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Michel Lévy frères (volume IIp. 345-350).


LES PRÉFETS ET LEURS CHEFS DE BUREAUX.


Dans une de ces villes où je fais des affaires depuis six ans, j’ai gagné, je ne sais comment, l’amitié de l’homme le plus considéré du département ; il est propriétaire d’un fort petit château et très-misanthrope.

— Monsieur, me disait-il ce soir, on n’est pas méchant par projet en France ; mais on se laisse entraîner, on se laisse irriter, et bientôt l’on arrive à faire des sottises, auxquelles je pourrais donner un autre nom. Presque tous les préfets que nous avons vus en ce pays s’adressent à moi en arrivant ; ils me disent de fort belles choses, ma foi : « Daignez être mon guide. Je ne sais pas si je parviendrai à faire de belles et bonnes choses ; mais je prétends, au moins, qu’on ne vole pas autour de moi. N’y a-t-il point dans mes bureaux quelque commis qui économise dix mille francs par an sur des appointements de trois mille ? » etc.

En réponse à ces enfantillages d’un être faible et honnête, je dis la vérité en diminuant beaucoup les torts et affectant de douter de ce que je sais le mieux. Le nouveau préfet m’écoute, prend des notes et me remercie. « Ah çà ! me dit-il en me reconduisant, il est bien entendu que, de temps en temps, vous me ferez connaître la vérité sur les voleurs. Vous me ferez l’honneur de m’écrire, ou vous aurez la bonté de passer à la préfecture ; un mot suffira pour m’avertir. Adieu, cher monsieur, à nous deux nous ferons quelque bien. »

Trois mois après, un des chefs de bureau achète un domaine ; son père était un petit marchand qui a fait banqueroute, et ne lui a pas laissé un centime ; toute la ville crie ; je dis un mot au préfet, qui m’écoute sérieusement et avec tristesse, puis ne répond pas. Cinq mois plus tard il arrive un scandale incroyable ; j’en avertis le préfet, qui me répond : « Monsieur, vous m’insultez ; sachez que c’est moi qui fais tout à la préfecture, » etc., etc. Je réplique en riant et me moquant de lui. Le fait est que, s’il renvoie le chef de bureau voleur, il ne pourra de trois mois écrire une lettre aux ministres sur la partie du travail dont ce chef était chargé. Loin de tout faire dans sa préfecture, ce pauvre préfet ne peut pas faire la moindre lettre un peu positive, qui suppose la connaissance des faits.

Vous me direz : Il pourrait prendre un expéditionnaire intelligent et le former ; mais ce pauvre homme, aussi honnête qu’ignorant, en est incapable ; il ne connaît pas à fond deux cents décrets ou arrêtés. Il y a plus, j’ai vu un préfet, homme singulier, et qui avait servi sous Napoléon, adresser des lettres fort sensées aux ministères de Paris. Ces lettres, à la vérité, n’avaient pas le degré de pédanterie nécessaire et ce style lâche, plat et verbeux, en usage dans les bureaux. Il arrivait de là que les commis du ministre lui disaient en lui présentant les lettres dont il s’agit : « Voilà un préfet qui ne sait pas son affaire. »

Nous n’avons eu ici qu’un seul préfet qui l’ait sue parfaitement ; aussi était-il préfet depuis 1806, et il me disait quelquefois : « M. T… et M. B… m’empêchent de dormir. Ce sont deux fameux voleurs de la préfecture. — Et que sont-ils devenus ? dis-je au misanthrope. — L’un est mort, laissant quatre cent mille francs à sa famille, et l’autre est encore à la préfecture, et va, je crois, être nommé officier de la Légion d’honneur. »

Je ne rapporte ce dialogue que comme la vision d’un homme qui voit tout en noir. Je sais, de science certaine, que tous les chefs de bureau des quatre-vingt-cinq préfectures de province ont envoyé à la Cour des comptes un paquet cacheté contenant l’état de leur fortune lorsqu’ils sont entrés dans les bureaux, et, lorsqu’on ouvre un de ces paquets, on reconnaît avec édification que la fortune de l’employé qui l’a signé ne s’est jamais augmentée de plus de vingt mille francs en dix ans.

Voici la conversation de ce soir chez M. R… D’abord deux aventures galantes que je me garderai bien de raconter ; les détails sont scabreux, et je serais immoral ; en donnant la partie grave de la conversation, je ne serai qu’ennuyeux.

Il faut toujours en revenir à ce point : le gouvernement, dans les départements, c’est le préfet. On est accoutumé à l’impôt et à la conscription, on n’est plus sensible qu’à ce qui dépend du préfet ; mais, depuis quelque temps, les députés du département volent au préfet tous ses moyens d’influence, les croix et les bureaux de tabac.

À la Restauration, les préfets de l’Empire conservés savaient leur métier, et étaient excellents pour l’expédition des affaires et l’administration de tous les jours.

