les vaches, quand madame La Quintinie, touchée de son air simple et de sa piété, la fit entrer dans sa chambre, et l’y appela de temps en temps dans ses derniers jours. En mourant, elle la recommanda à son père, qui l’a toujours gardée, et qui, malgré son peu d’ordre et d’intelligence, l’a mise à la tête de l’office et de la lingerie.

« Elle est bonne, dit Lucie tout en me donnant ces détails, et je crois qu’elle m’est attachée, surtout depuis les soins que j’ai donnés à sa petite ; mais elle est d’une dévotion exaltée et superstitieuse. Je ne serais pas étonnée qu’elle nous regardât, vous comme un païen, et moi comme une âme dévouée désormais à l’enfer. Ah ! cette dévotion, quand elle est mal comprise, elle dénature le cœur et fait taire jusqu’à la reconnaissance d’une mère ! »

Je crois donc que l’abbé sait par Misie tout ce que fait Lucie. Henri m’a dit les avoir vus conférer à Aix deux ou trois fois. Je t’ai écrit, n’est-il pas vrai ? que le comte de Luiges était venu prendre ici quelques bains, et que Moreali l’y avait accompagné. Est-ce pour ne pas quitter son ami, ou pour se trouver plus près de Turdy ? Ce doit être pour ce dernier motif, car Aix est une résidence bien bruyante pour un homme de son caractère, et bien trop fréquentée pour un prêtre qui cache son état.

Quoi qu’il en soit, j’ai accepté la promenade avec lui, et je l’ai suivi à travers les prés, affectant un calme qui ne l’a pas trompé, mais qui lui a donné à réfléchir sur la persévérance dont je suis capable.

« Émile, m’a-t-il dit tout à coup, c’est donc un fait accompli ? Vous l’emportez ? Vous avez vaincu tous les scrupules de mademoiselle La Quintinie ? Vous avez sa parole ? »

Il me sembla qu’il me tendait un piége, et, au lieu de lui répondre, je lui demandai d’où il tenait ces renseignements.

« Je ne les tiens pas, répondit-il, je vous les demande. J’espère encore que Lucie n’est pas décidée. Je vous rapporte les appréhensions de son père. J’ai passé la soirée d’hier avec eux, et je n’ai rien à vous cacher : le général est inébranlable, et veut une prompte solution.

— C’est-à-dire qu’il me refuse la main de Lucie ?

— Il vous la refusera si vous n’abjurez pas vos erreurs.

— Vous a-t-il chargé de me signifier mon arrêt ?

— Oui ; mais, si je m’en charge, c’est pour amortir le coup, car c’est avec douleur que je remplis une telle mission. »

J’avais réussi à me maintenir parfaitement calme.

« Vous êtes bien pâle, me dit Moreali ; asseyons-nous.

— Non, monsieur ; un homme doit recevoir debout la blessure qu’il a prévue et bravée. Je ne me répandrai pas en plaintes inutiles. Je vous demanderai seulement s’il dépend de vous de modifier cette décision de M. La Quintinie. »

Ce fut au tour de Moreali de pâlir, à mon tour de lui demander s’il ne voulait pas se reposer.

« Asseyons-nous, dit-il, nous en avons besoin tous les deux, car nous souffrons autant l’un que l’autre ; mais tous deux nous sommes sincères, je le jure devant Dieu, et cette douleur qui nous frappe doit nous unir au lieu de nous diviser.

— Quelle est donc votre douleur, à vous, monsieur, et quel intérêt si profond pouvez-vous prendre à la mienne ?

— Émile ! s’écria-t-il avec l’accent d’une vive sensibilité, est-ce que vous me prenez pour un hypocrite ?

— Pour un hypocrite de profession, oui, monsieur, c’est-à-dire pour un de ces hommes qui acceptent les missions secrètes et qui s’embarquent dans les ténèbres pour frapper à couvert. Quelque soit votre état, vous faites une de ces campagnes perfides et mystérieuses qui croient avoir un but sacré, et vous, homme sincère et bon par nature, vous agissez sous la pression d’une autorité que vous ne croyez pas pouvoir récuser, ou sous celle d’un fanatisme que vous prenez pour la foi.

— Ni l’un ni l’autre, répondit-il en se levant et en parlant avec énergie. J’agis de mon plein gré, de mon propre mouvement et sous l’empire d’un sentiment aussi pur que ma conviction est nette et dégagée de fanatisme. Écoutez, monsieur Lemontier, j’aime le vrai, vous l’avez dit, et pourtant vous me voyez ici sous un habit qui n’est pas le mien : je suis prêtre.

— Je le savais, monsieur.

— Lucie vous l’avait dit ?

— Non, car je ne le lui ai pas demandé.

