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OPERA-BOUFFE EN TROIS ACTES


Représenté pour la première fois sur le théâtre des Bouffes-Parisiens le 13 mars 1878.




PERSONNAGES
PÉRONILLA. MM. Daubray.
GUARDONA. Jolly.
RIPARDOS. Troy.
BRID’OISON. Scipion.
DON HENRIQUE. Sassard.
LE NOTAIRE. Pescheux.
VELASQUEZ major. Maxnère.
VELASQUEZ junior. Dubois.
PREMIER JUGE. Chambéry.
DEUXIÈME JUGE. Jannin.
DON FABRICE. Montaubry.
LE MAJORDOME. Bienfait.
LE CORRÉGIDOR. Vinchon.
L’HUISSIER. Rivet.
PERÈS. Larochère.
ALVARÈS. MMes Peschard.
FRIMOUSQUINO. Paola marié.
LÉONA. Girard.
MANŒLA. Humbert.
ANTONIO. Fanny Robert.
PAQUITA. Descot.
FELIPE. Blot.
JUANITO. Blanche.
ROSITA. Adrienne.
MARIETTA. Delaquis.


Parents. – Invités. – Laquais travestis. – Laquais. – Soldats. – Gens du peuple.



ACTE PREMIER

Le théâtre représente les jardine de Péronilla. A droite, l’habitation avec perron et fenêtres praticables ; à gauche, un berceau de feuillage. Une grille au fond à gauche.



Scène PREMIÈRE

FRIMOUSQUINO, Parents et Amis, entrant par la grille.

INTRODUCTION.

CHŒUR DE PARENTS et AMIS.
––––––Roulez, sonnez, et faites rage,
––––––Castagnettes et tambourins,
––––––Aux mariés c’est rendre hommage
––––––Que répéter de gais refrains !

FRIMOUSQUINO.
I.
––––––Hélas ! ma petite cousine,
––––––Pourquoi tes yeux ont-ils pleuré ?
––––––Me trompé-je, ou si je devine
––––––Ce chagrin de tous ignoré ?
––––––On te marie, et moi, je gage,
––––––Sachant le futur vieux et laid,
––––––Que ce n’est pas le mariage,
––––––Mais le mari qui te déplaît !
––––––Dis-moi ta peine, et daigne prendre
––––––Ce que l’amitié vient t’offrir
––––––Mon poignard qui peut te défendre
––––––Et mon cœur qui sait te chérir !
II.
––––––Vrai Dieu ! Ma petite cousine,
––––––Que se passe-t-il au logis ?
––––––J’ai vu, par l’ennui qui te mine,
––––––Tes beaux yeux de larmes rougis !
––––––Dis ta peine, et qu’on te conseille,
––––––Car, en ménage, on te dira
––––––Que, si l’on pleure dès la veille,
––––––Le diable sait quand on rira !
––––––Dis-moi ta peine, etc.

LÉONA, au balcon à droite.

Veux-tu te taira, mauvais polisson, et voulez-vous aller faire votre charivari plus loin, vous ! La mariée n’a pas fini sa toilette !


FRIMOUSQUINO.

Ah ! si la mariée n’a pas fini sa toilette… allez faire votre charivari plus loin… comme dit ma tante ! (Reprise du chant et sortie par la grille.)

––––––Roulez, sonnez, et faites rage, etc.

Scène II

FRIMOUSQUINO, RIPARDOS, entrant de gauche.


RIPARDOS.

Ah mon petit Frimousquino !


FRIMOUSQUINO.

Ah ! mon cher Ripardos !


RIPARDOS.
Sous les fenêtres de notre petite cousine, et lui donnant une sérénade. Je t’y prends !

FRIMOUSQUINO.

Oh ! une sérénade désintéressée, à l’occasion de son mariage… qui n’est pas fait encore, Dieu merci !


RIPARDOS.

Non, mais le notaire, ton excellent patron, vient ce soir, et nous signons le contrat séance tenante. Maudit contrat ! et maudit mariage, du reste !


FRIMOUSQUINO.

Maudit et absurde ! Don Guardena est noble et riche, d’accord, mais, si laid, si bête et si vieux !


RIPARDOS.

Un bel oiseau que la tante a déniché là ! Manoëla ne saurait l’aimer !


FRIMOUSQUINO.

Non, certes, mais elle y parait résignée, ce qui prouve, par parenthèse, qu’elle n’en aime pas un autre.


RIPARDOS.

J’aurais cru pourtant que le petit maître à chanter…


FRIMOUSQUINO.

Alvarès ?


RIPARDOS.

La musique rapproche furieusement, les distances !


FRIMOUSQUINO.

Et l’habitude de de gazouiller des duos… des duos d’amour !…


RIPARDOS.

D’autant qu’Alvarès était jeune, aimable, séduisant ! Cavalier, et chanteur à la mode, c’était la coqueluche de Madrid ! Manoëla semblait le voir avec plaisir, et lui-même la regardait de tous ses yeux.


FRIMOUSQUINO.

Mais, patatras ! voilà deux mois environ, Alvarès a disparu, tout à fait disparu ! ses élèves le pleurent à l’unisson, la musique est dans le marasme, Madrid a pris le deuil, et, pour ma part, je l’ai si bien, et si vainement cherché, que j’ai peine à croire qu’il se retrouve jamais !


RIPARDOS.

Etrange ! étrange !


FRIMOUSQUINO.

Depuis lors, Manoiila a gardé son secret, la tante a présenté don Guardona, très-appuyé par le marquis de Rio-Grande.


RIPARDOS.

Mon colonel !


FRIMOUSQUINO.

Oui, ton colonel !


RIPARDOS.

Un mauvais sujet ! viveur, entreprenant, débauché !


FRIMOUSQUINO.

… Et de qui l’amitié pour le futur me parait quelque peu suspecte !


RIPARDOS.

Vraiment, quel piège pourrait bien cacher cette amitié ?


FRIMOUSQUINO.

Nous le saurons, cousin !


RIPARDOS.

Tu es rusé !


FRIMOUSQUINO.

Tu es brave !


RIPARDOS.

Ouvrons l’oeil !


FRIMOUSQUINO.
Dressons l’oreille !

RIPARDOS.

Et à la première alerte…


FRIMOUSQUINO.

Je compte sur loi


RIPARDOS.

Tope ! à la vie ! à la mort


FRIMOUSQUINO.

Pour Manoëla !


RIPARDOS.

Pour Manoëla !


FRIMOUSQUINO.

Dis-moi, cousin !…


RIPARDOS.

Quoi, cousin ?


FRIMOUSQUINO.

Nous l’aimons bien, tous deux, notre petite cousine ! N’est-il pas singulier que nous lui fassions ainsi le sacrifice de nous-mêmes, de nos sentiments, de nos espérances ?


RIPARDOS.

Il y a beau jour que mon sacrifice est fait, et Dieu sait si je l’aime ! Toute enfant, dès le berceau, elle a été l’unique attachement de ma vie !

ROMANCE.
I.
––––––En la comblant de gâteries,
––––––Je l’attirais sur mes genoux ;
––––––Elle aimait mes buffleteries,
––––––Plus qu’elle n’aimait ses joujoux ;
––––––Elle chiffonnait mon panache,
––––––Et, d’un petit air triomphant,
––––––Elle me tirait la moustache,
––––––Et je riais comme un enfant ! (Bis.)
II.
––––––Plus tard, quand elle fut grandie,
––––––Plus adorable tous les jours,
––––––Soudain, survint la maladie,
––––––Terrible, hélas ! et sans recours !
––––––Je la voyais, tremblant la fièvre,
––––––Pâle sous le mal étouffant,
––––––Sur son front je posais ma lèvre,
––––––Et je pleurais comme un enfant. (Bis.)
DUETTO.

FRIMOUSQUINO.
––––––––Moi, j’ai grandi près d’elle,
––––––––Dès l’enfance amoureux !
––––––––Ami toujours fidèle,
––––––––partageais ses jeux,
––Et quand de l’un de nous elle était mécontente,
––––––––Cette méchante tante
––––––––Nous fouettait tous les deux !
––––Chers souvenirs, amers et précieux !

RIPARDOS.
––––Je n’en dors plus, je ne bois plus, je jeûne !
ENSEMBLE.
––––––––Chers souvenirs, hélas !

FRIMOUSQUINO.
––––––––Pourquoi suis-je si jeune ?

RIPARDOS.
––––––––Pourquoi suis-je si vieux ?
ENSEMBLE.

RIPARDOS.
––––––––Que ne suis-je plus jeune !
––––––––Pourquoi suis-je si vieux ?

FRIMOUSQUINO.
––––––––Pourquoi suis-je si jeune ?
––––––––Que ne suis-je plus vieux

RIPARDOS.
––Que n’ai-je été, non pas un soldat pauvre et rude,
––––––Mais colonel d’un régiment !

FRIMOUSQUINO.
––––––Que ne suis-je de mon étude
––––––––Le patron seulement !

RIPARDOS.
––––––Mais c’est là ce qui me défrise.

FRIMOUSQUINO.
––––––Moi, je me lamente en mon for.

RIPARDOS.
––––––Et moi, je n’en ai pas pas encor !

FRIMOUSQUINO.
––––––J’ai déjà la moustache grise.
REPRISE DE L’ENSEMBLE.
––––––––Pourquoi suis-je si jeune ?
––––––––Pourquoi suis-je si vieux ?

(On entend du bruit dans la maison. Péroilla et Léona qui se disputent. Parlé.)


FRIMOUSQUINO.

Attention ! voici l’oncle !


RIPARDOS.

Et madame Léona, mademoiselle sa sœur !


FRIMOUSQUINO.
Ils se disputent comme par hasard. (A Ripardos qui va pour sortir.) Où vas-tu ?

RIPARDOS.

Je bas en retraite ! j’ai horreur des cris de femme c’est ce qui me dédommage de n’être point marié !

(Il sort à gauche.)


Scène III

FRIMOUSQUINO, LÉONA, PÉRONILLA, sortant de la maison.


PÉRONILLA.

Laissez-moi donc tranquille !


LÉONA.

As-tu fini ?


PÉRONILLA.

Non ! je n’ai pas fini ! Non ! je n’ai pas fini ! Et s’il me plaît de dire que j’ai fait ma fortune dans l’épicerie ?


LÉONA.

Encore ?


PÉRONILLA.

S’il me plaît d’afficher mon ancienne profession !


LÉONA.

Pourtant, tu as été reçu avocat !


PÉRONILLA.

Oui ! j’ai plaidé deux fois, et avec un succès !…


FRIMOUSQUINO.

Bonjour, mon oncle !


PÉRONILLA.
Bonjour, mon neveu ! Pour un pauvre Gitano, qui avait donné un petit coup de navaja à sa bonne amie ! je l’ai fait condamner aux galères.

FRIMOUSQUINO.

Aux galères !


PÉRONILLA.

Attends donc nous en avons rappelé, heureusement ! je l’ai obligé à en rappeler, et, en appel, je l’ai fait condamner à mort ! Il ne me l’a jamais pardonné ! — Ça m’a décidé à lâcher le barreau pour la fabrication du chocolat !


LÉONA.

Le barreau vous aurait conduit à tout !


PÉRONILLA.

Et le chocolat, aussi, conduit à tout !


LÉONA, avec mépris.

Péronilla, marchand de chocolat


FRIMOUSQUINO, l’imitant.

Marchand de chocolat !


PÉRONILLA.

Oui, Péronilla ! marchand de chocolat ! Et pourquoi rougirais-je d’avoir fabriqué ce produit alimentaire, auquel je dois mes revenus, ma liberté, deux maisons Madrid, et cette délicieuse villa à ses portes ?

COUPLETS.
I
––––––Oui, je le dis, et m’en fais gloire,
––––––Ces biens dont vous grise l’éclat,
––––––Comme moi, gardez-en mémoire,
––––––Nous les devons au chocolat !
––––––Vous le nierez en vain, madame !
––––––Noirs encore de ma réclame,
––Sur tous les murs, dans tous les journaux il y a :
––« Le meilleur chocolat est celui de Péronilla ! » (Bis.)
II
––––––J’ai fait du chocolat, et même,
––––––J’en ai fait, je le dis moins haut,
––––––Par un ingénieux système,
––––––Avec succès… sans cacao :
––––––A mes clients vendant le nôtre,
––––––A mes repas buvant d’un autre…
––Sur tous les murs, dans tous les journaux il y a :
––« Le meilleur chocolat, est celui de Péronilla ! » (Bis.)

(Parlé.) Exiger la signature !


FRIMOUSQUINO.

Se méfier des contrefaçons !


LÉONA.

C’est bien la peine d’avoir dans les veines du sang des Pintafiores della casa y Marchesito y…


PÉRONILLA.

Assez !


LÉONA.

Chocolatier ! Un frère comme lui ! à une fille comme moi !


PÉRONILLA.

Une fille comme toi ! quelle fille es-tu ?


LÉONA.

Espagnole de race, je suis née en pleine Espagne, sous un ciel de feu, et c’est le soleil d’Andalousie, avec tous ses rayons, qui brûle le sang de mes veines !


PÉRONILLA.

Ah ! tous ses rayons ! à ton âge ?


LÉONA.

A mon âge !… dirait-on pas ? — J’ai vingt-neuf ans.


PÉRONILLA.
Hein ! répète un peu ?

LÉONA.

J’ai vingt-neuf ans.


PÉRONILLA.

Eh ! bien, moi, ton frère, j’en ai quarante-quatre…


LÉONA.

Eh ! bien, qu’est-ce que cela prouve ?


PÉRONILLA.

Ça prouve que j’en ai cinq de plus que toi ; alors qui de quarante-quatre déduit cinq, reste…


LÉONA.

Vingt-neuf !


PÉRONILLA.

Eh ! bien, tu es d’une jolie force sur l’arithmétique ! mais j’aime mieux ça : qui à vingt-neuf ajoute cinq… je n’ai plus que trente-quatre ans ! Du reste, je ne suis pas pour disputer aujourd’hui ; je marie ma fille, et c’est un aria de marier sa fille !


LÉONA.

Un mariage superbe !


PÉRONILLA.

Un mariage de convenance, mais superbe, oui !


LÉONA.

Et à qui le doit on, ce mariage ?


PÉRONILLA.

Mais…


LÉONA.

A moi, c’est mon œuvre, mon triomphe, et ma vengeance !


FRIMOUSQUINO.
Comment ? votre triomphe ?

PÉRONILLA.

Comment ? ta vengeance ?


LÉONA.

Avez-vous oublié la ballade de la belle Espagnole ?


FRIMOUSQUINO.

Quelle ballade ?


PÉRONILLA.

Quelle belle Espagnole ?


LÉONA.

C’est une sombre histoire ! (A part.) La mienne. (Haut.) Écoutez !…


PÉRONILLA.

Qu’est-ce qu’elle va nous chanter ?

BALLADE.
I
––––––Il était un charmant jeune homme,
––––––Qu’une belle Espagnole aimait ;
––––––Son doux regard l’enivrait, comme
––––––Le Xérès enivre un gourmet !
––––––De ses feux indigne salaire,
––––––Pour une autre il la négligea !
––––––––––Elle, déjà,
––––––––––Dans sa colère,
––––––––L’eût pincé, bâtonné,
––––––––Echiné, trépané,
––––––––––Assassiné,
––––––––––Empoisonné !…
––––––Mais, sans qu’elle pût s’en défendre,
––––––Un seul regard de lui, plus tendre,
––Et l’on croit, malgré tout, qu’elle aurait pardonné !
II
––––––Il la négligeait pour sa nièce ;
––––––Aussi ce perfide amoureux
––––––Se trouva, par sa hardiesse,
––––––Le cœur par terre entre les deux !
––––––A la tante s’il sut déplaire,
––––––Il avait su plaire d’abord,
––––––––––Si bien qu’encor,
––––––––––Dans sa colère,
––––––––Elle l’eût bâtonné,
––––––––Echiné, trépané,
––––––––––Assassiné,
––––––––––Empoisonné !…
––––––Mais, sans qu’elle put s’en défendre,
––––––Un seul regard de lui, plus tendre,
––Et la belle Espagnole aurait tout pardonné !

