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Michel Lévy frères (volume IIp. 257-312).


— Marseille,..... 1837.

La route d’Aix à Marseille finit par être abominable de laideur ; mais à une lieue ou deux d’Aix on voit encore quelques arbres, l’un desquels s’appelle l’arbre de Villars. M. de Villars, fils de ce Gascon homme d’esprit qui gagna si à propos la bataille de Denain, n’était qu’homme de plaisir, dans le sens le plus étendu et le moins honnête du mot.

Son père l’avait fait gouverneur de Provence. Un jour, comme il se rendait d’Aix à Marseille, il rencontra l’intendant de la province qui allait de Marseille à Aix. Au lieu de se faire la moue, comme n’y manqueraient pas le préfet et le général d’un département, ils firent rapprocher leurs voitures et se mirent à jouer tranquillement, par les portières, à l’ombre de cet arbre : M. de Villars perdit trois mille louis.

À moitié chemin, à peu près, presque étouffé par la poussière, j’ai entrevu vers les deux heures du matin, dans une vallée que traverse la route, un joli petit bois bien frais ; chose miraculeuse au milieu de ces coteaux arides de la Provence. En été, ce pays ne se compose que de coteaux calcinés et d’une poussière infâme qui pénètre partout ; je puis toujours écrire avec le doigt sur les manches de ma redingote. Derrière le bois entrevu cette nuit est un château appartenant, dit-on, à M. d’Albertas.

Vers les trois heures, je suis réveillé par une odeur atroce ; je vois une fumée blanche qui rampe et descend sur des coteaux affreux et complètement dépourvus de végétation ; c’est une fabrique de soude factice, me dit le postillon.

Je manque la belle vue de l’arrivée à Marseille ; je ne me réveille que sous les fenêtres de l’Hôtel des Bouches-du-Rhône, rue de Paradis, ce me semble. C’est une maison de second ordre, j’en conviens ; mais j’ai en horreur les grands hôtels, patrie du tapage et de l’importance. Avant d’aller chercher les correspondants de la maison, puisque j’ai résolu de tenir un journal à ce voyage-ci, je viens d’écrire les détails qui précèdent, si peu intéressants en eux-mêmes, que demain je ne m’en serais plus souvenu.


— Marseille,..... 1837.

Un jeune homme d’une tournure élégante et fort peu affectée, ma foi, nouveau correspondant de notre maison pour les affaires d’Alger, m’a offert son cheval, et avec une bonne grâce si naturelle, que je l’ai accepté. Donc, ce matin vers les six heures, je me suis avancé au grand trot sur la route d’Aix, m’efforçant de ne regarder ni à droite ni à gauche. Quand je me suis vu à une bonne demi-lieue au delà du Château vert, où l’on mangeait autrefois de si bonnes bouille-à-baisses, je tourne mon cheval, je le mets au pas, et je vais faire mou entrée dans Marseille.

Les gens du pays appellent ce point-ci la Vista, la vue par excellence. Ce lieu mérite son nom ; la vue, en effet, est immense et ravissante. À droite, on vient d’apercevoir tout à coup la Méditerranée. Elle forme ici un golfe animé par une multitude de barques ; les rayons du soleil levant sèment d’étincelles les petites vagues de cette mer tranquille et mollement agitée par la brise du matin. Les rochers peu élevés qui s’avancent dans la mer forment ici un angle droit avec la côte le long de laquelle on marche, et donnent à l’ensemble du paysage une aménité singulière.

J’ai souvent rencontré ces vues gracieuses sur les côtes de la Méditerranée. Comme cette mer n’a pas de flux et de reflux, elle offre rarement ces aspects désolés, si communs sur les tristes rivages de l’Océan. Ses côtes ne sont jamais gâtées par cette demi-lieue de sable et de boue qui, dans les ports de Normandie, deux fois par jour régulièrement, viennent attrister le voyageur et lui montrer les navires tristement penchés sur le côté. Rien n’est propre et pur comme les côtes du golfe de Bandol, que j’apercevais à ma droite, en revenant ce matin à Marseille. Un paysage qui reproduirait exactement cette vue passerait pour sec et hors de nature à Paris.

En face de moi, je voyais cette magnifique Marseille, cette ville du Midi par excellence ; elle est placée au fond d’un amphithéâtre formé par des rochers arides comme tous ceux de la Provence. Mais au bas des rochers on aperçoit des arbres d’un vert foncé, qui marquent le cours de l’Huveaune. À droite, c’est la mer, et toute la contrée qui environne Marseille, sur la gauche, au bas des rocs, est couverte de petites maisons de carapace d’une éclatante blancheur, qu’on appelle bastides. Je crois qu’on pourrait bien en compter quatre ou cinq mille ; chacune a son petit jardin, mais les arbres de ces jardins ne s’élèvent guère à plus de huit ou dix pieds. La blancheur éblouissante de ces bastides et des murs de clôture qui, tous les ans, sont blanchis à la chaux, se détache sur la pâle verdure des oliviers et des amandiers qui les entourent. Ce qui empêche ce petit bout de paysage aride et sec de paraître plat, c’est que l’œil y découvre à chaque instant des plantes que nous ne voyons point à Paris. J’ai demandé ce que c’étaient que des roseaux, hauts de douze ou quinze pieds, qui croissent par bouquets, le long de la grande route ; on m’a dit que ce sont des cannes, qui servent à soutenir les ceps de vignes basses. Il y a beaucoup d’arbres dont les feuilles très-vertes semblent vernissées comme celles du laurier.

Quand on descend la Vista vers Marseille, la route se trouve tout à coup enfermée entre deux murs qui n’en finissent pas. Il y avait là une telle quantité de mulets, d’ânes, de charrettes et de charretiers jurant, que le nuage de poussière élevé par tout cela empêchait de voir et de respirer. Impossible de mettre un cheval au trot, au milieu de cette bagarre désagréable, et surtout peu champêtre.

Enfin, j’arrive à l’arc de triomphe, situé sur une hauteur, à l’entrée de la ville, à peu près comme l’arc de l’Étoile à Paris. On laisse sur la droite, avant d’y parvenir, le fameux Lazaret qui fait la sûreté de la Provence. De l’arc de triomphe, l’œil plonge dans le Cours : c’est un magnifique boulevard planté de deux rangs de vieux ormeaux. Le Cours est beaucoup plus bas que l’arc de triomphe, comme les Champs-Élysées à Paris.

Avant d’y arriver, on descend une rue rapide. Le Cours s’avance ensuite jusqu’un peu au delà de la Canebière, la principale rue de Marseille. À ce point, commence la belle rue de Rome, qui se termine par un obélisque placé vis-à-vis l’arc de triomphe. La ligne droite formée par les rues et le Cours a bien une demi-lieue. La population fourmille dans le Cours bordé de belles maisons, et l’on a tout de suite l’idée d’une grande ville.

Les gens qui vous entourent ont un air sérieux et une vivacité incroyable ; ils semblent ne parler que par exclamations ; leurs yeux pétillent. Ce qui frappe surtout, c’est l’étonnante transparence de l’air ; en voyant l’obélisque qui est à la porte de Rome, de l’arc de triomphe j’ai cru pouvoir y arriver en dix minutes. La plupart des femmes du peuple sont occupées à tricoter des bas couleur café au lait foncé ; elles ont le bas de la jambe fort bien. Les robes sont courtes et leurs plis annoncent une étoffe fort pesante. Les jeunes femmes du peuple ont à la ceinture de larges crochets d’argent destinés à porter des ciseaux, qui pendent à l’extrémité d’une chaîne aussi d’argent. Plus la chaîne est longue, plus la jeune fille qui la porte est considérée parmi ses voisines. C’est là le seul et unique luxe des jeunes filles du peuple. Ces ciseaux, d’ailleurs, serviraient au besoin d’armes contre les insolents.

Sur le cours, les chevaux et les voitures doivent passer le long des maisons ; les piétons sont au milieu, entre les deux magnifiques rangées d’arbres.

Mon cheval et moi, passant dans la rue à gauche du cours, sommes sur le point d’être accrochés par la diligence qui arrive de Toulon, et qui se garde bien de crier gare. Je trouve ces gens du bas peuple marseillais fort grossiers : c’est là l’inconvénient du naturel. On voit bien que nous sommes à deux cents lieues de Paris.

Je remets le cheval de mon nouvel ami à son groom, et, pour ne pas m’exposer à prendre de l’humeur, je continue la promenade à pied. Mais, à peine ai-je fait dix pas, que je suis suffoqué par la poussière qui s’échappe en gros tourbillons de certains grands tapis antiques que l’on bat au milieu du Cours, dans la partie réservée aux piétons. Certainement, à Paris, la police ne souffrirait pas ces choses-là. Une femme, qui vend des gâteaux pour les enfants, prend dispute avec les hommes qui battent les tapis ; il est sûr que la poussière étonnante qu’ils font sortir de leurs tapis inonde absolument la petite table sur laquelle cette femme expose ses gâteaux ; la dispute s’échauffe ; plusieurs boutiquières, perchées sur leur échafaudage, prennent parti pour la femme aux gâteaux ; les hommes, pour les braver, battent leurs tapis avec plus de force ; il est impossible de respirer, je m’éloigne.

Je remarque que les femmes sont généralement jolies à Marseille ; elles ont le pied charmant, et trop d’embonpoint ne vient jamais nuire à la grâce de leur personne.

À gauche, sur une colline qui s’élève doucement en face de la Canebière, j’entrevois de magnifiques allées de platanes, les allées de Meillan, le long desquelles on a bâti beaucoup de maisons plus élégantes que celles du Cours. Plusieurs de ces maisons ont des jardins ; l’aspect du tout est fort gai.

L’arc de triomphe est heureusement placé ; les proportions n’en sont pas mal ; mais les grandes figures des bas-reliefs manquent tout à fait d’idéal. Les sujets sont fort bien choisis, ce sont des batailles de la campagne d’Égypte. Avant la révolution, on eût placé là Thétis et Neptune, qui, pour les Grecs et les Romains, voulaient dire quelque chose.

J’ai oublié de faire remarquer que la descente de l’arc de triomphe au Cours s’opère par une rue fort rapide, théâtre habituel des jurements les plus énergiques ; ce sont les charretiers provençaux, les plus grossiers et les plus impitoyables des hommes, qui abîment de coups de fouet leurs pauvres chevaux. C’est sous ce régime terrible qu’ils vont traîner jusqu’à Lyon d’énormes charrettes chargées de savon, d’huile, etc., etc. Je suis assez nigaud pour m’attendrir sur ces malheureux chevaux.

Après avoir été chassé du Cours par la poussière des tapis, j’ai tourné à droite, dans la magnifique rue nommée Canebière, parce qu’autrefois il y avait là des champs plantés de chanvre qui, en grec, s’appelle canabis. Cette rue de la Canebière, plus large que la rue de la Paix (à Paris), mène au bout du port, qui a la forme allongée d’une carte à jouer. La Canebière arrive au milieu du petit côté. On se trouve là au quartier général de plusieurs centaines de porte-faix, gens qui se font compter à Marseille ; on les voit fort occupés à embarquer ou à placer sur des charrettes des marchandises de tous les pays ; c’est un spectacle réjouissant.

On a devant soi une foule de petites barques élégamment pavoisées en toile de coton, avec des ornements rouges, et tous les patrons crient à la fois pour vous offrir une promenade sur mer ; mais cette mer, on ne la voit point, et le port a l’air d’un petit lac encombré de navires.

Pour dire exactement ce que j’ai fait, et qui n’est pas trop digne d’un voyageur qui a l’honneur d’écrire son journal, séduit par les cris et par la mine pleine de rondeur, and weather beaten, d’un des vieux matelots, je lui ai dit de préparer sa barque. Je suis entré chez un petit libraire qui étalait sur le port, lequel m’a vendu un volume in-8°, et qui sentait horriblement le moisi, du Méchant de Gresset ; c’est une des pièces que je méprise le plus.

Le vieux matelot m’a conduit hors du port, et moi je lisais le Méchant.

La bouche du port tourne à droite ; c’est ce qui fait que de la Canebière on ne voit pas la pleine mer. L’embouchure du port, à gauche vers Toulon, est défendue par des rochers arides et abrupts, formant des caps et des îles, sur lesquels il n’y a pas le plus petit arbre ; on a le projet de creuser une entrée de ce côté-là.

À droite, c’est d’abord le fort Saint-Jean ; puis un rivage élevé nommé la Tourette, duquel on a une belle vue. Là derrière, sur le coteau, s’élevait l’ancienne Marseille assiégée par César. Elle s’avançait aussi sur une partie de la plage que la mer couvre maintenant. J’aurais bien dû, au lieu du Méchant de Gresset, avoir la Pharsale ; mais je suis l’homme le moins prévoyant du monde.

Au delà du fort Saint-Jean, c’est le lazaret que nous avons côtoyé au nord, il y a une heure, en passant à l’arc de triomphe.

Nous rentrons dans le port ; il est parfaitement sûr et assez profond ; mais souvent il sent horriblement mauvais, c’est l’égout de Marseille. J’étais tombé un mauvais jour apparemment ; j’en ai fait l’observation à mon batelier, avec lequel je m’étais mis sur un assez bon pied pendant le voyage ; il m’a nié brusquement et assez impoliment que son port sentît mauvais. Il est possible que les Marseillais ne soient pas sensibles à une certaine mauvaise odeur : c’est fort heureux pour eux.

Mon batelier patriote, ce qui, dans un certain sens, veut dire imbécile et quelquefois méchant, me ramène en grommelant à la Canebière. En touchant terre, j’oublie bien vite toutes ces idées ; il était onze heures, et je cours à mes affaires.


— Marseille,..... 1837.

