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Michel Lévy frères (volume IIp. 187-192).
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— Aix,… 1837.

Autant qu’on peut en juger, après un séjour de moins de quarante-huit heures, il me semble que les aimables habitants de Chambéry méritent encore tout le bien qu’en dit J.-J. Rousseau.

Nous sommes arrivés à Aix en moins de deux heures. J’étais étonné de la quantité de voitures que nous rencontrions sur la route, et, ce qui redoublait mon admiration, toutes ces voitures étaient remplies de femmes excessivement parées. J’apprends, en arrivant à Aix, que c’est aujourd’hui dimanche, ce qui fait que toutes les belles dames de Chambéry accourent au bal que se donnent les baigneurs. Une foule de jolis officiers de la garnison de Chambéry arrivent à Aix en même temps que ces dames. L’un d’eux avait un volume de l’Arioste in-32 ; il l’a perdu dans l’auberge, et on est venu me demander si ce volume m’appartenait.

L’on me dit que ces officiers sont les fils cadets des familles nobles du Piémont. Leurs soldats ont fort bonne mine, et si le roi de Sardaigne daignait jouer un peu la comédie, et lire la fameuse lettre de Paul-Louis Courier à Louis XVIII, il finirait probablement par être roi de toute l’Italie. À une époque de l’avenir plus ou moins rapprochée, ce pays appartiendra au prince qui aura la meilleure armée et affichera les idées les plus libérales. J’ai su que les officiers qui sont en Savoie étudient leur métier et lisent beaucoup les Mémoires du maréchal Saint-Cyr ; ce choix fait leur éloge.

Les eaux d’Aix sont moins légitimistes cette année que les précédentes. J’espérais y entrevoir M. Berryer, dont l’admirable talent rend quelquefois supportables les insipides séances de notre Chambre des députés. Cette année, le coup d’État du roi de Hanovre et la suppression de la constitution de son pays ont conduit les gens qui pensent bien aux eaux du Nord. J’ai remarqué de très-beaux chevaliers d’industrie, arrivant de Paris, et gagnant admirablement au jeu ; l’un deux doit se battre demain, et a conduit sa petite altercation avec une grâce noble et chevaleresque qui m’a enchanté. Il serait difficile, au surplus, d’être de meilleure compagnie que ces messieurs.

Le bal de ce soir a été charmant ; les femmes du pays, d’une fraîcheur ravissante, ont un naturel qui enchante dès l’abord, et dont, à force d’art, on approche parfois à Paris dans la très-bonne société. Quelques femmes, en fort petit nombre il est vrai, ont du naturel en province ; mais alors elles passent pour sottes parmi leurs connaissances. — J’entrevois au bal deux ou trois grandes dames de France.

Ce matin j’ai pris une barque, et j’ai traversé le lac du Bourget, non sans peine ; il faisait un vent ridicule pour une aussi petite mer. Je suis arrivé à l’abbaye de Haute-Combe, située dans une plaine de deux cents pas de large, au pied des rochers. Il y a là douze moines cloîtrés, qui ont pour abbé un petit bossu plein d’esprit et fort aimable.

C’est dans cette antique abbaye que les ducs de Savoie se faisaient enterrer, et le dernier roi de Sardaigne, Charles-Félix, a voulu être placé à côté de ses ancêtres. Par ses ordres, on avait réparé l’abbaye de Haute-Combe ; il y avait un appartement fort mal meublé où il venait passer six semaines chaque année. Un moine, à qui M. de C… m’avait recommandé, m’a fait avoir d’excellent thé, dont j’avais grand besoin après la tempête, et m’a montré un exemplaire de Guichenon (c’est l’historien de la maison de Savoie) enrichi de notes curieuses. Je ne sais quel homme oisif s’est donné la peine de réfuter les innombrables mensonges de cet auteur. Quelle confiance peut mériter un homme qui vit dans une monarchie et en écrit l’histoire ? Les rois de Sardaigne firent, dit-on, arrêter Giannone, l’historien de Naples, qui traversait le Piémont, et le tinrent bravement en prison jusqu’à sa mort, arrivée en 1748, à l’âge de soixante-douze ans[1].

J’ai encore eu un temps fort désagréable pour revenir à Aix ; le vent s’engouffre dans les gorges des montagnes qui dominent ce petit lac. Un grain, au fond d’une gorge, fait naître un courant d’air contraire au premier ; de là, combat de vagues et tempête fort incommode pour ces petites barques qui ont le fond plat ; il serait bien simple de leur adapter une quille d’un pied ou dix-huit pouces, attachée au fond du bateau par des gonds, repliée contre ce fond, et à laquelle on donnerait une position verticale, au moyen de quatre petites chaînes, dès qu’on serait en pleine mer.

On m’a beaucoup parlé à l’auberge d’Aix de la fameuse tempête essuyée par l’impératrice Joséphine[2], qui avait voulu visiter l’église gothique et les tombeaux de Haute-Combe. L’impératrice eut assez d’esprit pour montrer beaucoup de courage ; mais plusieurs de ses dames, qui n’avaient pas les mêmes motifs de grandeur d’âme, étaient encore évanouies de peur lorsque le bateau toucha au port, et on fut obligé de les transporter à leurs chambres d’auberge dans cet état de pâmoison.

