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Hetzel (p. 129-142).

XII

LA CRIQUE DE BLACK-ROCK.


On sait combien la nature humaine est portée aux illusions. Certes, des chances existaient pour que l’appareil tant recherché ne fût plus à cette place… en admettant que ce fût lui dont Wells avait observé l’émersion dans l’après-midi du 27… Si quelque avarie survenue à son triple système de locomotion l’avait empêché de regagner par terre ou par eau sa retraite et obligé à relâcher au fond de la crique de Black-Rock, que devions-nous penser enfin, ne l’y voyant plus ?… C’est que, réparations faites, il s’était remis en route, c’est qu’il avait abandonné ces parages du lac Érié…

Eh bien, ces éventualités, si probables pourtant, nous n’avions pas voulu les admettre à mesure que cette journée s’avançait. Non ! nous ne doutions plus ni qu’il s’agissait bien de l’Épouvante, ni qu’elle ne fût mouillée au pied des roches, là où Wells avait pu constater sa présence…

Et alors, quel désappointement, je dirai même quel désespoir ! Toute notre campagne réduite à néant ! Si l’Épouvante naviguait encore sur ou sous les eaux du lac, la retrouver, la rejoindre, la capturer, c’était hors de notre pouvoir, et — pourquoi s’illusionner à cet égard ? — hors de tout pouvoir humain !

Nous restions là anéantis, Wells et moi, tandis que John Hart et Nab Walker, non moins dépités, se portaient sur divers points de la crique.

Et, cependant, nos mesures étaient bien prises, elles avaient toutes chances de succès. Si, au moment de notre arrivée, les deux hommes, signalés par Wells, eussent été sur la grève, nous aurions pu – en rampant – arriver jusqu’à eux, les surprendre, les saisir avant qu’ils ne se fussent embarqués… S’ils avaient été à bord, derrière les roches, nous aurions attendu leur descente à terre, et il eût été facile de leur couper la retraite !… Vraisemblablement, puisque, le premier jour comme le second, Wells n’avait jamais aperçu que ces deux hommes, c’est que l’Épouvante ne comptait pas un personnel plus nombreux !

Voilà ce que nous avions pensé, voilà de quelle façon nous aurions opéré !… Mais, par malheur, l’Épouvante n’était plus là !

Posté à l’extrémité de la passe, je n’échangeais que quelques paroles avec Wells. Et était-il besoin de parler pour se comprendre ?… Après le dépit, la colère nous envahissait peu à peu… Avoir manqué notre coup, nous sentir impuissants à continuer comme à recommencer cette campagne !…

Près d’une heure s’écoula… et nous ne songions pas à quitter la place… Nos regards ne cessaient de fouiller ces épaisses ténèbres… Parfois une lueur, due au brasillement des eaux, tremblotait à la surface du lac, puis s’éteignait, et avec elle un espoir promptement déçu !… Parfois aussi, il nous semblait voir une silhouette se dessiner à travers l’ombre, – la masse d’un bateau qui se fût approché… Parfois encore, quelques remous s’arrondissaient, comme si la crique eût été troublée dans ses profondeurs !… Puis ces vagues indices disparaissaient presque aussitôt… Il n’y avait là qu’une illusion des sens, une erreur de notre imagination affolée !

Mais voici que nos compagnons nous rejoignirent, et ma première question fut :

« Rien de nouveau ?…

– Rien, dit John Hart.

– Vous avez fait le tour de la crique ?…

– Oui, répondit Nab Walker, et nous n’avons pas même vu quelque vestige du matériel que M. Wells avait remarqué !…

– Attendons », dis-je, car je ne pouvais me décider à revenir vers le bois.

Or, à cet instant, notre attention fut attirée par une certaine agitation des eaux, qui se propageait jusqu’au bas des roches.

«  C’est comme un clapotis, observa Wells.

– En effet, répondis-je en baissant instinctivement la voix. D’où provient-il ?… La brise est complètement tombée !… Est-ce un trouble qui se produit à la surface du lac ?…

– Ou au-dessous ?… », ajouta Wells, qui se courbait pour mieux entendre.

En effet, il y avait lieu de se demander si quelque bateau, dont le moteur eût provoqué cette agitation, ne se dirigeait pas vers le fond de la crique.

Silencieux, immobiles, nous essayions de percer cette profonde obscurité, tandis que le ressac s’accentuait contre les roches du littoral.

Cependant John Hart et Nab Walker avaient gravi vers la droite l’arête supérieure. Quant à moi, baissé au ras de l’eau, j’observais l’agitation, qui ne diminuait pas. Au contraire, elle devenait plus sensible, et je commençais à percevoir une sorte de battement régulier, pareil à celui que produit une hélice en mouvement.

