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M. Alexandre Millerand
René Viviani

Revue des Deux Mondes tome 60, 1920


M. Alexandre Millerand


Presque arrivé au terme normal d’un voyage effectué pour la propagande de la pensée française en Argentine et en Uruguay, au milieu de l’Océan, comme j’échangeais les rigueurs « attiédies de l’hiver américain avec les effluves de l’Afrique désertique, j’ai appris la démission de M. Paul Deschanel. Je n’en fus pas surpris. J’avais quitté la France à la fin de juin à un moment où était prévisible le dénouement qui est venu affliger ceux qui n’attendent pas d’en être atteints pour déplorer les disgrâces de la destinée. Je pensai qu’il était tout de même attristant de voir un long désir, qui a suivi toute une vie le même sillon, toucher au sommet en même temps qu’au déclin et s’éteindre le lendemain du jour où il a resplendi.

Mais, en même temps, j’apprenais l’élection de M. Millerand. J’avais connu son désir ardent de ne pas être candidat. Mais tout de même, je ne fus pas étonné de son triomphe. Ce n’était pas que je pusse accuser de caprice le moins versatile des esprits. Mais je savais que l’homme public ne s’appartenait pas, que l’heure commande, que le service du pays exige. Moins qu’un autre, M. Millerand pouvait, au moment où, pour des raisons différentes et autant que pendant la guerre, la France a besoin d’union, laisser se soulever les candidatures multiples dont les querelles quelquefois meurtrières entament par avance l’autorité de l’élu. Il est allé à son devoir. Je suis sûr qu’il a passé le seuil de la Maison de la France avec la même sérénité qu’il eût observée si un autre à sa place l’eût franchi. Il ne s’y était pas préparé. Mais il était prêt tout de même. C’est, en effet, le lot des hommes publics supérieurs de ne pas se donner seulement à une hypothèse de destin, de s’assouplir à toutes, en un mot d’être prêts quand vient l’occasion et de ne pas défaillir lorsqu’elle passe. Je le connais assez pour savoir que son élection à ses yeux n’est pas une élévation. Non qu’il y ait lieu pour lui ou pour un autre de mépriser la plus haute magistrature. Mais l’ambition pour les nobles idées mieux que l’ambition pour les choses habitue l’homme politique à ne tenir aux choses que dans la mesure où elles peuvent servir à réaliser les idées. C’est son cas. Il est fier de ce qu’il pourra faire plus que de ce qu’il est.

A un tout autre point de vue que le point de vue politique, cette élection est réconfortante. Elle a la valeur d’une manifestation morale et d’un exemple. Toute une vie de labeur appliqué, la difficulté chaque jour affrontée, l’acharnement au devoir même quand il prend la forme d’une corvée, le chemin parcouru sans élan, mais sans arrêt, l’adaptation constante de la volonté et de l’esprit à une œuvre, c’est tout cela qui a reçu récemment de l’estime publique, dont le Parlement fut l’interprète, sa récompense. Il n’est donc pas vrai que la démocratie soit toujours ingrate et on ne peut toujours accuser l’injustice de ses verdicts. Il n’est donc pas vrai que ses disgrâces, — et M. Millerand en a connu et peut-être trop bravé l’éclat, — soient pour l’homme qui sait attendre sans fébrilité des disgrâces définitives. Surtout il n’est pas vrai que la courtisanerie, la flatterie, le sacrifice de la dignité comptent pour le premier titre. Si c’eût été le premier titre, jamais M. Millerand n’aurait été élu. Il a, toute sa vie, traversé les couloirs de la politique comme un boulet de canon qui n’a pas de temps à perdre, la tête baissée, ne parlant jamais, allant toujours vers un but. Il fut souvent à cause de cela taxé de dédain pour ses contemporains. Nul n’est moins dédaigneux pour les autres. Seulement ajoutez à la myopie la timidité incoercible qui accompagne ses pas. Le public a peine à y croire. Comment un homme politique, habitué aux orages de toutes les tribunes et que des milliers d’auditeurs n’effraient pas, peut-il être glacé devant un seul ? Je réponds à cela : comment le causeur le plus étincelant peut-il être amené à bégayer quand il se présente devant une foule ? J’ai observé chez quelques hommes politiques, rompus avec les combats de la parole, même timidité, en apparence inexplicable.