FRIMOUSQUINO.

Ma tante ! vous m’en donnerez un exemplaire, de ta Belle Espagnole ?


PÉRONILLA.

Tiens ! mais, je ne la connaissais pas, cette ballade ! C’est Alvarès qui te l’aura apprise !


LÉONA.

Alvarès !


PÉRONILLA.

Ah ! je sais que tu n’as jamais pu le souffrir.


LÉONA, à part.

Je ne pouvais pas le souffrir !


PÉRONILLA.

Moi, il m’allait, et s’il n’avait pas disparu subitement… une fugue inconvenante, même de la part d’un musicien !… (Il remonte avec Frimousquino.)


LÉONA, à part.

Cette fugue ! c’est mon secret ! Le petit misérable ! il semblait me faire la cour, et puis, un jour, qu’est-ce que je pine ? Mon Alvarès et Manoëla, qui chantaient des duos d’amour, dans un miroir ! ce jour-là, je l’éloignai, je lui écrivis, sous le nom de ma nièce ! et il ne reviendra que ce soir, à minuit et demi, après le mariage consommé, et ma vengeance satisfaite !


PÉRONILLA.

D’ailleurs, pas de regret ! Manoëla parait enchantée ! Le contrat se signe dans trente-cinq minutes !… Ton patron va venir ?


FRIMOUSQUINO.

Oui, je l’attends !


LÉONA.

Et le marquis de Rio Grande a promis d’honorer le mariage de sa présence !


PÉRONILLA.

Tout est-il prêt, au moins ? ma fille, d’abord !


Scène IV

Les mêmes, MANOELA, venant de la maison.

QUATUOR.

FRIMOUSQUINO et PÉRONILLA.
––––––Manoëla ! Manoëla !

MANOELA.
–––––––––––Me voilà !
––––––Eh bien, papa. Suis-je gentille ?
––––––Comment trouvez-vous votre fille ?

LÉONA.
––––––Elle est charmante !

FRIMOUSQUINO.
––––––Elle est charmante ! Elle est charmante !

PÉRONILLA.
––––––Elle est charmante ! Elle est charmante ! Mais,
––––––Sois sincère !

MANOELA.
––––––Sois sincère ! Je le promets

PÉRONILLA.
––––––N’écoute aucunes influences,
––––––Ma fille, et franchement dis-nous
––––––––––Ce que tu penses (bis.)
––––––––––De ton époux.

MANOELA, parlé.
––––––––––Ce que j’en pense ?…
COUPLETS.
I
––––––Je pense, et j’en suis mal contente,
––––––Qu’il n’est pas très-beau, mon futur !
––––––Mais un mari, m’a dit ma tante,
––––––C’est un fruit qu’il faut cueillir mûr !
––––––Or, il est mûr, très-mûr et même
––––––Beaucoup trop mûr, don Guardona !
––––––Quand on n’a pas ce que l’on aime,
––––––Il faut aimer ce que l’on a !
II
––––––Ce n’est point une forte tête,
––––––Mais, plus aisément gouverné,
––––––Un mari, s’il est un peu bête,
––––––Se conduit par le bout du nez !
––––––Je mènerai, par ce système,
––––––Mon mari, comme on vous mena !
––––––Quand on n’a pas ce que l’on aime,
––––––Il faut aimer ce que l’on a !

PÉRONILLA.

(Parlé.) Ah ! voici nos parents et nos amis !


Scène V

Les mêmes, Invités, RIPARDOS, puis GUARDONA, avec DON HENRIQUE, DON FABRICE, puis les Témoins, puis LE NOTAIRE, Valets, entrant par la grille.

CHŒUR.
–––––––––Amis et parents
––––––De tous degrés et de tous rangs,
–––––––––Nous accourons,
––––––Qui de loin, qui des environs,
–––––––––Tous empressés,
––––––Porter nos vœux aux fiancés !

PÉRONILLA, présentant Guardonna.

Mesdames et messieurs, je vous présente mon gendre.


FRIMOUSQUINO, à part.

Son gendre, nous verrons bien !


PÉRONILLA, voyant entrer le marquis, s’empressant.

Ah ! monsieur le marquis, quel honneur !


LÉONA.

Et tout cela, c’est mon ouvrage !


DON HENRIQUE, présentant Fabrice.

Don Fabrice, mon ami.


GUARDONA, offrant un bouquet à Manoëla.

Permettez-moi, mademoiselle, de vous offrir ce bouquet comme l’image de la flore dont je me promets de semer… le mot me viendra !


PÉRONILLA.

Votre parterre ?


GUARDONA.
Comment ? parterre ? non, votre existence !

RIPARDOS, bas Frimousquino.

Il est stupide !


FRIMOUSQUINO.

Idiot !


LÉONA.

Charmant.


GUARDONA.

Mais qu’est-ce encore que nous attendons, beau-père ?


PÉRONILLA.

Nous attendons le notaire : monsieur le marquis excusera cet homme de plume.


DON HENRIQUE.

Certes ! ne vous occupez pas de moi ; je fais mon compliment à la mariée, qui est adorable dans sa blanche toilette ! (Il va causer avec Manoëla.)


PÉRONILLA.

Il vous est très-attaché, le marquis !


GUARDONA.

C’est un frère ! Il s’occupe de mon… comment dirai-je ?… de mon bonheur, comme s’il s’agissait du sien propre !


LÉONA.

Vous êtes d’anciens amis


GUARDONA.

Comment donc ! Tenez ! voulez-vous une preuve ? Il y a un mois, à peine, je ne le connaissais pas ! mais aussitôt que fut arrêté mon mariage avec la belle Manoëla…


PÉRONILLA.

Vous ne vous quittez plus ?


GUARDONA.

Non ! nous sommes… ne me soufflez pas ! nous… sommes… Comment appelez-vous… vous savez ?… Deux oiseaux qui ne se quittent pas !


PÉRONILLA.

Des serins ?


GUARDONA.

Non !… des inséparables ! Il a voulu être mon témoin, avec don Fabrice, un de ses amis, et ce soir, après la cérémonie, c’est son carrosse, ses chevaux et ses gens qui nous ramèneront chez nous, ma femme et moi ! Tout cela pour me faire… je cherche le mot !


DON HENRIQUE.

Pour vous faire honneur, mon cher Guardona !


GUARDONA.

Oh ! oui ! oui ! (Il va à lui.)


PÉRONILLA.

Il est très-éloquent, mon gendre !


UN VALET, annonçant.

Les frères Velasquez.


PÉRONILLA.

Mesdames et messieurs, les frères Velasquez, parents du grand peintre, peintres eux-mêmes !


GUARDONA.

En bâtiments ?


PÉRONILLA.

Non, d’enseignes !


LES FRÈRES VELASQUEZ, entrant.
COUPLETS.
I.

PREMIER VELASQUEZ.
–––––––––Velasquez major !

DEUXIÈME VELASQUEZ.
–––––––––Velasquez junior !
ENSEMBLE.
Les plus jolis jumeaux sont les jumeaux Velasquez !

PREMIER VELASQUEZ.
–––––––––Soit pour un contrat…

DEUXIÈME VELASQUEZ.
–––––––––Soit pour un repas…
ENSEMBLE.
–––Les frères Velasquez comme témoins font florès !
–––––––––Où faut-il signer ?

PÉRONILLA.
–––––––––On vous le dira.

GUARDONA.
–––––––––On vous le dira.

(Avec le chœur.)

–––––––––On vous le di… on vous le dira !
II

PREMIER VELASQUEZ.
–––––––––La charmante femme !

DEUXIÈME VELASQUEZ.
–––––––––Le vilain mari !
ENSEMBLE.
Mais enfin, c’est égal, nous signerons tout de même !

PREMIER VELASQUEZ.
–––––––––Elle est toute jeune…

DEUXIÈME VELASQUEZ.
–––––––––Et l’autre est bien vieux !
ENSEMBLE.
––Croyez-vous qu’un jour, pour un acte de baptême,
–––––––––Il faudra signer… etc…
III.

PREMIER VELASQUEZ.
–––––––––Ayez tous les ans…

DEUXIÈME VELASQUEZ.
–––––––––Un ou deux enfants…
ENSEMBLE.
C’est à quoi, beaux époux, notre amitié vous invite !

PREMIER VELASQUEZ.
–––––––––Pour aller plus vite…

DEUXIÈME VELASQUEZ.
–––––––––Ayez des jumeux !
ENSEMBLE.
––Nous ferons sauter sur nos genoux vos marmots !
–––––––––Où faut-il signer ?… etc.

PREMIER VALET, annonçant.

Monsieur le notaire. (Il entre.)


LÉONA.

Arrivez donc, monsieur le notaire.


LE NOTAIRE, sourd.

Pas mal et vous ? je vous remercie ? Allons tant mieux !


GUARDONA.
Vous apportez le contrat ? Vous apportez le contrat ?

LE NOTAIRE.

Oui, je suis venu à pied, c’est si près !


FRIMOUSQUINO.

Il est un peu dur d’oreilles, mais en criant…


PÉRONILLA, criant.

Nous allons signer dans le jardin.


LE NOTAIRE.

Très-bien ? je vous suis dans la maison !


PÉRONILLA.

Comme il vous plaira, entrons dans le salon !


LE NOTAIRE.

Oui ! Tout est rédigé ! il ne manque au contrat que les noms des parties, âges et professions !


PÉRONILLA.

Léona, Manoëla, car ma fille porte les noms de ma sœur, qui est sa marraine ! Voulez-vous que nous entrions au salon ?


LE NOTAIRE, s’inclinant.

Puisque vous le voulez, signons dans le jardin !


PÉRONILLA.

Ah ! bon ! je vais vous faire donner une écritoire !


LE NOTAIRE.

Avec plaisir, et un biscuit pour tremper dedans !


PÉRONILLA.

Asseyons-nous donc, l’air est doux !


LE NOTAIRE.
Oui ! Pourquoi rester debout ? d’ailleurs, nous serons mieux dans l’habitation ! Vous ne vous êtes peut-être pas aperçu que j’ai une oreille un peu rétive ?

PÉRONILLA.

Bien peu !


LE NOTAIRE.

Et le serein ne me vaut rien.


FRIMOUSQUINO.

Laissez-moi lui parler ! (Tirant un cornet de se poche.) C’est moi qui ai ses oreilles dans la poche. (Il lui parle à l’oreille.)


PÉRONILLA.

(Appelant.) Une table, et tout ce qu’il faut pour écrire !


LE NOTAIRE.

Soit ! restons ! Que ne le disiez-vous ?

(Des domestiques apportent une table et tout ce qu’il faut pour écrire. Le notaire déplie le contrat, écrit, et tour à tour, au cours de la scène suivante, les personnages vont signer.)


LE NOTAIRE.

Qu’est-ce que tu dis ?


FRIMOUSQUINO, au notaire.

Léona, Manoëla, patron ! (Il lui parle bas avec le cornet.)


PÉRONILLA, à Manoëla.

Et toi, petite, sans regret


MANOELA.

Sans regret, papa ! (A part.) Et puisse Alvarès en mourir de dépit !


FRIMOUSQUINO.

Vous pouvez signer, les blancs sont remplis !


GARDONA, passant à Manoëla.
Venez, mademoiselle, apposer votre seing sur cet acte qui fait battre mon cœur dans le mien, de sein ! (Il donne la main à Manoëla, qu’il mène cérémonieusement signer.)

FRIMOUSQUINO.

Serin.

(Manoëla signe, offre la plume à Guardona qui, apercevant Léona, lui offre la plume. Léona signe ensuite, Guardona puis Péronilla, ensuite don Henrique, Fabrice.)


DON HENRIQUE, à Fabrice.

N’oublie pas, à minuit, la bénédiction nuptiale ; à minuit et un quart, le carrosse attelé devant la chapelle, et au triple galop vers ma petite maison ! La mariée criera peut-être ! que le cocher n’écoute rien ! aveugle et sourd, voilà la consigne !

(Don Henrique et Fabrice vont signer le contrat.)


RIPARDOS, bas à Frimousquino.

Ils signent le contrat ! Tu vois, ils signent, le contrat ! les voilà mariés !


FRIMOUSQUINO, bas à Ripardos.

Pas encore ! laisse-moi faire !


RIPARDOS.

Oh ! moi, du moins, je n’aurai pas signé.


PÉRONILLA, à un domestique.

Eh ! Pérès, un éclairage à giorno dans tout le parc ! et, au second coup de cloche, le souper servi sur la pelouse, devant la pièce d’eau !


LE NOTAIRE, se lève, appelant.

Les témoins de la mariée.


FRIMOUSQUINO.

Ils dorment, réveillez-vous donc.


LES VELASQUEZ.

Où faut-il signer ? (Frimousquino leur montre la place.)


FRIMOUSQUINO, à Ripardos.
Suis-nous dans la maison !

RIPARDOS.

Jamais ! jamais je n’aurai ce courage ! pauvre Manoëla !

(Il s’assied sur le banc sous le berceau.)


PÉRONILLA.

Et maintenant, cher notaire, vous accepterez une petite collation…


FRIMOUSQUINO.

C’est cela, mon oncle, allons collationner !


LE NOTAIRE.

tOui, à Sarragosse !… je pars demain pour Sarragosse… où j’ai un testament ; je ne reviendrai pas avant quinze jours.


LÉONA.

C’est un grand voyage !


LE NOTAIRE.

Je ne sais pas ! Elle est veuve, sans enfants !


PÉRONILLA.

Eh ! bien, si elle est veuve on servira dans le jardin !


LE NOTAIRE.

J’entends très-bien. Entrons dans la maison !

(Tout le monde entre dans la maison.)

REPRISE DU CHŒUR.
–––––––––Amis et parents, etc.

Scène VI

RIPARDOS, caché, DON HENRIQUE, DON FABRICE et GUARDONA, qui va pour rentrer dans la maison.


DON HENRIQUE.
Au revoir, mon cher Guardona !

GUARDONA.

Eh ! quoi, marquis ! vous nous quittez si vite ?


DON HENRIQUE.

De derniers apprêts qu’il me reste à faire !


GUARDONA.

Je gagerais qu’il s’agit encore de moi ; ou de ma femme !


DON FABRICE, à don Henrique.

Il pourrait deviner moins juste !


DON HENRIQUE.

Vous n’y êtes pas, Guardona. Il s’agit d’un pari que j’ai fait.


GUARDONA.

Et que vous voulez gagner !


DON FABRICE, bas à don Henrique.

Tu ne vas pas lui dire ?


DON HENRIQUE, bas à don Fabrice.

Pourquoi pas ? (Haut.) J’ai parié mille ducats que j’enlèverais…


GUARDONA.

Une femme !


DON HENRIQUE.

A peu près !


GUARDONA.

Ce n’est pas une femme ?


DON HENRIQUE.

Oui, et non ! Elle sera mariée, mais imparfaitement !


GUARDONA.
Je comprends ! c’est une… je cherche le mot… une primeur, qui passera sous le nez du mari !

DON HENRIQUE.

Une primeur !


RIPARDOS, à part.

Ah çà ! qui berne-t-on, ici ?


GUARDONA, riant.

Le pauvre mari !


DON FABRICE.

L’imbécile !


GUARDONA.

Oh ! oui ! Et je le connais ?


DON FABRICE, bas à don Henrique.

Prends garde !


DON HENRIQUE.

Vous ne le connaissez pas !


GUARDONA.

Mais vous me le ferez connaître ?


DON HENRIQUE.

Je vous le promets.


GUARDONA.

Quand cela ?


DON HENRIQUE.

Quand je lui ramènerai sa femme !


RIPARDOS, à part.

C’est bien lui !


DON HENRIQUE.

Adieu, vous m’excuserez ?


GUARDONA.
Oui ! don Juan !

