Mémoires sur Socrate (trad. Talbot)/Livre III

Traduction par Eugène Talbot.
Mémoires sur SocrateHachetteTome 1 (p. Livre III-162).
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LIVRE III


CHAPITRE PREMIER.


Devoirs d’un général.


Comment ceux qui aspiraient aux dignités trouvaient en Socrate un guide utile vers le but auquel ils tendaient, c’est ce que je vais maintenant raconter. Ayant appris un jour qu’un nommé Dionysodore[1], arrivé à Athènes, s’annonçait comme professeur de stratégie, Socrate dit à l’un de ses disciples, qu’il savait jaloux d’obtenir les fonctions de général dans sa patrie : « Il serait honteux, n’est-ce pas ? jeune homme, pour quelqu’un qui veut devenir stratége[2] dans son pays, lorsqu’il se présente une occasion d’apprendre cet art, de la laisser échapper, et ce serait mériter d’être puni plus sévèrement encore qu’un homme qui entreprend de faire des statues sans avoir appris la statuaire. En effet, dans les dangers de la guerre, la cité tout entière s’abandonne au stratége ; il suit que de ses succès résultent de grands avantages, et de ses revers de grands maux. Comment donc ne serait-il pas juste de punir un homme qui, après avoir négligé d’apprendre à être général, mettrait tout en œuvre pour être élu[3] ? » Après ces conseils, Socrate engagea le jeune homme à aller étudier.

Quand il fut revenu de prendre ses leçons, Socrate lui dit en se jouant : « Ne trouvez-vous pas, citoyens, que de même qu’Homère donne à Agamemnon le titre de respectable[4], ainsi ce jeune homme, après ses leçons de stratégie, paraît plus respectable encore ? Car si celui qui a appris à jouer du luth, est un joueur de luth, lors même qu’il n’en joue pas ; si celui qui a appris la médecine, est cependant médecin, lors même qu’il n’exerce pas, de la même manière, à partir de ce moment, ce jeune homme ne cesse pas d’être un stratége, lors même que personne ne le choisirait ; tandis que celui qui ne sait pas n’est ni stratége, ni médecin, fût-il choisi par tous les hommes. Mais, continua-t-il, afin que si quelqu’un de nous devenait jamais taxiarque ou lochage[5] sous tes ordres, nous fussions plus versés dans les choses de la guerre, dis-nous par où Dionysodore a commencé à t’enseigner la stratégie. » Alors le jeune homme : « Il a commencé, dit-il, par où il a également fini ; il m’a enseigné la tactique[6] et rien de plus. — Ce n’est pourtant là, reprit Socrate, qu’une bien petite partie de l’art du général[7] ; il faut encore qu’il sache se procurer tout le matériel de la guerre et fournir de tout le soldat ; qu’il soit fécond en expédients, entreprenant, soigneux, patient, entendu, indulgent et sévère, franc et rusé, cauteleux et agissant à la dérobée, prodigue et rapace, libéral et cupide, réservé et résolu ; enfin il faut avoir, pour être un bon stratége, toutes les autres qualités que donnent la nature et la science[8]. Il est beau de connaître aussi l’art de ranger des troupes ; car il y a une grande différence entre une armée bien rangée et des troupes en désordre : de même des pierres, des briques, des poutres, des tuiles jetées sans ordre, ne servent de rien ; mais si l’on dispose dans les fondements et sur les combles les matériaux qui ne peuvent ni se pourrir ni s’altérer, comme les pierres et les tuiles, si on ajuste au milieu les briques et les poutres, comme dans une bâtisse, il en résulte une propriété qui a une grande valeur, une maison[9]. — Ce que tu viens de dire, Socrate, répondit-il, est la même chose absolument que ce qui se pratique à la guerre : là, en effet, on doit placer aux premiers et aux derniers rangs les meilleurs soldats, et mettre au milieu les troupes moins bonnes, pour qu’elles soient entraînées et poussées par les autres[10]. — C’est bien, reprit Socrate, si l’on t’a appris à discerner les bons et les mauvais soldats ; autrement, à quoi te serviront tes leçons ? Car si ton maître t’avait dit d’arranger de l’argent en mettant dessus et dessous les meilleures pièces, et au milieu les moins bonnes, sans t’avoir appris à distinguer la vraie monnaie de la fausse, cela ne te servirait de rien. — Mais, par Jupiter, il ne me l’a pas appris, en sorte que c’est à nous à distinguer les bons soldats des mauvais. — Eh bien, qui nous empêche d’examiner comment nous ne pourrons pas nous tromper ? — J’y consens, dit le jeune homme. — Si donc il s’agissait d’enlever de l’argent, ne ferions-nous pas bien de placer en tête les soldats qui ont le plus d’amour pour le gain ? — C’est mon avis. — Et s’il s’agit de courir des dangers, ne mettrons-nous pas au premier rang ceux qui ont le plus d’amour pour la gloire ? — Sans doute, car ils ne demandent qu’à s’exposer pour l’honneur : ceux-là ne sont donc pas difficiles à découvrir : toujours en vue, on les a partout sous la main. — Mais ne t’a-t-il appris qu’à mettre une armée en bataille, ou bien t’a-t-il enseigné où et comment il faut user des diverses manières de la ranger ? — Pas du tout. — Cependant il y a mille circonstances où il ne faut ni ranger ses troupes ni les conduire de la même manière. — Par Jupiter, il ne m’a rien fait connaître de tout cela. — Eh bien ! par Jupiter, retourne auprès de lui et interroge-le : car s’il sait son métier et qu’il ne soit pas un impudent, il rougira d’avoir reçu de l’argent et de t’avoir renvoyé sans t’instruire.


CHAPITRE II.


Un bon général doit veiller à la conservation et au bien-être de ceux qu’il a sous ses ordres.


Rencontrant un jour un homme qui venait d’être élu stratège : « Pourquoi, lui dit-il, à ton avis, Homère appelle-t-il Agamemnon pasteur des peuples[11] ! N’est-ce pas parce que, semblable à un pasteur qui veille à ce que ses brebis soient en bonne santé, qu’elles aient tout ce qu’il leur faut, un général doit veiller à ce que ses soldats soient en bonne santé, qu’ils aient tout ce qu’il leur faut et soient placées dans les conditions pour lesquelles ils sont soldats ? Or, ils sont soldats pour que leurs triomphes sur les ennemis augmentent leur bonheur. Ailleurs[12], lorsque Homère loue Agamemnon, en disant :

Il était à la fois bon prince et bon guerrier,


n’est-ce pas parce qu’il était bon guerrier, non-seulement en combattant seul avec courage contre les ennemis, mais en communiquant son courage à l’armée tout entière, et bon prince, non-seulement en se procurant à lui-même les biens de la vie, mais en assurant le bonheur de ceux dont il était roi ? En effet, un roi est élu, non pour veiller uniquement à son bien-être personnel, mais pour la prospérité de ceux qui l’ont choisi ; tous ceux qui se font soldats veulent s’assurer une vie heureuse, et, s’ils choisissent des généraux, c’est pour avoir quelqu’un qui les conduise à ce but. Il faut donc que le général procure le bien-être à ceux qui l’ont élu ; et il serait difficile de trouver rien de plus beau que l’accomplissement, rien de plus honteux que l’oubli de ce devoir. » C’est ainsi qu’en recherchant quel devait être le mérite d’un bon général, Socrate faisait abstraction de tout le reste, et ne lui laissait d’autre objet que de rendre heureux ceux qu’il commande.


CHAPITRE III.


Le commandant de la cavalerie doit l’améliorer, en se montrant sévère sur le choix des chevaux, en exerçant les hommes à la manœuvra et en s’en faisant aimer et obéir.


Un citoyen venait d’être élu hipparque[13] ; je n’ai pas oublié l’entretien qu’eut Socrate avec lui. « Pourrais-tu nous dire, jeune homme, pourquoi tu as ambitionné d’être hipparque ? Ce n’était pas sans doute pour marcher à la tête des cavaliers : cet honneur appartient aux archers à cheval[14], qui précèdent même les hipparques. — Tu dis vrai. — Ce n’était pas sans doute pour te faire connaître : les fous eux-mêmes sont connus de tous. — Tu dis encore vrai. — N’est-ce pas parce que tu espères améliorer la cavalerie de la république, et, si l’on a besoin des cavaliers, rendre, à leur tête, des services à l’État ? — C’est, en effet, cela. — Voilà, par Jupiter, reprit Socrate, un but glorieux, si tu peux l’atteindre ! Enfin on t’a donc élu pour commander les chevaux et les cavaliers. — Justement. — Eh bien, dis-nous d’abord ce que tu as l’intention de faire pour améliorer les chevaux. — Mais cela n’est pas mon affaire ; c’est à chaque cavalier en particulier à prendre soin de son cheval. — Cependant, si les uns t’amènent des chevaux qui n’aient ni pieds, ni jarrets, ni vigueur, les autres des bêtes si mal nourries qu’elles ne puissent suivre ; ceux-ci des animaux si fougueux qu’ils ne demeureront pas où tu les auras placés ; ceux-là des chevaux si rétifs que tu ne puisses même les mettre en rang, de quoi te servira ta cavalerie ? Comment pourras-tu, à la tête d’un pareil corps, rendre des services à la république ? — Oui, tu as raison, je tâcherai de veiller de mon mieux sur les chevaux. — Eh quoi ! ne t’efforceras-tu pas aussi d’améliorer les cavaliers ? — Sans doute. — Alors, ne commenceras-tu pas par les habituer à sauter plus lestement à cheval ? — Il le faut bien ; car si quelqu’un d’entre eux vient à tomber, il se tirera plus vite d’affaire. — Et maintenant, quand il s’agira d’en venir aux mains, inviteras-tu les ennemis à venir sur le terrain sablé où vous avez coutume de manœuvrer, ou bien essayeras-tu de faire les exercices sur toutes les espèces de terrain où peuvent se rencontrer les ennemis ? — Cela vaudrait mieux. — En outre, ne mettras-tu pas tes soins à ce que le plus grand nombre possible sachent lancer leurs traits de dessus leurs chevaux ? — Cela vaut encore mieux. — Piquer le courage des cavaliers, les animer contre l’ennemi, et augmenter ainsi leur force, y as-tu songé ? — Si je n’y ai pas songé jusqu’ici, maintenant du moins j’essayerai. — Pour te faire obéir des cavaliers, as-tu quelque moyen en tête ? Car sans cela, chevaux et cavaliers, excellents et vigoureux, ne te serviraient de rien. — Tu dis vrai ; mais quel est donc, Socrate, le meilleur moyen de les plier à l’obéissance ? — Tu as remarqué, sans doute, qu’en toute occasion les hommes consentent à se soumettre à ceux qu’ils croient supérieurs : dans une maladie, celui qu’on croit le plus habile médecin, on se soumet volontiers à lui ; dans une traversée, ceux qui naviguent écoutent celui qu’ils regardent comme le marin le plus habile ; en agriculture, celui qu’on croit le plus habile agriculteur. — C’est juste. — Eh bien, de même pour la cavalerie, celui qui paraît savoir le mieux ce qu’il faut faire, les autres l’écouteront de préférence. — Si donc, Socrate, je me montre supérieur à eux, cela me suffira pour m’en faire obéir ? — Oui, pourvu que tu leur apprennes aussi que l’obéissance est pour eux le meilleur moyen de gloire et de salut. — Mais comment le leur apprendrai-je ? — Beaucoup plus facilement, par Jupiter, que s’il te fallait leur apprendre que le mal est préférable au bien et procure plus d’avantages. — Tu veux dire probablement qu’un commandant de cavalerie doit, outre les autres qualités essentielles, posséder le talent de la parole ? — Pensais-tu donc que l’on dût être un hipparque muet ? N’as-tu pas songé que toutes les choses que nous avons apprises par l’usage, choses excellentes entre toutes, puisque c’est par elles que nous savons vivre, nous les avons toutes apprises au moyen de la parole, et que toute autre belle connaissance que l’on acquiert, c’est de même à l’aide de la parole qu’on y arrive. Aussi les meilleurs maîtres sont en même temps ceux qui se servent le mieux de la parole, et ceux qui possèdent le mieux les connaissances les plus utiles sont en même temps ceux qui savent le mieux en parler. N’as-tu pas songé aussi que, quand on veut réunir dans notre ville un chœur comme celui qu’on envoie à Délos[15], il est impossible d’en trouver un ailleurs qui rivalise avec le nôtre, et qu’aucune ville ne peut rassembler d’aussi beaux hommes que ceux d’ici ? — C’est vrai. — Et pourtant les Athéniens ne l’emportent pas autant sur les autres peuples par la beauté de la voix, la taille et la vigueur, que par l’amour de la gloire[16], qui excite avant tout aux choses belles et honorables. — C’est encore vrai. — Et ne penses-tu pas aussi que notre cavalerie, si l’on en prenait soin, l’emporterait de beaucoup sur toutes les autres par l’entretien des armes et des chevaux, par la bonne tenue et par l’intrépidité dans les dangers, en face de l’ennemi, si elle pensait obtenir par là des éloges et de la gloire ? — Cela est vraisemblable. — Ne perds donc pas de temps, mais efforce-toi de faire prendre à tes hommes des habitudes qui te seront utiles à toi-même, et, par toi, aux autres citoyens. — Oui, par Jupiter, je m’y efforcerai. »


CHAPITRE IV.


