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Michel Lévy frères (volume IIp. 148-157).


— Grenoble, le 27 août.

Parti de Grenoble à cinq heures du matin par un temps délicieux, à neuf et demie je me suis trouvé dans le fameux pré parsemé de rochers qui s’étend entre le grand lac de Lafrey, le ruisseau qui sort du lac, et la montagne qui est à droite de la route qui conduit à La Mure. J’avouerai mon enfantillage, mon cœur battait avec violence, j’étais fort ému ; mais les trois paysans n’ont pu deviner mon émotion (le quatrième n’avait pu venir). Ceux qui étaient avec moi m’ont même regardé de travers une fois, comme n’ayant pas assez d’enthousiasme pour Napoléon. Les paysans m’attendaient chez M. Belon, aubergiste à Lafrey. Je suis venu à Vizille par l’ancienne route de Jarrye, la seule qui existât en 1815. Elle présente, au moment d’entrer à Vizille, une descente fort rapide : j’ai passé la Romanche sur le grand pont. Puis il a fallu grimper la terrible rampe de Lafrey, qui a huit mille mètres de longueur, et huit à treize centimètres de pente par mètre.

Après avoir déjeuné rapidement à Lafrey, nous nous sommes portés à quelques centaines de pas sur la route de La Mure. Là, auprès d’une petite croix en bois, nous avons marqué par quelques rameaux de saules fichés en terre la position du bataillon de la garnison de Grenoble, que le général Marchand avait chargé d’intercepter la route. Par sa droite ce bataillon touchait la montagne ; son centre était sur la route, et l’extrémité de la gauche entrait un peu dans le petit pré semé de gros rochers. Ce pré n’a que deux ou trois arpents. À quelque distance de la gauche du bataillon coulait le ruisseau qui sort du grand lac. Ce bataillon avait devant lui le lac et la montagne, qui le serre de telle sorte à droite, qu’il n’y a que tout juste la place de la route.

Je parlais très-peu ; mes paysans discutaient entre eux, et heureusement n’étaient pas toujours d’accord. J’avais fait apporter trois ou quatre bouteilles de vin, et nous nous sommes assis plusieurs fois ; j’avais soin d’être altéré quand je voyais quelque point douteux.

Comme je marquais par un petit rameau de saule la place à laquelle Napoléon s’est arrêté dans le pré, à une petite portée de fusil du bataillon, et vis-à-vis sa gauche :

— Ce n’est pas un petit rameau qu’il faut ici, s’est écrié un des paysans. Ses yeux brillaient ; et il est allé couper sur un vieux saule une grande branche de plus de douze pieds de hauteur qu’il a plantée au lieu précis où Napoléon s’arrêta. Un jour il y aura dans cet endroit une statue pédestre de quinze ou vingt pieds de proportion, précisément avec l’habillement que Napoléon portait ce jour-là.

Voici ce qu’il avait fait avant d’arriver en ce lieu. La veille, il avait bivouaqué avec sa petite troupe sur une colline, dans les environs de La Mure. Le véritable point de défense contre lui était le pont de Ponthaud, à une lieue au midi de La Mure. Ce pont ne fut pas occupé. Napoléon partit sur les dix heures du malin : il vint au village de Pierre-Châtel, ensuite au village de Petit-Chat ; il suivit la montée du chemin qui conduit à Lafrey, et enfin arriva au point culminant. Là il n’y a de place que pour la route entre la montagne et le grand lac de Lafrey.

Arrivé à ce point culminant, il aperçut le bataillon des troupes royales qui barrait la route ; le sort de la France et le sien allaient se décider. Il suivit encore pendant quelque temps la route qui descend vers Lafrey. Puis, avec sa petite troupe, il fit un à droite, entra dans le pré, et vint occuper la position qui sera un jour marquée par une statue. Le nombre de ses soldats ne s’élevait guère qu’à deux cents ; beaucoup étaient restés en arrière : mais cette petite troupe marchait environnée de paysans remplis d’enthousiasme.

Un quart d’heure après qu’il fut arrivé au point que nous avons marqué par une grande branche de saule, Napoléon envoya le général Bertrand au bataillon des troupes royales. Le général Bertrand trouva que le chef de bataillon qui commandait avait été en Égypte, et même avait été décoré par Napoléon ; mais ce brave homme lui annonça que, la France obéissant maintenant à un roi, il ferait feu sur les ennemis du roi qui s’avanceraient vers son bataillon.

— Mais, dit le général Bertrand, si l’empereur se présentait lui-même à vous, que feriez-vous ? Auriez-vous bien le courage de tirer sur lui ?

— Je ferais mon devoir, répondit le chef de bataillon.

Un des paysans que j’interroge se trouvait entre la position occupée par le bataillon et celle que l’empereur avait prise : il croit que le général Bertrand essaya de parler à quelques officiers, et même aux soldats ; ce qui eût autorisé le feu sur lui : mais le général ne réussit pas à produire un mouvement. Il retourna vers l’empereur. Les choses en restèrent là pendant une heure, suivant l’un de mes paysans, et pendant une demi-heure seulement, s’il faut en croire les deux autres.

Il est probable que le général Marchand avait composé ce bataillon de ce qu’il avait de plus vigoureux dans la garnison de Grenoble, et qu’il en avait donné le commandement à l’officier le plus ferme et le plus inaccessible à l’enthousiasme pour l’empereur.

Mais les soldats voyaient leur empereur depuis une heure, il était à une petite portée de fusil. Si tout le bataillon fait feu sur lui en même temps, il tombe, il n’y a pas de doute, se disaient les soldats ; et voyez comme il est tranquille : il sait bien que nous ne le tuerons pas.

