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M. Windthorst et le Parti du centre catholique

M. Windthorst et le Parti du centre catholique
Revue des Deux Mondes3e période, tome 104 (p. 669-680).

La mort de M. Windthorst a eu pour l’Allemagne l’importance d’un événement politique ; on a senti qu’avec lui quelque chose finissait, et on se demande aujourd’hui encore si le parti du centre survivra à son chef. Jamais funérailles ne furent célébrées avec plus de pompe et d’éclat. Les députés catholiques étaient accourus presque tous à Hanovre, le 19 mars, pour rendre les derniers devoirs à celui qui les avait si souvent conduits à la bataille. Ils ont pris la tête d’un immense cortège, sur lequel flottaient deux cents bannières ; de place en place, des corps de musique exécutaient des marches funèbres. Mais ce qu’on a remarqué plus que tout le reste, c’est que, derrière le cercueil, marchait un aide-de-camp de l’empereur, M. de Bulow, chargé par son maître de le représenter dans cette imposante cérémonie. Au préalable, le corps avait été exposé à Berlin, dans l’église Saint-Hedwige, et on avait vu se presser autour du catafalque, avec les représentans de Guillaume II, du prince-régent de Bavière et du grand-duc de Bade, le nouveau chancelier, M. de Caprivi, tous les secrétaires d’état impériaux, tous les ministres prussiens. M. de Bismarck a trouvé qu’on en faisait trop, qu’il y avait de l’excès dans ces démonstrations, dans ces hommages rendus à l’homme qu’il avait qualifié jadis d’ennemi de l’empire. Il s’en est plaint avec une acrimonieuse véhémence dans le journal de Hambourg auquel il confie ses chagrins. Du fond de sa tanière, où il lèche ses plaies sans réussir à les fermer, ce lion blessé pousse sans cesse des cris d’alarme ou de colère qui signifient : « Depuis que je ne suis plus là, vous ne faites que des sottises. » M. Windthorst, à qui on a fait des funérailles dignes d’un prince, d’un feld-maréchal ou d’un président de conseil, n’était pourtant qu’un simple député au parlement impérial et à la chambre prussienne ; mais il dirigeait un grand parti d’opposition, et il en avait fait une puissance avec laquelle avait dû compter un homme d’État omnipotent qui ne comptait avec personne. Gambetta disait un jour : « Il est plus difficile de gouverner un parti qu’un pays. » Il avait raison. Un parti est un peuple de col raide et de lumières courtes, qui a grand besoin d’être conduit et qui ne peut souffrir qu’on le conduise. Il se compose toujours de simples et d’habiles. Les premiers, qui constituent ce que lord Palmerston appelait de belles forces brutes, sont attachés surtout à ce qu’il y a de plus déraisonnable, de plus absurde dans leurs opinions ; ils n’entendent rien aux finesses de l’art, ils n’ont de goût que pour les gros principes, les gros raisonnemens, les grosses couleurs et les gros vins. Les habiles sont, pour la plupart, des jaloux et des brouillons, qui, se croyant aussi capables que leur chef, aspirent secrètement à le remplacer. Ils travaillent en tapinois à désagréger la bande ; ils aiment mieux jouer les premiers rôles dans un peloton que les seconds dans un régiment. Pour retenir tout son monde autour de lui, le chef de parti est tenu de ménager les préjugés et l’entêtement des simples, de caresser et de séduire l’ombrageux amour-propre des habiles. S’il n’avait des attentions et des soins infinis, si, un seul instant, il perdait de vue son troupeau, il serait bientôt un berger sans brebis. Ajoutez qu’il n’a pas, comme un ministre, des places adonner, des faveurs, des grâces à distribuer ; qu’il ne peut répandre sur personne la rosée du ciel et la graisse de la terre. Ses seules ressources sont les persuasions et son autorité personnelle. Il est tenu de s’imposer, et il faut que son joug paraisse doux, que son fardeau semble léger.