Les qualités d’un bon économe sont très-utiles à un général.


Voyant un jour Nicomachide[17] revenant de l’assemblée du peuple, il lui dit : « Quels sont, Nicomachide, les stratéges élus ? » Alors celui-ci : « N’est-ce pas, Socrate, que voilà bien les Athéniens ? Au lieu de m’élire, moi qui, depuis mon enrôlement, ai vieilli dans la milice, qui ai été lochage et taxiarque, qui ai reçu tant de blessures de nos ennemis (et en même temps il les mettait à nu et en montrait les cicatrices), ils ont été choisir un Antisthène, qui n’a jamais servi comme hoplite[18], qui n’a jamais rien fait de saillant dans la cavalerie, et qui ne sait rien qu’amasser de l’argent. — Mais, reprit Socrate, n’est-ce pas une qualité excellente, si elle lui sert à procurer le nécessaire aux soldats ? — Les marchands aussi, dit Nicomachide, sont bons à amasser de l’argent, mais ce n’est pas une raison pour qu’ils puissent commander une armée. » Alors Socrate : « Mais Antisthène est aussi passionné par la gloire, qualité nécessaire à un général. Ne vois-tu pas que, toutes les fois qu’il a été chorége[19], son chœur l’a emporté sur tous les autres ? — Par Jupiter, dit Nicomachide, autre chose est d’être à la tête d’un chœur ou d’une armée. — Cependant, reprit Socrate, Antisthène, qui ne sait pas chanter, qui est incapable d’instruire des chœurs, a eu, malgré cela, le talent de choisir les meilleurs artistes. — Il trouvera donc aussi à l’armée, dit Nicomachide, des gens qui mettront pour lui les troupes en bataille, et qui combattront à sa place. — Si donc, reprit Socrate, il sait trouver et choisir les meilleurs soldats, comme il a choisi les meilleurs choristes, il pourrait bien aussi remporter la palme guerrière ; et il est vraisemblable qu’il aimera mieux encore se mettre en dépense pour triompher à la guerre avec toute la république, qu’avec sa tribu seule dans les chœurs. — Tu dis donc, Socrate, que le même homme peut être à la fois bon chorége et bon stratége ? — Je dis, qu’un homme qui, placé à la tête de quoi que ce soit, sait ce qu’il faut et se le procure, sera un excellent directeur, qu’on le place à la tête d’un chœur, d’une maison, d’une ville, d’une armée. » Alors Nicomachide : « Par Jupiter, Socrate, je n’aurais jamais cru t’entendre dire qu’un bon économe peut être bon général. — Eh bien, examinons les devoirs de l’un et et de l’autre, et voyons s’ils sont les mêmes ou s’ils sont différents. — Voyons. — Et d’abord s’entourer de subordonnés obéissants et dociles, n’est-ce pas le devoir de l’un et de l’autre ? — Assurément. — Maintenant ne doivent-ils pas imposer à chacun les fonctions qu’il peut remplir ? — C’est juste. — Je crois qu’ils sont également tenus de châtier les lâches et de récompenser les bons. — Certainement. — Tous deux ne feront-ils pas bien de se concilier l’affection de leurs subordonnés ? — Assurément. — Ont-ils également intérêt ou non à se faire des alliés et des auxiliaires ? — C’est également leur intérêt. — Tous deux ne doivent-ils pas s’efforcer de conserver les biens présents ? — Rien de mieux. — Enfin, dans leurs attributions différentes, ne doivent-ils pas être également laborieux et attentifs ? — Tous ces devoirs leur sont communs sans exception ; mais pour ce qui est de combattre, ce n’est plus la même chose. — Cependant tous deux ont des ennemis ? — Sans aucun doute, ils en ont. — N’ont-ils donc pas le même intérêt à l’emporter sur eux ? — Certainement ; mais ce que tu négliges de nous dire, c’est de quoi leur servira, s’il faut se battre, la science économique. — En ce cas même, elle leur sera de la plus grande utilité ; un bon économe, sachant qu’il n’y a rien de plus utile, de plus avantageux que de vaincre les ennemis dans une bataille, rien de plus nuisible, de plus ruineux que d’être vaincu, sera plein de zèle pour chercher et pour se ménager tout ce qui peut aider à la victoire ; d’attention à se défier et à se garantir de tout ce qui peut amener une défaite, d’énergie à combattre, en voyant qu’il a tout ce qu’il faut pour vaincre : autrement, si ces ressources lui font défaut, il se gardera bien d’engager l’action. Ne méprise donc pas, Nicomachide, les bons économes. Les affaires des particuliers ne diffèrent que par le nombre des affaires publiques : tous les autres points se ressemblent ; et l’essentiel, c’est que les unes et les autres ne peuvent se traiter que par des hommes, que ce ne sont pas tels hommes qui font les affaires privées, et tels autres les affaires publiques, que ceux qui dirigent les affaires publiques n’emploient pas certains hommes, et certains autres ceux qui administrent les affaires privées. Or, quand on sait bien employer les hommes, on dirige également bien les affaires privées ou publiques ; quand on ne le sait pas, des deux côtés on ne commet que des bévues. »


CHAPITRE V.


Il expose au fils de Périclès les causes de la décadence d’Athènes et les moyens de rendre aux Athéniens leur prospérité passée et leur ancienne vertu.


Il eut un jour avec Périclès[20], fils du grand Périclès, la conversation suivante : « Pour moi, dit Socrate, j’ai l’espoir, Périclès, que, si tu deviens stratége, la ville deviendra meilleure et plus glorieuse par les armes et triomphera de ses ennemis. » Alors Périclès : « Je souhaiterais, Socrate, ce que tu dis ; mais le moyen qu’il en arrive ainsi, je ne puis le savoir. — Veux-tu donc, dit Socrate, que nous examinions et que nous calculions en quoi dès à présent ce résultat est possible ? — Je le veux bien. — Tu n’ignores pas que le peuple d’Athènes n’est pas moins nombreux que celui de la Béotie ? — Je le sais. — Les meilleurs et les plus beaux corps de troupes, où crois-tu qu’on puisse les lever, chez les Béotiens ou chez les Athéniens ? — Je ne crois pas que nous restions en arrière sous ce rapport. — Lesquels crois-tu les plus unis par la concorde ? — Les Athéniens ; car bon nombre de Béotiens, opprimés par les Thébains, sont mal disposés envers eux, et à Athènes je ne vois rien de semblable. — Mais pourtant les Béotiens sont les plus ambitieux et les plus obligeants de tous les peuples, ce qui excite vivement les hommes à braver les périls pour la gloire et pour la patrie. — Sur ce point les Athéniens sont irréprochables. — Quant aux belles actions des ancêtres, il n’est pas de peuple qui puisse en compter de plus grandes et de plus nombreuses que les Athéniens : ce souvenir, chez la plupart d’entre eux, élève le cœur, entraîne à la vertu et développe le courage. — Tout ce que tu dis là est vrai, Socrate. Mais tu vois que depuis l’échec de nos mille hommes avec Tolmidas[21], auprès de Lébadie[22] et celui d’Hippocrate à Délium[23], la gloire d’Athènes s’est humiliée devant celle des Béotiens, et l’audace des Béotiens contre les Athéniens s’est accrue à ce point, que les Béotiens, qui jadis n’osaient pas se mesurer avec les Athéniens sans les Lacédémoniens et les autres peuples du Péloponèse, menacent maintenant de se jeter sans alliés sur l’Attique, et que les Athéniens, qui jadis, lorsque les Béotiens étaient seuls, allaient ravager la Béotie, craignent maintenant que les Béotiens ne dévastent l’Attique. » Alors Socrate : « Je m’aperçois bien, dit-il, qu’il en est ainsi ; mais il me semble que la république montrerait aujourd’hui des dispositions plus bienveillantes envers un homme de bien qui serait à la tête des affaires : car la confiance engendre l’incurie, l’indolence et l’indiscipline ; la crainte rend les hommes plus vigilants, plus soumis, plus disciplinés. La preuve en est dans ce qui se passe sur les vaisseaux : tant qu’on ne craint rien, tout y est plein de confusion ; mais dès qu’on redoute la tempête ou l’ennemi, non-seulement on exécute tous les ordres, mais on garde le silence en attendant le commandement, de la même manière que les choristes[24]. — Si nous souhaitons, dit Périclès, que les Athéniens obéissent, c’est le moment de nous demander comment on pourrait les stimuler de nouveau, les rappeler à leur vertu, à leur gloire et à leur prospérité d’autrefois. — Eh bien ! dit Socrate, si nous voulions qu’ils reprissent des richesses passées en d’autres mains, ne leur montrerions-nous pas qu’elles ont appartenu à leurs pères, et qu’elles leur appartiennent à eux-mêmes, afin de les exciter à se les approprier ? Mais puisque nous voulons qu’ils s’efforcent d’atteindre au premier rang par la vertu, nous devons leur montrer que ce rang leur appartient de temps immémorial, et qu’en essayant de le reconquérir, ils se mettraient au-dessus de tous les peuples. — Et comment le leur apprendrons-nous ? — Si nous leur rappelons, à eux qui l’ont déjà entendu dire, que dès les temps les plus reculés leurs ancêtres ont été de grands hommes. — Veux-tu parler de ce différend des dieux, que Cécrops et ses auteurs eurent à juger à cause de leur vertu[25] ? — Oui, et je veux parler aussi de la naissance et de l’éducation d’Érechthée[26], et de la guerre soulevée contre eux[27], sous son règne, par tout le continent[28], de celle qu’ils eurent du temps des Héraclides[29] avec les peuples du Péloponèse, et de toutes celles qu’ils firent sous la conduite de Thésée[30] ; toutes rencontres où ils se montrèrent supérieurs à tous leurs contemporains. Si tu veux, nous leur rappellerons aussi les exploits de l’âge suivant, qui n’est pas bien loin du nôtre, les combats[31], qu’ils ont livrés seuls à cette nation souveraine de l’Asie entière et de l’Europe jusqu’à la Macédoine, qui possédait un empire plus vaste et des ressources plus puissantes que celles de ses ancêtres, et qui avait accompli de plus glorieux travaux ; puis les victoires qu’ils ont remportées avec l’aide des peuples du Péloponèse, et sur terre et sur mer, exploits qui leur ont valu le bruit d’être supérieurs à ceux de leur temps. — Ils ont, en effet, ce bruit. — Aussi, tandis qu’il se faisait un grand nombre d’émigrations dans la Grèce, ceux de l’Attique demeurèrent sur leur territoire ; les nations qui disputaient ensemble de leurs droits, s’en remettaient à leur jugement, et nombre de gens opprimés par de plus forts se réfugiaient auprès d’eux. » Alors Périclès : « Je m’étonne, Socrate, que notre ville ait ainsi décliné. — Pour moi, je pense, reprit Socrate, que de même qu’on voit certains athlètes, qui l’emportent de beaucoup sur d’autres par la supériorité de leurs forces, s’abandonner à la nonchalance et descendre au-dessous de leurs adversaires, de même les Athéniens, se sentant supérieurs aux autres peuples, se sont négligés et ont dégénéré. — Et maintenant, que pourraient-ils faire pour recouvrer leur ancienne vertu ? » Alors Socrate : « Il n’y a point ici de mystère ; il faut qu’ils reprennent les mœurs de leurs ancêtres, qu’ils n’y soient pas moins attachés qu’eux, et alors ils ne seront pas moins vaillants ; sinon, qu’ils imitent du moins les peuples qui commandent aujourd’hui, qu’ils adoptent leurs institutions, qu’ils s’y attachent de même, et ils cesseront de leur être inférieurs ; qu’ils aient plus d’émulation, ils les auront bientôt surpassés. — Tu veux dire que notre république sera longtemps encore loin de la vertu. Quand, en effet, les Athéniens sauront-ils, à l’exemple des Spartiates, respecter la vieillesse, eux qui, en commençant par mépriser leurs pères, méprisent ainsi les vieillards ? Quand s’exerceront-ils de la même manière, eux qui, non contents de négliger leur propre vigueur, tournent en ridicule ceux qui en font l’objet de leurs soins ? Quand obéiront-ils aussi à leurs gouvernements, eux qui se font gloire de les mépriser ? Quand auront-ils le même accord, eux qui, au lieu de travailler à l’intérêt commun, ne cherchent qu’à s’entre-nuire, et sont plus jaloux les uns des autres que du reste des hommes ? Mais le pire de tout, c’est qu’on les voit, divisés dans les réunions particulières et dans les assemblées publiques, s’intenter plus de procès que partout ailleurs[32], préférer un gain prélevé sur autrui à une aide réciproque, traiter les affaires de l’État comme si elles leur étaient étrangères, en faire l’objet de leurs luttes et se plaire à y employer toutes leurs forces. De là cette grande incapacité, cette malignité qui envahit la république ; de là ces discordes et ces haines mutuelles parmi les citoyens : fléaux qui me font craindre qu’Athènes ne tombe un jour dans des maux qu’elle serait incapable de supporter. — Oh ! non, Périclès, reprit Socrate, ne va pas t’imaginer que les Athéniens soient atteints d’une perversité incurable. Ne vois-tu pas le bon ordre qui règne parmi nos matelots, l’obéissance aux maîtres dans les jeux gymniques, et pareille soumission de la part des choristes à l’égard de leurs chefs ? — Sans doute c’est un fait merveilleux que des gens de cette espèce obéissent à ceux qui les dirigent, tandis que les hoplites et les cavaliers, qui semblent l’élite des gens de bien, sont les plus indisciplinés de tous. » Alors Socrate : « Mais l’Aréopage, Périclès, ne se compose-t-il pas d’hommes choisis et éprouvés ? — C’est vrai. — Eh bien ! connais-tu un tribunal qui soit plus digne, plus honorable, plus équitable dans tous ses jugements, plus estimable pour tout le reste ? — Je ne lui reproche rien. — Il ne faut donc pas désespérer des Athéniens, comme incapables de toute discipline. — Mais c’est précisément à la guerre, où la tempérance, l’ordre et la soumission sont le plus nécessaires, qu’ils ne font preuve d’aucune de ces vertus. — C’est que peut-être aussi, dit Socrate, ils y sont commandés par les gens les moins capables. Ne vois-tu pas que personne ne se présente pour commander aux joueurs de luth, aux chanteurs et aux danseurs, sans en avoir le talent ? qu’il en est de même pour les lutteurs et les athlètes exercés au pancrace ? Tous ceux qui les dirigent peuvent dire d’où ils ont reçu les principes de leur art ; mais la plupart des généraux sont de vrais improvisateurs. Je ne crois pas du tout que tu leur ressembles ; je pense, au contraire, que tu pourrais dire également bien quand tu as commencé à apprendre la stratégie et la lutte ; je suis encore convaincu que tu as conservé les principes de stratégie légués par ton père et que tu as rassemblé de toutes parts les connaissances qui pouvaient un jour te servir à la tête des armées. Je ne doute pas non plus que tu ne réfléchisses profondément, afin de n’ignorer, à ton insu, aucune des pratiques utiles à la guerre, et que, si tu t’aperçois qu’il te manque quelque chose, tu ne t’en enquières auprès de ceux qui savent, n’épargnant ni dons ni bienfaits pour apprendre d’eux ce qui t’a échappé et pour l’attacher de bous auxiliaires. » Alors Périclès : « Je comprends parfaitement, Socrate, que, si tu me parles ainsi, ce n’est pas avec la conviction que je ne néglige aucun de ces soins, mais tu essayes de m’apprendre qu’un homme qui veut commander doit veiller à tout cela : je suis complètement de ton avis. — Eh bien ! as-tu remarqué, Périclès, que sur nos frontières, s’étendent, le long de la Béotie, de hautes montagnes[33], qui ne laissent d’entrée chez nous que par des défilés étroits et difficiles, et que le cœur du pays est enveloppé de roches inaccessibles[34] ? — Assurément. — En outre, n’as-tu pas entendu dire que les Mysiens[35] et les Pisidiens[36] occupent dans le pays du Grand Roi des contrées tout à fait inaccessibles, et qu’armés à la légère, ils font, par leurs incursions, beaucoup de mal à ce pays et conservent eux-mêmes leur liberté ? — J’en ai entendu parler. — Ne crois-tu donc pas que, si les Athéniens, pendant l’âge de l’agilité, s’armaient de même à la légère et s’emparaient des montagnes limitrophes de leur pays, ils pourraient faire du mal à nos ennemis et assurer un puissant rempart à nos concitoyens ? » Alors Périclès : « Je crois, Socrate, dit-il, que ce serait une chose tout à fait avantageuse. — Eh bien ! reprit Socrate, puisque ces plans t’agréent, travaille, mon cher, à les réaliser : ce que tu pourras en accomplir sera beau pour toi et avantageux pour la ville ; si tu échoues, tu ne nuiras pas à ta patrie et tu n’en auras point la honte. »


