Madame Roland (Clemenceau-Jacquemaire)/02

Librairie Plon (p. 22-40).


CHAPITRE II

M. ROLAND DE LA PLATIÈRE
(1775-1780)


« J’ai choisi Rousseau pour mon bréviaire, Plutarque pour mon maître et Montaigne pour mon ami. »
(Lettre de Manon Phlipon à Sophie Cannet.)


Un après-midi du mois de décembre 1775, Manon Phlipon, encore en deuil, était dans son petit cabinet et mettait la dernière main à une romance qu’elle avait composée sur la mort de sa mère. L’Héloïse tout ouverte était sur ses genoux et une lettre à Sophie, commencée depuis la veille, attendait sur la table.

La bonne, Mignonne, cogna à la porte vitrée et posa sur le pied du lit une lettre qu’un visiteur venait d’apporter :

Cette lettre te sera remise, écrivait Sophie Cannet, par le philosophe dont je t’ai quelquefois fait mention, M. Roland de la Platière, homme éclairé, de mœurs pures, à qui on ne peut reprocher que sa grande admiration pour les anciens aux dépens des modernes qu’il méprise, et le faible de trop aimer à parler de lui.

Un voyageur qui venait d’Amiens, un visiteur accrédité par Sophie, c’était une aimable attention du hasard dans ce jour de froidure et de solitude.

Sans réfléchir qu’elle était « en baigneuse » — car le négligé lui seyait fort bien — la jeune fille se leva avec vivacité et entra dans le salon :

[Je vis] un homme de quarante et quelques années, haut de stature, négligé dans son attitude, avec cette espèce de raideur que donne l’habitude du cabinet ; mais ses manières étaient simples et faciles. Sans avoir le fleuri du monde, elles alliaient la politesse de l’homme bien né à la gravité du philosophe. De la maigreur, le teint accidentellement jaune, le front déjà peu garni de cheveux et très découvert, n’altéraient point des traits réguliers, mais les rendaient plus respectables que séduisants. Au reste, un sourire extrêmement fin et une vive expression développaient sa physionomie et la faisaient sortir comme une figure toute nouvelle quand il s’animait dans le récit ou à l’idée de quelque chose qui lui fût agréable. Sa voix était mâle, son parler bref comme celui d’un homme qui n’aurait pas la respiration très longue ; son discours plein de choses, parce que sa tête était remplie d’idées, occupait l’esprit plus qu’il ne flattait l’oreille ; sa diction était quelquefois piquante, mais revêche et sans harmonie.

— Mademoiselle, dit M. de la Platière, qui ne saluait pas non plus avec beaucoup de grâce, si je m’enhardis à me présenter devant vous, c’est qu’il n’est bruit dans Amiens que de la constance d’une liaison de couvent qui prend, avec les années, un caractère bien respectable. J’ai vu chez votre bonne amie un portrait dont Madame sa mère a pensé qu’elle ne pouvait moins faire que de s’en remettre à lui pour constituer le plus aimable ornement de sa maison. Permettez ce compliment à un homme austère qui, n’étant point dans la coutume d’en adresser à ses semblables, s’honore de ne rien chérir tant que la vertu et accorde un grand prix, quand il les rencontre, aux lumières de l’esprit et à la solidité des principes.

Extrêmement flattée par ce discours, Manon fit un geste de bienvenue et la conversation s’engagea avec une sympathie empressée. Elle se souvenait, à présent, qu’en effet Sophie lui avait quelquefois parlé d’un homme de mérite que sa place d’inspecteur des manufactures de Picardie fixait à Amiens, mais qui venait à Paris tous les ans, et entreprenait même parfois de véritables voyages dans la province ou l’étranger.

Phlipon rentra dans le moment et la conversation s’établit sur l’abbé Raynal, sur Rousseau, sur les voyages, sur le gouvernement.

M. Jean-Marie Roland de la Platière appartenait à une famille du Beaujolais autrefois en possession de grands biens et dont une branche avait été anoblie dans l’échevinage de Lyon. Il ne lui restait de l’ancien faste qu’une demeure à Villefranche et une maison de campagne bâtie au milieu des vignes, que l’on nommait le Clos.

M. Roland, le père, avait eu, de son mariage avec demoiselle Thérèse Bessye de Montozan, cinq fils dont les quatre premiers étaient dans les ordres, tandis que le dernier, né en 1734, Jean-Marie, — celui qui nous occupe — était avocat au Parlement. Le père mort, en 1747, c’était l’aîné, le chanoine Dominique, qui, devenu chef de famille, faisait valoir les terres. Il habitait la maison paternelle avec sa mère et son frère Laurent. Les deux autres fils, Jacques et Pierre, entrés dans la Congrégation de Cluny, avaient renoncé à leur part de succession.

La profession de Jean-Marie l’avait d’abord conduit à Rouen où il s’était lié avec les chanoinesses Malortie, et à Dieppe, où il avait connu Cousin-Despréaux. Avec eux il avait fondé la société littéraire « des Grecs » où on l’appelait Thalès. Il avait formé, à cette époque, le projet d’épouser Marie-Magdeleine Malortie, une jeune sœur de ses amies qui mourut avant les noces et que, sous le nom de Cléobuline, il avait célébrée dans une sorte de thrène adressé à la petite société des « Grecs ».

