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M. de Chateaubriand

M. de Chateaubriand
Albert de Broglie



M. DE CHATEAUBRIAND.




ETUDE MORALE ET POLITIQUE.[1]




D’exemplaires justices ont été faites dernièrement du haut de la tribune. À deux jours de distance, dans la même discussion, deux hommes, dont les lettres ont fait don à la politique, se sont vu reprocher, à la face du pays, dans des philippiques pleines de verve, le scandale de leurs emphatiques palinodies. L’un fait déjà, depuis un an, l’expérience de la tardive justice des peuples ; l’autre, son émule très inégal, commence aujourd’hui à en sentir l’amertume. Tout le monde a remarqué cette coïncidence. Chacun s’est demandé si c’était le hasard qui réunissait ainsi, pour une même exécution, des travers de cœur et d’esprit tout pareils. N’y avait-il pas là plutôt l’indice de quelque maladie morale, répandue dans l’air que nous respirons, à la fois épidémique et contagieuse, et qui s’en prendrait plus volontiers à l’ame des poètes qu’à celle des hommes ordinaires ? Pendant que cette question s’échangeait de toutes parts entre les spectateurs étonnés, une publication aussi singulière par sa forme que par son contenu nous était mise tous les matins sous les yeux dans le feuilleton d’un journal quotidien. À cette place qu’occupent ordinairement les fictions vénales des romanciers à la mode, la confession d’un écrivain très illustre nous était donnée, confession un peu arrangée pour l’effet assurément, mais nullement gênée par les convenances. Nous y pouvions suivre, sinon les événemens de sa vie dans toute leur vérité, au moins les mouvemens de son ame dans tout leur abandon. Il nous a semblé que cette étude, faite avec attention et sans partialité, en ajoutant des phénomènes nouveaux à la singularité des problèmes du jour, en éclaircissait assez la solution.

Voici un homme, en effet, qui a figuré au premier rang parmi les hommes de son temps. C’était peu de régner, par la magie du style, sur les imaginations. À cet empire moral, qui ne suffit pas toujours pour contenter ce qu’il y a d’âpre, de matériel, pour ainsi dire, dans l’ambition du cœur humain, il lui a été donné de joindre un jour le gouvernement d’un grand parti et d’un grand état. Poète, il a été ministre ; écrivain célébré par toute l’Europe, il a entendu, du haut de la tribune, le délicieux murmure des applaudissemens. De cette épreuve, il avait su sortir à temps pour que l’homme d’état ne nuisît pas trop, servît même en quelque mesure à l’homme de talent. Sa vie politique avait conservé une certaine unité, au moins apparente, qui de loin imposait au public. On aimait assez à le voir débuter par une résistance courageuse à l’acte sanglant d’un pouvoir qu’il regardait comme usurpateur, et finir congédié par un acte brutal d’un autre pouvoir qu’il avait défendu comme légitime. Cette double aventure le plaçait déjà devant son temps dans une heureuse perspective, où il n’avait qu’à attendre la postérité. D’ailleurs, nous aimions tous en lui l’enchanteur de notre jeunesse. Il avait réussi de son vivant à s’environner lui-même de cette vapeur brillante dont la poésie en général ne voile que les images glorieuses des morts. Un petit nombre, qui, par respect pour une grande renommée, ne se pressait pas d’en faire confidence, savait seulement et se disait à l’oreille combien de faiblesses puériles avaient terni l’éclat de son âge mûr, combien d’amertumes séniles s’étaient épanchées tout bas dans la dignité silencieuse de ses dernières années. C’est ce triste secret qu’il a jugé à propos de venir lui-même de sang-froid révéler à tout le monde. C’est lui qui a trouvé bon de nous faire connaître quels orages de vanité mesquine avaient troublé dans ses profondeurs l’ame mélancolique de René ; c’est lui qui s’est chargé de proclamer qu’il avait été d’abord émigré sans conviction, c’est-à-dire qu’il avait porté les armes contre son pays sans avoir l’excuse d’une foi chevaleresque dans la royauté, puis qu’il avait défendu le pouvoir royal jusque dans l’excès de ses vengeances avec une estime sceptique et une prévision indifférente de la république. C’est lui dont le jugement, universellement et témérairement sévère, cachant l’acharnement de la haine sous l’affectation du dédain, témoigne combien le christianisme avait laissé peu de traces dans l’ame de son interprète. En un mot, l’acteur illustre a pris à tâche de faire tomber l’une après l’autre toutes les illusions des spectateurs, et c’est pour cela qu’il nous a parlé de lui-même et de lui seul pendant l’espace de dix volumes ! Étrange égarement de la vanité ! monument à jamais déplorable de l’infatuation personnelle ! Ne dirait-on pas ce moine du moyen-âge mort en fausse odeur de sainteté, et qui, au milieu de son service funéraire, éleva sous son linceul une voix lamentable pour raconter à ses frères les faiblesses cachées de sa vie ?

Dieu sait que c’est à regret que nous tenons ce langage, au risque de ne pas paraître ménager assez les deux choses les plus respectables qu’il y ait en ce monde : la gloire et la mort. Il nous en coûte de faire entendre les accens de la vérité devant un tombeau et de devancer le jugement de la postérité sur un des seuls noms de notre âge qui soient destinés à lui parvenir. Pas plus qu’un autre nous n’avons échappé à cet attrait qu’éprouvaient pour M. de Chateaubriand tous ceux qui, dans les jeunes générations, ont aimé, rêvé ou souffert. De son vivant, M. de Chateaubriand a recueilli beaucoup d’éloges. Il a mérité la renommée, il en a joui : rare et heureuse exception dans des temps d’engouement et d’ingratitude ! Aussi, s’il ne s’agissait que de lui seul, nous tâcherions de dissimuler ce qu’il n’a que trop mis en évidence. Nous voudrions espérer que ses dernières volontés auraient le sort des feuilles légères dont elles ont emprunté la forme, et, en attendant l’oubli, nous commencerions par le silence ; mais c’est le sort des hommes éminens de représenter, dans leurs qualités comme dans leurs travers, les faiblesses ou les vertus des générations au sein desquelles ils apparaissent. Rien de ce qui émane d’eux n’est indifférent. Organisations plus sensibles et plus délicates, meilleurs conducteurs de l’électricité dont est chargée l’atmosphère qui les environne, ils la concentrent en eux-mêmes pour la propager autour d’eux. Ils sont des maîtres et des types à la fois ; ils s’inspirent d’un sentiment général qui suit à son tour leurs inspirations. Ces conditions ne sont vraies de personne plus que de M. de Chateaubriand. Nul plus que lui n’a su exprimer d’abord et modifier ensuite l’esprit d’une génération tout entière. Tous ses ouvrages portent le cachet de son siècle ; mais ce siècle lui-même garde l’empreinte de sa main. Il a été de son temps, il a fortement agi sur son temps. Ce ne serait donc point une étude isolée que celle qui, débutant par René, suivant par le Génie du Christianisme, arriverait aux polémiques virulentes de la restauration pour aboutir à ces pyramides d’un nouveau genre, élevées par l’orgueil d’un mourant, qu’on appelle les Mémoires d’Outre-Tombe Comment une mélancolie maladive mise à l’ombre d’une religion vague peut engendrer des haines de parti acrimonieuses, puis s’épanouir dans un dithyrambe d’orgueil personnel, par quelle filière au dégoût de toutes choses succède le culte exclusif de soi-même, c’est une anatomie morale qui présente quelque intérêt. Combien en voyons-nous de nos jours qui ont commencé par être lassés de tout pour finir par ne pouvoir se passer de rien ! Presque tous ces hommes dont nous parlions ont fatigué la société du tableau de leurs souffrances intimes avant de la meurtrir par l’explosion de leur amour-propre. Et si cette société s’est laissé faire, si elle a connivé à leurs faiblesses ; si, négligeant d’exercer dans son sein la pression salutaire d’une critique sévère, elle a regardé d’un œil indulgent toutes les bizarreries et tous les scandales ; si, faute de faire intervenir à temps la moindre règle ou de goût ou de morale, elle a laissé sous ses yeux les caractères se dégrader et s’égarer les plus heureux génies, alors elle n’a pas certainement perdu le droit de s’offenser de ce qu’elle voit, mais à la condition qu’un peu de retour sur nous-mêmes accompagne l’indignation, et que cette étude lamentable nous serve en même temps de leçon.

C’est à ce point de vue douloureux que nous nous proposons d’examiner les dernières pages de M. de Chateaubriand. D’autres apprécieront leur mérite littéraire, et cette tâche me paraîtrait, je l’avoue, encore plus pénible qu’aucune autre. Démêler, sous les rides d’un visage vieilli, les traits qui ont orné la jeunesse, je ne sais pas au monde une plus triste occupation. Sans doute, il serait possible d’extraire des Mémoires d’Outre-Tombe quelques phrases, quelques pages, quelques descriptions de la nature où la plume de l’auteur de René se fait encore sentir ; mais le grand charme de la beauté morale de la poésie comme de la beauté physique du premier âge, l’harmonie, a disparu. Des métaphores exagérées, des défauts autrefois inaperçus, aujourd’hui choquans, des notes discordantes réveillent, repoussent à chaque instant la pensée, et l’empêchent de goûter ce repos que, fatiguée des agitations du monde extérieur, elle demande aujourd’hui surtout au monde idéal dont la littérature ouvre les portes. Ce mort est encore trop vivant ; cet homme d’autrefois nous ressemble trop ; ce vieillard a trop gardé de nos passions et de nos défauts. Le point de vue purement littéraire ne saurait lui convenir ; il n’est plus, mais il n’est pas encore entré dans les régions sereines de l’immortalité.

C’est pourtant une première critique, renfermant un fond moral sous une apparence toute littéraire, que nous adressons aux Mémoires d’Outre-Tombe. Le récit commence, comme c’est l’habitude, par de longs détails sur l’enfance, sur la jeunesse, sur les premiers sentimens de l’auteur. Depuis Rousseau, c’est la règle du genre. Il y a des cadres tout tracés à ce sujet : il y a des précédens, des traditions de planche et de coulisse comme au théâtre. Comme autrefois les expositions de tragédies classiques ne pouvaient se passer d’un songe ou d’une tempête, les confessions des grands écrivains ont leurs petits artifices de rigueur. Un vieux château avec quelque tour, d’où l’on voit la campagne se dérouler, d’où l’on entend le vent mugir ; une vieille tante qui chantait une romance dont on n’a retenu que quelques paroles ; des aventures de collège où se déploie l’énergie bizarre du caractère : tout cela est indispensable, et tout cela a toujours un certain charme de vérité, parce qu’il n’est personne, même sans être destiné à devenir un grand poète, qui n’en ait quelque chose dans ses souvenirs d’enfance. Mais dans M. de Chateaubriand, pas plus que chez les autres imitateurs de Rousseau, ces petits détails ne nous sont pas donnés au hasard, avec la simple complaisance de tout homme pour ses premières impressions. C’est le secret de sa personne et de son génie dont le grand auteur, à bon droit nous croyant curieux, a la bonté de nous faire confidence. Il faut que nous sachions sous quels cieux le talent a fermenté, puis s’est développé dans son ame. Il faut que nous retrouvions dans le récit de sa vie l’origine des fictions qui nous ont charmés. René, Amélie, le château paternel et les plaines de Bretagne, il faut nous donner la réalité de tous ces rêves. Ainsi Rousseau s’est montré lui-même voguant à la dérive sur ce lac délicieux dont Julie doit troubler les ondes. Ainsi M. de Lamartine, aujourd’hui procédant à cette analyse avec l’exactitude méritoire d’un notaire, nous aura bientôt donné, dans son édition nouvelle, le certificat de provenance de chacune de ses Méditations poétiques.

Eh bien ! nous demandons pardon à de si grands connaisseurs, mais nous persistons à croire qu’il n’y a rien de plus contraire au véritable sentiment de l’art, ni de plus funeste à ses monumens, que cette décomposition posthume qu’on leur fait subir. Il y a là je ne sais quelle violation d’une sorte de pudeur poétique qui instinctivement fait mal, et la réflexion ensuite n’a pas de peine à découvrir d’où provient ce premier mouvement de déplaisir involontaire.