CHAPITRE VI.


Il engage Glaucon, jeune homme sans expérience, à ne pas se mêler des affaires de l’État[37].


Glaucon[38] fils d’Ariston, aspirait à devenir orateur populaire, avec la prétention d’arriver au gouvernement de l’État, quoiqu’il n’eût pas encore vingt ans ; ses parents et ses amis ne pouvaient le faire revenir, bien qu’on l’arrachât de la tribune et qu’on le couvrît de huées. Socrate, qui lui voulait du bien, par amitié pour Charmide, fils de Glaucon[39], et pour Platon, parvint seul à le rendre sage. Le rencontrant un jour et voulant tout d’abord se faire écouter, il engagea ainsi la conversation avec lui : « Glaucon, dit-il, tu t’es donc mis dans la tête de gouverner notre cité ? — Mais oui, Socrate. — Par Jupiter, c’est le plus beau des projets qu’un homme puisse former : car il est clair que, si tu parviens à ton but, tu seras en passe d’obtenir tout ce que tu désireras, de servir tes amis, d’élever la maison de tes pères, d’agrandir ta patrie. Tu commenceras par te faire un nom dans ton pays, puis dans toute la Grèce, et peut-être même, comme Thémistocle, jusque chez les barbares ; enfin, partout où tu iras, tu fixeras sur toi tous les yeux. » En entendant ces mots, Glaucon se redressait avec fierté et demeurait avec plaisir. Socrate continua en ces termes : « N’est-il pas évident que, si tu veux être honoré, tu dois rendre service à la république ? — Sans doute. — Au nom des dieux, ne me cache rien, dis-moi quel est le premier service que tu veux lui rendre. » Glaucon gardait le silence, cherchant en lui-même par où il commencerait, « Voudrais-tu d’abord, lui dit Socrate, de la même manière que s’il s’agissait d’enrichir la maison d’un ami, t’efforcer d’enrichir la république ? — Je le voudrais. — Le moyen de la rendre plus riche, n’est-ce pas de lui procurer de plus grands revenus ? — C’est tout naturel. — Dis-nous donc d’où se tirent aujourd’hui les revenus de l’État et quel en est le chiffre. Il est évident que tu en as fait une étude, afin de pouvoir suppléer aux produits qui se trouveraient trop faibles et remplacer ceux qui viendraient à manquer. — Mais, par Jupiter, reprit Glaucon, je n’y ai jamais songé. — Puisque tu n’as pas songé à ce point, dis-nous au moins quelles sont les dépenses de la ville : car il est certain que tu as l’intention de diminuer celles qui sont superflues. — Ma foi, je ne m’en suis pas non plus occupé. — Eh bien, remettons à un autre temps le projet d’enrichir l’État ; comment, en effet, y songer avant de connaître les dépenses et les revenus ? — Mais Socrate, dit Glaucon, on peut encore enrichir la république de la dépouille des ennemis. — Oui, sans doute, si l’on est plus fort qu’eux ; car si l’on était plus faible, on perdrait même ce que l’on a. — Tu dis vrai. — Celui qui veut, à l’occasion, pouvoir faire une guerre, doit donc connaître la force de sa nation et celle des ennemis, afin que, si sa patrie est la plus forte, il lui conseille de commencer les hostilités, et si elle est la plus faible, il lui persuade de se tenir sur la défensive. — Tu as raison. — Dis-nous donc d’abord quelles sont les forces de notre cité sur terre et sur mer, puis quelles sont celles des ennemis. — Ma foi, je ne puis te répondre ainsi sans préparation. — Mais si tu as écrit quelque chose là-dessus, je l’entendrai avec le plus grand plaisir. — Non ; par Jupiter, je n’ai absolument rien écrit. — Eh bien, alors, nous ajournerons aussi notre première délibération au sujet de la guerre ; peut-être, vu l’importance de l’objet et ton début dans les affaires, n’as-tu pas pu l’étudier encore ? Mais je vois que tu t’es occupé déjà de la défense du pays ; tu sais quelles garnisons sont nécessaires et quelles autres ne le sont pas, sur quels points les gardes sont trop nombreuses ou bien insuffisantes ; tu conseilleras d’augmenter celles qui ne sont pas assez fortes, de retirer celles qui ne sont pas nécessaires. — Par Jupiter, reprit Glaucon, je suis d’avis de les retirer toutes ; car elles gardent le pays de manière à ce qu’on y vole tout. — Mais si l’on retire les garnisons, ne sens-tu pas qu’il sera possible alors à qui voudra d’enlever même de vive force ? D’ailleurs, as-tu visité toi-même les garnisons ? Comment sais-tu qu’elles font mal leur service ? — Je le suppose. — Eh bien, quand nous aurons quelque chose de plus que des suppositions, alors nous délibérerons aussi sur cet objet. — Peut-être cela vaudra-t-il mieux. — Je sais, ajouta Socrate, que tu n’as pas été voir les mines d’argent, de sorte que tu ne peux pas dire pourquoi elles produisent moins qu’autrefois[40]. — En effet, je n’y ai pas encore été. — On dit, ma foi, que l’air y est malsain ; et conséquemment, si l’on vient à en délibérer, tu auras là une excuse suffisante. — Tu te moques de moi[41], reprit Glaucon. — Mais je suis sûr du moins que tu as soigneusement examiné combien de temps le blé récolté dans le pays peut nourrir la ville, et combien on en consomme de plus chaque année, afin que, si l’État venait à éprouver une disette, tu ne fusses pas pris au dépourvu, mais en mesure, grâce à tes prévisions, de pourvoir aux besoins de la ville et de la sauver. — Tu me parles là, dit Glaucon, d’une grosse affaire, s’il faut veiller à tous ces détails. — Cependant, reprit Socrate, on n’est pas même capable de bien gouverner sa maison, si l’on n’en connaît pas tous les besoins, si l’on ne sait pas les satisfaire ; mais puisque la ville contient plus de dix mille maisons[42], et qu’il n’est pas facile de s’occuper de tant de familles à la fois[43], pourquoi n’as-tu pas essayé d’abord d’en relever une, celle de ton oncle ? Elle en a besoin. Après en être venu à bout, tu aurais passé à un plus grand nombre ; mais si tu ne peux pas rendre service à un seul individu, comment pourras-tu être utile à tout un peuple ? C’est comme si un homme n’avait pas la force de soulever le poids d’un talent[44] ; n’est-il pas clair qu’il ne devrait pas essayer d’en soulever davantage ? — Ah ! certes, dit Glaucon, je serais bien utile à la famille de mon oncle, s’il voulait m’écouter ! — Ainsi, reprit Socrate, tu n’as pas pu persuader ton oncle, et tu voudrais te faire écouter de tous les Athéniens et de ton oncle avec eux ?

« Prends garde, Glaucon, en désirant la gloire, d’arriver à tout le contraire. Ne vois-tu pas comme il est dangereux de dire ou de faire ce qu’on ne sait pas ? Regarde parmi tous ceux de ta connaissance qui parlent et agissent sans savoir, s’ils te paraissent, pour cette raison, obtenir des éloges ou des reproches. Sont-ils admirés ou méprisés ? Regarde, au contraire, les hommes qui savent ce qu’ils disent, ce qu’ils font, et tu verras, je crois, que, dans toutes les circonstances, ceux qui ravissent les suffrages et l’admiration sont précisément ceux qui savent, tandis que l’opprobre et le dédain sont le partage des ignorants. Aussi, puisque tu aimes la gloire » et que tu veux te faire admirer de la patrie, travaille à bien savoir ce que tu veux mettre en pratique : car, si tu parviens à l’emporter en cela sur les autres, et qu’alors tu prennes en main les affaires de l’État, je ne serai pas étonné que tu obtiennes très-facilement ce que tu désires. »


CHAPITRE VII.