— Hélas ! je ne puis donc avoir auprès de vous le mérite de la confiance ? Les circonstances sont contre moi, je le vois bien.

— C’est vous qui vous les rendez contraires en vous couvrant d’un masque. À quelle confiance pouvez-vous prétendre, ainsi déguisé ?

— Eh quoi ! reprit-il d’un air de surprise, poussez-vous plus loin que nous le respect de la lettre ? Si vous aviez à fuir une persécution, à travers un danger, à échapper à quelque injuste sentence de prison ou de mort, vous reprocheriez-vous de passer une frontière ou de franchir une ligne ennemie sous l’habit d’un paysan, d’un soldat et même d’un prêtre ?

— Votre vie ou votre liberté court-elle un danger ici ? Pouvez-vous dire oui sur l’honneur ?

— Oui, sur l’honneur, reprit-il. Un de ces dangers était certain pour moi il y a quelques jours. Il n’existe plus ; je suis libre de reprendre le costume ecclésiastique, et je le reprendrai à Chambéry. Si je ne le reprends pas à Aix, c’est pour ne pas attirer inutilement l’attention sur ma personne, et pour ne pas éveiller la malveillance.

— De quelle malveillance vous plaignez-vous donc dans un pays et dans un temps où l’habitude et la mode sont pour tout ce qui porte la soutane ?

— Ah ! cette soutane, vous la détestez bien, Émile ? Mais connaissez-moi donc sans prévention ! Je suis par moi-même un homme obscur, et ma personne a toujours passé inaperçue dans le monde. Ne puis-je avoir eu dans ce pays-ci un devoir à remplir, un devoir tout personnel, je le répète, m’être entouré, pour le mener à bonne fin, de précautions indispensables, et me retirer sans bruit, sans avoir à me faire le reproche d’avoir trompé personne ? Mademoiselle de Turdy, mademoiselle La Quintinie et son père savent qui je suis, son grand-père le sait depuis hier, vous le savez aujourd’hui ; mon hôte, le comte de Luiges, l’a toujours su. Voilà les seules personnes à qui j’aie eu affaire. En quoi les ai-je trompées ? Et vous, le dernier averti, que me reprochez-vous ?

— Je ne vous ai rien reproché, monsieur, je me suis méfié, voilà tout.

— Et vous vous méfiez encore ?

— Oui, et je me méfie davantage ; je me méfie d’un prêtre qui, en ce temps de réaction catholique, et lorsque les gouvernements croient devoir tant ménager cette opinion menaçante, se trouve ou se croit en danger sur le sol de la France. Je ne sache pas un homme de cœur, à quelque état qu’il appartienne, qui, en temps de paix et de sécurité générale, ait à préserver sa vie sous un déguisement de nom et d’habit.

— À quelque état qu’il appartienne, dites-vous ! Ignorez-vous qu’il en est un où l’homme, forcé d’abjurer les lois du point d’honneur qui vous régissent, est complétement empêché de repousser la violence par la violence ?

— Quelle violence peut donc avoir provoquée un de ces hommes dont la mission est toute de paix et de douceur, à moins qu’il n’ait manqué à cette mission ? Sommes-nous sous le régime de la terreur ? Et ne voyez-vous pas que vous me forcez à soupçonner un crime, ou tout au moins une faute grave, un oubli quelconque de vos devoirs dans le passé ? »

Cet interrogatoire où il m’avait entraîné presque malgré moi, par une confiance tardive et incomplète, le jeta dans une agitation où je vis se révéler une face nouvelle de son caractère. La fierté blessée, la passion, la douleur et la colère répandirent sur son visage, dans sa voix et dans son attitude une lumière sombre et comme un élan de révolte impétueuse.