Il s’en faut, en effet, que ces créations ravissantes dont l’imagination d’un poète enrichit la nôtre soient une propriété personnelle dont il puisse disposer à son gré. C’est un bien devenu commun entre lui et nous. Elles n’ont pris rang dans la poésie que le jour où, détachées de leur berceau, elles ont volé de leurs ailes légères bien au-dessus de la vie réelle. Essayer de les y ramener pour se mettre en scène à leur place, c’est une profanation égoïste et vaine. Il n’y a rien de si faux, sous une apparence de vérité matérielle, que ces explications prétendues des œuvres poétiques par les accidens, les sentimens personnels de leur auteur. C’est bien dans le passé de sa vie, il est vrai, et dans les impressions dont son ame est le théâtre que le poète va chercher ses premières inspirations ; mais c’est la matière brute, mélangée, d’où, par un feu intérieur, la poésie se dégage. Le talent de l’artiste consiste précisément à détacher de ses impressions propres tout ce qui peut vivre hors de lui, tout ce qui va réveiller un écho dans l’ame des autres, à laisser tomber, au contraire, tout ce qui, trop intimement lié à sa personne, est sans effet sur ses auditeurs. Aussi regardez bien : c’est rarement dans l’âge des fortes passions que les grands accens poétiques se font entendre. La première jeunesse, qui sent si vivement, ne rend que des sons faibles et monotones ; les jouissances vives, les souffrances aiguës n’ont presque jamais inspiré les chants devenus populaires. C’est e regret du bonheur écoulé, c’est la douleur assoupie par le temps et transformée en mélancolie, c’est le déclin de la jeunesse vers l’âge mûr qui forment les vraies sources de l’inspiration poétique. Tous les grands chefs-d’œuvre appartiennent à ce second âge de la vie. Pourquoi ? Parce que la première vivacité des passions a quelque chose de si âpre, de si exclusif, de si personnel, pour tout dire, que l’ame qui les éprouve, toute concentrée en elle-même, est fermée au reste du monde. Si elle parlait alors, elle ne parlerait que d’elle-même, et avec cette confusion qui naît de l’exubérance des pensées, de l’extrême précipitation des battemens du cœur. Quand l’ardeur des passions s’apaise, au contraire, il se fait dans l’ame de l’artiste un grand calme, mais c’est le calme de la nature, par un soir d’été, quand la rosée féconde le sein encore échauffé de la terre, quand la vapeur qui s’élève va dessiner à l’horizon mille images riantes, fantasques et dorées.

Ce moment de plénitude où la sensibilité vive encore garde l’empreinte de fortes émotions, mais se possède déjà assez, se désintéresse en quelque sorte assez d’elle-même pour se traduire au dehors par une expression saisissante, c’est la vraie maturité du talent. C’est alors que l’homme de génie, combinant ce qu’il a connu et ce qu’il invente, l’imagination et la mémoire, produit les œuvres qui nous enchantent. L’ombre lumineuse de Béatrice, Laure, cette matrone aussi pure qu’une vierge, les larmes jalouses d’Alceste, la tendresse qui inonde le cœur de Bérénice ou de Monime, sont-ce des souvenirs ou des rêves, des réalités ou des fictions ? Nous ne savons : c’est l’un et l’autre. Le grand poète ne le sait pas plus que nous. S’il le sait, qu’il se garde de nous le dire ; qu’il se garde de venir faire lui-même le départ de ce que la vie a fourni à la poésie, ni de ce que la poésie, en retour, a ajouté à la vie ; qu’il se garde de venir nous dire : Ceci, je l’ai senti ; cela, je l’ai rêvé. Cette sèche géométrie détruit les perspectives des plus beaux édifices. Et que pouvez-vous nous dire, ô poète, excepté ce que vous nous aviez caché, alors que vous étiez mieux inspiré par la verve même qui vous entraînait, alors que la rapidité même du torrent en purifiait les ondes ? Qu’avez-vous à nous faire voir, excepté ce côté faible qui dépare les plus grandes aventures, excepté cet accompagnement vulgaire qu’au fond des plus nobles cœurs les misères secrètes de la nature mêlent à la forte voix des passions ? Vous nous aviez donné, dans vos écrits, la meilleure partie de votre être, celle que nous voulions imiter. Que voulez-vous nous raconter maintenant, excepté ce qui n’intéresse et peut-être n’humiliera que vous seul ? Vous nous aviez donné votre idéal ; pourquoi tenez-vous absolument à ce que nous ayons votre confession pour le contrôler ? Votre enfance gênée et contrainte devant la sévérité du front paternel, la tendre, l’unique amitié de votre sœur, les premiers échos de la voix des forêts dans votre ame, René nous avait dit tout cela dans une page délicieuse, par quelques traits à la fois fermes et sobres, gravés à jamais dans notre cœur. Quand un demi-volume fastidieux nous aura appris maintenant qu’à côté d’un père sévère, vous aviez une mère maussade, à quoi pensez-vous que ce supplément serve ? Il valait mieux nous la laisser entrevoir inconnue et regrettée, comme avait fait René, que la dépeindre vivante et grondeuse, comme vous nous l’avez montrée. Quel avantage de transformer cette Amélie, marquée du sceau fatal de la passion, en une Lucile capricieuse, tristement mariée, dure pour un honnête homme de poète qui l’aimait sincèrement, et chez qui, toute votre sœur qu’elle est, il n’est pas bien sûr que le dérangement du cerveau fût le commencement du génie ? Si Lucile, heureusement pour elle et pour la pudeur du toit paternel, n’a pas été une Amélie complète, pourquoi mutiler votre création ? Si elle l’a été jusqu’au bout, avant de le faire entendre, avez-vous voilé vos dieux domestiques ? Et vous-même, pensez-vous gagner beaucoup à cette situation, qui frise le ridicule et n’évite pas l’immoralité, d’un homme marié délaissant sa femme légitime et voyant mourir une autre femme, noble cœur qui se consume pour lui, sans même s’apercevoir des progrès du mal qui la rouge ? Nous voyons bien que vous oubliez le devoir, mais nous ne sommes pas bien sûrs que ce soit pour suivre le sentiment. Je suis fâché de juger tout cela avec une morale si bourgeoise ; mais pourquoi René l’Européen, pourquoi Chactas, fils d’Outalissé, ont-ils tenu absolument à se montrer sous les traits d’un premier secrétaire d’ambassade de France à Rome, qui nous exhibe en détail son extrait de naissance et son contrat de mariage ?

Et savez-vous, en définitive, quel est le résultat de ces confidences, parfois si intimes qu’on croit commettre une indiscrétion en les écoutant ? C’est de glacer chez le lecteur toute espèce de sympathie. Tant d’égoïsme réveille le mien ; je n’ai que faire d’aller donner mon intérêt à celui qui est déjà si riche de son propre fonds. Quelque part, au milieu d’une description détaillée, qui n’est pas sans mérite, du château de Combourg, M. de Chateaubriand est censé s’interrompre en s’écriant : «… J’ai été obligé de m’arrêter ; mon cœur battait au point de repousser la table sur laquelle j’écris. Des souvenirs qui se réveillent dans ma mémoire m’accablent de leur force et de leur multitude, et pourtant que sont-ils pour le reste du monde ? » Hélas ! il a trop raison. Cette interruption douloureuse elle-même nous laisse parfaitement froids, et les battemens vigoureux de ce cœur qui suffit à repousser une table n’accélèrent pas le mouvement du nôtre. Et pourtant nous savions par cœur ces quelques phrases dont la seule mélodie nous ravissait avant l’âge même où tous les souvenirs sont mêlés de regrets. «… Quand j’aperçus les bois où j’avais passé les seuls momens heureux de ma vie, je ne pus retenir mes larmes… Couvrant un moment mes yeux de mon mouchoir, j’entrai sous le toit de mes ancêtres. Je parcourus les appartemens sonores, où l’on n’entendait que le bruit de mes pas… Partout les salles étaient détendues, et l’araignée filait sa toile dans les couches abandonnées. Je sortis précipitamment de ces lieux : je m’en éloignai à grands pas sans oser tourner la tête. Qu’ils sont doux, mais qu’ils sont rapides, les momens que les frères et les sœurs passent dans leurs jeunes années sous l’aile de leurs vieux parens !… Le chêne voit germer ses glands autour de lui… il n’en est pas ainsi des enfans des hommes. » Chose étrange, l’historien ne nous émeut pas ; le romancier nous attendrit. La vérité sèche les larmes que l’art avait fait couler. C’est que la vérité pure, c’est une personne seule, et, qui pis est, un auteur, c’est-à-dire encore une vanité. L’art au contraire, c’est cette partie élevée des sentimens communs aux êtres mortels, c’est ce qu’il y a de général dans l’individu et d’humanité dans l’homme. Voilà ce qui s’évanouit dans ces froides analyses. Soyons juste cependant pour les Mémoires d’Outre-Tombe : il est possible d’imaginer une combinaison plus triste encore. C’est quand l’auteur qui vient ainsi dépecer, disséquer après coup ses plus belles inspirations a non-seulement vieilli, nais s’est dépravé, quand il n’a pas perdu seulement le sens du beau, mais le sens du bien, quand des compagnies singulières, remuées dans les bas-fonds de la société, ont meublé son imagination d’idées choquantes ; alors, non content de décrire minutieusement, il dégradera la vérité. À l’Elvire de sa jeunesse il substituera une matérialiste pédante, plus inquiète de sa santé que de sa pudeur, et vertueuse par ordonnance de médecin. Quel désenchantement ! quel dégoût ! C’est l’histoire de la fable dépouillée seulement de la grace antique. La lampe fatale fait pour jamais envoler l’amour.

Nous n’aurions pas si longuement insisté sur ces considérations, si elles ne nous faisaient découvrir dès les premières pages le trait saillant de tout le livre, et, qui pis est, de la personne entière, la prédominance des pensées égoïstes sur toute autre considération. Si M. de Chateaubriand avait tenu moins de place à ses propres yeux et dans son propre cœur, il ne se serait pas mis lui-même, et avec lui tous les objets de ses affections, dans cette lumière fâcheuse. Le moindre sentiment profond et désintéressé aurait eu plus de pudeur. Le public est un tiers qui embarrasse les affections vraies, tandis que l’égoïsme s’accommode merveilleusement d’un tête-à-tête prolongé et confidentiel avec lui. Cette disposition, qui jette déjà un si triste jour sur ses relations privées, nous allons la retrouver dans le récit de ses premiers actes politiques. C’est dès le début, dans le tableau même qu’il présente de l’émigration, que nous allons voir commencer une tactique qui a dû particulièrement blesser le parti dont M. de Chateaubriand a été l’honneur : le sacrifice constant de ses opinions à sa gloire et de ses amis politiques à son rôle personnel.

Si les Mémoires d’Outre-Tombe avaient été écrits par un homme de parti sincère, il leur serait arrivé certainement une bonne fortune inespérée. Rédigés pendant le triomphe de la cause même que M. de Chateaubriand avait long-temps combattue, triomphe non-seulement obtenu par la force, mais établi dans l’opinion, mais consacré par des années de prospérité, le hasard leur réservait de voir la lumière le lendemain du jour où cette cause avait disparu dans un abîme. Nouveau Siméon, M. de Chateaubriand a vu avant de mourir, sinon l’avènement de ce qu’il aimait (qu’aimait-il ?), au moins la chute de ce qu’il avait cordialement haï. C’était peut-être, pour un cœur fait comme celui qu’il nous dévoile, la plus grande consolation ; mais, au lieu de satisfaire simplement sa haine, un tel événement eût pu servir puissamment sa renommée. Supposez au lendemain de février, au milieu des questions redoutables qui se dressaient dans les esprits, quand le fantôme de la révolution de 93, subitement évoqué, hantait toutes les imaginations ; supposez le héros de la monarchie légitime, l’ennemi du principe révolutionnaire, s’avançant pour raconter sa vie et expliquer ses opinions : quel silence se fût fait autour de lui, si sa voix eût eu l’accent d’une conviction sérieuse ! 1848 remettait non-seulement 1830, mais 1789 en question. Le procès de la révolution rappelé ainsi soudainement en nouvelle instance, la parole revenait de droit à son plus éloquent contradicteur. Pour notre part, nous l’avouerons, bien que toujours un peu en doute sur la légitimité des prétentions de M. de Chateaubriand à la philosophie de l’histoire, nous ouvrions les Mémoires d’Outre-Tombe avec un intérêt curieux, que, dans la sécurité du dernier gouvernement, nous n’aurions certainement pas éprouvé. Pour la première fois, nous pensions qu’un homme d’esprit, qui avait servi dans l’armée de Condé, pouvait avoir quelque chose à apprendre à la génération nouvelle.