Il engage Charmide, homme d’une grande modestie, à s’occuper des affaires publiques.


Voyant que Charmide, fils de Glaucon[45], homme plein de mérite et de beaucoup supérieur à tous les politiques du temps, n’osait ni paraître devant le peuple, ni s’occuper des affaires de l’État : « Dis-moi, Charmide, lui dit Socrate, si quelqu’un était capable de gagner les couronnes dans les jeux, de se rendre ainsi glorieux lui-même et sa patrie plus illustre dans la Grèce, et que pourtant il refusât de combattre, comment jugerais-tu un pareil homme ? — Il est clair que ce serait un efféminé et un lâche. — Et si un citoyen capable, en s’adonnant aux affaires publiques, d’agrandir sa patrie et de se couvrir lui-même de gloire, refusait de le faire, ne serait-on pas en droit de le traiter de lâche ? — Peut-être ; mais pourquoi me fais-tu cette question ? — Parce qu’il me semble que, malgré ton mérite, tu recules devant les affaires, et cela, quand tu dois y prendre part en ta qualité de citoyen. — Mais ce mérite, dit Charmide, en quelle circonstance l’as-tu reconnu, pour avoir de moi cette opinion ? — Dans tes entretiens avec nos hommes politiques : car, s’ils te communiquent quelques affaires, je vois que tu leur donnes de bons conseils, et que, s’ils font des fautes, tu les reprends justement. — Ce n’est pas la même chose, Socrate, de s’entretenir en particulier ou de discuter en public. — Cependant, ceux qui savent calculer, calculent aussi bien en public que tout seuls, et ceux qui, tout seuls, savent parfaitement jouer de la cithare, conservent en public leur supériorité. — Oui ; mais la honte et la timidité, ne vois-tu pas qu’elles sont innées chez certains hommes et qu’elles se manifestent bien plus dans les assemblées tumultueuses que dans les réunions privées ? — Eh bien, je veux t’apprendre que ce ne sont pas les plus sages qui te font honte, ni les plus puissants qui te font peur, mais que tu rougis de parler devant les moins éclairés et les plus faibles. N’est-ce pas, en effet, devant des foulons, des cordonniers, des maçons, des chaudronniers, des laboureurs, des marchands, des brocanteurs de place publique, des gens qui cherchent à vendre cher ce qu’ils ont acheté à vil prix, que tu te sens timide ? Car voilà de quoi se compose l’assemblée du peuple. En quoi donc crois-tu que ta conduite diffère de celle d’un homme qui, supérieur aux artistes, aurait peur des ignorants ? N’est-il pas vrai qu’en dépit de ta facilité à t’exprimer devant les plus illustres citoyens, dont quelques-uns pourtant te dédaignent, et de ta supériorité manifeste sur ceux qui essayent de parler en public, tu hésites à prendre la parole devant une multitude qui ne s’est jamais occupée des affaires et qui n’a pour toi aucun dédain, dans la crainte qu’elle ne te tourne en ridicule ? — Eh quoi ! ne vois-tu pas, Socrate, que souvent dans les assemblées on se moque de ceux qui parlent bien ? — Mais les autres[46] en font autant : aussi je t’admire, toi qui sais si bien les empaumer, quand ils te traitent de la sorte, de croire que tu ne saurais te mesurer avec la foule. Ne t’ignore pas toi-même, mon bon ; ne commets pas la faute que commettent la plupart des hommes : presque tous ont sans cesse l’œil sur les actions des autres, et ne se tournent point à l’examen des leurs ; défends-toi d’une pareille indolence, mais concentre tous tes efforts sur toi ; ne néglige pas l’État, s’il peut gagner quelque chose par tes soins. Grâce à la prospérité des affaires, ce n’est pas seulement aux autres citoyens, mais c’est à tes amis et à toi-même que tu auras rendu un immense service. »


CHAPITRE VIII.


Discussion avec Aristippe sur le bien et sur le beau.


Aristippe[47] essayait de confondre Socrate, comme celui-ci l’avait lui-même confondu naguère ; mais Socrate, voulant rendre service à ses disciples, ne répondit point en homme qui se tient sur ses gardes, et qui craint qu’on n’intervertisse ses paroles, mais comme un homme fortement convaincu qu’il remplit ses devoirs. Aristippe lui demanda s’il connaissait quelque chose de bon, afin que, si Socrate lui disait la nourriture, la boisson, la richesse, la santé, la force, le courage, il pût lui démontrer que c’est parfois un mal. Mais Socrate, considérant que nous cherchons surtout à nous délivrer de ce qui nous fait souffrir, lui fit la meilleure réponse possible : « Me demandes-tu, lui dit-il, si je connais quelque chose de bon pour la fièvre ? — Non. — Pour l’ophthalmie ? — Non plus. — Pour la faim ? — Pas davantage. — Eh bien, si tu me demandes si je connais quelque chose de bon qui ne soit bon à rien[48], je ne le connais pas, et je n’ai pas besoin de le connaître, »

Une autre fois, Aristippe lui demandant s’il connaissait quelque chose de beau : « Oui, je connais beaucoup de choses belles. — Eh bien, sont-elles toutes semblables ? — Autant qu’il est possible, il y en a qui diffèrent essentiellement. — Et comment ce qui diffère du beau peut-il être beau ? — Par Jupiter, comme un homme habile à la course diffère d’un autre homme habile à la lutte ; comme la beauté d’un bouclier fait pour la défensive diffère complétement de celle du javelot, fait pour voler avec force et vitesse. — Ta réponse est tout à fait la même que quand je t’ai demandé si tu connaissais quelque chose de bon. — Crois-tu donc qu’autre chose est le bien, autre chose le beau ? Ne sais-tu pas que tout ce qui est beau pour une raison est bon pour la même raison ? La vertu n’est pas bonne dans une occasion et belle dans une autre ; les hommes aussi sont appelés bons et beaux de la même manière et pour les mêmes motifs : ce qui, dans le corps des hommes, fait la beauté apparente, en fait également la bonté ; enfin, tout ce qui peut être utile aux hommes est beau et bon relativement à l’usage qu’on en peut faire[49]. — Comment ! un panier à ordures est donc aussi une belle chose ? — Oui, par Jupiter, et un bouclier d’or est laid, du moment que l’un est convenablement fait pour son usage, et l’autre non. — Tu dis donc que les mêmes objets peuvent être beaux et laids ? — Oui, par Jupiter ! et ils peuvent être aussi bons et mauvais : car souvent ce qui est bon pour la faim est mauvais pour la fièvre, et ce qui est bon pour la fièvre est mauvais pour la faim ; souvent aussi ce qui est beau pour la course ne l’est pas pour la lutte, et ce qui est beau pour la lutte ne l’est pas pour la course ; enfin, les choses sont belles et bonnes pour l’usage auquel elles conviennent ; elles sont laides et mauvaises pour l’usage auquel elles ne conviennent pas. »

De même, lorsque Socrate disait que la beauté d’un édifice consiste dans son utilité, il me semblait qu’il enseignait le meilleur principe de construction. Voici comment il raisonnait : « Quand on fait bâtir une maison, disait-il, ne s’ingénie-t-on pas des moyens qui peuvent en rendre le séjour le plus possible agréable et commode ? » Ce principe une fois admis : « N’est-il pas agréable qu’elle soit fraîche pendant l’été et chaude pendant l’hiver ? » Ce second point étant aussi accordé : « Eh bien, quand les maisons regardent le midi, le soleil ne pénètre-t-il pas, en hiver, sous les galeries extérieures[50], et, en été, passant au-dessus de nos têtes et par-dessus les toits, ne nous procure-t-il pas de l’ombre ? Alors, si ce sont là de bonnes conditions, n’est-il pas vrai qu’il faut que les toits des galeries tournées vers le midi soient plus élevés, afin que le soleil d’hiver n’en soit point exclu, tandis que ceux des galeries tournées au septentrion doivent être plus bas, afin que les vents froids ne puissent y entrer ? En un mot, l’édifice qui fournit, en toute saison, la plus agréable retraite et le dépôt le plus sûr pour ce que l’on possède, ne peut manquer d’être le plus agréable et le plus beau : les peintures et les bariolages ôtent plus de plaisirs qu’ils n’en procurent. » Il disait encore que, pour les temples et les autels, l’emplacement le plus convenable est un lieu bien découvert et complétement isolé : car il est agréable pour prier de n’avoir point une vue bornée, et il est encore agréable d’approcher des autels sans se souiller.


CHAPITRE IX.


Pensées diverses de Socrate sur le courage, la tempérance, la sagesse, l’envie, le loisir, le pouvoir politique et le bonheur[51].


Un jour, on lui demandait si le courage est une qualité acquise ou naturelle : « Je crois, dit-il, que, comme on voit des corps dont la nature résiste mieux que d’autres à la fatigue, il y a des âmes dont la nature est plus énergique que les autres contre les difficultés : car je vois des hommes, élevés sous les mêmes lois et dans les mêmes mœurs, différer beaucoup entre eux par le courage. Seulement, je pense que la valeur naturelle peut être augmentée par l’instruction et par l’exercice : il est clair que les Scythes et les Thraces n’oseraient pas, avec la pique et le bouclier, s’attaquer aux Lacédémoniens, et que les Lacédémoniens ne tenteraient pas de résister aux Thraces avec le bouclier léger et le javelot, ni aux Scythes avec la flèche. Je vois qu’en tout les hommes diffèrent naturellement les uns des autres, qu’en tout ils font des progrès par l’exercice ; et de là il est évident que les hommes les mieux doués ou les plus maltraités de la nature, doivent, quand ils veulent exceller en quelque partie, prendre des leçons et s’exercer. »

La sagesse[52] ne se séparait point, selon lui, de la tempérance ; mais celui qui, connaissant le bien et le beau, les met en pratique, et qui, connaissant le mal, sait s’en garder, passait à ses yeux pour un homme sage et réservé. On lui demandait s’il considérait ceux qui savent ce qu’on doit faire, et qui font néanmoins le contraire, comme des gens sages et tempérants : « Je pense, dit-il, qu’ils ne sont pas moins dépourvus de sagesse que de tempérance. Car je crois que tous les hommes choisissent entre toutes les actions possibles celles qui doivent leur être les plus avantageuses. Je pense donc que ceux qui n’agissent pas avec droiture ne sont ni sages, ni réservés. » Il disait que la justice et toutes les autres vertus se résument dans la sagesse : car toutes les actions justes et vertueuses sont en même temps belles et bonnes ; or, ceux qui les connaissent ne peuvent plus rien leur préférer, et ceux qui ne les connaissent pas, non-seulement ne peuvent y atteindre, mais, s’ils l’essayent, ils ne font que des fautes : de la même manière les hommes sages font des actions belles et bonnes, tandis que ceux qui ne sont pas sages n’en peuvent faire, ou, s’ils l’essayent, ils ne font que des fautes. Ainsi, puisque ce qui se fait de juste, de bien et de bon, se rattache à la vertu, il est clair que la justice et toutes les autres vertus constituent la sagesse.

La folie lui paraissait bien être le contraire de la sagesse ; cependant il ne regardait pas l’ignorance comme une folie ; mais ne se point connaître soi-même et croire qu’on sait ce qu’on ignore, c’est, à ce qu’il disait, toucher de bien près à la démence. Il ajoutait que la multitude ne regarde pas comme des insensés ceux qui se trompent sur des objets inconnus à la plupart des hommes, tandis qu’elle traite de fous ceux qui se trompent dans des choses connues de tout le monde. Par exemple, si un homme se croit assez grand pour ne pouvoir, sans se baisser, passer sous les portes d’une muraille, assez fort pour essayer d’enlever des maisons, ou pour entreprendre des choses dont tout le monde reconnaît l’impossibilité, on dit qu’il est fou ; mais si l’on ne commet que des fautes légères, on n’est pas traité de fou par la multitude ; et, comme on n’appelle amour qu’une violente affection, de même on ne donne le nom de folie qu’à une grande démence.

