Mémoires de Victor Alfieri, d’Asti/Troisième époque - Jeunesse/Chapitre IX

Traduction par Antoine de Latour.
Charpentier, Libraire-éditeur (p. 144-153).


CHAPITRE IX.
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Continuation de mes voyages : la Russie, encore la Prusse, Spa, la Hollande et l’Angleterre.




Je me trouvais bien à Stockolm ; mais, toujours possédé de la fureur d’aller, je résolus d’en partir vers le milieu de mai, et je pris, par la Finlande, le chemin de Pétersbourg. À la fin d’avril, j’avais fait une petite excursion jusqu’à Upsal, célèbre université, et, chemin faisant, j’avais visité quelques mines de fer, où je vis des choses fort intéressantes ; mais, les ayant peu examinées et sans prendre aucune note, ce fut comme si jamais je ne les avais vues. Arrivé à Grisselhamma, un petit port sur la côte orientale de la Suède, en face de l’entrée du golfe de Bothnie, je retrouvai l’hiver sur mon chemin ; il semblait que j’eusse pris à tâche de courir après lui. Une grande partie de la mer était gelée, et le trajet du continent au premier îlot (c’est en passant successivement dans cinq petites îles que l’on traverse l’entrée de ce golfe), était alors devenu impraticable à toute espèce d’embarcations, par suite de l’immobilité complète des eaux. Il fallut donc attendre en ce triste lieu ; enfin, après trois jours, au souffle d’un vent plus favorable, cette immense et épaisse croûte commença à se crevasser çà et là, et à faire crich, comme dit notre grand poète ; puis elle se divisa peu à peu en énormes lambeaux flottans, qui ouvraient comme une espèce de chemin si on était assez téméraire pour y jeter une barque. En effet, le jour d’après, aborda à Grisselhamma un pécheur qui venait sur un petit bateau de cette même île où moi-même je devais d’abord prendre terre : ce pêcheur nous dit qu’on pouvait passer, mais avec peine. Je voulus aussitôt tenter l’aventure, quoique ma barque où je transportais ma voiture fut pour cette raison beaucoup plus considérable que ce bateau de pêche. L’obstacle devenait plus grand, mais le danger moindre d’autant ; il était naturel qu’une grosse embarcation résistât mieux qu’une petite aux coups de ces glaçons mouvans, et ce fut précisément ce qui arriva. Tous ces ilôts flottans donnaient un aspect extraordinaire à cette mer horrible, qui ressemblait moins à une masse d’eau qu’à une terre déchirée et bouleversée. Mais comme, grâce à Dieu, le vent était extrêmement faible, les glaçons, en se heurtant contre ma barque, semblaient vouloir la caresser plutôt que la briser. Cependant leur grand nombre et leur mobilité faisaient souvent que partis de points opposés ils se rencontraient au devant de ma proue, et que venant à se réunir, ils l’empêchaient de tracer son sillon ; et aussitôt d’autres venaient, puis d’autres encore, et s’entassant les uns sur les autres, ils faisaient mine de vouloir me renvoyer au continent. Il n’y avait alors qu’un remède efficace, c’était la hache, dont on se servait pour châtier l’insolence des glaces. Plusieurs fois mes marins et moi-même nous sautâmes sur ces glaçons, et à coups de hache nous les brisions et les écartions des flancs de la barque assez pour donner passage à la proue et aux rames. Puis on se jetait de nouveau dans la barque, et la seule impulsion du bâtiment dégagé suffisait pour repousser du chemin cette importune escorte. Il fallut plus de dix heures d’une telle navigation pour parcourir un trajet de sept milles de Suède. La nouveauté de l’expédition me divertit singulièrement ; mais peut-être, en la racontant dans toute la minutie de ses détails, aurai-je moins réussi à divertir le lecteur. J’ai cédé à la tentation d’écrire une chose nouvelle pour des imaginations italiennes. Le premier trajet ainsi achevé, les six autres, beaucoup plus courts et en outre moins embarrassés de glaces, devinrent aussi beaucoup plus faciles ; la Suède, dans sa sauvage rudesse, est un des pays de l’Europe dont s’est le mieux accommodée la tournure de mon esprit et qui a éveillé en moi le plus d’idées fantastiques, mélancoliques et même grandioses, par je ne sais quel vaste et indéfinissable silence qui règne dans cette atmosphère, où volontiers on se croirait en dehors du globe terrestre.

Ayant une dernière fois pris terre à Abo, capitale de la Finlande suédoise, je continuai mon voyage par de très-belles routes et avec d’excellens chevaux jusqu’à Saint-Pétersbourg, où j’arrivai dans les derniers jours de mai. Et je ne saurais dire si j’y entrai de jour ou de nuit, parce que, d’une part, les ténèbres de la nuit existent à peine en cette saison, dans ce climat si septentrional, et que, d’autre part, excessivement fatigué de n’avoir pu reposer pendant plusieurs nuits, ou de n’avoir dormi que dans ma voiture et fort mal à l’aise, tout se confondait si bien dans ma tète, et j’éprouvais un tel ennui de voir toujours cette triste lumière, que je ne savais plus ni à quel jour de la semaine, ni à quelle heure de la journée, ni dans quelle partie du monde je me trouvais en ce moment ; ces mœurs, ces costumes, ces barbes moscovites, me faisaient penser aux Tartares plutôt qu’à des Européens.