Le culte de M. Millerand, et qui fut par lui quotidiennement célébré, fut le culte de la volonté. Il en est le fils robuste. Je ne jurerais pas que sa tendresse pour elle ne l’ait pas amené quelquefois à des résistances d’esprit qu’entamait difficilement le conseil. Mais il ne faudrait pas toujours juger sur l’apparence. L’homme qui dès le début de la vie sait qu’il doit résister aux assauts, lever le front toujours plus haut devant le péril, témoigner par la sérénité de son visage de la sérénité de son âme, s’arme de rudesse pour l’extérieur. Mais, derrière cette armature, et quand elle tombe, passé le seuil de l’intimité, on trouve souvent en lui toutes les (leurs délicates dont un jardin secret peut receler le parfum. Il est peu d’êtres plus affables que M. Millerand, et, pour les amis proches de son cœur, d’un plus tendre attachement. Pas un seul n’a jamais pu douter de sa fidélité, et abattu, vaincu, malade, n’a attendu longtemps dans l’ombre de sa mélancolie le secours puissant et deux de ce professeur de volonté. Au milieu de la vie la plus âpre, dont, seule, une forte emprise sur lui-même lui a permis de concentrer les éléments, il eut toujours le temps de porter aux autres le conseil, la consolation, ce serrement de main silencieux et frémissant qui traduit toute l’émotion du cœur. J’ai sous les yeux une lettre de Jaurès, datée du 24 mars 1895, où il me parle de lui. Il faut dire que j’avais écrit à notre commun ami pour lui faire savoir combien j’étais reconnaissant à M. Millerand de m’avoir, par une mer déchaînée, conduit, malade, en mon lointain pays d’Algérie. « J’ai traduit, me disait-il, à Millerand ce que vous m’avez écrit. Son impénétrable figure a laissé apparaître une grande joie. C’est l’homme complet : il a toutes les délicatesses et toutes les forces. »


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Comment cet homme s’est-il destiné à la vie politique ? Pourquoi a-t-elle exercé sur lui dès sa jeunesse un si puissant attrait ? Quelles qualités l’y prédisposaient ? Pouvait-il prévoir, pouvait-on prévoir pour lui, à l’heure où tant d’illusions accompagnent la vie, la plénitude de son succès ? Et je ne parle pas seulement de sa récente élection. Elle n’est qu’un aboutissant sans avoir été jamais un but. Je parle de cette méthodique et longue ascension qui rappelle, selon l’image connue, la marche robuste et allègre, où il se ménage tout de même, du montagnard vers l’air pur du sommet. Eh bien ! pour ceux encore qui jugent sur l’apparence, je ne crois pas que beaucoup, dès ses débuts, aient pu deviner son avenir. Je l’ai connu quand sa notoriété était complète, exactement le 31 décembre 1891, date à laquelle je devins, au point de vue politique, son collaborateur. Je ne sus pas s’il avait eu des illusions, mais je sais qu’il n’eut jamais besoin des encouragements factices de cette délicieuse chimère qui enchante le présent au détriment de l’avenir. Il aurait pu paraître peu préparé à l’éloquence, si ceux-là avaient raison qui la symbolisent dans le rassemblement rapide des mots, qui croient qu’elle naît seulement du don, qui ne savent pas qu’elle vient aussi du labeur, qu’elle n’est rien si elle n’est pas une collaboration permanente de la sensibilité qui entraîne et de l’esprit qui 1a réfrène. On peut le dire, c’est du labeur que sortit sa force grandissante. C’est parce qu’il le voulait que, vers la vingt-deuxième année, il triomphait à la Conférence des Avocats, dont il fut secrétaire, — derrière M. Poincaré qui emporta la première place, — à cette Conférence redoutable (et je le dis encore après trente années écoulées, avec le frissonnement de l’émotion) qui est le plus difficile des auditoires. Il paraissait en même temps à la Conférence Mole. C’était solide et fort. Mais combien de jeunes hommes semblaient, sur la voie de la tribune, le devoir devancer ! Et c’est bien là, par son propre exemple, que nous pouvons nous renseigner sur la vertu de la parole publique, sur ce qu’elle est, sur ce qu’elle peut faire, sur ce qu’elle devient.