Je me promène sur le magnifique quai, à droite de la Canebière, qui conduit à la Bourse, au fort Saint-Jean et au bureau de la Santé. Ce quai, assez large, est pavé de briques posées de champ, comme des V majuscules emboîtés les uns dans les autres[1]. Là on ne voit pas une figure triste. Ce quai est peuplé de matelots et de perroquets, et les beauprés des bâtiments arrivant d’Amérique viennent casser les vitres du premier étage des maisons.

J’ai visité avec respect une boutique de nouveautés tenue autrefois par la mère et maintenant par la sœur de Della Maria ; c’est le seul compositeur français qui ait jamais eu le secret de cette musique qui fait rêver à la chose qui, dans le moment, occupe votre âme. Après avoir donné le Prisonnier et l’Opéra comique, Della Maria mourut fort jeune, à Paris, empoisonné par ses rivaux, dit sa famille. Il fut remplacé d’abord par la niaiserie des Gaveaux et des Dalayrac ; puis, par le tapage et les instruments de cuivre, qui font tant de plaisir aux spectateurs qui ont dîné copieusement.

Un peu après la boutique de madame Della Maria, se trouve l’hôtel de ville, dont la façade, assez bonne, donne sur le port ; c’est là qu’est la Loge des marchands, ou Bourse.

On m’a montré sur un escalier la statue de Pierre Libertat, auquel, pendant deux cents ans, on a voulu faire une réputation de grand homme : c’est tout simplement un général Monck au petit pied. La Ligue avait régné à Marseille, et les bourgeois, voyant la décadence des armes espagnoles, songeaient à se mettre en république[2].

Deux hommes hardis, Charles Casaux et Louis Daix, gouvernaient et probablement marchaient à la république ; ils prirent de l’estime pour le courage et les talents de Pierre Libertat, l’admirent dans les secrets de leur gouvernement et finirent par lui confier la garde de la porte royale.

Libertat comprit que les républiques n’ont ni grands cordons ni trésors à prodiguer. D’ailleurs, quel service signalé pouvait-il rendre à la république ? Au contraire, il y avait de l’argent à gagner avec Henri IV. Libertat fit un accommodement avec le général commandant pour ce prince, qui lui assurait des honneurs, des dignités, des terres et de l’argent[3].

La façon dont le héros exécuta son traité est digne du traité même. Il livra Louis Daix aux assiégeants en faisant fermer la porte derrière lui au moment d’une sortie. Il avait conçu le dessein de faire tomber la herse de sa porte royale devant Casaux, et de l’assassiner ensuite entre les deux guichets ; mais il craignit la générosité de quelque soldat subalterne, et trouva plus prudent de l’attirer par un faux avis. Casaux accourt ; Libertat se tenait à son poste, l’épée à la main ; Casaux s’avance pour lui parler ; Liberlat le perce de son épée ; Casaux tomba, et le héros se fit aider par son frère Barthélemy pour l’achever.

Henri IV combla d’éloges le sage Libertat ; il lui accorda des lettres de noblesse pour lui et ses frères, le nomma viguier (prévôt royal) de Marseille ; lui fit payer une gratification de cent mille écus, et lui donna le commandement de la porte royale du fort de Notre-Dame de la Garde, et de deux galères.

Voilà l’homme qui, pendant deux cents ans, a été célébré comme un héros ! On ferait un volume des misérables vers composés en son honneur par les écrivains vendus de ce temps-là. Ces vers sont remplis de jeux de mots sur Libertat, qui a rendu la liberté à sa patrie.

La statue de ce Libertat est digne du héros, c’est-à-dire fort plate ; sa main est armée d’une véritable épée ; c’est peut-être celle qu’il teignit généreusement dans le sang du rebelle Casaux.

J’aime le caractère public des Anglais. De nos jours, en Angleterre, on pardonne tout à un homme, excepté d’avoir trahi son parti. (Voyez la gloire éclipsée de lord N…)


— Marseille, le..... 1837.

Mes affaires m*ont conduit aux eaux de Gréoulx, à trois heures d’Aix ; il y a là de fort beaux platanes, dont la vue me fait un vrai plaisir.

Je n’aime pas les jardins arrangés ; ils disent : Je veux vous plaire, et malgré soi on se sent disposé à les juger. Quelle différence pour un beau site donné par le hasard ! on s’étonne de sa beauté, l’imagination se plaît à l’exagérer. Mais je fais une exception pour les jardins plantés dans le désert, comme celui de Gréoulx ; si on ne l’eût pas planté et arrosé avec soin, le voyageur ne trouverait qu’un monticule aride et sans ombre, comme tous les autres, à dix lieues à la ronde.

M. P…, une sorte d’associé de la maison, a de l’amitié pour moi ; mais il est fort riche, et par conséquent il faut faire un peu la cour. Il a loué un fort beau château dans ces environs ; j’y ai passé quarante-huit heures. M. P… m’a mené voir le château de Mirabeau, dont les ruines occupent le sommet d’un monticule aride : nous avons interrogé un vieux paysan.

— Ce château, nous a-t-il répondu, appartient à un monsieur de Paris, M. de Montigny.

— Savez-vous quelque chose des anciens propriétaires ?

— L’un d’eux fut un grand guerrier, bien fameux de son temps.

— Et vous n’avez pas ouï parler d’un autre Mirabeau ?

— Oh ! non, monsieur.

— On ne parle pas d’un autre Mirabeau, qui fut député à Paris il peut y avoir une cinquantaine d’années ?

— Quant à moi, messieurs, jamais je n’en ai ouï parler.

Mon associé de Gréoulx est riche depuis longtemps et même de père en fils, ce qui fait encore une différence. Mon domestique unique m’impatiente et me gêne souvent. M. P…, outre son domestique, a un courrier, au moyen duquel il n’adresse jamais la parole aux gens des hôtels où il prend son logement. Pour trois mois de voyage, ce courrier n’augmente sa dépense que de neuf cents francs, et encore dans cette somme nous comprenons deux cents francs de gains non avoués. M. P… ne fait jamais plus de vingt lieues par jour ; il vient de parcourir cette année, avec sa femme, sept cent vingt lieues qui ont coûté six mille deux cents francs. Il se loue extrêmement de la bonne chère qu’on lui a faite dans les petites villes du Midi, particulièrement dans les environs de Pau.

Ce midi de la France est le paradis des soldats et des domestiques ; pour cinq centimes on a un litre de vin ; c’est pourquoi je voudrais y placer les invalides ; on leur donnerait un litre de vin par jour, et ce bien-être prendrait place tout aussitôt dans les chansons des casernes.

J’ai rencontré hier soir chez M. P… un homme que j’ai beaucoup connu en 1826 ; il m’étonnait alors par son jacobinisme ; il ne voulait pas convenir, par exemple, que Louis XVIII fût un homme d’esprit. Comme il appartient à une profession savante, le thème habituel de son éloquence était, en 1826 : la diffusion des lumières et la nécessité d’établir partout des écoles d’enseignement mutuel. Si Louis XVIII l’eût voulu, s’écriait-il sans cesse, la France saurait lire.

Par un travail de dix heures par jour, un mérite réel et de belles phrases, il est parvenu depuis 1830 à charger son habit des broderies les plus flatteuses pour l’amour-propre. Hier au soir, il m’a pris à part pour me dire, en grande confidence et du ton d’un conspirateur, qu’il faut que le fils du cordonnier soit cordonnier, le fils de l’avoué avoué, et ainsi de suite.

J’ai trouvé plaisant de lui répondre grossièrement : Mon-père, ai-je dit, était membre de la Chambre des députés, moi je suis marchand de fer ; et quant à vous, mon cher monsieur, quel était l’état de M. votre père ? N’était-il pas apothicaire dans un village de Berry ? La France n’eût-elle pas perdu infiniment à vous laisser dans ces humbles fonctions ?

Ce nouveau grand seigneur a l’habitude des discussions ; il s’est bien gardé de répondre un seul mot à mon argument peu poli ; il a continué comme si de rien n’était ; seulement, comme nous nous promenions dans le salon, il s’est tourné vers moi et m’a serré dans ses bras. — Quand un de mes voisins vient me dire : Monsieur le baron, je voudrais envoyer mon fils au collège, j’ai ramassé quelque chose et je voudrais le pousser, je lui réponds : Les quatre règles, mon ami, et lire et écrire ; autrement il te méprisera et tu n’en feras qu’un mauvais sujet, qui ira battre le pavé de Paris.

Mes enfants, mon cher L., ajoute-t-il, en me serrant de nouveau dans ses bras et chargeant de plus en plus l’emphase pathétique et tendre qui fait le caractère de son talent, mes enfants, mon cher L., je les ai confiés à un jeune prêtre, fort instruit, sans doute, et excellent latiniste ; il leur donne de l’instruction, à la bonne heure ; mais, cher ami, il leur donne surtout l’é-du-câ-tion, les principes moraux, sans lesquels la France est perdue.

On s’est fort égayé aux dépens de cette tendre éloquence. Comme M. le baron a une finesse plus que normande, il voyait fort bien qu’on se moquait de lui ; il a eu besoin de tout son esprit, et pendant trois quarts d’heure il nous a rappelé les beaux jours de M. de Serre[4], soutenant une mauvaise cause à la tribune. Il est parti de bonne heure, car son magnifique château est à plusieurs lieues d’ici.

Après son départ, la conversation, qui n’avait été qu’épigrammatique, est devenue raisonnable.

— Convenons, a dit le maître de la maison, que, quoi que puissent faire l’influence du gouvernement et l’éloquence des gens vendus, comme M. le comte N., le régime actuel, ou plutôt les habitudes actuelles de la société, nous donnent chaque année plus de médecins qu’il n’y a de malades à guérir, plus d’avocats qu’il n’y a de procès à plaider. Tous ces jeunes gens, arrivés à vingt-cinq ans, voient qu’il n’y a pas de places pour eux et s’écrient que la société est injuste. Que de fils de paysans, dont l’éducation s’arrête à moitié chemin, faute d’argent, et pourtant tous ces gens-là ne veulent pas reprendre la charrue que conduisaient leurs pères ! Tous ces jeunes gens attendent l’émeute, même sans s’en douter.

— La guerre, morbleu ! la guerre ou tapage au dedans, s’est écrié le beau-père du maître de la maison, ancien colonel. De combien de lieues carrées la Russie, la Prusse et l’Autriche ne se sont-elles pas agrandies depuis 1789 ? La France a perdu Landau.

— Les diplomates étrangers vous répondront que, grâce aux admirables réformes introduites par Sieyès, Carnot et de Tracy, la France compte maintenant trente-trois millions et demi d’habitants au lieu de vingt-huit millions qu’elle avait en 1795. Il y a plus de puissance là-dedans que dans cinq cents lieues carrées de terrain.

— Comment voulez-vous faire la guerre ? tous vos généraux ont plus de cinquante ans ; tous vos villages sont divisés en deux partis.

— J’en conviens, mais nous ferons des proclamations aux peuples étrangers parmi lesquels Napoléon a répandu l’amour de la France et de notre liberté. Si nous pouvons nous abstenir de piller, si nous savons bien traiter les prisonniers, au bout d’un an de guerre tous ces étrangers seront pour nous.

— Mais la Prusse est organisée plus militairement que vous, a repris le vieux colonel d’un air chagrin.

— Ces Prussiens sont gens d’esprit ; ils comprendront que la Russie est là, qui brûle de les conquérir.

— Mais supposez six années d’une guerre malheureuse, nous serons plus tranquilles après cette épreuve ; tous nos jeunes avocats, qui ne trouvent pas de causes à plaider, seront alors officiers dans nos régiments, et les jeunes gens qui naissent aujourd’hui n’auront plus sous les yeux, dans trente ans, l’exemple étourdissant de toutes les fortunes étonnantes faites par Napoléon ; leurs têtes n’étant plus troublées par ces exemples dangereux, ils comprendront que ce n’est pas la faute du gouvernement s’il y a plus de médecins que de malades.

— En attendant cette triste épreuve de six années de guerre, qui paralyseront notre industrie et empêcheront l’Angleterre d’achever la conquête de sa liberté, un gouvernement adroit aurait prôné Alger, comme il y a justement un siècle on prôna le Mississippi, du temps de Law ; il fallait sacrifier un million ou deux pour faire entrevoir à toutes les mauvaises têtes une fortune assurée dans les plaines de la Mitidja.

Pendant les moments solitaires de ce voyage, j’ai lu l’histoire de Marseille ; j’avoue qu’elle m’a intéressé, et si le lecteur a la patience de me suivre pendant quatre ou cinq pages[5], il parcourra ce singulier pays avec plus d’intérêt.

Aristote, dont la bonne tête avait eu l’avantage de pouvoir observer cent trente-huit gouvernements différents, avait composé un traité de la république des Marseillais ; il n’en reste qu’un fragment conservé par Athénée. Trogue-Pompée donnait d’assez grands détails sur ce peuple, ainsi qu’on peut en juger par ce qu’en dit Justin, son abréviateur. Voici la fable convenue sur l’origine de Marseille.

Vers la quatorzième année du règne de Tarquin-l’Ancien, environ six cents ans avant Jésus-Christ, quelques Phocéens d’Asie, marchands ou pirates, entrèrent dans la mer des Gaules et s’établirent sur la côte. Cinq ans plus tard il y eut une nouvelle expédition, dont Simos et Protis étaient les chefs. Ils abordèrent, puis s’avancèrent dans les terres auprès de Namnus, roi des Segobrigiens, et lui demandèrent la permission de bâtir une ville sur les confins de ses États[6]. Ce prince préparait ce jour-là les noces de sa fille, qu’il devait donner, selon l’usage de sa nation, à celui qu’elle choisirait pendant le festin. Namnus ayant engagé sa fille à présenter de l’eau à celui de ses hôtes auquel elle désirait lier son sort, elle choisit Protis, qui fonda Marseille.