Mlle Phlipon, lorsqu’elle vit pour la première fois M. de la Platière, avait des préoccupations intimes qui la détournèrent de remarquer qu’il avait prolongé sa visite au delà des bornes habituelles.

Elle venait en effet de se livrer à une manifestation romanesque en écrivant à La Blancherie, son soupirant, une lettre où elle le priait de renoncer à elle puisqu’elle ne pouvait obtenir l’aveu paternel, mais où, en lui déclarant son amour, elle ajoutait qu’elle ne se marierait jamais.

Sans grand appui du côté d’un père de plus en plus indifférent à son foyer, les années qu’elle allait traverser entre la mort de sa mère et le mariage, devaient être troublées par des élans, des incertitudes, des témérités, où il faut discerner un certain goût du risque, peut-être, mais où il serait injuste de mettre en doute la pureté d’une droite jeunesse. On pourrait, en jouant un peu sur l’orthographe, lui appliquer le mot de Mme de Sévigné : « Tout est sain aux sains. »

Devenue maîtresse de maison, la jeune fille tenait avec compétence le ménage de son père, mais elle avait la tête trop bien faite pour y consacrer inutilement, comme tant d’autres, les heures qu’elle pouvait réserver à l’étude et à l’amitié : « On a toujours du loisir quand on sait s’occuper. Ce sont les gens qui ne font rien qui manquent de temps pour tout », disait-elle.

Par exemple, le temps ne lui manquait jamais pour écrire à Sophie Cannet, fût-ce en pleine nuit :

Tu ne soupçonnais pas que, à cette heure où le sommeil sème ses pavots sur tes yeux, les miens ouverts à la clarté veillent et agissent sur toi et te consacrent le fruit de leur vigilance.

Son style va peu à peu se débarrasser des lieux communs et des métaphores fatiguées. Bientôt il devient ferme et franc comme elle. Assurément elle compose ses lettres, mais c’est par goût du travail bien fait, non avec l’ambition de devenir « une Sévigné ». « Si nous conservons nos barbouillages, dit-elle avec une insouciance qui n’est pas feinte, c’est pour nous faire rire quand nous n’aurons plus de dents. » Ces « barbouillages » tiennent d’ailleurs une place bien intéressante parmi les correspondances du dix-huitième siècle.


Malgré on dévouement et son adresse, la jeune fille ne réussissait guère à retenir son père au logis. C’était en vain que, malgré son aversion pour les cartes, elle s’était condamnée à jouer au piquet avec lui, sans dire un mot, le soir, à la veillée. Elle aurait autant aimé à réciter son chapelet et soupirait d’ennui. Ce n’était cependant pas le plus fâcheux de sa situation ; mais si elle se plaignait de son père en écrivant à Amiens, ce n’était qu’avec beaucoup de dignité et de délicatesse :

Je ne sais comment il se fait qu’à chaque fois que mon père me fournit un sujet de chagrin, j’éprouve un mouvement de tendresse qui semble ne se trouver là que pour aiguiser ma peine.

M. de Boismorel lui apporte un réconfort bien cher.

Sa douce bonhomie le fait ressembler à Catinat, dit-elle… Près de lui l’esprit se sent indépendant et prend une teinte philosophique.

Il l’invite à la campagne, dans sa terre du Petit-Bercy qu’il vient d’acheter. Un jour, ils vont ensemble en pèlerinage à la maison de Rousseau ; une autre fois ils assistent à une séance de l’Académie française où un philosophe, l’abbé de Besplas, sous prétexte de prononcer l’éloge de saint Louis dont c’était la fête, se répand en critiques hardies sur le train du gouvernement.

Manon Phlipon s’était mise à écrire.

M. de Boismorel voulait qu’elle se décidât pour un genre littéraire et abordât franchement un sujet de son choix. Mais elle s’excusait sur son sexe et lui adressait une pièce de vers qui se terminait ainsi :

Pour, nous le temple de mémoire
Est dans le cœur de nos amis.

Par malheur, M. de Boismorel mourut prématurément, à quarante-cinq ans. Elle en ressentit une douleur cuisante et — comme toujours quand elle avait des peines — elle alla passer quelque temps à la campagne auprès du chanoine Bimont. « Il me semble que je palpe mon existence, dit-elle alors. Je sens un bien-être analogue à celui d’un arbre tiré de sa caisse et replanté en plein champ. »


D’autres figures d’hommes sérieux et lettrés vont remplacer le « Sage de Bercy » dans le salon du quai de l’Horloge. M. de Chalons, « vieillard spiritualiste », y fréquentait parfois, ainsi que le bon horloger genevois Moré, le « philosophe républicain » qui avait toujours un livre dans son sac à outils.