On est généralement appelé à admirer, à l’heure de la jeunesse inconsciente, la facilité de l’élocution, son charme, sa flexible et naturelle élégance. Il n’est pas, en réalité, de présent plus funeste. En effet, d’une part, la facilité de l’élocution n’est qu’une aide passagère au début, d’autre part, celui qui en est doté est souvent incité à se croire investi de tous les dons et ne fortifie pas sa culture encore naissante ; enfin, le génie de la parole, s’il est dans l’expression, est surtout dans l’ordonnance, c’est-à-dire, même quand la parole est lyrique et emportée, dans une œuvre de composition et de logique. On devient orateur. C’est un maître immortel qui l’a dit. Le génie de la parole consiste, du sein des méditations solitaires, en enchaînant les considérations et les arguments, en nouant ensemble les anneaux de la pensée sous l’action suprême d’une émotion sainte, à entrevoir l’âme de l’assistance devant laquelle l’homme seul va se lever. Le même phénomène doit se produire dans l’improvisation (à laquelle, à ses débuts, l’orateur est impropre, et pour cause), par l’habitude de la prompte concentration de la pensée sur des sujets. Villemain a prononcé le mot définitif : « Nul n’est mieux préparé qu’un improvisateur. » L’improvisateur, en effet, parle sur les idées qu’il a longtemps portées en lui. Quant à la forme, qu’on réfléchisse qu’il suffit à un orateur d’avoir à sa disposition quinze cents à deux mille mots, qu’il lui appartient par une révision sévère de son langage d’en faire une sélection telle que le mot soit toujours propre, l’image exacte, la métaphore adéquate au fait, et qu’alors une sorte de mémoire inconsciente, quand on a coutume souvent d’y faire appel, place les mots naturellement sur les lèvres. Les mots appartiennent à tous, mais ce qui n’appartient qu’à quelques-uns, c’est la divination de ce que sera l’auditoire et la force ou la souplesse dont il faudra, vis-à-vis de lui, faire emploi.

Dans cet art de la parole, éloigné dès la jeunesse de cette facilité étourdissante qui tombe si souvent au verbiage, M. Millerand est un « debater. » Il ne parle pas, il agit. Il ne cherche pas à impressionner, mais à convaincre, ne répand pas autour de lui les grâces souvent fanées de la rhétorique, ne cherche pas à plaire, s’inquiète peu de savoir si on lui donne raison, pourvu qu’au tribunal forcément arbitraire de sa conscience, il sente qu’il ait raison. Je ne garantis pas que les événements, et encore moins les hommes, se soient toujours accordés avec son jugement. Faillible moi-même, comme tout être, je ne me charge pas de délivrer ici un certificat d’infaillibilité. Mais il y a tout de même quelque chose d’étonnant et même de grand à voir cet homme, isolé dans sa force, sur le champ du combat civique, en apparence étranger à ses émotions. Quant à sa forme, elle est mesurée et grave. Il ne revêt pas sa pensée de l’armure qui étincelle aux jours de bataille, et qui a souvent, pour l’adversaire adroit au jeu de l’escrime, plus d’un défaut. Il l’enveloppe d’un vêtement souple et fort, serré autour d’elle suffisamment pour en laisser apparaître la musculature puissante.

Et surtout, qu’on n’aille pas supposer que cette qualité de « debater, » que cet art de nouer les arguments en faisceau et d’en frapper les adversaires à la tête lui soit une habitude conquise au Barreau. C’est une erreur très répandue que celle au nom de laquelle on proclame que le Barreau prépare à la Tribune. La tribune n’a pas de pire ennemi. Qu’on daigne réfléchir en effet, qu’à la barre l’avocat doit tout dire, tout lire, pour ainsi parler, épeler toutes les lettres de son dossier, qu’il risque de compromettre sa cause s’il tait quelque chose qui lui parait même secondaire, qu’en un mot, il doit s’employer à une œuvre d’analyse. Qu’on daigne réfléchir qu’à la tribune l’orateur est perdu s’il abandonne la synthèse et que les dons les plus divers et l’étude la plus patiente ne l’empêchent pas de lasser l’auditoire, s’il dilue, au lieu de concentrer. La différence entre les deux formations est telle qu’il y a une règle inflexible à laquelle je n’ai vu personne échapper. Tous les hommes publics en même temps avocats qui ont emporté la faveur de la tribune, y sont montés jeunes encore à l’heure où l’empreinte professionnelle n’avait pas déjà marqué leur front. Qu’on autorise un souvenir : en 1883, le Sénat assista avec émotion au duel oratoire qui mettait aux prises, sur la question de l’expulsion des Princes, Challemel-Lacour et Allou. Ce dernier, grand avocat, maître de la parole judiciaire, avait été le chef glorieux de notre ordre. L’avocat fut brisé, comme l’arbre par l’orage, au souffle implacable du philosophe politique. L’avocat avait soixante-trois ans, et il débutait !