Les Marseillais eurent besoin de bravoure pour n’être pas exterminés ; sans cesse il leur fallut repousser les attaques des nations voisines, qui, pour la plupart, venaient de Ligurie ; ils furent donc amis des Romains, ennemis des Liguriens. La fable ajoute qu’ils donnèrent des marques publiques de deuil lorsque Rome fut prise par les Gaulois, et qu’ils contribuèrent à compléter le poids de l’or et de l’argent que ceux-ci exigeaient des vaincus.

Il n’a manqué à Marseille, pour jouir d’une prospérité durable, comme Venise, que d’être une île ; les belles habitudes de la civilisation grecque n’eussent point été polluées par le contact du triste gouvernement féodal.

Les anciens auteurs sont tous d’accord pour louer la sagesse du gouvernement des Marseillais ; la forme en était aristocratique. Six cents sénateurs appelés timuques ou honorés formaient le conseil de la nation. Un comité particulier, composé de quinze sénateurs, expédiait les affaires, et trois sénateurs, choisis parmi ces quinze, exerçaient à peu près l’autorité que les consuls avaient à Rome. Strabon nous apprend que, pour être timuque, il fallait avoir eu des enfants et être issu d’une famille inscrite sur le rôle des citoyens depuis trois générations.

Ce gouvernement vécut jusqu’à la prise de Marseille par César. Réduit alors à remplir des fonctions purement municipales, il défendit encore pendant un assez long temps le bonheur de Marseille contre le mauvais gouvernement du bas-empire.

Tacite dit que Marseille avait fait un heureux mélange de la politesse grecque avec la tempérance gauloise. Plaute, pour désigner des mœurs irréprochables, les appelle des mœurs marseillaises.

Mais le gouvernement républicain, laissant une foule de droits aux citoyens, est obligé de leur imposer une foule d’obligations qui, pour ma part, me gêneraient fort. Pour ne pas avoir de mécompte, il faut bien comprendre que les droits de la république ne peuvent pas exister sans de nombreuses restrictions à la liberté individuelle. Aux États-Unis d’Amérique, je nomme le roi, je nomme le commissaire de police, je nomme le balayeur de ma rue : mais si je marche trop vite le dimanche, je suis déshonoré ; on suppose que je marche pour me donner le plaisir de la promenade, et non pour aller au temple. En un mot, il faut, avant tout, que je ne déplaise à aucun des ouvriers qui occupent des boutiques dans ma rue.

Dans cette Marseille primitive, les femmes ne pouvaient boire de vin ; la comédie était défendue ; chacun devait se livrer à un métier, qu’il fût riche ou pauvre, et aucun motif de religion ne pouvait dispenser de cette obligation : on ne voulait pas d’un corps de prêtres.

Une fille ne pouvait pas recevoir en dot plus de cent pièces d’or ; les habits et les bijoux portés par un citoyen ne pouvaient excéder la valeur de dix pièces d’or. Il n’était permis à personne d’entrer armé dans Marseille : les étrangers reprenaient leurs armes à la sortie.

Il y avait devant la porte de la ville deux caisses sépulcrales en bois ; une pour les hommes libres, l’autre pour les esclaves ; un chariot portait ces caisses au lieu de la sépulture ; les parents terminaient la cérémonie funèbre par un repas, et le deuil ne devait durer qu’un jour. Le glaive que l’on conservait depuis la fondation de la ville pour punir de mort les grands crimes était rongé par la rouille et ne servait jamais.

Un homme qui était ennuyé de la vie exposait aux magistrats les motifs qui le portaient à y renoncer. « On ne voulait pas permettre, dit Valère Maxime, qu’un citoyen se donnât la mort dans un moment de dégoût ou pour une cause légère ; mais on ne voulait pas non plus imposer le fardeau de la vie à qui elle était devenue justement insupportable. » Le conseil des six cents faisait remettre au citoyen qu’il jugeait avoir des causes légitimes pour quitter la vie une certaine quantité de ciguë. Il y a loin de cette sage institution à la colère que le suicide inspire aux gouvernements modernes. Ces magistrats nommés par l’intrigue ne conçoivent pas que l’on puisse être malheureux dans l’heureux pays où ils règnent.

Lucien raconte que Ménécrate, citoyen de Marseille, fut privé de ses biens pour avoir proposé un décret contraire aux lois. Il avait une fille épileptique et d’ailleurs fort laide, et, se voyant condamné, s’écria qu’il ne pourrait jamais la marier. Zénothèmes, ami de Ménécrate, et dont tout le monde vantait les richesses et admirait la beauté, déclara aussitôt qu’il épousait cette fille. Il eut de sa femme un aimable enfant dont les grâces naïves touchèrent le conseil des six cents, et obtinrent la réhabilitation de son grand-père.

L’heureuse république de Marseille, en faisant un appel au bon sens et aux penchants de chaque habitant, porta la civilisation dans les pays que nous appelons aujourd’hui la Provence et le Languedoc. Cet état de choses dura jusqu’à César.

Le judicieux Polybe avait voyagé dans le pays ; il dit que les Marseillais fournirent des galères à Scipion, lorsque ce général essaya d’arrêter Annibal, qui marchait vers l’Italie ; par la suite ils aidèrent Marius à triompher des Ambrons.

Pompée et César avaient étendu le territoire de Marseille ; les Marseillais essayèrent en vain de conserver la neutralité lorsque la guerre éclata entre les deux bienfaiteurs. César, à qui il importait d’occuper cette ville, la fit attaquer par terre et par mer ; après l’avoir prise, il enleva aux habitants leurs armes, leurs vaisseaux et leur argent. De ce moment, Marseille fit partie de l’empire romain, et peu après la perte de sa liberté, toutes ses vertus disparurent.

Athénée, qui vivait sous Marc-Aurèle, parle des Marseillais comme d’hommes sans énergie et sans mœurs. Pour désigner un efféminé, on disait alors : Il vient de Marseille. Suidas, qui rapporte ce proverbe, ajoute que les Marseillais portaient de longs vêtements brodés, et qu’ils étaient chargés de parfums.

Constantin poursuivit son beau-père Maximien dans les murs de Marseille, et l’y fit poignarder. Pendant la décadence si cruelle du grand empire, cette ville devint successivement la proie de tous les barbares.

Au moyen âge, le passage des croisés et les communications avec le Levant lui donnèrent de nouvelles richesses. On goûtait à Marseille des plaisirs délicats, tandis que, dans les environs de Paris, un brigand, réfugié dans son château féodal, pillait les marchands qu’il voyait passer sur la route ; il venait ensuite s’enivrer grossièrement avec ses soldats les plus braves. Et nous avons appelé cela une cour ! De ce rendez-vous de pillards, de buveurs et de chasseurs, nous avons fait le centre et le type de l’élégance. De là la différence des mœurs de l’Italie au quatorzième siècle et des mœurs de la France ; tout dérive de ce point.

Les mœurs aimables que la riche Marseille avait répandues dans les pays environnants firent naître des souverains tels que le comte Alphonse et le roi René, dont le bon goût la sauvèrent des vilenies féodales.

Ce roi René, qui n’eut aucune des qualités nécessaires à un roi du quatorzième siècle, eût été un roi charmant au dix-huitième ; il eut de la gaieté et les mœurs aimables d’un gentilhomme ruiné. Un jour il ne put pas partir de Tarascon parce qu’il devait de l’argent à son auberge.

Après lui vint le sombre Louis XI, ce roi procureur normand. Plus tard les troupes de Charles-Quint assiégèrent inutilement Marseille ; elle suivit le parti de la Ligue, puis eut la prétention de former une république particulière ; mais, comme nous l’avons vu, le loyal Libertat la remit au pouvoir de son souverain légitime.


— Marseille,..... 1837.

Ma journée d’aujourd’hui a commencé à cinq heures du matin par aller à la chasse, bien malgré moi.

Je vais inscrire ici ce que j’ai entendu dire, sans le traduire aucunement en français de livre.

Louis XIV vint à Marseille, qui s’était révoltée ; le maire de la ville parla de lui en présenter les clefs. — Non pas, dit le roi, je n’entrerai dans une ville rebelle que par la brèche. On fit donc une brèche au rempart, et le roi entra comme il le désirait.

Un colonel suisse, venu avec le roi, ne suivit pas ce prince et alla passer par la porte de la ville. Interrogé à ce sujet, il répondit librement : — Je n’entre par les brèches que lorsque c’est le canon qui les a faites. Ce fut à cette occasion que Louis XIV dit aux Marseillais : — Je veux aussi avoir ma bastide, et il fit bâtir le gros fort Saint-Nicolas, aux trois quarts détruit lors de la révolution de 1789.

Ce matin, jour de dimanche, on m’a fait remarquer un portefaix qui allait à sa campagne en cabriolet. Les campagnes de ces messieurs sont situées au village d’Endoumes, sur la côte, à l’orient du port, vers le château Borelli.

Les portefaix de Marseille ont des hommes agissant sous eux et fort méprisés du peuple, qu’on appelle les Génois. Ces portefaix s’arrogent de singuliers privilèges. Un négociant reçut, il y a quelques années, un bâtiment chargé de grain ; les prix ayant changé, il voulut réexporter le grain, et faire sortir le bâtiment du port ; mais les portefaix s’y opposèrent ; ils demandèrent que le blé fût déchargé par eux et ensuite rechargé : il fallut obéir.

À Marseille, on déjeune à midi, et on dîne à sept heures.

Hier, au sortir de la Bourse, nous primes une barque, et allâmes nous baigner à l’anse du Faro. Après le bain, nous vînmes dîner chez Polycard, à la Réserve, vers l’entrée du port.

Autrefois on ne jetait pas de filets en ce lieu, qui était réservé pour la pêche des clovis et autres fruits de mer. Avant la révolution, on avait pratiqué là, contre le mur du fort Saint-Nicolas, une toute petite guinguette dont chaque chambre portait le nom d’une ville : Hambourg, Naples, Rome, etc. Ce lieu devint célèbre par les rendez-vous ; on y arrivait en barque, loin des yeux du public ; on se donnait rendez-vous à Rome, à Naples, etc. Cette phrase est restée dans la langue du pays ; et comme je ne la comprenais pas, on a bien voulu m’expliquer son origine.

Les bastides sont la passion dominante des Marseillais. C’est pour cela qu’il n’y a pas de spectacle le samedi. Ce jour-là, dès que la Bourse est finie, chacun s’enfuit à sa bastide ; ceux qui n’en ont pas vont chez un ami. On m’a encore répété aujourd’hui qu’il y a bien cinq mille bastides dans les environs de Marseille. Ce qui manque à ces maisons de campagne, ce sont les arbres. Beaucoup de bastides se vantent d’avoir de l’ombre, et l’on voit affiché parmi les objets à vendre : Bastide avec ombre. Cette ombre est celle que l’on trouve autour de la maison, en tournant avec le soleil et se plaçant du côté opposé. Huit ou dix oliviers chétifs, cinq ou six acacias parasols, gros comme le bras, forment la verdure de la bastide ; mais il y a là un arbre mort de trente pieds de haut, qui fait toute la joie du propriétaire. Là est sa chasse.

Il se construit une cabane en fagots d’épines, à vingt pas de son arbre mort ; il s’y tapit dès quatre heures du matin, et il attend patiemment qu’une grive vienne se poser sur l’arbre mort Quelquefois, de quatre heures du matin à midi, il a le bonheur de tuer jusqu’à trois grives ; il les marque aussitôt sur une ardoise placée dans la cabane. À la fin de la saison, il fait l’addition, et la proclame à la Bourse.

Ce plaisir a beaucoup de rapports avec la pêche à la ligne. Les fusils sont placés artistement à certains petits trous pratiqués dans les fagots qui forment les murs de cette rustique construction. En attendant sa grive, le Marseillais lit son journal, quelquefois un roman. Il jure quand il entend tirer dans les postes voisins. On appelle poste la réunion de l’arbre mort et de la cabane. Voilà M. un tel, s’écrie-t-il, qui m’enlève le gibier !

J’ai eu l’honneur de tuer ce matin deux ou trois roussettes. C’est un petit oiseau vert et jaune, pour lequel on m’a fait lever à une heure indue.

À chaque fois on me disait : — Ah ! ce n’est pas un tourd, nom de l’oiseau par excellence qu’il faut tuer. Au pied de l’arbre mort sont cinq ou six cages remplies d’oiseaux captifs qui appellent les autres.

Il faut convenir qu’on jouit délicieusement du beau climat dans ces cabanes de bois mort, que la brise de mer pénètre dans tous les sens. Il règne là un délicieux silence ; de ces silences qui font qu’on entend son âme ; on y goûte une liberté complète ; les soucis ne pénètrent point dans ce paisible réduit. Quand on donnerait des millions à un Marseillais pour habiter Paris, je suis convaincu qu’il regretterait son poste, et je me trouve presque de son avis.

J’ai vu quantité de bastides ces jours-ci. Je ne sais ce qui se passe en moi, mais jamais je n’eus une telle soif de beaux paysages ; ils attirent et enlèvent mon imagination, comme de la musique qu’on admire, entendue dans un moment favorable.

Jamais, il faut l’avouer, à la suite d’une route aussi courte que celle de Genève à Marseille, on ne trouva une aussi grande différence dans l’aspect de la nature ; on était aux pieds des glaciers du Nord, on se trouve en Afrique. Au-dessous des neiges éternelles, les montagnes étaient couvertes de hautes forêts de sapins, qui ensevelissaient profondément les arêtes des rochers ; tous les rochers de Provence sont, au contraire, secs et pelés, ou garnis, pour toute végétation, de buis au feuillage luisant.

Je passe mes heures de loisir à Belle-Ombre, sur les bords de l’Huveaune, ou aux Aigalades. Aucune fête ne serait égale, pour moi, au plaisir de cet ombrage goûté sous des arbres de Provence.

La cause de ma joie ne serait-elle point qu’en ce pays l’ombre est un besoin ? La plupart du temps, dans les bois de Verrières, je cherchais le soleil.