Nous supplions qu’on veuille bien se rappeler que M. de Chateaubriand avait émigré, et que tout lecteur, en ouvrant ses mémoires, le savait par avance. Dès-lors on ne s’attendait pas à trouver en lui cet instinct, plus fort que toute réflexion, qui a condamné en France, dès le premier jour, l’émigration de 1789, et contre lequel la conscience publique n’a plus jamais admis d’appel. Personnellement, nous sommes très disposé à regarder ces jugemens instinctifs comme les seuls véritables, et à ne recevoir contre eux aucune des oppositions de la logique, très humble servante, à notre gré, du sens moral ; mais M. de Chateaubriand n’était pas tenu à partager cette opinion : au contraire. Dès-lors ne pouvait-il pas, dans sa situation, trouver quelque chose, et quelque chose même de plausible, à dire en faveur du premier acte de sa jeunesse ? N’y avait-il pas moyen de le présenter comme une protestation imprudente, mais non sans noblesse, contre le point de vue légèrement matérialiste sous lequel le droit public reçu aujourd’hui envisage la patrie ? Y avez-vous suffisamment réfléchi, pouvait-il nous dire avec la gravité qu’il aurait dû avoir, en proclamant sans ménagemens, sans distinctions, que le sol natal à lui seul, quel que soit le possesseur improvisé qui l’occupe, représente et concentre tout cet ordre d’idées et de sentimens que le nom de patrie réveille ? Cette théorie, poussée à ses dernières conséquences, ne contient-elle pas une justification implicite de toutes les immorales capitulations de conscience dont rougissent les temps révolutionnaires ? Quel appât n’offre pas aux ambitieux de hasard cette doctrine ouvertement prêchée, que, pourvu qu’ils aient, à un jour donné, par je ne sais quel tour de main, confisqué les signes extérieurs et matériels du pouvoir, les voilà, par cela seul, par ce fait brutal et sensible, investis d’une représentation éminente de la patrie, les voilà possédant non-seulement le pouvoir, mais le droit de commander, et pouvant non-seulement nous contraindre, mais nous obliger ! La patrie serait donc le premier venu qui parle en son nom, quand bien même ce serait seulement le silence, la stupéfaction générale qui lui permettraient de se faire entendre, quand bien même la nation entière, ou terrifiée se cache, ou surprise se tait ! Et supposez qu’on prête encore plus d’élasticité à cette définition déjà large de la patrie, qui la met cavalièrement au-dessus de toutes les formes et de tous les principes et même de tous les crimes des gouvernemens ; supposez qu’on arrive à cette considération, que, pour bien servir la patrie ainsi définie, il est nécessaire d’avoir ou de garder une fonction publique avec appointemens réglés, et voyez la conséquence commode d’un pareil catéchisme politique ! Maintenant imaginez encore qu’une révolution fasse un pas de plus ; qu’elle attaque non pas seulement de vieux principes de droit politique dans lesquels l’idée de patrie s’était depuis long-temps incarnée, mais même ces idées fondamentales sur lesquelles repose la conscience humaine, même ces liens sacrés qu’on ne peut rompre sans qu’ils emportent avec eux des lambeaux de notre cœur, direz -ous encore qu’il faut la servir, quoi qu’il arrive ? Reconnaîtrez-vous la patrie sans la propriété et la famille, dont elle n’est que la plus haute expression ? Y aura-t-il une patrie, en dépit de l’étymologie et du sens des mots, là où il n’y aurait plus de toit paternel ? Voilà par quels argumens puissans M. de Chateaubriand aurait pu combattre les jugemens sévères de la société nouvelle. Je ne dis pas assurément que celle-ci se fût tenue pour battue, ni même qu’elle n’eût pas trouvé de bons argumens en réplique ; mais la veille d’un nouveau 93, et peut-être d’une guerre européenne entreprise pour le plus grand honneur des sociétés secrètes, je suis sûr qu’un tel langage eût fait réfléchir tout le monde ; au moins il nous eût rendus plus indulgens pour ces Français d’un autre âge qui n’avaient pas voulu reconnaître le sol de France caché sous des monceaux de cadavres.

M. de Chateaubriand a été mis un instant sur la trace de cet ordre d’idées lorsqu’il nous raconte son entretien avec M. de Malesherbes, qui, tout en restant lui-même dans la France révolutionnaire moins pour conjurer le supplice de son roi que pour acquérir le droit de le partager, lui conseilla, dit-il, l’émigration. « Tout gouvernement, lui dit ce philosophe, qui, au lieu d’offrir des garanties aux lois fondamentales de la société, les transgresse lui-même, n’existe plus et rend l’homme à l’état de nature. » Ce grave langage d’un sage resté seul au milieu d’une société folle et perverse ; cet homme de bien allant chercher au-dessus de sa patrie bouleversée le monde des idées morales, patrie sereine des ames pures ; ce dialogue d’un vieillard illustre et d’un jeune homme destiné à la gloire, raconté avec quelque émotion, eût formé un tableau d’une grandeur saisissante. La question débattue entre eux, celle de savoir si l’indignation morale peut jamais l’emporter sur le dévouement patriotique, si la conscience, en un mot, est au-dessus de la patrie, c’est un de ces points ardus de casuistique sublime qu’affectionnait le grand Corneille. Quelque chose de l’ame du vieil Horace ou de Sertorius dut parler alors par la bouche du dernier des Lamoignon. Pourquoi le souffle n’en est-il pas arrivé jusqu’à nous ? Pourquoi cette scène, qui aurait pu être grande, ne fait-elle aucune impression ? C’est que M. de Chateaubriand a trouvé bon d’en détruire lui-même tout l’effet par le ton (appelons les choses par leur nom) d’incomparable fatuité avec lequel il en rend compte. « Je revenais, dit-il, en courant, pourfendre la révolution, le tout étant terminé en deux ou trois mois… Je sentais parfaitement que l’émigration était une folie et une sottise. Mon peu de goût pour la monarchie absolue ne me laissait aucune illusion sur le parti que je prenais… » Avec trois ou quatre phrases comme cela, c’en est fait : je vous défie de prendre le moindre intérêt à une conduite qui se raconte ainsi elle-même, et ce jugement superbe en finit d’un coup avec toute la grandeur de la question morale. Et pourquoi M. de Chateaubriand fait-il ainsi les honneurs de sa propre cause ? Sauf erreur, le voici : c’est que cette cause ayant été vaincue, assez tristement vaincue après tout, c’est que le jugement de Dieu semblant s’être prononcé contre elle au moment où s’écrivaient les Mémoires d’Outre-Tombe, la sagacité de l’auteur ne peut souffrir d’avoir été dupe, même un seul jour. On veut bien avoir été du parti du plus faible, c’est générosité ; mais on ne veut pas avoir été de son avis, ce serait erreur, manque d’esprit et de prévoyance. On veut bien avoir été vaincu, mais non pas trompé. On veut avoir été avec les vaincus par le cœur, par l’esprit avec les vainqueurs, chevalier et philosophe, se dévouant pour le passé et comprenant l’avenir : on trahit ainsi par l’intelligence la cause qu’on avait servie par les armes.

Eh bien ! non, tout cela n’est pas. L’esprit n’avait rien prévu, mais le cœur n’avait rien senti. Tous ces calculs de coquetterie personnelle que nous retrouverons jusqu’au bout et avec plus d’évidence encore dans le récit de la carrière politique de M. de Chateaubriand, tous ces détours manquent leur but ; ils ne font point d’honneur à son jugement ; ils font du tort à ses sentimens. Il n’y avait pas grand mérite à écrire en 1820 ou 1830 quelques phrases assez rebattues sur l’innocente folie de vieux gentilshommes coiffés d’un bonnet de nuit sous un castor à trois cornes, qui s’imaginaient mettre la révolution en fuite en brandissant une vieille épée rouillée, et cela ne prouve nullement que l’auteur de ces froides plaisanteries eût vu lui-même de bonne heure la grandeur de l’événement contre lequel venaient se heurter en jouant de si faibles moyens ; mais si ce ton déplacé ne prouve rien en faveur de la portée philosophique de son esprit, pour un vieillard parlant de ses camarades et de ses souvenirs de jeunesse, pour le champion d’une cause malheureuse racontant ses revers, il atteste une insensibilité qui répugne. Quand Béranger voit passer le marquis de Carabas, il nous fait rire, parce qu’il rit. Chateaubriand grimace et nous déplaît. Il a suffi à Walter Scott, protestant, sincèrement attaché à la monarchie libérale de 1688, de souffler sur les cendres refroidies des Stuarts pour évoquer mille images gracieuses et touchantes, et un gentilhomme français, qui ne nous laisse rien ignorer de sa noblesse, et qui, pour n’avoir jamais lu ses parchemins, les savait cependant assez bien par cœur, n’a rien trouvé de mieux, pour célébrer les derniers soupirs de la loyauté aristocratique, que d’emprunter des quolibets à des chansonniers de la révolution ! Il n’y avait donc, parmi cette jeunesse rieuse et vaillante, ni Évandale secouant ses beaux cheveux et caracolant devant les dames, ni Claverhouse portant dans le commandement militaire une fermeté hautaine et courtoise. Quand ces régimens défilaient, aucune Flore clac Ivor n’écarta les rideaux de sa fenêtre et n’agita son mouchoir en signe de constance et de loyauté. Il faut qu’aucun de ces types délicieux n’ait alors frappé les yeux du jeune émigré, car aucun ne s’est retrouvé sous la plume du vieil historien. Je me rappelle pourtant avoir traversé autrefois le petit vallon de Bretagne qui fut rougi par le sang des victimes de Quiberon, et où s’élève le monument qui porte leur nom. Je n’oublierai pas le serrement de cœur qui me saisit en parcourant la liste de cette hécatombe choisie. Toute cette tragédie était vivante et comme dégouttante de sang devant mes yeux. Il me semblait voir la tendresse de l’âge, le charme des manières, les habitudes d’une vie délicate aux prises avec la rudesse des révolutions, ces jeunes gens qui avaient tant ri, tant aimé, qui se battaient si bien et qui allaient mourir ! Je réfléchissais à ce sort malheureux de notre pays qui destinait le général Hoche à décimer tant de braves gens dignes de lui, comme Bonaparte à finir la race des Condé, et, en regardant l’horizon étroit et mélancolique de la vallée, par un jour d’automne, je croyais voir la nature elle-même s’attendrir et couler ces larmes des choses dont parle le poète latin. Aucune de ces émotions, aucune goutte de cette pluie, comme disait René, n’est venue mouiller les pages des Mémoires d’Outre-Tombe. Ce n’est pas qu’elles soient gaies ni consolantes assurément : il est peu de lectures plus amères ; mais c’est la tristesse chagrine d’un vieillard contre la vie : ce n’est pas la douleur solennelle d’un homme qui a vu tomber ce qu’il aimait. Il pleure d’avoir vieilli encore, plus que d’avoir survécu ; c’est de l’humeur plus que de la douleur. Une seule pensée semble avoir occupé l’écrivain : le contraste entre le métier de soldat qu’il faisait alors et le métier de poète qu’il devait faire depuis. Le contraste est grand en effet ; mais le bon moyen de le faire sentir eût été de chanter en poète ce qu’on avait vu comme soldat. Qu’il nous raconte le camp de l’émigration, qu’il sache se peindre lui-même et ses camarades, comme Eudore savait peindre en relief les légions romaines, et nous verrons bien assez, sans qu’il nous le dise, la poésie passer par les deux coins de sa giberne.

Après l’émigration vient le consulat, et, avec cette époque de renaissance, la première aurore de la grande renommée de M. de Chateaubriand. Heureux homme dont le nom demeure irrévocablement attaché à la résurrection de la France ! heureux qui vit grandir sa renommée en même temps que croissait, autour de lui, la gloire de sa patrie, et qui ne sentit pas long-temps le contraste de la jeunesse intérieure avec les défaillances d’une société décrépite ! Bien que de bonne heure en méfiance contre le régime impérial, M. de Chateaubriand ne put échapper au premier ravissement qui s’emparait alors de la France entière. Il y eut un moment où le premier consul ne fut, pour tout le monde, que l’image de la France sortant de l’ombre de la mort et subitement illuminée. Ce fut au milieu de cette joie générale, quand la gloire débordait, que M. de Chateaubriand vint en réclamer et en obtenir sa part. Il vint aider à cette réaction qui l’avait inspiré. Il n’arrivait pas dans ces temps malheureux d’apathie

… Où la rame inutile
Fatigue vainement une mer immobile.