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On est toujours tenté, devant une haute personnalité, de rechercher le lien intellectuel par lequel on la peut rattacher à des hommes du passé. Et quand il s’agit d’un homme de tribune, on se demande de quelle école il procède et où les éléments de son art furent puisés par lui aux heures de la jeunesse. Trois grandes éloquences parallèles, et qui, naturellement, ne se confondent jamais, descendent à travers notre histoire politique. L’une a éclaté, proche le Sinaï révolutionnaire, en paroles de flamme et parmi les éclairs, sur les lèvres de Mirabeau, de Danton, de Gambetta. L’autre, magnifique et ordonnée, torrent impétueux et qui cependant respecte ses digues, nous vient de Vergniaud, par le général Foy, Lamartine, Jules Favre, De Mun, Jaurès. Thiers a créé la souple éloquence moderne : il a fait, si on accepte cette image risquée mais exacte, il a fait de la parole le fleuret de la pensée, et des maitres se sont formés après lui et qui sont Emile Ollivier, Jules Simon, De Broglie, Buffet, Waldeck-Rousseau. M. Millerand est d’une autre famille. Il descend d’un homme qui n’eut pas d’ancêtre et serait sans lui demeuré sans héritier. Il nous vient de Dufaure. M. Millerand remonte à Dufaure, l’avocat qui résumait le plus complexe débat eu un quart d’heure, l’orateur sans grâce et sans splendeurs inutiles qui renversait devant lui tout sur son passage. Comme le vieux maître inébranlable, M. Millerand discute, sépare, coupe, brise. Même méthode, même marche lente et sûre. Très peu d’élans, une indignation qui se commande, une force intime qui colore le front, une voix grave et profonde, même concentration redoutable autour du noyau auquel tout se ramène, même réplique formidable. Si on écoute en fermant les yeux, pour éviter la distraction, on entend craquer la thèse adverse. Je serais désolé qu’on puisse penser d’après ces lignes que l’orateur est froid. Il porte en lui la passion généreuse sans laquelle ne s’accomplissent pas les grandes triches, et qui, pour remplir son œuvre, selon le tempérament de l’homme, se répand en élans, ou, contenue, se mue en une ténacité agissante.

Quelle misère tout de même que la parole ! Quels tourments elle communique, surtout quand elle s’est éteinte, et quand la lave est tarie ! On ne sait pas, bien entendu, on ne sait jamais ce qu’a coûté à l’orateur le succès, même secondaire, qui fait de lui le favori d’une heure. On sait encore moins ce que lui coûte l’action et les regrets qui l’assaillent, quand enfin le silence lui est restitué, loin de la foule. A-t-on réfléchi que si l’éloquence, comme on l’a dit, est l’art le plus beau, elle est en même temps le plus précaire ? Qu’on le compare aux autres ! Dans les symboles de marbre où l’homme qui passe essaie d’éterniser son rêve, parmi ces peintures immortelles où la couleur et la vie, par le génie d’un seul, défient le temps, l’humanité depuis des siècles trouve les sources pures d’une admiration continue. Du cœur du grand musicien, aujourd’hui endormi loin des rythmes sonores, à travers les siècles, a jailli la sensibilité que rejoint celle de l’auditeur. Et que ne peut-on pas dire du poète ? L’orateur porte en lui son œuvre. Mais qu’est-ce qu’un discours qui n’est pas prononcé ? Or, quand l’orateur commence de parler, il dépend de la foule, et il doit s’imposer à elle par la lutte qui s’établit tout de suite entre son âme et l’âme collective de l’auditoire, ou bien il est perdu. Son art est donc un combat, et qu’en reste-t-il ? Qui peut, après bien des années, se rendre compte de la plus magnifique harangue, et de son prestige ? Il faut, en effet, pour comprendre un discours et l’admirer, se replace, par-là pensée au milieu des événements qui l’ont engendré, et cette enquête rétrospective, quel esprit peut la tenter ? Tous les discours du monde depuis Démosthène, soumis à une sélection sévère, privés de leurs scories, réduits à leurs seuls trésors, inclus dans les événements graves où ils ont surgi, tiendraient en un volume ! Et cependant, l’homme qui a parlé a donné aux autres ce qu’il a de meilleur et comme le surplus de son être !