Au village d’Endoumes, sur l’extrême bord de la mer, M. Estieu[7] a voulu bâtir une bastide ; il a fallu apporter dans des seaux l’eau nécessaire pour faire le mortier, car il parait que l’eau de la mer ne convient pas. Les briques, l’eau, le bois, tout arriva à dos de mulets, car, lorsqu’on bâtit la maison, le lieu était inaccessible pour les voitures ; c’est un de ceux qui m’attirent le plus ; de la, on jouit en paix de la mer de Provence, si différente de celle de Dieppe.

Les Aigalades, à une lieue et demie de Marseille, près de la route d’Aix, sont une magnifique villa, qui a appartenu au directeur Barras, et dont le propriétaire actuel est M. de Castellane. Au-dessus des Aigalades, est la charmante maison de Fontainieu, appartenant aussi à M. de Castellane.

Ainsi que l’indiquent ces noms, il y a beaucoup d’eau en cet endroit, ce qui est un véritable miracle en Provence ; il y a même des prairies ; je n’ai pu résister au plaisir d’aller marcher sur l’herbe.

Là, on m’a raconté qu’un jour que M. de Castellane avait donné la comédie, suivie d’un grand bal, à sa belle maison des Aigalades, on vint lui dire que les paysans du quartier quittaient le bal, qui, pour eux, avait lieu dans la cour, et se répandaient dans les prairies. On lâcha les écluses d’arrosage et l’on noya les amours, ce qui divertit beaucoup les personnes qui dansaient dans les salons.

J’ai vu la campagne du roi d’Espagne, ainsi nommée parce qu’elle a été habitée par Charles IV ; elle est au-dessus de l’Huveaune, à un quart de lieue de la mer, et plus éloignée de Marseille que le château Borelli. Dans l’escalier de ce château, sur le dernier palier, j’ai trouvé un tableau de la peste de 1720, curieux comme contemporain.

Pour moi, rien n’égale la promenade le long de l’Huveaune ; j’y vais presque tous les matins ; car, par bonheur, dans ce pays-ci, le courrier ne part qu’à onze heures du soir. Ce charmant ruisseau a deux digues élevées de douze ou quinze pieds au-dessus de son cours, et toutes couvertes de grands arbres, comme les fossés relevés autour des masures, en Normandie.

C’est surtout Belle-Ombre[8] qui me plaît ; cette villa, si bien nommée belle ombre, a appartenu à madame de Simiane. Le Jardinier m’a dit, en me montrant un fort grand pin : « C’est là que venait lire M. Massillon, l’ami de madame. »

Le malheur, c’est qu’on prend chaud en revenant de l’Huveaune à Marseille, et les personnes qui ont été dans le Midi me comprendront : une fois qu’on a chaud, d’une certaine manière, la journée est perdue.

Comme nous l’avons vu, l’ancienne Marseille, celle qui fut assiégée par César, était bâtie sur la colline qui s’étend du fort Saint-Jean à l’arc de triomphe. Des maisons de cette Marseille-là, on voyait la mer, avantage dont la ville moderne est privée. Les rues de cette ancienne ville qui subsistent encore sont noires, anguleuses, sales et fort en pente. Le grand nombre de puits ne permet pas d’y établir des égouts, et donne lieu à de certains usages qu’en vérité il est impossible de raconter.

À l’extrémité de ce quartier, près du rivage, j’ai trouvé l’antique cathédrale, en provençal la Major. Cette église est la plus ancienne des Gaules. Il est également vrai que saint Lazare, celui-là même qui fut ressuscité par Jésus-Christ, en fut le fondateur. Il avait été chassé de Jérusalem avec sainte Marthe et sainte Marie-Madeleine, ses sœurs, Marcelle leur servante, saint Maximin et d’autres disciples de Jésus-Christ, parce qu’ils prêchaient hautement que le Sauveur du monde était ressuscité. Ils furent tous ensemble exposés à la furie des mers, dans un frêle navire, sans voiles et sans gouvernail ; mais une main puissante s’était chargée de les conduire, et ils abordèrent heureusement dans le port de Marseille. Saint Lazare prêcha le culte du vrai Dieu, qui remplaça celui de Diane, dont le temple devint l’église de la Major. On accuse Henri IV d’avoir fait enlever à cette église de fort belles colonnes ; pour moi, je n’y trouve rien de remarquable. L’autel de la chapelle des fonts baptismaux est un sarcophage antique, comme on en voit à toutes les fontaines en Italie. Le maître-autel a un bas-relief barbare, représentant la Madone et deux saints.

La nouvelle ville de Marseille commence à la Canebière, au fond du port. Les riches négociants qui avaient commencé à bâtir ce quartier, vers la fin du dix-huitième siècle, achetèrent du roi, moyennant six millions, l’arsenal des galères ; ce fut alors qu’on envoya les galériens à Toulon. Les rues bâties sur le terrain de l’Arsenal sont bien alignées, bien pavées, bordées de trottoirs, mais sans physionomie aucune ; elles ressemblent aux rues modernes de Bordeaux, de Berlin, de Pétersbourg, de Vienne, de Munich, etc.

C’est une fatalité : le manque de physionomie semble s’attacher à tout ce qui est moderne ; tout nous précipite, comme à l’envi, dans le genre ennuyeux.

Trois rues principales partent de la Canebière, et s’étendent parallèlement à la rue de Rome, qui continue le cours jusqu’à l’obélisque. On sort par la porte de Rome pour aller à Toulon et aux jolies villa situées sur l’Huveaune. Ces trois belles rues sont coupées à angles droits par un grand nombre d’autres rues transversales, ce qui forme de grands massifs de maisons qu’on nomme îles. Ces différentes îles sont numérotées, et les maisons qui les composent portent aussi un numéro particulier. Cet usage que j’ai retrouvé en plusieurs villes de Provence est peut-être un reste de la civilisation romaine, que les papes avaient apportée à Avignon. Rome antique était divisée en quartiers, comme Rome moderne en rioni.

Celle des rues qui est la plus voisine du fond du port a pris le nom de M. de Beauvau, qui était gouverneur de Marseille lorsqu’on la construisit.

À l’extrémité de la rue Beauvau, on trouve la salle de spectacle, et à gauche de la rue Beauvau la place Royale, où se voit une fontaine construite depuis peu et à grands frais. C’est peut-être le plus laid monument de France.

À gauche du terrain sur lequel on a bâti la salle de spectacle, était l’antique abbaye de Saint-Victor, habitée par cinq mille religieux. La sainteté de ce cloître avait fait donner au lieu qu’il occupait le nom de Paradisus, et ce nom se retrouve dans la rue qui lui a succédé, rue de Paradis.

Mais je m’aperçois que je me laisse entraîner par le plaisir d’indiquer au voyageur les diverses parties de cette belle ville. Dès que l’on voit des arbres à Marseille, chose si rare et si agréable en Provence, il faut en remercier un préfet philosophe, M. Thibaudeau, qui, vers 1804, planta tant qu’il put des arbres, maintenant fort grands. Il eut à combattre les bonnes têtes du temps, qui prétendaient que les arbres donnent la fièvre. En général, le peuple en France hait les arbres.

Derrière le théâtre, un peu sur la droite, s’élève une montagne aride : c’est Notre-Dame-de-la-Garde. M. Thibaudeau y traça un chemin en zigzag, et même un jardin, dont les arbres verts viennent tant bien que mal. Là était une colonne et un buste de Napoléon, objet d’outrages.

Je dois aborder maintenant une tâche ennuyeuse. Il faut parler de la peste qui désola Marseille en 1720. On n’en parle que trop à Marseille ; et c’est ici, pour la première fois, que j’ai compris le proverbe : Ennuyeux comme la peste.

Le 25 mai 1720, un navire, qui venait de Séide, apporta la peste ; elle ne cessa qu’en juin 1721, après avoir emporté soixante-dix-huit mille cent trente-quatre victimes, dont quarante mille à Marseille.

Un peintre, nommé Serre, élève du Puget, qui, comme on sait, fut à la fois architecte, peintre et sculpteur, a fait deux grands tableaux, qui n’ont d’autre mérite que celui de la vérité ; mais que l’on regarde malgré soi et d’un œil curieux, parce qu’ils représentent une chose horrible.

Le meilleur livre sur cette triste époque est intitulé : Relation historique de la peste de Marseille, par Bertrand, Cologne, 1721.

Les deux tableaux de Serre représentent le déplorable aspect qu’offraient alors les quais et le Cours. On voit des moribonds étendus sur la terre ; ils ont près d’eux une cruche et un vase que quelques personnes compatissantes remplissent avec terreur d’eau et de bouillon. Le Cours est jonché de cadavres ; car beaucoup de malades avaient cherché l’ombrage de ses arbres ou celui des toiles que les officiers municipaux avaient fait tendre entre les arbres.

Partout, ce sont des scènes déchirantes ; la peste vient rompre violemment tous les liens qui attachent l’homme à la vie : une femme voit mourir son amant, un père sa fille, etc., etc.

Au milieu de ces tableaux horribles, l’œil du spectateur suit avec complaisance des hommes qu’il voit s’occuper du soin de secourir les malades ou s’acquitter du ministère le plus dangereux, celui de faire enterrer les morts. Les forçats, les malfaiteurs, employés à ce terrible office, n’y peuvent plus suffire, ils précipitent les cadavres par les fenêtres, les entassent dans des tombereaux ou les traînent avec des crocs.

Ces tableaux de Serre sont célèbres ; ils ont été gravés, et toutefois les figures n’ont que des expressions exagérées, et par conséquent peu touchantes. Lors de l’exposition de 1837, un jury composé d’académiciens a refusé un tableau de M. Bard, représentant la révolte de Masaniello à Naples, à peu près du même genre que les tableaux de Marseille et infiniment supérieur. Chacune des têtes de M. Bard a une expression convenable. Messieurs du jury ont trouvé apparemment que M. Bard n’avait pas assez imité les compositions nobles de M. Vincent ou de M. Vanloo, qui étaient à la mode quand ces messieurs étaient jeunes et avaient du succès.

La peste de Marseille offre un trait de justice à peu près aussi respectable : tout le monde fit son devoir à Marseille en 1720. M. Roze fut l’homme actif de l’époque ; il commandait à la force agissante, faisait porter les malades dans les hôpitaux, enterrer les morts, etc. M. de Belzunce, évêque de Marseille, distribuait d’abondantes aumônes, confessait et administrait les mourants ; on en a fait un héros, un grand homme, et M. Roze, quoique anobli pour ses immenses services, est resté presque inconnu. Rien de plus simple, Belzunce était prêtre et noble[9] : les deux classes les plus puissantes en France, vers 1720, avaient intérêt à le porter aux nues.

On a trop exalté tous ces héros de la peste ; en 1832, lors du choléra de Paris, à la prévoyance près, tout le monde a fait son devoir ; mais personne n’est resté célèbre. Ce qui était de l’histoire en 1720 s’est trouvé tout simple en 1832, en présence de la presse qui menaçait de révéler toutes les faiblesses. Ceci montre que la moralité de la France s’est élevée de 1720 à 1832.

De cette affreuse peste de 1720, les Marseillais ont eu l’adresse de faire sortir un titre de noblesse, et, qui plus est, d’autorité. Seize conservateurs de la santé, choisis parmi tout ce que la ville a de plus respectable, exercent gratuitement les fonctions de membres du bureau de santé. Ce terrible bureau impose des quarantaines, excessives le plus souvent, à tout ce qui arrive par mer. Ces messieurs ont obtenu de Napoléon de réunir par une digue les îles de Pomègue. Le port ainsi fermé sert de prison aux malheureux voyageurs qui ont la gaucherie d’arriver par mer à Marseille.

La Santé de Marseille rend à peu près impossible le voyage à Constantinople et en Égypte, qui serait une partie de plaisir, en prenant les beaux bâtiments à vapeur que le gouvernement vient d’établir. Mais quel contentement aurait-on dans un beau voyage de six semaines, qui doit infailliblement se terminer par une ennuyeuse prison de trente ou quarante jours, et peut-être de trois mois ? Je conseille donc aux voyageurs d’aller prendre à Trieste les bateaux à vapeur autrichiens. Les quarantaines du retour sont raisonnables en ce pays-là ; elles le sont également à Malte et à Livourne. En général on fait compter dans le temps de la quarantaine les jours qu’on a passés en voyage, depuis que l’on a quitté le lieu suspect. La quarantaine ne devient longue que lorsqu’on a eu le malheur de perdre un homme pendant la traversée. Le lazaret de Trieste est fort raisonnable comme tous ceux des établissements de l’Autriche dans lesquels la politique n’entre pour rien. La moins désagréable quarantaine de toute la Méditerranée est celle de la Valette ; deux fois par jour on vient vous faire de la musique. À Malte, à Livourne, à Trieste, l’autorité regarde les quarantaines comme un inconvénient ; à Marseille, on s’en fait un privilège dont on est fier. Donc, en revenant de l’Orient, n’abordez jamais en Provence.

Depuis qu’en 1832 la navigation à la vapeur s’est introduite dans la Méditerranée, on n’a pas songé à modifier les règlements de quarantaine, bien antérieurs à cette époque. Le but de la navigation par la vapeur est de faire voyager vite ; on arrivera en dix jours de Constantinople à Marseille ; mais, en arrivant, le bureau de santé vous met en prison pour un mois sur un rocher désolé ; ne valait-il pas mieux que le voyage fût de quarante jours ? On se serait moins ennuyé.

Ce qu’il y a de plaisant, c’est que les ports étrangers cherchent à imiter la sévérité de Marseille ; chaque petit commissaire de la santé aspire à se faire tyran. Or, selon moi, les tyrans ont toujours raison : ce sont ceux qui leur obéissent qui sont ridicules. En 1836, le choléra se déclare à Naples ; depuis un an Marseille était guérie du sien ; mais les braves Napolitains, redoutant la contagion de la guérison, mettent une quarantaine de quatorze jours sur les provenances de Marseille. Et voilà frappés d’interdiction les huit bateaux à vapeur qui vont chaque mois de Marseille à Gênes, Livourne, Civita-Vecchia et Naples[10].