M. Windthorst, qu’on avait surnommé « la petite Excellence, » a été un incomparable chef de parti. Vingt années durant, il a su tenir son troupeau rassemblé autour de sa petite personne, le gardant de toute injure, le préservant à la fois des entreprises du loup et des divisions intestines, des défections, des zizanies, des infidélités. Il lui imposait cette discipline sévère qui fait la force des armées, et, maître absolu, il sauvait les apparences par sa bonne grâce. Son parti se composait d’élémens fort hétérogènes : on y trouvait des laïques, des prêtres, des grands seigneurs, des bourgeois, de petites gens, des conservateurs féodaux et des démocrates. Aile droite et aile gauche, on était toujours d’accord, on mettait de l’ensemble dans tous les mouvemens, les manœuvres étaient exécutées avec une précision militaire, et si bas qu’il parlât, la voix du chef était toujours entendue. Il n’avait pourtant non-seulement rien à donner, mais rien à promettre ; il ne conduisait pas ses troupes à la conquête du pouvoir. En Prusse, ce ne sont pas les majorités qui font et défont les cabinets ; ni M. Windthorst, ni ses lieutenans n’avaient aucune chance de devenir ministres. On se battait avec ardeur pour le triomphe d’une cause sacrée, sans espérer d’autre récompense que l’honneur de l’avoir bien servie et la joie des batailles gagnées. Les partis confessionnels sont peut-être les seuls dont on puisse attendre de tels dévoûmens et de telles obéissances. La foi est un ciment romain difficile à remplacer.

M. Windthorst possédait toutes les qualités du vrai politique. Il en avait le tempérament, une abondante provision de ce que les Anglais appellent les esprits animaux, cette vigueur d’esprit et de corps qui permet de se donner, de se prodiguer même, sans avoir besoin de calculer sa dépense, la faculté de réparer aisément ses pertes et de lasser l’ennemi sans qu’il vous lasse jamais. L’homme qui n’est pas à la fois très passionné et très indifférent, capable de s’échauffer tour à tour et de jouer avec les choses et les difficultés, l’homme qui n’a pas le goût du risque, des hasards et l’amour des coups, même de ceux qu’il reçoit, parce qu’il est sûr de les rendre, ne sera jamais un chef de parti. Comme lord Beaconsfield, M. Windthorst pouvait dire : « Tous ceux qui m’ont mordu ont trouvé mon talon d’acier. » Les échecs ne le décourageaient point, il ne faisait pas grise mine à la défaite : il avait une imperturbable confiance dans la victoire finale et il la communiquait à ses soldats. En politique, il n’y a que les optimistes qui arrivent à quelque chose.

Son éloquence lui ressemblait ; comme lui, elle était toujours de belle humeur. Sa parole n’avait ni pompe ni éclat ; il méprisait les tirades, les phrases à plumet, les effets oratoires. Il était essentiellement disert, net, clair et précis, solide et très subtil dans son argumentation, toujours prêt à la réplique, le plus retors des avocats. Il assaisonnait ses discours d’enjouement, d’ironie, d’une malice souvent acérée, et les flèches décochées par ce faux bonhomme restaient dans la blessure. Au surplus, il appropriait aux circonstances son infatigable faconde. Il observait toujours les convenances, le quid decet de Cicéron, et selon l’auditoire auquel il s’adressait, il variait sa manière et son ton. Il s’est fait applaudir par les chambres, acclamer par des foules, et quand il avait affaire à M. de Bismarck, c’était un homme d’État parlant à un homme d’État. Le chancelier n’a jamais pu dire de lui ce qu’il avait dit jadis d’un orateur solennel et ampoulé : « Je crois vraiment qu’il me prenait pour une assemblée populaire. »

La souplesse qu’il avait dans son éloquence, on la retrouvait dans sa conduite. Il avait des vues lointaines et le sentiment des situations, l’esprit de suite et l’esprit d’à-propos, l’art de saisir les occasions et l’industrie qui les fait naître. Né diplomate, il a mis sa diplomatie au service des intérêts d’un parti. M. de Bismarck avait introduit dans la politique intérieure le système de la négociation, du marchandage, des enchères. Il disait successivement aux conservateurs, aux libéraux, aux catholiques : « A petit saint, petite offrande ; je vends mes faveurs aux forts et au plus offrant ; qui sera le dernier enchérisseur ? » Il a trouvé dans M. Windthorst un marchandeur de sa force, vendant très cher la moindre de ses complaisances et disant : « Si vous n’êtes pas content, voyez ailleurs ; c’est un prix fait, vous n’obtiendrez aucun rabais. » Le chef du parti du centre ne se payait pas de propos creux, de vagues promesses ; il exigeait des gages, de solides garanties ; il n’a jamais lâché sa marchandise sans être sûr de toucher son argent. M. de Bismarck n’a rencontré dans sa longue et étonnante carrière que deux hommes dont il n’a pu avoir raison. L’un est un tsar très réservé, qui l’a embarrassé, désolé par ses silences ; l’autre était un Hanovrien qui parlait beaucoup, mais qui a su lui prouver que, contrairement au proverbe, les paroles sont quelquefois des mâles.