« Ah ! c’en est trop ! dit-il en me serrant le bras comme s’il eût voulu me le briser, vous êtes un enfant, vous ! et moi, j’ai derrière moi trente ans de sacrifices, de mérites, d’expiations, peut-être ! Oui, un prêtre peut sans rougir parler de repentir et de pénitence, et c’est pour cela que sa loi est plus belle et sa vie plus grande que les vôtres ! Eût-il un jour en cette vie oublié les devoirs de son état, il y peut rentrer à l’instant même et s’y purifier, s’y retremper dans les larmes et la prière. Qui êtes-vous, vous autres, pour nous interroger ? Vous ne pouvez ici nous condamner ni nous absoudre, car vous ne pouvez ni vous châtier ni vous réhabiliter vous-mêmes. Quand le monde vous a pris votre honneur, il ne peut ni ne veut vous le rendre. Vous n’oseriez pas même le lui redemander ; car, juste ou non, la sentence de vos tribunaux est une tache indélébile, et votre humble acquiescement aux rigueurs de l’opinion publique vous ferait tomber encore plus bas dans son mépris. C’est l’iniquité de vos principes en pareille matière qui vous rend si hargneux et si implacables envers nous. Vous voilà bien fiers de pouvoir nous dire : « Vous êtes prêtres ; soyez saints, soyez anges, ou nous vous déclarons mauvais prêtres ! » Eh bien, je vous déclare, moi, que nous n’accepterons pas votre jugement. Nous ne relevons que de Dieu. Nos manquements, nos erreurs n’ont de recours qu’à son tribunal, qui est omnipotent, tandis que le vôtre n’est que poussière. C’est pour cela que vous n’êtes rien, et que nous sommes tout dans l’ordre moral et philosophique. Oui, nous seuls représentons la vérité morale et religieuse, la seule vérité, celle qui prévaut depuis les premiers âges de la pensée humaine, et qui prévaudra au delà des institutions civiles de tous les siècles. À nous le dogme de la réhabilitation par l’expiation, à nous le salut des âmes éprouvées et brisées, à nous le saint orgueil de l’humiliation, les joies sublimes de la douleur et l’efficacité de la pénitence ! À vous, qui portez si haut la tête, les hontes et les châtiments sans appel de la vie mondaine ; mais à nous, qui, bafoués et avilis par vous, rampons sur nos genoux parmi les ronces, le baume efficace de la sanctification et les triomphes de l’éternité ! »

Je te donne un résumé de sa sortie ; je ne cherche point à en traduire l’éloquence. Il fut vraiment beau d’attendrissement et de conviction exaltée. Tout son corps tremblait, sa main blanche était livide ; son regard, enflammé et mouillé tour à tour, supportait héroïquement l’attention du mien. Il est impossible de s’avouer coupable sans une souffrance profonde. Cette souffrance était en lui, mais elle ne le rabaissait pas, et, sans me reprocher de l’avoir forcé à cette sorte de confession, je n’eus aucune envie d’en profiter pour le mortifier davantage. Je détachai tranquillement de mon bras sa main qui s’y était crispée, je la ramenai sur sa poitrine, et je lui dis :

« Votre doctrine de la réhabilitation par l’expiation est la seule belle, la seule bonne, la seule vraie : c’est celle du Christ ; mais elle est mienne autant que vôtre. Elle passera un jour dans l’esprit des sociétés et des législations ; elle y passera par une nouvelle prédication de l’Évangile, dont vous n’aurez pas, dont vous n’avez déjà plus le monopole, vous qui prétendez être les seuls apôtres de la vérité et les seuls réformateurs autorisés par la révélation. La parole de Jésus est l’héritage de tous, et tout homme qui l’a comprise peut racheter ses propres fautes ou effacer par la charité celles de son semblable. Si, comme je le crois, vous avez un poids sur la conscience, ne voyez donc pas en moi un juge sans merci. Je vous absous de votre déguisement ; et j’ai déjà pris des mesures pour empêcher que votre véritable nomme fût divulgué ; mais, en revanche, j’exige de vous une sincérité absolue. Vous me direz si l’obstination du général et ses préventions contre moi sont votre ouvrage.

— Sa conversion est mon ouvrage, si mes prières ont été exaucées !

— Ne redevenez pas jésuite, ou je vous montrerai que je sais opposer la prudence à la ruse.

— Jésuite ? s’écria-t-il. Je ne suis pas jésuite ! À tort ou à raison, je me suis séparé de l’esprit de cette société puissante, voilà pourquoi je suis seul et faible sur la terre.

— Persécuté peut-être ! Je le souhaiterais pour vous, vous ouvririez peut-être les yeux sur le mérite de la droiture absolue, mérite difficile dans la vie pratique et nécessaire devant Dieu ; mais je n’ai pas le droit de vous adresser d’autres questions que celles qui me concernent, et je vous réitère celle à laquelle vous venez de répondre d’une manière évasive.

— Vous le voulez ? dit-il. Je frapperai donc le grand coup, et, si vous avez la force d’esprit et de conviction à laquelle vous croyez pouvoir prétendre, vous ne me regarderez pas comme un ennemi après que j’aurai parlé. Oui, c’est moi qui ai dit au père de Lucie : « Votre fille ne peut pas devenir la fille d’un philosophe ennemi de l’Église. » Mais ne le saviez-vous pas, Émile ? Ne m’étais-je pas déclaré à vous-même ?

— Vous m’avez dit qu’on vous avait arraché malgré vous ce cri de votre conscience catholique : « Il n’y a jamais moyen de transiger en matière de foi. » Ce sont là vos propres paroles. Je vois que vous les avez développées de manière à rendre le général inflexible en dépit de son caractère indécis et de sa tendresse pour sa fille.

— J’ai été entraîné hier à ces développements par l’irrésolution de mademoiselle La Quintinie. Ne vous en prenez qu’à vous-même, qui avez travaillé à la détacher de l’Église.