DON HENRIQUE, à don Fabrice.

Je gagnerai mon pari, parbleu !


DON FABRICE.

Au revoir, Guardona !


GUARDONA.

Adieu, Faublas !

(Ils sortent à gauche. La nuit vient peu à peu.)


Scène VII

GUARDONA, RIPARDOS, puis FRIMOUSQUINO.


RIPARDOS, éclatant.

Une gageure ! une infâme gageure, dont l’honneur de Manoëla est l’enjeu !


GUARDONA.

Le cousin sergent ! qu’est-ce qui vous prend, sergent ? et comme vous êtes agité !…


RIPARDOS.

Il me prend… non ! vous êtes trop bête !


GUARDONA.

Moi !


FRIMOUSQUINO, accourant.

Alerte ! au secours !


GUARDONA.

Qu’est-ce encore


RIPARDOS.

Qu’y a t-il ?


FRISMOUSQUINO, bas.
Rien ! mais dis comme moi. (Haut. ) Un malheur ! une catastrophe ! le chapelain…

GUARDONA.

Eh ! bien ?


FRISMOUSQUINO.

Comme il se rendait au château pour la cérémonie…


GUARDONA.

Après ?


FRISMOUSQUINO.

Des bandits l’ont enlevé !


GUARDONA.

Des bandits ! Il faut les poursuivre !


FRISMOUSQUINO.

Dans la Sierra ?


GUARDONA.

Aïe !


FRISMOUSQUINO.

Douze heures de marche, et une bataille au bout !


GUARDONA.

Merci, et mon mariage !


FRIMOUSQUINO.

C’est ce que je disais plus de mariage possible !


GUARDONA.

Il faut trouver un autre chapelain !


RIPARDOS.

C’est juste !


FRIMOUSQUINO.

J’ai une idée : Nous ne sommes qu’à deux lieues de Madrid…


GUARDONA.
Vous y allez !

FRIMOUSQUINO.

Non pas ! mais vous !


RIPARDOS.

Je vous prête mon cheval !


GUARDONA.

Je ne sais pas monter !


FRIMOUSQUINO.

On vous met dessus…


RIPARDOS.

Vous lâchez la bride…


GUARDONA.

Et je tombe !


FRIMOUSQUINO.

Non ! le cheval est doux comme un agneau !


RIPARDOS.

Vous empoignez la crinière…


GUARDONA.

Il m’emporte !


FRIMOUSQUINO.

Jusqu’à Madrid ! vous l’arrêtez à l’entrée du faubourg, devant le couvent des Cordeliers, vous demandez un père, vous le prenez en croupe…


RIPARDOS.

Vous relâchez la bride…


GUARDONA.

Et nous tombons !


FRIMOUSQUINO.

Non ! le cheval est doux comme un agneau !


RIPARDOS.
Vous r’empoignez ta crinière…

GUARDONA.

Il nous r’emporte !


FRIMOUSQUINO.

Jusqu’ici, où vous retrouvez votre fiancée, le souper, et les apprêts de votre mariage, qui se fait a minuit sonnant ! Est-ce dit ?


GUARDONA.

Mais…


RIPARDOS.

A cheval !


GUARDONA.

Cependant…


FRIMOUSQUINO.

Au galop !


GUARDONA.

L’équitation…


RIPARDOS.

Salutaire !


GUARDONA.

La nuit…


FRIMOUSQUINO.

Etoilée !


GUARDONA.

Madrid…


RIPARDOS.

Proche !


GUARDONA.

Ma fiancée…


FRIMOUSQUINO.

Impatiente !


GUARDONA.
Le temps au moins de consulter…

FRIMOUSQUINO.

Personne ! A cheval ! hust !… et au triple galop ! (Ils le poussent au dehors.)


RIPARDOS.

Reviendra-t-il ?


FRIMOUSQUINO.

S’il revient ?… je l’étranglerai plutôt que de le laisser marier à la chapelle ! (Guardona revient. Ils le poussent et sortent avec lui en criant. ) A cheval ! à cheval !


Scène VIII

ALVARÈS, puis RIPARDOS et FRIMOUSQUINO.


ALVARÈS, entrant avec précaution enveloppé dans son manteau ; dix heures sonnent ; demi-nuit.

Dix heures ! personne ! je suis en avance, elle m’a écrit minuit et demi ! attendre encore ! si, du moins, elle me savait là ? peut-être voudrait-elle bien hâter l’heure du rendez-vous ?

ROMANCE.
I
––––––Quand j’ai dû, la mort dans l’âme,
––––––Fidèlement suivre ta loi,
––––Je laissais ici mon cœur et ma foi ! (Bis.)
––––––––––Point ne me blâme,
––––––––––Si je réclame
––––––Le droit de vivre près de toi !
––––––––––Oui ! près de toi
II
–––––––C’est son vœu qui me rappelle,
––––––Et le bonheur renaît pour moi !
––––Mon chagrin n’est plus quand je la revois ! (Bis.)
––––––––––Peine cruelle
––––––––––Cesse près d’elle !
––––––Ne me chasse plus loin de toi !
––––––––––Non, loin de toi !

RIPARDOS, parle, entrant précipitamment.

Cette voix !


FRIMOUSQUINO.

Ce chanteur !


RIPARDOS.

Serait-ce lui ?


FRIMOUSQUINO, s’approchant.

Alvarès !

TERZETTO.

ALVARÈS, seul.
––––––––Quelle est donc cette joie ?
––––––––Quels amis généreux !
––––––––On me fête, on me choie,
––––––––Mon sort est trop heureux !

LES DEUX AUTRES.
––––––––Le voici ! quelle joie !
––––––––Le hasard est heureux,
––––––––Qui soudain nous envoie
––––––––Notre bel amoureux !
ENSEMBLE.

ALVARÈS.
A mes yeux l’espoir brille,
Plus d’effroi, de courroux !
Amoureux, jeune fille,
La victoire est à nous !

LES DEUX AUTRES.
Enfoncés, la famille,
Les parents, les jaloux
Amoureux, jeunes filles.
La victoire est à vous !

FRIMOUSQUINO.
––Vous arrivez à temps !

ALVARÈS.
––Vous arrivez à temps ! J’arrive à temps ?

RIPARDOS.
––Vous arrivez à temps ! J’arrive à temps ? Sans doute !

FRIMOUSQUINO.
––Voulez-vous épouser ?

ALVARÈS.
––Voulez-vous épouser ? Qui donc ?

RIPARDOS.
––Voulez-vous épouser ? Qui donc ? Manoëla !

ALVARÈS.
––Si je le veux ! quand !

FRIMOUSQUINO et RIPARDOS.
––Si je le veux ! quand ! Ce soir !

ALVARÈS.
––Si je le veux ! quand ! Ce soir ! Où cela ?

FRIMOUSQUINO et RIPARDOS.
––Ici-même !

ALVARÈS.
––Ici-même ! Grand Dieu ! je vois, j’entends, j’écoute,
––––––C’est un rêve que je fais là !

RIPARDOS et FRIMOUSQUINO.
––––––Que vous importe, en route, en route !…

ALVARÈS.
––––––––Ah ! de grâce, un seul mot !

RIPARDOS et FRIMOUSQUINO.
–––––––––––––Trop !

ALVARÈS.
––––––––Éclaircissons un point !

RIPARDOS et FRIMOUSQUINO.
–––––––––––––Point !

ALVARÈS.
––––––––La tante consent donc ?

RIPARDOS ET FRIMOUSQUINO.
–––––––––––––Non !

ALVARÈS.
––––––––C’est alors le papa !

LES AUTRES.
–––––––––––––Bah !

ALVARÈS.
––––––––Manoëla sait bien ?

LES AUTRES.
–––––––––––––Rien !

ALVARÈS.
––––––––Mais au moins votre but ?

LES AUTRES.
–––––––––––––Chut !

RIPARDOS.
––Laissez-nous faire !

ALVARÈS.
––Laissez-nous faire ! Soit !

FRIMOUSQUINO.
––Laissez-nous faire ! Soit ! Votre rôle est facile,
––––––––Et vous n’aurez qu’à dire : Oui.

RIPARDOS.
–––––––––––––Oui !

ALVARÈS.
––––––––J’en demeure ébloui !
––––––Comme un enfant je suis docile,
––––––Mais quelle aventure est cela ?
––––––Je ris à la fois et je pleure,
––––––Je vais donc être tout à l’heure
––––––Le mari de Manoëla !

LES DEUX AUTRES.
––––––Vous allez être tout à l’heure
––––––Le mari de Manoëla !
REPRISE DE L’ENSEMBLE.
Quelle est donc cette joie ?
Quels amis généreux !…
Le voilà, quelle joie !
Le hasard est heureux…

ALVARÈS

Tu vas me dire enfin ?…


FRIMOUSQUINO.

Rient restez là. Le temps seulement de mette les cloches en branle !… du reste fiez-vous à moi.

(Il sort en courant.)


Scène IX

RIPARDOS, ALVARÈS, puis PÉRONILLA, puis FRIMOUSQUINO.


ALVARÈS.

Vous m’expliquerez ce tissu de prodiges !


RIPARDOS.

Volontiers ! seulement… voilà, je n’y comprends rien, moi-même ! je m’en fie à Frimousquino.


ALVARÈS.

Mais cette supercherie ?


RIPARDOS.

Puisque le petit répond du succès !


ALVARÈS.
On va me reconnaître !

RIPARDOS.

Soyez sans crainte, il fourvoiera à tout !


ALVARÈS.

Encore faut-il…


RIPARDOS.

Rien ! laissez faire, je laisse faire, faites comme moi !

(On entend la cloche au dehors.)


ALVARÈS.

Les cloches ! je suis tout saisi !


PÉRONILLA, venant de la maison.

Les cloches déjà ! trop tôt les cloches !


RIPARDOS.

C’est… c’est M. le marquis qui a donné l’ordre ; il était pressé de repartir.


PÉRONILLA.

C’est différent. Si tout est prêt, et si M. le marquis a donné l’ordre… Mais j’avais donné celui qu’on illuminât ; la nuit est noire comme le diable… Et je ne vois pas mon gendre mon gendre, êtes-vous là ?


RIPARDOS, soufflant à Alvarès.

Oui !


ALVARÈS, répétant.

Oui !


PÉRONILLA.

Ne perdons pas de temps donc !… Holà ! ma fille !… ma sœur !… les témoins !… les gens de la noce ! (Frimousquino qui revient.) La chapelle est éclairée, au moins ?


FRIMOUSQUINO.
Oui mon oncle. (Bas a Alvarès.) Deux cierges de suif, et j’ai défendu qu’on les mouchât !

Scène X

Les mêmes, LÉONA, MANOELA, la Noce, Valets.


CHŒUR.
––––––––––La cloche sonne
––––––––––Et carillonne. (Bis.)
––––––––––Heureux époux,
––––––––––L’entendez-vous ?

PÉRONILLA, à Alvarès.
––––––De l’hymen l’heure est avancée ;
––––––––––En seriez-vous vexé ?
––––––Allons, monsieur le fiancé,
––––Donnez la main à votre fiancée !

RIPARDOS.
––––Donnez la main à votre fiancée !

FRIMOUSQUINO.
––––––Allons, monsieur le fiancé,
––––Donnez la main à votre fiancée !

ALVARÈS, prenant la main de Manoëla. Bas.
––Mademoiselle…

MANOELA, tressaillant.
––Mademoiselle… Ah ! ciel !

FRIMOUSQUINO.
––Mademoiselle… Ah ! ciel ! Chut !

RIPARDOS.
––Mademoiselle… Ah ! ciel ! Chut ! Chut !

LÉONA.
––Mademoiselle… Ah ! ciel ! Chut ! Chut ! Qu’est-ce donc ?

MANOELA.
––Mademoiselle… Ah ! ciel ! Chut ! Chut ! Qu’est-ce donc ? Rien !

FRIMOUSQUINO.
––––Rien ! Tout va bien !

RIPARDOS.
––––Rien ! Tout va bien ! Tout va bien !

LÉONA.
––––Rien ! Tout va bien ! Tout va bien ! Tout va bien !
REPRISE DU CHŒUR.
––––––––––La cloche sonne
––––––––––Et carillonne, etc. (Bis.)

(Sortie du cortège.)


Scène XI

GUARDONA, puis DON HENRIQUE.


GUARDONA, au dehors, avec une lanterne allumée, demi-jour.

La ! la ! Arrêtez-la ! maudite bête ! (Il entre.) Ouf ! un agneau ! oui… un agneau… comment dirai-je ?… enragé ! oh ! ah ! me voilà bien ! (Il va pour s’assoir et se relève.) Aïe !… bonne préparation à la petite fête qui m’attend ! Et si vous croyez que l’animal m’a conduit à Madrid, et que je rapporte le cordelier ? (On entend les cloches. — Musique de scène.) Les cloches ! déjà ! Il serait minuit, et les bandits de la Sierra auraient restitué le chapelain ?


DON HENRIQUE, entrant.

Il serait minuit ? j’arrive en retard ! non ! voilà encore le marié ! Vous n’entendez pas les cloches ?


GUARDONA.

Si, très-bien !


DON HENRIQUE.

Venez donc chercher votre femme !


GUARDONA.
Rien ne presse ! Tant que je suis ici… On ne me mariera pas sans moi !

DON HENRIQUE.

Mais que faites-vous là ?


GUARDONA.

Je me repose.


DON HENRIQUE.

D’avance ?


GUARDONA.

Non… je suis… dites-moi le mot ?


DON HENRIQUE.

Vous ne l’êtes pas encore ?


GUARDONA.

Si ! je suis éreinté !


DON HENRIQUE.

Déjà ? — Mais venez donc ! ne faisons pas attendre votre femme !


GUARDONA, entraîné.

Aïe ! aïe !… Doucement, marquis ! songez donc que je descends de cheval ! (Ils entrent dans l’habitation.)

CHŒUR AU DEHORS
–––––––––Buvons à plein bord
–––––––––Aux époux d’abord,
–––––––––Puis, petits et grands,
–––––––––A tous les parents
(Bis.)

Scène XII

FRIMOUSQUINO, PÉRONILLA, LÉONA, puis GUARDONA, la Noce entrant sur les premiers motifs du chœur, sauf ALVARÈS, RIPARDOS, MANOELA. Les domestiques apportent des torches, grand jour.


LÉONA.
Victoire !

PÉRONILLA.

Comment ? victoire ?


LÉONA.

Ma vengeance est satisfaite !


PÉRONILLA.

Quelle vengeance ?


LÉONA.

Une vengeance formidable, car celle ballade que je vous ai chantée…


PÉRONILLA.

Eh ! bien ?…


LÉONA.

Voulez-vous savoir les noms des héros ? Le jeune homme, c’était Alvarès ! la jeune fille, c’était Manoëla et la belle Espagnole, c’était moi !


PÉRONILLA.

Taisez-vous donc ! voilà mon gendre !


LÉONA.

Encore ici, seigneur Guardona !


PÉRONILLA.

Ce n’est pas possible ! on vous dit adieu là-bas !


LÉONA.

Et on vous retrouve ici !


DON HENRIQUE.

Là-bas ?… ici ?…


PÉRONILLA.

Vous avez donc… celui d’ubiquité !


GUARDONA.
Je n’ai pas ubiquité d’ici !

LÉONA.

Quoi ?


PÉRONILLA.

Comment ?


GUARDONA.

C’est-à-dire que j’ai ubiquité pour aller chercher le chapelain !


PÉRONILLA.

Quel chapelain ?


GUARDONA.

A Madrid ! mais cette vilaine bête m’a jeté par terre !


PÉRONILLA.

Quelle bête ?


LÉONA.

Le chapelain ?


GUARDONA.

Non ! l’agneau !… sur une meule de foin ! un cheval qu’ils disaient si doux !


PÉRONILLA.

Un cheval sur une mule ! (Se reprenant.) une meule de foin !


GUARDONA.

Même que j’ai déchiré mon haut-de-chausses !


PÉRONILLA.