Le Génie du Christianisme, en sortant du port, trouva un temps radieux, et, le vent en poupe, il put déployer toutes ses couleurs. Au souvenir de pareils jours, nous pardonnerions volontiers à l’écrivain des Mémoires d’Outre-Tombe quelques monumens même un peu vifs de cet orgueil qui nous choque partout ailleurs. Ce doit être en effet une si délicieuse impression pour un homme d’un mérite véritable que de voir éclater au dehors, se propager de bouche en bouche le secret de son génie qu’il renfermait depuis tant d’années dans le fond d’une ame agitée ! Tant d’incertitude, une telle alternative d’enthousiasme et de découragement, ont dû précéder le moment ineffable où le jugement du public vient confirmer les suggestions inquiètes de l’amour-propre et de la conscience ! Ces regards d’admiration subitement tournés vers l’homme inconnu hier, aujourd’hui célèbre, doivent lancer comme autant de flammes qui portent l’incendie dans ses veines ! Joignez-y, pour l’auteur d’Atala, les premiers jours du retour de l’exil, les charmes d’une société choisie où son cœur ne resta pas long-temps indifférent. Tenez compte surtout de ce fait singulier, qu’au premier rang parmi ses admirateurs il fallait compter la religion reconnaissante, en quelque sorte, de l’éclat qu’il lui prêtait, qu’ainsi l’encens qu’on lui brûlait avait le parfum du sanctuaire et que Dieu même semblait se mettre de la partie, et vous comprendrez qu’en arrivant à cette période de sa vie, nous étions disposé à ouvrir, en quelque sorte, à l’exaltation d’une fierté permise une assez raisonnable carrière.

Dans le premier moment même (telle est la simplicité d’un sentiment vrai), nous avons cru nous être trompé. Le succès d’Atala, de René, du Génie du Christianisme nous a paru modestement raconté. Sur l’effet immédiatement produit par cette diversion puissante qui prit à rebours la philosophie du XVIIIe siècle et la désarçonna, M. de Chateaubriand ne nous dit rien que de vrai et d’assez convenablement placé dans sa bouche. Il est parfaitement vrai que « le heurt donné aux esprits par le Génie du Christianisme fit sortir le XVIIIe siècle de l’ornière et le jeta pour jamais hors de sa voie. » Nous dirons tout à l’heure deux mots de la voie nouvelle où il a fait entrer le XIXe ; mais le heurt, ou plus simplement le choc, est incontestable et atteste la force de la main robuste qui l’imprima. À la singularité du terme près, l’image est juste et simple. Il semble que l’auteur ait compris qu’un grand résultat se passe de beaucoup de paroles, de même qu’une courte inscription sied aux grands monumens. Le tableau de la société au milieu de laquelle tomba le succès inattendu de ce livre original est peint avec la même vérité. Les portraits du petit nombre d’amis qui se groupèrent autour de l’auteur avec une sorte de culte sont finement touchés. Et quoique nous ayons peu de goût, nous l’avons dit, aux publications de correspondance, quoique ces secrétaires ouverts devant le public nous inspirent même peu de curiosité, les lettres de Mme de Beaumont ont une simplicité touchante qui fait aimer celui qui fut digne d’être aimé d’elle. Ce demi-volume est peut-être la seule partie complètement agréable des Mémoires d’Outre-Tombe. On se réconcilie avec l’écrivain, parce qu’il a eu le bon goût de s’oublier un instant ; hélas ! le réveil ne se fait pas attendre bien long-temps.

Nous avons entendu demander à quelques personnes ce que venait faire, au milieu des mémoires de M. de Chateaubriand, l’histoire éloquente de l’empire et de l’empereur. Le prétexte qu’on nous donne, la nécessité de mettre le lecteur au courant de l’état des affaires politiques au moment où l’auteur entre dans la vie publique, n’a pas paru suffisant pour excuser une telle digression. La vie de Bonaparte donnée simplement comme moyen d’expliquer quelques luttes de presse ou de parlement, le cadre dépassait ridiculement le tableau. Personne n’a voulu supposer M. de Chateaubriand capable d’une telle faute de goût. Historien, a-t-il simplement voulu saisir l’occasion de faire réparation au grand homme qu’il s’était cru, en qualité de chef de parti, autorisé, obligé peut-être à calomnier ? Auteur d’une invective fameuse qui figurera auprès des monumens de l’éloquence antique et parmi ceux de l’injustice contemporaine, a-t-il voulu, par une appréciation plus saine, réhabiliter son jugement aux yeux de la postérité ? Ou bien encore avait-il quelques traits d’éloquence à placer sur un ton différent de ceux qu’il avait fait entendre pendant sa vie ? Rhéteur avant toutes choses, comme le sont les amans passionnés de la forme, après avoir tiré de l’indignation et de la haine tout ce qu’elles contenaient d’effets oratoires, aurait-il eu regret à ne pas fouiller, à leur tour, les lieux communs de l’admiration et de la gloire ? Tous ces motifs ont pu contribuer à égarer ainsi sa narration sur le chemin de tous les champs de bataille de l’Europe. Il nous est difficile, cependant, de n’en pas supposer un plus direct, plus personnel encore : il perce, suivant nous, à toutes les lignes, sous des formes diverses, un peu timides, un peu honteuses, mais qui ne permettent pas de s’y méprendre.

Rapprochez seulement ces passages qui paraissent écrits par une main tremblante d’une passion contenue ; en premier lieu, le récit de son entrevue avec le premier consul, qui venait de le nommer secrétaire d’ambassade à Rome, à la suite de la publication du Génie du Christianisme. « J’étais dans la galerie lorsque Napoléon entra… Il m’aperçut et me reconnut, j’ignore à quoi. Quand il se dirigea vers ma personne, on ne savait qui il cherchait : les rangs s’ouvraient successivement ; chacun espérait que le consul s’arrêterait à lui ; il avait l’air d’éprouver une certaine impatience de ces méprises. Je m’enfonçais derrière mes voisins. Bonaparte éleva tout à coup la voix et me dit : Monsieur de Chateaubriand ! Je restai seul alors en avant… Bonaparte m’aborda avec simplicité, sans me faire de complimens, sans question oiseuse, sans préambule, comme si j’eusse été de son intimité, et comme s’il n’eût fait que continuer une conversation déjà commencée… » Puis il revient de Rome, nommé, par une faveur très spéciale et malgré une conduite diplomatique assez puérile, ministre en Valais. Il se présente aux Tuileries la veille de la condamnation du duc d’Enghien… « A mesure, dit-il, que Bonaparte s’approchait de moi, je fus frappé de l’altération de son visage : ses joues étaient dévalées et livides, ses yeux âpres, son teint pâle et brouillé, son air sombre et terrible. L’attrait qui m’avait précédemment poussé vers lui cessa. Au lieu de rester sur son passage, je fis un mouvement pour l’éviter. Il me jeta un regard comme pour chercher à me reconnaître, dirigea quelques pas vers moi, puis se détourna et s’éloigna. Lui étais-je apparu comme un avertissement ? » Enfin le crime est consommé, et M. de Chateaubriand, par un acte de grand courage, dont il se vante à bon droit, envoie sa démission motivée au meurtrier, déjà despote et qui allait devenir souverain. Mais écoutez la réflexion : « En osant quitter Bonaparte, je mnie plaçais à son niveau ; il était animé contre moi de toute sa forfaiture, comme je l’étais contre lui de toute ma loyauté. Jusqu’à sa chute, il a tenu le glaive suspendu sur ma tête ; il revenait quelquefois à moi par un penchant naturel, et cherchait à me noyer dans ses fatales prospérités ; quelquefois j’inclinais vers lui par l’admiration qu’il m’inspirait, par l’idée que j’assistais à une transformation sociale, non à un simple changement de dynastie ; mais, antipathiques sous beaucoup de rapports, nos deux natures reparaissaient, et s’il m’eût fait fusiller volontiers, en le tuant je n’aurais pas senti beaucoup de peine. » Puis suit cette phrase, qui n’a qu’une explication possible, mais dont l’orgueil même de l’écrivain paraît s’être embarrassé, car il l’a tournée en termes énigmatiques : « La mort fait ou défait un grand homme ; elle l’arrête au pas qu’il allait descendre ou au degré qu’il allait monter : c’est une destinée accomplie ou manquée. Dans le premier cas, on est à l’examen de ce qu’elle eût été ; dans le second, aux conjectures de ce qu’elle aurait pu devenir. »

Sera-ce maintenant une interprétation forcée de donner à tout ceci un sens qui, à nos yeux, n’est pas douteux ? Voici, suivant nous, la pensée que M. de Chateaubriand nous a laissé à compléter. À bon entendeur demi-mot. Le XIXe siècle a vu naître deux hommes placés au même niveau : Bonaparte et Chateaubriand. Ces deux hommes se sont cherchés, repoussés, attirés, consultés tout le temps de leur existence commune. Quand leurs regards se sont rencontrés par hasard, ils ont éprouvé l’un et l’autre un coup et un contre-coup, une attraction et une répulsion magnétiques. On sait ce que l’un a été ; on ne sait pas ce que l’autre aurait pu être, si son égal ne lui avait fait obstacle ; la vie de l’un complète, explique celle de l’autre, et voilà pourquoi, pour que le tableau soit exact, il faut les mettre toutes les deux en pendant et en parallèle.

Comme les mêmes faits pourtant frappent diversement la diversité des esprits ! Pendant que M. de Chateaubriand plaçait ainsi résolûment son piédestal à la hauteur et en face du trône du monde, une idée nous venait en tête, et nous ne pouvions nous en défaire. Le récit de ses actes d’opposition au pouvoir absolu de l’empereur, tout en nous inspirant une juste estime pour son courage, nous suggérait cependant une question dont nous ne trouvions pas sur-le-champ la réponse. Nous l’exposerons sans détour. L’empereur n’aimait pas à être contrarié, encore moins bravé en public : il avait ses raisons pour cela. L’auteur de l’Allemagne en sut quelque chose dans son exil : il le fit entendre assez clairement, quand M. Lainé se permit, à la tête du corps législatif, de trouver la campagne de Russie affligeante et de faire des vœux pour la paix. Et cependant ni l’Allemagne, ni le discours de 1813 ne renfermait des allusions aussi directes, des vérités aussi outrageantes que M. de Chateaubriand en inséra dans le fameux article du Mercure de 1807, ou dans le discours qui dut être et ne fut pas lu à l’Académie. Jamais Mme de Staël ne prononça le nom de Tibère en regardant au-dessus d’elle, ni celui de Tacite en se regardant elle-même ; jamais M. Lainé ne demanda, même pour le corps législatif, la liberté de parole et de discussion que M. de Chateaubriand réclamait pour l’Académie. Aucun d’eux surtout n’osa réveiller l’écho de Vincennes, et ébranler ainsi la fibre la plus sensible du cœur du maître. En fait de hardiesse, par conséquent, il faut reconnaître que M. de Chateaubriand est allé plus loin qu’aucun des rares adversaires du régime impérial. D’où vient qu’il fut mieux traité qu’aucun autre ? d’où vient que, jouant ainsi témérairement avec la colère du lion, il ne réussit qu’à l’impatienter un instant, jamais à le faire écumer ni rugir ? C’est de lui-même que nous le tenons. Sa démission à la suite de la mort du duc d’Enghien fut accueillie, par ces deux secs monosyllabes C’est bon. Deux menaces, trop violentes pour être sérieuses, répondirent à ses deux tentatives de publications libérales ; il ne fut pas même question de les mettre à exécution, à moins qu’il ne faille voir un cul de basse-fosse dans la place de surintendant-général des bibliothèques de France qui, deux mois après, fut offerte à l’offenseur par l’offensé. En fait de persécution, nous ne voyons guère qu’un petit voyage à Dieppe, entrepris sur un ordre verbal du préfet de police ordre que nous avons entendu contester par un témoignage fort compètent. Enfin il est impossible de reconnaître un autocrate bien irrité dans cette petite anecdote que les Mémoires nous racontent eux-mêmes à propos d’un portrait de Girodet, qui figurait au Salon et qu’on avait éloigné des regards de l’empereur : « Où est, dit Bonaparte, le portrait de Chateaubriand ? » Il savait qu’il devait y être. On fut obligé de tirer le proscrit de sa cachette. Bonaparte, dont la bouffée généreuse était exhalée, dit en regardant le portrait, qui était fort noir : « Il a l’air d’un conspirateur qui descend par la cheminée. »

Il est donc avéré que M. de Chateaubriand fit tout ce qu’il put pour irriter Bonaparte, et que Bonaparte s’irrita très peu. N’ayant pas songé il la communication secrète et magnétique de ces deux natures, et n’étant pas très touché de cette explication mystique, voici, faute de mieux, ce que nous avions imaginé pour résoudre ce problème. En fait de despotisme et surtout de persécution, Napoléon n’aimait pas le superflu, et, si l’on ne peut dire qu’il se soit toujours borné au nécessaire, il se contentait au moins de l’utile. La sincérité de ses grandes colères a toujours été mise fortement en doute par ceux qui l’approchaient. On pouvait le gêner, l’inquiéter facilement : il se fâchait et surtout s’emportait malaisément, et jamais mal à propos. Il était ombrageux et n’était pas susceptible. Ce qui pouvait nuire à son pouvoir, à l’ordre précaire, si péniblement rétabli en France, il le frappait sans pitié. Nous n’avons jamais vu qu’il se soit montré très jaloux sur ce qui ne touchait qu’à sa personne. Il n’appartient qu’aux grands hommes de taille humaine d’avoir un amour-propre plus étendu encore que leurs facultés : le sien disparaissait dans l’immensité de son pouvoir et de son génie. Tel que nous le connaissons, armé comme il l’était d’une censure toute-puissante, il devait s’inquiéter peu des invectives de M. de Chateaubriand, qu’il était sûr de pouvoir toujours arrêter à temps. La nature et surtout la mesure de ses opinions lui plaisaient. Pour l’empire français, la religion du Génie du Christianisme lui convenait et lui suffisait.