Cependant, l’homme public a une compensation : la parole est son instrument et le résultat est son œuvre. Sous la forme périssable où elle se transmet, l’idée demeure ; et si le geste du semeur s’évanouit même avant que l’homme ne tombe, le grain n’en est pas moins entré au sillon immortel. L’homme public, par conséquent, s’il peut être désabusé par l’excès de sa sensibilité sur le lendemain de la parole, quand il a agi et qu’il a réussi, a donc la joie des résultats. Aussi bien, la parole n’est rien sans l’acte, et même elle reste vide, si elle ne sert pas à préparer ou à expliquer l’action. Elle n’est rien sans la pensée. Aussi un portrait serait vraiment une caricature, il serait pour le moins tronqué, si l’on ne recherchait pas dans l’homme public les origines de ses opinions et ce qu’elles furent. Au seuil d’un tel examen psychologique, il est bien difficile d’écarter les influences qui ont pénétré un esprit et de négliger l’apport dont elles l’ont doté. Serait-ce diminuer une personnalité que de retrouver les liens qui la rattachent à des êtres d’élite ? Au contraire, car un homme digne de ce nom ne se contente pas de recevoir, il donne, il enrichit et agrandit le champ sacré, il ajoute, il adapte, il modifie, il conquiert, il fait à son tour une œuvre originale, héritier qui répudie la passivité du successeur.

Les deux hommes qui paraissent avoir eu sur l’esprit de M. Millerand la plus grande part d’influence, — autant que cette volonté souvent raidie ne s’est pas repliée sur elle-même à l’approche des effluves, — furent M. Clemenceau et Waldeck-Rousseau. Il faut rendre à M. Clemenceau une justice, cette justice qu’il ne tint pas toujours égale pour ses contemporains dans ses balances souvent arbitraires. Il n’a jamais redouté la rivalité de l’intelligence et du talent ; jeune lui-même, et loin d’être à l’apogée de sa célébrité, il a appelé auprès de lui les jeunes hommes, qui, alliés à ses idées, lui paraissaient capables d’action. Cet homme qui jugeait si vite, s’est, dans cette sélection, rarement trompé. De cette sélection, vers 1882, fit partie M. Millerand, encore jeune avocat ; mais il ne devait pas tarder, vers 1889, tout en restant l’ami de l’homme, à se libérer de ses serres redoutables. J’imagine volontiers que cet esprit réalisateur, en quête des résultats, dédaigneux des discussions irritantes, et cela dès sa jeunesse, ne dut pas se complaire longtemps au contact de cet esprit vif, virulent, vigoureux, impétueux, et avant la grande épreuve qui illumina le soir de sa vie, un peu négatif. M. Millerand fut peut-être fatigué de voir pratiquer tous les trois mois par un opérateur cependant supérieur, et contrairement aux prescriptions du Code Pénal, l’autopsie des ministres vivants. Dès 1889, avant d’avoir trente ans, M. Millerand se présentait sous sa physionomie propre. Mais le long contact avec l’homme complexe et surprenant lui avait permis de fortifier en lui une qualité : la décision du chef sur le champ de bataille parlementaire. Dans l’opposition, M. Millerand fut un merveilleux stratège. Nul n’a plus vite aperçu à travers le lorgnon du myope les faiblesses d’un ministère ou d’un parti et plus promptement profité d’une faute. Nul n’était plus apte, au soir d’une séance mouvementée, et où quelquefois ses amis par de généreuses ardeurs avaient engagé trop imprudemment la lutte, à apaiser, à préciser, à ramener le débat aux principes, à conclure. Son œuvre parlementaire ne fut pas d’ailleurs tout entière dans des interventions de tribune, car elle serait vraiment trop mesquine. Je dirai tout à l’heure quelle fut dès l’origine l’orientation invariable de son esprit.