Mais pendant que cette antique absurdité de la quarantaine, quand il n’y a pas eu de mort en route, devient plus absurde par le hasard de l’invention de la vapeur, voici par bonheur qu’une autre absurdité prend naissance à Paris. Les quatre mille élèves en médecine qui étudient une science raisonnable dans cette ville de l’esprit, voulant avoir quelque chose de neuf à dire, ont inventé que la peste et plusieurs autres maladies fort connues ne sont pas contagieuses. En France il n’y a point de vérités : il n’y a que des modes ; il est donc parfaitement inutile de démontrer qu’il est utile de faire telle ou telle chose. Mais n’est-il pas bien plaisant de voir une absurdité se charger d’en combattre une autre ? En 1847, le terrible bureau de la Santé à Marseille n’imposera-t-il plus que des quarantaines raisonnables (après le cas de mort pendant la traversée), ou bien la peste aura-t-elle perdu le plus beau fleuron de sa couronne : la contagion ?

L’histoire du moyen âge est remplie d’effets de ce genre ; une absurdité n’est point corrigée par la raison (qui se passionnerait pour la pauvre raison ?). Mais elle est emportée en vingt-quatre heures par une absurdité contraire.

Voulez-vous voir le moyen âge ? Regardez l’Espagne ; les libéraux ont l’absurdité d’ôter aux provinces basques des privilèges nuisibles à ces provinces, et ces provinces se battent, parce que leur ôter des privilèges commerciaux absurdes, et dont leurs capitales se sont dégoûtées, c’est évidemment attaquer leur religion.

Voilà à quoi mène la cessation du pouvoir du clergé et de la noblesse dans les pays qui n’ont pas été préparés par la mode de lire Voltaire et Rousseau. Voyez ce que la liberté produit à Mexico et à Lima : une envie forcenée contre les Européens qui travaillent et par leur travail font fortune.


— Marseille, le…

Je suis allé au lazaret en passant sous la porte de Jules César ; j’ai suivi le boulevard des dames ; en ce lieu, les dames de Marseille donnèrent des preuves d’une bravoure vraiment singulière lorsque le marquis de Pescaire conduisit devant Marseille les troupes de Charles-Quint ; il arriva à ce noble marquis quelques malheurs réels ou imaginaires comme les malheurs de Marlborough, attestés par la chanson. Toujours est-il que, dans la langue du Midi, Pecaïre est un des mots les plus souvent répétés, et il veut dire pauvre diable.

Arrivé au lazaret, je me suis bien gardé de pénétrer dans ce lieu terrible ; je me suis rappelé l’aventure de M. R…, l’un des citoyens les plus recommandables de Marseille, et autrefois l’ami de Napoléon. Un jour il accompagne, par hasard, au lazaret, M. E…, son ami, membre du bureau de santé. Pendant que M. E… donne des ordres, M. R…, sans y faire attention, outrepasse les limites invisibles prescrites aux curieux.

— Vous avez touché à des objets qui ont peut-être la peste, lui dit M. E… en riant. J’en suis fâché, mais il faut que vous fassiez une quarantaine de vingt-quatre heures. M. R… fut très-étonné ; mais quand enfin il vit que cette quarantaine burlesque était inévitable :

— Parbleu, dit-il à M. E…, vous ferez la quarantaine aussi bien que moi ; en disant ces paroles il se jeta sur lui et lui toucha la main. Les deux amis furent obligés de passer vingt-quatre heures au lazaret. Qu’on juge de ce qui aurait pu m’arriver à moi, pauvre marchand étranger, et qui ai refusé des lettres de recommandation pour le préfet !

Je suis arrivé tout tremblant jusqu’à la première porte du lazaret ; de là j’ai regardé et j’ai fait des questions. Le lazaret est un vaste édifice qui se prolonge depuis la pointe de la Joliette jusqu’à la pointe d’Arenc. C’est un espace d’environ six cents toises ; il a été bâti en 1666, et successivement agrandi. Le lazaret est divisé en sept enclos, séparés les uns des autres par des murailles ; quatre de ces enclos sont destinés aux voyageurs suspects, et les trois autres aux marchandises.

L’ensemble des bâtiments du lazaret est ceint de deux murs hauts de vingt-cinq pieds et éloignés l’un de l’autre de trente-six. Entre ces deux murs les gardes de la santé font de fréquentes patrouilles.

Tous les vaisseaux arrivant du Levant doivent d’abord s’arrêter à l’île Pomègue, qui est à cinq milles de Marseille ; en approchant de terre ils déploient leur pavillon ; aussitôt le fort de l’île en hisse un autre qui indique de quelle nation est le navire. Ce signal est répété par la vigie placée sur le rocher de Notre-Dame-de-la-Garde. Le capitaine se présente au bureau de la santé ; l’officier de service fait raisonner le navire, c’est-à-dire qu’il demande au capitaine avec un porte-voix, d’abord de prêter serment, et ensuite de dire d’où il vient, comment il s’appelle, quel est son chargement, et enfin de quelle patente il est porteur.

Les patentes sont délivrées par les consuls.

La patente nette indique un état de santé parfait ; la patente touchée fait connaître que l’équipage est sain, mais qu’il vient d’un lieu suspect ; la patente soupçonnée, que le vaisseau arrive d’un pays où régnait une épidémie ou d’un lieu qui a eu communication avec des caravanes provenant d’un pays où il y avait épidémie. La patente brute est la plus mauvaise ; elle annonce que la peste était dans le pays d’où arrive le bâtiment ou qu’elle règne à son bord.

La moindre supercherie dans la patente est sévèrement punie.

On distingue : 1° la quarantaine du Casco, ou bâtiment ; 2° celle de l’équipage et des passagers ; 3° celle des marchandises. Il y a marchandises susceptibles et non susceptibles (de communiquer la peste).

Les susceptibles sont la laine et tous les tissus de laine, les soies, les étoupes, les pelleteries, les maroquins, les livres, le papier, les chapelets, etc.

Les non susceptibles sont le café, le tabac, les coraux bruts, les peaux qui ont encore leur suint, le salpêtre, l’ivoire, les minéraux, etc.

Les animaux à longs poils sont soumis à la quarantaine du navire ; ceux à poils courts sont obligés de gagner la terre à la nage ; les perroquets et les autres oiseaux en sont quittes pour être lavés avec du vinaigre.

Je pourrais continuer à transcrire les règlements fort compliqués du lazaret ; mais je n’ai voulu qu’en donner une idée aux voyageurs assez mal avisés pour arriver du Levant à Marseille. Mais enfin, quand on a eu ce malheur, il faut acheter le règlement et le bien étudier ; il faut se montrer fort gai, faire venir de bon vin et en offrir aux gardiens ; les gardiens marseillais croient facilement que le voyageur triste a la peste.

Il n’y a de réellement dangereux que la contrebande ; ce fut par la contrebande que la peste s’introduisit jadis à Toulon et à Arles. Il m’est arrivé d’entrer à huit heures du soir dans un port que je ne nommerai pas ; les matelots jetèrent l’ancre et allèrent tous coucher dans leurs maisons à terre ; le lendemain ils revinrent avant le jour, subirent longtemps toutes les interrogations du bureau de santé du pays ; et enfin nous fûmes admis en libre pratique à huit heures.

Ce qu’il y a de plus simple, lorsqu’on a le malheur d’être en quarantaine, c’est d’entreprendre l’étude d’une langue. Il faut choisir un auteur dont le style soit simple, par exemple Hume pour l’anglais, ou l’Histoire de Toscane de Pignoti, pour l’italien. On apprend par cœur une page le matin et une page le soir, et si l’on a la précaution de ne lire aucune grammaire, après vingt jours de quarantaine on sait la langue de façon à lire un roman avec plaisir. J’ai connu de pauvres dupes qui ont fait cinquante jours de quarantaine à Marseille.

Si un homme de l’équipage vient à mourir pendant la quarantaine, le bureau de santé a le plaisir vif de la faire recommencer.

Je dînais hier chez M. de L… ; on a beaucoup parlé d’un Français de Paris qui a voulu faire un voyage de plaisir à Constantinople. Il en est revenu en seize jours ; mais il est actuellement retenu au port Dieu-Donné, de l’île de Pomègue, et l’on calcule qu’il peut fort bien y rester jusqu’en janvier prochain, c’est-à-dire cinq ou six mois. Il est en sereine ; ce qui veut dire que, la peste régnant dans l’équipage qui la conduit à Marseille, sa quarantaine ne pourra commencer qu’après la complète guérison de cet équipage. Et cette quarantaine de quarante jours devra recommencer pour chaque homme de l’équipage qui tombera malade d’une maladie quelconque.

On a parlé d’ouvrages nouveaux à ce dîner, et fort bien. Les Marseillais sont moins dupes des camaraderies de Paris que je ne l’aurais cru ; ils osent blâmer des livres prônés effrontément par les journaux les plus graves. Marseille a fourni un brillant contingent à la littérature actuelle ; dans quelle ville de France ne connaît-on pas M. Méry, le brillant poète, MM. Guinol et Gozlan, prosateurs élégants ?


— Marseille, le…

La ville des plaisirs, de l’esprit et de la bonne compagnie, c’est Aix.

Croirait-on qu’on y a tenu, vers 1820, des propos tellement gais, de si bonne compagnie, et par conséquent tellement choquants pour la pruderie actuelle, que je ne sais si j’aurai l’esprit nécessaire pour pouvoir les raconter ? Jamais je ne pourrai expliquer ce que c’était, dans une grande ville du Midi, que le thé de madame de***. Marseille, si admirable par sa position, n’est qu’une ville barbare si on compare ses mœurs à celles d’Aix. On y est heureux, mais avec les plaisirs primitifs : la chasse, le tabac, le mouvement physique, l’absence de toute gêne.

À Marseille, la société n’est d’aucune utilité à un jeune homme, et il n’en sentirait que les entraves. Pour peu qu’un jeune homme ait de tête, il se fait courtier de marchandises, courtier d’assurances, etc., et gagne bien vite cinq ou six mille francs par an.

Le dimanche et dans la semaine, dès qu’il a un moment, il court dans une bastide chasser au poste. En été, il va se baigner les soirs au Faro ; quand le mistral souffle, il va au cercle fumer d’excellent tabac de Latakié, tout en parlant fort haut avec ses amis. C’est tout le bout du monde s’il va se montrer une heure au théâtre, où pourtant il est abonné, et encore cette heure il la passe dans les coulisses ; car, à Marseille, tout ce qui va aux premières loges passe sur le théâtre par une certaine petite porte ouverte au bout du couloir, et le directeur sait bien que s’il fermait cette porte, il pourrait fermer aussi celle du théâtre. C’est ce que répondent les directeurs aux commissaires de police et préfets arrivant de Paris et qui se scandalisent. Pourquoi imposer les gênes parisiennes à qui ne peut pas goûter les plaisirs de cette civilisation du Nord ?

Après le spectacle on va jouir encore du climat superbe et se promener sur la Canebière, en fumant à la clarté des étoiles. Rien ne semblerait plus gênant aux jeunes Marseillais, dont nous avons esquissé la vie, que la proposition d’aller habituellement dans la société.

Je ne sais si l’on me permettra de dire que les grisettes de Marseille ont un caractère charmant ; elles ne sont nullement intéressées, et regarderaient comme une injure toute offre d’un cadeau en argent. Une jeune fille ne demande à son amant que l’amour. Par surcroît de bonheur, un courtier de commerce, qui serait vu donnant le bras à une jeune fille de la classe de celles qui portent des chaînes en argent, perdrait toutes ses pratiques. On voit que tout se réunit pour dessiner une vie parfaitement heureuse au jeune homme de Marseille ; mais cette vie est aussi toute en dehors de la société. Il résulte de là que le naturel doit briller dans les manières beaucoup plus que la politesse ; il me semble que, même dans la société, ou invoque souvent les droits et le nom de la franchise.

Rien n’est donc plus opposé, dans les actions comme dans les sentiments, que le jeune homme de Paris et celui de Marseille. À Paris, un jeune homme ne peut s’avancer que par la société. S’il ne manque aucun des mardis de madame D… ; s’il est attentif à ne jamais parler qu’à des femmes de plus de trente ans, tôt ou tard un des hommes de ce salon arrivera à une grande place, et madame D… le forcera à en donner une petite au jeune homme qui n’a jamais manqué à un de ses jours ni dit une chose imprudente.

La seule vision de ce genre de vie ferait pâlir un Marseillais ; sa vie, à lui, est toute de mouvement et de liberté. Il gagne ses cinq ou six mille francs en courant les comptoirs et allant aux deux Bourses ; car, à Marseille comme à Paris, il y en a deux. C’est le café Casati, qui remplace Tortoni ; mais les Marseillais ne font pas de consommation hors de leurs repas, et comme ou disait à Casati :

— Prend-on quelque chose chez vous ?

— Hélas ! oui, monsieur ; quelquefois on y prend des petites cuillers d’argent.

Sous Napoléon, les courtiers faisaient fort peu d’affaires ; les occupations de ces messieurs ont redoublé depuis la conquête de l’Algérie : voilà l’opinion politique à Marseille. Ajoutez à cela une crédulité napolitaine habilement exploitée et au milieu d’un public qui n’a pas le temps de lire. Comme je demandais des détails plus intimes sur les habitudes sociales du pays à un fort joli garçon, M. B., il me répond :

— Il n’y a pas de maris trompés à Marseille, à cause des rues tirées au cordeau ; lorsque vous êtes au haut de la rue de Paradis, on vous aperçoit de la Canebière. Jamais de foule, d’encombrement dans ces rues si droites ; tout le monde voit tout. Une maison est habitée par une seule famille. On frappe, la cuisinière monte de sa cave, et vous crie d’une voix de Stentor femelle :

— Monsieur, que demandez-vous ? Monsieur est sorti, madame est dans sa chambre.