Avant tout, Napoléon se croyait prédestiné à terminer la révolution française ; disons mieux, il croyait qu’elle avait déjà trouvé son terme en lui. Il pensait avoir résumé et satisfait en sa personne tous ses intérêts ; il détestait ses passions, il redoutait ses doctrines. Plus même leur expression était élevée, plus leur organe était pur, plus il en concevait d’ombrages. Il tenait 93 muselé et logeait les régicides dans son conseil d’état avec plus de dédain que de crainte ; mais l’ombre seule de 89, surtout quand elle lui apparaissait dépouillée du linceul sanglant de la terreur, le faisait involontairement pâlir. Telle était la raison de son inimitié systématique contre tous ceux qui avaient conservé l’inspiration de cette époque mémorable. Avait-il raison dans cette haine qui ne faisait pas de distinction ? A coup sûr, on n’attend pas que je le décide. Dans les ténèbres où nous sommes plongés, bien hardi qui décidera en bien ou en mal du résultat final de la révolution française. Depuis soixante ans qu’elle court le monde avec son cortége mélangé de biens et de maux, elle n’a pas besoin de répondans ; elle est assez grande pour répondre d’elle-même. Elle a de l’âge, interrogez-la. Toujours est-il que M. de Chateaubriand avait rendu à l’empereur un des services qu’on n’oublie pas, en détachant les esprits de l’idéal de 89. Au type de liberté généreuse et d’égalité imaginaire que le XVIIIe siècle avait eu sans cesse devant les yeux, il avait substitué un type nouveau, qui se prétendait ancien, ce qui était un mérite de plus. À la place de Romains de théâtre cachant un poignard sous leur toge, et qui avaient si bien passé par les fenêtres au 18 brumaire, il avait fait éclore des chrétiens, des chevaliers qui n’étaient pas de beaucoup meilleur aloi, mais qui figuraient beaucoup plus convenablement autour de l’autel de Notre-Dame et du trône impérial. Parlant sérieusement, il avait mis l’imagination et la poésie de complicité dans l’œuvre de restauration sociale à laquelle Napoléon attachait son nom, et qu’il comptait léguer à sa dynastie. Or Napoléon ne dédaignait ni la poésie ni l’imagination ; il avait trop à faire avec elles ; il savait de quel poids sont ces deux divinités mobiles dans ces conseils suprêmes où se décident les destinées des empires. En Égypte, à Arcole, à Marengo, il avait entendu le bruit de leurs ailes passer au-dessus de sa tente : il tenait à rester leur favori.

Tel était le secours que M. de Chateaubriand avait prêté, peut-être sans le savoir, à la politique de Napoléon. En dépit de son hostilité contre le nouveau maître de la France, il n’était au fond qu’un des ouvriers de son œuvre. Il avait chanté pendant que l’autre agissait. Aux yeux de la politique impériale, cela valait mieux que des complimens et faisait passer sur des insolences. Cette politique lui savait gré de ce qu’il avait fait, et peut-être aussi ; disons tout, de n’avoir pas fait davantage. Elle était bien aise qu’il eût remis le christianisme, cette grande institution conservatrice, en honneur, mais elle n’était pas fâchée qu’en la réhabilitant il en eût fait une affaire de mode et de sentiment plus que de conviction sérieuse. On le sait en effet, on l’a dit cent fois : le Génie du Christianisme n’est pas une apologétique sérieuse de la religion. La démonstration se borne à ceci : qu’en fait d’inspiration poétique la Bible vaut l’Iliade, et que les traditions chrétiennes ont autant de charme que les fables homériques. M. de Chateaubriand a rendu ainsi au christianisme les proportions d’une mythologie brillante animant une morale saine ; mais de la simplicité sévère de ses dogmes, mais de l’esprit de vie qui les anime, mais de ces appels directs et pressans par lesquels ils gourmandent la conscience individuelle, mais de ces traits acérés qui, au sein de la corruption du monde romain, allaient toucher et faire tressaillir tant d’ames païennes, vous n’en retrouverez rien dans les écrits de M. de Chateaubriand. Il n’y prétendait pas, je le sais bien ; il n’était pas prédicateur, il n’était ni Augustin, ni Jérôme, ni Bossuet, ni Pascal, et c’est justement parce qu’il n’avait rien de commun avec un père de l’église que l’empereur le prenait en si bonne part. Que la grande ombre de l’auteur du concordat nous le pardonne : nous savons parfaitement qu’il comprenait par le génie toute la majesté de la sainte religion de nos pères ; mais nous doutons que, lorsqu’elle lui apparaissait dans toute sa sévérité morale, avec l’esprit d’indépendance qui l’anime, avec les limites qu’elle impose à toute autorité humaine, elle fût entièrement de son goût. Dans le fond de la pensée évangélique, il retrouvait encore trop de philosophie. Du sein de la conscience, il voyait renaître la liberté. Lui qui ne put vivre en partage de pouvoir avec le plus bénin des papes, il n’eût pas long-temps vécu en bonne amitié d’intelligence avec un grand esprit, chrétien dans toute la force et l’étendue du terme. Il eût rencontré là des rapports d’égalité qu’il n’aurait pu tolérer. Si cet antagonisme s’était trouvé sur son chemin, s’il y avait eu place sous son règne pour des Athanase ou des saint Bernard, c’est alors que le monde eût assisté à de grands combats. M. de Chateaubriand a-t-il pensé, par hasard, avoir donné un de ces spectacles ? A-t-il pensé avoir résumé en lui l’ordre moral, tandis qu’il voyait dans Napoléon la représentation de l’ordre matériel ? Il se serait gravement trompé. Sa religion poétique convenait parfaitement à la religion politique de l’empereur. Le souverain se sentait la main sur elle et la dominait encore de toute la tête. Une religion extérieure et brillante, qui aurait diverti les imaginations, garanti les intérêts, et lui aurait abandonné les consciences, cela faisait très bien son affaire. C’eût été un aliment pour l’exaltation des têtes jeunes et vives et un préservatif pour le bon ordre de la société. Voilà pourquoi il tenait tant à envoyer l’auteur du Génie du Christianisme secrétaire d’ambassade à Rome. C’était le complément du concordat. Une œuvre d’art gracieuse correspondait assez exactement a un acte du gouvernement sensé.

Seulement l’œuvre de l’empereur, fondée sur le bon sens, s’est consolidée en durant ; celle de M. de Chateaubriand, confiée à l’imagination, s’est égarée sur les pas de ce guide aventureux. L’église catholique, rétablie matériellement par le concordat, a affermi et étendu son empire. La réaction religieuse, provoquée par le Génie du Christianisme, qui n’avait pas pénétré à une très grande profondeur dans le sol et qui avait plus rapidement porté des fleurs qu’elle ne pouvait pousser de racines, n’a pas tardé à se dénaturer. D’un peu frivole qu’elle était dans l’origine, elle est bientôt devenue profane et plus tard sacrilège. M. de Chateaubriand avait dégagé la poésie du christianisme : la poésie n’a pas tardé à s’y faire maîtresse, et à le traiter comme son bien. Elle y a ajouté, elle l’a élargi, assoupli, énervé à sa fantaisie. Il avait établi des comparaisons qui manquaient un peu de respect entre les charmes de la vérité et ceux de l’erreur. Les comparaisons ont tourné en confusion et en mélange. Il avait élevé, dans les Martyrs, des autels à la fois au Dieu des chrétiens et aux dieux d’Homère, si bien parés l’un et l’autre qu’on hésitait entre eux, mais assez distincts cependant pour qu’on ne pût pas s’y méprendre. Ses successeurs ont tout fait rentrer dans un panthéon en désordre, où Dieu et les démons, le bien et le mal, le vrai et le faux, la passion et la vertu, reçoivent le même encens souillé et entendent les mêmes cantiques verbeux. Il n’est personne aujourd’hui qui n’en souffre : la profanation des choses saintes est le mal de la littérature et de la société actuelle. Elles seront condamnées au dernier jour par le second article du Décalogue : Vous ne prendrez pas le nom de Dieu en vain. La génération précédente se jouait du christianisme, celle-ci joue avec lui. Le sacrilège a succédé à l’incrédulité. Il serait injuste assurément de faire remonter jusqu’au Génie du Christianisme la solidarité de pareils travers. Ni la langue de M. de Chateaubriand ni son esprit ne se prêtaient à de tels écarts. Un sens droit et une phrase nette l’ont toujours distingué du vague panthéisme de son école ; mais il est certain que l’entreprise de réhabiliter le christianisme plutôt encore comme beau que comme vrai, au point de vue de l’art plus que du dogme, a été le commencement de ces traitemens familiers et blasphématoires que nous lui voyons subir, et que le premier qui a dit que Dieu était un grand poète a autorisé d’autres à penser, s’il rie pensait déjà lui-même, qu’en qualité de confrères tous les poètes sont de petits dieux.

Mais reprenons le fil des Mémoires : la hardiesse de M. de Chateaubriand contre l’empereur tout-puissant eut du moins pour lui cet avantage, qu’elle lui donna le droit de l’attaquer sans ménagement lorsqu’il n’était déjà plus le maître du monde, mais seulement un défenseur du sol français, serré contre les murs de sa capitale par cinq armées victorieuses que son bras seul tenait en échec. Ce fut, il nous le raconte, dans le petit bois de la Vallée-aux-Loups, au bruit du canon des alliés, qu’il écrivit les premières notes qui servirent à la brochure de Bonaparte et des Bourbons. Par parenthèse, il nous paraît plus que douteux qu’à la date indiquée par les Mémoires (en décembre 1813), on pût entendre du Val-aux-Loups le canon d’armées qui étaient encore à cinquante lieues de Paris, et nous sommes heureux de le penser. Ce tableau d’un patriote établi dans une petite maison de campagne et écrivant à tête reposée un pamphlet contre le général des armées françaises, au son des armes étrangères, n’a, quoi qu’on fasse, rien qui plaise, et on aurait pu nous épargner ce détail répugnant, surtout s’il est contraire à la vérité. À cela près, nous ne ferons pas le procès à M. de Chateaubriand pour l’amertume de son invective contre un vaincu. Il a très bien démontré qu’il n’a pas dépassé ce jour-là le diapason de l’injure habituel en France le lendemain de la chute d’un pouvoir, quel qu’il soit. En s’emportant contre Bonaparte, il faisait comme beaucoup de ses meilleurs amis de la veille. En désignant les Bourbons aux regards de la France abattue, il ne leur rendit pas un service, il leur imposa une lourde charge. Les Bourbons, rentrant à la suite de l’invasion, subirent alors une fatalité de leur situation. Le malheur fut pour eux ; l’avantage fut pour la France écrasée, à qui ils épargnèrent une occupation prolongée, qui pour un temps (non pas pour toujours assurément) l’aurait réduite au sort de la Pologne. M. de Chateaubriand démontre cela avec beaucoup de vérité et de noblesse ; nous constatons cette défense généreuse avec plaisir. Nous aimons qu’on soit de son parti, qu’on défende sa cause, quels que soient cette cause et ce parti. C’est un plaisir que M. de Chateaubriand ne nous fait pas souvent dans le récit de sa carrière politique.