En 1773, un ami de Phlipon, M. Demontchery, avant de partir pour les Indes où il comptait faire fortune, avait fait comprendre à Manon qu’à son retour, s’il n’était pas trop tard, il demanderait sa main. En attendant, il lui avait expédié de Pondichéry, au mois de janvier 1776, son ami M. de Sainte-Lette, qui venait en France pour y représenter la colonie au Conseil.

À soixante ans, M. de Sainte-Lette, qui avait passé sa vie à la Louisiane et aux Indes, n’en était pas plus avancé dans ses affaires. À Paris, bien qu’absorbé par ses démarches, il ne passait guère quatre ou cinq jours sans rendre visite à Manon, et celle-ci trouvait beaucoup d’agréments dans la société d’un personnage qui avait couru des aventures si diverses et abordé des hommes de toutes les couleurs.

« Athée tout franc », Sainte-Lette eut sur elle une puissante influence et la détacha plus que personne d’une foi qui avait déjà reçu de sensibles atteintes :

C’était, dit-elle, une âme de feu, de salpêtre et de soufre… la plus brûlante… l’imagination la plus forte qu’il soit possible de se figurer… un ami d’Helvétius, un sectateur de Rousseau… Il avait la démarche fière et le regard de l’aigle… Il est heureux pour moi, dit-elle, que cet homme n’ait pas eu dix ans de moins. Je l’aurais aimé plus que je n’eusse voulu.

Cet oiseau de proie tout plein de l’esprit de Satan, est déjà un modèle de héros romantique et fait penser à certains personnages de George Sand ou de Charles de Bernard. Il avait un ami dont il faisait grand cas, M. de Sevelinges d’Espagny, qui était receveur de la ferme du tabac à Soisssons et dont la femme vint à mourir. Sainte-Lette alla le chercher dans sa province et, pour faire diversion à la douleur du veuf, le présenta au quai de l’Horloge.

C’était un gentilhomme de cinquante-deux ans, qui avait des lettres, et dont la figure méditative intéressa Manon. Ils se plurent à échanger des idées et, quand M. de Sevelinges quitta Paris, il emportait avec lui certains cahiers de Loisirs que sa jeune amie avait désiré de lui soumettre. Sous le couvert du chanoine de Vincennes — Phlipon s’était plaint d’avoir trop de ports de lettres à payer ( ?) disent les Mémoires — une correspondance littéraire puis sentimentale, s’engagea et dura jusqu’au jour où Sevelinges proposa à la jeune fille de venir habiter chez lui, dans un pavillon au fond du jardin, « pour philosopher », disait-il.

Manon ne se tint pas pour avertie et continua l’imprudent dialogue, sans pouvoir démêler où voulait en venir le langage embrouillé de son correspondant.

À son tour elle lui fait une proposition de son cru : ils pourraient se marier, non pas « suivant la règle commune », mais en adoptant, comme elle dit, « le célibat dans le mariage ».

Sevelinges, qu’elle a paru prendre au mot, est bien embarrassé. Il tergiverse, entortille ses phrases, évite la réponse tant qu’il peut. C’était prendre d’ailleurs une peine inutile. La jeune fille commençait à mieux voir en elle-même et l’étoile de Roland se levait à l’horizon.


Depuis plusieurs mois déjà elle s’était, en effet, complètement libérée de La Blancherie dont la médiocrité lui était apparue dès qu’il était entré en comparaison avec des hommes comme Sainte-Lette ou Roland.

Au début du mois de janvier 1776, elle avait adressé des confidences enflammées à la complaisante Sophie :

Sophie, Sophie, mon amie, sans toi je suis perdue… Sans toi, je suis vaincue, je ne sais plus me commander.

Flambée tôt éteinte ! Elle parlera bientôt du pauvre La Blancherie au passé, comme s’il était mort :

Quand on a aimé comme j’ai fait, il est affreux de ne plus pouvoir regarder son amant comme le premier homme de son espèce.

Il faut dire qu’elle a de sérieux motifs pour expliquer le changement de son cœur.

Le pis n’est pas d’avoir appris que La Blancherie semblait rechercher une certaine Mlle Bordenave ; mais imaginez qu’ayant rencontré l’infidèle au Luxembourg, elle lui a vu un plumet au chapeau !

Ah ! tu ne saurais croire, écrit-elle à Sophie, combien ce maudit plumet m’a tourmentée ! Je me suis tournée dans tous les sens pour faire cadrer un ornement futile avec cette philosophie… qui me rendait La Blancherie si cher !

Ce n’est pas Roland qui lui fera courir de tels dangers. Il est vrai qu’il y en aura d’autres.

Cet homme austère s’était, dès l’abord, méfié d’une jeune personne qui avait le pouvoir de lui faire perdre son sang-froid.

Au début de 1776, dès qu’il s’était aperçu, après quelques visites, qu’il lui trouvait des charmes, il s’était abstenu de reparaître, ce qu’elle ne remarqua pas sans un certain dépit. Au printemps, cependant, elle reprit son avantage, lorsqu’il commit, presque involontairement, sans doute, l’imprudence de revenir.