Examinant quelle est la nature de l’envie, il ne trouvait pas que ce fût ce sentiment douloureux causé par les malheurs de nos amis ou par la prospérité de nos ennemis, mais il n’appelait envieux que ceux qui s’affligent du bonheur de leurs amis. Quelques personnes s’étonnant qu’on pût éprouver de l’amitié pour quelqu’un et souffrir de son bonheur, il leur faisait remarquer que bien des gens sont incapables d’abandonner leurs amis dans le malheur, et secourent leur infortune, mais s’affligent pourtant de leur prospérité. Il ajoutait que ce sentiment n’entre jamais dans le cœur du sage, mais qu’il est ordinaire aux sots.

Recherchant ce qu’est l’oisiveté, il disait qu’il voyait la plupart des hommes toujours occupés à quelque chose : car, enfin, les joueurs de dés et les bouffons sont occupés ; mais il les traitait cependant d’oisifs, puisqu’ils pouvaient faire mieux ; or, quand on fait le mieux, on n’a pas le loisir de passer du mieux au pire, et, si on s’y laisse aller, on est bien coupable, puisqu’on ne manque pas d’occupation. Pour les rois et les gouvernants, il disait que ce ne sont pas ceux qui portent un sceptre, ni qui ont été choisis au hasard par la multitude, ou que le sort a favorisés, ou qui ont usurpé le pouvoir soit par la violence, soit par la ruse, mais ceux qui savent régner. Si l’on convenait que le devoir d’un gouvernant est d’ordonner ce qu’il est utile de faire, et celui d’un sujet d’obéir, il faisait voir que, dans un vaisseau, s’il se rencontre un homme qui ait l’expérience du commandement, le pilote et tous les autres matelots obéissent à son expérience ; qu’il en est de même dans l’agriculture pour ceux qui possèdent des champs ; dans la maladie pour les malades ; dans la gymnastique pour ceux qui s’exercent le corps ; que tous ceux, enfin, qui font une œuvre dont il faut connaître les procédés, emploient ces procédés quand ils les connaissent, mais que, s’ils les ignorent, ils obéissent à ceux qui savent, quand ils sont là, ou bien les font venir, s’ils sont absents, afin d’exécuter, d’après leurs ordres, les prescriptions nécessaires ; que, dans l’art de filer, les femmes elles-mêmes commandent aux hommes, parce qu’elles s’y connaissent, et que les hommes n’y entendent rien.

Si on lui objectait qu’un tyran est maître de ne pas suivre les bons avis qu’on lui donne : « Et comment, disait-il, est-il maître de ne pas les suivre, puisque la punition est toujours prête, quand il refuse d’écouter un bon avis ? car, en pareille occurrence, si l’on refuse de suivre un bon conseil, on fait des fautes, et ces fautes entraînent leur punition. »

Si on lui disait encore que le tyran peut ôter la vie à un sage conseiller : « Eh bien ! répondait-il, en donnant la mort à ses plus fermes appuis, crois-tu qu’il ne soit pas puni, ou même que sa peine soit légère ? crois-tu qu’il trouve sa sûreté dans une telle conduite, et qu’elle ne l’entraîne pas bien plus tôt à sa perte ? Quelqu’un lui demandait quelle était, selon lui, la plus belle occupation de l’homme : « Bien faire[53], » répondit-il. On ajouta : « Y a-t-il donc un procédé pour faire bien ses affaires ? — Non, dit-il, car je crois que la fortune et l’action sont deux choses opposées : trouver son bien-être sans le chercher, voilà ce que j’appelle faire fortune ; mais par son savoir et son zèle arriver au succès, voilà ce que j’appelle bien faire, et ceux qui procèdent ainsi, me paraissent réussir. »

Il disait qu’il regardait comme les plus estimables et les plus chers aux dieux, les laboureurs qui travaillent bien à la terre, les médecins qui exercent bien la médecine, les hommes d’État qui dirigent bien la politique ; mais que ne rien faire da bien, c’est n’être ni utile à personne, ni cher aux dieux.


CHAPITRE X.


Conseils artistiques donnés à Parrhasius, à Cliton et à Pistias sur la peinture, la statuaire et la fabrication des armes.


D’autre part, quand il lui arrivait de converser avec des artistes vivant de leur travail, il leur était encore utile. Il entra un jour dans l’atelier du peintre Parrhasius[54], et eut avec lui cette conversation : « Dis-moi, Parrhasius, la peinture n’est-elle pas une représentation des objets visibles ? Ainsi les enfoncements et les saillies, le clair et l’obscur, la dureté et la mollesse, la rudesse et le poli, la fraîcheur de l’âge et sa décrépitude, vous les imitez à l’aide des couleurs ? — Tu dis vrai. — Et si vous voulez représenter des formes parfaitement belles, comme il n’est pas facile de trouver un homme qui n’ait aucune imperfection, vous rassemblez plusieurs modèles, vous prenez à chacun ce qu’il a de plus beau, et vous composez ainsi un ensemble d’une beauté parfaite[55] ? — C’est ce que nous faisons. — Mais quoi ! ce qu’il y a de plus attrayant, de plus ravissant, de plus aimable, de plus désirable, de plus séduisant, l’expression morale de l’âme, vous ne l’imitez point[56] ? ou bien est-elle inimitable ? — Mais le moyen, Socrate, de l’imiter ? elle n’a ni proportion, ni couleur, ni aucune des qualités que tu as détaillées ; en un mot, elle n’est pas visible. — Eh ! ne voit-on pas chez l’homme les regards exprimer tantôt l’affection, tantôt la haine ? — Je le crois. — Ne faut-il donc pas rendre ces expressions des yeux ? — Il le faut. — Quand des amis sont heureux ou malheureux, la physionomie est-elle la même chez ceux qui s’y intéressent ou chez les indifférents ? — Non, ma foi ! Dans le bonheur des amis, la joie, dans leur malheur, la tristesse est peinte sur les visages. — On peut donc aussi représenter ces sentiments ? — Oui, certes. — Il en est de même de la fierté et de l’indépendance, de l’humilité et de la bassesse, de la tempérance et de la raison, de l’insolence et de la grossièreté ; c’est par la physionomie et par l’attitude des hommes, debout ou en mouvement, que ces sentiments se produisent. — Tu dis vrai. — Il faut donc les imiter ? — D’accord. — Et qui crois-tu donc qui agrée le plus à voir, ou les hommes qui manifestent des sentiments beaux, honnêtes, aimables, ou ceux qui n’en font voir que de honteux, pervers et haïssables ? — Par Jupiter ! il y a bien de la différence, Socrate ! »

Il entra un jour chez Cliton[57], le statuaire, et, s’entretenant avec lui : « Te voilà, Cliton, lui dit-il, en train de faire des coureurs en pierre, des lutteurs, des pugiles, des pancratiastes, je le vois et je le sais. Mais ce qui ravit le plus l’âme des hommes par la vue, l’apparence même de la vie, comment la communiques-tu à tes statues ? » Et comme Cliton, embarrassé, hésitait à répondre : « Est-ce, dit Socrate, en modelant tes ouvrages sur des êtres vivants, que tu fais paraître tes statues animées ? — Justement. — Ainsi, comme nos différentes attitudes font jouer en haut ou en bas certains muscles du corps, que les uns se resserrent ou s’étirent, se tendent ou se relâchent, est-ce en exprimant ces effets que tu donnes à tes œuvres plus de ressemblance et de vérité ? — Précisément. — Mais cette expression même d’une action corporelle ne procure-t-elle pas un certain plaisir aux spectateurs ? — Je le pense. — Il faut, par conséquent, que les yeux des combattants expriment la menace, et que la joie se lise sur la physionomie des vainqueurs ? — Sans nul doute. — Il faut donc aussi que le statuaire exprime par les formes toutes les impressions de l’âme. »

Un jour Socrate entra chez l’armurier Pistias[58], qui lui montra des cuirasses très-bien faites : « Par Junon ! dit-il, voilà, Pistias, une belle invention ! Cette cuirasse peut protéger les parties qui ont besoin d’être couvertes, et elle n’empêche pas de se servir des mains. Mais alors, dis-moi, Pistias, pourquoi, tes cuirasses n’étant ni plus solides ni plus coûteuses pour toi que celles des autres fabricants, tu les vends beaucoup plus cher. — C’est, Socrate, parce que les miennes sont mieux proportionnées. — Mais cette proportion, est-ce d’après la mesure ou la balance que tu la fais payer plus cher ? car je pense que tu ne les fais pas toutes d’une égalité ni d’une ressemblance parfaite, si tu veux qu’elles aillent bien[59]. — Par Jupiter ! je les fais pour cela ; autrement, elles ne pourraient servir. — Mais n’y a-t-il pas chez les hommes des corps bien proportionnés et d’autres qui ne le sont pas ? — Évidemment. — Alors, comment fais-tu donc pour qu’une cuirasse bien proportionnée aille à un corps qui ne l’est pas ? — Je tâche qu’elle aille bien ; car, du moment qu’elle va bien, elle est bien proportionnée. — Tu me parais, reprit Socrate, ne pas entendre le mot proportionné dans un sens absolu, mais relativement à l’usage de l’objet, comme si tu disais d’un bouclier qu’il est bien proportionné, du moment qu’il convient à celui qui s’en sert ; et tu pourrais en dire autant d’une chlamyde ou de tout autre objet. Mais peut-être y a-t-il dans cette convenance un autre avantage qui n’est pas à dédaigner. — Apprends-le moi, Socrate, si tu en sais quelqu’un. — C’est qu’une armure qui va bien écrase moins que celle qui va mal, en les supposant du même poids ; car celle qui va mal, soit parce qu’elle pend tout entière des épaules, soit parce qu’elle presse fortement quelque autre partie du corps, devient incommode et difficile à porter, tandis que celle qui va bien, répartissant la charge sur les clavicules, les épaules, la poitrine, le dos et l’estomac, n’est plus, pour ainsi dire, un fardeau, mais une dépendance du corps lui-même. — Tu viens de dire justement pourquoi je mets un si grand prix à mes ouvrages : néanmoins, je sais que bien des gens aiment mieux acheter des cuirasses peintes ou dorées. — S’ils achètent des cuirasses qui ne leur vont pas, je crois qu’ils achètent là une incommodité peinte ou dorée. Mais comme le corps n’est pas toujours immobile, que tantôt il se baisse et tantôt se redresse, comment des cuirasses trop justes peuvent-elles bien aller ? — Elles ne le peuvent pas. — Tu dis donc que des cuirasses qui vont bien ne sont pas celles qui sont justes, mais celles qui ne gênent pas au besoin ? — C’est ce que je dis, Socrate, et tu as bien saisi. »


CHAPITRE XI.


Conversation avec la courtisane Théodote[60].


Il y avait alors dans la ville une belle femme, nommée Théodote, toute prête à suivre qui savait la convaincre. Un jour quelqu’un parlait d’elle et disait qu’il n’y avait pas de paroles capables d’exprimer la beauté de cette femme, que les peintres allaient la visiter, afin de la prendre pour modèle, et qu’elle ne leur faisait point un mystère de ses charmes. « Il faut aller la voir, dit Socrate ; car ce n’est pas en écoutant qu’on peut apprendre ce que la parole ne peut exprimer. » Alors le narrateur : « Ne perdons pas de temps, dit-il ; nous vous accompagnons. » Cela dit, ils vont chez Théodote, et la prenant au moment où elle posait devant un peintre, ils se mettent à la considérer. Quand le peintre eut fini : « Mes amis, dit Socrate, est-ce nous qui devons savoir gré à Théodote de nous avoir laissé contempler sa beauté, ou bien doit-elle nous remercier de l’avoir contemplée ? Si ce spectacle lui a été le plus utile, ne nous doit-elle pas de la reconnaissance, et si c’est nous qui avons le plus gagné, ne devons-nous pas être reconnaissants ? » Quelqu’un ayant remarqué qu’il parlait juste : « Je conviens, dit-il, qu’elle ne gagne avec nous que des éloges ; mais comme nous nous les répandons, ils lui seront fort utiles. Pour notre part, nous emportons le désir de toucher ce que nous avons contemplé, nous nous en allons mordus au cœur, poursuivis par le regret ; et tout cela fait que nous sommes les esclaves et elle la souveraine. Alors Théodote : « Par Jupiter ! dit-elle, s’il en est ainsi, il faut que je vous remercie de vous avoir offert le spectacle. »