— À la bonne heure, monsieur ! J’aime mieux tout savoir.

— Vous voulez donc que je déclare la guerre à votre amour ?

— Oui. Puisque c’est la guerre, combattons face à face ! Il m’en coûtait de vous accuser d’une trahison réfléchie.

— Oh ! s’écria-t-il avec véhémence, m’avez-vous cru un instant capable de vous calomnier, Émile, de rabaisser votre caractère et celui de votre père ? S’il en est ainsi, je suis bien malheureux. »

Il pleurait de véritables larmes. Je fus ému.

« Non, monsieur, lui dis-je. Si j’ai été tenté d’y croire, je m’en suis défendu, et, devant ces larmes que je vous vois répandre, je sens que je dois m’abstenir d’un pareil soupçon.

— Merci, reprit-il en me serrant dans ses bras ; merci, mon enfant ! Ah ! je le vois bien, vous êtes un cœur généreux et une noble nature ! Vous séparer de celle que vous aimez est un calice que je partage avec vous, vous le voyez. Mon âme est brisée du coup que je vous porte ! Je la plains elle-même, cette jeune fille… »

Ici les sanglots l’étouffèrent, comme si Lucie eût été pour lui l’objet d’une affection encore plus vive que celle qu’il m’exprimait à moi-même ; mais il fit un effort pour vaincre cette pitié, et il continua :

« Il faut la sauver à tout prix, dût-elle en mourir ! Qu’elle meure en paix avec Dieu et revive dans sa gloire plutôt que de vivre dans le péché et de végéter dans la mort ! — À présent, Émile, reprit-il après un moment de silence et de recueillement, mon devoir m’oblige de vous faire une dernière sommation. Vous pouvez encore ramener à vous M. La Quintinie. Consultez-vous, essayez de vaincre l’orgueil philosophique ; écoutez la voix de Dieu, qui vous enverra la foi, si vous la lui demandez ardemment. En un mot, faites votre possible pour vous convertir à la vérité, et, quelque frayeur que puisse m’inspirer pour votre avenir l’influence de votre père, je porterai des paroles de conciliation et d’espérance aux habitants de Turdy.

— Non, monsieur, répondis-je, ne trompez personne et n’essayez pas de vous tromper vous-même. J’ai la foi ; j’ai été élevé dans la doctrine de vérité ; j’aime Dieu de toute mon âme, et je sais prier. C’est pourquoi je n’accepterai jamais le joug du prêtre et les conditions de M. La Quintinie.

— Votre réponse me navre, reprit-il ; mais je m’y attendais. Je vais la porter au général, et soyez sûr que je vous rendrai cette justice de dire que vous êtes un honnête homme, ennemi de toute hypocrisie, capable de sacrifier l’amour plutôt que d’avoir recours au mensonge. »

Il se dirigea vers le lac. Au bout de quelques pas, il s’arrêta en voyant que je le suivais. Je le rejoignis.

« Vous allez à Turdy, lui dis-je, j’y vais aussi : faisons-nous la route ensemble ?

— N’y venez pas ! répondit-il vivement, je m’y oppose !

— Vous ne pouvez pas vous y opposer : vous n’êtes pas le père de Lucie.

— Je suis son père et le vôtre, reprit-il avec chaleur. Je dois vous épargner une grande douleur… et même un véritable danger, celui d’exaspérer le général contre vous.

— Je vous réponds, moi, de résister à toute douleur et d’empêcher toute colère. Si je dois perdre Lucie, ce n’est pas sur l’avis d’un tiers que je peux la quitter sans prendre congé d’elle, et le général n’a pas le droit de me faire défendre la maison. Je ne puis recevoir un pareil ordre que de lui-même, et je prétends le contraindre à me l’exprimer sous forme de regret et de prière.

— C’est insensé de votre part, Émile ; vous ne connaissez pas le naturel emporté de cet homme ! Il sera impoli, brutal ; il ne comprendra rien à votre juste fierté. Vous vous croirez forcé de lui demander réparation… Non, je ne souffrirai pas que vous vous exposiez à de pareilles extrémités. Retournez chez vous, je me charge de vous porter une lettre de lui, une lettre dont la politesse répondra à toutes vos exigences…

— Non, vous dis-je, je veux tenir son dernier mot de lui-même ; je veux me retirer avec les honneurs de la guerre ; car, je vous le jure, monsieur, le fils de mon père ne sera jamais éconduit par une lettre, et, si on lui interdit le seuil d’une maison respectable, ce sera avec toutes les formes du respect exigé par le nom qu’il porte et qu’il veut porter dignement. »

Moreali fut anéanti par ma fermeté. Nous descendîmes ensemble dans une barque, et nous traversâmes le lac sans échanger un mot…