Elle écrivit à Sophie :

« J’ai vu hier M. Roland. » Mais elle croyait qu’elle ne lui plaisait guère, ce qu’elle regrettait, car il paraissait « intéressant à connaître ». Cependant il l’étonnait par certaines opinions singulières, par exemple, lorsqu’il disait de son air péremptoire : « L’Histoire de l’abbé Raynal est fort peu philosophique et bonne à rouler sur les toilettes. » Ou bien : « M. de Buffon n’est qu’un charlatan. Il n’a pour lui que son style. »

Cependant ils s’entendaient sur les systèmes de gouvernement. Mais, tout bien considéré, Manon pensait que M. de La Platière était inférieur à Sainte-Lette. C’était « un savant qui aurait besoin des expériences de la vie » pour « se développer ». Quant à elle-même, ce qu’il lui faudrait, ce serait « de la retraite et de l’étude solide ». « J’ai besoin d’étudier comme de manger, » disait-elle. Elle se forçait à ne dormir que six heures et travaillait fort avant dans la nuit. Elle aurait voulu fixer son esprit, s’attacher définitivement à une science, acquérir une méthode. Et une de ses lettres se terminait par une invocation bien remarquable, si l’on songe aux derniers mots que l’histoire lui a prêtés :

« Ô Liberté, idole des âmes énergiques, aliment des vertus, tu n’es pour moi qu’un nom ! À quoi me sert mon enthousiasme pour le bien public lorsque je ne puis rien pour lui ? » Et ailleurs : « L’union, l’amour universels, voilà ma folie ! »

Elle a renoncé à « faire l’agréable en société ». Cependant elle a accepté de se rendre à une fête chez la petite Mme Trude, sa cousine. Elle est « en habit rose, retroussé à la polonaise, avec tous ces petits chiffons de gaze et de fleurs si brillants et si fragiles ». Il y a un an que sa mère est morte. Le deuil n’a pas les rigueurs actuelles et sa puissante jeunesse réagit vivement. Aussi, elle « s’amuse tout de bon » et même « chante pour mettre les autres en train ».

Dans le moment, le plus clair de sa pensée appartient à Jean-Jacques Rousseau. Elle « l’adore presque » et s’aventure même à lui rendre visite après s’être annoncée dans une lettre qu’il n’a pu attribuer à une femme. Mais, arrivée rue Plâtrière, au deuxième étage, elle se heurte à Thérèse Levasseur qui lui barre la porte : « C’est, dit-elle, une femme de cinquante ans au moins, coiffée d’un bonnet rond, avec un déshabillé propre et simple et un grand tablier… Une femme qui a l’air sévère et même un peu dur », mais qui ne paraît nullement repoussante, à cette jeune bourgeoise parfaitement soigneuse de sa personne et de tout ce qui l’entoure. Le témoignage de Mlle Phlipon relève à nos yeux la pauvre « fâme de gangaque ».

Une autre fois, dans un hôtel de la rue de Tournon, elle aperçoit l’empereur philosophe Joseph II, qui voyage incognito sous le nom de comte de Falkenstein : « Il est en habit puce avec un bouton d’acier, de petites bottines et une seule boucle à la frisure. » Tant de simplicité intéresse grandement la jeune républicaine.

À vingt-deux ans, elle se « livre au plaisir d’imaginer les belles choses puisqu’elle ne peut les faire », dit-elle, et s’en remet pour la direction de sa vie à Rousseau, à Plutarque, à Montaigne, « ces trois bons guides ». Elle est tentée parfois de « prendre une culotte et un chapeau pour avoir la liberté de chercher et de voir le beau de tous les talents ». Elle sent vivement les arts, se console avec la musique et comprend fort bien la peinture. Elle admire Watteau avec enthousiasme et, après une visite à Greuze, le juge avec plus de goût que n’en montre Diderot dans ses Salons. L’ironie éloigne et blesse les êtres jeunes et passionnés, de sorte que c’est le poète qu’elle devait aimer dans Voltaire. L’histoire ne dit pas si elle connut Chardin. Il serait curieux de savoir ce qu’elle pensait du peintre de la petite bourgeoise.


Roland, à Amiens, ne mettait guère d’empressement à correspondre. Il faut dire qu’il avait intérieurement renoncé, en voyant Manon, à un certain projet de mariage avec Henriette Cannet, sœur de Sophie. Cela mettait dans un grand embarras cet « homme vertueux » qui se demandait s’il allait être convaincu de duplicité devant les trois amies.

Lorsque au mois de mai 1776, il revint à Paris, son premier soin fut de prier Manon de ne pas le nommer dans ses lettres à Amiens. Ce n’était pas très facile. Peu auparavant, elle avait écrit :

« J’ai vu M. Roland de la Platière. Il était sérieux. J’étais rêveuse, etc. » Une certaine inquiétude s’était déjà fait jour dans l’esprit des deux sœurs.

Jusqu’où allèrent les explications de Roland à sa jeune amie ? On ne sait, mais il parvint à lui faire accepter le principe d’une dissimulation qui dut coûter beaucoup à une nature sans détours. Ce qui est certain, c’est qu’à partir de la lettre datée du 24 juin 1776, elle joue systématiquement ses amies.

