Mémoires de Victor Alfieri, d’Asti/Quatrième époque - Virilité/Chapitre II

Traduction par Antoine de Latour.
Charpentier, Libraire-éditeur (p. 262-274).


CHAPITRE II.
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Je reprends un maître pour expliquer Horace. Premier voyage littéraire en Toscane.


1776. Vers le commencement de l’année 1776, déjà depuis plus six mois enfoncé dans mes études italiennes, il me vint une honte honnête et cuisante de ne plus entendre le latin ; à ce point que, rencontrant çà et là, comme il arrive, des citations, souvent même les plus courtes et les plus simples, je me voyais forcé de sauter à pieds joints par-dessus, pour ne perdre pas mon temps à en déchiffrer le sens. M’étant d’ailleurs interdit toute lecture française, et réduit au seul italien, je me voyais privé de tout secours pour mes lectures dramatiques. Cette raison, venant se joindre à la honte, me fit entreprendre ce nouveau labeur, pour lire les tragédies de Sénèque, dont quelques morceaux sublimes m’avaient enlevé. Je voulais pouvoir lire aussi en latin les traductions littérales que l’on a faites des tragédies grecques, plus fidèles pour l’ordinaire et moins fastidieuses que tant d’autres qui, pour être en italien, ne servent pas à grand’chose. Je m’armai donc de patience, et je pris un fort bon maître qui, m’ayant mis Phèdre entre les mains, s’aperçut, à sa grande surprise et à ma honte, et me dit que je ne l’entendais pas, bien que déjà j’eusse expliqué ces fables à l’âge de dix ans. En effet, quand je voulus me mettre à le lire et à le traduire en italien, je tombai dans d’énormes bévues et dans d’étranges méprises. Mais mon intrépide maître, ayant avec la mesure de mon ignorance celle de mon indomptable résolution, m’encouragea vivement, et au lieu de me laisser Phèdre, il me donna Horace en me disant : « Si nous allions du difficile au facile ? nous ferions chose plus digne de vous. Risquons-nous donc sur les écueils de ce prince des lyriques latins, et nos erreurs nous aplaniront la route pour redescendre aux autres. » Et ainsi nous fîmes. Je pris un Horace sans commentaire aucun ; et du commencement de janvier à la fin de mars, à force de faire des sottises, de construire, de deviner, de me tromper, je parvins à traduire de vive voix toutes les odes. Cette étude me coûta beaucoup de peine, mais elle me fut d’une grande utilité, parce qu’elle me remit dans la grammaire sans me faire sortir de la poésie.

Je ne négligeais pas néanmoins de lire et d’annoter toujours les poètes italiens ; j’en ajoutai même de nouveaux à ma liste, Politien, par exemple et Casa ; puis je retournais aux maîtres dont je recommençais les œuvres. Pétrarque et Dante, entre autres, je les lus certainement et les annotai bien cinq fois dans l’espace de quatre années. Comme de temps à autre je me remettais aussi à faire des vers tragiques, j’avais achevé de versifier le Philippe. Mais quoiqu’il fût déjà un peu moins mou, un peu plus présentable que la Cléopâtre, néanmoins cette versification me semblait encore languissante, prolixe, fastidieuse et triviale. Et, en effet, ce Philippe qui, dans mes œuvres, n’a plus pour ennuyer son public que quatorze cents et quelques vers, dans mes deux premières tentatives, plus terrible à l’auteur qu’il s’obstinait à désespérer, en avait pour le moins deux mille, et encore disait-il bien moins de choses avec ses deux mille vers qu’il n’a fait depuis avec quatorze cents.

Cette langueur et cette faiblesse de style que j’étais beaucoup plus tenté d’attribuer à ma plume qu’à mon esprit, ayant fini par me persuader que je n’arriverais jamais à bien dire en italien, tant que je me bornerais à me traduire moi-même en français, me déterminèrent enfin à aller en Toscane pour y apprendre à parler, à entendre, à penser, à rêver en toscan, et jamais autrement. Je partis donc au mois d’avril 1776, avec l’intention de rester six mois en Toscane, me flattant de l’illusion qu’il n’en fallait pas davantage pour me défranciser. Mais six mois ne sauraient détruire une triste habitude de plus de dix années. Ayant pris la route de Plaisance et de Parme, je m’en allais lentement, tantôt en voiture, tantôt à cheval, en compagnie de mes petits poètes de poche, ayant d’ailleurs fort peu de bagage, trois chevaux seulement, deux domestiques, ma guitare et toutes les espérances de ma gloire future. Grâces à Paciaudi, je vis à Parme, à Modène, à Bologne et en Toscane presque tous les hommes de quelque renom dans les lettres, et moins dans mes premiers voyages j’avais recherché cette sorte de gens, plus dans celui-ci j’apportais d’empressement et de curiosité à connaître les premiers en tout genre, et ceux ensuite qui occupaient le second rang. Ce fut alors que je fis connaissance à Parme avec notre célèbre Bodoni, et son imprimerie fut la première où je mis le pied ; j’avais pourtant été à Madrid et à Birmingham, deux villes qui possèdent les plus remarquables typographies de l’Europe, après celle de Bodoni. Je n’avais donc jamais vu encore un a en métal, ni aucun de ces outils innombrables qui devaient avec le temps m’attirer de la gloire ou des brocards. Mais certes je ne pouvais tomber pour la première fois dans un plus noble atelier, ni rencontrer pour m’en faire les honneurs un cicérone plus bienveillant, plus habile, plus ingénieux que Bodoni, dont les travaux ont jeté tant d’éclat sur cet art merveilleux que sans cesse il perfectionne encore.

