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M. Georges Courteline

Pointes sèchesArmand Colin et Cie, éditeur (p. 99-108).




M. GEORGES COURTELINE


S’il ressemblait à ses livres, il serait jovial, débraillé, ventripotent ; il aurait des allures de compagnon bon enfant et un peu canaille, et l’on ne serait point étonné de le voir, après boire, vautré sur un divan d’estaminet, le gilet déboutonné, la panse à l’air, expédiant par douzaines les bocks et les calembours. Ce serait un composé de tourlourou en ballade, de rapin en goguette et de commis voyageur facétieux…

Et maintenant, voici Georges Courteline peint au naturel : Petit, maigre, souffreteux, le corps enfoui dans un vêtement trop large, le poil rude et rare, le teint bilieux, le corps frileusement cravaté de laine ; cet homme est triste, il donne l’impression d’un retour d’enterrement. Il rappelle Isidore Girodot, le raté de méchante humeur, que M. Coquelin Cadet incarne avec distinction…

Prenez garde, cependant… Ce personnage ouvre la bouche. Et, soudain, il se transforme. L’œil s’anime et pétille. La voix, tour à tour sourde et claironnante, se répand en drôleries. C’est un feu roulant de mots, d’historiettes, de traits aigus, soulignés de gestes épileptiques. Une gaîté énorme, démesurée, jaillit de ce discours. Et vous éprouvez, à l’entendre, la même joie que vous procura la lecture de Potiron, Lidoire et la Biscotte, la Peur des Coups et le Train de huit heures quarante-sept.

Georges Courteline, que Dieu voulut bien envoyer aux Français pour les consoler de leurs misères, naquit à Tours en 1860. Son père était Jules Moinaux, qui donna pendant cinquante ans à la Gazette des Tribunaux des comptes rendus judiciaires humoristiques et dépensa à cette besogne plus de verve qu’il n’en eût fallu pour assurer le succès de vingt comédies. On l’envoya faire ses humanités au collège de Meaux. Il les fit très mal. Il fut un mauvais élève et surtout un élève malheureux. Sa sensibilité comprimée se déchaînait en des mouvements de sourde révolte. Il haïssait la discipline scolaire, comme il devait haïr plus tard celle du régiment et celle des bureaux, et celle de la censure. Il prenait déjà une attitude d’insurgé. Il a laissé de ces années d’école un tableau désolé, dont le ton contraste avec celui de ses récits habituels. Il n’a pas le courage de rire, quand il repense à ces choses. Et d’abord, la description du décor : « La cour des moyens commençait à sortir de l’ombre. C’était un rectangle allongé, de terre crayeuse, qu’emprisonnait sous trois de ses faces une enfilade ininterrompue de cloître pleine de nuit : voûtes basses où la voix sonnait deux fois dans le silence, et dont les dalles vallonnées, effleurées à peine, autrefois, du pas discret des Ursulines, s’achevaient d’user aux semelles ferrées des lycéens, au bois de leurs lourdes galoches »… Plusieurs centaines d’enfants étaient lâchés entre ces murs. Courteline n’est pas tendre pour les compagnons de ses premiers jeux. « Tout en eux était odieux, depuis leurs faces parsemées de son, jusqu’au chantonnement de leur parler. Ainsi, c’était au sein d’un pareil monde qu’il fallait vivre désormais, parmi ces rustres aux lourdeurs de bœufs, aux cous puissants, aux poignets rouges s’allongeant, ridiculement nus, hors des manches fripées de la tunique. » On sent de la colère et de la rancune dans ces lignes. On les croirait écrites par Jules Vallès. Lorsqu’il eut terminé tant bien que mal ses études, Georges Courteline s’engagea pour cinq ans au 13e chasseurs, en garnison à Bar-le-Duc. Ce fut un cavalier déplorable, un tireur au flanc extraordinairement subtil. Nul ne savait comme lui duper le major et lui arracher, à l’aide de quelles ruses ! des exemptions de service. Son congé se composa d’une série ininterrompue de permissions de convalescence. Il tenta, pour se faire réformer, un coup d’audace qui aurait pu l’envoyer à « biribi ». Il acheta chez un fripier une capote d’une ampleur démesurée, y épingla le numéro de son régiment et se présenta, en cet équipage, aux bureaux du gouvernement militaire de Paris pour solliciter une « petite prolongation ». Pâle comme un spectre, toussant, crachant, s’appuyant aux meubles, il comparut devant le chef. « — J’ai bien maigri, murmura-t-il, d’un ton dolent, en montrant le vêtement où son corps d’aztèque semblait se fondre… Le chef ne le laissa pas finir. — Voulez-vous f… le camp tout de suite, malheureux ! Allez vous soigner chez vous ! vous ne tenez pas sur vos guiboles ! » Georges Courteline n’en demandait pas davantage. Il obtint sa libération anticipée et entra au ministère de la justice, où de hautes protections lui firent obtenir un modeste emploi. Et là encore, il ne mît aucun zèle à s’acquitter de sa tâche. Il commençait à être tourmenté de la tarentule littéraire. Il accommodait en nouvelles ses souvenirs militaires ; et tout de suite le succès lui vint. Le public fut séduit par ce talent original et primesautier. Les journaux demandèrent de la copie au jeune expéditionnaire, qui dut se partager entre ces travaux intelligents et sa besogne administrative. Il n’hésita pas : il sacrifia les intérêts de l’État à ceux des lettres. Il s’abstint de paraître à son bureau, où un collègue obligeant voulut bien dissimuler ses absences et assurer son service. On s’aperçut, au bout de quelques années, de ces irrégularités. Courteline donna noblement sa démission, et ne compta plus que sur l’art pour assurer sa subsistance. D’ailleurs, si peu de temps qu’il eût effectivement passé au régiment et au ministère, il y avait amassé des trésors d’observations. Sa mémoire était peuplée de silhouettes qu’il allait élever, en les élargissant, à la dignité de types. Et les traits de mœurs qu’il avait notés allaient lui suggérer des scènes et des dialogues d’une incomparable force comique.