On ne sait ici-bas que souhaiter, et elle avait raison, cette femme qui disait : « Depuis longtemps je ne demande plus rien à Dieu ; mes bonheurs se sont trouvés amers, et les malheurs que je craignais m’ont profité comme des dons de la grâce. » Si les événemens de ce monde avaient tourné comme M. Windthorst le désirait, si en 1866 la Prusse avait été battue par l’Autriche, si le royaume de Hanovre n’était pas devenu une province prussienne, ce fils de paysan, né en 1812 à Kaldenhof, n’aurait pas eu l’occasion de donner sa mesure, de révéler toute l’étendue de son mérite. On n’eût guère parlé de lui et sa mort n’eût pas été un événement. Il aurait consacré ses rares talens aux petites affaires d’un petit royaume ; ses amis l’auraient loué, ses ennemis l’auraient décrié, sans que ni les uns ni les autres pussent soupçonner ce qu’il valait. C’est un triste sort que celui d’un gros oiseau enfermé dans une petite cage.

Élevé au séminaire catholique d’Osnabruck, il s’était demandé quelque temps s’il serait prêtre ou juriste. Il se décida pour le droit, qu’il étudia aux universités de Gœttingue et de Heidelberg. Après avoir été avocat, puis conseiller de tribunal, il débuta dans la politique en 1849 ; chef du parti gouvernemental, il présidait en 1851 la seconde chambre de Hanovre, et quelques mois après, il devint ministre de la justice ; mais il ne le fut pas longtemps, et il dut attendre neuf ans qu’on lui confiât de nouveau un portefeuille. Rendu malgré lui à la vie privée, on le tenait en quarantaine, on le traitait en suspect. Que lui reprochait-on ? La supériorité de son esprit. On sentait que sa vocation était d’être le premier partout où il serait et à quelque place qu’on le mît. Le comte Borries, alors ministre de l’intérieur, lui avait voué une aversion particulière. Ce petit homme maigre, anguleux, pointu, à la figure sèche, au regard inquisitif, était le plus pédant des bureaucrates et détestait les politiques. En vain M. Windthorst affectait de se tenir modestement à l’écart, de s’effacer, de ne se mêler de rien, il était en mauvaise odeur devant Pharaon et ses serviteurs, et quand il venait à Hanovre, la police le surveillait. « Il désirait alors une place dans l’administration de la justice, lisons-nous dans les mémoires de M. Meding, qui l’a bien connu, et il comptait sur mon intervention pour convaincre le roi qu’il n’avait pas les sentimens antimonarchiques que lui prêtait le comte Bornes. Il me conseillait lui-même, dans l’intérêt de ma carrière, de ne pas avoir avec lui des relations trop fréquentes, et de son côté Borries m’engageait à me tenir en garde contre cette dangereuse amitié. Je ne tins aucun compte de ces avis, et toutes les fois que M. Windthorst était à Hanovre, je continuai d’entretenir avec cet homme éminent un commerce où je trouvais autant d’agrément que de profit. Doué d’un esprit très ouvert, très pénétrant, il aspirait à conquérir le pouvoir et l’influence, mais il était exempt de toute ambition mesquine ou vaniteuse. Adversaire redoutable, orateur incisif, n’épargnant rien pour gagner ses batailles, tout moyen lui était bon, mais il n’avait point d’animosités personnelles. Même quand il le put, il ne fit jamais de tort à ses ennemis, et jamais il ne s’est vengé du mal qu’on lui avait fait [1]. »