Lorsque Roland venait au quai de l’Horloge, il s’attardait longuement.

Son retour avait été aussi agréable à la jeune fille qu’à lui-même. Tout de suite, il avait su lui inspirer assez de patience et de docilité pour qu’il pût à l’aise pérorer devant elle. Du reste, il ne l’ennuyait pas. Elle lui trouvait de grandes capacités et elle savait écouter, « disposition qui fait plus d’amis que les qualités les plus brillantes », remarquera-t-elle plus tard.

M. de la Platière revenait d’Allemagne et se disposait à partir pour l’Italie où son protecteur, Trudaine de Montigny, l’envoyait faire un voyage d’études commerciales. Pendant cet été de 1776 où il préparait son voyage, il se lia avec Mlle Phlipon, au point de confier à cette docte fille, dont les entretiens le captivaient et dont il avait éprouvé le caractère solide, un gros paquet de manuscrits dont il permettait qu’elle disposât à son gré s’il ne revenait pas. Rien ne pouvait flatter Manon à l’égard d’une telle marque de confiance, mais sa pensée était ailleurs. C’est probablement pour cela que Roland, qui avait dû s’en aperçevoir, avait cessé de se surveiller aussi rigoureusement, et si elle rougit, c’était pour la forme, lorsque le voyageur, qui avait dîné avec Sainte-Lette à la table des Phlipon, la veille de son départ, demanda à l’embrasser. Dans le moment, c’est en effet Sevelinges qui la préoccupe et elle est même en train de composer, sur son conseil, un morceau mis au concours par l’Académie de Besançon sur la question de savoir « comment l’éducation des femmes pouvait contribuer à rendre les hommes meilleurs ».

Roland resta quatorze mois en Italie.

Il semble que, pendant un certain temps, elle n’entendit pas parler de lui. Dans le secret de son petit cabinet, elle lut puis relut les papiers qu’il lui avait laissés et ces récits de voyage, ces réflexions morales, ces œuvres ébauchées, lui firent connaître, pour son ravissement, « une âme forte, une probité austère, des principes rigoureux ». Une correspondance, toute mêlée d’italien, s’engagea bientôt.

De Naples, le 10 janvier 1777, il adresse à son amie un long morceau où il fait le portrait de l’élève-inspecteur idéal. Il connaît son sujet et ses idées sont nobles. Manon lui répond :

Combien vous faites votre éloge par l’enthousiasme sublime avec lequel vous tracez celui de la vertu !… J’ai relu souvent la lettre sur l’élève-inspecteur. Le pourquoi ne vous regarde pas, mais c’est que j’y trouvais mon âme.

Avant de partir pour l’Italie Roland avait présenté, quai de l’Horloge, son frère préféré, le bénédictin Dom Pierre. C’était « un homme d’esprit, de mœurs douces, de caractère aimable ».

Il venait quelquefois apporter à Mlle Phlipon les Notes que « l’ultramontain » rédigeait au cours de son voyage et qui, plus tard, devinrent les Lettres d’Italie à Mlle X…[1].

Au retour de M. Roland, disent les Mémoires, je me trouvai un ami ; sa gravité, ses mœurs, ses habitudes toutes consacrées au travail me le faisaient considérer pour ainsi dire sans sexe ou comme un philosophe qui n’existait que par la raison.

Quatre lignes peuvent résumer bien des choses. Elles peuvent aussi suffire à égarer complètement le lecteur. Que l’on ne se fie pas trop à celles-ci.

La vérité est que la philosophie et la raison ne furent pas consultées le moins du monde dans l’affaire. Entre cette belle fille de vingt-quatre ans et ce barbon plus vieux qu’Arnolphe ce fut une lutte frénétique, désespérée, qui ne se termina qu’en 1780 après avoir débuté en 1775. Ce qu’il s’y trouva de plus singulier, c’est qu’ils y prirent tous deux le masque opposé à leur vrai personnage. Roland profondément épris, mais bien fâché de l’être, se montra hargneux, irrésolu, absurde, et elle qui croyait voir en lui un homme de premier plan, elle dont le penchant était tout cérébral, parvint à le prendre et à le reprendre, l’ayant perdu vingt fois, à force de douceur, de tendresse, de soumission féminine, pour le conduire enfin à ce qu’il ne voulait pas : le mariage.

Dès le début il avait été réticent, comme nous savons, froid dans l’apparence, inquiet et prêt au recul. Il ne s’était pas laissé conduire sans difficulté à l’habitude de correspondre. L’intimité de l’été de 1776 n’avait fait que rendre plus sensible le silence complet qu’il observa de février à septembre 1777. Il est vrai qu’il échangeait alors des lettres avec sa mère et avec le chanoine Dominique, son frère aîné, au sujet d’un mariage éventuel, pendant que Manon entretenait avec Sevelinges les relations ambiguës dont elle cherchait à tromper sa solitude et son ennui.