L’auteur de Boubouroche appartient à une pléiade à qui nous devons, depuis quelques années, une éclatante résurrection de la littérature bouffonne. Ce genre a toujours été cultivé dans notre pays. Sans remonter jusqu’à Rabelais, et pour n’envisager que ce siècle, on peut suivre la lignée des humoristes qui y ont brillé. Pigault-Lebrun, Paul de Kock, Henri Monnier, Eugène Chavette et Jules Moinaux sont, avec quelque divergence de détail, des esprits du même ordre, et qui considèrent la vie sous le même aspect, c’est-à-dire comme une farce dont il est légitime et louable de se divertir. Ils ne prennent au tragique aucun sentiment de l’âme humaine. Si, d’aventure, Pigault-Lebrun et Paul de Kock introduisent dans leurs livres un individu agité de passions violentes, ils en font un monomane ou un naïf ; ils ont soin de le rendre ridicule ; ou bien, ils en font un libertin ; ils considèrent l’amour comme on le comprenait au temps de Crébillon fils : ils le confondent avec la galanterie ; et d’ailleurs ils le dépouillent de toute délicatesse. Henri Monnier est peut-être moins superficiel ; mais ses qualités d’analyste sont gâtées par l’insupportable minutie de ses digressions. Eugène Chavette et Jules Moinaux restent à fleur d’épiderme ; ils s’amusent en nous amusant ; ce sont d’aimables caricaturistes ; leur plume est proche voisine du crayon de Cham, qui n’était pas un grand philosophe, mais un gamin de génie. Ils portent l’un et l’autre à son plus haut point de perfection ce que l’on peut appeler la « chronique vaudevillesque », sorte de causerie située à mi-chemin du roman et du théâtre, et qui n’est pas, quand ils veulent bien s’y appliquer, d’un médiocre agrément. Ceci nous conduit à la guerre de 1870. Ce n’est pas l’instant de rire. Les vieux auteurs gais continuent de produire ; mais on les suit mollement. Il ne s’en révèle guère de nouveaux. Quelques efforts isolés se manifestent. Il y a M. Armand Silvestre ; mais le poète se fait sentir, en lui, sous l’humoriste ; et son style constamment lyrique ne s’adapte pas avec franchise aux sujets rabelaisiens… Enfin aux environs de 1890, ce fut une éclosion soudaine. Un certain nombre de jeunes hommes s’affirmèrent simultanément dans la note fantaisiste. Ils s’appelaient Alphonse Allais, Tristan Bernard, Alfred Capus, Grosclaude, Xanrof, Willy, Jules Renard, Pierre Weber et enfin Georges Courteline. Les uns venaient du Chat-Noir et des cabarets du quartier Latin ; d’autres du café-concert ; d’autres s’étaient affirmés, du premier coup, dans la presse quotidienne. Et assurément ces écrivains étaient joyeux, mais non point tout à fait à la façon de leurs aînés. Et l’on s’aperçut à les lire que la gaîté d’aujourd’hui différait de la gaîté d’autrefois…

