Ma pièce/Préface

Ma pièce (1916)
Plon (p. I-XI).

PRÉFACE



Un beau livre posthume, et sans doute même un chef-d’œuvre. La révélation d’un écrivain de premier ordre nous est apportée par la nouvelle de sa mort ; du même coup nous apprenons l’apparition d’un parfait artiste, et sa fin. Le nom de Paul Lintier, inconnu hier, restera ; il s’accroche à l’épopée présente : un modeste artilleur, perdu dans la foule des combattants, a écrit, sur son genou, un livre qui doit compter parmi les témoignages les plus vivants de la grande guerre, et demeurer après nous, comme un incomparable document offert à tous ceux qui plus tard étudieront l’âme et les gestes de cette génération de héros par qui la France fut sauvée.

Paul Lintier n’atteignait pas encore sa vingt-troisième année, quand il tomba au champ d’honneur, le 15 mars 1916 ; il achevait alors de corriger les épreuves de son volume, carnet de route rédigé au début de la guerre, pendant les mois émouvants d’août et de septembre 1914. Il avait donc vingt et un ans tout juste quand il écrivit ces pages admirables, et nous devons prendre note exacte de son âge, afin d’apprécier, dans toute leur importance, la haute valeur de l’homme qui incubait dans cet enfant, et la perte que c’est là, pour les lettres françaises, pour l’avenir, pour le pays.

La beauté de cet ouvrage n’a pas besoin d’être démontrée : pour qu’elle saute aux yeux, il suffit d’ouvrir le livre, au hasard. Des tableaux en trois lignes, des scènes en vingt lignes, des détails rapides et qui passent, l’heure qui court, émue, changeante, formidable et nette comme la guerre elle-même ; aucune littérature, ni fiction, ni éloquence, ni lyrisme, mais un perpétuel accent de vérité, une simplicité grandiose, une sûreté de style qui forcent l’admiration. Par la justesse et la subtilité des visions, paysages ou personnages, par la fermeté du dessin, par le réalisme de la couleur, le peintre s’affirme ; par le rythme de la phrase, le musicien se révèle : c’est là un artiste complet. Il pense, il sent, il sait traduire. Son œuvre porte en elle les trois éléments de vie : la pensée, le cœur et la forme. Paul Lintier est un maître.

Il l’a été dès son début. Pour bien comprendre ce cas vraiment prodigieux, il nous faudra regarder en arrière[1]. Ordinairement, la littérature des adolescents est subjective : presque toujours, un jeune poète se constate lui-même, alors qu’il imagine constater l’univers. Or, c’est en cette saison d’effervescence interne que Paul Lintier, au sortir du lycée, publie une étude critique sur le peintre Adrien Bas ; et là, dès la première ligne, nous relevons cette phrase qui va constituer un dogme : « Poursuivre la technique de son art jusqu’à la virtuosité et savoir craindre cette virtuosité même… » Un peu plus loin, l’auteur ajoute avec tranquillité : « L’art est objectif. » Il nous déclare cela froidement, sans esprit de polémique ; il pose un précepte, qui ne lui paraît pas contestable ; il profère un acte de foi : nous sentons que cet axiome d’art est pour lui un axiome de morale, qui a pour base le culte de la vérité. La question de prononcer si l’art sera objectif ou subjectif se confond, à ses yeux, avec la question plus haute de décider si l’homme doit ou non faire abstraction de lui en face de la vérité, s’il doit s’incliner devant elle ou s’il peut la remanier à sa guise. Il n’hésite point : la vérité, c’est Dieu ; il n’est pas libre devant Dieu ; il ne le sera que vis-à-vis des hommes, contre la pression desquels il se défendra avec une indépendance jalouse ; il a l’enthousiasme de la franchise ; il élèvera sa probité jusqu’à la religion. De cet évangile d’art il se fait apôtre, et il apporte à son apostolat l’ardeur d’un néophyte.

Au reste, il est servi par un instrument merveilleux : son œil est clair, aigu, rapide ; il reçoit des instantanés d’une transparence admirable, et qui se fixent. Avec la même lucidité, il aperçoit les mobiles au fond des êtres ; il les aperçoit même en lui, car il s’examine aussi bien qu’il observe les autres, et il dénonce ce qu’il a constaté, à la manière d’un témoin qui dépose en justice, sans aigreur ni colère, sans ironie, sans cruauté, mais aussi sans pudeurs conventionnelles : il admire tellement la vie et ses aspects multiples, il l’aime d’un amour si grave, avec une impartialité si pure, que jamais il ne s’indigne des faiblesses, mais que jamais non plus il ne leur fait la grâce de les dissimuler. Homo sum ! La même loi de véracité qu’il applique à ses descriptions présidera sans défaillance à ses expertises morales : son objectivisme, dès lors, s’appellera sincérité, et il attestera du même coup le penseur et le moraliste.