Elle est sujette à des caprices, à des vapeurs. Un jour, sur un ton très amer, elle se plaint de la vie et sanglote sur son oreiller. Un moment après, la voilà « toute ragaillardie », « sa petite folie a secoué ses grelots », mais se sentant d’humeur à faire des conquêtes, elle se jette sur la géographie et compose deux accompagnements de clavecin.

À cette époque, après avoir été très entourée, elle est bien seule. Elle est définitivement détachée de La Blancherie ; Sainte-Lette est reparti pour les Indes ; à l’étranger, Roland fait le mort et Sevelinges s’est réinstallé à Soissons. La correspondance avec Sophie s’en trouve exaltée, mais lorsque Manon lui écrit : « Adieu mon tout, ma joie, mon bonheur », il est clair que l’amitié doit d’autant moins lui suffire que, ne comportant plus la confiance passée, elle repose désormais sur un porte-à-faux. En effet, l’expansive Manon au lieu de se plaindre à son amie des déceptions que lui fait continuellement éprouver Roland, est au contraire obligée de les cacher sous une feinte insouciance, très pénible à son besoin d’effusion.

Quand Roland rentre enfin en France au mois de septembre 1777, il s’arrête à Villefranche, dans sa famille ; mais, dès le lendemain de son arrivée, il écrit à Mlle Phlipon. Celle-ci, transportée, pardonne tout et écrit une lettre où elle se découvre assez vivement. Mais le mois d’octobre s’écoule jusqu’au dernier jour sans lui apporter aucune réponse.

Durement mortifiée, elle apprend enfin par Dom Pierre, le bon prieur, intermédiaire bienveillant entre Roland et son amie, que le voyageur est tombé malade au Clos, qu’« il ne digère encore que de la volaille, et même avec beaucoup de peine, et compte si peu sur ses forces qu’il faut avoir le soin de lui donner une canne ».

Rentré à Amiens, Roland, que son passage à Paris a sans doute un peu trop ému, fait comme d’habitude machine en arrière et reste trois mois sans écrire. Mais cette fois Manon a définitivement renié Sevelinges dans son cœur. De jour en jour sa pensée découvre de meilleures raisons pour se fixer sur Roland et bientôt, libérée de toute restriction mentale, elle lui écrit à 3 heures de la nuit qu’elle espère le voir avec le prieur dont la visite s’est annoncée. Elle a en effet grand besoin d’« idées riantes ». Son père lui donne décidément des sujets d’inquiétude. Il perd son argent au jeu. Il a de mauvaises fréquentations. Jeune encore, peut-être pense-t-il à se remarier. La gêne a suivi l’aisance chez le graveur où un seul apprenti suffit maintenant à la besogne.

Les Phlipon ont dû déménager pour prendre un appartement plus petit[2]. La grand’mère Phlipon, l’oncle Bimont, le ménage Besnard, les cousines, toute la parenté conseille à Manon de ne pas se laisser dépouiller du bien de sa mère et de demander des comptes à un père qui oublie ses devoirs. La jeune fille éprouve cependant la plus grande peine à se décider. Enfin, avec des sentiments mêlés où se contredisent le généreux et le raisonnable, elle prend son parti et arrive, après les plus pénibles tribulations à sauver un capital de douze mille livres, qui rapporte 630 francs de rente.

— Il est dur, écrit-elle à Sophie, d’user de ses droits contre l’auteur de ses jours. Je veux donner à mon père, mon temps, mes soins et mon argent, mais il faut que j’aie mon bien pour le lui conserver.

Roland est à Paris, Manon écrit à Sophie. « Notre voyageur m’intéresse beaucoup. Je le vois très peu. »

Mais cela, c’est de la politique. Si elle l’avait vu si peu, on n’aurait pas jasé, et le « sensible et fougueux apprenti », qui était violemment amoureux de la jeune fille, ne serait pas devenu furieux au point de vouloir tuer Roland, que cette disposition met fort mal à l’aise. Manon soupire : « Ô mon ami, comme on aime à vingt ans ! » ce qui veut dire : « Ce n’est pas comme à quarante-cinq ! »

La bonne, Mignonne, avait bavardé chez Sélincourt, frère des demoiselles Cannet. Manon est obligée d’entrer avec celles-ci dans des explications embarrassées :

Mignonne, toutes les fois qu’elle me voyait la plume à la main, s’imaginait que c’était pour ce grand monsieur qui était venu l’autre jour, des papiers sous son bras…

À la fin de l’année 1779 Roland est vaincu, conquis, prêt à capituler. Durant les libres et longs entretiens de tous les jours, il n’a plus été aussi souvent question de sa fameuse austérité, et la jeune fille qui avait eu à se défendre, écrit :

« Questo primo dolcissimo baccio impétueusement ravi, me fit un mal affreux. »

Après quelques dérobades dernières, Roland rassemble son courage et d’Amiens envoie sa demande.


C’est avec un entraînement plein d’émoi que, dans le silence recueilli des bibliothèques, le chercheur ouvre pour la première fois un volume de lettres originales. L’imagination est rejetée comme une faculté inutile. Le passé revit. On le touche avec la main. Son odeur sort du papier fané.