Les trois maisons voisines entendent votre conversation avec la cuisinière, et, pour peu que vous ayez l’air jeune, toutes les dames de ces maisons se mettent à la fenêtre. Vous faites scandale, et la dame sera obligée de raconter votre visite à son mari.

À Marseille tout est calculé pour les maris ; ce sont eux qui ont fait les lois, les femmes sont leurs très-humbles servantes. Si jamais vous voulez subir le lien conjugal, venez vous marier à Marseille. Votre femme ne vous tourmentera pas pour acheter de beaux meubles, je vous en réponds, et vous serez aussi libre que vous êtes esclave à Paris.

À Aix, au contraire, les portes des hôtels sont immenses, et il n’y eut jamais de portiers.


— Marseille, le 13 juillet 1837.

Instruit des petits faits que j’ai écrits hier, je me laisse entraîner au plaisir de flâner dans les rues ; c’est sans contredit la meilleure manière d’employer son temps quand on est loin de Paris. On est frappé de cent petits détails singuliers, que l’on n’oublie plus.

À Londres, une journée employée à visiter les curiosités de la Tour et les tombeaux de Westminster ennuie à périr et n’apprend rien. Ces curiosités, ces tombeaux, ressemblent à peu près à ce qu’on voit partout. Une journée employée à se promener sur les trottoirs des rues qui conduisent de la Bourse à Saint-James montre mille détails curieux sur les habitudes sociales, ou plutôt antisociales, des Anglais.

Ce n’est donc qu’à mon corps défendant que je vais voir les musées de province, le vulgaire des églises gothiques et tout ce que les sots appellent des curiosités. Ce qui est curieux pour moi, c’est ce qui se passe dans la rue et qui ne semble curieux à aucun homme du pays. Mais ce que j’observe là est difficile à dire : la langue française est fière, disait Voltaire (je n’ose répéter son mot) ; mais ce grand écrivain n’a pas pu prévoir le misérable état de collet monté où est tombée la bonne compagnie qui a succédé à celle qu’il parvint à séduire. Demandez son catalogue au libraire qui loue des livres dans le faubourg Saint-Germain.

J’ai erré ce matin sur la colline, derrière le fort Saint-Jean, dans un lieu appelé, ce me semble, la Tourrette. Il y a là un grand boulevard, ou du moins un grand espace où l’on a eu le bon esprit d’abattre les maisons. On m’assure que le mistral ne permet pas d’y planter des arbres ; moi, je pense que c’est par haine des arbres. On voit fort bien la mer, qui est à cent pieds plus bas. Là se promènent de vieux matelots, auxquels je demande fort gravement combien il me faudra de temps pour aller en Corse et si le vent est favorable. Pour peu qu’on ait une physionomie bienveillante, il n’en faut pas davantage pour amener une longue conversation.

Je crains de céder à un préjugé ; mais enfin, encore aujourd’hui, j’ai rencontré parmi les gens du peuple nombre de figures qui ont la finesse du profil grec.

Il y a aussi de fort jolies femmes à Genève, par exemple ; mais rien n’est plus différent que la beauté de ces deux pays : la beauté genevoise a des contours un peu lourds, surtout vers le menton, elle annonce une âme bonne et simple ; la beauté de Marseille dénote une âme fine et décidée. Vingt fois, dans ma promenade d’aujourd’hui, j’ai trouvé des têtes qui me rappelaient celles que l’on voit dans les bas-reliefs grecs des tombeaux.

Il y avait, sur cette belle esplanade, des joueurs de boule et des blanchisseuses étalant leur linge sur des cordes et fort contrariées par le vent.

Après avoir quitté le spectacle que me donnait ce peuple vif et passionné pour les moindres choses, je me suis attaché à bien reconnaître la première Marseille, assiégée par César. Mon imagination a été pendant une heure la contemporaine des gens qui ont écrit les lettres familières de Cicéron.

La seconde Marseille, à laquelle la peste de 1720 enleva quarante mille habitants, est formée par de vilaines petites rues étroites, voisines du palais de Justice et de la cathédrale, et dont l’une s’appelle rue Pavé-d’amour. (Il y a une histoire sur cette rue.)

Du haut d’un clocher, j’ai vu la troisième Marseille, bâtie peu avant la révolution, à l’orient de la Canebière, et qui remonte jusqu’aux allées de platanes plantés sur la belle colline, au nord de cette rue.

Comme vous le savez déjà, la Marseille nouvelle, à l’orient de la Canebière, se compose de deux grandes rues : Paradis et Saint-Féréol, parallèles au Cours et à la rue de Rome, sa continuation. Elles sont coupées à angle droit par de belles rues transversales. Au bout de la rue Paradis se trouve la préfecture, bien située, dans un quartier de bon ton, et à côté d’une jolie place tranquille, plantée d’arbres.

Plus près de la Canebière et à l’extrémité de la rue Beauvau, est une jolie petite place, où l’on a bâti, vers 1780, une salle de spectacle, dans le mauvais goût d’architecture du temps. Cette salle de Marseille ressemble à celle de Bordeaux, à celle de Nantes, et surtout au triste théâtre de l’Odéon à Paris ; on aperçoit de même un vilain toit par-dessus la façade.

Comme je regardais cette façade du théâtre de Marseille, mes yeux s’arrêtent sur l’affiche, que je ne puis pas bien lire. Ces marauds de provinciaux, me disais-je, ne savent pas même l’orthographe, sur l’affiche il y a Sémiramide.

Une idée me luit, je m’approche avec transport, c’est en effet la Sémiramide de Rossini, annoncée pour ce soir à sept heures. Aussitôt toutes mes idées changent.

D’abord, il faut me déprier à dîner chez l’homme obligeant qui m’a prêté son cheval avant-hier ; un moment je suis tenté de lui dire tout bonnement la vérité. Mais, par bonheur, je me souviens du mot de M. de Talleyrand aux jeunes secrétaires d’ambassade : Méfiez-vous du premier mouvement ; il est toujours généreux.

J’ai parbleu bien fait ; il ne faut jamais s’aviser d’être sincère avec les provinciaux, en choses qui peuvent intéresser leur susceptibilité. Ils s’imaginent qu’un homme arrivant de Paris : 1° pense à eux ; 2° cherche à se moquer de leur personne.

J’ai ramené mes cheveux sur le front, j’ai démesurément élargi ma cravate, et je suis allé déclarer d’un air dolent, à mon nouvel ami, que j’avais la migraine ; mais quelle migraine ! C’est bien le diable si ce soir il m’aperçoit au spectacle.


— Marseille, le… 1837.

Il m’a aperçu à l’orchestre, où je me cachais, le monstre ! et il est piqué : Sémiramis va nuire à mes affaires d’Alger. Ma foi, peu importe ; la pièce était charmante et j’ai été parfaitement content, de sept heures à onze heures et demie.

On m’objectera que les chanteurs ne sont pas des Lablache ; non, mais ils sont passables, mais la saison dernière le ténor chantait Assur, à Rome et à Florence.

La salle était comble ; aussi ces pauvres chanteurs dépaysés n’avaient pas épargné les moyens d’attirer le public. Outre la Sémiramis tout entière, ces pauvres gens ont chanté, entre le second et le troisième acte, un duo et un trio de Persiani, plus deux ou trois airs de ces petits compositeurs sans couleur, Pacini, Donizetti, etc. J’ai eu le temps d’aller faire une promenade de vingt minutes à la Canebière, sous ce ciel étincelant du Midi, qui a de la clarté même sans lune. Il me semblait cent fois plus étonnant.

À mon retour, vers dix heures et demie, la salle était à moitié vide.

— Les Marseillais aiment à se coucher de bonne heure, me disait mon voisin ; la bonne compagnie n’attend jamais la fin du spectacle.

Comme je faisais observer à ce voisin que pourtant les premières loges n’étaient pas dépeuplées, il m’a appris que les premières loges ici sont occupées par les demoiselles. Je n’ai point voulu paraître battu.

— Mais, monsieur, pour entreprendre ce genre d’affaires, ces dames ne sont guère jolies.

— Monsieur, un négociant, millionnaire aujourd’hui, a commencé par douze cents francs d’appointements et douze heures de travail par jour ; il n’avait pas le loisir alors de faire la cour aux grandes dames ; les liens de l’habitude se sont formés ; à cinquante ans il a la même maîtresse qu’à vingt, et s’il arrive à soixante et dix et à la peur du diable, il l’épousera.

En y réfléchissant, je n’ai point trop de honte des transports de plaisir de ma soirée d’hier. D’abord, il y a trois mois que je n’ai entendu de bonne musique, et ensuite mon pauvre cœur est bien malade. La province m’a abreuvé de sensations mesquines, montrant le vilain côté de l’homme social, et certes, du moins chez moi, ne réveillant pas l’imagination et la rêverie agréable.

Notre Sémiramis était une femme trop grande, mais elle chante bien. Arsace, le contralto, a une voix superbe, mais ne sait pas la conduire ; elle a quatre pieds de haut, des yeux étincelants, et l’air d’un petit énergumène outragé.

Hommes et femmes chantaient en conscience, et comme gens qui luttent avec passion contre une troupe rivale ; il y a, en effet, une troupe de comédie et d’opéra-comique, qui alterne avec les Italiens. Il fallait voir l’attendrissement et l’enthousiasme avec lequel ils saluaient le public au moindre applaudissement. Ce n’est point une affaire d’argent pour ces gens-ci. Ils étaient à Bologne et se trouvaient sans engagements pendant trois mois ; comme, grâce aux bateaux à vapeur, quatre jours suffisent pour venir de Bologne à Marseille, et que, d’ailleurs, tout Italien meurt d’envie de voir la France de Napoléon, ces chanteurs ont consenti à tenter une expérience, et on les a payés d’avance. Le ténor, qui a toute l’insouciance d’un artiste, s’est vendu à un impresario pour trois ans, à raison de trois cents francs par mois ; il chantera partout où son imprésario le transportera.

Mon correspondant m’a donc aperçu à l’orchestre, et il est piqué. Il a dit devant moi, à un de nos amis communs, qui m’engageait à dîner : « Ne priez pas monsieur un jour d’opéra italien. »

— Dites plutôt, monsieur, un jour de migraine, mal affreux et qui nous fait manquer forcément aux rendez-vous les plus aimables, etc., etc. Mais mon provincial est resté implacable et sérieux. Ceci brise mon unique rapport avec les Marseillais de la bonne compagnie. Je n’ai plus aucune facilité pour arriver à eux. En général, j’ai peu vu la bonne compagnie dans ce voyage ; je ne vis pas dans le monde, mais dans les environs du monde. Mon grief contre lui, c’est qu’il a deux maladies mortellement ennuyeuses : la peur et l’hypocrisie. Naturellement, pour peu que je me méfie de l’esprit des gens, la crainte de mal parler me rend fort taciturne. Ou je me trompe fort, ou, pour avoir de l’esprit à Marseille, il faut beaucoup d’emphase et de bruit, il faut être commis voyageur dans toute l’étendue du mot, et je ne suis plus que commis voyageur émérite. Jamais on n’écouterait ici une chose dite simplement ; il faut être un peu marquis de Mascarille.

Mon plaisir étant d’étudier les diverses peuplades de France, les hommes de Marseille qui dépensent plus de quatre mille francs par an ne sont guère intéressants à mes yeux ; ils copient Paris plus ou moins bien, voilà tout. Pour moi, le salon dans lequel je passe ma vie, c’est tout simplement le quai qui conduit de la Canebière à la Consigne ; là est pour moi la Marseille véritable, et je n’ai que faire du Marseillais à gants jaunes. Je me sens réjoui par ce caractère franc, grossier, sincère, aux passions emportées, et surtout absolument étranger à l’idée de se dessiner dans l’esprit du spectateur le caractère d’un homme considéré et d’esprit. C’est ce désir qui talonne toujours le bourgeois, le demi-bourgeois et l’ouvrier de Paris et des environs, qui m’assomme en ce pays-là.

Le canut de Lyon prend des moyens ridicules pour se donner ce beau caractère dans votre esprit, mais enfin il y tend. À l’exception de la noblesse et des gens fort riches, il n’y a pas au monde de contraste plus marqué que celui d’un habitant de Marseille et d’un Lyonnais, de même âge et de même classe.

Je suppose toujours que ce qui est noble et a plus de vingt mille livres de rente dans les deux villes a un autre genre de ridicule, quand il en a, et se ressemble assez. Je n’ai point observé cette classe, moi simple marchand. J’en juge par les honorables que nous avons vus à la dernière Chambre des députés. Encore, plusieurs avaient-ils gardé l’importance timide, souffrante, et se faisant grande violence pour se mettre en avant mais se mettant en avant pourtant, et de la façon la plus effrontée. Ce caractère est comique ; il agit toujours pour se conformer à une certaine règle qu’il s’est faite. L’homme riche de Marseille, que j’ai entrevu, n’a pas conscience de la règle qu’il viole ; il est bien loin de rougir quand il prend la parole hors de son tour dans un salon ; il a souvent l’air et la franchise d’un portefaix enrichi, mais il ne peut me déplaire. Rien ne me déplaît au fond que le ton mielleux de l’hypocrisie heureuse de ses succès. Souvent ce qui surnage chez le Marseillais, c’est la bonhomie et le désir de vous obliger.

Quant à la franchise dont se vantent souvent les gens du Midi, j’ai une distinction à proposer : ce n’est pas de la franchise, c’est un emportement de vanité.