Où çà ?


GUARDONA.

La bienséance ne me permet pas de le dire ! mais en l’entendant sonner…


PÉRONILLA.

La bienséance ?


GUARDONA.
Non, la cloche ! j’ai compris qu’on l’avait retrouvé…

PÉRONILLA.

Votre haut-de-chausses ?…


GUARDONA.

Non, le chapelain, et je cherche ma femme !


PÉRONILLA.

Pourquoi faire ?


GUARDONA.

Mais pour me marier !


PÉRONILLA.

Mais vous l’êtes, marié !


GUARDONA.

Devant le notaire !


PÉRONILLA.

Et devant le chapelain


GUARDONA.

Allons donc ! je m’en serais aperçu !


PÉRONILLA.

Vous ne vous en êtes pas aperçu ! c’est leur faute ! Ils ont fait des économies de bouts de chandelles, et il faisait si noir dans la chapelle !


GUARDONA.

Mais je n’y suis pas entré, dans la chapelle !


PÉRONILLA.

Vous n’êtes pas entré dans la chapelle ?


LÉONA.

Vous n’êtes pas monté en carrosse ?


GUARDONA.
A cheval ! oui ! mais pas en carrosse !

PÉRONILLA.

Mais si ! en carrosse ! avec votre femme !


GUARDONA.

Quel carrosse ?


LÉONA.

Celui de M. le marquis !


DON HENRIQUE.

Mon carrosse ?


GUARDONA.

Avec ma femme ?


PÉRONILLA.

Et avec Ripardos. (Roulement de voiture, fouet et grelots.) Et la preuve… c’est que vous voilà qui partez… heureux gaillard !


GUARDONA.

Mais vous voyez bien que je ne pars pas ! puisque je suis ici !… sont-ils bêtes !


DON HENRIQUE.

Je suis joué !

FINAL.

LÉONA, poussant quatre cris.

(Chanté.)

––––Ah ! ah ! ah ! ah ! (Elle feint de se trouver mal, don Fabrice lui donne une chaise sur laquelle elle tombe.)

GUARDONA.
––––Ah ! ah ! ah ! ah ! D’où vient donc votre émoi ?

LÉONA.
––––Ah ! ah ! ah ! ah !

PÉRONILLA.
––––Ah ! ah ! ah ! ah ! Quelle mouche te pique ?

DON HENRIQUE.
––––––––Quelle mouche vous pique ?

LÉONA.
––––Ah ! ah ! ah ! ah !

DON HENRIQUE.
––––Ah ! ah ! ah ! ah ! Mais au moins, on s’explique

GUARDONA.
––––––––Mais au moins on s’explique !

LÉONA.
––––Ah ! ah ! ah ! ah !

GUARDONA.
––––Ah ! ah ! ah ! ah ! Mais comment ?

PÉRONILLA.
––––Ah ! ah ! ah ! ah ! Mais comment ? Mais pourquoi ?

GUARDONA.
––––––––Mais comment ? mais pourquoi ?

LÉONA.
––––––––Eh ! quoi ! vous ne devinez pas ?

TOUS.
––––––Non !

LÉONA.
––––––Non ! Celui qui s’en va là-bas…

TOUS.
––––––Eh ! bien ?

LÉONA.
––––––Eh ! bien ? Celui qui nous l’enlève,
––C’est…

TOUS.
––C’est… Mais qui donc ?

LÉONA.
––C’est… Mais qui donc ? L’infâme !

PÉRONILLA.
––C’est… Mais qui donc ? L’infâme ! Achève !

LÉONA.
––––––C’est Alvarès !

PÉRONILLA.
––––––C’est Alvarès ! Ciel ! Alvarès !

LÉONA.
––––––Il faut, il faut courir après !

PÉRONILLA.
––––––Il faut, il faut courir après !

CHŒUR.
––––––––Plus de chants, plus de noce,
––––––––Poursuivons ce rival,
––––––––Les dames en carrosse,
––––––––Les messieurs à cheval !

PÉRONILLA.
––Voilà ma fille avec deux maris sur les bras !

DON HENRIQUE.
––Venez ! et n’ayez crainte ! ils n’échapperont pas.
ENSEMBLE.
––––––––Plus de chants, plus de noce,
––––––––Poursuivons ce rival,
––––––––Les dames en carrosse,
––––––––Les messieurs à cheval !

(Deux domestiques apportent les manteaux de Guardona et de Péronilla, une servante donne une mantille à Léona, les domestiques parcourent le fond du théâtre avec leurs torches, et indiquent la sortie au fond à gauche.)

RIDEAU.

ACTE DEUXIÈME

Un salon dans le château du marquis. – Porte d’entrée au fond et portes latérales. Deux portes au fond, au-dessus œil-de-bœuf.



Scène I

ANTONIO, PÉDRILLE, FÉLIPE, JUANITO, jeunes domestiques du marquis travestis. Ils se sont endormis on l’attendant.


PÉDRILLE, se réveille et aperçoit ses camarades endormis.

Tiens ! déjà minuit ! Nous nous sommes endormis en attendant M. le marquis ! Hé !… vous autres !… Quel sommeil !… Bah ! Je trouverai bien moyen de les réveiller !

SÉGUIDILLE.
I
––––––Pédro, le petit Bohémien,
––––––La coqueluche des fillettes,
––––––Pauvre, n’a pourtant pour tout bien
––––––Qu’une paire de castagnettes !
––––––Mais, dame, il en pince si bien,
––––––Pour l’agrément des jeunes filles,
––––––Qu’il n’est, dans toutes les Castilles,
––––––Pas un cœur qui réchappe au sien !
––––––––––Hé ! ho ! hé ! ho !
––––––––––Sur le Prado,
––––––S’il exécute un boléro,
––––––La plus sage et la moins frivole,
––––––S’éprend bien vite et devient folle
––––––Des castagnettes de Pédro !

(Parlé.) Je savais bien que je les réveillerais !

II

FÉLIPE.
––––––La pupille au corrégidor
––––––Aime Pedro d’un amour tendre ;
––––––Le vieux tuteur, tout cousu d’or,
––––––Pour la guérir le voudrait pendre !

JUANITO.
––––––Mais quand un cœur prit son essor,
––––––Jalousie est chose stérile !
––––––Il faudra donner ta pupille,
––––––Corrégidor, et ton trésor !
––––––––––Hé ! ho ! hé ! ho !

TOUS.
––––––––––Hé ! ho ! hé ! ho !
––––––––––Le gai duo !
––––––––––Andantino,
––––––––––Amoroso,
––––––L’amour, qui chante sa fanfare,
––––––Mêle les sons d’une guitare
––––––Aux castagnettes de Pédro !

Scène II

Les Valets, LE MAJORDOME.


LE MAJORDOME.

Caramba ! Je vous y prends. Est-ce pour pincer de la guitare qu’on vous paie ?


FÉLIPE.

Tiens ! nous n’avions rien à faire !


ANTONIO.
On se distrait comme on peut !

FÉLIPE.

Si notre musique vous ennuie, laissez-nous aller jouer dehors !


TOUS.

Oh ! oui ! oh ! oui ! (Ils s’approchent de lui en le cajolant.)


ANTONIO.

Oh ! monsieur le majordome, c’est ça qui serait gentil à vous !


LE MAJORDOME.

N’est-ce pas ? Et M. le marquis, qu’est-ce qu’il dirait ?


JUANITO.

Il ne dira rien, il ne viendra pas !


FÉLIPE.

Pas plus ce soir que les autres soirs !


LE MAJORDOME.

Le fait est que voilà plus de deux mois qu’il n’a mis les pieds dans sa petite maison !


ANTONIO.

N’empêche qu’il faut toujours préparer le souper.


LE MAJORDOME.

Oui, mais nous ne le laissons pas refroidir, le souper ; une fois l’heure passée, qui est-ce qui soupe ?


TOUS.

C’est nous !


ANTONIO.

Ça, c’est vrai !


JUANITO.

Oh ! on est bien nourri ici !


LE MAJORDOME.
Alors, de quoi vous plaignez-vous ?

FÉLIPE.

Tiens, ça ne suffit pas, la nourriture !


ANTONIO.

Au contraire… ça donne des envies de faire un peu d’exercice.


FÉLIPE, au majordome mi-voix.

Si vous saviez… Il y a au coin de la rue, Rosita, la petite bouquetière qui m’attendait !…


ANTONIO, même jeu.

Moi, j’avais deux mots à dire à Paquita… la nièce du pâtissier !


JUANITO, même jeu.

Et moi…


TOUS.

Et moi…


LE MAJORDOME, les interrompant.

Eh bien ! et moi, si vous croyez que… Caramba ! Mais, tenez ! si d’ici à une heure, le marquis n’est pas rentré…


TOUS.

Eh ! bien ? eh ! bien ?


LE MAJORDOME.

Je vous donne campo pour le reste de la nuit.


ANTONIO.

Ah ! bien ! nous sommes bien sûrs de notre affaire !


TOUS.

Vivat ! vivat !

(Reprise en chœur de la chanson. A la fin du refrain on entend le bruit d’une voiture.)


LE MAJORDOME.

Le carrosse !


JUANITO.
C’est le marquis !

LE MAJORDOME.

Ça l’est. Ah !


ANTONIO.

Pas de chance !


LE MAJORDOME.

Non, pas de chance ! Vivement ! vivement ! à l’office ! si j’ai besoin de vous, je vous appellerai.

(Les valets sortent.)


Scène III

LE MAJORDOME, RIPARDOS, puis ALVARÈS et MANOELA.


LE MAJORDOME.

Excellence ! (Allant au fond et voyant entrer Ripardos.) Ah ! bah ! c’est le sergent ! Eh bien !… et votre colonel ?


RIPARDOS.

Il sera ici dans une heure.


LE MAJORDOME.

Vous en êtes sûr ?


RIPARDOS.

Très-sûr ! Trop sûr, hélas !


LE MAJORDOME.

Il vous a envoyé en avant ?


RIPARDOS.

En courrier ! — quand je dis qu’il m’a envoyé…


LE MAJORDOME.

Seul ?


RIPARDOS.
Non j’ai deux personnes avec moi — Entrez, vous autres ! (Entrent Alvarès et Manoëla.)

LE MAJORDOME.

Envoyées aussi par M. le marquis ?


RIPARDOS.

Parbleu ! sans ça…


LE MARJODOME.

C’est juste. Alors on va souper ?


RIPARDOS.

Mais certainement on va souper ! Et tout de suite !


LE MAJORDOME.

Sans attendre M. le marquis ?


RIPARDOS.

Sans l’attendre ! c’est son ordre !


LE MAJORDOME.

Je cours, et je sers. (Il sort.)


Scène IV

RIPARDOS, ALVARÈS, MANOELA.


ALVARÈS.

Mais chez qui sommes-nous ici ?


RIPARDOS.

Chez mon colonel !


MANOELA.

Chez le marquis !


RIPARDOS.

Ah ! ce n’est pas ma faute ! mais ce maudit cocher n’a rien écouté, ni mes prières, ni mes menaces !… Il avait ses ordres, lui aussi !


ALVARÈS.
Oh ! ma foi, ici ou ailleurs. (Il embrasse Manoëla.)

RIPARDOS.

Eh ! la ! Eh ! la ! On ne s’embrasse pas tant que ça, ici

(Il passe entre eux.)


ALVARÈS.

Fi ! le méchant cousin !


MANOELA.

Fi ! le sergent Rabat-joie !


ALVARÈS.

Vous n’allez pas recommencer à nous séparer…


MANOELA.

Comme dans le carrosse !… si vous croyez que c’était gentil, dans le carrosse…


ALVARÈS.

… De vouloir vous placer entre nous ! malgré nous !


RIPARDOS.

Eh ! mes enfants ! si je me suis placé entre vous dans le carrosse…


MANOELA.

Eh ! bien ?


RIPARDOS.

Eh ! bien, j’avais mon idée : je représentais l’obstacle vivant !


MANOELA.

Il n’y a plus d’obstacle ! Et rien ne nous sépare plus, puisque Manoëla est ma femme !


RIPARDOS.

Votre femme… votre femme !… c’est-à-dire votre moitié !…


ALVARÈS.

Ma moitié, ça revient au même !


RIPARDOS.
Attendez donc ! votre moitié de femme !

ALVARÈS.

Comment ?


MANOELA.

Comment ? comment ? je serais une moitié de femme, moi ? une petite moitié de femme ?


RIPARDOS.

Dame ! mes enfants ! et l’autre mari, le mari du matin ?


ALVARÈS.

Ah ! cet imbécile de Guardona !


RIPARDOS.

Imbécile, oui ! mais le notaire y a passé. Et si l’on vous a mariés, à minute, à la chapelle, c’est Guardona qui a épousé, devant le notaire, à six heures.


MANOELA.

C’est pourtant vrai ! maudite tante Léona !


ALVARÈS.

Quelle perfidie de m’éloigner à dessein !


MANOELA.

Deux mois d’exil !


ALVARÈS.

Et quelle folie de s’imaginer que mes soupirs et mes chansons d’amour étaient pour elle !


RIPARDOS, riant.

Heureusement, vous aviez une correspondance suivie !


ALVARÈS.

Oui ! elle m’écrivait tous les jours ! «Ne paraissez pas encore ! — Cachez-vous ! — Espérez ! » et ces lettres que je croyais de toi, je les couvrais de baisers !


MANOELA.
Ah ! ah ! ah !

RIPARDOS.

Attention ! nous entrons dans le drame ! nous l’avons jouée, cette pauvre tante, et elle doit être d’une belle fureur !


ALVARÈS.

Eh ! bien, je brave sa fureur, j’ai conquis Manoëla. Je suis son mari, sa moitié de mari au moins !


MANOELA.

Et il me semble qu’en bonne justice, le mari du matin…


ALVARÈS.

Eh ! bien ?


MANOELA.

Il ne vaut pas le mari du soir.


Scène V

Les mêmes, LE MAJORDOME, Laquais.


LE MAJORDOME, annonçant.

Le souper de M. le marquis.

(Deux valets apportent une table servie avec deux couverts.)


TOUS.

Soupons !


MANOELA.

Mais qu’est-ce qu’est devenu mon petit cousin ?


RIPARDOS.

Je ne sais ! mais je parierais qu’il n’est pas loin.


ALVARÈS.
Soupons donc, en attendant Frimousquino !

Scène VI

Les mêmes, FRIMOUSQUINO.


FRIMOUSQUINO, paraissant.

Qui est-ce qui demande Frimousquino ? Le voilà !


ALVARÈS.

Enfin !


MANOELA.

Quel bonheur !


RIPARDOS.

En retard, jeune homme !


FRIMOUSQUINO.

Oh ! ce n’est pas de ma faute ! si vous saviez ce qui m’est arrivé !

RONDEAU.
––––––––Je pars, je vais, je vole,
–––––––Et dévorant le terrain,
––––––––Je prends ma course folle,
–––––––Une course à fond de train !
––––––––Descente, côte ou plaine,
–––––––Au diable ! je souffle un coup !
––––––––Et je reprends haleine,
–––––––Et mes jambes à mon cou !
––––––Passe un muletier sur sa mule,
––––––L’homme m’accepte en croupe, mais,
––––––De Rossinante digne émule,
––––––La bête ne trottait jamais !
––––––A la presser je m’évertue,
––––––Hop ! de la voix ! v’lan, des talons !
––––––Autant monter une tortue !
––––––A terre, dis-je et détalons !
––––––––Et je cours et je vole,
–––––––Et dévore le terrain !
––––––––C’est une course folle,
–––––––Une course à fond de train !
––––––––Descente, côte ou plaine
–––––––Au diable ! je souffle un coup !
––––––––Et je reprends haleine,
–––––––Et mes jambes à mon cou !
––––––Victoire ! c’est la diligence
––––––Qui passe dans un tourbillon !
––––––« Un petit coin par obligeance ? »
––––––« Holà ! monsieur le postillon ? »
––––––Horreur et comble des supplices,
––––––C’était un convoi de nourrices,
––––––Chacune avec son nourrisson,
––––––Le tout piaillant à l’unisson !
––Oh ! j’étais fou déjà, quand passe, et ventre à terre,
––––Une berline en poste ! ô Dieu ! mille mercis !
––––––D’un premier bond, je prends carrière,
––––––Et sur le siége de derrière,
––––D’un autre bond, je me retrouve assis !
––––––Mais le diable a juré ma perte :
––––––Cette berline est découverte,
––––––Et qu’est-ce que j’entends soudain
––––––Un léger bruit, assez badin !

