Mémoires de Victor Alfieri, d’Asti/Troisième époque - Jeunesse/Chapitre XI

Traduction par Antoine de Latour.
Charpentier, Libraire-éditeur (p. 170-177).


CHAPITRE XI.
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Horrible désenchantement.



Voici cependant en réalité comment les choses s’étaient passées la veille. Mon fidèle Élie ayant vu arriver le messager sur un cheval couvert de sueur et tout hors d’haleine, et cet homme lui recommandant avec la plus vive instance de me faire parvenir immédiatement cette lettre, était aussitôt sorti pour courir après moi. Il me chercha d’abord chez le prince de Masserano, où il croyait que j’étais allé, puis chez Caraccioli, à plusieurs milles de là, et il avait ainsi perdu des heures. Enfin, comme il s’en revenait à la maison, dans Suffolk-Street, très-près d’Hay-Market, où est l’Opéra-Italien, il lui vint à l’esprit de voir si j’y étais. Il ne l’espérait guère, pensant à ce bras disloqué que je portais en écharpe. Il entre au théâtre et s’enquiert de moi auprès de ces gardiens des loges, de qui j’étais parfaitement connu. On lui répond que je suis sorti, il y a dix minutes, avec une personne qui est venue me chercher jusque dans la loge où j’étais. Élie n’ignorait pas (quoiqu’il ne le sût pas de moi) le secret de mon violent amour. Il n’eut pas plus tôt appris le nom de la personne qui était venue me prendre et rapproché cette circonstance de l’endroit d’où arrivait la lettre, qu’il comprit aussitôt toute l’affaire. Alors le pauvre Élie, qui me connaissait pour le tireur le plus maladroit, et me savait d’ailleurs empêché du bras gauche, n’hésita pas de son côté à me tenir pour un homme mort. Il courut sur-le-champ au parc Saint-James ; mais n’ayant pas tourné du côté de Green-Park, il ne nous rencontra pas. Sur ces entrefaites, la nuit survint, et il se vit forcé de sortir du parc comme tout le monde. Ne sachant comment s’y prendre pour savoir au juste ce que j’étais devenu, il alla rôder autour de la maison du mari dans l’espoir d’y apprendre quelque chose. Soit qu’il eût à son fiacre de meilleurs chevaux que n’en avait le mari, soit que ce dernier fût allé d’abord autre part, mon Élie arrivait dans son fiacre tout près de la porte du mari juste au moment où celui-ci descendait. Il le vit très-distinctement revenir avec son épée, se précipiter dans sa maison, et en faire aussitôt refermer la porte avec toutes les marques d’un grand trouble. Élie n’en demeura que plus convaincu qu’il m’avait tué, et ne trouvant rien de mieux à faire, il courut chez Caraccioli, et lui dit tout ce qu’il savait et ce qu’il craignait pour moi.