Tout comme il a su regarder un paysage, une scène, une figure, un œil, un geste, un ton, il saura regarder son propre ouvrage, et le juger ; aucune indulgence paternelle n’aveuglera sa vérification, au contraire : que cela soit sorti de lui, c’est une raison de plus pour qu’il y veille davantage, et qu’il se méfie ; il connaît le danger des exagérations tentantes et des erreurs aimables : il s’en garde. Il est scrupuleux à l’excès. C’est une conscience armée de la loupe et du compas. Il a un sens méticuleux de l’ordre et de la mesure, un ménagement des proportions, qui généralement ne s’acquièrent que tard, en récompense du labeur prolongé. Il a un sens inné de la justice, qu’il applique aux idées et aux mots comme il l’appliquait aux choses et aux gens, et qui lui indique leur valeur et leur rang, le rôle qu’ils peuvent remplir, la place qu’ils doivent occuper. Il a la concision et la précision. Il n’admet pas un membre de phrase qui ne coopère point à la solidité de l’édifice, pas une épithète qui le décore inutilement ; si une trouvaille n’apporte qu’un effet littéraire, il l’élimine : tout ce qui peut ne pas être écrit ne doit pas être écrit.

Mais, cette maîtrise précoce ne portera-t-elle pas atteinte à la fraîcheur des impressions juvéniles, ou à la chaleur de leur spontanéité ? On aurait pu le craindre : il n’en est rien. Et c’est là précisément ce qui constitue le cas prodigieux dont nous parlions plus haut, le phénomène d’exception, une sorte de monstruosité magnifique : extraordinaire alliance de jeunesse et de maturité, union presque anormale de sensibilité et de science, dualité d’un grand artiste qui est poète par sa faculté virginale de ressentir l’émoi, et docteur par son aptitude à peser et doser la formule. Ainsi, l’émotion de l’adolescent nous gagne d’autant plus que l’écrivain n’a recouru à aucun artifice pour nous la suggérer, mais que, tout au contraire, il s’ingénie à la contenir et à ne la laisser transparaître qu’à peine.

On aperçoit très bien comment ce livre magistral a pris sa forme définitive. Il est le produit de deux moments distincts. Au cours des événements d’août et de septembre, le soldat avait jeté sur son carnet, au jour le jour, et même d’heure en heure, des notes : c’est l’apport du poète. Au cours de sa convalescence, le blessé censure ces documents, et il les met au point : c’est le rôle de l’artiste.

Très bien aussi on aperçoit comment et par quelle éducation de la volonté, cet adolescent a pu réaliser en lui un développement prématuré de ses qualités viriles. Il est autodidacte ; il est son maître et son disciple ; par la discipline, il arrive à la maîtrise de son art et de soi. Tout jeune, il a dû, solitairement, s’astreindre et s’efforcer ; on le devine, par le résultat obtenu, par l’autorité qu’il exerce sur ses nerfs, par la tenue qu’il impose à ses talents. Ses actes, au cours de la guerre, aussi bien que ses phrases, au cours du récit, nous démontrent qu’il professe la religion de l’effort, et qu’il l’a pratiquée dès sa prime jeunesse.

Sans nul doute, cet enfant aurait su organiser son existence d’homme avec la même rectitude qui règle son œuvre d’écrivain. Tout se tient, tout s’enchaîne, l’âme est une et homogène : la probité en art ordonne la droiture dans la vie ; l’une ne va pas sans l’autre ; l’énergie dont on est capable devant une feuille de papier, on la conserve dans la rue, car elle s’appelle la Conscience. Paul Lintier marche d’un pas égal, droit devant lui, sur la route qu’il s’est assignée ; il la voit, il la veut ; il sait où elle mène, il sait comment il faut se tenir pour rester droit et marcher jusqu’au bout ; il est de ceux qui ne renoncent pas, tant qu’ils respirent, et qui se relèvent dès qu’ils tombent. Ce qu’il était, avec une plume à la main, il le sera, avec un sabre au poing. Mutilé, bon pour la réforme, il la refuse ; il entend repartir, il s’ingénie, se multiplie en démarches et en sollicitations ; il ira de major en major, jusqu’à ce qu’il en trouve un qui le renvoie combattre. Il crie avec amour : « Ma pièce ! » Ce cri qu’il pousse n’est que la répétition d’une voix qu’il entend, et qui le rappelle à son poste, voix sacrée qui lui semble venir de là-bas, mais qui, réellement, sort de lui : la voix du devoir. « Ma pièce ! » Et ce sera aussi le titre de son livre. Il le signe, il retourne au feu. Puisque la lutte n’est pas finie et qu’il a encore une main, il a jugé sa part insuffisante et il va la chercher complète.

Hélas ! il l’aura trop. Après huit mois de campagne, qui lui fourniront un second volume, il est frappé pour la seconde fois. Il meurt sur place. Le même obus qui l’abat a mis en miettes l’énorme outil avec lequel il défendait la terre des aïeux.

Saluons de tout notre respect cette œuvre inachevée, cette force anéantie. Avec la vénération qu’il mérite deux fois, par son talent et par sa mort, saluons le grand homme qu’était cet enfant : il a sacrifié pour nous tout ce qu’il avait, tout ce qu’il était, tout ce qu’il devait être.

Edmond Haraucourt.
  1. Né à Mayenne, le 13 mai 1893 ; destiné tout d’abord à une carrière commerciale, pour laquelle il ne se sentait aucun goût, il fait à Lyon ses études de droit ; en même temps, il y fonde le Lyon Étudiant, revue littéraire qui imprime ses premiers essais, il collabore à diverses publications lyonnaises, et donne trois petits ouvrages : Un propriétaire, — Un croquant, — Adrien Bas. En 1913, il s’engage au 44e régiment d’artillerie. Blessé le 22 septembre 1914, évacué, il retourne au front en juillet 1915, et tombe le 15 mars 1916, à Jeandelincourt, sur la frontière de Lorraine.