Ce qu’il y avait de plus fâcheux pour lui et pour ses légitimes ambitions, c’est qu’il inspirait à son souverain une insurmontable défiance. Il était conservateur, mais il n’avait point de préjugés, et George V considérait les préjugés comme la seule garantie sérieuse des bons sentimens et de la bonne conduite. Ce roi très ombrageux avait peur des esprits libres, qui en prennent à leur aise avec les préceptes et les dogmes, interprètent à leur façon le droit divin, l’accommodent à leur goût, l’ajustent à leurs convenances. Si vous doutez que l’ange Gabriel ait apporté de quelques planète les feuillets du Coran à Mahomet, vous ne serez jamais qu’un mauvais musulman. George V était le plus soupçonneux des hommes. Jaloux de son autorité, fermement convaincu que Dieu lui commandait de gouverner lui-même son royaume, il se tenait toujours en garde contre ses ministres ; il les accusait d’empiéter sur ses fonctions, de vouloir le réduire au triste rôle d’un prince constitutionnel. Sa cécité renforçait sa méfiance. Condamné à la nuit éternelle, ne pouvant déchiffrer les physionomies, lire sur les visages, ne jugeant des intentions secrètes que par le son de la voix, il craignait sans cesse qu’on ne le trompât, qu’on ne lui cachât quelque chose. Quiconque s’était acquis une réputation d’habileté lui était suspect ; il pensait que les habiles sont tous un peu fripons, et il n’aimait que les fonctionnaires uniquement occupés de leurs devoirs professionnels, mettant leur gloire à les bien remplir et incapables de jouer au plus fin avec leur roi.

Cependant, lorsque le comte Borries eut lassé tout le monde, bourgeoisie et noblesse, par son humeur tracassière et sa pédanterie administrative, George V consentit à faire entrer M. Windthorst dans son nouveau cabinet ; mais il persista à le tenir pour un serviteur d’une foi douteuse, qui demandait à être surveillé. Il n’admettait pas la responsabilité collective des ministres, il entendait être le seul président du conseil, et il en voulait à M. Windthorst d’exercer sur ses collègues l’ascendant d’un mérite supérieur. Il lui reprochait aussi de manquer quelquefois de franchise, de chercher des biais, des détours, de ne pas tout lui dire. Par momens, il le soupçonnait d’avoir de noirs desseins, de méditer de secrètes trahisons. Il dit un jour à M. Meding : — « Quand Windthorst est mon ministre, il me semble que je navigue sur un vaisseau au mât duquel flotte mon pavillon et qui suit la direction que je veux suivre. Je me couche un instant, je m’endors, et quand je remonte sur le pont, je vois flotter au mât un drapeau qui n’est pas le mien, et le navire a changé de route. » — C’étaient là les erreurs d’une imagination prompte à s’effarer, de véritables injustices d’aveugle. M. Windthorst, il l’a prouvé depuis, était loyalement attaché à son souverain ; mais il le regardait comme un de ces hommes à qui on ne fait prendre d’utiles résolutions qu’en leur donnant de méchantes raisons, et il gardait les bonnes pour lui. Quand on méprise les préjugés, on méprise aussi les scrupules.

Dès les premiers mois de 1865, George V était mécontent de son cabinet ; un incident l’en dégoûta tout à fait. Ses ministres lui avaient proposé et fait agréer une extension du droit de suffrage, en s’attachant à lui démontrer que cette réforme n’avait aucune importance politique, qu’elle n’était destinée qu’à simplifier la procédure électorale. Le projet de loi fut présenté à la chambre, qui le vota, et, au cours de la discussion, quelqu’un le qualifia de mesure libérale. Ce propos malsonnant offensa l’oreille chatouilleuse du roi. Le soupçonner d’entrer en composition avec le libéralisme ! Que ne l’accusait-on d’avoir fait un pacte avec le diable ! Il refusa tout net sa ratification. Les ministres lui déclarèrent que s’il persévérait dans son refus, ils se verraient forcés de lui remettre leurs portefeuilles. Il les prit au mot, et le comte Platen le pressa en vain d’offrir une place à M. Windthorst dans le nouveau ministère. M. Windthorst l’avait trompé, M. Windthorst avait participé à une nouvelle conjuration du Grutli ; M. Windthorst, en essayant d’exercer une pression sur sa volonté sacrée, s’était rendu coupable d’un crime de lèse-majesté. Il ne voulait plus entendre parler de ce faux ami, plus dangereux qu’un ennemi déclaré, et c’est ainsi que les princes s’appliquent à mériter leurs malheurs. A quelque temps de là éclatait la grande crise allemande ; George V épousait la cause de l’Autriche, son royaume était envahi par une armée prussienne et il perdait à jamais sa couronne. Ce sont de ces cas où l’on reconnaît ses vrais amis. M. Windthorst garda au roi déchu une inviolable fidélité. Il ne le suivit pas dans l’exil et ne rentra pas dans la vie privée ; mais il se mit à la tête du parti protestataire du Hanovre. George V, revenu tardivement de son erreur, le choisit pour son mandataire, le chargea de revendiquer ses biens confisqués. Vaine entreprise ! Ce trésor mystérieux, dont il n’a jamais été tenu aucune comptabilité, devait servir à stipendier ce qu’on a appelé la presse des reptiles, et aussi, paraît-il, à venir quelquefois en aide à de grands personnages qui se trouvaient dans de grands embarras. Les Hanovriens qui redemandaient leur roi envoyèrent M. Windthorst siéger au Reichstag constituant de 1867. Dans cette assemblée, comme dans la seconde chambre de Prusse, le député de Meppen fut le chef du parti guelfe. Ce parti n’était qu’un petit groupe, et la tâche de le conduire était aussi modeste qu’ingrate. M. Windthorst n’avait pas encore trouvé l’occasion de montrer tout ce qu’il était ; M. de Bismarck la lui fournit dès 1871.

