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La Petite Roque (recueil)/Édition Conard, 1910/Madame Parisse

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La Petite RoqueLouis Conard, libraire-éditeur (p. 185-200).
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IModifier

J’étais assis sur le môle du petit port d’Obernon près du hameau de la Salis, pour regarder Antibes au soleil couchant. Je n’avais jamais rien vu d’aussi surprenant et d’aussi beau.

La petite ville, enfermée en ses lourdes murailles de guerre construites par M. de Vauban, s’avançait en pleine mer, au milieu de l’immense golfe de Nice. La haute vague du large venait se briser à son pied, l’entourant d’une fleur d’écume ; et on voyait, au-dessus des remparts, les maisons grimper les unes sur les autres jusqu’aux deux tours dressées dans le ciel comme les deux cornes d’un casque antique. Et ces deux tours se dessinaient sur la blancheur laiteuse des Alpes, sur l’énorme et lointaine muraille de neige qui barrait tout l’horizon.

Entre l’écume blanche au pied des murs, et la neige blanche au bord du ciel, la petite cité éclatante et debout sur le fond bleuâtre des premières montagnes offrait aux rayons du soleil couchant une pyramide de maisons aux toits roux, dont les façades aussi étaient blanches, et si différentes cependant qu’elles semblaient de toutes les nuances.

Et le ciel, au-dessus des Alpes, était lui-même d’un bleu presque blanc, comme si la neige eût déteint sur lui ; quelques nuages d’argent flottaient tout près des sommets pales ; et de l’autre côté du golfe, Nice couchée au bord de l’eau s’étendait comme un fil blanc entre la mer et la montagne. Deux grandes voiles latines, poussées par une forte brise, semblaient courir sur les flots. Je regardais cela, émerveillé.

C’était une de ces choses si douces, si rares, si délicieuses à voir qu’elles entrent en vous, inoubliables comme des souvenirs de bonheur. On vit, on pense, on souffre, on est ému, on aime par le regard. Celui qui sait sentir par l’œil éprouve, à contempler les choses et les êtres, la même jouissance aiguë, raffinée et profonde, que l’homme à l’oreille délicate et nerveuse dont la musique ravage le cœur.

Je dis à mon compagnon, M. Martini, un Méridional pur sang :

— Voilà, certes, un des plus rares spectacles qu’il m’ait été donné d’admirer.

"J’ai vu le Mont-Saint-Michel, ce bijou monstrueux de granit, sortir des sables au jour levant.

"J’ai vu, dans le Sahara, le lac de Raïanechergui, long de cinquante kilomètres, luire sous une lune éclatante comme nos soleils et exhaler vers elle une nuée blanche pareille à une fumée de lait.

"J’ai vu dans les îles Lipari, le fantastique cratère de soufre du Volcanello, fleur géante qui fume et qui brûle, fleur jaune démesurée, épanouie en pleine mer et dont la tige est un volcan.

"Eh bien ! je n’ai rien vu de plus surprenant qu’Antibes debout sur les Alpes au soleil couchant.

"Et je ne sais pourquoi des souvenirs antiques me hantent ; des vers d’Homère me reviennent en tête ; c’est une ville du vieil Orient, ceci, c’est une ville de l’Odysée, c’est Troie ! bien que Troie fût loin de la mer.

M. Martini tira de sa poche le guide Sarty et lut : — Cette ville fut à son origine une colonie fondée par les phocéens de Marseille, vers l’an 340 avant J.-C. Elle reçut d’eux le nom grec d’Antipolis, c’est-à-dire « contreville », ville en face d’une autre, parce qu’en effet elle se trouve opposée à Nice, autre colonie marseillaise.

"Après la conquête des Gaules, les Romains firent d’Antibes une ville municipale ; ses habitants jouissaient du droit de cité romaine.

"Nous savons, par une épigramme de Martial, que, de son temps…

Il continuait. Je l’arrêtai :

— Peu m’importe ce qu’elle fut. Je vous dis que j’ai sous les yeux une ville de l’Odyssée. Côte d’Asie ou côte d’Europe, elles se ressemblaient sur les deux rivages ; et il n’en est point, sur l’autre bord de la Méditerranée qui éveille en moi, comme celle-ci, le souvenir des temps héroïques.

Un bruit de pas me fit tourner la tête ; une femme, une grande femme brune passait sur le chemin qui suit la mer en allant vers le cap.

M. Martini murmura, en faisant sonner les finales : — C’est Mme Parisse, vous savez !

Non, je ne savais pas, mais ce nom jeté, ce nom du berger troyen me confirma dans mon rêve.

Je dis cependant :

— Qui ça, Mme Parisse ?

Il parut stupéfait que je ne connusse pas cette histoire. J’affirmai que je ne la savais point ; et je regardais la femme qui s’en allait sans nous voir, rêvant, marchant d’un pas grave et lent, comme marchaient sans doute les dames de l’antiquité. Elle devait avoir trente-cinq ans environ, et restait belle, fort belle, bien qu’un peu grasse. Et M. Martini me conta ceci.


