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Michel Lévy frères (volume IIp. 251-257).
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— Avignon,..... 1837.

Ce voyage admirable, de soixante lieues, en neuf heures, m’a peut-être fait plus de plaisir la seconde fois que la première. J’ai remarqué quantité de choses nouvelles pour moi. Par exemple, la Tour de Crussol[1], vers Valence, dont les ruines se voient sur la rive droite du Rhône, au milieu d’un rocher qui lui-même tombe en ruine.

Un peu avant Valence, j’ai vu l’embouchure de l’Isère, et beaucoup plus bas, du côté opposé, l’embouchure de l’Ardèche. Près de Lyon, nous avions aperçu de loin les waggons de houille marcher sans chevaux et sans vapeur sur le chemin de fer de Saint-Étienne.

J’avais du temps à moi, je suis allé coucher à l’Isle et revoir Vaucluse. J’ai examiné l’arc de triomphe de Carpentras et ses admirables captifs en bas-reliefs ; mais il faut une âme singulière pour aimer ces choses-là et les sonnets de Pétrarque.


— Aix,..... 1837.

Après avoir revu Notre-Dame-des-Domns et les fresques de Giotto dans le palais des papes, à la nuit tombante, je pars pour Aix. J’admire le pont sur la Durance, laquelle est peut-être le plus vilain torrent et le plus impatientant de France ; avant le pont, il arrêtait quelquefois les voyageurs pendant trois jours. Ce pont, en bois, n’en finit pas ; on passe au-dessus de nombreux délaissés couverts d’arbrisseaux et d’aunes. Quand il pleut du côté d’Embrun et du mont Genèvre, où la Durance prend sa source, en un instant tout ce vaste lit se remplit d’eau. Si l’avenir garde à la France un second Napoléon, il jettera la Durance au milieu des coteaux arides de la Provence, et nous gagnerons à cela une belle province.

On passe à Noves, lieu si cher à Pétrarque et où Laure était née.

Au milieu de la nuit, je me réveille sur une belle route, bordée de platanes, et qui passe en dehors d’un village.

— Quel est le nom de ce lieu ?

— Orgon.

— Quoi ! Orgon où l’on dit qu’on a tenté d’assassiner l’Empereur en 1814 ! Quelle ignominie pour la France si elle eût assassiné Napoléon !

Il y a là de certains grands rochers de forme ronde, que j’apercevais au milieu de la nuit, se détachant sur un ciel clair, et que je ne me rappellerai jamais qu’avec horreur : c’est apparemment dans ce passage que ces gens voulaient tuer Napoléon, lorsqu’il s’acheminait vers l’île d’Elbe.

Enfin, comme le jour se faisait, j’arrive au boulevard d’Aix, décoré de la statue du roi René. Ce cours est planté de vieux ormeaux, dont la verdure, ce matin, est toute blanchie par la poussière.

Les plus beaux hôtels d’Aix sont sur ce boulevard ; mais anciennement ils n’y donnaient que par pointe, pour ainsi dire ; les façades et les portes principales étaient sur les petites rues qui arrivent au boulevard, usage bien entendu et qui déroute la médisance. Aix est une ville de bonne compagnie, où les dames ont conservé leur empire. Tout le monde sait que le cours est décoré de trois fontaines ; celle du milieu donne de l’eau chaude.

Au commencement des temps historiques, les Salyes, nation ligurienne, occupaient les environs d’Aix ; ils offensèrent Marseille, et les Romains, alliés des Marseillais, les attaquèrent. Sextins Calvinus, près du lieu où il les avait vaincus, établit une ville nommée Aquæ Sextiæ, à cause de ses eaux thermales. Presque à partir du moment de sa fondation, Aix a été emportée dans le tourbillon de Marseille.

Alphonse, comte de Provence et roi d’Aragon, y établit son séjour. Ce prince aimait la poésie et était poëte lui-même ; il introduisit en Provence le goût de la galanterie aimable. De là les troubadours dont tant de plats écrivains ont rendu le nom si ennuyeux.

Les cours d’amour datent de 1150[2], et la vie fut fort gaie en Provence jusqu’au sombre Louis XI, qui la réunit à la France. Bientôt ce pays cessa d’être supérieur à ses voisins par l’esprit et le gai savoir.

J’ai appris tous ces détails en allant au Tholouet, charmant vallon où il y a de grands arbres ; mais le cruel mistral m’a empêché de les admirer comme j’aurais dû.