Sur ce point, Socrate la voyant superbement parée, et, près d’elle, sa mère en habits et en toilette peu commune, puis des servantes nombreuses, accortes, et proprement vêtues, une maison enfin abondamment pourvue de tout ce qu’il faut : « Répondez-moi, Théodote, lui dit-il, avez-vous des terres ? — Aucune. — Vous avez donc une maison qui vous fournit des revenus ? — Je n’ai pas de maison. — Mais vous avez des ouvrières ? — Je n’ai point d’ouvrières. — Où prenez-vous donc de quoi vivre ? — S’il m’arrive quelque ami qui veuille me faire du bien, c’est de quoi je vis. — Par Junon, dit Socrate, ma Théodote, c’est une belle acquisition, et mieux vaut acquérir un troupeau d’amis que de brebis, de bœufs ou de chèvres ! Mais vous abandonnez-vous à la fortune, attendez-vous qu’un ami se prenne à vous comme une mouche, ou bien employez-vous quelque artifice pour cela ? — Comment voulez-vous que j’emploie un artifice ? — Bien plus facilement, ma foi, que les araignées ! Vous savez comment elles vont à la chasse de leur gibier : elles tissent une toile subtile, et tout ce qui vient à y tomber leur sert de nourriture. — Vous me conseillez donc aussi de tisser une toile à gibier ? — Il ne faut pas croire qu’on doive aller sans art à la chasse des amis, la plus belle des prises. Ne voyez-vous pas toutes les finesses des chasseurs pour prendre les lièvres, gibier bien moins précieux ? Comme les lièvres broutent la nuit, on se procure des chiens qui voient clair durant l’obscurité, et on les met sur la piste de la bête. Le jour, les lièvres se remettant à courir, on se procure d’autres chiens qui, au moment où ils retournent de la pâture au gîte, les éventent au fumet et les trouvent. Les lièvres ont de si bonnes jambes qu’on a peine à les suivre de l’œil dans leur fuite : on dresse d’autres chiens assez vites pour les prendre à la course. Il y en a, malgré cela, quelques-uns qui échappent ; alors on tend des filets dans les sentiers par lesquels ils se sauvent, afin qu’ils y tombent et restent pris[61]. — Mais quel moyen pareil puis-je employer pour la chasse aux amis ? — Il faut, ma foi, en place de chien, avoir quelqu’un qui se mette sur la piste des amateurs de la beauté et des richards, qui en trouve, et qui, en ayant trouvé, s’ingénie des moyens de les jeter dans vos filets. — Mais quels filets ai-je donc ? — Un seul, ma foi, mais le plus inextricable de tous, votre corps, et dans ce corps une âme qui vous enseigne le charme des regards, la séduction des paroles, qui vous apprend à faire accueil à qui vous recherche, à éconduire qui vous dédaigne, à visiter avec empressement un ami malade, à féliciter chaudement quiconque a bien agi, a reconnaître de toute votre âme les soins dévoués qu’on vous a rendus. Car je sais qu’un amant vous montre autant de tendresse que de bienveillance ; et, si vous avez des amants illustres, je sais que vos actions ne les engagent pas moins que vos paroles. — Par Jupiter ! dit Théodote, je ne m’ingénie d’aucun de ces moyens. — Il n’est pourtant pas indifférent de savoir agir avec chacun précisément d’après son caractère, car ce n’est jamais par force qu’on se crée ou qu’on garde un ami : bienveillance et plaisir sont l’amorce qui prend et retient semblable gibier. — Vous dites vrai. — Il faut donc d’abord faire en sorte que ceux qui vous recherchent ne vous accordent que ce qui leur coûte le moins, et ensuite les payer d’un juste retour : ils vous en aimeraient encore davantage, vous demeureraient plus longtemps attachés, et vous feraient de plus grandes largesses. Or, votre gratitude sera parfaite, si, dans leurs besoins, vous consentez à partager avec eux. Vous voyez que les mets les plus délicieux, servis à une personne sans appétit, paraissent désagréables et inspirent du dégoûta des convives rassasiés, tandis que les mets les plus simples, servis à une personne affamée, lui semblent délicieux. — Mais comment puis-je exciter l’appétit de ceux qui me visitent ? — Par Jupiter ! continua Socrate, en ne leur offrant plus rien quand ils sont rassasiés, en ne les rappelant point au repas avant que la digestion accomplie ait ravivé le besoin ; puis, le besoin venu, en leur faisant entendre que votre charmant entretien, votre venue est une faveur toute volontaire, et parfois même en les fuyant, pour que leur besoin devienne extrême. Les faveurs, en effet, perdent beaucoup de leur prix, quand elles précèdent le désir. » Alors Théodote : « Eh bien, Socrate, dit-elle, que ne m’aidez-vous à faire la chasse des amis ? — Par Jupiter ! je le veux bien, si vous m’y décidez. — Et le moyen de vous décider ? — Vous le chercherez et vous vous en aviserez, si vous avez besoin de moi. — Venez donc souvent me voir. » Socrate alors plaisantant sur ses occupations ; « Théodote, lui dit-il, il ne m’est pas facile d’en trouver le temps : mes nombreuses affaires, privées ou publiques, ne me laissant aucun répit ; et puis, j’ai des maîtresses qui ne me laissent aller ni le jour ni la nuit, grâce aux philtres et aux charmes que je leur ai enseignés. — Quoi ! Socrate, vous savez composer des philtres ? — Eh ! comment croyez-vous qu’Apollodore et Antisthène ne me quittent jamais ? Comment croyez-vous que Cébès et Simmias m’arrivent de Thèbes ? Sachez bien que cela ne peut se faire sans philtres, sans enchantements, sans bergeronnettes[62]. — Prêtez-moi donc une bergeronnette, pour que je commence à vous attirer. — Mais, par Jupiter ! je ne veux pas être attiré près de vous, je veux que vous veniez près de moi. — Alors j’irai, mais vous me recevrez. — Oui, je vous recevrai, s’il n’y a chez moi personne que j’aime plus que vous. »


CHAPITRE XII.


Les exercices gymnastiques donnent au corps la force et la santé[63].


Voyant qu’Épigène[64], jeune homme qui faisait partie de ses disciples, ne prenait aucun soin de son corps : « Quel corps étrange tu as, Épigène ! lui dit-il. — C’est qu’aussi, Socrate, je suis étranger[65] aux exercices. — Pas plus cependant que ceux qui doivent combattre aux jeux olympiques. Comptes-tu pour rien le combat dont la vie est le prix, au cas où les Athéniens viendraient à le proposer ? Et cependant nombre d’hommes, à cause de leur mauvaise complexion, périssent dans les périls de la guerre, et souvent aux dépens de l’honneur ; beaucoup pour le même motif sont pris vivants ; et là, ils passent le reste de leur vie, si cela se rencontre, dans le plus dur esclavage, ou bien, réduits à la plus triste des nécessités, payant parfois une rançon supérieure à leur fortune, ils traînent la fin de leur existence, privés du nécessaire et en proie au malheur ; d’autres enfin se font une honteuse réputation fondée sur la faiblesse de leur corps, qui les fait passer pour des lâches. Méprises-tu donc les punitions attachées à la faiblesse, et crois-tu pouvoir aisément les supporter ? Pour moi, je crois plus facile et plus agréable de se soumettre aux fatigues requises pour se donner un corps vigoureux. Ou bien penses-tu qu’une constitution délicate soit plus saine et plus utile en toute circonstance qu’une constitution robuste ? Cependant tout est bien différent pour ceux qui ont le corps en bon ou en mauvais état : la santé et la vigueur sont le partage de ceux qui ont le corps en bon état ; beaucoup, par ce moyen, se tirent avec honneur des périls guerriers, et s’échappent dans les situations dangereuses ; d’autres secourent leurs amis, rendent service à leur patrie, dont ils obtiennent ainsi la reconnaissance, acquièrent un grand renom, gagnent les plus beaux honneurs, passent le reste de leur vie heureux et considérés, et laissent à leurs enfants de précieux moyens d’existence. Ce n’est donc pas une raison, quand l’État n’ordonne pas publiquement de se livrer à des exercices en vue de la guerre, de les négliger en particulier, et l’on ne doit pas s’y appliquer avec moins de zèle. Sache bien que, dans aucune autre lutte, dans aucun acte de la vie, tu n’auras à te repentir d’avoir exercé ton corps : en effet, dans toutes les actions que font les hommes, le corps a son utilité, et dans tous les usages où nous l’employons il est essentiel qu’il soit constitué le mieux possible. Il y a plus, dans les fonctions même où tu crois qu’il a le moins de part, je veux dire celles de l’intelligence, qui ne sait que la pensée commet souvent de grandes fautes, parce que le corps est mal disposé ? Le défaut de mémoire, la lenteur d’esprit, la paresse, la folie, sont souvent la suite d’une disposition vicieuse du corps, qui atteint l’intelligence, au point de nous faire perdre ce que nous savons. Si, au contraire, le corps est sain, il y a toute sûreté, et il n’y a pas de danger que l’homme en arrive là, faute d’une bonne constitution ; il est même vraisemblable que la vigueur de son tempérament sera excellente pour produire en lui des effets contraires à ceux d’une constitution mauvaise. Et que ne fera pas un homme de bon sens pour arriver au contraire de ce qui vient d’être dit ? D’ailleurs, il est honteux de vieillir dans cette négligence, sans savoir jusqu’où pourraient s’étendre la beauté et la force de son corps : or c’est ce qu’on ne peut connaître sans exercice ; car rien de cela ne vient de soi-même. »


CHAPITRE XIII.


Mots de Socrate sur la colère, la délicatesse dans le genre de vie, les fatigues et les voyages.


Quelqu’un, un jour, était en colère d’avoir salué une personne qui ne lui avait pas rendu le salut : « C’est vraiment chose risible, dit Socrate, que tu ne te fâches pas quand tu as rencontré un malade, et que la rencontre d’un esprit grossier te fasse autant de peine. »

Un autre se plaignait de manger sans plaisir : « Acuménus[66], lui dit-il, enseigne à cela un bon remède. — Et quel est-il ? — De manger moins ; il dit que le plaisir, la bourse et la santé, se trouvent mieux de cette abstinence. »

Un autre lui disait qu’il n’avait à boire chez lui que de l’eau chaude : « Eh bien, dit-il, quand tu voudras te baigner, elle sera toute prête. — Mais elle est trop fraîche pour le bain. — Est-ce que tes serviteurs, dit-il, se plaignent d’en boire et de s’y baigner ? — Non, par Jupiter ! et je me suis souvent étonné de voir qu’ils s’en servent avec plaisir. — Quelle est l’eau la plus chaude, la tienne ou celle du temple d’Esculape[67] ? — Celle d’Esculape. — Et quelle est la plus froide, la tienne ou celle du temple d’Amphiaraüs[68] ? — Celle d’Amphiaraüs. — Réfléchis donc que tu es plus difficile à contenter que tes serviteurs et que les malades. »

Un certain maître avait rudement maltraité son valet ; Socrate lui en demanda la raison : « C’est le plus gourmand et le plus paresseux des êtres ; il n’aime que l’argent et la fainéantise. — As-tu déjà examiné qui mérite le plus de coups, de toi ou de ton esclave ? »

Quelqu’un était effrayé d’avoir à faire le voyage d’Olympie : « Et pourquoi, lui dit Socrate, as-tu peur de ce voyage ? Ne passes-tu pas le jour presque entier à te promener dans ta maison ? En voyageant, tu te promèneras, puis tu dîneras ; tu te promèneras encore, tu souperas et tu prendras du repos. Ne sais-tu pas qu’en mettant bout à bout tes promenades de cinq ou six jours, tu peux facilement aller d’Athènes à Olympie ? Il te sera d’ailleurs plus agréable de partir un jour plus tôt que de différer : car, quand on est forcé de faire des marches plus longues qu’il ne faut, c’est contrariant ; tandis qu’en commençant son voyage un jour plus tôt, on ne trouve que du plaisir. Mieux vaut se presser au départ qu’en route. »

Un autre disait qu’il était fatigué d’une longue route qu’il venait de faire. Socrate lui demanda s’il portait un paquet : « Non, par Jupiter ! je n’avais rien que mon manteau. — Voyageais-tu seul, ou étais-tu suivi d’un valet ? — J’avais un valet. — Marchait-il à vide ou portait-il quelque chose ? — Ma foi, il portait mes hardes et le reste de mon bagage. — Et comment s’est-il tiré du chemin ? — Il m’a paru s’en tirer mieux que moi. — Bon ! et s’il t’avait fallu porter le fardeau de ce valet, comment t’en serais-tu trouvé ? — Fort mal, par Jupiter ! ou plutôt je n’aurais pas pu le porter. — Eh bien ! supporter la fatigue moins bien qu’un esclave te paraît-il le fait d’un homme libre et exercé à la gymnastique ? »


CHAPITRE XIV.


Réflexions de Socrate sur la bonne chère et la frugalité.