« Plus de doute !… déclara Wells en se penchant jusqu’à moi, c’est un bateau qui s’approche…

– Assurément, répondis-je, et à moins qu’il n’y ait des cétacés ou des squales dans l’Érié…

– Non !… un bateau !… répétait Wells. Se dirige-t-il vers le fond de la crique, ou cherche-t-il à accoster plus haut ?…

– C’est ici que vous l’aviez vu par deux fois ?

– Oui, ici, monsieur Strock.

– Eh bien, si c’est le même — et ce ne peut être que lui —, il n’y a aucune raison pour qu’il ne revienne pas à la même place…

– Là… là ! » dit alors Wells en tendant la main vers l’entrée de la crique.

Nos compagnons venaient de nous rejoindre. À demi couchés tous quatre sur le bord de la grève, nous regardions dans la direction indiquée.

On distinguait vaguement une masse noire qui se mouvait au milieu de l’ombre. Elle s’avançait très lentement, et devait être encore à plus d’une encablure au nord-est. C’est à peine si, maintenant, le grondement de son moteur se faisait entendre. Peut-être, après avoir stoppé, le bateau ne marchait-il plus que sur son erre ?…

Ainsi donc, comme la veille, l’appareil allait passer la nuit au fond de la crique !… Pourquoi avait-il quitté ce mouillage, auquel il revenait ?… Avait-il subi de nouvelles avaries qui l’empêchaient de prendre le large ?… Ou s’était-il vu dans la nécessité de partir avant que ses réparations fussent achevées ?… Quelle raison le contraignait à regagner cette place ? Enfin, existait-il un motif impérieux pour lequel, après s’être transformé en automobile, il n’aurait pu se lancer sur les routes de l’Ohio ?…

Toutes ces questions se présentaient à mon esprit, et l’on comprendra qu’il ne me fût pas permis de les résoudre.

D’ailleurs, nous raisonnions toujours, Wells et moi, d’après la conviction que cet engin était bien celui du Maître du Monde, cette Épouvante d’où il avait daté sa lettre de refus aux propositions de l’État.

Et, cependant, cette conviction ne pouvait avoir la valeur d’une certitude, bien qu’elle nous parût telle !…


Enfin, quoi qu’il en fût, le bateau continuait à s’approcher, et, certainement, son capitaine connaissait parfaitement ces passes de Black-Rock, puisqu’il s’y aventurait en pleine obscurité. Pas un fanal à bord, pas une clarté de l’intérieur filtrant à travers les hublots. Par instant, on entendait la machine qui fonctionnait en douceur. Les clapotis du remous s’accentuaient et, avant quelques minutes, il serait « à quai ».

Si j’emploie cette expression usitée dans les ports, ce n’est pas sans justesse. En effet, les roches, en cet endroit, formaient plateau, à cinq ou six pieds au-dessus du niveau du lac, emplacement tout indiqué pour un accostage.

« Ne restons pas ici… dit Wells en me saisissant le bras.

– Non, répondis-je, nous risquerions d’être découverts. Il faut se blottir du côté de la grève… se cacher dans quelque anfractuosité et attendre…

– Nous vous suivons. »

Pas une minute à perdre. Peu à peu la masse s’approchait, et, sur le pont faiblement élevé au-dessus de l’eau, se montrait la silhouette de deux hommes.

Est-ce que, décidément, ils n’étaient que deux à bord ?…

Wells et moi, John Hart et Nab Walker, après avoir remonté la passe, nous rampions le long des roches. Des cavités s’évidaient çà et là. Je m’enfonçai avec Wells dans l’une, les deux agents dans l’autre.

Si les hommes de l’Épouvante descendaient sur la grève, ils ne pourraient nous voir, mais nous les verrions, et il y aurait lieu d’agir suivant les circonstances.

Au bruit qui se faisait du côté du lac, à diverses paroles échangées en langue anglaise, il était évident que le bateau venait d’accoster. Presque aussitôt, une amarre fut envoyée précisément à l’extrémité de la passe que nous venions de quitter.

En se glissant jusqu’à l’angle, Wells constata que l’amarre était halée par un des marins qui avait sauté à terre, et l’on put entendre le grappin racler le sol.

Quelques minutes après, des pas firent crier le sable de la grève.

Deux hommes, après avoir remonté la passe, se dirigèrent vers la lisière du petit bois, marchant l’un près de l’autre à la clarté d’un fanal.