J’avais lu dans Voltaire l’histoire de Pierre le Grand ; j’avais connu plusieurs Russes à l’Académie de Turin, et j’avais ouï dire merveille de ce peuple naissant ; de sorte qu’à mon arrivée à Pétersbourg, toutes ces choses, que grandissait encore mon imagination, toujours en quête de nouveaux désenchantemens, me tenaient dans une sorte d’anxiété et d’attente vraiment extraordinaires. Mais à peine, hélas ! avais-je mis le pied dans ce camp asiatique de baraques alignées, que, me ressouvenant alors de Rome, de Gènes, de Venise et de Florence, je ne pus m’empêcher de rire ; et tout ce que j’ai pu voir depuis dans ce pays n’a fait que confirmer chez moi de plus en plus cette première impression, et j’en ai rapporté la précieuse conviction qu’il ne méritait pas d’être vu. Tout y contrariait si fort ma manière de voir (excepté les barbes et les chevaux), que durant six semaines à peu près que je demeurai au milieu de ces barbares déguisés en Européens, je ne voulus faire connaissance avec personne, pas même y revoir deux ou trois jeunes gens des premières familles du pays, avec qui j’avais été à l’Académie de Turin ; je ne voulus pas seulement être présenté à cette fameuse impératrice, Catherine II ; enfin, je ne vis pas, même matériellement, le visage de cette souveraine qui, de nos jours, a tant lassé la renommée. Lorsque ensuite je me suis interrogé pour trouver la vraie cause d’une conduite si ridiculement sauvage, je me suis bien convaincu intérieurement que ce fut pure intolérance de mon caractère inflexible, et simplement horreur pour la tyrannie en elle-même, personnifiée dans une femme justement accusée de s’être souillée du plus affreux des crimes, la trahison et l’assassinat commandé d’un époux désarmé. Je me souvenais parfaitement d’avoir entendu raconter que parmi les raisons qu’avançaient les apologistes de ce crime, ils allaient jusqu’à dire que Catherine II, en prenant possession de l’empire, voulait, indépendamment de tout le mal que son mari avait fait à l’état, rétablir en partie, par l’octroi d’une constitution libérale, les droits de l’humanité si cruellement lésée par la servitude universelle et absolue qui pèse en Russie sur le peuple. Et cependant je trouvais ce peuple tout aussi esclave après cinq ou six ans du règne de cette Clytemnestre philosophe ; je voyais en outre cette maudite engeance militaire assise sur le trône de Pétersbourg, plus encore, peut-être, que sur celui de Berlin. Ce fut là, sans aucun doute, la raison qui me fit prendre ces peuples en mépris, et qui m’inspira une haine si furieuse contre leurs misérables souverains. Las donc et dégoûté de toute cette moscoviteria, je ne voulus pas aller à Moscou, comme j’en avais eu le dessein ; j’avais peur qu’il ne me fallût mille ans pour rentrer en Europe. À la fin de juin, je partis pour Riga, par Narva et Rewel ; ces plaines sablonneuses, nues et horribles, me firent amplement payer tous les plaisirs que j’avais goûtés au bord des précipices, et dans les immenses forêts épiques de la Suède. Je continuai par Kœnisberg et Dantzig. Cette dernière ville, jusque alors libre et opulente, commençait précisément cette année à porter la peine de son mauvais voisinage ; et déjà le despote prussien y avait introduit de vive force ses infâmes satellites. Tout en donnant au diable les Russes et les Prussiens, et tous ceux qui empruntent la face de l’homme pour se laisser ainsi traiter en brutes par leurs tyrans, et forcé de semer mon nom, mon âge, ma qualité, mon caractère, mes intentions (toutes choses que, dans le plus mince village, un sergent vous demande quand vous entrez, quand vous passez, quand vous vous arrêtez, quand vous sortez), je finis par me retrouver une seconde fois à Berlin, après un mois environ du voyage le plus désagréable, le plus fastidieux, le plus rempli de vexations qui se puisse faire, y compris une descente aux enfers, qui ne sauraient être plus sombres, plus déplaisans, plus inhospitaliers. En passant par Zorendorff, je visitai le champ de bataille des Russes et des Prussiens, où tant de milliers de l’un et de l’autre troupeau, libres enfin, laissèrent là leur joug avec leurs os. Il était aisé de reconnaître leurs immenses sépultures à la riche et verdoyante beauté de la moisson, qui, partout ailleurs maigre et aride en elle-même, ne produisait que de rares et misérables épis. Je dus faire alors une réflexion triste, mais qui n’est, hélas ! que trop vraie : c’est que les esclaves sont véritablement nés pour engraisser la terre. Toutes ces prussianerie 'me faisaient chaque jour mieux connaître et plus vivement désirer cette bienheureuse Angleterre.

