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Michel Lévy frères (volume IIp. 351-352).


— Sijean, le 14 septembre 1837.

Le soleil allait se lever lorsque je suis arrivé à Narbonne, dont j’apercevais depuis longtemps la haute tour se détachant sur l’aube du matin. Cette ville m’intéresse. Autrefois je rencontrais dans une maison le savant M. Fauriel, l’académicien de France peut-être qui ment le moins, et le seul des historiens contemporains en qui j’aie foi[1].

M. Fauriel nous disait, ce me semble, que longtemps après que le barbare Genséric eut pris et pillé Rome, le 12 juillet 455, Narbonne était restée romaine par les mœurs et la civilisation. Jules César et Tibère l’avaient embellie. Je me suis donc arrêté, quoique très-pressé, afin de regarder un instant les murs de la ville, dans la construction desquels on a employé des pierres portant des inscriptions, des bas-reliefs, etc. J’ai appris à Aquileja, dans les environs de Venise, que lorsque les barbares plaçaient un bas-relief dans un mur, trouvant le côté plan de la pierre bien plus beau que l’autre, ils ne manquaient jamais de mettre à l’intérieur et de cacher le côté sur lequel il y avait des figures.

J’ai vu une belle tour et des églises ; j’ai sacrifié à la curiosité une heure prise sur mon sommeil. Le pays qui entoure Narbonne est désolé et sec ; c’est pis que la Provence. J’écris ceci à Sijean, en attendant le dîner. Je trouve dans les façons des habitants une nuance singulière : c’est le caractère espagnol qui commence à poindre. L’Espagnol n’a aucune petitesse bourgeoise ; il dédaigne de mentir dans les petites affaires de la vie ; mais il s’en dédommage largement, ce me semble, dans ses récits de bataille. La Verdad, journal de Madrid, que j’ai lu à Béziers, donne le relevé des rapports officiels des deux partis. Depuis trois ans que don Carlos et les christinos se font la guerre, il y a eu dix-sept grandes batailles, cent cinquante-trois mille hommes ont expiré sur le champ de bataille, neuf cent quarante pièces de canon ont été prises, etc., etc. De plus, ces gens si fiers autrefois demandent sans cesse à la France la charité d’une armée.

Quoi qu’il en soit, j’estime fort, et, qui plus est, j’aime la vie privée de l’Espagnol. Ainsi que le Napolitain, il trouve que c’est une moindre peine de porter un habit troué aux coudes que de travailler quinze heures par jour, comme un Anglais, pour se procurer de quoi en acheter un neuf. J’avouerai que je suis de son avis. J’estime encore beaucoup le silence espagnol. Enfin j’adore certaines scènes de leurs anciens poëtes.



  1. M. Fauriel est mort à Paris le 14 juillet 1844, âgé de soixante-trois ans. Beyle fit sa connaissance vers la fin de 1799, et probablement chez la veuve de Condorcet, alors fort jolie, et auprès de laquelle M. Fauriel était très-assidu (R. C.)