Les préfets de la Restauration apprirent leur métier avec le temps, et, au moment de la chute, il y en avait beaucoup de bons. Et enfin maintenant, quand on donne à un département un préfet de la Restauration, on s’en réjouit ; on se dit : « Celui-là, du moins, saura les lois. »

Chose singulière ! les préfets actuels administrent arbitrairement, non par amour pour l’arbitraire, mais faute de savoir les lois et règlements. Il y a plus, ils n’ont pas le temps de les étudier ; ils ont trop d’affaires et sont obligés de trop prendre garde à ce qu’ils font. À chaque instant ils s’occupent d’affaires, à propos desquelles ils craignent mortellement de trop déplaire au ministre ou au journal libéral du département.

Le journaliste libéral est un pauvre diable qui ne gagne pas douze cents francs à ce métier ; mais au fond, pour peu qu’il s’abstienne de dire que la montagne a sauvé la France en 1793, il dirige l’opinion.

Le journaliste du juste-milieu reçoit trois à quatre mille francs payés par les riches propriétaires, qui se cotisent, et la préfecture. Mais les gens qui le payent passent leur vie à se moquer de son manque de tact et de son peu d’esprit. Le journal libéral, par exemple, donne une analyse cent fois plus claire des séances du conseil général. Et cependant on a communiqué au journal juste-milieu les pauvres procès-verbaux de ces assemblées. Il est vrai que souvent ces procès-verbaux sont tenus avec la dernière négligence.

Il faut l’avouer, en général les fonctionnaires que les journées de Juillet ont envoyés en province n’ont d’autre éducation que celle qu’ils ont puisée dans les journaux.

Le malheur de la génération qui se forme et de celle qui est aux affaires, c’est qu’un homme qui a parcouru six journaux le matin n’a plus la force de rien lire de toute la journée. Et, par malheur, cet homme se croit en état de parler de tout quand il a lu le journal. On parlait de l’Angleterre l’autre jour à…, et un homme considérable de la société se glorifia de n’avoir pas lu Delolme ; mais il avait lu le matin l’extrait de tout ce qu’il est possible de dire sur ce qui intéressait, ce jour-là, lui et les gens auxquels il parlait. Que Montesquieu, que Voltaire sont froids comparés à l’affaire du jour ! Voyez quelle suite de beaux drames depuis quelques années : Fieschi[1], la rue Transnonain[2], les deux grands événements de Lyon[3], si différents entre eux…

Les têtes des ouvriers prirent feu principalement à cause de cette malheureuse soif de jouissance et de fortune prompte, qui est la folie de tous les jeunes Français. De quelque côté qu’ils regardent, ils voient un lieutenant d’artillerie qui devient empereur, le fils d’un aubergiste qui devient roi de Naples[4], un ouvrier chapelier qui devient maréchal, le précepteur du seigneur de leur village qui devient pair de France et millionnaire. C’est en vain que la philosophie leur crie : « Mais tous les abus odieux sont supprimés en France ; si le Père Éternel vous mettait une plume à la main pour corriger les abus, vous seriez bien embarrassé ; vous ne sauriez quoi écrire ; il n’y a plus de choses capitales à corriger en France ; il n’y a donc plus de grands bouleversements à espérer ou à craindre ; donc, plus de grandes fortunes à faire. — Mais la guerre ? — Il n’y aura plus même de grandes guerres : les rois sentent que le premier coup de canon peut ébranler leurs trônes. L’empereur de Russie, qui ne s’aperçoit pas des sociétés secrètes dans son armée, et qui pense n’avoir rien à craindre, n’a pas dix millions au service de sa colère contre les journaux de Paris. »

Mais, les rois ne voulant pas la guerre, les peuples, du moins, voudront-ils la faire ou la payer ? Il n’y a pas plus à espérer de ce côté pour les jeunes ouvriers chapeliers qui veulent devenir maréchaux ; les peuples désirent conquérir une constitution et non pas des provinces ; il n’y aura plus de reconnaissance et de gloire immortelle que pour les batailles qui sauveront la patrie. Or comment sauver la patrie, si personne ne peut l’attaquer ?

Pour que nos jeunes ouvriers chapeliers pussent devenir maréchaux, ducs, comtes, etc., il faudrait que l’empereur de Russie trouvât une montagne d’or pur aussi grosse que Montmartre. Toute cette malheureuse jeunesse française est donc trompée par la gloire de Napoléon et tourmentée par des désirs absurdes. Au lieu d’inventer sa destinée, elle voudrait la copier ; elle voudrait voir recommencer, en 1837, le siècle qui commença en avec Carnot et Dumouriez.

C’est un torrent qui s’est précipité de la montagne dans la plaine, par une cascade admirable ; à une demi-lieue de là, il voudrait encore avoir une cascade qui le fît de nouveau l’admiration du monde. Mais c’est précisément parce qu’il a atteint cette plaine, d’un niveau si inférieur à la montagne sur laquelle il coulait, qu’une nouvelle cascade est devenue impossible.

C’est ainsi que nous parlions chez madame R… Minuit et demi ont sonné, et elle nous a chassés.



  1. Attentat du 28 juillet 1835, contre le roi, au moment où il passait en revue la garde nationale sur le boulevard du Temple ; sorte de machine infernale.
  2. Meurtres commis dans cette rue, lors des troubles de Paris.
  3. Deux batailles fort meurtrières : la première, par les ouvriers en soie, contre les fabricants, les 21, 22, 23 novembre 1831 ; la seconde, entre les ouvriers et la garnison, du 8 au 14 avril 1834.
  4. Murat.