Qu’allaient-ils faire de ce côté ?… Est-ce que cette crique de Black-Rock était un point de relâche pour l’Épouvante  ?… Est-ce que son capitaine avait là un dépôt de provisions ou de matériel ?… Est-ce qu’il venait s’y ravitailler, lorsque les fantaisies de ses aventureux voyages le ramenaient en cette partie du territoire des États-Unis ?… Savait-il donc cet endroit si désert, si infréquenté, qu’il ne devait craindre d’y être jamais aperçu ?…

« Que faire ?… demanda Wells.

– Laisser ces gens revenir, et alors… »

La parole me fut coupée net par la surprise.

Les hommes n’étaient pas à trente pas de nous, lorsque l’un d’eux se retournant, la lumière du fanal qu’il portait tomba en plein sur son visage…

Ce visage, c’était celui d’un des individus qui m’avaient guetté devant ma maison de Long-Street… Je ne pouvais m’y tromper… Je le reconnaissais comme l’aurait reconnu ma vieille servante… C’était lui, c’était bien lui, un des espions dont je n’avais pu retrouver les traces !… À n’en pas douter, la lettre que j’avais reçue venait d’eux, cette lettre dont l’écriture s’identifiait avec celle du Maître du Monde !… comme celle-ci, avait-elle donc été écrite à bord de l’Épouvante  !… Il est vrai, les menaces qu’elle renfermait concernaient le Great-Eyry et, une fois de plus, je me demandai quel rapport pouvait exister entre le Great-Eyry et l’Épouvante ?…

En quelques mots, j’eus mis Wells au courant, et, pour toute réponse, il me dit :

« Tout cela est incompréhensible !… »

Le capitaine à l'avant, le revolver à la main... (Page 141.)

Cependant les deux hommes avaient continué leur marche vers le petit bois, et ils ne tardèrent pas à en franchir la lisière.

« Pourvu qu’ils ne découvrent pas notre attelage !… murmura Wells.

– Ce n’est pas à craindre, s’ils ne dépassent pas les premières rangées d’arbres…

– Enfin… s’ils le découvrent ?…

– Ils viendront se rembarquer, et il sera temps de leur couper la retraite. »

Du reste, vers le lac, là où était accosté le bateau, on n’entendait aucun bruit. Je quittai la cavité, je suivis la passe et m’arrêtai à l’endroit où le grappin mordait le sable…

L’appareil était là, tranquille au bout de son amarre. Pas de lumière à bord, personne ni sur le pont, ni sur le plateau. L’occasion n’était-elle pas propice ?… Sauter à bord, et attendre le retour des deux hommes ?…

« Monsieur Strock… monsieur Strock ! »

C’était Wells qui me rappelait.

Je revins en toute hâte, et me blottis près de lui.

Peut-être était-il trop tard pour prendre possession du bateau, mais peut-être aussi la tentative eût-elle échoué si d’autres se trouvaient à bord ?…

Quoi qu’il en soit, celui qui portait le fanal et son compagnon venaient de reparaître sur la lisière et redescendaient la grève. Assurément, ils n’avaient rien découvert de suspect. Chargés l’un et l’autre d’un ballot, ils suivirent la passe et s’arrêtèrent au pied du plateau.

Aussitôt, la voix de l’un d’eux se fit entendre :

« Eh ! capitaine ?…

– Voilà ! » fut-il répondu.

Wells, penché à mon oreille, me dit :

« Ils sont trois…

– Peut-être quatre…, répondis-je, peut-être cinq ou six ! »

La situation ne laissait pas de se compliquer. Contre un équipage trop nombreux qu’aurions-nous pu faire ?… Dans tous les cas, la moindre imprudence nous eût coûté cher !… Maintenant que les deux hommes étaient de retour, allaient-ils se rembarquer avec les ballots ?… Puis, son amarre larguée, le bateau quitterait-il la crique ou y resterait-il jusqu’au lever du jour ?… Mais, s’il se mettait en marche, ne serait-il pas perdu pour nous ?… Où le retrouver ?… Pour abandonner les eaux du lac Érié, n’avait-il pas les routes des États limitrophes, ou le cours de Detroit-river, qui l’aurait conduit au lac Huron ?… Et cette occasion se représenterait-elle jamais qu’il fût de nouveau signalé au fond de la crique de Black-Rock ?  

« À bord… dis-je à Wells, Hart, Walker, vous et moi, nous sommes quatre… Ils ne s’attendent pas à être attaqués… Ils seront surpris… À Dieu vat ! comme disent les marins. »

J’allais appeler mes deux agents, lorsque Wells me saisit le bras.

« Écoutez », dit-il.

En ce moment, un des hommes halait le bateau qui se rapprochait des roches.

Et voici les paroles qui furent échangées entre le capitaine et ses compagnons :

« Tout était en ordre là-bas ?…

– Tout, capitaine.