M. Millerand se rencontra en 1899 avec l’homme remarquable que fut Waldeck-Rousseau. Celui-là eut sur son esprit une influence presque décisive, sans que ce qu’il y avait d’original dans l’homme ait disparu. Cependant, si deux hommes semblaient créés pour ne pas se comprendre, même ne jamais converser ensemble, c’était bien ces deux parlementaires également timides. Et je crois qu’ils auraient bien pu faire le tour du monde de conserve sans jamais daigner ouvrir la bouche. Waldeck-Rousseau était sûr de lui, maître de lui, de sa parole, de son âme, portant un masque de froideur qui voilait mal, pour celui qui sait regarder à travers les yeux, l’émotion contenue. Il savait ce qu’il voulait, où il allait, et, ayant arrêté son plan, il s’y tenait. Quelle merveilleuse lucidité ! Quel art supérieur qui effaçait la difficulté ! M. Millerand fit près de lui, en des temps troublés, l’apprentissage du gouvernement. Waldeck-Rousseau avait deux formules, — si on veut, deux principes, — qui exprimaient bien, non pas sa politique, mais la politique : « Il suffit d’avoir raison, l’heure vient toujours où on le reconnaît ; » et puis : « Ce que le peuple ne pardonne pas, ce sont les fautes qu’on lui a laissé commettre. » Au contact de ce souple et viril esprit, dont les fines nuances dans la pensée et dans la parole n’empêchaient pas que la chaîne en fût tissée de pur acier, M. Millerand, à la quarantième année, a appris, sans copier le modèle, en s’en inspirant pour saisir le profit de l’expérience avec ses qualités propres, l’art de gouverner les hommes.

Il aime, par-dessus tout, la clarté dans les situations, et à ses risques, souvent on se portant dommage, il définit sa pensée avec quelque rudesse. Il ne recherche pas cette popularité secondaire qui n’est qu’une monnaie grossière, et si sa main avait jamais été tendue, ce n’eût pas été vers un autre salaire que celui que paie le devoir accompli. Il dit ce qu’il veut dire. Est-ce un bien ? Est-ce un mal ? Notre âme latine n’aime-t-elle pas mieux le charme ? La souplesse qui enveloppe, et qui, par des circuits, finit par arriver au but, vaut-elle politiquement, et si elle vaut à ce point de vue, vaut-elle moralement plus que la force qui va devant elle ? La marche ainsi comprise ne conduit-elle pas à heurter les âmes, même les plus propices, et ne méprise-t-elle pas trop les impondérables ? Mais la souplesse excessive ne conduit-elle pas quelquefois au chemin des concessions irrémédiables ? On en dissertera longtemps. La perfection voudrait l’emploi, par la même main, selon les cas, des deux méthodes. Et les sceptiques, à qui rien n’est sacré, déclareront qu’après tout, un système succédant à l’autre crée l’équilibre dans le temps. Sans y croire, ils acceptent ainsi l’hypothèse de l’Eternité.

M. Millerand a toujours aimé la politique, la politique réaliste. Dès 1889, il s’adonnait aux débats financiers et économiques, et recherchait la discussion souvent aride où sa parole, marquant chaque argument d’une empreinte, ne s’égarait jamais. Il fut un des premiers, le premier peut-être au Parlement, à se pencher sur les revendications des travailleurs, à les dépouiller, s’il était nécessaire, de leur outrance, à les réduire au juste, et a les traduire non seulement par des discours d’une portée généreuse, mais par des actes. Il est certes un fils de la Révolution, mais il se tient assez près de la Révolution de 1848 dont, bien entendu, aidées par l’expérience, ses mains ont rejeté les sublimes naïvetés. Presque toutes les lois sociales ont gardé son empreinte. La loi des retraites ouvrières que, comme ministre en 1900 il prépara, que comme Président de la Commission il fit voter en 1906 à la Chambre, qui est celle que j’ai recueillie de ses mains, et fait voler modifiée en 1910 au Sénat, fut son grand acte. D’autres lois vinrent de lui, et surtout ce projet d’arbitrage, qui le jour où la conscience ouvrière l’acceptera, pourra en garantissant les droits de chacun, épargner à la paix publique de pénibles ruptures. Je ne l’engage pas en disant qu’aucune idée ne l’effraie ; mais l’ordre, la méthode, la légalité, ce qu’il appelle les paliers successifs, doivent être, avant toutes choses, garantis.

