Mémoires secrets et inédits pour servir à l’histoire contemporaine/Tome 2/1

Collectif
Texte établi par Alphonse de BeauchampVernarel et Tenon (Tome 2p. i-viii).


NOTICE BIOGRAPHIQUE
Avec des éclaircissemens relatifs à sa Relation particulière
et anecdotique sur l’expédition de Russie.


PIERRE-LOUIS, comte de Beauvollier, seigneur de Saint-Marçol, près Loudun, issu d’une famille distinguée du Poitou, ancien page de Louis XVI, fut dénoncé, en 1793, au conventionnel Tallien, commissaire dans les départemens du Sud-Ouest, comme fauteur de l’insurrection vendéenne. L’ordre de l’arrêter fut donné ; il y échappa, et vint se ranger sous les drapeaux de l’armée royale, alors réunie à Thouars. Il fut accueilli avec joie par les chefs de cette armée, et nommé commandant en second de l’artillerie, sous l’infortuné Bernard de Marigny. M. de Beauvollier prit part, en cette qualité, à tous les succès qu’obtinrent les Vendéens pendant la mémorable campagne de 1793 ; et, à compter de cette époque, son nom figura dans tous les actes émanés des chefs royalistes, jusqu’à la catastrophe qui suivit de près le passage de la Loire à Saint-Florent. Après l’affaire de Saumur, le conseil le nomma intendant-général, trésorier de l’armée royale et catholique. M. de Beauvollier ne se distingua pas moins par ses talens militaires que par ses talens administratifs, et surtout par son humanité. Lors de la prise de Fontenai, qui avait été précédée de la déroute complète des troupes républicaines, il obtint que tous les hommes des environs de Loudun qui avaient été pris dans les rangs de l’ennemi, pussent rentrer dans leurs foyers, et il fit rendre la liberté aux membres de l’administration départementale des Deux-Sèvres, que le conseil voulait retenir comme otages. À Chinon, il enleva aux républicains quarante mille quintaux de grains et de farines, et il délivra plusieurs nobles victimes, que leur attachement à la religion et à la monarchie avait fait vouer à la mort. M. de Beauvollier jouissait d’une grande influence parmi les chefs vendéens, et souvent il leur faisait adopter ses opinions ; il est fâcheux qu’il n’ait pas réussi à les convaincre dans une circonstance qui pouvait être décisive pour l’armée royale. Fatiguées de servir la Convention, qui les faisait passer sans cesse d’un commandement à un autre, mécontentes de la destitution de chefs qu’elles estimaient, les garnisons de Mayence et de Valenciennes offrirent aux Vendéens de venir grossir leurs rangs, si on voulait leur assurer une solde régulière. M. de Beauvollier se prononça fortement pour que cette offre fût acceptée, et proposa d’affecter au paiement de la solde demandée l’argenterie des églises des départemens de la Vendée, des Deux-Sèvres et de la Vienne, qui était en dépôt à Fontenai. Son avis fut appuyé par MM. de Larochejacquelin et de Lescure ; mais la majorité du conseil crut voir un sacrilége dans cette disposition, et l’offre fut rejetée. M. de Beauvollier ne fut pas plus heureux lorsqu’au mois d’octobre 1793, après l’étonnante victoire remportée à Laval, il ouvrit l’avis de se borner à entretenir les communications qu’on venait d’obtenir avec les provinces d’outre-Loire, et, profitant de la stupeur où se trouvait l’ennemi, de revenir avec le gros de l’armée, reprendre tout le pays qui avait été abandonné. Mais une autre proposition moins importante que fit bientôt M. de Beauvollier fut unanimement adoptée ; ce fut la création d’un papier-monnaie, qualifié de bons royaux, portant intérêt à cinq pour cent, et dont l’objet était à la fois de subvenir aux besoins de l’armée et d’attacher à la cause royaliste les porteurs de ces effets. Il en fut créé pour deux millions cinq cent mille francs. Mais bientôt l’armée royale, épuisée de fatigue et de misère, déjà prodigieusement affaiblie par des désastres partiels, succomba dans une action générale sous les murs et dans la ville du Mans. Mme de Beauvollier, qui, pendant la bataille, s’était réfugiée dans un village voisin, y fut prise avec sa fille, et toutes deux furent traînées à Angers. Les faibles débris de l’armée vendéenne avaient perdu toute espérance ; les chefs ne songèrent plus qu’à échapper par la fuite à une mort certaine. M. de Beauvollier se réfugia dans les environs du Mans, où il se tint caché jusqu’à la première amnistie de 1794, qui le réunit à son épouse. Mais les conditions de cette amnistie furent mal observées par les républicains, et la guerre se ralluma dans quelques départemens de l’Ouest. M. de Beauvollier, qui n’y prit aucune part, fut appelé à un conseil tenu par les délégués de la Convention. Interrogé sur les moyens de s’emparer du général Stofflet, seul obstacle, disait-on, à la pacification de la Vendée, « On ne me verra jamais, répondit M. de Beauvollier, porter le fusil sur l’une et l’autre épaule ; ce rôle ne peut convenir qu’à des transfuges soudoyés. » Malheureusement il s’en trouva, et Stofflet fut livré.