(Bruit de baisers.)

–––––––––Chanson goguenarde !
–––––––––Vexé, je hasarde
–––––––––Un œil et regarde,
–––––––––Et que vois-je, ô ciel !
–––––––––Quelqu’un et quelqu’une,
–––––––––Roulant à la brune,
–––––––––Par le clair de lune,
–––––––––Leur lune de miel !
––––––––––Le bruit redouble.
––––––––––J’en ris d’abord,
––––––––––Puis je me trouble,
––––––––––C’est un peu fort !
––––––––––Que l’on s’embrasse,
––––––––––Je ne dis point,
––––––––––Mais mordieu grâce
––––––––––Pour un témoin !
–––––––Bref, d’une scène incivile,
–––––––J’allais troubler leurs amours,
–––––––Quand j’aperçois les faubourgs
–––––––Et les portes de la ville !
––––––––Et je cours, et je vole,
–––––––Et dévore le terrain !
––––––––C’est une course folle !
–––––––Une course à fond de train !

RIPARDOS.

Oh ! ma foi ! maintenant que nous voilà réunis, je ne crains plus personne !


LE MAJORDOME.
Il entre avec deux valets qui portent les plats, apercevant Frimousquino.

Tiens, tiens ; d’où sort-il, celui-là ?


RIPARDOS.

C’est Frimousquino !


LE MAJORDOME.

Frimousquino ?


ALVARÈS.

Mon petit cousin. Tu souperas avec nous.


MANOELA.

Certainement !


FRIMOUSQUINO.

Avec vous ! et avec plaisir !


LE MAJORDOME.

Ce petit ?


RIPARDOS.

C’est convenu ! ordre du marquis !


LE MAJORDOME.

Ah ! alors… (Aux valets.) Une rallonge et un couvert.

(A chaque commandement du majordome un coup de tam-tam dans la coulisse et un nouveau valet parait.)

ALVARÈS, allant pour se mettre à table.

Eh ! bien, et vous, sergent !


RIPARDOS.

Moi ! ah ! je n’oserai jamais ! (A part.) Si mon colonel rentrait, je verrais beau jeu !


MANOELA.

Oh ! pourquoi cela ? puisque je vous en prie !


ALVARÈS.

Puisque Manoëla vous invite !


FRIMOUSQUINO.

N’as-tu donc pas faim ?


RIPARDOS.

Au contraire.


FRIMOUSQUINO.

Eh ! bien, alors ?


RIPARDOS.

Alors, soit ! (A part.) C’est peut-être mon dernier souper, à moi ! soupons ! je soupe.


LE MAJORDOME.

Ah ! vous en êtes !


FRIMOUSQUINO.

Ordre du marquis ! (A part.) Il parait que c’est le talisman !


LE MAJORDOME.

Une rallonge ! un couvert !

(Même jeu toujours.)


FRIMOUSQUINO.

Mais que ce sera donc bon, de se retrouver ainsi, tous les quatre, devant une table richement servie… en famille ! allons, à table !


TOUS.
A table !

Scène VII

Les mêmes, DON HENRIQUE.


LE MAJORDOME.

Monsieur le marquis !


TOUS.

Le marquis !


RIPARDOS.

Mon colonel !… Voilà mon appétit coupé !


DON HENRIQUE.

Ah ! señora, que je suis heureux de vous voir chez moi !


MANOELAS.

Señor…


DON HENRIQUE, gracieux.

Ne vous dérangez pas, de grâce (A Ripardos.) Reste, toi. (A Alvarès.) Et vous aussi, jeune homme. Il me semble vous reconnaître. Le señor Alvarès, je crois… un de nos chanteurs les plus applaudis !


ALVARÈS.

Monsieur te marquis…


DON HENRIQUE.

Je ne vous demanderai qu’une faveur.


MANOELA.

Laquelle ?


DON HENRIQUE.

Celle de présider à votre souper.


MANOELA.
Comment donc, monseigneur, mais faites comme chez vous.

LE MAJORDOME.

Monseigneur soupe ?


DON HENRIQUE.

Je le crois, parbleu, bien !


LE MAJORDOME, même jeu.

Une rallonge ! un couvert !


MANOELA.

Venez, monsieur le marquis. Mon mari d’un côté, et vous de l’autre.


DON HENRIQUE.

Son mari, le numéro 2 !


Scène VIII

Les mêmes ; LÉONA, PÉRONILLA.


LÉONA.
Elle arrive comme une trombe, traînant Péronilla après elle.

Ah ! ah ! ah ! Je les retrouve enfin !


PÉRONILLA.

Ouf ! quelle poigne ! (Il souffle.)


LÉONA, courant à Manoëla.

Petite malheureuse !


MANOELA.

Ma tante !…


ALVARÈS.

Madame ! …


LÉONA, à Alvarès.

Grand brigand ! — Ne me retenez pas !


DON HENRIQUE.
Señora ! calmez-vous !

LÉONA.

Que je me calme, moi ! que je me calme ! Je suis née en pleine Espagne, sous un ciel de feu !…


PÉRONILLA.

Eh ! nous sommes tous nés en pleine Espagne, sous le même ciel de feu ! mais, tonnerre de cacao, nous n’avons pas reçu ton coup de soleil, nous !


DON HENRIQUE.

On s’expliquera plus tard ! ce que nous avons de mieux à faire, c’est de souper.


PÉRONILLA.

De mieux, oui, et j’ajouterai de plus urgent ! soupons ; j’ai l’estomac dans mes escarpins.


DON HENRIQUE, au majordome.

Monsieur est des nôtres.


LE MAJORDOME, même jeu.

Une rallonge, un couvert !


LÉONA, à Péronilla.

Quoi ? vous souperiez ?… vous ?


PÉRONILLA.

Si je souperai ! vous allez voir ! non, vous allez voir !


LÉONA.

Eh bien ! moi aussi, je souperai !


PÉRONILLA.

Et vous allez la voir à l’œuvre ; c’est une belle fourchette !


LE MAJORDOME, même jeu.
Une rallonge, un couvert !

Scène IX

Les mêmes, GUARDONA, LE NOTAIRE, LES DEUX VELASQUEZ.


GUARDONA.

Me voilà ! me voilà ! Et ce n’a pas été sans peine.


DON HENRIQUE.

Eh ! c’est ce cher Guardona !


PÉRONILLA.

Tiens, mon gendre numéro 1 !


GUARDONA, à Manoëla.

Madame, j’aime à penser que vous trouverez une explication honnête pour justifier votre… votre…


DON HENRIQUE.

Vous trouverez le mot, vous, mais plus tard, mon cher Guardona ! Vous soupez aussi, n’est-ce pas ?


GUARDONA, flairant les comestibles.

Je soupe ! Les agitations de l’âme n’imposent pas silence aux… ne m’aidez pas !…


ALVARÈS.

Aux besoins de la bête !


GUARDONA.

Aux besoins de la bête ! Ah çà ! qu’est-ce qu’il me fait dire ?


PÉRONILLA.

Des bêtises ! (Entrée des Velasquez et du notaire.) Encore ! — Quatre rallonges, et quatre couverts !


LES DEUX VELASQUEZ.
Où faut-il signer ?

TOUS.

A table !


PÉRONILLA.

Ce sera un souper très-gai. Je serai entre mes deux gendres. N’avoir qu’une fille et avoir deux gendres ! Quand il y a tant de pères qui ont deux filles, et pas de gendre du tout ! Allons, à table !


TOUS.

A table !

ENSEMBLE.

(Tous les convives excepté le notaire et Vélasquez.)

–––––––Je rage, soupons tout, de même.

DON HENRIQUE.
––––––Mais, pour calmer toutes les têtes,
––––––Rien de meilleur qu’une chanson !

FRIMOUSQUINO.
––––––Sans chanson, pas de bonnes fêtes !
––––––Monsieur le marquis a raison !

DON HENRIQUE.
––––––Qui peut donc mieux s’en acquitter,
––––––Que monsieur le maître à chanter ?

MANOELA.
––––––Il faut chanter, et sans vous en défendre !

ALVARÈS, se lève.
––––––Je ferai comme il vous plaira.

PÉRONILLA, regardant Alvarès.
––––Il est gentil

GUARDONA.
––––Il est gentil Moi ?

PÉRONILLA.
––––Il est gentil Moi ? Non ! pas vous ! mon gendre
––Numéro 2 ! chantez-nous la Malagueña !
MALAGUENA.

ALVARÈS.
I
––––––D’où viens-tu, chanson nouvelle ?
––––––Est-ce la brise du printemps,
––––––Qui, ramenant, l’hirondelle,
––––––Te fait éclore, en même temps ?
––––––Non, les chansons qu’on aime à dire
––––––Naissent dans le cœur des amants ;
––––––Le tendre amour qui les inspire
––––––Est leur soleil et leur printemps.
––––––––––––Ah ! ah !
––––––Il aimait celui qui trouva,
––––––Qui trouva la Malagueña !
––––––––––––Ah ! ah !
––––––Oui, chantons la Malagueña !
II
––––––Savez-vous comment il faut faire
––––––Pour bien chanter cet air charmant ?
––––––Apprenez tout le mystère,
––––––Il faut aimer éperdument !
––––––C’est le secret que l’amour même,
––––––Révèle à tous les amoureux :
––––––Toujours celui qui le mieux aime
––––––Est celui qui chante le mieux !
––––––––––––Ah ! ah !
––––––Il aimait celui qui chanta,
––––––Qui chanta la Malagueña.
––––––––––––Ah ! ah !

ALVARÈS, embrassant Manoëla.

Je n’y tiens plus, il faut que je l’embrasse !


PÉRONILLA.

Eh ! bien, mon gendre !


GUARDONA.
Eh ! bien, beau-père !

LÉONA.

Encore !


ALVARÈS.

J’embrasse ma femme.


GUARDONA.

C’est la mienne !


ALVARÈS.

Pas du tout ! et la preuve, c’est son premier petit voyage qu’elle a fait avec moi.


GUARDONA.

Raison de plus pour qu’elle fasse avec moi le second.


PÉRONILLA.

Assez ! assez ! Ma fille ne voyagera plus avec personne ! Elle est sous l’aile de son père !


LÉONA.

Et de sa tante !


PÉRONILLA.

Oui, ça lui fera une paire d’ailes, et comme son père a sommeil, si monsieur le marquis veut bien nous offrir l’hospitalité ?…


DON HENRIQUE.

Très-volontiers ! — Holà ! des flambeaux à tout le monde !


GUARDONA.

Taratata !… j’exige des explications !


ALVARÈS.

Je vous en supplie.


PÉRONILLA.

Eh ! bien, oui, mes gendre, je vous les donnerai quand nous serons seuls.


ALVARÈS.
Non !

GUARDONA.

Tout de suite !


ALVARÈS.

A l’instant !


GUARDONA.

Je ne vous lâche pas !


PÉRONILLA.

Du diable si je sais ce que je vais leur dire ?

ENSEMBLE.
––––––Il se fait tard ; plus de querelle !
––––––Oublions tout dans le sommeil,
––––––En attendant l’aube nouvelle,
––––––La nuit va vous porter conseil !

RIPARDOS.
––Tu crains donc ?

FRIMOUSQUINO.
––Tu crains donc ? Je crains tout !

RIPARDOS.
––Tu crains donc ? Je crains tout ! Peut-être as-tu raison !

FRIMOUSQUINO.
––––––Mais ne quittons pas la maison,
––Et tâchons de les faire évader !

LÉONA.
––Et tâchons de les faire évader ! Viens, ma nièce !
––––––Viens te coucher !

MANOELA.
––––––Viens te coucher ! Comme c’est gai !

PÉRONILLA.
––Eh ! non ce n’est pas gai, mais je suis fatigué !

ALVARÈS.
––––––Quelle épreuve pour ma tendresse !

PÉRONILLA, parlé.

Allez vous coucher !


LÉONA.

Je me coucherai si je veux !


PÉRONILLA.

Le soleil se couche bien ! N’humiliez pas le soleil !


GUARDONA, au notaire.

Alors, vous couchez ici ?


LE NOTAIRE.

Oui ! en diligence !


GUARDONA.

Et vous emportez ce flambeau ?


LE NOTAIRE.

J’aime avoir, toujours, quelque chose à me mettre sous la dent !… une poire pour la soif !…

(REPRISE DE L’ENSEMBLE ET SORTIE GENERALE.)
––––––Il se fait tard, plus de querelle…

Scène X

PÉRONILLA, ALVARÈS, GUARDONA.


ALVARÈS, GUARDONA.

Eh bien beau-père


PÉRONILLA.

Eh ! bien, messieurs mes gendres ? Ah ! oui ! l’explication, vous voulez l’explication ! Eh ! bien, laissez-moi une minute de recueillement, et je vous la donne.


ALVARÈS et GUARDONA.
Ils remontent.

Faites vite, alors !


PÉRONILLA.

Si je connaissais quelqu’un d’assez malin pour me sortir de ce labyrinthe, je vous assure que je n’hésiterais pas à lui donner, pour rien, un kilogramme de cacao ! Mais, voilà, il n’y a pas d’issue ! c’est une situation sans issue. Et j’ai beau creuser, plus je creuse… C’est très-curieux, plus je creuse, plus j’ai sommeil ! N’importe ! creusons encore un instant ! Je finirai peut-être par m’endormir, et qui sait ? là, peut-Miro, est la solution. — Creusons !


ALVARÈS.

Voilà une nuit de noce !


GUARDONA.

Voilà une lune de miel !


ALVARÈS.

Quand je pense qu’à cette heure, ma petite femme… sans moi !


GUARDONA.

Ce n’était certes pas pour ça que je m’étais marié ! — Eh ! bien, beau-père ?


ALVARÈS.

Eh ! bien, beau-père ?


PÉRONILLA.

Eh ! bien, je creuse.


GUARDONA.

Vous dites ?


ALVARÈS.

Vous dites ?


PÉRONILLA.

Je dis : Je creuse ! Puisque je vous dis que je creuse ! Je n’ai donc pas l’air de creuser ?


ALVARÈS et GUARDONA.

Nous exigeons une solution !


PÉRONILLA.
Je la tiens.

ALVARÈS et GUARDONA, joyeux.

Ah !dites vite !


PÉRONILLA, résolument.

Je suis harassé ! allez vous coucher.


ALVARÈS et GUARDONA.

Non ! ah non ! par exemple !


PÉRONILLA.

Vous ne voulez pas aller vous coucher ? Ah çà ! mais vous n’avez donc pas sommeil, vous ?


GUARDONA.

Si ! mais pas seul ! aussi je réclame ma femme.


ALVARÈS.

Moi, la mienne.


PÉRONILLA.

J’entends bien, vous voulez chacun la vôtre ? Mais, tonnerre de cacao ! je n’en ai qu’une à vous donner ! je n’en al pas deux. (Perplexe.) Est-ce que j’en aurais deux ? Mais non !… Une ! C’est là la situation ! Et voulez-vous mon avis sur cette situation ?


ALVARÈS et GUARDONA.

Oui, oui, oui, dites !


PÉRONILLA.

Eh bien ! elle est sans issue ; c’est une situation sans issue !


GUARDONA.

Vous dites ?


PÉRONILLA.

Je dis que c’est une situation sans issue !


GUARDONA.
Ah bien ! il faut cependant y trouver une… comme vous dites !

PÉRONILLA.

Une issue !


GUARDONA.