Ils se vantent après dîner, et dans un moment de bavardage, d’une certaine démarche qu’ils ont faite, et dont le récit produit un bon effet et leur donne une vive jouissance de vanité au moment où ils parlent ; mais ils ne s’aperçoivent pas que cette démarche fera un mauvais effet le lendemain matin à la Bourse, quand elle sera racontée de sang-froid. La véritable franchise existe parmi les jeunes sous-officiers de cavalerie, braves comme leur épée et se moquant de tout ce qui peut arriver. Ce caractère est charmant, mais il ne faut pas qu’il soit outré, il faudrait qu’il ne se connût pas lui-même.

La franchise dont se vantent les habitants du Midi consiste uniquement à braver les convenances, et à dire en face quelque chose qui peut être désagréable. Damas, du Théâtre-Français, était en tournée à Marseille ; il donne un billet d’orchestre à un jeune homme qu’il rencontre à dîner chez son banquier. Ce même soir Damas joue le rôle d’Amphitryon ; après la pièce, le jeune homme le rencontre au foyer et lui crie de si loin qu’il l’aperçoit : — N’êtes-vous pas le grand nigaud qui vient de jouer le rôle de ce c… d’Amphitryon ?

Je déjeunais ce matin avec une jeune Marseillaise de vingt-deux ans à peine, fort jolie, assez coquette, et qui parle fort bien ; elle a un frère pour lequel elle montre beaucoup d’affection ; ce frère est venu au déjeuner avec de jolis boutons à sa chemise ; il les a achetés ce matin, et en est tout fier. Une Parisienne lui en eût fait compliment et en eût pris occasion pour lui dire deux ou trois mots de tendresse. Sans doute, elle eût exagéré un peu son amitié pour ce frère, jeune nigaud fort inoffensif. La Marseillaise de ce matin a trouvé les boutons laids et l’a dit tout franchement : Cela ne signifie rien, cela ne ressemble à rien, répétait-elle à tous moments. Le frère était tout triste et ne répondait pas. Voilà le naturel, il conduit à dire sans nécessité des vérités peu aimables. Et, d’ailleurs, cette affectation eût fait naître des sentiments vrais et agréables dans le cœur du frère.

Cette franchise, dont se vantent les gens du Midi, je croirais plutôt qu’elle existe parmi les bons Champenois, qui, fort souvent et en toute espèce d’affaires, disent tout simplement ce qu’ils pensent.

Je connais fort bien les paysans des environs de Chaumont ; je suis obligé d’aller quatre fois par an dans leur pays. Assurément rien n’est plus monotone et plus triste que la vie qu’ils mènent ; rien n’est plus gai, au contraire, que la vie des paysans provençaux ; dans leurs villages, ils ont un bal, une fête publique, une occasion de s’amuser tous les quinze jours ; mais, enfin, il faut rendre justice aux bons Champenois, ils ont pour eux la franchise et la sincérité du cœur.

Ce soir, une femme jeune, fort piquante et qui ne manque point d’esprit, me racontait au château Borelli (c’est un joli petit parc sur le bord de la mer, que le propriétaire veut bien ouvrir au public, et où l’on trouve une fraîcheur délicieuse), cette dame me racontait, dis-je, que l’annonce de la révolution de Juillet lui avait fait une peur mortelle pendant un mois ; elle se réveillait en sursaut avec la vision d’une vilaine machine rouge au milieu d’une place. Comment voulez-vous que madame de Mens goûte un joli roman, quand son confesseur lui aura certifié qu’il tend à ramener la république et la machine rouge ? Voilà un excellent juge qu’avait le Zadig, et que perd la littérature actuelle.

Je trouve que l’enthousiasme pour la liberté et les droits de tous ne vieillit pas une femme. Oserai-je avouer que la peur et l’enthousiasme pour le privilège et l’avantage personnel lui donnent quarante ans à mes yeux ?


— Marseille, le 15 juillet 1837.

Je crois que l’action la plus ridicule aux yeux d’un Marseillais riche est celle d’ouvrir un livre. Aussi faut-il voir comment il suit les processions dès qu’il a peur. Par exemple, lors du choléra de 1835 ; c’est alors un Napolitain : il allume des cierges pour plaire à la Vierge ; il achète, au prix de quarante-cinq sous, une bague de fer, qui, corroborée par cinq Pater et deux Ave, empêche la fièvre de s’établir.

Ceci est historique ; j’ai acheté une telle bague avec toute une famille fort riche, assez distinguée, et qui discutait avec moi pour savoir si ces bagues pouvaient produire réellement l’effet annoncé. Je me reproche amèrement de ne pas avoir demandé un petit livre revêtu des signatures officielles, qui explique les vertus de la bague ; car, je le vois bien, on va me nier ma bague. Quelle singulière idée ces gens-là doivent avoir de Dieu !

La plus jolie, mais aussi la plus timide et la plus silencieuse des jolies femmes que j’ai vues dans le Midi, croyait presque à la bague ; elle ressemblait, dans sa naïveté charmante, au Lys dans la vallée, admirable caractère de M. de Balzac. Ce n’était pas imitation, car son confesseur lui défend absolument de lire des romans, et jamais elle n’en a ouvert un seul.

Au reste, j’envie presque un homme qui suit les processions avec passion, et je suis comme saint Augustin ; plus la chose est absurde, plus je lui porte envie. Parmi les amoureux, n’est-ce pas à celui qui adore une femme fort laide qu’il faut souhaiter le plus de ressembler ? il a plus d’illusion, plus de passion, moins d’ennui, etc.

Autre signe certain de la diminution de la vanité et de la présence de l’imagination : le Marseillais, qui a peur de verser dans une diligence, loin de comprimer sa peur, comme nous ferions vous et moi, et de chantonner gaiement avec des lèvres contractées dans les angles, exprime tout haut cette peur et la redouble en s’en occupant.

Toutefois n’oublions pas, pour être juste envers le bourgeois de Versailles ou de Soissons, que dans les pays où règne le naturel, si un homme d’esprit est plus aimable, un sot est cent fois plus insupportable qu’ailleurs.

À Marseille, on est susceptible, parce qu’on croit ainsi imiter Paris et se faire de bon ton. Il faut avoir le courage d’approfondir cette idée ; rien n’est de plus mauvaise compagnie que de s’y arrêter, n’importe. Vous avez vu hier, dans la Gazette des Tribunaux,que deux commères, qui boivent au cinquième étage, négligent l’eau-de-vie et demandent de l’absinthe, parce que c’est de bon ton. Pour les Français du dix-neuvième siècle, la passion des jouissances de vanité remplace toutes les autres. En était-il ainsi du temps de cet homme singulier, qui écrivait : « J’aime les Parisiens, parce qu’ils ont, comme moi, le caractère pensif et mélancolique. » (L’empereur Julien, en 360.)

Je suppose qu’on est à Marseille, pour le fond de la pensée, comme on était à Paris en 1595, dans les commencements de Henri IV : eh bien ! je n’ai jamais surpris cette attention microscopique aux petits détails de la vie, qui fait qu’on se choque d’un rien et qu’on plaît par des riens.

Votre ami Marseillais vous écrit pour vous donner une commission et affranchit sa lettre ; mais aussi, après quatre ans de vie commune, s’il a un bel avancement, il vous connaît encore. Pour peu qu’on sache lire l’histoire dans les mœurs, on voit bien que le gouvernement féodal n’a jamais passé à Marseille ; le plaisir, et le plaisir avec le moins de gêne possible, est encore, en 1837, l’unique but de toutes les actions dans ce pays-ci. À Aix, au contraire, l’idée de rang, de noblesse, est toujours présente aux esprits ; tant mieux pour l’esprit.

Peut-être il n’existe pas dans le monde entier de contraste plus marqué que celui de Marseille et de Besançon. Besançon, espagnole et religieuse, est encore toute féodale, et, si l’on veut prendre le contre-pied absolu de tout ce que je vais dire de Marseille, on connaîtra la capitale de la Franche-Comté.

Les Marseillais sont faciles dans les affaires ; ils connaissent peu l’avarice ; l’avidité qu’ils montrent pour s’enrichir naît seulement du désir de dépenser. Le négociant ne se livre à des opérations commerciales, l’ouvrier ne travaille une partie de la semaine, que dans l’espoir de s’amuser le reste du temps. Tous les amusements ici sont tumultueux et bruyants ; il semble que le bruit soit nécessaire pour donner au Marseillais la certitude qu’il est heureux. De là l’ennui profond que lui inspirent les plaisirs de Paris, toujours silencieux et modérés.

Il y a peu de maisons à Marseille où la société se rassemble habituellement ; je crois bien que les femmes riches ont un jour, mais il me semble que les jeunes gens y vont bien rarement ; ils préfèrent le club, où ils peuvent jaser entre eux en fumant leur cigare, et sans être soumis aux égards que commande la présence des femmes.

Tous les peuples du Midi aiment le jeu avec passion ; les Marseillais se livrent à ce goût sans contrainte, les négociants les plus riches comme tout le monde.

Lorsque les affaires sont finies, chacun court à la dissipation qui lui plaît. Les concerts et les bals particuliers se renouvellent presque tous les jours pendant l’hiver. Il n’entrerait dans la tête de personne ici de faire un reproche à quelqu’un de ce qu’il se livre passionnément au plaisir ; l’essentiel est qu’il montre beaucoup d’assiduité à son bureau, et de l’activité pendant les heures qu’il consacre à gagner de l’argent et à faire sa fortune.

Ces mœurs sont à peu près celles de l’Italie il y a cinquante ans, et avant que Voltaire eût donné des craintes aux prêtres sur la continuation de leur empire, et les eût portés à se rapprocher des mœurs protestantes et de la vie triste.

Il ne faut donc pas s’étonner de trouver à Marseille et en Provence une partie de ce luxe qui, en Italie, embellit la religion et fait un plaisir des devoirs du chrétien. François Marchetti publia, en 1683, un volume in-8°, qui contient la description des usages sacrés des Marseillais. Les plaisanteries de Voltaire et la Révolution ont détruit beaucoup de ces coutumes ; mais le Français du Nord est encore étonné de bien des choses. Beaucoup de maisons ont leurs portes marquées d’une croix, qu’on fait le jour de la Chandeleur, avec de la cire ou de la fumée : cette pratique a pour objet d’éloigner l’esprit malin. En entrant dans les églises, on est frappé de la singularité des crucifix : le Christ sur la croix est presque toujours vêtu d’un ample caleçon. Il est des églises où le Christ, outre le caleçon, a une tunique blanche et une chasuble amarante : ce sont les marques du sacerdoce et de la royauté.

Dans les grandes solennités, l’intérieur des églises est tendu en damas cramoisi avec des bordures en galon d’or.

Pendant le mois qui précède Noël, on entend dans les rues des aubades un peu sauvages, que l’on appelle ici aubades de Calène : c’est le symbole un peu dégénéré des concerts angéliques qui annoncèrent la naissance du Sauveur.


— Marseille, le..... 1837.

Je suis arrivé au Musée par les belles allées de Meillan. J’ai cherché aussitôt le saint Jean écrivant l’Apocalypse, par Raphaël. C’est un des moins bons tableaux de ce grand homme. Le bras de saint Jean est repeint ; c’est une réplique du saint Jean de la galerie Giustiniani, que j’ai vu à Berlin.

Rien ne me plaît, même dans le tableau de Berlin, qui me semble bien plus original que celui de Marseille. Autant qu’on peut le deviner à travers les mensonges pieux des premiers temps de l’Église, saint Jean l’évangéliste était un homme usé par la force des émotions, une nature comme celle de don Quichotte. Le tableau attribué à Raphaël me montre un gros jeune homme joufflu, qui, seulement, a de beaux yeux.

Dans les figures de saint Jean, le Dominiquin l’emporte extrêmement sur Raphaël : voir le tableau de saint Jean, peint à fresque, à Saint-André della Valle, à Rome ; et cependant, par amour pour le beau, le Dominiquin a supposé ce saint Jean fort jeune. Pour les yeux tendres et pieux, le Dominiquin est le premier peintre du monde. Je vais scandaliser : il est d’ailleurs exempt de la petitesse du style, que Raphaël avait contractée à l’école du Pérugin, et dont il n’a pu jamais se défaire entièrement.

Les Marseillais ont mis à leur saint Jean de Raphaël un cadre chargé de fleurs de lis, apparemment pour témoigner que ce tableau vient de la galerie d’Orléans ou de celle du roi à Paris.

D’après l’exécrable laideur de la fontaine qu’on achève en ce moment sur la place royale, à la Canebière, et qui n’est blâmée par personne, Marseille aurait grand besoin de trouver sur cette même place, au point où elle touche à la Canebière, une copie exacte des deux célèbres tombeaux de Michel-Ange dans l’église de Saint-Laurent à Florence. Ces mâles contours, si différents du joli, pourraient former le coup d’œil des gens de ce pays.

Un Marseillais, M…, a fait don à une église de la rue de Grignan, près d’une jolie place garnie d’arbres, d’une Adoration des Rois, qui n’a rien de mesquin. On voit que le peintre croit aux choses qu’il représente. Les têtes d’enfants, surtout, sont fort bien. Le portique sous lequel paraît la madone n’est pas assez vénérable ; il le fallait en ruine. J’y aurais voulu des colonnes toutes à moitié détruites par le temps....... C’est ainsi qu’une pauvre famille pouvait habiter un portique abandonné.

J’oubliais un magnifique Rubens, une Chasse au sanglier, qui honore le Musée de Marseille. Je voudrais le placer dans une niche, à huit pieds de hauteur, sur le quai qui conduit à la Bourse. Là, il serait vu chaque jour par des milliers de promeneurs. Qui le croirait ? Marseille, cette ville grecque, a besoin de se refaire le goût.

La rudesse un peu grossière, qu’on appelle franchise et naturel en Provence, prédispose cependant les jeunes gens à ne pas tomber dans le misérable genre du vaudeville qui gâtait les tableaux admirés à l’exposition de 1836.


— Marseille, le..... 1837.