De 1814 à 1848, la France a fait pendant trente-quatre ans l’essai du gouvernement représentatif. Trois fâcheuses dispositions ont principalement contribué à donner par deux fois à cette tentative une si triste issue : un esprit d’opposition général et systématique contre le pouvoir, l’excès des prétentions, la vivacité des inimitiés personnelles. Ces trois traits du caractère de la nation, communs à presque tous nos hommes politiques, ont rendu le gouvernement à peu près impossible avec des institutions dont la liberté encourage la résistance, excite l’ambition, donne carrière aux ressentimens. Nous n’avons pas souvenir de les avoir jamais vus nulle part si prononcés que dans le portrait vivant qui nous est tracé par les Mémoires d’Outre-Tombe. Homme public pendant quinze ans, mêlé à la politique par ses préoccupations, quand il ne l’était plus par ses actes, M. de Chateaubriand a fait opposition à tous les pouvoirs : il a prétendu à tout ; il a fini par détester tout le monde. Les griefs de ces oppositions constantes, le dépit de toutes ces vanités blessées, le fiel de toutes ces haines contenues, voilé ce qui compose les quatre derniers volumes de ses Mémoires.

Plus d’un lecteur se sentira, comme nous, en abordant cette partie de l’ouvrage, dans une situation d’esprit tout opposée à celle qui l’inspira. M. de Chateaubriand ne décolère pas (passez-moi le mot) contre les partis et les hommes qui se sont succédé au pouvoir. Pour notre part, le récit de ces belles années de liberté et de paix nous inspire un sentiment de reconnaissance qui s’étend à ceux dont le nom s’y trouve mêlé. La tâche entreprise par les deux monarchies constitutionnelles dans des conditions différentes nous paraîtra toujours, quel qu’en ait été le succès, la plus noble qu’aucun gouvernement se soit jamais proposée. Concilier les principes de l’autorité royale avec les garanties de la liberté publique ; sur le terrain rasé par la révolution française, élever un édifice social nouveau, qui pût se tenir debout, par les seules forces du bon sens et de la raison, sans demander à personne le sacrifice d’aucun droit légitime, sans reconnaître d’autres privilèges que ceux de l’inégalité naturelle des intelligences ; se charger de la protection commune de tout le monde, en se laissant attaquer par le premier venu : voilà le problème qu’ont résolu pour le bien de la France, pendant trente-quatre ans, les deux gouvernemens monarchiques. Ne disons pas, pour notre honneur, ce que la France a fait pour eux. L’histoire sera juste, nous le pensons, pour tous les hommes qui ont mis sincèrement la main à cette œuvre, quel que soit leur nom et leur origine, de quelque bout de l’horizon qu’ils soient partis, quel que soit l’écueil où ils sont venus se briser. Elle sera plus juste pour chacun d’eux que tour à tour ils ne l’ont été les uns pour les autres ; elle prendra probablement à leur égard le contre-pied de l’opinion contemporaine. Impitoyable pour cet esprit frondeur et taquin qui a sapé toutes les bases de l’ordre social, elle leur demandera compte de tous les sacrifices qu’ils ont faits pour lui complaire, et leur tiendra compte des efforts qu’ils ont faits pour le dompter ; elle leur fera payer cher une popularité factice ; elle les vengera d’une impopularité encourue au service du pays. En un mot, elle sera indulgente pour les gouvernemens, sévère pour les oppositions. Ce sera une manière de rendre et de faire justice à peu près de tous les côtés, car il n’est personne qui tour à tour, depuis trente ans, n’ait joué ces deux rôles. Au sein d’une liberté presque sans limites et d’une sécurité sans nuage, l’opinion fut à son aise pour se montrer constamment ingrate. Depuis que nous nous sommes aperçus que ces deux biens ont quelque prix, l’histoire, pour être presque toujours reconnaissante, n’aura besoin que d’être équitable.

À ce compte, elle sera sévère pour M. de Chateaubriand, car, nous le répétons, l’opposition a été son élément et sa vie. Sur les quinze ans du gouvernement de son choix, il en a passé douze dans l’opposition, et dans une opposition non pas silencieuse ni modérée, mais passionnée, vitupérative, s’exhalant de mois en mois en brochures qui épuisaient le vocabulaire de l’invective. Les trois années où M. de Chateaubriand s’est tu sont celles où il était ambassadeur ou ministre, et il nous apprend lui-même, par ses Mémoires, que si les convenances d’état le condamnaient alors au silence, le démon de l’opposition n’y perdait rien. Envoyé, il écrivait à ses ministres des dépêches qui valaient des pamphlets ; ministre, son silence même lui servait d’instrument d’opposition contre ses collègues, et ce fut un de ces silences significatifs qui emporta hors des bornes de la prudence et de la politesse l’impatience de M. de Villèle. Encore si cette ligne d’opposition avait toujours été la même, il aurait droit de se poser, comme il fait, en Cassandre prophétique, dont les avertissemens négligés n’ont pu arrêter la chute d’Ilion : rôle merveilleusement commode, qui permet de travailler de tout son cœur à amener les désastres mêmes qu’on prédit, et met à l’abri, à tout événement, la conscience et la vanité ; mais il convient lui-même que cette ligne est brisée brusquement à un point déterminé : sa sortie du ministère. Il a sa première et sa seconde opposition, dirigées en sens directement contraire (c’est lui qui les désigne ainsi), comme un grand peintre a sa première et sa seconde manière. Ces oppositions coïncident avec les deux systèmes de gouvernement que la restauration a tour à tour employés et les deux seuls entre lesquels elle pût choisir. Placée entre deux partis ennemis qu’elle était tenue de concilier, entre deux ordres d’idées qu’elle avait pour tâche de faire vivre ensemble, elle n’avait guère d’autre alternative que de donner le pouvoir à l’un de ces deux partis, en le chargeant de se plier du mieux qu’il pourrait aux habitudes de l’autre. Il fallait abandonner l’autorité aux hommes de la révolution, en s’efforçant de les rendre monarchiques : ce fut le système que M. Decazes professa courageusement ; ou la concentrer tout entière entre les mains des hommes monarchiques par excellence, pour les engager à s’accommoder aux habitudes constitutionnelles ; ce fut le système que M. de Villèle pratiqua adroitement. M. de Chateaubriand y fut associé quelques jours. La France aurait beaucoup gagné, si l’un ou l’autre de ces systèmes avait rencontré en face de lui des adversaires moins impatiens de le renverser que soigneux de le contenir et de le ramener à ce juste point d’équilibre dont les gouvernemens au fond tendent toujours à se rapprocher. Tout gouvernement qui aurait duré dans l’enceinte de la charte l’aurait affermie ; tout ministère renversé au nom de la charte l’ébranlait au fond dans sa chute. Si M. de Chateaubriand avait été ce qu’il prétend, un monarchique libéral, son rôle eût été précisément celui de ce modérateur des oppositions, qui ne s’est jamais trouvé en France. C’est le rôle opposé qu’il a joué ; dans les deux sens, il a mis le feu aux inimitiés ; il a reculé les limites de la passion et de l’injure. Il a traité M. Decazes d’assassin et M. de Villèle de marchand d’ames et de consciences ; il a emprunté à ses opinions successives uniquement ce qui pouvait rendre son opposition plus dangereuse et plus poignante pour l’ennemi qu’il combattait. Ce fut lui qui, dans sa première opposition, enseigna au parti religieux et monarchique à emprunter la forme injurieuse, le langage et les habitudes de la presse radicale. Lisez le Conservateur ; c’est le ton de l’anarchie mis au service des principes de la monarchie de droit divin et de l’autorité catholique, douloureux mélange dont le brevet d’invention appartient à M. de Chateaubriand, mais qui n’a pas manqué d’imitateurs pendant dix-huit ans, et dont la révolution de février a eu le mérite de nous délivrer. En revanche, s’il y eut, comme on l’a beaucoup dit, une portion du parti libéral qui emprunta hypocritement le langage des institutions monarchiques pour arriver à les renverser, la seconde opposition de M. de Chateaubriand dut la servir à souhait. Ainsi il donna tour à tour à l’opinion monarchique les allures révolutionnaires, aux tendances révolutionnaires la consécration monarchique. Avec une naïveté sans pareille, il croit que les détails très blessans, en effet, de sa disgrace excusent complètement ce changement de front, et il couvre tout de ces trois mots, écrits en gros caractères en tête d’un chapitre : Je change de public. Et de conscience, en avait-il aussi changé par la même occasion ? Nous ne connaissons que le soleil qui change de point de vue sans changer de place, et qui passe sans bouger de l’orient à l’occident. Y a-t-il dans le monde des esprits des étoiles fixes autour desquelles les idées, les gouvernemens et les nations tournent comme d’humbles satellites ?

M. de Chateaubriand se vante beaucoup du retentissement qu’eurent sa sortie du ministère et son passage de la première à la seconde opposition. L’impression fut grande, il est vrai : elle eut sur beaucoup d’esprits un effet décisif. L’étroite, mais loyale intelligence de Charles X dut éprouver plus que de la colère, du scandale à voir l’homme des passions de 1815, le ministre de la guerre d’Espagne, aller prendre rang du soir au matin, pour une disgrace, dans l’armée libérale. La défection de l’orateur et du poète chevaleresque de la droite dut lui fournir un argument de plus sur l’incompatibilité des institutions libérales, et du caractère des Français. De son côté, le public (fort libéral alors), charmé de l’expression véhémente de la colère de M. de Chateaubriand, qui, succédant à une longue intimité, avait tout le charme d’une indiscrétion, s’affermit de plus en plus dans l’opinion qu’on ne pouvait vivre, même sur un pied d’étiquette polie, avec un parti et des gens dont l’amitié tournait si court. Chacun, public et souverain, s’enfonça ainsi dans ses tendances naturelles, et il en résulta qu’un jour, le roi ayant cherché l’occasion de se délivrer des institutions, le public ne la trouva que trop bonne pour se délivrer aussi du roi.

Voilà le service le plus net que M. de Châteaubriand ait rendu à cette conciliation à jamais regrettable de la vieille monarchie et de la France nouvelle, à laquelle il prétend avoir consacré sa vie. Qu’importe qu’il ait voulu établir un lien d’unité entre ses deux oppositions, en montrant qu’il avait, aux deux époques, défendu la liberté de la presse et ce qu’on a nommé depuis la théorie du gouvernement parlementaire ? Ne sait-on pas que toutes les constitutions libérales contiennent un arsenal d’opposition où toutes les causes en minorité peuvent aller se fournir d’armes ? La liberté de la presse et le gouvernement parlementaire sont des moyens de résistance qu’on peut employer indifféremment au service d’une opposition aristocratique ou démocratique, royaliste ou républicaine, et, pourvu qu’on ait soin d’en tirer des conséquences qui rendent tout gouvernement impossible, on peut, avec une apparence de consistance, combattre, par les mêmes argumens et pour servir la même ambition, les systèmes de politique opposés. Il est tel journaliste, de nos jours, qui en remontrerait à M. de Chateaubriand sur cet art de tourner, pour ainsi dire, sur pivot, et de dire toujours la même chose en défense des opinions les plus contraires ; mais les gens de bonne foi ne sont pas dupes de ces artifices de polémique. Ce qui importe, ce ne sont pas les moyens, c’est l’esprit général, ce sont les sentimens dominans d’une opposition, c’est surtout le ton qu’elle affecte. Qu’on reconnaisse, si l’on peut, l’ami passionné de la monarchie légitime, je ne dis pas seulement dans les derniers pamphlets de M. de Chateaubriand, mais même dans les chapitres de ses mémoires où de sang-froid, à tète reposée, il raconte sa dernière campagne politique. Un ami, même affligé, résiste, mais n’offense pas. À l’âcre saveur du langage, on reconnaît non pas l’amitié contristée, mais la personnalité outrée que la vengeance même n’a pu calmer. Relisez seulement son discours à la chambre des pairs le lendemain de la révolution de juillet : il a bien eu le courage de le réimprimer ! Je m’adresse au cœur des gens de bien ; ils savent s’il est quelque chose de plus déchirant et de plus délicat au monde que de retrouver dans le malheur un ancien ami qui nous a blessé. C’est la pierre de touche des sentimens généreux. Une parole, un geste, une inflexion de voix, tout a du prix dans ces momens solennels. Que dire d’un confident, d’un serviteur, qui n’a pas trouvé d’autre adieu à envoyer sur la trace d’une famille exilée que de lui dire qu’elle est chassée à coups de fourche par l’indignation publique ? Que cette rhétorique est donc bien placée dans sa bouche ! En fait de phrases, qu’il faut avoir le cœur à l’ouvrage pour qu’il ne se fende pas en les brodant sur un tel thème ! Il renonçait pour cette famille à sa dignité, dira-t-on, dans ce moment-là. De grace, laissons-le se draper dans ce contraste auquel il a sans doute assez songé en descendant de la tribune. Je ne sais comment les choses se passent entre souverains et sujets ; mais, entre gens du monde, un ami qui offre un sacrifice sur ce ton-là s’expose fort à ce qu’on lui jette sa bourse et ses dons par le milieu du visage.

