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Michel Lévy frères (volume IIp. 323-326).
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— Toulon, le… 1837.

Je n’ai passé que quelques heures à Marseille ; les lettres que j’ai trouvées m’ont fait venir à Toulon ; la route a pris neuf heures. À Aubagne, j’ai vu le monument de l’abbé Barthélémy, auteur de ce livre niais, tant admiré en France, le Voyage d’Anacharsis. Il y a loin de cette science-là à celle des Letrone et des Arago.

Les paysans d’Aubagne prennent pour un saint l’abbé Coquet, qui se jetait aux genoux de la duchesse de Choiseul pour lui demander un bureau de tabac, et s’agenouillent devant son tombeau.

À Cuges, j’ai examiné la culture du câprier, petite plante basse, assez curieuse ; enfin je suis arrivé aux fameuses gorges d’Ollioules. La route, fort belle, erre parmi des rochers nus et arides, comme tous ceux de Provence ; la pente de ces rochers sur la route est abrupte et souvent de plus de quarante-cinq degrés. Pendant trois quarts de lieue, la route fait sans cesse des détours : elle a constamment la forme d’un S majuscule.

Enfin j’arrive à Toulon, jolie petite ville qui s’est glissée entre une haute montagne et la mer. J’admire une jolie rue pavée en briques et plantée de jeunes platanes ; ils produisent un effet charmant et qui me surprend fort. Mes affaires ont été terminées en deux heures ; mon correspondant est un bon garçon qui a toute la franchise provençale ; il me fait voir la Corderie, la fabrique de vaisseaux, les forçats, etc. Ces vues-là sont des corvées horribles, la dernière surtout. Je suis persuadé que les gens qui nous démontrent tout cela mentent sans cesse.

Deux ou trois fois aujourd’hui, nos ciceroni n’ont pu répondre aux objections d’un ignorant tel que moi, privé de la mémoire des noms et des dates d’une manière fabuleuse, ce qui devrait faire triompher les sots. Ceux qui me montraient les choses maritimes voulaient me persuader, par des gestes bien comiques, qu’il était ridicule de regarder trop en détail les choses qu’ils nous montraient. Je me suis permis de faire quelques objections sur la partie du fer ; ils sont restés muets ; je croirais assez qu’ils n’y comprennent pas un mot.

Cela fait, il a fallu monter sur un vaisseau de soixante canons ; j’ai fait semblant de n’avoir jamais navigué, afin de m’entendre dire quelque chose d’amusant, ce qui ne s’est pas fait attendre. On m’a parlé de vagues hautes de cent pieds. J’ai entrevu des lithographies passablement voluptueuses dans la cabine des aspirants, ce que j’approuve fort ; mais j’aurais voulu y voir aussi un volume de Montesquieu. Quel beau métier pour s’instruire réellement ! Sans nuire aucunement à son service, et en ayant seulement le courage de braver le ridicule, un jeune officier de marine pourrait lire, comme il faut lire, vingt-cinq volumes par an. De retour à Paris, après six ans de navigation, il pourrait battre tous les jeunes gens ses contemporains. Serait-il vrai que même la science de leur métier soit un ridicule parmi ces messieurs[1] ?

Un capitaine de vaisseau est bien autre chose qu’un colonel ; presque toujours isolé à la mer, il est général en chef.

Mais, quoi qu’en disent ces messieurs, leur métier n’est pas si difficile ; ils connaissent toujours le terrain sur lequel ils combattront leur ennemi, et leurs soldats ont toujours avec eux leur dîner, leur lit et leur hôpital.

Ces messieurs n’ont pas l’ennui des garnisons. En temps de paix, leurs ennemis principaux, les vents et les tempêtes, les attaquent sans cesse.

Il serait difficile d’être plus poli que les officiers que nous avons rencontrés ; il n’y a plus de ces marins de théâtre qui disent corbleu !

À vrai dire, il n’y a plus de tournure d’états en France. Ce grand jeune homme, à l’air riant, qui se balance sur sa chaise, devant Tortoni, c’est un procureur. Le seul état qui gâte encore un peu son homme, c’est celui de savant. Ce petit vieillard qui, dans la diligence de Versailles, regarde avec satisfaction sa rosette d’officier de la Légion d’honneur et qui a l’air pédant et si content de soi, c’est nécessairement un membre de l’institut.

À cette exception près, chacun est affecté en France en raison directe de son peu d’esprit et de la masse d’argent et d’importance sociale qu’il possède.

Un homme aisé, dont la mise tient un juste-milieu entre celle du perruquier et celle d’un acteur retiré, nous disait un jour : « Un homme est bien mis si au moment où il vient de sortir d’un salon personne ne peut dire comment il était mis. » Il en est de même des manières, et j’oserai dire du style. Le meilleur est celui qui se fait oublier et laisse voir le plus clairement les pensées qu’il énonce ; mais il faut des pensées, vraies ou fausses.

Les pensées contrarient les sots, qui essayent vainement de les comprendre, et dont l’habitude littéraire consiste à admirer les formes de style. Tel provincial, devenu puissant, déclare fort mal écrit tout livre qui a des pensées claires, énoncées en style simple ; mais les tournures emphatiques le ravissent : MM. Marchangy, Salvandy, Chateaubriand, sont ses héros. Le néologisme le réveille après dîner. Par exemple » il admire des phrases de ce genre :

« L’hiver est dans mon cœur ; — Il neige dans mon âme. »

Je suis allé visiter avec respect le fort au fond de la rade, d’où le chef de bataillon Bonaparte prit Toulon, malgré le général Cartaux.



  1. M. Arago, session de 1837, à propos de M. de Blosseville.