Quand ses amis venaient souper chez lui, et que les uns apportaient peu et les autres beaucoup, Socrate ordonnait au valet de mettre le plus petit plat en commun ou d’en distribuer une part à chaque convive. Ceux qui avaient apporté un mets plus considérable auraient eu honte et de ne pas prendre part à ce qui était mis en commun, et de n’y pas mettre leur plat ; ils se trouvaient donc obligés de le faire ; et, comme ils n’avaient rien de plus que ceux qui avaient apporté moins, ils cessèrent d’apporter des plats coûteux.

Ayant remarqué qu’un des convives ne mangeait pas de pain et ne prenait absolument que de la viande, et la conversation étant tombée par hasard sur la propriété des mots, à quel genre d’action doit s’appliquer chaque épithète : « Pourrions-nous trouver, mes amis, dit-il, ce qui fait appeler un homme gourmand ? Tout le monde mange de la viande avec son pain, quand il y a de la viande ; mais il me semble que ce n’est pas là ce qui fait qu’on appelle les gens gourmands. — Non, certes, dit l’un des convives. — Bien ! mais celui qui mange la viande sans pain, non par besoin, comme les athlètes, mais pour son plaisir, est-ce un gourmand, oui ou non ? — Il est difficile d’appeler gourmand un autre homme. — Mais, dit un autre, celui qui avec peu de pain mange beaucoup de viande ? — Moi, dit Socrate, je trouve que celui-là mérite bien d’être appelé gourmand ; et, quand les autres demandent aux dieux abondance de fruits, il doit demander abondance de viande. » Pendant que Socrate parlait ainsi, le jeune homme, voyant qu’il était l’objet de la conversation, ne cessa pas de manger de la viande, mais prit en même temps du pain. Socrate s’en aperçut : « Regardez donc ce jeune homme, dit-il, vous qui êtes auprès de lui : se sert-il de son pain pour manger sa viande ou de sa viande pour manger son pain ? »

Il remarqua un jour qu’un des convives, à chaque bouchée de pain, goûtait de plusieurs plats : « Y a-t-il, dit Socrate, une cuisine plus chère et qui fasse plus de tort aux mets que celle d’un homme qui mange je ne sais combien de choses et qui avale toutes sortes de sauces à la fois ? En amalgamant ainsi plus d’aliments que ne font les cuisiniers, il dépense plus d’argent, et, en combinant, contrairement à l’usage de ces derniers, plusieurs substances qui ne s’accordent pas entre elles et qu’ils ont raison de ne pas mêler, il fait une faute et va contre les règles de leur art. Ainsi, n’est-il pas ridicule de chercher des cuisiniers qui savent bien leur métier, et, quand on n’y entend rien soi-même, de gâter ce qu’ils ont fait ? D’ailleurs, l’habitude de manger plusieurs mets ensemble produit un autre effet. Quand on a moins de plats, on se croit dans la disette, et l’on regrette l’ordinaire accoutumé ; au contraire, quand on s’est habitué à un seul plat, malgré l’absence des autres, on ne s’afflige pas de n’en avoir qu’un seul. »

Il disait que faire bonne chère[69], dans la langue des Athéniens, a le sens de manger, et il ajoutait que le mot bonne, joint au mot chère, indique que la nourriture ne doit être nuisible ni au corps, ni à l’esprit, ni difficile à se procurer ; en un mot, il entendait par faire bonne chère vivre avec modération.

  1. Dionysodore, natif de Chio, était, ainsi que son frère Euthydème, un sophiste distingué. Après avoir professé en Italie, il vint se fixer à Athènes, où il donna des leçons théoriques d’art militaire, ou, pour parler avec Xénophon, de stratégie.
  2. Il y avait deux espèces de stratèges : 1° les généraux de division, commandant une stratégie ou phalangiarchie de 4090 hommes ; les généraux en chef, au nombre de dix, élus un par chaque tribu d’Athènes. Ces mots reviendront fort souvent dans Xénophon.
  3. C’est le reproche que Marius, dans Salluste, adresse aux nobles qui aspirent au commandement des armées : Nam gerere quam fieri tempore posterius, re atque usu prius est : car, si dans l’ordre du temps la pratique vient après l’élection, en réalité et de fait elle doit la précéder. Salluste, Jugurth., LXXXV.
  4. Iliade, III, 169, 170.
  5. La taxis se composait de 100 hommes environ, dont le chef se nommait taxiarque. Le loche ou lochos était de 16, 12, 10 ou 8 hommes, dont le commandant s’appelait lochage.
  6. C’est-à-dire l’art de ranger les troupes en bataille. Le mot tactique vient du grec τάσσω, ranger, et non pas, comme l’a écrit un général, fort respectable d’ailleurs, du latin tactum, supin du verbe tangere.
  7. Cr. Cyropédie, I, vi ; et VIII, v.
  8. C’est le portrait parfait d’un chef de condottieri.
  9. Nous ne connaissons dans aucun auteur une phrase qui soit aussi ingénieusement construite que celle-ci : tout s’y ordonne, s’y agence et s’y place comme dans la réalité. Il semble qu’on voie d’abord jeter les fondements de l’édifice, dont chaque partie s’élève ensuite progressivement jusqu’à l’achèvement complet du tout, exprimé par le mot final maison.
  10. C’est la disposition de l’armée grecque dans Homère, Iliade, IV, v. 297-300. Cf. Cicéron, de l’Orat., II, LXXVII ; et Quintilien, V, xix.
  11. Iliade, I, 263 ; II, 243, etc. Cf. Cyropédie, VIII, ii.
  12. Iliade, III, 479.
  13. Voyez plus loin le Traité spécial du Commandant de cavalerie.
  14. Corps de 200 hommes qui formaient l’avant-garde de la cavalerie athénienne, laquelle était habituellement de 4000 hommes, C’étaient en général des étrangers mercenaires et surtout des Scythes.
  15. Les Athéniens envoyaient chaque année à Délos, sur le fameux vaisseau de Thésée, une ambassade sacrée ou théorie, avec un chœur de jeunes gens et de jeunes filles pour chanter les louanges d’Apollon. La galère sur laquelle s’embarquait cette théorie s’appelait la Paralienne, du nom de Paralos, héros athénien, ami de Thésée, et qui le premier avait équipé un grand vaisseau. La mort de Socrate fut retardée pendant trente jours, parce qu’il était défendu de mettre à mort un condamné entre le départ et le retour de cette théorie.
  16. C’est ce que dit Horace, Art poétique, v. 324.

    Graiis ingenium, Graiis dedit ore rotundo
    Musa loqui, præter laudem nullius avaris.

  17. Il appartenait à l’avant-dernière des quatre classes du peuple athénien, les zeugistes.
  18. Soldat de la grosse infanterie.
  19. Nous avons vu que la chorégie était une de ces prestations auxquelles étaient astreints les citoyens riches. Le chorége devait, à ses frais, réunir, nourrir, costumer et faire instruire les chœurs destinés à figurer dans toutes les cérémonies publiques et au théâtre.
  20. C’était un fils naturel du célèbre Périclès, et qui, par conséquent, n’était pas citoyen d’Athènes ; mais les deux fils légitimes de Périclès, Xanthippe et Paralus, étant morts de la peste, les Athéniens, touchés des malheurs de leur grand citoyen, inscrivirent par exception ce jeune homme sur la liste d’une tribu, en lui donnant le nom de son père. Le jeune Périclès fut un des généraux vainqueurs aux îles Arginuses, et condamné à mort pour n’avoir pas recueilli les cadavres des naufragés. Cf. Helléniq., I, vii.
  21. Général athénien qui avait ravagé les côtes du Péloponèse, de 458 à 460 avant J. C. Voy. Thucydide, I, cviii. Il fut battu, tué entre Lébadie et Coronée, l’an 447, et cette défaite entraîna pour les Athéniens la perte de la Béotie et de Mégare.
  22. Aujourd’hui Livadia, ville de la Béotie, près de l’Hélicon, et qui a donné son nom à la Livadie actuelle. Aux environs se trouvaient le bois et l’antre de Trophonius, sur lequel on peut consulter le Dict. mythologique de Jacobi.
  23. La huitième année de la guerre du Péloponèse, les Athéniens, commandés par le général Hippocrate, furent battus à Délium, petite ville de Béotie, située près de l’Euripe de Chalcis, et dans la dépendance de Tanagra. Hippocrate périt dans cette bataille, où Socrate, qui servait comme hoplite, sauva la vie de Xénophon, tombé de cheval.
  24. Les choristes attendaient, pour commencer leurs chants et leurs danses, que le coryphée, qui les dirigeait, leur donnât le signal soit d’un endroit élevé, soit de la thymélé, espèce de gradin placé en avant de la scène dans les représentations dramatiques.
  25. « Suivant la fable, sous le règne de Cécrops, les dieux se choisirent des villes pour les protéger et y être honorés d’une manière spéciale. Neptune le premier, frappant de son trident la terre de l’Attique, fit jaillir de la citadelle d’Athénes la source dite Érechthéide, ou, suivant d’autres, fit sortir de terre un cheval. Minerve, en présence de Cécrops, fit croître un olivier. Les deux dieux se disputèrent le pays. Cécrops et Cranaüs, suivant les uns, Érechthée, suivant d’autres, les douze grands dieux, suivant le récit le plus accrédité, furent nommés par Jupiter pour juger la querelle. Minerve eut gain de cause, parce que Cécrops attesta que l’Attique lui devait l’olivier. » H. Martin.
  26. On peut lire, dans le Dict. de Jacobi, à l’article Érichtonius, les détails relatifs à la naissance et à l’éducation d’Érechthée.
  27. Allusion à une guerre sanglante entre les Athéniens et les Thraces sous le règne d’Érechthée.
  28. La Grèce continentale.
  29. Guerre de Hyllus, fils d’Hercule, contre Eurysthée et ses cinq fils. Beaucoup d’écrivains grecs parlent de cette guerre fameuse, Isocrate, Platon, Lysias, Aristide, Hérodote, Apollodore.
  30. Guerre contre Créon, roi de Thèbes, qui avait refusé la sépulture à Polynice et à tous les morts de l’armée argienne, contre les Amazones, filles de Mars, contre le Minotaure, contre les Centaures, contre les brigands dont l’Attique était infestée, etc.
  31. Les guerres médiques.
  32. Aristophane s’est plu en divers endroits de ses pièces à railler l’esprit chicanier et processif des Athéniens.
  33. Le Cithéron et le Parnès.
  34. « Les montagnes principales de l’Attique étaient, au N. O. d’Athènes, le Cérydale ; au N. le Parnès et le Brilesse ; au N. E. le Pentélique, renommé pour ses marbres ; au S. l’Hymette, célèbre par ses marbres et son miel ; et le Laurium, petite montagne voisine de Sunium, où il y avait des mines d’argent ; enfin, dans Athènes même, le Lycabette, assez haute colline, en face de la citadelle. » H. Martin. — Cf. de Pauw, Recherches philosophiques sur les Grecs, t.1, Iere partie.
  35. Habitants de la Mysie, province maritime de l’Asie Mineure, baignée par la mer Égée, l’Hellespont, la Propontide, et qui devint plus tard le royaume de Pergame.
  36. La Pisidie, située au S. de la Phrygie, était séparée de la côte méridionale de l’Asie Mineure par la Pamphylie.
  37. Cf. la IVe Sat. de Perse.
  38. Ce Glaucon était frère de Platon : plus présomptueux que capable, il nourrissait beaucoup de chiens et d’oiseaux de proie pour la chasse. Il figure dans trois dialogues de Platon, la République, le Parménide et le Banquet. Je ne puis résister au désir de citer ici dans son entier la charmante imitation qu’Andrieux a faite de ce chapitre de Xénophon :