Pendant la campagne de France, M. de Bismarck avait eu de grandes joies ; mais il avait éprouvé aussi quelques déplaisirs, des froissemens d’amour-propre. Il se plaignait amèrement que les généraux, enivrés de leurs succès, étaient tentés de s’en attribuer toute la gloire, de méconnaître ses services, d’oublier tout ce qu’ils lui devaient. Il se plaignait surtout d’avoir à la cour des ennemis, des jaloux, qui aimaient à dire qu’il n’y a point d’homme nécessaire ; que, si jamais le chancelier avait des difficultés avec son souverain et tombait en disgrâce, on trouverait bien vite à le remplacer. Il voulut assurer son omnipotence contre tous les risques, contre tous les retours de fortune. Quel que fût son dédain pour les partis et quoiqu’il eût déclaré que le fléau de notre temps était « l’adoration byzantine des majorités, » il s’occupa, toute affaire cessante, de s’en créer une qui fût bien à lui et lui servît de rempart contre toutes les attaques. A cet effet, il devait obtenir le concours des libéraux-nationaux, nombreux alors et fort remuans. La première satisfaction qu’il leur donna fut de supprimer la division catholique du ministère des cultes, qui passait pour se gouverner par les conseils d’une illustre famille polonaise, apparentée à la maison de Prusse. Cette famille lui était suspecte. Il se procura ainsi tout à la fois le plaisir de se gagner des amis et de détruire un ennemi. Peu de temps après, on fit une loi sur l’inspection des écoles. La guerre était déclarée dès ce jour à l’Église, et on allait procéder à des mesures bien plus graves encore.

Les députés catholiques s’émurent, se concertèrent, le parti du centre se forma, M. Windthorst en fut le chef. Ce parti, que M. de Bismarck traita d’abord de très haut et qui lui préparait de grands embarras, était destiné à grossir d’élection en élection, à se fortifier sans cesse, à étonner le gouvernement par son incorruptible discipline, à devenir un des principaux rouages de la politique prussienne. Un jour, M. de Bismarck devra entrer en arrangement, capituler. Selon l’expression de M. Thiers, il avait pris des guêpes pour des abeilles. Il en sera réduit à désavouer sa conduite, à renier son passé, à prétendre que les lois de mai n’étaient point son œuvre, que ses collègues dans le cabinet prussien lui avaient forcé la main. Grand triomphe pour l’Église de voir l’homme d’état que Pie IX avait traité d’Attila solliciter l’assistance de Léon XIII, le prier instamment d’intervenir dans ses affaires ! Mais l’Eglise serait bien ingrate si elle oubliait que ce succès mémorable fut obtenu par l’industrieuse habileté, la stratégie savante, l’obstinée persévérance d’un laïque qui, en 1869, avait protesté contre le dogme de l’infaillibilité.

M. de Bismarck, dans sa politique intérieure comme dans ses entreprises contre ses voisins, a passé sa vie à attaquer en se donnant l’air de se défendre ; il a toujours prouvé à ses ennemis du dedans et du dehors que c’étaient eux qui avaient commencé. Quand il vit se former le parti du centre, il affecta de ressentir un grand étonnement et une violente indignation. Il le qualifiait tantôt « d’internationale noire, » tantôt « d’armée mobilisée contre l’État. » Il déclarait que la création d’un parti confessionnel était une lourde faute et un danger pour la paix publique ; il voulait dire apparemment que c’était une entreprise fort désagréable pour lui. Que signifiait cette levée de boucliers ? A qui en avait-on ? Cet homme si scrupuleux dans l’emploi des moyens accusait les députés catholiques de recourir à des artifices odieux pour le discréditer auprès de leurs électeurs, de se servir de la chaire et du confessionnal pour abuser et séduire les petites gens, den gemeinen Mann. Cet homme pacifique leur reprochait leur humeur guerroyante. Cet homme débonnaire se récriait sur la véhémence acariâtre qu’ils apportaient dans les discussions.