On m’a dit hier au bal que, dans un an peut-être, on aura un petit bateau à vapeur sur ce lac. Une compagnie s’est formée à Lyon pour mettre sur le Rhône un bateau à vapeur qui remontera ce fleuve jusqu’au point où il ressort de terre. Dans la saison des eaux, ce bateau s’élancera dans un canal déjà existant, et entrera triomphant dans le lac du Bourget. Le défaut de ce lac, c’est que les montagnes qui lui servent de perspective sont tout à fait déboisées ; il y a seulement quelques arbres autour de l’abbaye de Haute-Combe.

Je ne sais si je dois répéter une anecdote qui court dans tous les recueils, mais qui vient de se renouveler à Aix.

Mon ami d’hier a amené ici un aide de camp qui est assez malade ; il lui a cherché une chambre solitaire et loin du bruit ; on lui a trouvé une maison à un seul étage, et qui encore est inhabitée, du moins en apparence. La maladie du jeune homme ayant augmenté, on a voulu avoir deux ou trois chambres au lieu d’une seule ; mais le maître de la maison a répondu qu’il était bien fâché de ne pouvoir accéder à l’arrangement proposé, tout son appartement était loué. Le jeune homme, qui s’ennuyait, s’est mis à observer, et a vu que, trois fois la semaine, un monsieur entre par la porte de la rue, et une dame arrive un peu plus tard par le jardin. Le général est venu passer quelques heures dans la chambre de l’aide de camp, et a reconnu un monsieur et une dame qu’il rencontre dans les salons et qui ont l’air de se connaître à peine. La dame est toujours à la veille de quitter les eaux ; mais une santé très-chancelante la force à retarder son départ et à rester à Aix jusqu’à la fin de la saison. Le général, qui est homme d’esprit, s’est lié avec cette dame, quoiqu’il ne soit plus d’âge à avoir des idées pour lui-même, il trouve amusant d’entendre parler de sévère vertu par une femme aimable dont il sait le secret.

Autrefois, le général était chef d’étal-major du fameux général Ri…, si connu par son esprit et ses bizarreries ; il commandait dans une fort grande ville, où il avait épousé une jeune et jolie femme, qu’il laissait parfaitement libre de ses actions, et il était réellement fort aimable pour elle.

— Je ne serai jamais mari trompé, disait le général ; c’est moi qui trompe les amants de ma femme, si, par hasard, elle en a.

Madame Ri… donnait des bals charmants, qui finissaient d’ordinaire à trois heures du matin. Quant au général, il allait se coucher à neuf heures, et était toujours à cheval à six heures du matin, disant, pour sa raison, qu’il ne voulait pas être un vieillard inutile lors de la prochaine guerre. Mais une nuit où apparemment il ne pouvait pas dormir, toute sa philosophie l’abandonna ; il redevint envieux comme un vieux militaire, et lorsque minuit sonna, il entra dans le bal, son bonnet de coton sur la tête, n’ayant pour tout vêtement que sa chemise, et, sans dire mot à personne, se mit à monter sur les chaises, à éteindre les quinquets et à souffler les bougies.

— Je n’ai jamais tant ri, dit le général N… ; ce fut la fin des bals pour cette année[3].

Vous savez combien on est grave et religieux dans cette même ville de N… ; vous croyez que tout le monde se gêne et s’ennuie en province ? eh bien ! vous allez voir qu’il est encore de vrais Français. M. de Clairval est un homme d’infiniment d’esprit, d’un savoir profond, et que vous verrez un jour à la tête de l’administration financière dont il fait partie. Il arrive dans cette ville de N…, si morale et si grave, pour y remplir une place importante ; mais, en même temps que lui, arrivent deux demoiselles de mœurs on ne peut pas moins équivoques.

M. de Clairval les aime également toutes les deux, et prend pour elles un charmant appartement dans la rue la mieux habitée de la ville. Ce qu’il y a de curieux, c’est que ces deux demoiselles fort jolies ne se piquaient pas de fidélité ; elles donnaient des rivaux à leur ami commun, et lui ne s’en fâchait aucunement. Ces rivaux arrivèrent au point de se battre entre eux au logis des demoiselles ; il y eut scandale. Le maire, homme pieux, voulut engager les demoiselles à quitter la ville ; mais M. de Clairval les soutint bravement ; et enfin ce n’est que six mois après les premiers scandales qu’elles ont bien voulu partir. Les détails de cette dernière moitié de l’histoire sont charmants, et font même son principal mérite ; mais, en vérité, je ne puis les donner : ce serait nommer la ville grave où M. de Clairval a trouvé le secret de ne se point trop ennuyer.



  1. Giannone fut enfermé successivement au château de Miolan, au fort de Ceva, et enfin à la citadelle de Turin, où il mourut. (R. C.)
  2. Dans le mois de juillet 1810.
  3. Je ne me suis pas engagé, comme on voit, à donner des anecdotes nobles et intéressantes ; il suffit, pour mon objet, qu’elles soient vraies et assez récentes. Les convenances m’obligent à les dépayser.