Mémoires de Victor Alfieri, d’Asti/Troisième époque - Jeunesse/Chapitre V

Traduction par Antoine de Latour.
Charpentier, Libraire-éditeur (p. 115-119).


CHAPITRE V.
Modifier

Premier séjour à Paris.


C’était je ne me rappelle pas bien quel jour du mois d’août, mais entre le 15 et le 20, par une matinée couverte, froide et pluvieuse ; je quittais cet admirable ciel de Provence et d’Italie, et jamais je n’avais vu de tels brouillards sur ma tête, surtout au mois d’août. Aussi lorsque j’entrai à Paris par ce misérable faubourg Saint-Marceau, et qu’il me fallut ensuite avancer comme à travers un sépulcre fétide et fangeux vers le faubourg Saint-Germain, où j’allais loger, mon cœur se serra fortement, et je n’ai pas souvenance d’avoir éprouvé, dans ma vie, pour cause si petite, une plus douloureuse impression. Tant se hâter, tant s’essouffler, se bercer de toutes lés folles illusions d’une imagination ardente, pour venir s’abîmer ainsi dans ce cloaque impur ! En descendant à l’hôtel, je me trouvais déjà complètement désabusé, et, n’eût été la fatigue et la honte immense, qui en eût rejailli sur moi, je repartais immédiatement.

Lorsque ensuite je parcourus l’un après l’autre tous les recoins de Paris, chaque jour ajouta quelque chose à mon désenchantement. La médiocrité et le goût barbare des constructions ; la ridicule et mesquine magnificence du petit nombre de maisons qui prétendent au titre de palais ; la saleté et le gothique des églises ; l’architecture vandale des théâtres de cette époque, et tant, tant, tant d’objets déplaisans qui, tous les jours, passaient devant mes yeux, sans compter le plus amer de tous, ces visages plâtrés de femmes si laides et si sottement attiffées ; tout cela n’était pas assez racheté à mes yeux par le grand nombre et la beauté des jardins, l’éclat et l’élégance des promenades où se portait le beau monde, le goût, la richesse et la foule innombrable des équipages, la sublime façade du Louvre, la multitude des spectacles, bons pour la plupart, et toutes les choses du même genre.

Cependant le mauvais temps continuait avec une obstination incroyable ; depuis plus de quinze jours que j’étais à Paris, je n’avais pas encore salué le soleil, et mes jugemens sur les mœurs, plus poétiques que philosophiques, se ressentaient toujours, un peu de l’influence de l’atmosphère. Cette première impression de Paris s’est si profondément gravée dans ma tête, que maintenant encore (c’est-à-dire au bout de vingt-trois ans), elle est encore dans mes idées et dans mon imagination, bien que sur beaucoup de points ma raison la combatte et la condamne.

La cour était à Compiègne, où elle devait rester tout le mois de septembre, et l’ambassadeur de Sardaigne pour qui j’avais des lettres n’étant point alors à Paris, je n’y connaissais ame qui vive, si ce n’est quelques étrangers que j’avais déjà rencontrés et pratiqués dans différentes villes de l’Italie. Eux-mêmes ne connaissaient personne à Paris. Je partageais donc mon temps entre les promenades, les théâtres, les filles et ma mélancolie habituelle. J’attrapai ainsi la fin de novembre, époque à laquelle l’ambassadeur quitta Fontainebleau et revint habiter Paris. Il me présenta dans différentes maisons, particulièrement chez les ministres des autres puissances. Il y avait un petit Pharaon chez l’ambassadeur d’Espagne, et je jouai pour la première fois. Je ne gagnai ni ne perdis beaucoup ; mais le jeu aussi m’ennuya vite, comme tous mes passe-temps de Paris ; ce qui me détermina à partir pour Londres au mois de janvier. Las de Paris, dont je ne connaissais guère que les rues, et déjà, en somme, passablement refroidi dans ma passion pour les choses nouvelles, je finissais toujours par les trouver de beaucoup au-dessous non seulement de l’idée que je m’en étais faite dans mon imagination, mais des simples réalités que j’avais pu voir en divers endroits de l’Italie. Londres enfin acheva de m’apprendre à bien connaître et à bien apprécier et Naples, et Rome, et Venise, et Florence.

1768. Avant mon départ pour Londres, l’ambassadeur m’ayant offert de me présenter à la cour de Versailles, j’acceptai, curieux de voir une cour plus grande que celles que j’avais vues jusque alors, quoique parfaitement désabusé à l’égard des unes et des autres. Ce fut le 1er janvier 1768, un jour plus intéressant à cause des différentes cérémonies qui s’y pratiquent. On m’avait bien prévenu que le roi n’adressait la parole qu’aux étrangers de distinction, et qu’il me parlât ou non, je n’y tenais guère. Cependant je ne pus me faire au maintien superbe de ce roi Louis XV, qui, mesurant de la tête aux pieds la personne qu’on lui présentait, ne témoignait par aucun signe l’impression qu’il en recevait. Mais si l’on disait à un géant : J’ai l’honneur de vous présenter une fourmi, le géant, la regardant, sourirait, ou dirait peut-être : Oh ! le pauvre petit animal ! S’il se taisait, son visage le dirait pour lui. Mais ce dédaigneux silence cessa de m’affliger lorsque un moment après je vis le roi répandre autour de lui cette monnaie de son regard sur des objets bien plus importans que je ne l’étais. Après une courte prière qu’il fit entre deux prélats, dont l’un, si j’ai bonne mémoire, était cardinal, le roi se dirigea vers la chapelle et rencontra sur son passage, entre deux portes, le prévôt des marchands, premier officier de la municipalité de Paris, qui lui balbutia le petit compliment d’usage pour le premier de l’an. Le monarque taciturne lui répondit par un mouvement de tête, et, se retournant vers l’un des courtisans qui le suivaient, il demanda où étaient restés les échevins, qui d’ordinaire accompagnent le prévôt. Alors une voix sortit de la foule des courtisans, et dit facétieusement : Ils sont restés embourbés. Toute la cour se prit à rire ; le monarque lui-même daigna sourire, et passa outre pour se rendre à la messe qui l’attendait. L’inconstante fortune a voulu qu’un peu plus de vingt ans après je visse à Paris, dans l’Hôtel-de-Ville, un autre roi Louis recevoir avec beaucoup plus de bonté un compliment bien différent que lui adressait un autre prévôt, sous le titre de maire, le 17 juillet 1789 ; et alors c’était le tour des courtisans de rester embourbés sur la route de Versailles à Paris, quoique ce fût en plein été ; mais sur cette route, la fange alors était en permanence. Peut-être je bénirais Dieu de ni avoir rendu témoin de ces choses, si je n’étais trop convaincu que le règne de ces rois plébéiens peut devenir encore plus funeste à la France et au monde que celui des rois capétiens.