IIModifier

Mme Parisse, une demoiselle Combelombe, avait épousé, un an avant la guerre de 1870, M. Parisse, fonctionnaire du gouvernement. C’était alors une belle jeune fille, aussi mince et aussi gaie qu’elle était devenue forte et triste. Elle avait accepté à regret M. Parisse, un de ces petits hommes à bedaine et à jambes courtes qui trottent menu dans une culotte toujours trop large.

Après la guerre, Antibes fut occupée par un seul bataillon de ligne commandé par M. Jean de Carmelin, un jeune officier décoré pendant la campagne et qui venait seulement de recevoir les quatre galons.

Comme il s’ennuyait fort dans cette forteresse, dans cette taupinière étouffante enfermé e en sa double enceinte d’énormes murailles, le commandant allait souvent se promener sur le cap, sorte de parc ou de forêt de pins éventée par toutes les brises du large.

Il y rencontra Mme Parisse qui venait aussi, les soirs d’été, respirer l’air frais sous les arbres. Comment s’aimèrent-ils ? Le sait-on ? Ils se rencontraient, ils se regardaient, et quand ils ne se voyaient plus, ils pensaient l’un à l’autre, sans doute. L’image de la jeune femme aux prunelles brunes, aux cheveux noirs, au teint pâle, de la belle et franche Méridionale qui montrait ses dents en souriant, restait flottante devant les yeux de l’officier qui continuait sa promenade en mangeant son cigare au lieu de le fumer ; et l’image du commandant serré dans sa tunique, culotté de rouge et couvert d’or, dont la moustache blonde frisait sur sa lèvre, devait passer le soir devant les yeux de Mme Parisse quand son mari, mal rasé et mal vêtu, court de pattes et ventru, rentrait pour souper.

A force de se rencontrer, ils sourirent en se revoyant, peut-être ; et à force de se revoir, ils s’imaginèrent qu’ils se connaissaient. Il la salua assurément. Elle fut surprise et s’inclina, si peu, si peu, tout juste ce qu’il fallait pour ne pas être impolie. Mais au bout de quinze jours elle lui rendait son salut, de loin, avant même d’être côte à côte. Il lui parla ! De quoi ? Du coucher du soleil sans aucun doute. Et ils l’admirèrent ensemble, en le regardant au fond de leurs yeux plus souvent qu’à l’horizon. Et tous les soirs pendant deux semaines ce fut le prétexte banal et persistant d’une causerie de quelques minutes.

Puis ils osèrent faire quelques pas ensemble en s’entretenant de sujets quelconques ; mais leurs yeux déjà se disaient mille choses plus intimes, de ces choses secrètes, charmantes dont on voit le reflet dans la douceur, dans l’émotion du regard, et qui font battre le cœur, car elles confessent l’âme, mieux qu’un aveu.

Puis il dut lui prendre la main, et balbutier ces mots que la femme devine sans avoir l’air de les entendre.

Et il fut convenu entre eux qu’ils s’aimaient sans qu’ils se le fussent prouvé par rien de sensuel ou de brutal.

Elle serait demeurée indéfiniment à cette étape de la tendresse, elle, mais il voulait aller plus loin, lui. Et il la pressa chaque jour plus ardemment de se rendre à son violent désir.

Elle résistait, ne voulait pas, semblait résolue à ne point céder.

Un soir pourtant elle lui dit comme par hasard :

— Mon mari vient de partir pour Marseille. Il y va rester quatre jours.

Jean de Carmelin se jeta à ses pieds, la suppliant d’ouvrir sa porte le soir même, vers onze heures. Mais elle ne l’écouta point et rentra d’un air fâché.

Le commandant fut de mauvaise humeur tout le soir ; et le lendemain, dès l’aurore, il se promenait, rageur, sur les remparts, allant de l’école du tambour à l’école de peloton, et jetant des punitions aux officiers et aux hommes, comme on jetterait des pierres dans une foule. Mais en rentrant pour déjeuner, il trouva sous sa serviette, dans une enveloppe, ces quatre mots : Ce soir, dix heures. Et il donna cent sous, sans aucune raison, au garçon qui le servait.

La journée lui parut fort longue. Il la passa en partie à se bichonner et à se parfumer.

Au moment où il se mettait à table pour dîner on lui remit une autre enveloppe. Il trouva dedans ce télégramme : « Ma chérie, affaires terminées. Je rentre ce soir train neuf heures. Parisse. »

Le commandant poussa un juron si véhément que le garçon laissa tomber la soupière sur le parquet.