Ce discours, le dernier qu’il ait prononcé, puisqu’il y donnait sa démission de pair de France, est aussi le chef-d’œuvre du genre. Placé au confluent de deux gouvernemens, on ne sait qui y est le plus outragé du pouvoir naissant ou du pouvoir tombé. C’est là aussi qu’on voit commencer certaines flatteries pour la république, certaines douceurs à l’adresse de la démocratie future, qui couronnent étrangement le récit de cette vie monarchique. Je passe, et pour toutes sortes de raisons dont la plus grande est une insurmontable répugnance, les trivialités que M. de Chateaubriand n’a pas dédaignées dans sa narration plus qu’infidèle de la révolution de juillet. Je ne m’étonne pas qu’un homme de parti ait pu les écrire ; je m’étonne qu’un homme de goût ait pu les relire. Mais c’est une étude morale que je fais et non une discussion politique que je veux engager. Il est d’ailleurs par le monde des grandeurs tombées qui, dans leur retraite pleine de dignité, ne pardonneraient pas à un défenseur maladroit d’accepter une discussion sur leur compte engagée dans un tel langage. Le moment n’est pas venu où l’impartiale postérité dira que la lourde responsabilité des révolutions pèse sur ceux qui les provoquent et non pas sur ceux qui les terminent. N’anticipons pas sur son jugement ; mais, dans ces journées de révolution, où le sol de Paris tremblait et brûlait sous ses pas, où M. de Chateaubriand eut le malheur, à ce qu’il nous dit, de ne rencontrer parmi ses amis que des parjures ou des poltrons, tandis que chacun sauvait l’ordre social comme il pouvait, les uns en essayant de conserver un vieux trône à un jeune roi, les autres de fonder une monarchie nouvelle, M. de Chateaubriand eut, lui, quelque part, sur les quais, une aventure populaire qui paraît lui avoir laissé de grands souvenirs. Il fut porté en triomphe à la chambre des pairs par une cinquantaine d’étudians, qui répétèrent bénévolement tous les cris qu’il leur fit pousser. Ceux qui l’ont vu arriver à la tête de ce cortège disent qu’il était singulièrement exalté, et qu’il lui échappa de dire : « Eh ! qu’on détruise la monarchie ! En huit jours, avec la liberté de la presse, je l’aurai rétablie. » Il eut évidemment, en ce moment, quelque pressentiment du rôle de paratonnerre. Il lui vint en tête de mettre à flot quelque brochure sur la vague populaire. Cette idée évidemment ne l’a plus quitté, et les espérances d’un avenir républicain percent jusque dans sa correspondance avec Mme la duchesse de Berri. Peu s’en faut que pendant sa détention préventive dans le salon de M. Gisquet, qu’il appelle un cachot, il ne se crût un demi-martyr de la société nouvelle et du républicanisme. Il paraît très préoccupé que la jeune France ne le prenne pas pour un rabâcheur de panache blanc et de lieux communs sur Henri IV. Il ne veut pas qu’on le croie capable d’un attendrissement de nourrice transmis de maillot en maillot depuis le berceau de Henri IV jusqu’à celui du jeune Henri. Avouez que nous voilà loin de la Vie et de la mort du duc de Berri. En fait de palinodie, nous avons vu bien mieux, je le sais ; mais il y a quelque chose de tout particulier chez M. de Chateaubriand : c’est un mélange d’humeur et d’adulation, c’est une tentative de flatter à la fois et de maudire la société nouvelle, de s’associer à ses espérances plus ou moins chimériques de régénération en continuant à traiter la révolution française de décadence, de greffer en soi le républicain sans donner tort au royaliste. Le but de ces alternatives est évident : c’est un effort pour concilier le mérite de la consistance politique avec celui de ces intelligences souples qui savent se prêter à la marche de l’opinion populaire ; mais le résultat suggère une comparaison un peu vulgaire que nous ne hasardons que parce que M. de Chateaubriand s’en est permis tant qui lui ressemblent. On dirait les propos d’une femme âgée qui, tout en médisant des mœurs de la génération nouvelle, lance, par habitude une œillade oblique à quelque jeune homme.

Ce n’est là, au fond, qu’un trait de plus du caractère général que M. de Chateaubriand a manifesté, une prétention universelle à tous les genres d’intelligence. En fait de facultés intellectuelles, la Providence l’avait gâté ; s’il est permis de le dire, elle lui avait en quelque sorte tendu un piège, et il n’est pas le seul qui s’y soit laissé prendre. Son talent d’écrivain lui fit illusion sur toutes ses autres facultés. En dépit de ses prétentions à la qualité d’homme politique, d’historien et de penseur, M. de Chateaubriand reste et restera avant toutes choses un grand écrivain. À part quelques défauts, qui n’étaient pas inhérens à sa manière d’écrire, et qu’il a recherchés dans le but de faire un effet exagéré, c’est un écrivain de la grande école, du bon temps de la langue française, de ce temps où la lucidité faisait le mérite principal du style, où on ne pouvait écrire qu’à la condition de se comprendre bien soi-même et de se faire bien comprendre des autres. Le style de M. de Chateaubriand est net avant même d’être brillant. Alors même que le fond des idées est parfois vague, le contour de la phrase est toujours précis. Chaque membre a son sens déterminé, chaque mot, même étrange, a sa valeur. Les combinaisons de mots sont quelquefois forcées, jamais jetées à l’aventure. Parfois le style même a fait à la pensée une heureuse violence et l’a forcée de s’éclaircir en s’exprimant. Lorsqu’aux premiers jours de la restauration M. de Chateaubriand se mit à l’œuvre pour traiter de politique, cette heureuse manière d’écrire fit un effet inattendu. Cette phrase acérée, ce tour net, relevé à des temps justes par une métaphore pleine d’éclat, appliqués à des sujets long-temps défendus, ravirent un public fatigué de silence, avide de publicité. Cette voix brillante avait je ne sais quoi de strident qui lui donnait un immense écho. Il n’en fallut pas davantage à M. de Chateaubriand pour se croire transformé en homme d’état, et surtout, comme il le dit : avec une complaisance mal déguisée sous une apparence de dédain, en homme positif et pratique. Il se trompait. S’il en eut parfois le langage, le fond lui manqua toujours. Il écrivit bien sur les affaires, il ne les fit jamais bien. Une étude attentive de ses écrits le démontre. Il suffit de relire ses livres de doctrine politique : à première vue, ils abondent en idées sensées vivement exprimées. Regardez de près : que d’incohérences ! que d’antithèses puériles ! Le bon sens, la raison, sont pour ainsi dire d’emprunt et à la surface ; la chimère et l’inconséquence sont au fond ; on dirait que ce sont les paroles bien tournées qui ont suggéré les pensées justes, et que le besoin d’être intelligible a donné à l’intelligence une extension momentanée, qui, l’instant d’après, l’abandonne. Même spectacle dans ses dépêches du congrès de Vérone : c’est l’accent, et, comme on dirait, la note musicale des affaires ; mettez-les à côté des lettres de M. de Villèle, c’est un personnage à côté d’une personne. Tout le monde ne s’y trompait pas. Plus d’un de ses correspondans augustes d’alors (dont il a cité toutes les dépêches) laisse percer son impression par une flatterie ironique, par un petit sourire du coin des lèvres dont M. de Chateaubriand ne s’aperçoit pas. Son rusé collègue ne s’y faisait pas plus d’illusion et n’aimait pas qu’on s’en fît ; mais M. de Chateaubriand lui-même était sincèrement dupe de ses propres phrases, et, de bonne foi se croyant le plus grand diplomate et le plus grand ministre du monde, il n’a jamais compris ce qui a manqué à ses succès et ce qui a causé ses disgraces.

Aussi, pensant avoir tous les mérites, il était simple qu’il prétendît à tous les honneurs. Il faut voir avec quel naturel et quel sans-gêne de vanité ! Il y a un chapitre intitulé Présomption, auprès duquel toutes les tirades des marquis de Molière pâlissent. Puis il faut voir aussi les joies enfantines que lui causent les plus simples signes extérieurs attachés aux dignités, dont, après tout, il fut comblé, le nombre de ses gens, la livrée de ses domestiques, l’éclat de ses fêtes ou de ses dîners, sa maison remplie de beau monde et sa poitrine chamarrée de cordons ! Heureux mortel, que les prétentions aristocratiques ne privent d’aucune des joies des parvenus ! Tout cela, bien entendu, est raconté négligemment avec un souverain dédain qui n’a pas empêché de tout compter, de tout remarquer et de tout dire. Règle générale nécessaire à l’intelligence des Mémoires : toutes les fois que l’auteur a prétendu à quelque chose, il a soin d’en parler avec dédain. On est confondu du nombre de choses auxquelles il a pensé et dont il ne s’est jamais soucié. Ce procédé étant général et passé à l’état d’habitude, que penser de phrases comme celles-ci : « Rois de la terre, gardez vos couronnes, et surtout ne me les offrez pas, car je n’en veux mie ; » ou bien encore : « Je pourrais m’adresser aux monarques ; comme j’ai tout perdu pour leur couronne, il serait assez juste qu’ils me nourrissent ; mais cette idée qui devrait leur venir ne leur vient pas, et à moi elle vient encore moins. Plutôt que de m’asseoir au banquet des rois, j’aimerais mieux recommencer la diète. » Puisque cette idée n’est venue à personne, on se demande comment elle se trouve imprimée tout au long.

Ces élans d’amour-propre seraient des petitesses innocentes, si toute vanité n’avait un revers de médaille, et si une si grande complaisance pour soi-même n’engendrait toujours une déplaisance égale pour autrui. On dit en philosophie que le non-moi est la limite du moi. M. de Chateaubriand paraît avoir cruellement senti cette vérité, et ce moi, dont le domaine tenait tant de place, en a cordialement voulu à tout ce qui lui servait de frontière ; mais ici vraiment on ne se sent plus le courage de railler. Aussi bien on ne rit pas de bon cœur devant la mort, et nous touchons à un tort moral d’une telle gravité, qu’il passe les bornes de la plaisanterie, et servira d’excuse en même temps qu’il mettra le comble à la sévérité de notre jugement.

Il y eut un homme au XVIIe siècle doué d’une ame à la fois haineuse et honnête, profondément aigrie par le spectacle d’une immoralité fastueuse et par le silence obligé d’une cour. Il eut des amis chauds qu’il servit loyalement ; il eut des ennemis qu’il combattit en face. Retiré des affaires, vieillissant au fond d’un château, il se consolait de l’âge en racontant les souvenirs de sa jeunesse. Une phrase abrupte, éclairée par une imagination vive, a fait passer jusqu’à nous l’ardeur de ses inimitiés ; mais quelle chaleur dans ses affections ! quel accent de sincérité dans ses regrets ! Comme l’indignation de l’ami du bien, comme la hauteur naturelle du grand seigneur, comme la sagacité de L’observateur ont plus de part encore à ses jugemens impitoyables que la passion personnelle ! Comme on sent que le présent est fini pour lui, que le monde n’existe déjà plus alors même que la jeunesse de l’ame évoque si vivement les souvenirs du passé ! Et pourtant du fond de sa retraite et du milieu de sa colère cet homme conserva un tel sentiment de son devoir, un tel tact des convenances de la société des honnêtes gens, qu’il laissa son manuscrit dans le silence et lui interdit le jour pour un demi-siècle. Nul n’en soupçonna l’existence de son vivant, et, quand ses arrêts sont venus à la connaissance du public, il n’y avait plus rien de commun entre sa société et la nôtre. Les fils, les petits-fils, avaient suivi les aïeux dans la tombe. Le temps, comme le fleuve infernal, avait déroulé par neuf fois entre lui et nous les anneaux des révolutions.

M. de Chateaubriand n’a pas attendu la mort au fond d’un château ; elle l’a trouvé tranquillement assis dans le salon d’une femme gracieuse et bonne, dont aucun sentiment haineux n’approcha. À l’ombre de cette protection paisible, les hommes de tous les partis se pressaient autour de lui, heureux d’oublier des griefs surannés et d’environner de respect et d’honneurs la vieillesse du dernier grand écrivain de la France. Il put rencontrer là, jusqu’au dernier jour, d’anciens adversaires, des successeurs et des rivaux. Je jurerais volontiers que le moindre ressentiment ne se fit jamais sentir ni dans l’expression de leur visage, ni dans l’inflexion de leur voix. Les passions politiques se taisaient devant le déclin solennel du génie.