Je suis revenu au musée, qui n’est pas ouvert avant onze heures du matin. Le gardien m’a fait remarquer un bas-relief qui représente l’accouchement de Léda (huit grandes figures et trois petites au-dessous de Léda assise). J’ai remarqué trois mosaïques curieuses découvertes en 1790 : Thésée tuant le Minotaure, une scène de comédie, et les préparatifs d’un combat au pugilat.

Je vois quelques inscriptions, parmi lesquelles une assez singulière ; elle est en grec, et en voici la traduction plus exacte qu’élégante :

« Sur ces rivages, que les flots font retentir, moi adolescent je te parle. Ô voyageur ! je suis cher aux dieux et ne suis plus sujet à la mort. Je n’ai point connu l’amour ; par mon âge tendre je fus semblable aux jeunes dieux Amycléens, sauveurs des nautoniers ; nautonier moi-même, je passais ma vie errante sur les flots. Mais, ayant obtenu ce tombeau de la piété de mes maîtres, j’ai dit adieu aux maladies, au travail ainsi qu’aux angoisses ; car tandis que nous vivons, ces misères sont nuisibles à nos corps. Parmi les morts il y a deux classes ; l’une retourne errer sur la terre, l’autre va former des danses au ciel avec les dieux ; c’est de cette dernière milice que je fais partie maintenant, ayant un dieu pour chef. »

Dans ces temps heureux il n’y avait point d’enfer.

Les églises d’Aix m’ont paru assez médiocres ; toutefois il faut voir Saint-Sauveur, la cathédrale, bâtie au treizième siècle (le siècle bâtisseur par excellence), et surtout ses curieuses portes de bois de noyer, sculptées en 1504. Elles représentent des personnages et des costumes du temps, et le travail en est fort délicat.

Il faut regarder, pour l’acquit de sa conscience, le tableau peint par le roi René qui, sans contredit, fut un homme aimable ; les tombeaux de Peyresc et de Saint-Mitre, le baptistère et ses colonnes ; enfin, l’église de Saint-Jean, édifice gothique, qui a un joli clocher et des tombeaux restaurés.

On sait que le bon roi René, mort en 1480, institua à Aix la fameuse procession de la Fête-Dieu, dont je vous épargne la description, ô lecteur bénévole ! moi qui en ai subi trois descriptions en un seul jour. Ce roi René était un bon homme sans caractère ni talent. Pour avoir le plaisir de faire en repos des motets et de médiocres tableaux, il se laissa souffler tous ses États par le rusé Louis XI ; la Provence lui a l’obligation d’avoir perdu sa nationalité.

J’ai vu de loin la montagne de la Victoire, plus curieuse pour moi que toutes les processions du monde ; c’est en ce lieu que Marius détruisit les Teutons. Ces barbares laissèrent, dit-on, deux cent mille des leurs sur le champ de bataille.

Au nord d’une ligne qui partirait de Besançon et arriverait à Nantes, le provincial qui a de l’esprit cherche à parler comme on parle. L’homme de Paris et des environs, qui a quelque prétention à l’esprit, cherche au contraire à parler comme personne ne parle.

Par exemple, en novembre 1837, au moment où don Carlos, le roi prétendu de l’Espagne, revient des environs de Madrid et rentre dans les montagnes de la Navarre, le Parisien aime à dire que don Carlos n’a pas été battu. À le voir nier une chose aussi évidente, vous le croiriez légitimiste ; pas du tout, il n’est que Parisien. S’il arrive du Sénégal, il soutiendra qu’il n’y fait pas si chaud qu’on le croit généralement ; si de la Sibérie, qu’il n’y fait pas si froid.

À Aix, pas de trace de cette disposition ; ces jeunes gens si vifs et si passionnés y font des efforts inouïs pour prendre les façons de penser et le langage des pauvres jeunes hommes pâles, étiolés et bien cravatés, qui vivent dans les brouillards de Paris et dans sa vanité.

Un homme, dont les manières élégantes font un aimable contraste avec la brusquerie provençale, a la bonté de me conduire au musée. Chemin faisant, il me disait :

« Grâce au ciel, la révolution n’a point pénétré en notre ville, et nous avons encore les plaisirs de la bonne compagnie. » Ici comme partout avant la révolution, un homme sait à peu près à vingt ans ce qu’il sera à soixante. Il n’y a point de fortune rapide à faire, on peut donc songer aux plaisirs réels, et l’on y songe fort, je vous le jure. Je demande des faits au vieillard obligeant qui me faisait l’honneur de me parler avec sincérité, il me conte des anecdotes charmantes ; heureux le pays où de telles choses peuvent se passer ! Que ne puis-je les raconter à mon tour !