A plusieurs reprises, il essaya de les mettre en défiance contre M. Windthorst, sachant bien que, privé de son chef, le parti ne tarderait pas à se désunir, à se disloquer. Il le représentait comme un homme qui exploitait leur innocence pour arriver à ses fins particulières. « Votre chef, leur disait-il dans la séance du 30 janvier 1872, est devenu Prussien malgré lui, à son corps défendant ; rien ne me prouve qu’il ait surmonté jusqu’ici les répugnances que nous lui inspirons, qu’il se soit réconcilié avec la création du nouvel empire allemand. » Et il insinuait qu’en 1870 M. Windthorst avait sûrement fait des vœux pour le succès des armes françaises. Le 9 février, revenant à la charge : « M. le docteur Windthorst a été connu de moi comme fidèle partisan de l’ex-roi de Hanovre, et j’ai eu l’avantage de négocier avec lui sur les affaires intimes de Sa Majesté George V. Je n’ai pas appris que jusqu’aujourd’hui il ait changé de sentimens ; j’ai tout lieu de croire que son cœur est resté auprès d’un prince qui ne règne plus. » Il ajoutait : « M. Windthorst prend une grande part à nos débats ; malheureusement, l’huile de sa parole n’est pas de l’espèce de celle qui guérit les blessures, mais de celle qui irrite le feu, qui attise les flammes de la colère. Messieurs du centre, dans l’intérêt de la paix religieuse et des concessions que vous désirez obtenir de nous, je vous engage à vous soustraire à l’empire du chef qui vous conduit. » Et il leur récitait la fable du vent et du soleil se disputant à qui dépouillerait un cavalier de son manteau : « Messieurs, je vous le dis, le vent ne pourra rien sur moi ; essayez du soleil, et vos affaires s’en trouveront bien. » Mais les députés catholiques se rappelaient une autre fable, et ils songeaient au triste sort des brebis qui, pour conclure leur paix avec un loup friand de tuerie, lui avaient livré leurs chiens. Quoi qu’on pût leur dire, ils marchaient en rangs serrés derrière leur chef. Ils avaient pris pour devise : « Adhérens comme la glu, tenaces comme la poix. »

M. de Bismarck se flatta, pendant quelques années, qu’il aurait raison de cette ténacité poisseuse par un redoublement de rigueurs, et son bras s’appesantissait sans relâche. Il avait espéré que les souffrances croissantes de l’église troubleraient ces esprits résistans, toucheraient ces âmes dures, amolliraient ces courages. On voyait venir le moment où tous les diocèses auraient perdu leur évêque, où il y aurait partout des pasteurs sans ouailles et des ouailles sans pasteurs, où des moribonds ne trouveraient plus personne pour leur administrer les sacremens. Quand les orateurs du centre déploraient dans la chambre prussienne cette lamentable situation, le chancelier leur répliquait : « C’est vous qui en êtes responsables ; amendez-vous, passez condamnation, recourez à ma clémence, et je verrai ce que je pourrai faire pour vous. » Il n’avait pas assez médité sur la force cohésive des partis religieux et sur l’infinie patience des choses éternelles. Les catholiques demeurèrent intraitables, et ce fut lui qui, en fin de compte, demanda à traiter. Il voulait assurer à l’empire les ressources d’une fortune indépendante, et il proposa sa réforme douanière, que les libéraux ne pouvaient accepter. M. Windthorst lui promit son concours ; en échange, il dut sacrifier le docteur Falk, ministre des cultes, et accorder de grands adoucissemens dans l’application des lois de mai.