Que ferait-il ? Certes, il la voulait, ce soir-là même, coûte que coûte ; et il l’aurait. Il l’aurait par tous les moyens, dût-il faire arrêter et emprisonner le mari. Soudain une idée folle lui traversa la tête. Il demanda du papier, et écrivit :

: "Madame, 
"Il ne rentrera pas ce soir, je vous le jure, et moi je serai à dix heures où vous savez. Ne craignez rien, je réponds de tout, sur mon honneur d’officier.
:  :  :  :  :  :  :  :  :  : « Jean de Carmelin. » 

Et, ayant fait porter cette lettre, il dîna avec tranquillité. Vers huit heures, il fit appeler le capitaine Gribois qui commandait après lui ; et il lui dit, en roulant entre ses doigts la dépêche froissée de M. Parisse :

"Capitaine, je reçois un télégramme d’une nature singulière et dont il m’est même impossible de vous donner le contenu. Vous allez faire fermer immédiatement et garder les portes de la ville, de façon à ce que personne, vous entendez bien, personne n’entre ni ne sorte avant six heures du matin. Vous ferez aussi circuler des patrouilles dans les rues et forcerez les habitants à rentrer chez eux à neuf heures. Quiconque sera trouvé dehors passé cette limite sera reconduit à son domicile manu militari. Si vos hommes me rencontrent cette nuit, ils s’éloigneront aussitôt de moi en ayant l’air de ne pas me reconnaître.

"Vous avez bien entendu ?

— Oui, mon commandant.

— Je vous rends responsable de l’exécution de ces ordres, mon cher capitaine.

— Oui, mon commandant.

— Voulez-vous un verre de chartreuse ?

— Volontiers, mon commandant.

Ils trinquèrent, burent la liqueur jaune, et le capitaine Gribois s’en alla.


==III==

Le train de Marseille entra en gare à neuf heures précises, déposa sur le quai deux voyageurs, et reprit sa course vers Nice.

L’un était grand et maigre, M. Saribe, marchand d’huiles, l’autre gros et petit, M. Parisse.

Ils se mirent en route côte à côte, leur sac de nuit à la main pour gagner la ville éloignée d’un kilomètre.

Mais en arrivant à la porte du port, les factionnaires croisèrent la baïonnette en leur enjoignant de s’éloigner.

Effarés, stupéfaits, abrutis d’étonnement, ils s’écartèrent et délibérèrent ; puis, après avoir pris conseil l’un de l’autre, ils revinrent avec précaution afin de parlementer en faisant connaître leurs noms.

Mais les soldats devaient avoir des ordres sévères, car ils les menacèrent de tirer ; et les deux voyageurs, épouvantés, s’enfuirent au pas gymnastique, en abandonnant leurs sacs qui les alourdissaient.

Ils firent alors le tour des remparts et se présentèrent à la porte de la route de Cannes. Elle était fermée également et gardée aussi par un poste menaçant. MM. Saribe et Parisse, en hommes prudents, n’insistèrent pas davantage, et s’en revinrent à la gare pour chercher un abri, car le tour des fortifications n’était pas sûr, après le soleil couché.

L’employé de service, surpris et somnolent, les autorisa à attendre le jour dans le salon des voyageurs. Ils y demeurèrent côte à côte, sans lumière, sur le canapé de velours vert, trop effrayés pour songer à dormir. La nuit fut longue pour eux.

Ils apprirent, vers six heures et demie, que les portes étaient ouvertes et qu’on pouvait, enfin, pénétrer dans Antibes.

Ils se remirent en marche, mais ne retrouvèrent point sur la route leurs sacs abandonnés.

Lorsqu’ils franchirent, un peu inquiets encore, la porte de la ville, le commandant de Carmelin, l’œil sournois et la moustache en l’air, vint lui-même les reconnaître et les interroger.

Puis il les salua avec politesse en s’excusant de leur avoir fait passer une mauvaise nuit. Mais il avait dû exécuter des ordres.

Les esprits, dans Antibes, étaient affolés. Les uns parlaient d’une surprise méditée par les Italiens, les autres d’un débarquement du prince impérial, d’autres encore croyaient à une conspiration orléaniste. On ne devina que plus tard la vérité quand on apprit que le bataillon du commandant était envoyé fort loin, et que M. de Carmelin avait été sévèrement puni.


==IV==

M. Martini avait fini de parler. Mme Parisse revenait, sa promenade terminée. Elle passa gravement près de moi, les yeux sur les Alpes dont les sommets à présent étaient roses sous les derniers rayons du soleil.

J’avais envie de la saluer, la triste et pauvre femme qui devait penser toujours à cette nuit d’amour déjà si lointaine, et à l’homme hardi qui avait osé, pour un baiser d’elle, mettre une ville en état de siège et compromettre tout son avenir.

Aujourd’hui, il l’avait oubliée sans doute, à moins qu’il ne racontât, après boire, cette farce audacieuse, comique et tendre.

L’avait-elle revu ? L’aimait-elle encore ? Et je songeais : « Voici bien un trait de l’amour moderne, grotesque et pourtant héroïque. L’Homère qui chanterait cette Hélène, et l’aventure de son Ménélas, devrait avoir l’âme de Paul de Kock. Et pourtant, il est vaillant, téméraire, beau, fort comme Achille, et plus rusé qu’Ulysse, le héros de cette abandonnée ! »

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