    Glaucon avait trente ans, bon air, belle figure ;
    Mais parmi les présents que lui fit la nature,
    Elle avait oublié celui du jugement.
    Glaucon se croyait fait pour le gouvernement.
    Pour avoir eu jadis un prix de rhétorique,
    Il s’estimait au monde un personnage unique,
    Sitôt qu’à la tribune il s’était accroché,
    Aucun pouvoir humain ne l’en eût détaché.
    Parler à tout propos était sa maladie.
    Socrate l’abordant : « Plus je vous étudie,
    Plus je vois, lui dit-il, le but où vous visez.
    Votre projet est beau, s’il n’est des plus aisés.
    Vous voulez gouverner, vous désirez qu’Athènes
    De l’État en vos mains remette un jour les rênes ?
    — Je l’avoue. — Et sans doute à vos concitoyens
    Vous paierez cet honneur en les comblant de biens ?
    — C’est là tout mon désir. — Il est louable, et j’aime
    Que l’on serve à la fois sa patrie et soi-même.
    À ce plan, dès longtemps, vous avez dû penser ;
    Par où donc, dites-moi, comptez-vous commencer ? »
    Glaucon resta muet, contre son ordinaire.
    Il chercha sa réponse. « Un très-grand bien à faire
    Ce serait, dit Socrate, en ce besoin urgent,
    Dans le trésor public d’amener de l’argent.
    N’allez-vous pas d’abord restaurer nos finances,
    Grossir les revenus, supprimer les dépenses ?
    — Oui ; ce sera bien là le premier de mes soins.
    — Il faut recevoir plus, il faut dépenser moins.
    Vous avez à coup sûr, calculant nos ressources,

    Des richesses d’Athène approfondi les sources ?
    Vous savez quels objets forment nos revenus ?
    — Pas très-bien ; ils me sont, la plupart inconnus.
    — Vous êtes plus au fait, je crois, du militaire ?
    — Six mois sous Périclès j’ai servi volontaire.
    — Ainsi nous vous verrons de nos braves guerriers
    Par vos vastes projets préparer les lauriers ?
    Vous savez comme on fait subsister une armée,
    Par quels soins elle doit être instruite et formée ?
    — Je n’ai pas ces détails très-présents à l’esprit.
    — Vous avez la-dessus quelque mémoire écrit.
    J’entends. Mais non. Tant pis ; vous me l’auriez fait lire ;
    J’en aurais profité. Du moins vous pouvez dire,
    Si, payant nos travaux par des dons suffisants,
    L’Attique peut nourrir ses nombreux habitants.
    Prenez-y garde au moins ; une erreur indiscrète,
    Une mauvaise loi produirait la disette.
    Sur ce point important qu’avez-vous su prévoir ?
    — En vérité, Socrate, on ne peut tout savoir.
    — Pourquoi donc parlez-vous sur toutes les matières ?
    Je suis un homme simple, et j’ai peu de lumières :
    Mais retenez de moi ce salutaire avis :
    Pour savoir quelque chose il faut l’avoir appris
    De régir les États la profonde science
    Vient-elle sans étude et sans expérience ?
    Qui veut parler sur tout souvent parle au hasard.
    On se croit orateur ; on n’est que babillard.
    Allez, instruisez-vous ; et quelque jour peut-être
    Vous nous gouvernerez. » Glaucon sut se connaître ;
    Il devint raisonnable ; et depuis ce jour-là
    Il écouta, dit-on, bien plus qu’il ne parla.
    Chez le doux Xénophon, l’élève de Socrate,
    Son ami, son vengeur au sein d’Athène ingrate,
    J’ai lu ce dialogue, et je vous le traduit :
    Puisse-t-il corriger les Glaucons d’aujourd’hui !

  39. Il ne faut pas confondre ce Glaucon, dit l’Ancien, avec celui qui est interlocuteur de Socrate dans ce chapitre. Glaucon l’Ancien avait pour père Critias l’Ancien, pour aïeul paternel Aropide, ami de Solon, pour enfants Charmide et Périctioné, mère de Platon, pour frère Callœschrus, et pour neveu le tyran Critias.
  40. Voy. l’ouvrage spécial de Xénophon sur les Revenus.
  41. Je lis, avec Weiske et M. Martin, σπώπτομαι, je suis raillé, au lieu de σκέπτομαι, j’examine, ou σκέψομαι, j’examinerai, qu’on trouve dans quelques éditions.
  42. Xénophon répète ce calcul dans son Économique ; mais il faut ajouter que souvent, et surtout durant la guerre du Pélοponèse, les habitants des campagnes, qui n’avaient plus ni feu ni lieu, se réfugiaient dans la ville, où ils construisaient à la hâte, dans les quartiers les moins fréquentés, des cabanes, dont la forme ronde se rapprochait des ruches ou des tonneaux. D’ailleurs les rues d’Athènes, d’après un fragment de Dicéarque, inséré dans les Petits géographes de l’édition de Dodwel, étaient d’une irrégularité frappante, la ville mal pourvue d’eau, et les maisons chétives, un très-petit nombre excepté. « Ce n’est, ajoute-t-il, qu’en arrivant au théâtre et en découvrant le grand temple de Minerve, bâti au sommet de l’Acropole, qu’on commence à se reconnaître et à sortir de l’incertitude où vous jette le peu de rapport qui existe entre la réalité et l’immense éclat de la renommée. »
  43. Le nombre des individus, tant libres qu’esclaves, répandus dans Athènes et dans le Pirée, était d’environ 180 000.
  44. Le talent, poids, était de 26 kilogr. 178 gr.
  45. C’est-à-dire de Glaucon l’Ancien. Voy. la note 1 de la page 80.
  46. Les citoyens illustres.
  47. Fondateur de l’école cyrénaïque, dont il a été question plus haut, livre II, chapitre i.
  48. Ainsi, d’après Socrate, le bien est ce qui délivre d’un mal ou satisfait un besoin : le bien de la fièvre, c’est ce qui la guérit ; le bien de la faim, c’est la nourriture. Ce qui n’est le bien de rien, c’est ce qui n’est bon à rien.
  49. On voit que Socrate identifie le beau et le bien avec l’utile.
  50. En grec παστάσες, galeries couvertes d’un toit. Selon de Pauw (Recherches philosophiques sur les Grecs, t. I, p. 57), les maisons d’Athènes offraient toutes un grand vice de construction. Les escaliers y donnaient sur les rues, et les appartements supérieurs, bâtis en saillie, défiguraient les façades, offusquaient la vue et diminuaient la circulation de l’air. C’était une conséquence de la cupidité des propriétaires, qui, en élevant des espèces de galeries au-dessus de la tête des passants, tâchaient, autant qu’ils le pouvaient, d’envahir les rues mêmes. — Les lecteurs qui désireront un plus ample commentaire sur ce passage, trouveront dans les notes de l’édition de Weiske, sur ce chapitre, une description très-nette et très-précise du plan d’une maison grecque, d’après Vitruve.
  51. Reiske considère ce chapitre comme un de ceux qui font le mieux connaître la philosophie pratique de Socrate.
  52. C’est la vertu que les latins appellent prudentia, mot qu’ils appliquent non-seulement au bon sens, aux lumières naturelles, mais aux connaissances acquises par la culture de l’intelligence.
  53. Il y a là un jeu de mots dont nous ayons essayé de donner l’idée, mais qui demande cependant une note explicative. Nous disons parfois familièrement d’un homme qui réussit, qu’il fait bien ; les Grecs le disaient tout ensemble d’une manière relative et d’une manière absolue, et entendaient conséquemment par là et bien agir et réussir.
  54. « Parrhasius d’Éphèse, fils et disciple du peintre Événor, et son contemporain Zeuxis d’Héraclée, furent à Athènes, pendant la guerre du Péloponèse, les chefs de l’école ionienne pu asiatique, qui sacrifiait un peu trop l’idéal et l’expression morale à l’illusion matérielle et à ce qui flatte directement les sens. Aussi, dans ce chapitre, Parrhasius commence-t-il par nier que les sentiments moraux puissent être rendus par la peinture. Cependant, un peu avant l’époque de Parrhasius et de Zeuxis, les peintres de l’école athénienne, Micon, Panamus, frère de Phidias, et surtout Polygnote de Thasos, chargés par Périclès d’orner de leurs tableaux les principaux édifices d’Athènes, avaient excellé par l’idéal et l’expression morale. Aristide de Thèbes excella aussi à rendre les sentiments et les passions. L’idéal et la sévérité du dessin avaient été le caractère de l’école de Sicyone. Le mérite spécial de Zeuxis et de Parrhasius consistait dans le coloris, dans le fini des détails, et surtout dans la dégradation des teintes, déjà traitée avec succès par Apollodore d’Athènes. Sous le règne d’Alexandre, Apelles sut réunir tous les mérites des peintres antérieurs. » H. Martin.
  55. C’était le procédé de Zeuxis. Cf. Cicéron, De l’invention, II, i ; et Pline l’Ancien, Hist. nat., XXXV, xxxvi.
  56. Nous avons vu dans la note 1 de la page 91 que c’était là le défaut de Parrhasius.
  57. On ne sait pas autre chose sur ce Cliton. Coray croit qu’il faut substituer à ce nom inconnu celui de Cléon, auteur de statues de philosophes ; mais rien ne justifie cette conjecture.
  58. Il n’est question de lui que dans ce passage. — Cf. Émeric David, Hist. de la peinture au moyen âge, p. 248, 74 et passim. Personne n’a mieux connu l’antiquité plastique que ce judicieux et savant écrivain.
  59. Il y a ici quelque embarras dans le texte : j’ai suivi de préférence les indications de Weiske.
  60. Ne nous étonnons pas de voir Socrate dans le boudoir d’une courtisane. Outre qu’il n’y perd rien de sa dignité et de sa gravité philosophiques, il obéit à un entraînement de vogue que de Pauw a parfaitement apprécié dans ses Recherches philosophiques sur les Grecs, t. I, p. 123 et suivantes : « Jamais, chez aucun peuple du monde, les belles femmes n’excitèrent plus d’enthousiasme que chez les Grecs. Dès qu’il en paraissait une, ce qui arrivait à la vérité fort rarement, aussitôt son nom était répété de bouche en bouche, depuis les extrémités du Péloponèse jusqu’aux confins de la Macédoine ; d’où il résultait dans les esprits une fermentation semblable à une flamme contagieuse. Les épouses les plus tendres ne pouvaient plus retenir leurs maris, et les mères les plus impérieuses ne pouvaient plus arrêter leurs enfants. Enfin on vit toute la nation aux pieds de Laïs et toute la Grèce subjuguée par une Sicilienne : ce que n’avaient pu, dit-on, ni les armées des Perses, ni la politique insidieuse des Spartiates. On sait d’ailleurs à quel degré d’illustration parvint Aspasie, et quels honneurs on rendit à Phryné durant sa vie, et à Pythionice, même après sa mort. Son mausolée, érigé entre Athènes et Éleusis, était le plus superbe monument qui existât dans toute l’étendue de la Grèce, de l’aveu de Dicéarque et de Pausanias, qui l’avaient vu. »
  61. Cf. De la chasse, chap. v et suivants.
  62. On employait cet oiseau, dont les mouvements sont vifs et animés, à des pratiques qu’on croyait propres à exciter l’amour. Selon Tzetzès, les magiciennes attachaient la bergeronnette à une roue qu’elles faisaient tourner avec une très-grande rapidité et en chantant des chansons érotiques.
  63. Cf. le dialogue de Lucien, intitulé Anacharsis ou les gymnases, t. II, p. 195 de notre traduction.
  64. Fils d’Antiphon de Céphisie, un des disciples assidus de Socrate.
  65. Épigène joue sur les mots ἰδιωτικῶς et ἰδιώτης, qui renferment tout ensemble les idées de grossièreté, de simplicité, d’inexpérience. Nous avons essayé de rendre ce jeu de mots par les mots étrange et étranger.
  66. Médecin renommé pour son talent et son humeur bienveillante.
  67. Le temple d’Esculape, à Athènes, était situé sur le chemin du théâtre à la citadetle. Il s’y trouvait une fontaine où, disait-on, Mars, pour venger l’honneur de sa fille Alcippe, avait tué Halirrhotius, fils de Neptune.
  68. Le temple d’Amphiaraüs était situé près d’Orope, sur les confins de l’Attique et de la Béotie. À quelque distance du temple se trouvait la fontaine consacrée au héros.
  69. Le verbe εὐωχεῖσθαι, dérivé de εὖ, bien, et du vieux mot ὀχὴ, nourriture, signifie, dans son sens propre, être bien régalé, faire bonne chère, et, au figuré, se régaler, jouir d’une chose quelconque. Il y a d’ailleurs quelque analogie dans le mot français bonne chère avec le double sens du grec. Chère est un mot de la langue romane, chiera, en provençal moderne cara, en espagnol caro et en italien ciera, qui, pris absolument, a tout à la fois le sens de visage, de mine, d’accueil, de réception. Ainsi, dit Ménage, faire bonne ou mauvaise chère, c’est être bien ou mal traité à table. De la même manière le mot chère lie, qui se trouve dans La Fontaine, équivaut à ciera lieta, visage joyeux, et, par suite, bonne mine, régalade. Voy. Ménage, Origines de la langue française au mot chère, et Roquefort, Glossaire de la langue romane, au même mot.