Oui ! car enfin ma position est celle d’un… d’un…


ALVARÈS.

D’un imbécile !


GUARDONA.

D’un imbécile, oui ! non !… c’est lui qui me souffle.


PÉRONILLA.

Il vous souffle ce que nous pensons tous !


ALVARÈS, à Péronilla.

Et nous pensons bien ! continuez, beau-père !


PÉRONILLA.

Je continue ; mais d’abord, asseyons-nous !


ALVARÈS, impatienté.

Je ne suis pas fatigué.


GUARDONA, avec hauteur.

Ni moi, monsieur.


PÉRONILLA, à part.

Vous ne voulez pas vous asseoir ? Ils ne veulent rien de ce que je veux. (Haut.) Eh ! bien, alors, ne vous asseyez pas, mais moi… (Il s’asseoit au milieu du théâtre. Alvarès et Guardona en font autant.) En voilà une situation ! Je donne pour rien mon fond de chocolat, que je n’ai plus, à celui qui m’en tirera ! Mes gendres et messieurs, puisque je vous ai promis une explication, il est juste que je vous la donne. Vous avez épousé mes deux filles, n’est-il pas vrai ?.. Non !… C’est ma fille qui a épousé vos deux fils… Non !… c’est vous, mes deux gendres, qui avez épousé mon enfant ! mon enfant qui est ma fille !


GUARDONA.
Ça se peut.

PÉRONILLA.

C’est dans les probabilités ! Je n’ai qu’une fille… ma fille unique, qui se trouve bien involontairement, la pauvre enfant, être l’épouse de deux maris ! Il y a comme qui dirait de la… bigamie dans ce qui lui arrive n’est-il pas vrai ?


GUARDONA.

Le fait est qu’on pourrait s’y tromper !


PÉRONILLA.

N’y a-t-il pas, messieurs, vous qui devez avoir fait de fortes études, un pays ou les maris ont deux femmes ?


ALVARÈS.

Il y a l’Orient, beau-père.


GUARDONA.

Oui ! en Basse-Bretagne !


PÉRONILLA, à Guardona.

Mais il n’y en a pas, que je sache, où les femmes ont deux maris ?…


ALVARÈS et GUARDONA.

Non !


PÉRONILLA.

Eh ! bien, voilà pourquoi notre situation est une situation sans issue ! Ah ! pardieu ! je sais bien ce que ferait, à ma place, un roi fameux qui a laissé une réputation de sagesse… usurpée d’ailleurs… à mon avis !


ALVARÈS et GUARDONA.

Quel roi ?


PÉRONILLA.

Salomon ! mais, tonnerre de cacao ! vous ne demandez pas que je vous coupe ma fille en deux ?


ALVARÈS et GUARDONA.
Non !

PÉRONILLA.

Ma fille n’est pas une galette ! Elle n’est pas une galette, je m’en vante ! Le jugement de Salomon rencontrerait, de plus, un tas de difficultés ! Couperait-on verticalement, ou horizontalement ? Sans compter qu’il y aurait toujours quelqu’un de lésé !


GUARDONA.

Moi, je demanderais…


PÉRONILLA.

Rien du tout ! Pas pratique donc, le moyen, renonçons-y… et allons nous coucher.


ALVARÈS et GUARDONA.

Ah ! non, par exemple, non !


PÉRONILLA.

Vous ne voulez pas aller vous coucher ? ils ne veulent rien de ce que je veux ! c’est cependant ce qu’il y a de mieux à faire.


GUARDONA.

Ah ! non ! ce qu’il y a de mieux à faire, c’est de sortir de là !


PÉRONILLA.

Dame ! à moins de coucher ici, ce que vous ne voulez pas ! Il y aurait bien une autre combinaison… Les jours pairs et les jours impairs ! mais ce serait peut-être, contraire aux bonnes mœurs… Renonçons-y, et allons dormir !


ALVARÈS.

Non, non, pas de partage !


PÉRONILLA.

Oui, pas de pariage, je suis de l’avis du petit numéro 2 ! pas de partage ! Le choix, mais sur quoi baser le choix ? Si j’étais ma fille, je sais bien qui je choisirais.


GUARDONA.
Eh ! bien, et moi, donc…

PÉRONILLA.

Ce ne serait pas vous ! Sur quoi baseriez-vous votre choix ?


GUARDONA.

Mais il y a le contrat notarié !


ALVARÈS.

Il y a la cérémonie à la chapelle !


PÉRONILLA.

Pas de disputes, j’ai trouvé !… Tirons à la courte paille !


ALVARÈS et GUARDONA.

Soit ! il faut en finir, une bonne fois.


PÉRONILLA.

A défaut de paille, j’ai justement, là, dans mes poches, des pastilles de chocolat ! pair ou impair ? Impair s’ouvre le ventre, et pair devient celui de mes petits enfants ! C’est pourtant drôle, n’est-ce pas ? Eh bien ! ils ne rient pas.


ALVARÈS et GUARDONA.

Non ! non ! non !


PÉRONILLA.

Et ils ne veillent rien de ce que je veux ! Ah çà ! mais, tonnerre de cacao ! Il s’agirait de s’entendre pourtant ! Car enfin, que demandâtes-vous ? Que briguâtes-vous ? L’honneur de mon alliance ! La faveur d’entrer dans ma famille, n’est-il pas vrai ? Eh bien ! tonnerre de cacaos j’ai trouvé. Quel, est l’imbécile qui disait tout l’heure que la situation était sans issue ? Soyez heureux tous les deux ! L’un de vous épousera ma fille ; l’autre, ma sœur.


ALVARÈS et GUARDONA.

Lui, votre sœur ! pas moi !


PÉRONILLA.

Vous ne voulez pas me débarrasser de ma sœur ! Ils ne veulent pas ! ils ne veulent rien de ce que je veux. Eh ! bien, allez au diable, et laissez-moi dormir !


ALVARÈS.

Oui, mais pas avant que je n’aie contraint monsieur à renoncer à celle qui m’appartient, que j’aime et qui m’aime.


PÉRONILLA.

Que va-t-il faire ?


ALVARÈS, décroche deux épées à une panoplie.

Allons, finissons-en, une bonne fois pour toutes.


PÉRONILLA.

Bravo ! petit, courage ! Il a tout pour lui !


ALVARÈS, poursuivant Guardona.

Allons ! allons ! en garde !


GUARDONA.

Hé ! là-bas ! Hé ! là-bas ! ne touchez pas, ne touchez pas, ou j’appelle !


PÉRONILLA.

Capon ! vous ne voulez pas vous battre ?


GUARDONA.

Plutôt mourir !


PÉRONILLA.

Eh bien ! alors, un bon mouvement ; laissez-vous embrocher !


GUARDONA.

A moi ! au secours ! au secours !


ALVARÈS.

Lâche !


PÉRONILLA.
Ah ! fi !… Ah ! pouah ! (A Alvarès.) Tiens, toi, viens, petit, que je t’embrasse… tu permets que je vous tutoie ?

ALVARÈS.

Avec reconnaissance !


PÉRONILLA.

Et maintenant, allez vous coucher… pas dans la même chambre, ils se dévoreraient ! toi par là ! Adieu, et bon espoir ! Et vous, là-bas ! allons ! plus vile que ça !


GUARDONA.

C’est une…. c’est une…


PÉRONILLA.

Tonnerre de cacao !


GUARDONA, dehors.

Une culbute !… que je viens de faire.


PÉRONILLA.

Il a trouvé le mot !


Scène XI


PÉRONILLA, seul, s’installant dans un fauteuil pour dormir.

Il a trouvé le mot ! pauvre numéro 1 ! Ce n’est pas un méchant homme, au fond non ! mais il est bête !… et puis il est poltron ! Ah ! dame ! c’est le roi des poltrons ! quand, je pense qu’il a refusé là, tout à l’heure, de se laisser embrocher : je ne lui pardonnerai jamais de la vie ! Mais je bavarde et je tombe de sommeil ! Maintenant, je puis creuser tout à mon aise. C’est égal, je ne crois pas qu’il ait jamais eu de précédent à ce qui m’arrive là ! si vous en connaissez un seul, je vous serai très-obligé de m’en informer ; seulement, je vous saurai un gré, infini de ne pas m’éveiller pour me le dire. Il sera toujours temps, demain matin. — Allons, mesdames, messieurs et toute la compagnie, bonsoir… Enfin !… je crois que je suis bien parti pour la Creusade !


RIPARDOS, à l’œil-de-bœuf.
Frimousquino !

FRIMOUSQUINO, de même.

Sergent !


RIPARDOS.

Le vieux s’est assoupi, c’est peut-être le moment de faire évader nos jeunes mariés.


FRIMOUSQUINO.

Attendons que tout le monde soit bien endormi.


RIPARDOS.

Il me semble qu’on ouvre une porte.


Scène XII

Les mêmes, LÉONA.


FRIMOUSQUINO, apercevant Léona qui entre.

C’est la vieille. (Ils disparaissent.)


LÉONA.

Ma nièce repose : sa chambre n’a pas d’autre issue. Je suis tranquille de ce côté. (A Péronilla.) Vous dormez, vous ?


PÉRONILLA.

Hein ? quoi ? allons ! bon, je comptais sans ma sœur.


LÉONA.

J’ai laissé votre fille endormie et…


PÉRONILLA.

Au nom du ciel ! laissez-moi reposer un instant. Faites comme moi, et puisque c’est une situation sans issue, mettez-vous dans un bon fauteuil, et dormez ! Vous devez en avoir besoin.


LÉONA.

Oui, je suis harassée de fatigue. (Elle se met dans un fauteuil.) Et cependant, je suis en ébullition… ma vengeance n’est pas satisfaite… Ah ! que vous avez peu de sang espagnol dans les veines !


PÉRONILLA.

Laissez-moi donc tranquille, avec votre sang espagnol !


LÉONA, avec mépris.

Chocolatier, va ! (Se levant.) Ah !


PÉRONILLA.

Qu’est-ce qu’elle a encore ?


LÉONA.

J’allais oublier le plus important ! (Elle va retirer la clef de la porte du fond et la met dans l’escarcelle qui pend à sa ceinture.) Comme ça, si je m’endors, je suis sûre que personne ne s’en ira. (Péronilla la suit des yeux, très-ennuyé de tout ce remue-ménage qui l’empêche de dormir. Léona se remet sur son fauteuil et commence à s’assoupir en prononçant des paroles sans suite.)


FRIMOUSQUINO, il reparaît à l’œil-de-bœuf ainsi que Ripardos.

La vieille s’est endormie aussi !


LÉONA, sommeillant à demi, à Péronilla.

Pourquoi m’appeler toujours la vieille ? j’ai vingt-neuf ans.


PÉRONILLA, sommeillant.

C’est entendu ! Et moi trente-quatre. (Ils s’endorment tous les deux.)


FRIMOUSQUINO.

Le moment est propice pour essayer de les faire évader.


RIPARDOS, disparaissant.

Descendons.

QUATUOR.
(Frimousquino et Ripardos entrent en scène, l’un va ouvrir la porte à Alvarès et l’autre à Manoëla. Toute la scène est à voix basse.)

RIPARDOS, à Alvarès.
––––––Sortez avec précaution !

FRIMOUSQUINO.
––––––Allons ! venez ! de la prudence !
––––––Et que la nuit et le silence
––––––Protègent votre évasion !

ALVARÈS.
––––––Mais où donc est Manoëla ?

FRIMOUSQUINO.
––––––Elle va venir, restez là !

RIPARDOS.
––––––––––Il faut se taire !
––––––Voici la tante et le père

MANOELA.
––––––Cher Alvarès !

ALVARÈS.
––––––Cher Alvarès ! O ma chère âme !

MANOELA.
––––––Mon seul époux !

ALVARÈS.
––––––Mon seul époux ! Ma seule femme !

FRIMOUSQUINO.
––––––––––Chut, taisez-vous !

ALVARÈS.
––––Pourquoi ?

FRIMOUSQUINO.
––––Pourquoi ? Voyez ! On dort auprès de nous !
ENSEMBLE.
––––––––Dieu d’amour, Dieu charmant,
––––––––Même quand tu n’y vois goutte,
–––––––Tu sais bien trouver la route !
–––––––Guide-nous, sois-nous clément !

RIPARDOS.

(Parlé.) Allons ! venez ! venez !


PÉRONILLA, ouvrant un œil.

Tiens, ma fille qui se sauve ! Heureusement, c’est toujours avec le même.


RIPARDOS.

(Chant.)

–––––––Malédiction ! cette porte !
–––––––Est fermée à double tour !

FRIMOUSQUINO.
–––––––Qui nous a pu jouer ce tour ?

ALVARÈS.
––––––––Comment trouver la clef ?

FRIMOUSQUINO.
––––––––––Faisons en sorte !
–––––––––De la découvrir,
–––––––––––Et d’ouvrir.

(Ils prennent les clefs des autres portes et les essaient.)


ALVARÈS, cherchant.
––Rien !

MANOELA, de même.
––Rien ! Rien !

FRIMOUSQUINO.
––Rien ! Rien ! Les autres clefs ne vont pas !

ALVARÈS.
––Rien ! Rien ! Les autres clefs ne vont pas ! Comment faire ?

PÉRONILLA, à part.

(Parlé.)

Il est gentil ! je ne peux pourtant pas lui dire où ma sœur a mis la clef !

RIPAROS
(Chant).
––––Aucun moyen !
ENSEMBLE.
––––Aucun moyen ! Le sort nous est contraire !

PÉRONILLA, parlé

Ma sœur !


FRIMOUSQUINO.

Chut ! il rêve !


PÉRONILLA, parlé de même.

Ma sœur, pourquoi avez-vous mis la clef dans votre poche… (Insistant.) gauche ? (A part.) Après cela, s’ils ne la trouvent pas, ils y mettront de la mauvaise volonté !


ALVARÈS, avec joie.

(Chant.)

––Lui-même il nous révèle où se trouve la clé.

RIPARDOS.
––––––––Prudence ! Silence !

FRIMOUSQUINO.
––––––––Prudence ! Silence ! Je l’ai !
REPRISE DE L’ENSEMBLE.
––––––––Dieu d’amour, Dieu charmant,
––––––––Même quand tu n’y vois goutte,
––––––––Tu sais bien trouver ta route !
––––––––Guide-nous, sois-nous clément !

(Ripardos a ouvert la porte et les quatre personnages disparaissent.)


PÉRONILLA.

C’est ma sœur qui va rager !

(Aussitôt qu’ils ont disparu, on entend frapper violemment à la porte de la chambre où est Guardona.)


VOIX DE GUARDONA.
Ouvrez, ouvrez !… (Léona se réveille.)

PÉRONILLA, feignant de se réveiller en sursaut.

Qu’est-ce qu’il y a ?


LÉONA.

Qu’est-ce qu’il y a ? (On frappe plus fort.)


PÉRONILLA.

Ah ! c’est mon gendre numéro 1, qui s’impatiente !

(Il va ouvrir, le grand jour parait.)


Scène XIII

Les mêmes, GUARDONA.


LÉONA.

C’est vous qui nous réveillez ?


GUARDONA.

J’ai entendu ouvrir et fermer des portes, et, dans le corridor, une voix qui ressemble à celle de ma femme.


LÉONA.

Allons donc ! Elle est en sûreté. (Elle cherche sa clef.) Ah ! mon Dieu ! la clef ! (Elle court comme une folle à le chambre où était Manoëla.) Échappée, envolée ! Encore ! toujours ! courrons ! ! (A Péronilla qui est resté assez froid.) Mais, venez donc ! Qu’est-ce que vous avez dans les veines ? du chocolat ?


PÉRONILLA.

Le meilleur chocolat ! Le seul qui blanchisse en vieillissant ! (A part.) Ça m’amuse de la voir rager comme ça. (Léona prend les deux hommes par la main et les entraîne. Au moment où ils vont arriver au fond, la porte s’ouvre.)


LÉONA, les entraînant.
Venez, venez !