– Il doit rester encore deux ballots ?…

– Deux.

– Un seul voyage suffira pour les rapporter à l’Épouvante  ?… »

L’Épouvante  !… C’était bien là l’appareil de ce Maître du Monde !…

« Un seul voyage… avait répondu l’un des hommes.

– Bien… Nous repartirons demain au lever du soleil ! »

N’étaient-ils donc que trois à bord, trois seulement, le capitaine et ces deux hommes ?…

Or, ceux-ci allaient sans doute chercher les derniers ballots dans le bois… Puis, au retour, ils embarqueraient, ils descendraient dans leur poste, ils s’y coucheraient ?… Ne serait-ce pas alors le moment de les surprendre avant qu’ils se fussent mis sur la défensive ?…

Assurés, pour l’avoir entendu de la bouche même du capitaine, qu’il ne partirait qu’à l’aube, Wells et moi, nous fûmes d’accord pour laisser revenir les hommes, et, lorsqu’ils seraient endormis, nous prendrions possession de l’Épouvante

Maintenant, pourquoi, la veille, le capitaine avait-il quitté son mouillage, sans achever l’embarquement du matériel, ce qui l’avait forcé de regagner la crique, je ne me l’expliquais pas. En tout cas, c’était une heureuse chance et nous saurions en profiter.

Il était alors dix heures et demie. À ce moment, des pas se firent entendre sur le sable. L’homme au fanal reparut avec son compagnon, et tous deux remontèrent vers le bois. Dès qu’ils eurent franchi la lisière, Wells alla prévenir nos agents, tandis que je me glissai jusqu’à l’extrémité de la passe.

L’Épouvante était à bout d’amarre. Autant qu’on en pouvait juger, c’était bien un appareil allongé en forme de fuseau, sans cheminée, sans mâture, sans gréement, semblable à celui qui avait évolué sur les parages de la Nouvelle-Angleterre.

Nous reprîmes place dans les anfractuosités, après avoir vérifié nos revolvers, dont il y aurait peut-être lieu de se servir.

Cinq minutes s’étaient écoulées depuis que les hommes avaient disparu, et, d’un moment à l’autre, on s’attendait à les voir revenir avec les ballots. Après qu’ils seraient embarqués, nous attendrions le moment de sauter à bord, mais pas avant une heure, afin que le capitaine et ses compagnons fussent profondément endormis. Il importait qu’ils n’eussent le temps ni de lancer l’appareil sur les eaux de l’Érié, ni de l’immerger dans ses profondeurs, car nous aurions été entraînés avec lui.

Non ! je n’ai jamais ressenti, dans toute ma carrière, pareille impatience !…

Il me semblait que les deux hommes retenus dans le bois, quelque circonstance les empêchait d’en sortir…

Soudain un bruit se fit entendre, un piétinement de chevaux échappés, toute une galopade le long de la lisière…

C’est notre attelage qui, pris d’effroi, a quitté la clairière, et le voici qui débouche sur la grève…

Presque aussitôt les hommes paraissent et, cette fois, ils courent à toutes jambes…

Pas de doute, la présence de notre attelage leur a donné l’éveil… Ils se sont dit que des gens de la police étaient cachés dans le bois… On les épiait, on les guettait, on allait s’emparer d’eux !…

Aussi se précipitent-ils vers la passe, et, après avoir arraché le grappin, ils sauteraient à bord… L’Épouvante disparaîtrait avec la rapidité d’un éclair, et la partie serait définitivement perdue !…

« En avant ! » criai-je…

Et nous voici dévalant sur la grève pour couper la retraite à ces hommes…

Dès qu’ils nous voient, ils jettent les ballots et, déchargeant leurs revolvers, ils blessent John Hart, qui est frappé à la jambe.

Nous tirons à notre tour, moins heureusement. Ces hommes ne furent ni atteints, ni arrêtés dans leur course. Arrivés à l’extrémité de la passe, sans prendre le temps de dégager le grappin, ils sont en quelques brassées sur le pont de l’Épouvante

Le capitaine, debout à l’avant, le revolver à la main, fait feu, et une balle effleure Wells.

Nab Walker et moi, après avoir saisi l’amarre, nous halions dessus.

Mais il suffirait qu’elle soit coupée du bord, pour que le bateau puisse se remettre en marche…

Soudain, le grappin s’arrache du sable, et, une de ses pattes me prenant à la ceinture tandis que Walker est renversé par la secousse, je suis entraîné sans parvenir à me dégager…

À ce moment, l’Épouvante, poussée par son moteur, fait comme un bond, et file de toute sa vitesse à travers la crique de Black-Rock.