La première lettre de Manon Phlipon qui s’ouvre sous nos yeux est justement sa réponse à la demande de Roland. Elle porte la date du 2 octobre 1779. Elle est très belle et commence en ces termes : « Je suis pénétrée, ravie, désolée : je vous plains, je vous gronde, je vous… »

Le papier est le papier courant de l’époque, un solide papier de pur fil qui a résisté aux aventures et au temps. Le texte manuscrit est tracé sur une ligne aussi droite que si le papier était rayé. Peut-être se servait-elle d’un transparent ? L’écriture est classique, distincte en ses détails, fortement caractérisée.

Les majuscules sont hautes et ornées, les mots souvent agrémentés d’une finale en forme de boucle. Les t sont barrés assez bas et légèrement ; l’orthographe est correcte, la ponctuation exacte. Les adresses portent de larges majuscules très décorées et d’un dessin élégant. Mlle Phlipon ne signe pas ses lettres intimes et se contente ordinairement d’un paraphe.

L’écriture de Roland est basse, presque écrasée, très courante, sans aucun art, et accuse parfois le déséquilibre nerveux qui, souvent, apparaît en lui. Ce n’est pas cet ordre parfait, cette sérénité des manuscrits de Mlle Phlipon devenue Mme Roland. Avec l’indifférence de nos pères pour l’orthographe des noms propres, il met deux p à Phlipon et il écrit quai de l’Orloge à Paris, de même que Manon rue du Colège à Amiens.

Lui non plus ne signe pas. En outre, il déguise son écriture sur l’adresse, pour dérouter l’inquiétude du père, la curiosité de Mignonne, et la jalousie de l’apprenti.

Le premier soin de la véridique Manon, en agréant la demande de M. de la Platière, fut pour avouer ses correspondances secrètes et pour rompre avec Sevelinges, auquel elle avait sans doute découvert ses nouveaux projets, puisqu’il répondit :

Méfiez-vous des gens d’esprit encore plus que des sots et des méchants d’inclination. Il n’est pas probable que vous rencontrerez deux fois un homme assez singulier pour répondre sans fiction à la vivacité des sentiments dont vous êtes capable, si l’inconstance ne vous préserve pas de ses effets.

On voit qu’il ne manquait alors que le nom à ce que, cent ans plus tard, on nomma la rosserie.

Mais Manon est accablée de tracas et de fatigues. Mignonne est tombée malade. Sa jeune maîtresse la couche dans son propre lit pour la mieux soigner et fait l’ouvrage de la maison. L’apprenti aussi est souffrant. Elle va de l’un à l’autre et s’applique à remettre celui-ci « dans le chemin de la vertu », tandis que la pauvre Mignonne expire en disant :

— Mademoiselle, je n’ai jamais demandé qu’une chose au Ciel, c’est de mourir auprès de vous : je suis contente.

Manon, pendant ce temps, a réfléchi aux conditions bizarres que Roland a mises à l’union projetée. Il exige un secret absolu, même à l’égard de Phlipon dont il a la prétention d’épouser la fille sans l’avoir demandée. Dans ses lettres, on le voit bien préparer la maison d’Amiens en vue de son mariage, mais, d’une date, il n’est pas question. Il n’écrit pas plus qu’à son futur beau-père, à sa propre famille qui va crier à la mésalliance. La jeune fille, dont le bon sens s’accomode mal de cette situation sans issue, prend bravement l’initiative nécessaire, mais, malgré tout son art, le conflit éclate. Phlipon et Roland échangent des lettres blessantes et, comme Manon est entre eux, c’est elle qui reçoit les coups. Elle a beau user d’une patience surhumaine et d’une douceur archangélique,

Roland, qui refuse de venir à Paris, en arrive à lui écrire de telles lettres qu’elle lui rend sa parole et se réfugie avec toutes les larmes de l’amour saignant, dans une amitié opportuniste.

Roland, qui est un grand travailleur, s’attelle à des besognes écrasantes pour dompter une souffrance qu’il n’avoue pas :

Je travaille comme un malheureux. Je ne sors point de cinq et six jours de la semaine. Je passe des nuits entières sans dormir.

Par habileté, elle tâche également de lui faire croire qu’elle n’est plus toute à sa douleur. Un jour elle a reçu une demande en mariage fort honorable. Une autre fois on lui a proposé une place à la cour, mais comme il s’agit d’un « établissement qui n’a de fondement qu’un caprice de la reine… elle ne risquera pas de se déranger pour une situation qui, tout bien compté, serait excellente pour quiconque joindrait à une âme commune, un esprit souple et rusé ».

Qui sait ce qu’eût changé dans les événements publics la présence à Versailles d’une Manon Phlipon, exerçant son influence sur Marie-Antoinette, l’instruisant de la marche des idées et — pourquoi pas ? — portant peut-être la lumière dans une inconscience que personne n’avait jamais tenté d’éclairer[3].