Scène XIV

Les mêmes, FRIMOUSQUINO, RIPARDOS, ALVARÈS, MANOELA, DON HENRIQUE, entrant du fond.


FRIMOUSQUINO.

Alerte !


RIPARDOS.

Nous sommes cernés !


ALVARÈS.

La maison est entourée de soldats.


MANOELA.

Nous allions nous sauver, nous…


LÉONA.

Vous sauver, petits malheureux !


PÉRONILLA.

N’insultez pas une femme qui se sauve ! vous alliez donc vous sauver ?


FRIMOUSQUINO.

Quand tout à coup… un bruit, de pas, de voix, c’était la garde…


TOUS.

La garde !


RIPARDOS.

Et le corrégidor, à la tête de ses alguazils.


PÉRONILLA.

Le corrégidor !… Les alguazils ! qui vient-on arrêter ici ?


LES FRÈRES VELASQUEZ, entrant.
On vient nous arrêter tous !

PÉRONILLA.

Tous ?


DON HENRIQUE, entrant.

Votre affaire a pris une mauvaise tournure. Tout Madrid est en émoi.


PÉRONILLA.

Nous arrêter ! nous !


DON HENRIQUE.

Eh ! le moins qu’on arrête, c’est la jeune femme et ses deux maris.


ALVARÈS.

Moi ?


GUARDONA.

Moi ?


DON HENRIQUE, bas à Guardona.

Voulez-vous que je vous sauve ? ma maison a une porte dérobée, un carrosse attelé m’attend, je puis encore enlever votre femme.


GUARDONA, avec joie.

Ah ! monseigneur, quelle…


DON HENRIQUE.

(Voix ou dehors.) Malédiction ! Trop tard !


FRIMOUSQUINO, à part.

Et mon patron qui est parti pour Saragosse !


Scène XV

ALVARÈS, FRIMOUSQUINO, MANOELA, LÉONA, PÉRONILLA, DON HENRIQUE, LE MAJORDOME et Valets travestis, puis LE CORRÉGIDOR, Soldats.


LES CHŒURS, au dehors.
–––––Ouvrez, ouvrez, au nom de la loi !
–––––Ouvrez, ouvrez, c’est l’ordre du roi.

TOUS.
––––––Moment fatal, moment d’effroi !
––––––Chacun de nous tremble à part soi.

CHŒURS, entrant du fond.
––––––––Voilà les alguazils,
––––––Moitié soldats, moitié civils,
––––––––Si malins, si subtils
–––––Pour pincer les coquins les plus vils !
ENSEMBLE.
––––––––Au seul nom de ta loi
––––––––––Je reste coi !
ENSEMBLE, REPRISE.
––––––––Voici les alguazils !

LE DOMESTIQUE, annonçant. (Parlé.)

Monsieur le corrégidor.


LE CORRÉGIDOR.

Le double mariage qui vient d’avoir lieu est un scandale sans précédent. En attendant la décision du tribunal, nous, corrégidor, nous ordonnons que les deux maris resteront libres sous caution ; quant à leur femme, elle sera enfermée dans un couvent sous la garde de sa tante qui ne la quittera pas.


TOUS.

En prison !


MANOELA.
COUPLETS.
I
––––––Petit papa, protégez-moi,
––––––Ne souffrez pas qu’on m’emprisonne !
––––––Je suis une honnête personne,
––––––Et n’ai fait aucun mal, je crois.
––––––D’un châtiment aussi féroce
––––––Je demande en vain la raison.
––––––Vit-on jamais un jour de noce
––––––S’achever dans une prison ?
II
––––––Par instinct, par pressentiment,
––––––A défaut d’autre témoignage,
––––––Je savais que le mariage,
––––––M’offrirait quelqu’étonnement !
––––––Sur cela je ne comptais guère,
––––––Et c’est pis qu’une trahison !
––––––C’est un accident peu vulgaire
––––––De coucher dans une prison !

LE CORRÉGIDOR.
––––––Allons, allons, il faut partir !

LES SOLDATS.
––––––A l’instant, il faut obéir !

TOUS.
––––––Obéissons, ne disons rien,
––––––Et puis après, nous verrons bien.
ENSEMBLE.
––––––––Mon cœur, prenons courage,
––––––––Faut-il gémir toujours !
––––––––Après les jours d’orage
––––––––Reviennent les beaux jours !

LES SOLDATS.
––––––––Allons, plus de tapage,
––––––––Cessons ces vains discours.
––––––––A la loi toujours sage
––––––––Il faut céder toujours.

ALVARÈS.
––––––––Je t’aime !

MANOELA.
––––––––Je t’aime ! Je t’adore !

GUARDONA.
––––––Sois-moi fidèle !

MANOELA, à Alvarès.
––––––Sois-moi fidèle ! A toi ma foi.

ALVARÈS.
––––––––––Ah ! je t’implore !

MANOELA.
––––––––––N’aime que moi.

TOUS.
––––––––Marchons, résignons-nous !
––––––––Marchez et suivez-nous.

ALVARÈS et FRIMOUSQUINO.
––––––––Sur celle
que j’adore,
qu’il adore,
––––––––Ami, veillons toujours !
––––––––Dieu d’amour
que j’
qu’il
implore,
––––––––Prête-nous ton secours !

TOUS.
––––––Il faut dormir sous les verroux.
––––––––––Résignons-nous !
REPRISE.
––––––––Mon cœur, prenons courage.

(Le corrégidor fait un signe, Léona emmène Manoëla par le fond, suivie de Guardona et Alvarès, ensuite Péronilla et Frimousquino ; on s’arrête au fond, tableau.)

RIDEAU.

ACTE TROISIÈME

Au palais de justice. Vaste salle traversée par des arcades, la salle des pas perdus. Estrade au fond, au milieu tout ce qu’il faut pour rendre la justice, banc, chaises.



Scène I

LEVER DE RIDEAU

CHŒUR DE FEMMES.
––––De l’audience enfin voici le jour !
––Nous, prenons patience en attendant la cour. (Bis.)
–––––––––Qu’on fasse silence !
––––––––Nous entendrons ainsi
–––––––––Les flots d’éloquence
––––––––Qui vont couler ici !

PAQUITA.
––––––C’est une affaire conséquente,
––––––Elle occupe tous les esprits !

ROSITA.
––––––L’aventure est assez piquante,
––––––Une femme a deux maris !

PAQUITA.
––––––Comment jugera la justice ?
––––––Les juges sont dans l’embarras !

ROSITA.
––––––Mais on ne peut sans préjudice
––––––Garder deux maris sur les bras.

MARIETTA.
––––––––Il faudrait, pour bien faire,
––––––––Que la belle eût le choix !
––––––––Celui quelle préfère
––––––––Garderait tous ses droits !

PAQUITA.
––––––––––Qui gardera
––––––––––La señora ?

ROSITA.
––––––A qui la belle ? A qui l’affront ?
––––––Les magistrats décideront !
REPRISE.
––––De l’audience, enfin voici le jour !
––Nous, prenons patience en attendant, la cour !
–––––––––Qu’on fasse silence !
––––––––Nous entendrons ainsi
–––––––––Les flots d’éloquence
––––––––Qui vont couler ici.

Scène II

Les mêmes, RIPARDOS, Soldats.

(Ripardos arrive et place les soldats.)

COUPLETS.
I
––––––Toujours fidèle à la consigne,
––––––Le soldat, tel est son devoir,
––––––A n’entendre rien se résigne,
––––––Il se résigne à ne rien voir !
––––––En silence il monte sa garde,
––––––Et c’est là son rôle, en effet,
––––––Qu’il n’écoute, ni ne regarde
––––––Ce qui se dit, ce qui se fait !
––––––––––Donc que l’on veille
––––––––––Silencieux !
––––––––––Fermons l’oreille,
––––––––––Fermons les yeux !
(Reprise du refrain en chœur.)
II
––––––Mais quoi ? pour être militaire,
––––––On n’est d’ailleurs pas de granit !
––––––Et nous changeons de caractère
––––––Dès que notre garde finit.
––––––Si d’une soubrette piquante
––––––Parait le minois folichon,
––––––D’un flacon de vieil alicante
––––––Quand vient à sauter le bouchon,
––––––––––Fille et bouteille,
––––––––––Voilà nos dieux !
––––––––––Rouvrons l’oreille,
––––––––––Rouvrons les yeux !

PAQUITA.

Eh ! bonjour, sergent Ripardos !


ROSITA.

Dites-nous, beau sergent, si l’audience va bientôt commencer.


MARIETTA.

Est-ce bien dans cette salle que le jugement sera rendu ?


PAQUITA.

Il n’y aura pas de huis clos ?


ROSITA.

On ne fera pas sortir les dames ?


MARIETTA.

Nous pourrons tout voir et tout entendre ?


RIPARDOS.

La ! la ! assez jacassé ! du reste, c’est ici que se tiendra l’audience, bientôt, et les dames seront admises, mais, pour l’instant, j’ai l’ordre de faire évacuer cette salle, par ainsi, mes belles…


TOUTES.

Oh ! sergent ! mon beau sergent !


RIPARDOS.
Il n’y a pas de beau sergent ! circulez mesdames ! Soldats, faites circuler !

FRIMOUSQUINO, entrant sur la sortie, chante avec Ripardos.

Rouvrons l’oreille ! fermons les yeux !

(Sortie sur la reprise du choeur.)


Scène III

RIPARDOS, FRIMOUSQUINO.


RIPARDOS.

C’est toi !


FRIMOUSQUINO.

Je te cherchais !


RIPARDOS.

Eh bien ! le voilà venu, le grand jour, le jour du procès !


FRIMOUSQUINO.

Tout Madrid est en émoi.


RIPARDOS.

On ne parle plus d’autre chose, les uns tiennent pour Guardona…


FRIMOUSQUINO.

Les autres pour Alvarès ! les femmes surtout, et quand on a les femmes avec soi !…


RIPARDOS.

Oh ! toi, tu ne doutes de rien…


FRIMOUSQUINO.

Et toi, tu trembles de tout !


RIPARDOS.

C’est vrai ! le bruit du canon n’a jamais fait battre mon cœur comme il bat aujourd’hui ! songe donc aux dangers qui menacent encore notre petite protégée, notre enfant ! l’issue d’un procès douteux !…


FRIMOUSQUINO.
Douteux ! l’on verra !

RIPARDOS.

Et les entreprises du marquis, furieux que nous l’ayons joué ! une nouvelle tentative Pourrait réussir, et s’il enlevait Manoëla… Oh ! s’il t’enlevait, je le tuerais d’abord !


FRIMOUSQUINO.

Ne l’avons-nous pas défendue jusqu’ici ? – nous la défendrons encore, et quand Alvarès sera son véritable mari…


RIPARDOS.

Enfin, tu as confiance ?


FRIMOUSQUINO.
COUPLETS.
I
––––––Assurément j’ai confiance,
––––––Et quand nos ennuis vont finir,
––––––Je garde ma douce croyance
––––––Aux promesses de l’avenir !
––––La trahison vainement édifie
––––Contre l’amour ses projets ténébreux !
––––Fais comme moi, cousin, je me confie
––––––––Au dieu des amoureux !
II
––––––Sous nos pas naissent les obstacles,
––––––Plus redoutables chaque jour,
––––––Mais l’amitié fuit des miracles
––––––Pour le triomphe de l’amour !
––––Le séducteur, l’époux qu’on mystifie
––––Tombent souvent au piège armé par eux.
––––Fais comme moi, cousin, je me confie
––––––––Au dieu des amoureux !

Scène IV

Les mêmes, PÉRONILLA, puis L’HUISSIER.


PÉRONILLA.

Ah ! c’est vous ! ça tombe bien !


FRIMOUSQUINO.

Mon oncle !


PÉRONILLA.

Je cherche Alvarès ! mon numéro2 ! est-ce qu’il est ici, mon numéro 2 ?


RIPARDOS.

Non ! mais il ne tardera pas à venir !


PÉRONILLA.

Diable ! il faut qu’avant l’audience, je cause avec son avocat ! sais-tu qui est son avocat ?


FRIMOUSQUINO.

Mais il n’a pas d’avocat !


PÉRONILLA.

Il n’a pas d’avocat ! il n’a pas… Eh ! bien, tant mieux ! j’ai mon idée ! ton patron n’est toujours pas de retour ?


FRIMOUSQUINO.

Non ! malheureusement !


PÉRONILLA.

Heureusement ! il ne faut pas que le contrat se retrouve !


FRIMOUSQUINO.

Mais, au contraire ! je l’ai cherché partout, sans le trouver !


PÉRONILLA.
Maladroit ! c’était notre perte, ce contrat !

FRIMOUSQUINO.

Qu’en savez-vous ? c’était notre salut peut-être !


L’HUISSIER.

L’audience !


RIPARDOS.

Déjà ! je vais poster mes hommes. (Il sort.)


PÉRONILLA.

Déjà ! adieu, petit !


FRIMOUSQUINO.

Vous partez, mon oncle ?


PÉRONILLA.

Pour revenir ! on me reverra, viens avec moi !


FRIMOUSQUINO.

Pourquoi ?


PÉRONILLA.

Je te dirai tout ! (Ils sortent.)


Scène V

LE CHŒUR, les soldats puis les Juges, puis MANOELA, GUARDONA, LEONA, ALVARÈS, LES VELASQUEZ.


CHŒUR.
––––––––––Marchons
––––––––––Marchez
au pas
––––––––––Jolis soldats,
––––––––––Des magistrats
––––––––––Fidèle escorte !
––––––––––Toujours discrets
––––––––––Et toujours prêts
––––––––––Prêtez
––––––––––Prêtons
main forte
––––––––––A leurs arrêts !

L’HUISSIER.

Le tribunal.


BRID’OISON.

N’ou… n’ou… oublions pas, messieurs, que jamais cau, cau… cause plus difficile n’a été sou… sou… oumise à nos lumières !


PREMIER JUGE.

Cause plus difficile et plus piquante !


DEUXIÈME JUGE.

Sans compter qu’on dit la mariée très-jolie !


PREMIER JUGE.

Une jolie plaideuse ! ça nous changera !


DEUXIÈME JUGE.

Et qui a eu l’idée de demander la comparution personnelle ? C’est bibi !


BRID’OISON.

Monsieur Coco… odésinos, un peu de tenue, s’il vous plait. (Il monte sur son siège.) Appelez les témoins !… (Tous entrent.). Allez vous asseoir ! La ma… ma… ariée d’abord ! – Elle est charmante !


PREMIER JUGE.

Intéressante !


DEUXIÈME JUGE.

Délirante ! Votre nom je vous prie ?


MANOELA.

Manoëla, Léona, Inès, Jacynta, Dolorès, Juana, Incarnacion, Pepita sont mes prénoms.


GUARDONA.

Elle a une mémoire étonnante.


BRID’OISON.

Est-ce tou…tout ?


MANOELA.
C’est tout !

DEUXIÈME JUGE.

Votre âge ?


MANOELA.

Dix-neuf ans !


BRID’OISON.

Bé… bé… bel âge ! Le tribunal aussi a eu dix-neuf ans !… (Signe d’assentiment des assesseurs. A Manoëla.) Dites tout ce que vous sa… avez !


MANOELA.

Tout que je sais ! Faut-il tout dire ?


BRID’OISON.

Il faut tout dire !


MANOELA.

Et parlerai-je aussi de notre petit voyage en voiture ?


BRID’OISON.

Un petit voyage ?


MANOELA.

Oh ! pas gai ! allez ! mon cousin était avec nous, et assis entre nous !


BRID’OISON.

Tout le temps !


MANOELA.

Tout le temps ! (Tous rient.) Ça vous fait rire ? Eh ! bien, pas moi ! à peine si nous pouvions, par-dessus son épaule, nous toucher le bout des doigts !


BRID’OISON.

Ah ! ah !


MANOELA.

Une fois cependant, Ripardos s’est assoupi…


BRID’OISON.
Eh ! eh !

MANOELA.