Mais s’il s’était promis de tenir désormais le parti du centre et son chef, il se trompait bien. M. Windthorst lui avait emprunté sa méthode en ne négociant jamais que sur des objets particuliers, en ne contractant que des engagemens spéciaux, éventuels et temporaires, en mesurant ses concessions sur celles qu’on lui faisait. C’était la méthode du pari passu, et cette fois M. de Bismarck dut faire les premiers pas. Grâce à M. Windthorst, la réforme douanière fut acceptée par le Reichstag ; le lendemain, il reprenait toute sa liberté, combattait de nouveau le gouvernement, et, dans l’occasion, unissait les voix du centre à celles des progressistes, des socialistes, des Polonais, des guelfes, des Alsaciens-Lorrains. Ce grand tacticien parlementaire ne s’entendait pas moins au métier d’agitateur et de tribun. Il faisait des tournées en Allemagne, présidait des réunions publiques à Cologne, à Dusseldorf, à Munster, déclarait que ce n’était pas assez de laisser dormir des lois persécutrices, qu’il fallait les abolir, qu’il n’aurait pas de repos avant que les catholiques fussent rentrés dans tous les droits dont ils étaient déchus, qu’il s’engageait à les garantir contre les retours offensifs de l’ennemi : « Ce que nous avons fait jusqu’ici, s’écriait-il, n’est qu’un jeu d’enfant au prix de ce qui nous reste à faire, et comptez sur moi, nous le ferons. »

M. de Bismarck avait échoué dans ses efforts pour détacher l’armée de son général, le troupeau de son berger. Il s’avisa d’un autre expédient, il essaya de traiter directement avec le pape. Dans les mois de mars et d’avril 1880, par l’intermédiaire du prince de Reuss, des négociations avaient été nouées à Vienne entre la Prusse et la curie romaine, pour établir un modus vivendi que les catholiques pussent accepter, et M. de Bismarck donnait à entendre qu’il serait le plus accommodant des hommes si le saint-père consentait à désavouer le parti du centre et son chef, ou tout au moins à les admonester, à les rappeler au devoir. Le 20 avril, il écrivait au prince : « A quoi nous sert l’assistance toute théorique que nous donne le saint-siège contre les socialistes, si le parti du centre, qui proteste de sa soumission absolue aux volontés du pape, les soutient contre nous et prend sous son patronage tous nos ennemis ? .. Ce parti compte parmi ses membres des personnages appartenant à la plus haute noblesse, et je ne puis m’expliquer l’opposition systématique qu’ils nous font que par l’influence des confesseurs sur les hommes et surtout sur les femmes. Il suffirait, j’en suis certain, d’un mot du pape ou des évêques et même du plus discret avertissement pour mettre fin à cette alliance contre nature de la noblesse catholique et du clergé avec les ennemis de l’état. » Et comme on fermait l’oreille à ses insinuations, il écrivait encore : « La question est de savoir si le pape n’a pas la volonté ou n’a pas la puissance de modifier la politique du parti du centre. Si c’est la volonté qui lui manque, que nous parle-t-il de ses dispositions conciliantes ? Si c’est la puissance, à quoi bon nous entendre avec lui ? » C’était le raisonnement d’Epicure : ou Dieu veut ôter le mal de ce monde et ne le peut pas, ou il le peut et ne le veut pas, ou il ne le peut ni ne le veut. Et M. de Bismarck, qui ne fut jamais optimiste dans les jugemens qu’il porte sur son prochain, inclinait à croire que le saint-siège ne voulait ni ne pouvait le débarrasser de M. Windthorst.

Si les partis confessionnels ont une cohésion que n’ont pas les autres, en revanche, ils ne possèdent jamais leur pleine indépendance. Un parti qui se dit catholique et se voue à la défense des intérêts de l’église trouve dans l’église son juge naturel, et ne peut se dérober à l’obligation de la consulter et de lui rendre des comptes. Il est exposé à s’entendre dire : — « Votre zèle est louable, mais il n’est pas toujours éclairé ; nous savons mieux que vous ce qui nous convient. » — De toutes les difficultés qu’a rencontrées M. Windthorst, ce fut assurément la plus grave. Le bruit courut plus d’une fois que l’autorité absolue qu’il exerçait sur tout son monde causait quelque souci, faisait quelque ombrage au saint-siège, qu’on le trouvait trop enclin à s’en rapporter à ses propres lumières. La supériorité d’esprit a toujours quelque chose d’inquiétant, et il est dans la nature de tous les pouvoirs souverains de préférer les serviteurs dociles et médiocres aux habiles qui n’en font qu’à leur tête.