Toutes les villes de province ont maintenant des musées ; celui de Marseille est établi dans l’ancien couvent des Bernardines. L’art grec l’emporte infiniment, comme vous savez, sur l’art romain. Les Romains ne songeaient qu’à vaincre et à gouverner ; les statuaires n’étaient parmi eux que des gens inférieurs destinés à fournir à l’ornement de leurs maisons.

Les gens qui ont un cœur pour les arts peuvent regarder le Thésée (des marbres d’Elgin) et l’Apollon du Belvédère. L’Apollon est probablement une copie romaine d’une statue grecque exécutée en bronze.

Les personnes qui ne verraient pas une différence totale entre le Thésée et l’Apollon trouveraient probablement bien absurde tout ce que je pourrais ajouter sur l’art grec et l’art romain.

Ce dernier a toujours quelque chose de roide et d’officiel ; s’il se permet d’être naturel, il craint de n’être pas assez noble. Si les provinciaux voyaient dans une statue autre chose que l’argent qu’elle coûte, ils devraient préférer hautement les statues romaines aux statues grecques.

Corvisart, le médecin de l’empereur, disait un jour à Talma, qui était venu à la Malmaison prendre congé avant de partir pour une tournée dans le Midi : — Ne pourriez-vous pas trouver quelque acteur de mélodrame qui aurait comme vous une chevelure noire et la vue basse ? il lui faudrait, de plus, quelque ressemblance avec les mauvais portraits de vous que l’on vend sur le boulevard ?

— Et qu’en ferais-je ? dit Talma, étonné d’une aussi longue question.

— Vous l’enverriez en province à votre place, et il aurait plus de succès que vous.

L’empereur se fâcha presque de cette appréciation artistique de la grande nation. Cette grande nation savait alors vaincre et gouverner les peuples ; depuis qu’elle s’est défaite de cette mauvaise habitude, elle a voulu étudier les beaux-arts. Tel jeune homme, qui eût été sous-préfet à Hambourg ou à Rome, fait des articles pour les Revues. Mais les gens d’esprit qui ont de belles armoiries, et qui veulent que les prêtres assouplissent un peu les paysans et les rendent faciles à gouverner, ont persuadé à la grande nation qu’elle aime l’art gothique, et c’est pourquoi nous la voyons à genoux devant l’ogive et les belles vitres coloriées.

Mais pour revenir aux statues grecques, comment les provinciaux pourraient-ils les goûter, eux qui préféreraient au besoin le Louis XIV de la place de Bellecour à Lyon au Marc-Aurèle du Capitole ? Et il y a bien plus loin de l’art français à l’art romain, que des statues romaines aux statues grecques.

La Rome moderne elle-même, qui possède de si belles choses en fait d’art, n’a tout au plus que trois ou quatre statues grecques, et encore elle laisse la plus belle de toutes, peut-être, exposée aux injures de l’air, au coin du palais Braschi ; c’est le Pasquino ou Ménélas, soutenant le corps d’Ajax.

D’après l’antiquité, la richesse et les relations étendues de Marseille, cette riche colonie des Phocéens, contemporaine de Rome, on pourrait s’imaginer que son musée contient beaucoup d’échantillons de l’art grec, découverts dans son territoire. Il n’en est rien ; la plupart des marbres grecs qui décorent ce musée n’ont rien de commun avec les anciens colons phocéens et ont été apportés de Grèce par de riches négociants. Du temps de M. Guys, un négociant riche de Marseille, au lieu de faire redorer son hôtel tous les dix ans, achetait des marbres à Athènes.

J’ai remarqué au musée un grand bas-relief auquel les têtes manquent : une femme assise donne la main droite à un homme qui est debout ; dans le fond, une troisième figure tient dans ses bras un enfant. Cette scène d’adieux se répète souvent sur les tombeaux des anciens.

Un second bas-relief grec représente les bustes de Télesphore et de son épouse ; le premier est vêtu d’une tunique et d’un pallium ; la femme a un voile sur la tête. Au-dessous est une courte inscription :

« Tombeau de Télesphore, élevé par son épouse chérie, pour honorer sa mémoire. »

Et plus bas que l’inscription on voit un petit bas-relief ; c’est un homme couché sur un lit ; à côté de lui est une table servie, et, devant la table, une femme voilée et assise. Le repas indique sans doute l’admission de Télesphore aux banquets célestes.

Vient ensuite le tombeau de Glaucias sur lequel sont écrits sept vers grecs.

Les autres sarcophages furent destinés à quelques riches Romains. Le plus remarquable est celui de Flavius Memorius. La face principale représente le combat de deux Centaures contre un lion. On voit dans l’inscription que Flavius a fait la guerre vingt-huit ans parmi les Joviens. Ce tombeau est donc postérieur au règne de Dioclétien. Le style des bas-reliefs, sans être des plus beaux temps, est bien supérieur à ce que pouvaient faire les tristes sculpteurs qui vivaient sous cet empereur philosophe (le seul souverain peut-être dont l’abdication n’ait pas été suivie de regrets[11]). On a conclu de tout cela que Memorius s’était emparé d’un sarcophage fait longtemps avant lui.

Un autre beau sarcophage de marbre représente sur la face antérieure dix génies qui forgent une armure ; deux d’entre eux soutiennent un bouclier sur lequel on a figuré la louve allaitant les deux jumeaux Rémus et Romulus. Ce monument est rapporté au temps d’Antonin Pie.

Le musée renferme encore plusieurs tombes horriblement laides des premiers chrétiens.

Le musée de Marseille compte environ deux cents tableaux. J’ai distingué deux Pérugins ; le saint Jean de Raphaël, quelques tableaux plus ou moins originaux attribués à Paul Véronèse, au Guerchin, au Caravage, à Rubens, etc. Il y a une Présentation au temple par Lesueur et beaucoup de tableaux de trois peintres marseillais, les deux Puget et Serre, qui a peint les deux tableaux de la peste que nous avons vus à l’hôtel de ville.

Marseille n’a réellement de remarquable, et pour ainsi dire d’original, qu’un bas-relief du Puget, que la mort l’empêcha de terminer. Il représente la Peste de Milan ; on le voit à la Consigne ; c’est le lieu où le terrible bureau de santé tient ses séances.

Puget est admirable parce qu’il est naturel ; il dut avoir un génie semblable à celui de Michel-Ange de Caravage. Mortellement ennuyé des plates imitations de Raphaël et de l’antique, qui faisaient tout le pauvre talent des peintres ses contemporains, Caravage arrêtait un mendiant au milieu de la rue, le faisait monter à son atelier et s’en servait pour peindre l’apôtre saint Matthieu. Son horreur pour le genre niais et élégant l’empêchait de corriger aucun des défauts que pouvait présenter la nature appauvrie du mendiant. Aussi son saint Matthieu fut-il refusé comme trop laid par l’église qui le lui avait commandé (il est aujourd’hui à Berlin).

Nous avons vu il y a vingt ans une révolution semblable ; le public, ennuyé de la Mort d’Hector, tragédie de Luce de Lancival, et des autres fades imitations de Racine, que je ne nomme point par égard, a demandé des pièces énergiques, et il a eu Trente ans de la vie d’un joueur. Mais où est le Caravage de la tragédie ?

Le bas-relief du Puget représente comme il le doit des hommes forts et vigoureux ; les formes n’ont rien de mesquin ; elles ne portent jamais à l’esprit pour première impression l’idée de l’imitation de l’antique. C’est une louange que j’ai déjà eu occasion de donner à M. Court.


Marseille, le..... 1837.

J’arrive de la Sainte-Beaume ; c’est une course fort pénible ; ce sanctuaire est à huit ou dix lieues de Marseille. Cette aimable Madeleine, à qui il fut beaucoup pardonné parce qu’elle avait beaucoup aimé, vint, comme on sait, finir ses jours dans cette grotte. Je me suis souvenu involontairement des yeux de la Madeleine, avec une robe d’épines, tableau de Pordenone, qui se voyait autrefois chez M. de Sommariva.

En revenant, nous nous sommes arrêtés dans un hameau, et justement, sous nos fenêtres on faisait les funérailles d’un enfant de quelques mois. La mère, fort jolie paysanne, portait le petit corps en pleurant. Il y avait là beaucoup de femmes ; au lieu de penser aux races galles et kimries si bien décrites par le docteur Edvards, et de chercher à examiner la forme des têtes, j’ai été profondément touché.

Ces rochers, qui ne ressemblent nullement à ceux des Alpes, rappellent les rochers, singuliers plutôt que grandioses, que Léonard de Vinci introduit dans ses tableaux. Les moindres fissures des rochers qui environnent la Sainte-Beaume sont garnies d’arbustes dont le feuillage vivace et vert foncé semble vernissé comme celui du laurier. Arrivés près du sommet de la montagne, tout à coup les sommets voisins nous ont permis d’apercevoir la mer ; cette vue nous a charmés, comme si la mer eût été chose inconnue pour nous ; cette plaine bleue à l’horizon était d’un effet charmant.

Mes compagnons de voyage n’avaient guère plus de vingt-deux ans ; j’étais de bien loin leur aîné ; c’est un précepte que m’a donné M. Corral de Mexico de ne jamais m’associer en voyage avec des gens aussi vieux que moi. Le hasard avait tout fait, et je m’en suis fort bien trouvé ; jamais je ne vis de partie aussi gaie, et cette gaieté, qui allait jusqu’à la folie, ne cherchait nullement à plaire au voisin et à lui montrer de la considération.

Au retour, nous avons été témoins d’un usage bien gai. Quand un village doit donner un bal, qui s’appelle ici un train, il propose pour prix aux danseurs les plus intrépides des papiers rayés de bleu et de rouge, contenant cinq cents épingles, piquées comme on en voit chez les petits marchands, et il envoie, pour proclamer la fête et montrer les papiers d’épingles dans les villages voisins, deux de ses plus beaux jeunes gens, l’un jouant du tambourin et l’autre du fameux galoubet, à trois trous, et en outre deux de ses plus jolies filles.

Ceci me semble bien poétique pour être vrai ; il y a du plus ou du moins, comme on dit dans le Midi. Cependant nous avons vu cette ambassade de quatre personnes fonctionner au milieu de la rue. C’était dans un village à deux lieues de Marseille ; le joueur de galoubet et le tambourin faisaient un tapage perçant, et deux assez jolies filles, se promenant avec eux dans le milieu de la rue, montraient les papiers d’épingles.


— Marseille,..... 1837.

J’ai accompli aujourd’hui ce que l’on peut appeler les corvées du métier de touriste ; j’ai vu une fabrique de savon et un chaix ou fabrique de vins, en rive neuve. Avec du vin, du sucre, de la limaille de fer et quelques essences de fleurs, on fait ici des vins de tous les pays. Un personnage constitué en dignité m’a assuré que dans le chaix l’on n’emploie ni litharge ni autres substances malfaisantes : je crois peu à ces assurances.

Je suis monté à Notre-Dame de la Garde, rocher aride et assez élevé, où jadis les dévots du pays outragèrent un buste de Napoléon et massacrèrent quelques pauvres vieux mameluks revenus d’Égypte à la suite de l’expédition française. Je suis monté sur le clocher d’une église, et enfin, pour finir une journée si ennuyeuse pour moi, j’ai pris une barque et suis allé dîner à la Réserve. C’est une jolie maison, bâtie sur le monticule qui ferme à gauche le port de Marseille ; de là on aperçoit fort bien la mer, que l’on ne voit d’aucun point de la ville ; c’est un grand désavantage. Le restaurateur m’a assuré qu’on va couper la partie la moins élevée des rochers arides sur lesquels sa maison est bâtie, et former ainsi une seconde entrée au sud-est, pour le port de Marseille.

Ainsi s’est terminée la dernière journée de mon séjour en cette ville, où j’ai fait toutes mes affaires ; mais aussi je suis horriblement fatigué. C’est trop que le double métier de négociant et de curieux : il n’y a plus d’huile dans la lampe, il n’y a plus de possibilité d’attention pour rien.

Sans la quarantaine de sept jours et peut-être plus, au retour je serais allé faire mes affaires à Alger, mais il faut, avant tout, que je sois à la foire de Beaucaire.



  1. C’est l’opus spicatus des anciens : ouvrage en épi.
  2. Comme les villes commerciales de la Hanse.
  3. Papon, Histoire de Provence, t. IV, p. 393, et t. VI, p. 338. — Ruffi, Histoire de Marseille, t. I, p. 420.
  4. Ministre de la justice sous Louis XVIII, en 1818 ; mort à Naples, ambassadeur de France, en 1824.
  5. Il n’y a pas grand mérite à transcrire quelques pages d’une histoire qui se trouve partout. C’est pour cette raison que je les place ici, afin d’épargner au lecteur la peine d’aller dans une bibliothèque demander un vieux livre. (Le pauvre Romagnesi me disait qu’en dit d’histoire il ne fallait jamais lire que les originaux.)
  6. Aristote, Plutarque, Larcher (traduction d’Hérodote, t. VII, p. 347).
  7. M. Estieu, un des hommes les plus honorables de Marseille, a passé quinze ans en Orient, et a vécu longtemps à Paris.
  8. Dans les Lettres de madame de Simiane, le nom de ce charmant séjour est ainsi écrit : Belombre. (R. C.)
  9. Voir les Mémoires de Saint-Simon, et même le timide Lémontey.
  10. En 1837, les bateaux à vapeur mettent vingt et une heures de Marseille à Gênes, neuf heures de Gênes à Livourne, treize heures de Gênes à Civita-Vecchia, d’où l’on va à Rome en six heures, et enfin treize heures de Civita-Vecchia à Naples. Si l’on veut passer quarante-huit heures ou quatre jours dans chacune de ces villes intermédiaires, on attend l’un des bateaux suivants ; mais il faut faire viser son passe-port par le consul de la puissance chez laquelle on va.
  11. Le sage Muratori lui-même a calomnié Dioclétien ; qu’on juge de ce qu’ont fait tous les historiens d’académie !