Et Alvarès se penchait pour m’embrasser…


BRID’OISON.

Oh ! oh !


MANOELA.

Mais il s’est réveillé au bon moment !


TOUS, rient.

Hi ! hi !


GUARDONA.

On ne saurait trop féliciter la maréchaussée de s’être réveillée… au bon moment !


DEUXIÈME JUGE.

Veuillez vous asseoir, mademoiselle.


PREMIER JUGE.

La señora Léona ! votre nom ?


LÉONA.

Léona-Manoëla-Péronilla de Pintafiorès della casa y Marquesito..


PREMIER JUGE.

Votre âge ?


LÉONA.

Je suis née eu pleine Espagne.


PREMIER JUGE.

La date ?


LÉONA.

Sous un ciel de feu !


PREMIER JUGE.
Je vous demande quand vous êtes née ? Le tribunal voit bien que ce n’est pas d’hier, (Rires.) mais encore faut-il préciser !

LÉONA, vexée.

J’ai vingt-neuf ans !


BRID’OISON.

Avez-vous fa… fabriqué du chocolat ?


LÉONA, indignée.

Jamais !


BRID’OISON.

Tan… ant pis ! allez vous asseoir ! Les maris !


GUARDONA.

Les maris, c’est moi !


ALVARÈS.

C’est moi, les maris !


BRID’OISON.

Le mari nu… numéro 1 !


GUARDONA.

Je suis le mari numéro 1.


PREMIER JUGE.

Votre nom ?


GUARDONA.

Trente-huit ans.


DEUXIÈME JUGE.

Votre âge ?


GUARDONA.

Rentier.


PREMIER JUGE.

Votre profession ?


GUARDONA.

Gil-Gondolès-Placidos Guardona !


BRID’OISON.
Vous avez épousé la señorita ?

GUARDONA.

Oui, le matin.


BRID’OISON.

Et le soir ?


GUARDONA.

Le soir, c’est un autre.


ALVARÈS.

C’est moi !


LÉONA.

Par trahison !


GUARDONA.

Par trahison ! Ils m’ont fait monter sur un cheval fougueux !


BRID’OISON.

Qui ? qui ?


GUARDONA.

La maréchaussée, et le petit clerc ; et, pendant que j’allais à Madrid chercher un chapelain…


PREMIER JUGE.

Vous êtes allé à Madrid ?


GUARDONA.

C’est-à-dire que je voulais y aller, mais le cheval, lui, n’a pas voulu ! il a préféré entrer dans un pré… et comme je n’étais pas le maître… vous comprenez…


BRID’OISON.

Rien du tout ! Allez le vous asseoir ! C’est cor… ornichon ! Au nu… uméro 2 ! Votre nom ?


ALVARÈS.

Alvarès, vingt ans, maître à chanter ! Messieurs, vous allez décider, du bonheur de ma vie ! je ne témoigne pas, je supplie !

(Chant.)
ROMANCE.
I
––––––On nous sépare, on nous accable,
––––––––––––C’est bien !
––––––Mais moi, je ne me sens coupable
––––––––––––De rien !
––––––Vous aurez fini de m’entendre
––––––––––––Bientôt,
––––––Car je ne dis pour me défendre,
––––––––––––Qu’un mot :
––––––––Moi, je l’aime, c’est ma femme,
––––––––C’est ma vie et mon bonheur,
––––––––Jamais plus ardente flamme
––––––––Ne fit battre un jeune cœur !
––––––––C’est ma vie et moi bonheur !
II
––––––Elle a mis dans ma main fidèle
––––––––––––Sa main !
––––––Vous voulez me séparer d’elle,
––––––––––––En vain !
––––––L’amour seul nous impose en maître
––––––––––––Sa loi.
––––––Désormais elle ne peut être
––––––––––––Qu’à moi !
––––––––Elle m’aime, c’est ma femme,
––––––––C’est ma vie et mon bonheur,
––––––––––––etc., etc.

BRID’OISON.

C’est… tou… tou… chant !


PREMIER JUGE.

J’y suis allé de ma petite larme !


DEUXIÈME JUGE.
Mes compliments, mon cher ! Vous chantez comme un ange !

LÉONA.

La ! voyez cette justice ! comme on voit que, depuis Orphée, la musique est l’art d’apprivoiser les bêtes !


LES JUGES.

Les bêtes ?…


GUARDONA.

Mais moi aussi, je sais chanter. (Il chante.)

––––––––« Elle m’aime, c’est ma femme. »

(Alvarès le repousse ; il tombe sur le banc, qui se casse.)


BRID’OISON.

Allez vous asseoir !


GUARDONA.

Merci, non, je sors d’en prendre !


PREMIER JUGE.

Maître Péronilla !


LÉONA.

Il n’est pas là, monsieur le président, mais je peux répondre pour lui !


DEUXIÈME JUGE.

C’est inutile !


MANOELA.

Au fait, où est-il, papa ?


PREMIER JUGE.

Les frères Velasquez !


LES VELASQUEZ.

Où faut-il signer ?


BRID’OISON.

Allez vous asseoir !


LES VELASQUEZ.
C’est tout ce qu’on nous demande ?

BRID’OISON.

La parole est aux avocats !


ALVARÈS.

Mais je n’ai pas d’avocat.


GUARDONA, se lève.

Je n’ai pas d’avocat, non plus. Confiant dans la bonté de ma cause, et dans quelques notes que j’ai rédigées (Il sort un énorme dossier.) je… je… moi-même.


ALVARÈS.

Moi aussi, je plaiderai moi-même !


GUARDONA.

Plaiderai ! c’était mon mot !


TOUS.

Pas d’avocats.


PÉRONILLA, faisant irruption en robe et en toque, perruque rouge, lunettes, etc., etc., méconnaissable.

Il n’a pas d’avocat ! Qui est-ce qui dit qu’il n’a pas d’avocat ? Qui ?… Qui ?… Qui ?…


ALVARÈS et GUARDONA.

Moi ! moi !


PÉRONILLA.

Eh bien ! messieurs du tribunal, je me fais son avocat ! je me constitue son avocat.


BRID’OISON.

Avocat do… do…


PÉRONILLA.

Ah ! dodo !… pas encore !


L’HUISSIER.

D’office !


PÉRONILIA.
D’office, très-bien !

GUARDONA.

Attendez ! je vais vous donner des notes.


PÉRONLLIA.

C’est inutile, monsieur !


GUARDONA.

Prenez toujours des honoraires.


PÉRONILLA
met l’argent dans sa poche.

C’est inutile, monsieur !


GUARDONA.

Il est très-fort, et je crois mon argent bien placé.


PÉRONILLA, bas à Alvarès.

Ah ! cher enfant ! écoutez ! je ne vous promets pas l’éloquence, et encore je n’en sais rien… Mais je vous garantis le cœur !


ALVARÈS, le reconnaissant.

Péronilla !


PÉRONILLA.

Oui, chut. (Haut.) Messieurs, le procès que vous allez avoir à juger, et moi à plaider, est une cause judiciaire issue d’une situation sans issue !


BRID’OISON.

Soyez bref, avocat, et entrez dans la ques…


PÉRONILLA, à part.

Pourquoi vert-il que j’entre dans la caisse ?… (Haut.) Vous jugerez, messieurs, avec votre cœur, et pas avec autre chose !… Car vous êtes pères !… si vous ne l’êtes pas, vous le serez ! n’avez-vous pas tout ce qu’il faut pour l’être ? La jeunesse, l’amour et la beauté ! Car enfin, j’ignore, moi, messieurs, si le tribunal est marié ! j’ignore s’il est père ou non ?…


GUARDONA.
Il est impair, ils ne sont que trois !

BRID’OISON.

Avocat ! rentrez dans la ques…


PÉRONILLA.

Ah çà ! pourquoi tient-il à me faire entrer dans la caisse ?


GUARDONA.

N’y entrez pas ! vous étoufferiez là-dedans !


PÉRONILLA.

Aussi, n’y entrerai-je pas ! Cet enfant est une fille ; le père la marie, deux fois, le même jour, deux conjoints distincts ! mossieur et monsieur Approchez ! et comparez, messieurs les juges ! Et d’abord qu’est-ce que celui-là ? Ah ! sur ma parole, un joli mari !


GUARDONA.

Il plaide délicieusement


PÉRONILLA.

Ah ! c’est du joli ! non, mais regarde-le ! je ne voudrais pas déprécier l’article, mais son infériorité saute aux yeux. D’abord, il est laid, il est âgé, catarrheux, asthmatique, rhumatisant ! Ce que nous appelons un vieux pot fêlé !


GUARDONA.

Mais vous n’avez pas le droit d’injurier…


PÉRONILLA.

Je vous demande pardon ! j’ai le droit… je plaide, j’ai le droit d’injurier mon adversaire !… je connais mon code !


BRID’OISON.

Mesu… urez au moins vos injures !…


PÉRONILLA.

Ah ! si l’on bâillonne la défense à présent !…


BRID’OISON.
Mais on ne baille… aillonne personne !…

PÉRONILLA.

Messieurs ? je crois vous avoir suffisamment édifié sur le numéro 1, je passe au numéro 2. — A bonne heure ! un joli mari, le numéro 2 ! c’est élégant, c’est distingué, c’est surfin ! C’est première fabrication. Et puis il aime la demoiselle ! Il en est aimé ! de sorte que, si vous donniez gain de cause au numéro 1, il y aurait gros à parier que le numéro 2, ne pouvant être le mari, devienne… disons-le… l’amant ! Oui, messieurs !… Et c’est vous qui auriez posé la première pierre de ce scandale.


BRID’OISON.

Prenez garde… a… avocat… il y a peut-être des demoiselles dans l’au… auditoire !


PÉRONILLA.

Ah ! si l’on bâillonne la défense !


BRID’OISON.

Mais on ne baba… âillonne personne !


PÉRONILLA.

Si ! si ! e vous dis que si ! La défense n’est pas libre !


BRID’OISON.

Permettez !


PÉRONILLA, faisant descendre les juges et prenant leur place.

Allez vous asseoir !


L’HUISSIER.

Silence !


PÉRONILLA.

Silence, vous-même !


BRID’OISON.

Au moins, rentrez dans la ques…


PÉRONILLA.

Oui ! comptez là-dessus !


L’HUISSIER.
La question !

PÉRONILLA.

Ah ! la question ! mais j’y suis ! j’y nage ! j y patauge !


DEUXIÈME JUGE.

Concluez donc !


GUARDONA.

Et moi, je prends des notes !


PÉRONILLA.

Messieurs, je me résume, et je finis. Approchez-vous, mes chers enfants. (A Alvarès et Manoëla.) Approchez, et montez dans le comptoir, près de moi, que le tribunal vous voie bien. Messieurs les juges, nos bons et excellents juges ! n’est-ce pas, dites, que c’est un joli couple, que mon petit tourtereau et ma mignonne tourterelle ? N’est-ce pas, messieurs de la cour ? (A Alvarès et à Manoëla.) Commencez à pleurer. (Haut.) N’est-ce pas que ce serait un crime que de désunir ces deux petits tourtereaux ? (Bas.) Sanglotez, mes enfants ! (Haut.) Messieurs, voyez nos larmes ! n’arrachez pas ces enfants a leur beau-père ! (Tout le monde pleure et se mouche.) Messieurs, la seule issue à cette situation sans issue est cette issue : unissez, mais ne désunissez pas ! De cette façon vous donnerez gain de cause à l’amour, à la jeunesse, à la beauté. J’ai dit ! et, comme écrivait Démosthène a son ami Cicéron : Veni, vidi… puissé-je ajouter : Vichy… non : vici !… (Il retire toque et perruque.)


LÉONA.

Mon frère !

(Tout le monde applaudit et pleure.)


TOUS.

Péronilla ! vive Péronilla !


PÉRONILLA.

Oui, Péronilla, fabricant de chocolat, l’inventeur de la pastille pralinée ! pur cacao ! on peut goûter, et on rend l’argent de toute pastille qui a cessé de plaire !


TOUS.
Vive Péronilla !

GUARDONA.

Je demande à répondre quelques mots à ce…


LÉONA.

Réquisitoire.


TOUS.

Non ! – si ! — non ! — si !


GUARDONA.

Pardon ! Il doit y avoir un contrat, dont le texte doit être scrupuleusement respecté !


PREMIER JUGE.

Le tribunal ne peut rendre son jugement qu’après avoir connu le contrat !

FINAL.

TOUS.
–––––––––––Le contrat !
–––––––Pour terminer ce débat !
(Bis.)

ALVARÈS.
––Tout est perdu !

RIPARDOS.
––Tout est perdu ! Mais non Frimousquino !

FRIMOUSQUINO.
––Tout est perdu ! Mais non Frimousquino ! J’enrage !

MANOELA.
––Quels airs désespérés !

FRIMOUSQUINO.
––Quels airs désespérés ! Je croyais vous sauver !
––––Mais ce contrat, mon espoir, mon ouvrage,
––––––Impossible de le trouver !

BRID’OISON.
––Et le notaire !

FRIMOUSQUINO.
––Et le notaire ! Il est encore à Saragosse !

LE NOTAIRE, entrant.
––Le tribunal m’a fait demander !

TOUS.
––Le tribunal m’a fait demander ! Le voilà !

RIPARDOS.
––Vous êtes de retour !

LE NOTAIRE.
––Vous êtes de retour ! Non pas, puisque j’ai là,
––––––Au milieu du front, une bosse !

TOUS.
––––––––––Mais le contrat. (Ter.)

LE NOTAIRE.
––––––––––Mais le contrat. Quoi ?
––––Je ne l’ai pas !

PÉRONILLA.
––––Je ne l’ai pas ! Qui donc alors ?

LÉONA.
––––Je ne l’ai pas ! Qui donc alors ? C’est moi !
––––Je redoutais quelque mauvais dessein
––––Et je l’avais caché, là, dans mon sein !

BRID’OISON.
(Parlé.)

Lisez !


PREMIER JUGE, lisant.

C’est bien cela ! « Contrat de mariage, entre Gil Guardona, rentier, âgé de trente-huit ans, et demoiselle Léona Péronilla, sans profession, âgée de trente-neuf ans ! »


LÉONA.
Trente-neuf ans ?

GUARDONA.

Il y a trente-neuf ans


BRID’OISON.

Tren… ente… neuf !….


GUARDONA.

Il doit y avoir un pâté !


BRID’OISON.

Il n’y a pas de pâ… âté !…


FRIMOUSQUINO, à Péronilla.

Le patron a l’oreille dure, et je lui ai soufflé un chiffre pour un autre !


PÉRONILLA.

Ah ! chenapan ! c’est un tour de ta façon !


FRIMOUSQUINO.

C’était facile ; le même nom !


PÉRONILLA.

Et neuf partout, 39… 19 !


LÉONA.

Quoi ! je serais la femme de Guardona ?


GUARDONA.

Quoi ! je serais le mari de Léona ?


FRIMOUSQUINO, poussant Guardona.

Allez donc embrasser votre femme !


GUARDONA.

Elle est mieux que je ne croyais !


LÉONA, minaudant.

Je n’ai que vingt-neuf ans, señor Guardona !


GUARDONA.

Eh ! bien, on ne vous les donnerait pas !


PÉRONILLA.

Mes pauvres enfants ! je vous bénis, comme chocolatier hier, comme avocat aujourd’hui, et comme père, toujours !


MANOELA.

Alors, cette fois, je n’ai plus qu’un mari, mais c’est un vrai !


ALVARÈS.

Un vrai, de jour et de nuit !

(Chant.)

COUPLET FINAL.

ALVARÈS.
––––––D’un seul mari te voilà femme,
––––––Mais beaucoup d’amis, c’est permis !

FRIMOUSQUINO.
––––––Soyez, messieurs, par bonté d’âme,
––––––Et leurs témoins et leurs amis !

CHŒUR.

(Reprise du chant de Malgueña.)

RIDEAU.


  1. Jacques Offenbach, Jean-Claude Yon, Gallimard 2000, p. 576