Après une journée si laborieuse, quelques heures d’un sommeil très-calme rafraîchirent mon sang, après quoi je fis de nouveau panser avec soin mes blessures. Celle de l’épaule me causait plus de douleur que jamais, l’autre de moins en moins. Je courus aussitôt chez ma maîtresse, et j’y passai la journée entière. Nous savions par les domestiques tout ce que faisait le mari, dont la maison, comme je l’ai dit, était très-voisine de celle de la belle-sœur où, pour le moment, demeurait ma maitresse. Mais j’avais beau me répéter que le prochain divorce allait tout terminer ; en vain le père de la belle (que je connaissais déjà depuis des années) était venu voir sa fille dans la journée du mercredi, et s’était félicité de ce que, dans sa disgrâce, elle avait le bonheur de trouver encore pour mari un homme si honorable (il voulut bien s’exprimer ainsi). Je ne laissai pas néanmoins de remarquer sur le beau front de ma maîtresse un sombre nuage qui semblait m’annoncer quelque sinistre dénouement. Quant à elle, toujours noyée dans ses larmes, elle ne cessait de me protester qu’elle m’aimait plus que tout au monde. Le scandale de l’événement et le déshonneur qui devait en résulter pour elle dans sa patrie seraient amplement compensés, si elle pouvait vivre éternellement avec moi ; mais elle était trop sûre que jamais je ne voudrais l’épouser. Cette assertion étrange et l’énergique persévérance qu’elle y mettait me causaient un véritable désespoir, et bien convaincu qu’elle ne redoutait de ma part ni mensonge, ni artifice, je ne comprenais absolument rien à la défiance qu’elle me témoignait. Ces funestes perplexités troublaient et anéantissaient toute la joie que j’avais à la voir librement du matin au soir ; je commençais d’ailleurs à subir les angoisses d’un procès toujours pénibles pour peu que l’on ait un peu d’honneur et quelque pudeur. Du mercredi au vendredi soir, trois, jours s’écoulèrent de la sorte. Mais le soir du vendredi, comme j’insistais fortement auprès de ma maîtresse pour tirer quelque lumière de l’affreuse énigme de ses discours, de ses tristesses, de ses défiances, enfin avec un long effort, et après un douloureux préambule entrecoupé de soupirs et de sanglots amers, elle me dit qu’elle n’était pas digne de moi, qu’elle le savait trop bien, que jamais je ne pourrais, ni ne devais, ni ne voudrais l’épouser… parce que déjà… avant de m’aimer… elle avait aimé… — Eh ! qui donc ? m’écriai-je, en l’interrompant avec impétuosité. — Un jockei (c’est-à-dire un palefrenier) qui était… chez… mon mari. — Qui était ? quand donc ? Ô Dieu, je me sens mourir ! Mais pourquoi me dire une telle chose ? Femme cruelle ! il valait mieux me tuer… Ici elle m’interrompit à son tour, et peu à peu elle acheva l’entière confession, le honteux aveu de son grossier amour. Pendant qu’elle m’en raconta les douloureux et incroyables détails, je demeurais glacé, immobile, insensible comme la pierre. Le très-digne rival qui m’avait précédé était encore dans la maison du mari au moment où elle parlait. C’était lui qui d’abord avait épié les démarches de sa maîtresse dont il était l’amant, lui qui avait découvert ma première visite à la maison de plaisance et la circonstance du cheval laissé toute une nuit dans une auberge du voisinage, lui qui, avec d’autres valets de la maison, m’avait vu et reconnu, à ma seconde visite, le dimanche au soir. Finalement, ayant appris mon duel avec le mari, et témoin de la douleur profonde qu’éprouvait celui-ci à se séparer d’une femme qu’il aimait si éperduement, le drôle avait pris le parti, dans la journée du jeudi, de se présenter devant son maître, et pour le désabuser, en même temps que pour se venger lui-même et punir son infidèle maîtresse et le rival qu’elle lui avait préféré, ce héros d’écurie confessa effrontément et détailla toute l’histoire de ses amours de trois ans avec sa maîtresse ; puis il exhorta vivement son maître à ne pas déplorer plus long-temps la perte d’une telle femme : c’était plutôt une faveur du ciel. Je ne sus que plus tard ces horribles et cruelles particularités ; elle se contenta de me dire le fait, et encore elle l’adoucit du mieux qu’elle put.

Ma douleur, ma rage, les diverses résolutions, toutes fausses, toutes funestes, toutes les plus vaines du monde que je pris et quittai ce soir-là, mes gémissemens, mes blasphèmes, mes rugissemens, et à travers toute cette colère et ce désespoir, mon amour effréné, indomptable, pour un objet si indigne, c’est ce que la parole ne saurait peindre. Il y a vingt ans de cela, et aujourd’hui encore, quand j’y songe, mon sang recommence à bouillir dans mes veines.

Ce soir-là, je la quittai en lui disant qu’elle me connaissait trop bien quand elle avait dit, et si souvent répété, que jamais je ne l’épouserais, et que si, après l’avoir épousée, j’étais venu à apprendre une pareille infamie, je l’aurais certainement tuée de ma main, et moi sans doute après elle, si toutefois alors je l’eusse autant aimée que je l’aimais encore maintenant pour mon malheur. J’ajoutai que je la méprisais cependant un peu moins, parce qu’elle avait eu le courage et la loyauté de me faire ' spontanément un tel aveu ; qu’elle aurait en moi un ami qui ne l’abandonnerait jamais, et que j’étais prêt à la suivre et à vivre avec elle dans tel coin ignoré de l’Europe ou de l’Amérique qu’il lui plairait de choisir, à la condition toutefois qu’elle ne serait ni ne passerait jamais pour ma femme.