Les insurrections de l’Ouest ayant éclaté de nouveau en 1799, M. de Beauvollier reparut dans les rangs des royalistes ; il commandait, dans le haut Anjou, une division de M. d’Autichamp, et y rendit de grands services. Mais cette guerre fut peu glorieuse ; la pacification de 1800 la termina[1]. Malgré l’amnistie accordée à tous les chefs et soldats vendéens, M. de Beauvollier, toujours suspect à Bonaparte, fut plusieurs fois emprisonné à Paris, et mis en surveillance dans son département. Il obtint enfin, en 1805, la permission de résider librement dans la capitale. En 1811, il accepta un service administratif dans les armées françaises, et fit, en remplissant ces nouvelles fonctions, la désastreuse campagne de Moscou, où il fut fait prisonnier. Sa position le mit à portée de voir par lui-même une partie des événemens de cette guerre, et de prendre quelques notes curieuses et surtout véridiques.

Nous en avons tiré la relation particulière et anecdotique de la campagne de 1812, que nous donnons au public, ainsi que les informations personnelles relatives à M. le comte de Beauvollier[2]. On voit au premier coup d’œil que le narrateur n’a pas eu la prétention de donner un itinéraire militaire, ni un journal exact des opérations de cette fameuse campagne de Russie ; d’autres l’ont fait avant lui avec plus ou moins de succès, et l’histoire militaire de l’expédition de 1812 est maintenant connue dans tous ses détails. Mais il n’en est pas de même de l’histoire anecdotique et en quelque sorte pittoresque et locale. La relation du comte de Beauvollier doit être rangée dans cette catégorie ; ce sont les souvenirs, mis en ordre, d’un observateur distingué et intelligent qui raconte avec simplicité et intérêt les faits dont il a été témoin oculaire, et les circonstances dignes de remarques qui sont parvenues à sa connaissance. Nous avons cru devoir faire précéder la relation de M. le comte de Beauvollier et celle de M. J. Gazo[3] qui est aussi dans le même genre, d’une espèce de tableau historique et politique sur les causes de la guerre de Russie et sur la marche des événemens qui ont amené cette campagne célèbre. Nous nous sommes attachés dans ce morceau à rassembler une masse de lumières historiques propres à éclairer parfaitement le lecteur et à le conduire, comme par la main, dans le labyrinthe des incidens compliqués qui forment le tissu de cette expédition gigantesque, marquée par le plus grand désastre militaire qui ait affligé aucun conquérant depuis Sésostris.

  1. Tous les faits exposés dans cette Notice sont historiquement consignés dans toutes les éditions de l’Histoire de la guerre de la Vendée.
    (Note de l’Éditeur.)
  2. Ce fut vers la fin de 1814, que M. le comte de Beauvollier, de retour à Paris, et cédant à mes instances, me communiqua très-obligeamment les matériaux sur lesquels j’ai rédigé ces Mémoires.
    (Note de l’Éditeur.)
  3. M. Gazo, de Genève, est mort en France peu de temps après son retour de Russie ; c’était un homme très-recommandable, très-attaché à ses devoirs, et dont la véracité ne saurait être révoquée en doute. Je tiens sa relation de sa respectable veuve et de M. Alloard, son beau-fils.
    (Note de l’Éditeur.)