C’est ainsi que, peu à peu, chaque jour, sortant davantage de ma longue et épaisse léthargie, je voyais, j’apprenais, un peu tard, hélas ! mille choses. Mais pour moi, le plus important, c’est que chaque jour aussi j’apprenais à connaître, à débrouiller, à peser mes facultés intellectuelles et littéraires pour ne pas me tromper plus tard, s’il se pouvait, en faisant choix d’un genre. Pour ce qui est de cette étude sur moi-même, j’y étais moins novice que dans les autres. Devançant l’âge au lieu de l’attendre, déjà, depuis des années, j’avais entrepris de déchiffrer mon existence morale, et je l’avais fait, la plume à la main, ne me bornant pas à y songer. Je possède encore une espèce de journal que, pendant plusieurs mois, j’avais eu la constance d’écrire, et où je tenais note, non seulement de mes sottises de chaque jour, mais encore de mes pensées, et des raisons intimes qui me faisaient agir ou parler ; je voulais voir si, à force de me regarder dans ce triste miroir, je finirais par en devenir un peu meilleur. J’avais commencé mon journal en français, je le continuai en italien ; il n’était bien écrit, ni dans l’une, ni dans l’autre langue ; il y avait plutôt de l’originalité dans la pensée et la manière de sentir. Je m’en lassai bientôt, et je fis très-bien ; car j’y perdais mon temps et mon encre. Il m’arrivait souvent de me trouver le lendemain pire encore que la veille. Mais c’est assez pour faire comprendre que j’étais parfaitement en état de connaître et de juger sur tous les points ma capacité littéraire. Après m’être rendu un compte exact de tout ce qui me manquait et du peu que je tenais de la nature, j’allai plus loin, et m’ingéniai à démêler entre les diverses qualités qui me faisaient faute celles que je pourrais acquérir dans leur entier, celles que je ne pourrais atteindre qu’à demi, celles qui m’échapperaient complètement. J’aurai dû à cette sérieuse étude de moi-même, sinon d’avoir réussi en tout, au moins de n’avoir essayé aucun genre de composition que je n’y fusse entraîné irrésistiblement par un violent instinct de la nature, instinct dont les élans, dans tous les beaux-arts, que l’œuvre soit ou non parfaite, ne ressemblent en rien aux élans de cette impulsion factice qui peut, elle, après tout, créer une œuvre parfaite en toutes ses parties.