La position d’Aix est heureuse ; adossée à une colline, elle fait face au midi, et on y est moins incommodé du mistral que dans toutes les petites villes des environs ; on y a encore presque tous les bonheurs de l’ancien régime et une société remplie d’esprit, de gaieté et d’aventures.

À Aix, on est conseiller à la cour royale à vingt-huit ans, et l’on ne songe plus qu’à s’amuser. À Paris, le conseiller à la cour royale rêve de devenir préfet de police, et ne songe guère au plaisir de l’esprit. S’il avait de l’esprit, il aurait peur de plaisanter quelque chose ou quelqu’un qui peut arriver au pouvoir.

On m’assure qu’à Aix le suprême bonheur pour un homme, c’est d’avoir à sa porte deux immenses éteignoirs. Dès qu’il a ces éteignoirs, il est respecté par le peuple et traité avec la plus haute considération dans la société. Il faut savoir qu’à Aix il y a noblesse d’épée et noblesse de robe ; on peut voir dans Saint-Simon quel pauvre rôle cette seconde noblesse jouait du temps de Louis XIV.

Avant la révolution, la seule noblesse d’épée avait à Aix le droit de faire précéder sa chaise à porteurs, ou son carrosse, de deux laquais portant des torches ; de là les éteignoirs.

Parmi la noblesse de robe, le seul premier président et le procureur général avaient le droit d’éteignoir. Le jour où ils faisaient placer ce meuble à leur porte était, dans toute l’étendue du mot, le plus beau jour de leur vie.

Heureux le gouvernement qui, pour récompenser le mérite, a de tels honneurs à sa disposition. Nais, de nos jours, de telles choses seraient bientôt gaspillées et par conséquent anéanties ; de là l’impuissance des gouvernements. Au lieu de ces tristes considérations politiques, que ne puis-je donner une idée des jolies petites passions qui animent la vie sociale en ce pays ! Figurez-vous quelque chose de cette amabilité et de cette joie qui précédèrent les élans de passion de 1789. J’avais beaucoup d’estime pour Dijon, mais il me semble qu’Aix va l’emporter dans mon esprit. Il y règne encore une grande différence de considération entre la noblesse de robe et celle d’épée.

Un des plus extrêmes contrastes que je connaisse, entre deux villes aussi rapprochées, ce sont les habitudes sociales d’Aix en Provence et celles de Genève.

Les gens du Midi ne font fortune à Paris qu’à la suite d’un travail excessif. C’est parmi eux que l’on trouve ces hommes victimes du travail qui, à cinquante ans, parviennent à l’aisance après avoir travaillé quinze heures par jour durant vingt-cinq années. Ce qui nuit au Méridional, c’est la passion qui éclate dans ses discours. À Paris, le travail n’est qu’un des éléments du succès, et certainement c’est le moins nécessaire. Le jeune homme qui courtise la fortune doit savoir jouer sur la vanité des salons qu’il fréquente ; il faut être infatigable sans doute, mais c’est pour arriver toujours à l’heure convenable dans les salons que l’on a choisis, et, par quelque temps qu’il fasse, ne jamais manquer les mardis de la femme âgée dont on sollicite la protection. C’est précisément dans les salons de cette dame que le pauvre méridional est trahi par la passion qui respire dans ses paroles.

Là, on voit le jeune homme du Nord froid et réfléchi, et qui ne sent rien que le désir de s’avancer, l’emporter sur le bouillant méridional, que le plus petit incident agite, que la moindre méchanceté met hors de lui. Sans cesse il commet des imprudences dont triomphe son rival, le jeune homme de Lorraine ou de Picardie. À celui-ci le sang-froid ne manque jamais ; la nature lui a refusé la faculté d’être ému ; il profite de cette stérilité d’âme comme d’une puissance, et il a raison ; auprès des femmes de Paris, c’est la plus grande.

Ce qui leur est le plus antipathique, au fond, c’est cette joie du Midi, ce brio qui me fit tant de plaisir à Valence. L’homme heureux qui en est animé, s’il n’excite pas la sympathie la plus vive, réveille l’envie chez les gens d’esprit et semble de mauvais ton à tout le reste.

Si le Méridional parvient à savoir se taire, il ôte tous leurs avantages à ses ennemis, et bientôt parvient à la fortune ; il n’a aucune des faiblesses nerveuses de son rival, le jeune homme de Lorraine ou de Picardie.



  1. Voir les Lettres écrites d’Italie, en 1739 et 1740, par le président de Brosses, édition de 1836, t. I, p. 8.
  2. Voir les détails dans l’Amour, p. 298.