M. de Chateaubriand n’a point écrit ses mémoires dans le silence ni pour la postérité. Sauf la publicité directe, tous les moyens détournés ont été employés pour les faire connaître. Les confidences partielles ont été nombreuses ; les indiscrétions de la presse ont été tolérées, sinon provoquées. Par une anticipation sans exemple, par une fraude faite aux droits de la mort, M. de Chateaubriand a escompté le succès, disons tout, bien que le mot fasse mal, le profit de son œuvre posthume. Il a su, il a parfaitement su au milieu de quelle société allait tomber cette œuvre attendue, prônée, payée. Il a pu connaître tous ses lecteurs par leur nom et mesurer la portée de toutes ses phrases.

Et cependant, quand ce livre tant annoncé a été enfin livré à notre impatience légitime, il s’est trouvé contenir des volumes entiers inconnus aux confidens les mieux informés, et qui ne sont qu’une longue diatribe personnelle frappant à droite et à gauche, amis et ennemis, adversaires et collègues, femmes et hommes, vivans et morts, sans plus de ménagemens pour la vérité des faits que pour l’intégrité des caractères. L’élégie ou l’épopée des premiers volumes, on en avait fait des lectures complaisantes ; le libelle des derniers livres avait été gardé secret pour la surprise du public, et quand ces traits envenimés sont entrés dans des plaies encore saignantes, quand des vieillards sont venus réclamer pour leur honneur que les révolutions même avaient respecté, quand les fils ont voulu justifier la mémoire offensée de leur père, la défense légitime et la piété filiale n’ont plus trouvé à qui s’en prendre. C’était un mort qui revenait de nuit pour calomnier, et disparaissait sans attendre le jour. La tombe se rouvrait un instant pour laisser passer l’injure ; elle se refermait aussitôt pour repousser la vérité qui venait s’émousser sur sa pierre !

Nous serions au désespoir qu’on nous soupçonnât d’exagération, peut-être, de ressentiment, pour tout ce qui a pu froisser, dans l’ouvrage de M. de Chateaubriand, des sympathies qui nous sont chères. Aussi j’admets qu’on ne doit rien, pas même la vérité, et surtout pas la justice, à d’anciens adversaires politiques ; j’admets que le regret d’avoir été et le dépit de ne plus être excusent, légitiment même, si l’on veut, la profondeur des rancunes et l’amertume des expressions ; j’admets que le dernier gouvernement, fondé trop exclusivement sur la raison, en dehors des traditions du passé et des chimères de l’avenir, ne disait rien à l’imagination d’un artiste, et j’abandonne cette époque heureuse et libre aux violences de son ennemi comme à la justice intérieure que chacun lui rend aujourd’hui. Je passe tout à M. de Chateaubriand quand il sert son inimitié ; mais quand il trahit l’amitié, quand il met son amour-propre en dehors de la noble solidarité d’une cause vaincue, quand il nous introduit dans les confidences de la défaite et de l’exil, pour nous faire voir comme il y fut seul sage, seul courageux, au milieu de l’imbécillité et de la lâcheté générale, je sens mon indignation renaître, et je la crois d’autant plus sincère qu’elle est alors pleinement désintéressée. Des ennemis, soit ; mais d’anciens, amis, mais des corps de l’état au sein desquels on a siégé, une cour proscrite qui joint la dignité du rang à celle du malheur, quelle raison, quel prétexte d’étaler aux yeux des contemporains leurs portraits dénaturés, leurs secrètes douleurs dévoilées, leurs faiblesses malignement commentées ? Parmi tant de révélations que M. de Chateaubriand nous fait sur le compte de ce parti monarchique au sein duquel il a vécu, il en est que nous ne savions pas et que nous ne croirons jamais ; il en est que nous savions et que nous n’avions nul besoin d’entendre. Nous ne croirons jamais, par exemple, que, parmi tant de serviteurs du vieux roi, qui, en 1830, se jetèrent entre lui et la fureur populaire, il ne se soit pas trouvé un homme de cœur. Il ne dépendra pas de M. de Chateaubriand d’altérer la réputation de loyauté attachée à de certains noms ; il ne réussira pas, après vingt ans, à noircir la bonne foi de ce noble médiateur qui accourut de Saint-Cloud au péril de sa vie, et dont, au milieu de l’effervescence d’un peuple, la parole, si elle ne fut pas écoutée par tout le monde, ne fut mise en doute par personne. En revanche, pense-t-il nous avoir rien appris lorsqu’il nous fait voir en détail ce que tout le monde sait, à savoir que, quand les rois ont le malheur d’avoir des cours qui se mêlent de leurs affaires, l’exil même ne les préserve pas des intrigues ? Mais, en vérité, va-t-on en pèlerinage chez les rois détrônés pour raconter ensuite en détail les petites misères qui les entourent ? Ce voyage solitaire en Bohême, ce journal maussade tenu dans une auberge, voilà peut-être la lecture la plus mélancolique que ces dix volumes présentent. On y lit jusqu’au fond de cette ame dévastée. L’orgueil courbé par l’âge erre sur ces ruines, où passent aussi par momens des images presque inconvenantes, de passagères, d’impuissantes lubies de jeune homme. Puis nous entrons dans ce vieux palais, et les sentimens qu’y porte l’auteur nous paraissent aussi froids que les murs démeublés qu’il dépeint. C’est un prince qui commanda des armées françaises, qui espéra le trône, et dont la douleur muette est tournée en imbécillité ridicule. C’est un vieux serviteur à qui une congestion religieuse embarrasse le cerveau ; c’en est un autre qui est un grand seigneur avorté, un amateur des arts sans imagination, un libertin à la glace, qui a enterré la monarchie à Hartwell, à Gand, à Édimbourg, à Prague, toujours veillant à la dépouille des puissans défunts, comme ces paysans des côtes qui recueillent les objets naufragés que la mer rejette sur ses bords : voilà ce qu’un mourant écrivit sur les compagnons fidèles du malheur. Dans la ronde fantasque inventée par l’artiste sardonique du moyen-âge, la mort se jouant de l’exil n’avait pas encore figuré !

Que devait faire maintenant devant ce singulier monument une critique sincèrement admiratrice du talent, mais plus respectueuse encore pour la morale ? Sera-t-il dit que ce calcul aura réussi ? Sera-t-il dit qu’après s’être livré en paix à ces solitaires épanchemens de fiel, il aura préservé jusqu’à sa mémoire de la revendication de la vérité ? Cette idée est insupportable. M. de Chateaubriand n’est plus. Son souvenir, ses exemples vivent. Nous vivons aussi pour les interroger, et en tirer pour la génération présente d’utiles enseignemens. Ces longs volumes renferment une grande leçon. Ne craignons pas de l’envisager.

M. de Chateaubriand nous a donné son secret. Il fut un sublime égoïste ; il ne pensa qu’à lui-même ; il a vécu, il est mort dans cette pensée. Au-dessus de ses sentimens de famille, de ses épanchemens d’amour, de ses dévouemens politiques, sa personne passe toujours ; elle survit, à peine atteinte par les impressions du dehors, profondément dévorée par le feu d’une ambition intérieure ; elle a débordé toutes les dignités dont il a été revêtu ; elle a fait éclater tous les partis qui l’ont reçu dans leurs rangs. Son égoïsme n’eut point la mesquinerie d’un calcul ; il eut la grandeur d’une passion. Comme tous les sentimens vrais, cet égoïsme a produit des actes de courage et même de sacrifice. Il lui est arrivé de sacrifier son intérêt à sa gloire et sa place à son rôle ; mais, sur l’autel où il s’immolait, il était dieu en même temps que victime.

Le mal qui consumait sa vieillesse chagrine fait ravage autour de nous ; la scène politique est envahie par ces égoïsmes démesurés qui réussissent à troubler, à absorber peut-être quelques jours en eux-mêmes l’existence de toute une nation, et vont sécher ensuite sur quelque plage abandonnée, rejetés par tous les partis. Contenu par le régime salutaire de la discussion chez les hommes politiques proprement dits, ce mal semble surtout n’épargner aucun de ceux qui des lettres passent aux affaires. L’irritable vanité poétique, illustre dans tous les temps, est devenue aujourd’hui un véritable fléau populaire. Nous ne pensons pourtant pas qu’il ait été réservé à notre époque d’ajouter au fond la moindre dose à l’incurable égoïsme du cœur humain ; mais il est en général, dans les sociétés, des conditions d’équilibre moral presque aussi essentielles à leur existence que la densité physique de l’air qu’elles respirent. Autrefois, quand l’homme heureusement doué par la nature sentait s’éveiller en lui les premiers aiguillons du talent, il apercevait en même temps devant ses yeux des corps constitués, des dignités héréditaires, des grandeurs de tout genre qui l’étonnaient de leur élévation ; il sentait peser sur sa tête une société régulière avec ses traditions et ses doctrines, et ce poids salutaire doublait en la contenant l’élasticité du génie. Aujourd’hui, sur notre terrain mis à nu, quiconque s’élève un peu a tout de suite la tête par-dessus tout le monde ; il n’aperçoit plus que des fronts inclinés devant le sien. De là ces développemens monstrueux de la vanité, véritables phénomènes moraux que l’étranger étonné vient admirer parmi nous. La pression atmosphérique manque partout autour de nous, et l’ame des poètes, formée d’une matière plus volatile qu’aucune autre, est la première à. mettre an jour ces prodiges d’une ébullition spontanée.

Aucune règle morale ne supplée, je le sais bien, aux contre-poids naturels d’une société bien organisée. La raison publique, quand elle fait un effort sérieux et qu’elle s’appuie surtout sur d’éternelles vérités, n’est pourtant pas tout-à-fait impuissante. Discussion politique, jugement historique et philosophique, critique littéraire, il est temps de convier solennellement toutes les forces de cette raison à une croisade contre le mal qui nous déborde. Il ne s’agit point ici de plaisir d’esprit, de raffinement du goût. Le mauvais goût, les mauvais cœurs, les malheurs publics, tout se tient intimement ; si nous ne le voyons pas, nous sommes bien aveugles. Dans un temps où la littérature fait les révolutions, pourquoi la critique ne se croirait-elle pas, pour sa part, chargée de les prévenir ? Si M. de Fontanes avait vécu, nous n’aurions jamais eu la douleur des Mémoires d’Outre-Tombe, et si, heureusement pour M. de Chateaubriand, cette explosion a été si tardive, c’est sans doute à la saine, à la sévère critique de ses premières années que nous en sommes redevables. Si, le jour où le chantre encore pur des Méditations aventura la religion dans la caverne de Jocelyn, quelque voix se fût élevée pour dénoncer la profanation cachée sous l’emphase, nous n’aurions peut-être pas vu commencer cette ligne de déviation morale qui passa par les Girondins pour aboutir à l’Hôtel-de-Ville. Il n’est pas jusqu’au grand apostat de notre âge, jusqu’à ce prêtre sur qui le monde s’est chargé d’exécuter les sentences de Dieu, à qui une critique hardie, faite à temps, n’eût peut-être épargné l’anathème. Malheureusement la critique, comme toutes choses dans ces temps heureux, profitait de la liberté commune pour se passer des fantaisies. On avait un gouvernement pour défendre la société ; à lui les blâmes revenaient de droit : les directeurs naturels, devenus les corrupteurs de l’esprit public, n’entendaient qu’un concert d’adulations. La royauté sociale était chaque jour outragée ; la prétendue royauté du talent conservait seule des courtisans et des flatteurs. Instruite par l’expérience, affranchie par le scandale, il est temps que la critique se mette à l’œuvre aujourd’hui pour crever ces outres de vanités littéraires d’où sortent par intervalles les orages des révolutions. Il est temps qu’elle reprenne ses règles et ses droits. Elle retrouvera ses règles, depuis long-temps oubliées, réfugiées aux pieds de la loi morale dont elles émanent. Ses droits sont ceux de la vérité qu’elle interprète et des générations nouvelles qu’elle enseigne ; ils l’autorisent à parler de pair à tout le monde, et à traiter avec une franchise égale la réputation des vivans et la mémoire des morts.


ALBERT DE BROGLIE.


  1. Mémoires d’Outre-Tombe, 11 vol. in-8°. Eugène et Victor Penaud, éditeurs.