À Pise, je fis connaissance avec les plus célèbres professeurs, et j’en tirai pour mon art tout le profit qu’il me fut possible. Dans mes relations avec eux, tout mon embarras, et il était grand, consistait à les interroger avec assez de réserve et de dextérité pour ne pas leur laisser voir mon ignorance toute entière, en un mot, si je puis me servir d’une métaphore monacale, pour leur sembler profès quand je n’étais que novice ; non que je voulusse ou qu’il me fût possible de trancher du docteur, mais j’ignorais tant et tant de choses que j’en avais honte avec de nouveaux visages ; et à mesure que se dissipaient les ténèbres de mon esprit, il me semblait voir se dresser plus gigantesque le fantôme de cette fatale et tenace ignorance ; mais tout aussi grande était mon audace. Ainsi, pendant que d’une part je rendais au savoir d’autrui l’hommage qui lui était dû, de l’autre, je ne me laissais nullement abattre par le sentiment de mon ignorance, bien convaincu que pour composer des tragédies, ce qu’il faut savoir avant tout, c’est sentir fortement, chose qui ne s’apprend pas. Il me restait à apprendre (et certes c’était encore beaucoup) l’art de faire sentir aux autres ce que moi-même je croyais sentir. Dans les six ou sept semaines que je demeurai à Pise, je conçus et j’écrivis en assez bonne prose toscane la tragédie d’Antigone, et je réussis à mettre le Polynice en vers, un peu moins mal que le Philippe. Je crus alors pouvoir lire mon Polynice à quelques-uns de ces maîtres de l’université. Ils se montrèrent assez contens de la tragédie dont ils censurèrent çà et là quelques expressions, mais non aussi sévèrement que mon œuvre l’eût mérité. Il y avait de loin en loin dans ces vers des choses heureusement dites ; mais le style dans son ensemble était encore, à mon sens, d’une pâte languissante, triviale et molle ; ces professeurs, au contraire, qui lui reprochaient d’être parfois incorrect, le trouvaient d’ailleurs sonore et coulant. Nous ne nous entendions pas. J’appelais, moi, languissant et trivial ce qui pour eux était coulant et sonore. Quant aux incorrections, c’était chose de fait et non de goût, il ne pouvait donc y avoir discussion. En fait de goût, j’étais tout aussi accommodant, et je jouai mon rôle de disciple aussi bien qu’eux leur rôle de maîtres. Dans le fond, et avant tout, c’était à moi d’abord que je voulais plaire. Je me bornais donc à apprendre de ces messieurs ce qu’il fallait ne pas faire, me reposant sur le temps, sur l’expérience, sur mon obstination et sur moi-même du soin d’apprendre ce qu’il fallait faire. Si je voulais égayer mon lecteur aux dépens de ces doctes critiques comme peut-être alors ils s’égayaient aux miens, je n’aurais qu’à nommer tel d’entre eux, je dis un des plus majestueux, qui m’apportait la Tancia de Buonarotti [1], et me la conseillait, je ne dirai pas comme modèle, mais comme pouvant m’être d’un utile secours dans l’étude du vers tragique : j’y trouverais un ample répertoire de tours et d’expressions. C’était recommander à un peintre d’histoire la manière de Callot. Un autre me louait le style de Métastase, excellent, disait-il, pour la tragédie, un autre autre chose; mais aucun de ces savans n’était savant en tragédie. Pendant mon séjour à Pise, je traduisis également en prose, avec clarté et simplicité, l’Art poétique d’Horace, pour en graver dans mon esprit les ingénieux et judicieux préceptes. Je m’appliquai aussi beaucoup à lire les tragédies de Sénèque, quoiqu’il me fût bien démontré que rien ne ressemblait moins aux préceptes d’Horace ; mais il y a dans ses œuvres quelques traits d’un vrai sublime qui me transportaient, et je cherchais à les rendre en vers blancs, ce qui, en favorisant mon étude du latin et de l’italien, m’excitait encore à écrire en vers et dans un style élevé. Ces tentatives m’amenaient à comprendre la grande différence qui existe entre le vers iambique et le vers épique, qui par la diversité du mètre font bien sentir ce qui distingue le ton du dialogue de celui de toute autre poésie. En même temps, il m’était clairement démontré que, la poésie italienne n’ayant que l’endécasyllabe pour toute composition héroïque, il fallait créer un arrangement de mots, une chute de sons toujours variée, un tour de phrase fort et prompt, qui aidassent à distinguer absolument le vers blanc tragique de tout autre vers blanc ou rimé, qu’il fût épique ou lyrique. Les iambes de Sénèque me convainquirent de cette vérité, et peut-être me donnèrent-ils les moyens d’en tirer parti. Plusieurs traits de cet écrivain les plus mâles et les plus fiers doivent la moitié de leur sublime énergie à l’allure brisée et peu sonore du mètre. Et enfin, quel serait l’homme assez dépourvu de sentiment et d’oreille pour ne pas remarquer l’énorme différence qu’il y a entre ces deux vers, l’un de Virgile, qui veut charmer, ravir son lecteur,

Quadrupedante putrem sonitu quatit ungula campum[2].

l’autre de Sénèque, qui veut étonner, confondre l’auditeur et caractériser en deux mots deux personnages différens :

Concède mortem.
Si recusares darem[3].

Un tragique italien ne devra donc pas non plus, dans les situations les plus passionnées et les plus terribles, mettre à la bouche de ses personnages des vers qui pour le son ressemblent en rien à ces vers d’ailleurs admirables, grandioses, de notre épique :

Chiama gli abitalor dell’ ombre eterne
Il rauco suon della tartarea tromba[4].

Convaincu dans le cœur qu’il faut conserver entre les deux styles cette différence essentielle, qui pour nous autres Italiens est d’autant plus difficile qu’il est nécessaire de la créer sans sortir du même mètre, je me rangeais donc fort peu à l’avis des savans de Pise, quant au fond même de l’art dramatique et au style qu’il y faut employer ; en revanche, je les écoutais avec patience et humilité pour ce qui était de la pureté toscane et grammaticale, bien qu’à vrai dire, même sur ce point, les Toscans de nos jours ne semblent pas irréprochables.