Qu’est-ce exactement qui les sépare ? Quel est ce fossé qui s’est creusé entre les deux générations ? Tout d’abord nous remarquons qu’une qualité qui n’était qu’en germe chez Paul de Kock et chez Chavette s’est développée au point d’absorber toutes les autres. C’est l’ironie. Et l’ironie n’est plus cette forme de blague légère qui égratigne sans blesser profondément ; elle devient agressive, l’amertume y déborde, et le mépris de l’humanité. Quand Henri Monnier mettait sur la sellette un pauvre diable de rond de cuir, il le parait de couleurs grotesques, et le présentait comme un fantoche, mais cela n’avait pas d’autres conséquences. Regardez la même figure dessinée par Courteline. « Le père Soupe était un petit vieux à lunettes de qui l’édentement, peu à peu, avait avalé les minces lèvres. Sur sa face luisante, comme vernie, ses sourcils broussailleux débordaient en auvents, et des milliers de filets sanguins se jouaient par la fraîcheur caduque de ses joues, y serpentaient à fleur de peau avec le grouillement confus d’une potée de vers de vase. Stupide, de cette stupidité hurlante qui exaspère à l’égal d’une insulte, il passait les trois quarts du temps à faire la sieste en son fauteuil, le reste à ricaner tout seul sans que Ton pût savoir pourquoi, à se frotter les mains, à pouffer bruyamment, la tête secouée des hochements approbatifs d’un petit gâteux content de vivre. Et quand Lahrier, crispé, l’interrogeait sur le mystère de cette gaîté intempestive, il ébauchait un geste vague, le geste de Thomme qui se comprend, un lent aller et retour de ses doigts de squelette séchait ses yeux baignés de larmes ; en sorte que c’était vraiment à prendre une trique et à taper dessus jusqu’à ce qu’il s’expliquât. » Ce n’est plus la bonhomie tranquille d’Henri Monnier. Courteline est âpre et cinglant. Il se fâche. Il serait homme, comme il le dit, à prendre une trique et à taper sur ce petit père Soupe, qui est pourtant bien inoffensif, mais qui symbolise tous les travers et toutes les déchéances de son métier. Qu’il parle des abus qui sévissent dans l’armée française, ou des laideurs de la bourgoisie, ou de l’abrutissement des joueurs de dominos, c’est avec la même fureur concentrée. Sous ses apparences de « pince-sans-rire », Courteline est le plus ardent des hommes : il est constamment en état d’ébullition. Et c’est ce frémissement intérieur qui fait la haute valeur de ses œuvres, et que certaines d’entre elles ont une saveur moliéresque. Dans un Client sérieux, il expose le cas d’un avocat qui se trouve appelé, au cours d’une audience, à occuper le siège du ministère public et qui accable sans vergogne l’accusé qu’il défendait quelques minutes auparavant. Cela est simplement admirable et d’une beauté classique. La légèreté de conscience de l’avocat s’étale avec une aisance souveraine. Cet homme ne soupçonne pas un moment qu’il accomplit une action abominable, et qu’il dégrade en sa personne la dignité humaine. Il a le sentiment d’exercer sa profession, voilà tout. Et il se félicite intérieurement d’être un si habile virtuose. La satire est achevée, rien n’y manque ; la physionomie des deux plaideurs est d’une franchise qui égale celle des Pathelin, et la phraséologie avocassière, pompeuse et vide, est supérieurement saisie. Mais ne pensez pas que l’auteur demeure calme devant cette palinodie de la justice. Au fond, il est plein d’une fureur généreuse. Il semble qu’on entende sa voix gronder dans la coulisse : « Voilà le soutien de la veuve et de l’orphelin ! » Molière devait connaître ces bouillonnements, alors qu’il démasquait sur la scène l’hypocrisie de Tartufe et la cuistrerie de Trissotin.

Nous sommes loin, avec ces peintures vigoureuses, des excellentes charges d’Eugène Chavette. Les autres fantaisistes contemporains de Georges Courteline n’atteignent pas à ce degré d’énergie. Pourtant, d’une façon générale, ils dépassent en intensité leurs prédécesseurs : ils sont plus aigus ; la grivoiserie de Paul de Kock tourne à la sensualité sadique dans les romans de Pierre Weber et de Willy ; Alphonse Allais pousse jusqu’à l'insenséisme les coq-à-l’âne de l’ancien Tam-Tam. Et ainsi du reste. Cette outrance est la marque caractéristique de l’époque où nous vivons. En toutes choses, on fuit la modération, on affectionne les brutalités ; on veut frapper fort, afin d’être entendu de la foule. M. Georges Courteline n’est pas exempt de ces défauts. Il lui arrive de passer les limites du goût et de la décence. L’obscénité ne lui fait pas peur. Mais il rachète ces excès par des qualités surprenantes. On peut dire de lui ce qu’on a dit de son maître Rabelais : Là où il est mauvais, il passe les pires ; là où il est bon, nul ne lui saurait être comparé.