Mais la jeune fille ne s’attarde à aucun rêve. C’est son propre de mettre du charme dans la raison, et d’ailleurs elle suit une idée fixe.

Elle se décide à quitter son père ; non qu’elle ait pour accomplir ce coup d’État des motifs nouveaux, mais elle a parfaitement compris que, si son seul espoir est dans une entrevue avec Roland, Roland est buté et ne viendra jamais chez Phlipon.

Le 7 novembre 1779, ayant emprunté à Sophie l’argent nécessaire au déménagement puis donné à son père les petites économies dont il avait le plus grand besoin, elle part pour son ancien couvent où elle a loué une chambre de vingt écus :

À la Congrégation, je serai à ma cuisine, dit-elle, et je compte me tirer d’affaires avec mes 530 livres de rente.

Elle vivra de pois chiches cuits deux fois par semaine dans un pot. Elle cherchera des écolières et Sainte-Agathe viendra une fois le jour passer un quart d’heure avec elle. La rudesse d’un tel programme avait pour elle quelque chose de stimulant et tentait son puritanisme.

Du reste elle comptait sur le temps pour lui arranger les choses.

Elle n’avait pas tort. Roland avait donné dans le piège et, tranquillisé par l’étiquette — Amitié — inscrite sur les lettres admirables qu’il recevait, il consentit au principe d’une entrevue. Justement il allait bientôt se rendre à Longpont pour voir son frère. Il passerait par Paris, mais ce ne serait qu’au retour qu’il irait voir Manon qui, devant cette reculade pour elle incompréhensible, crut la partie perdue.

Le 9 décembre, quand il revient de Longpont à Paris, il n’arrive pas encore à se décider. Il temporise trois jours et c’est seulement le 12, qu’ayant ramassé ses forces, il marche au couvent comme au feu et en effet… « s’enflamme en la revoyant à la grille ».

Le lendemain il écrit :

Tu m’aimes… je ne sais si tu m’aurais fait plus de mal de me haïr.

Il a d’ailleurs quitté le couvent après l’heure de la clôture. C’est un homme dont les visites sont toujours longues. Un peu honteux il s’informe :

Qu’ont dit, qu’ont pensé tes dames ?

C’est le 12 qu’il l’a revue. Par un billet daté du 20, il s’engage définitivement. Il apostrophe Manon : « Quel est donc ton empire ? » et il lui dépêche, outre le sympathique curé de Longpont, une parente dont il fait grand cas, Mlle de La Belouze, dame de considération dans le monde parlementaire.

Le graveur Phlipon avait déjà écrit à M. de la Platière une lettre pleine de fautes d’orthographe, mais aussi de repentir, et d’un ton excellent. M. de la Platière voulait bien le recevoir à merci et Sophie Cannet voyait arriver l’annonce brusque d’une nouvelle que rien — hormis quelques soupçons — n’avait pu lui faire prévoir.

Je n’oublie pas, ma bonne amie, disait Manon, que c’est par toi que j’ai connu, etc…

C’était peu.

Le contrat fut passé le 27 janvier 1780, les publications affichées le 30 et le mariage eut lieu, sans aucun apparat, le 4 de février à l’église Saint-Barthélemi. Dom Pierre Roland, curé de Longpont, était témoin de son frère et Sélincourt de Manon qui était revenue chez son père, quelques jours auparavant, pour aller de là à l’église.

Le nouveau ménage s’installa chez Phlipon mais n’y resta pas longtemps[4]. Dès le lendemain de la cérémonie, c’est Mme Roland qui écrit à Cousin-Despréaux, le plus intime ami de Roland, pour lui annoncer le mariage. Roland n’ajoute que quelques lignes familières terminées par ces mots : « J’ai cherché le bonheur. J’y crois. »

Mme Roland reprend la lettre et, dans un post-scriptum, fait observer à Cousin-Despréaux que la publication des Lettres d’Italie, dont il s’est chargé, tarde beaucoup et que « l’auteur s’en affecte ».

Tant que dura leur vie commune, — du premier jour au dernier, les documents le prouvent — les époux gardèrent ainsi l’habitude d’écrire ensemble. De plain-pied, Mme Roland était entrée dans le rôle d’une collaboratrice modeste, entièrement dévouée aux intérêts d’un homme supérieur.

  1. Elles furent publiées à Amsterdam en 1782.
  2. En 1778, les Phlipon déménagèrent, mais probablement sans quitter leur maison. Ils s’installèrent au premier étage, dans un appartement où Manon eut aussi un petit cabinet d’étude qui lui plaisait.
  3. Marie Lekzinska était autrement clairvoyante, lorsque, bien des années auparavant, elle écrivait à son père, le roi Stanislas :

    « C’est une sotte chose que d’être reine. Hélas ! pour peu que les choses continuent à aller comme elles vont, on nous dépouillera bientôt de cette incommodité ! »

  4. Sans doute à cause de l’exiguïté de l’appartement.
    Le 12 mars suivant, Roland écrivait à son ami Cousin-Despréaux qu’il logeait rue Saint-Jacques, à l’hôtel de Lyon.