Me voilà donc enfin, moins d’une année après la représentation de ma Cléopâtre, possesseur en propre d’un petit fonds de trois autres tragédies. Ici, pour être sincère, je dois dire de quelles sources je les avais tirées. J’avais lu, il y avait plusieurs années, le roman de Don Carlos, par l’abbé de Saint-Réal, et mon Philippe, né Français, d’un père français, était un souvenir de cette lecture. Le Polynice était Français aussi ; je l’avais tiré des Frères ennemis, de Racine. L’Antigone, le premier de mes ouvrages qui ne fût pas entaché d’origine étrangère, m’était venue en lisant le douzième livre de Stace, dans la traduction de Bentivoglio, dont on a parlé plus haut. J’avais aussi inséré dans le Polynice quelques morceaux empruntés à Racine, d’autres aux Sept Chefs d’Eschyle, que j’avais lu tant bien que mal dans la version française du père Brumoy ; je fis vœu, pour l’avenir, de ne lire les tragédies des autres qu’après avoir achevé les miennes, quand il m’arriverait de reprendre des sujets déjà traités, pour ne pas encourir le reproche d’avoir pillé, et pouvoir dire que, bon ou mauvais, l’ouvrage était de moi. Lire beaucoup avant de composer, c’est s’exposera prendre à son insu, et à perdre l’originalité que l’on pourrait avoir. C’est aussi pour cette raison que depuis un an j’avais cessé la lecture de Shakspeare, sans compter que j’avais le malheur de le lire dans une traduction française. Plus mon esprit s’accommodait des allures de ce poète, dont au reste je savais fort bien distinguer tous les défauts, plus j’eus à cœur de m’en abstenir.

J’avais à peine achevé d’écrire l’Antigone en prose, qu’enflammé par la lecture de Sénèque, je conçus et enfantai tout ensemble ces deux tragédies jumelles, l’Agamemnon et l’Oreste. Avec tout cela, il ne me semble pas que l’on puisse y voir un larcin fait à Sénèque. À la fin de juin, je quittai Pise, et m’en allai à Florence où je demeurai tout le mois de septembre. Je m’y appliquai de toutes mes forces à me rendre maître de la langue parlée, et à force de m’entretenir chaque jour avec des Florentins, j’en vins passablement à bout. Je commençai dès cette époque à penser presque exclusivement dans cet idiome si élégant et si riche ; c’est la première, l’indispensable condition pour le bien écrire. Pendant mon séjour à Florence, je remis en vers le Philippe pour la seconde fois d’un bout à l’autre, sans vouloir même jeter un coup d’œil sur les premiers vers, et pour les refaire ne me servant que de la prose. Mais j’avançais très-lentement, souvent même je croyais perdre, au lieu de gagner. Dans le courant du mois d’août, me trouvant, un matin, au milieu d’un cercle de gens de lettres, quelqu’un rappela par hasard l’anecdote historique de don Garcia, mis à mort par son propre père Cosme premier. Je fus frappé de ce fait, et comme il n’est pas imprimé, je me procurai une copie manuscrite du récit inséré dans les archives publiques de Florence, et dès lors ma tragédie fut conçue. Je continuais cependant à griffonner des rimes, mais toujours les plus malencontreuses du monde. Je n’avais à Florence aucun censeur, aucun ami, qui pût remplacer auprès de moi Tana ou Paciaudi ; j’eus néanmoins assez de sens et de jugement pour ne donner à personne copie de ces vers, et assez de réserve pour ne les réciter que très-rarement. Je ne me laissai pas décourager par le peu de succès de ces rimes ; j’en tirai au contraire cette conclusion, qu’il ne fallait pas cesser de lire et d’apprendre par cœur ce qu’il y avait de mieux en ce genre, pour me familiariser avec les formes poétiques. Aussi, pendant tout l’été, je m’inondai de vers de Pétrarque, du Dante, du Tasse, j’y ajoutai même jusqu’à trois chants entiers de l’Arioste, convaincu au fond qu’infailliblement un jour viendrait où toutes ces formes, toutes ces phrases, toutes ces expressions sortiraient des diverses cases de mon cerveau, mêlées et assimilées à mes propres pensées, à mes propres sentimens.




  1. Le Buonarotti dont il est ici question est un neveu de Michel-Ange. Sa Tancia, le meilleur de ses ouvrages, est une espèce de comédie champêtre. (N. du T.)
  2. Les chevaux battent d’un pied bruyant les champs poudreux à pas précipités.
    Virg., liv. iii, v. 596.
  3. Donne-moi la mort. — Je te la donnerais , si tu ne la demandais pas.
    Sénèqu, Agam., acte v.
  4. Le rauque son de la trompette infernale appelle les habitans des ombres éternelles.
    Jérus.dél. ch. iv, oct. 3.