C’est ainsi que sans courtisanerie vis à vis de la foule, il a pu remplir pendant trente-cinq années ininterrompues, à la mesure de ses forces, son œuvre. Le peuple vaut mieux que ce qu’on en dit, ou que ce qu’il montre quelquefois lui-même. Après de provisoires disgrâces, il revient à qui lui a dit la vérité, si la clémence de la vie permet à celui-là d’être encore debout. Aux moments où, par le jeu de la politique, M. Millerand paraissait affaibli, j’ai souvent entendu de vieux ouvriers dire : « Tout de même, c’est un réalisateur. » A l’heure présente où des difficultés sociales peuvent s’entasser sur notre route, quoique nous ayons la joie de constater le calme de la France, un homme qui a exploré tous les problèmes sociaux et qui connaît la psychologie du travail sera, et d’autres raisons l’indiquent aussi, un guide pénétrant.

Cette élection récente ramène l’attention sur l’élection présidentielle en général, et peut-être, sans se hausser présomptueusement au rôle de l’historien, peut-on, après des expériences multiples, envisager l’emploi que la démocratie a fait depuis cinquante ans de l’arme redoutable de sa souveraineté. Je trouve qu’il est admirable qu’un Président disparu, un autre soit élu dans le silence général, dans la paix publique, et que, si des rumeurs ou des polémiques ont accompagné le candidat au seuil du pouvoir suprême, tout s’apaise dès qu’il est élu. Le cri de l’ancienne France poussé au chevet du Roi mort : « Le Roi est mort, Vive le Roi ! » cette sorte de saisine politique et historique se continue à travers les progrès des Révolutions, et s’applique à nos chefs élus. D’autre part, interprète de la volonté populaire, le Parlement, la plupart du temps, a su s’appuyer à l’âme du pays et élire l’homme nécessaire. Il en est aujourd’hui ainsi. Aux heures douloureuses de la liquidation de la guerre, pour veiller au relèvement de la France, alors que l’horizon du monde est encore coupé par les éclairs, le Parlement a choisi M. Millerand.

Le Parlement a donc eu le souci de porter son choix sur un homme qui avait déjà pris des responsabilités sans nombre, et qui, comme c’est l’honneur de la vie publique, avait suscité autour de lui, par son indépendance de pensée, le cortège des critiques quelquefois nécessaires. Est-ce simple coïncidence ? Ce choix, au contraire, montrerait-il en lui la trace du génie propre de notre race, si prompte à saisir, à comprendre, à discerner ? Le Président de la République ne porte pas de responsabilité constitutionnelle, ce n’est là qu’une absolution négative. Pour son honneur il porte en lui le tourment des responsabilités morales, et ce n’est pas la lecture austère de la Constitution qui suffira à lui donner le calme au jardin Elyséen. Au contraire des responsabilités politiques qui sont évoquées devant un Parlement auquel on parle, auprès duquel on peut faire appel, les responsabilités morales sont appréciées par l’Histoire, — qui s’écrit sur les tombeaux. Pour supporter ces responsabilités, l’intime connaissance des autres mêlées elles aussi aux tourments de la conscience n’est pas inutile. Le Parlement l’a pensé. De concert avec ce Parlement qui a, lui aussi, ses responsabilités politiques et historiques, qui a prouvé au temps de la guerre qu’il était capable de les porter, dans l’accord des volontés, et des consciences, M. Millerand saura mettre à la disposition de la Patrie en des heures graves sa force d’âme et d’esprit — et aussi la force de son cœur.


RENE VIVIANI.