C’est ainsi que je la quittai le vendredi soir, agité de mille furies. Le samedi, je me levai à la pointe du jour, et voyant sur ma table une de ces immenses feuilles qui se publient par milliers à Londres, j’y jette un coup d’œil au hasard, et la première chose qui me frappe, c’est mon nom. J’ouvre de grands yeux, je lis un assez long article où mon aventure est racontée dans tous ses détails et avec beaucoup d’exactitude. J’y trouve les plus funestes et les plus ridicules circonstances de ma rivalité avec ce palefrenier, son nom, son âge, sa figure, et toute l’histoire de la confession que lui-même il a faite à son maître. À cette lecture, je faillis tomber mort, et alors seulement, le sens m’étant un peu revenu, je vis et touchai au doigt que cette femme perfide m’avait spontanément confessé toute chose après que le gazetier en avait, dès le vendredi matin, fait la confidence au public. Alors perdant toute mesure et n’écoutant plus rien, je courus chez elle, où je l’accablai des injures les plus amères, les plus furibondes, les plus méprisantes, toujours mêlées d’amour, de mortelle douleur et de résolutions désespérées, et j’y retournai lâchement quelques heures après lui avoir juré qu’elle ne me reverrait de sa vie. Ce premier pas fait, j’y restai tout le jour, et j’y retournai encore le lendemain et les jours suivans. elle prit enfin le parti de quitter l’Angleterre, où elle était devenue la fable universelle, et d’aller en France s’enfermer pendant quelque temps dans un monastère ; je l’accompagnai, et nous restâmes longtemps dans les différens comtés de l’Angleterre, pour prolonger encore ce triste bonheur d’être ensemble.

J’avais beau frémir et m’indigner de me voir près d’elle, à aucun prix je ne pouvais m’en séparer ; mais prenant une heure où le ressentiment et la honte eurent plus de force que l’amour, je la laissai à Rochester, d’où elle se rendit en France par Douvres avec sa belle-sœur, et je m’en retournai à Londres.

J’appris en y arrivant que le mari avait suivi le procès de son divorce en mon nom, et que pour cela il m’avait accordé la préférence sur notre troisième triumvir, son propre palefrenier ; qu’il avait même gardé celui-ci à son service : tant il y a vraiment de générosité et de patience évangélique dans la jalousie d’un Anglais. J’eus beaucoup à me louer pour ma part des procédés de ce mari outragé. Il voulut bien ne pas me tuer quand il pouvait le faire selon toute vraisemblance ; il ne voulut pas non plus me rançonner comme le permettent les lois de ce pays, où chaque offense a son tarif, où celles de ce genre se paient fort cher. Si au lieu de l’épée il m’eût fallu tirer la bourse, j’étais ruiné, ou tout au moins mes affaires en allaient fort mal. Car l’indemnité se proportionnant à la perte, il en avait essuyé une si grande, si l’on songe à l’amour éperdu qu’il avait pour sa femme, et si l’on y joint le dommage qu’il avait reçu du palefrenier, lequel ne possédant rien ne pouvait rien payer, qu’à l’évaluer en sequins je n’aurais pu m’en tirer à moins de dix ou douze mille, peut-être davantage. Cet honnête et bon jeune homme se comporta donc à mon égard dans cette sotte affaire beaucoup mieux que je ne l’avais mérité. Le procès fut continué en mon nom : la chose n’était que trop claire, et par un grand nombre de témoignages, et par les aveux de chacun des personnages. Le divorce fut prononcé sans que mon intervention parût nécessaire, et l’on n’opposa pas le moindre obstacle à mon départ d’Angleterre.

J’ai eu tort peut-être de rappeler avec ses moindres particularités ce terrible épisode de ma vie, qui n’a d’importance que pour moi ; mais j’y insiste à dessein, parce qu’il a fait grand bruit dans le temps, et que c’est là une des principales occasions où j’ai pu m’examiner de près et me voir sérieusement à l’œuvre. En analysant avec sincérité tous les détails de l’aventure, je crois, avoir fourni à ceux qui seraient curieux de me connaître à fond un excellent moyen pour y parvenir.