Je me débarrassai en trois jours de ma seconde Berlinade ; je ne restai même à Berlin que pour m’y reposer un peu d’un si pénible voyage. Vers la fin de juillet, je partis pour Magdebourg, Brunswick, Gottingue, Cassel et Francfort. En entrant à Gottingue, qui possède une très-florissante Université, je rencontrai un petit âne, à qui je fis grande fête, n’en ayant point vu depuis un an que j’étais allé m’ensevelir au fond du Nord, où cet animal ne peut ni vivre ni se reproduire. Cette rencontre d’un âne italien avec un âne allemand, au sein d’une si fameuse Université, m’aurait sans doute inspiré alors quelque poésie joyeuse et originale, si j’avais eu une langue et une plume au service de mon esprit ; mais mon impuissance à écrire devenait chaque jour plus complète. Je me contentai donc d’y rêver intérieurement, et je passai de la sorte une journée fort divertissante, toujours seul, avec moi et mon âne. C’était pour moi chose rare qu’un jour de fête, accoutumé que j’étais à les passer tous dans la plus complète solitude, le plus souvent à ne rien faire, ne lisant pas, et sans jamais ouvrir la bouche. ce de tedescherie, je quittai Francfort au bout de deux jours, pour aller à Mayence, où je m’embarquai sur le Rhin, et descendant ce grand fleuve épique jusqu’à Cologne, je trouvai quelque charme à voguer entre ces rives délicieuses. De Cologne, en passant par Aix-la-Chapelle, je retournai à Spa, où deux ans auparavant j’avais passé quelques semaines ; ce lieu m’avait toujours laissé le désir de le revoir avec le cœur libre. La vie qu’on y mène semblait devoir convenir à mon humeur, parce qu’on y trouve tout ensemble le bruit et la solitude, et que l’on peut y rester inconnu et ignoré au milieu des réunions publiques et des fêtes ; et, en effet, je m’y trouvai si bien, que j’y demeurai depuis la mi-août jusqu’à la fin de septembre, ou peu s’en faut. C’était beaucoup pour moi, qui ne pouvais jamais m’arrêter nulle part. J’achetai, d’un Irlandais, deux chevaux, dont l’un était d’une beauté peu commune, et je m’y attachai vraiment de cœur. Je montais à cheval le matin, dans la journée, et le soir je dînais avec huit ou dix étrangers de tous pays. Pendant la soirée, je regardais danser de jolies femmes, de gracieuses demoiselles, et ainsi je passais mon temps, ou, pour mieux dire, je l’usais le mieux du monde. Mais la saison s’étant gâtée, et la plupart des baigneurs commençant à quitter, je partis de mon côté, et résolus de retourner en Hollande pour y revoir mon ami d’Acunha, certain d’ailleurs de ne pas y retrouver celle que j’avais tant aimée : je savais qu’elle n’était plus à La Haye, et que depuis plus d’un an elle s’était fixée à Paris avec son mari. Ne pouvant consentir à me séparer de mes excellons chevaux, j’envoyai Élie en avant avec la voiture, et je suivis la route de Liège, tantôt à pied, tantôt à cheval. À Liège je rencontrai un ministre de France de qui j’étais connu, et je me laissai présenter par lui au prince évêque de la ville, par complaisance, et aussi par bizarrerie. Je n’ai pas vu la fameuse Catherine II, voyons du moins la cour du prince de Liège. Pendant mon séjour à Spa j’avais déjà été présenté à un autre prince de l'Église, seigneurie à voir au microscope, l’abbé de Stavelò, dans les Ardennes. C’était le même ministre de France à Liège qui m’avait introduit à la cour de Stavelò, où nous dînâmes fort joyeusement et fort bien, en vérité. Je me sentais moins de répugnance pour ces cours en immature que pour celles où commandent, au lieu du bâton pastoral, le fusil et le tambour ; ce sont là deux fléaux de l’humanité dont on ne peut rire de bon cœur. De Liège, toujours avec mes chevaux, je m’en allai à Bruxelles, à Anvers, et, passant le Mordick, à Rotterdam et à La Haye. Mon ami, avec lequel je n’avais cessé de correspondre depuis mon départ, me reçut à bras ouverts, et me trouvant un peu moins fou, continua de m’assister, de m’éclairer par ses conseils pleins de sagesse et d’amitié. Je restai avec lui près de deux mois, mais je brûlais de revoir l’Angleterre, et la saison s’avançant, il fallut nous séparer vers la fin de novembre. Je pris la même route que j’avais suivie un peu plus de deux ans auparavant, et débarquant à Hanvich, après une heureuse traversée, je fus à Londres en peu de jours. J’y retrouvai presque tous les amis que j’avais fréquentés à mon premier voyage, entre autres, le prince de Masserano, ambassadeur d’Espagne, et le marquis de Caraccioli, ministre de Naples, homme d’une sagacité rare et d’une ingénieuse vivacité. Ces deux personnes me témoignèrent plus qu’une affection de père pendant les six mois que je demeurai cette fois à Londres, et où je me vis engagé dans certaines circonstances singulières et scabreuses, comme on le verra tout-à-l’heure.