M. Windthorst éprouva sans doute une vive contrariété lorsque, en 1887, Léon XIII, cédant aux obsessions de M. de Bismarck, prit sur lui d’intervenir et recommanda aux catholiques allemands d’envoyer au Reichstag des députés résolus à voter le septennat militaire. M. Windthorst courba la tête, mais il la releva bien vite. S’il avait eu du goût pour le style figuré, il aurait pu dire comme le personnage de la comédie italienne : — « La balle de vos commandemens a rebondi sur la raquette de mon obéissance. » — Après comme avant, il continua de pratiquer sa savante méthode, dont il avait tiré de si grands profits, et il conserva au centre catholique le caractère d’un parti d’opposition, qui, ne se piquant pas d’intransigeance, a pour le gouvernement des bontés occasionnelles et se les fait payer argent comptant.

Si gracieuse que fût son apparente bonhomie, M. Windthorst jetait des sorts ; il a porté malheur à M. de Bismarck. Il s’occupait de concerter avec lui les termes d’un nouveau marché quand Guillaume II, s’indignant qu’on le tînt en dehors de cette négociation et impatient de conduire lui-même ses affaires, rompit inopinément avec son incommode tuteur et frappa le grand coup qui a étonné l’Europe. Dès lors, c’est avec le souverain en personne que M. Windthorst a négocié ; c’est de lui qu’il a obtenu le renvoi de M. de Gossler, et il se promettait d’en obtenir aussi le rappel des congrégations, le rétablissement des écoles confessionnelles. Toutefois, s’il a été pour quelque chose dans la chute de M. de Bismarck, la disgrâce de son redoutable ennemi lui a été plus fâcheuse qu’utile. On assure que, dans ces derniers mois, son autorité était plus contestée, que nombre de catholiques se demandaient si, les circonstances ayant changé, il ne convenait pas de changer de méthode, de passer un accord définitif avec le jeune empereur-roi, de mettre l’arme au pied, en se ménageant ainsi des chances d’avoir part aux faveurs et d’arriver un jour au pouvoir. Si M. Windthorst avait vécu plus longtemps, peut-être eût-il essuyé quelques déconvenues. Cet homme de beaucoup d’esprit a eu celui de s’en aller à temps. Il est mort en pleine possession de sa gloire, après avoir exercé pendant vingt ans une véritable souveraineté. Bien des rois ont connu moins que lui la joie de régner.

Que deviendra le parti du centre ? C’est une question. Beaucoup d’Allemands sont disposés à croire qu’il ne tardera pas à se décomposer, que l’aile droite et l’aile gauche tireront chacune de son côté, que de part et d’autre on obéira à ses affinités naturelles, que les nobles silésiens se fondront dans le parti conservateur, que les démocrates du pays rhénan grossiront les rangs des progressistes. Il est certain que les partis purement confessionnels sont une anomalie qui ne se justifie que par des circonstances particulières. Quoi qu’il en soit, rien ne fait mieux sentir la valeur de l’homme qui vient de mourir que la difficulté qu’on trouve à lui donner un successeur. Parmi les candidats qui ont le plus de chances, on parle d’un notaire de province, d’un ancien officier de cuirassiers et d’un personnage plus considérable, qui possède la confiance de Guillaume II.

On assure que la curie romaine verrait avec plaisir le sceptre de M. Windthorst passer aux mains de M. Kopp, prince-évêque de Breslau, qui s’est acquis la réputation d’un négociateur fort délié. Ce serait une faute, et je doute qu’on la commette. Un parti conduit par un prélat n’est plus un parti, c’est une confrérie. Il est fâcheux de mêler trop ostensiblement les intérêts spirituels aux affaires temporelles, et quand l’Église intervient dans les intrigues parlementaires, elle a tout avantage à choisir un laïque pour son fondé de pouvoirs. L’idéalisme religieux a la prétention d’élever la terre jusqu’au ciel ; si religieuse qu’elle soit, la politique tend toujours à abaisser le ciel jusqu’à la terre ; deux ouvrages si différens ne doivent pas être faits par les mêmes ouvriers. J’ai lu dans un vieux livre l’histoire d’un chevalier à qui une magicienne avait enseigné la langue des oiseaux ; il aurait cru déroger en la parlant publiquement, et quand il avait des communications à faire aux geais et aux chouettes, il leur députait une chouette et un geai, avec lesquels il s’était expliqué dans le plus grand secret. L’Église entend mieux que personne la langue des passions humaines, mais elle ne doit pas la parler ; les habiles interprètes ne lui manqueront jamais.


G. VALBERT.


  1. Memoiren zur Zeitgeschichte. Erste Abtheilung : Vor dem Sturm, von Oskar Meding (Gregor Samarow), 1881.