La probabilité de faire feu sur l’empereur était tellement loin de toutes les imaginations, que l’espace qui s’étendait entre l’empereur et le bataillon se remplit rapidement d’une foule de paysans. Ils ne cachaient point leur enthousiasme et distribuaient aux soldats du bataillon les proclamations de l’empereur.

À ce moment on vit un jeune officier arriver au galop de Lafrey. Mes paysans ne savent pas son nom, mais on peut supposer que c’était M. Randon, aide de camp du général Marchand.

Peu après, Napoléon s’avança vers le bataillon et prononça les phrases que l’on trouve au bulletin. « Il ouvrit sa redingote, disent les paysans, et eut bien le courage de dire en découvrant sa poitrine : — Si quelqu’un de vous veut tuer son empereur, qu’il tire. »

Il y avait une petite avant-garde composée de quelques hommes placés en avant du bataillon ; l’aide de camp fit le commandement de en joue et feu. Un des soldats se trouvait à demi-portée de Napoléon et l’avait mis en joue. En entendant le commandement de feu il retourna la tête, et dit : Est-ce mon chef de bataillon qui me commande de faire feu ?

Feu ; répéta l’aide de camp.

Le soldat répliqua : Je tirerai si mon chef de bataillon me dit de faire feu.

Le chef de bataillon ne répéta pas le commandement de feu ; le soldat releva son fusil.

Voici, ce me semble, le moment décisif :

Le chef de bataillon, ému par les paroles de l’empereur qui avait continué à parler et lui rappelait les batailles d’Égypte, ne s’opposa plus à ce qu’il s’approchât, et l’empereur, lui rappelant des circonstances personnelles à lui, chef de bataillon, l’embrassa. À ce moment, les soldats du bataillon de Grenoble, qui suivaient d’un œil avide tous les mouvements de l’empereur, enchantés d’être délivrés de la discipline, se mirent à crier : Vive l’empereur ! Les paysans répétèrent ce cri, et tout fut fini. Les larmes étaient dans tous les yeux. En un instant l’enthousiasme n’eut plus de bornes. Les soldats embrassaient les paysans et s’embrassaient entre eux.

Voyant la tournure que prenaient les choses, M. R…, aide de camp du général Marchand, voulut sans doute aller prévenir son général, et se mit à galoper vers Lafrey. Quatre grenadiers à cheval de la garde impériale galopèrent après lui, et l’aide de camp lança son cheval ventre à terre. C’est ainsi qu’il parcourut cette terrible descente de Lafrey ; il traversa Vizille au galop, toujours suivi de près par les quatre hommes de la garde impériale portant la cocarde tricolore. Toute la population de Vizille était aux fenêtres et ne comprenait rien à ce spectacle. L’aide de camp remonta au galop la rampe vers Jarrye ; il allait être atteint, lorsqu’il eut l’idée de prendre un petit raccourci (sentier qui abrège, et qui n’a pas plus de deux pieds de large) ; les chevaux fatigués des grenadiers de la garde refusèrent de galoper dans cet étroit sentier, et l’aide de camp fut sauvé.

Tout le monde sait le reste ; l’empereur, marchant vers Grenoble, rencontra M. de Labédoyère avec son régiment dans la plaine d’Eybens. M. de Labédoyère, arrivé depuis deux jours de Chambéry avec son régiment, avait obtenu du général Marchand l’ordre d’aller renforcer le bataillon de Lafrey.

Le même soir, vers neuf heures, l’empereur arriva devant la porte de Bonne ; ses soldats firent ce jour-là treize lieues de poste. Il faisait grand froid et beaucoup de vent.

Par une circonstance particulière au caractère dauphinois, les gens de ce pays n’ont l’air qu’attentif et pensif lorsqu’ils sont fort émus. Ainsi un observateur manquant d’expérience n’eût rien remarqué d’extraordinaire à Grenoble pendant toute cette journée. Les soldats exécutaient en souriant les ordres qu’on leur donnait. En mettant leurs pièces en batterie sur le rempart, à gauche de la porte de Bonne, les canonniers disaient : Ces canons-là ne feront de mal à personne.

— C’est tout simple, la poudre est mouillée, répondaient les habitants qui les entouraient. On ne disait mot par prudence, mais les regards étaient d’accord.

Vers neuf heures, l’empereur était assis près de la porte de Bonne, à portée de pistolet du rempart. On était en guerre, et personne n’eut l’idée de lui tirer un coup de fusil qui eût sauvé les Bourbons.

L’empereur venait de courir ce jour-là un péril qu’on a toujours ignoré ; et comme il y a de l’énergie dans cette action, elle a pour auteur un homme du peuple.

Comme Napoléon s’arrêtait devant une maison située sur le chemin près de La Mure, le propriétaire, ancien soldat, mais qui avait épousé une femme d’une famille distinguée, pensa que sa fortune serait faite s’il tuait cet ennemi public qui venait détrôner le roi. Il prit son fusil, monta dans son grenier, mais là, au moment où il couchait en joue l’empereur, il lui vint à l’idée que sa femme et ses enfants qu’il avait laissés au rez-de-chaussée seraient égorgés par les soldats de l’empereur à l’instant où ils le verraient tomber, et il s’abstint.

La porte de Bonne était fermée ; on donna à cette porte des coups de hache par dehors, et aussi par dedans. Enfin elle s’ouvrit. Napoléon entra dans la ville accablé de fatigue, et vint coucher dans la chambre où j’écris ceci. Cette auberge était alors tenue par La Barre, brave soldat de l’armée d’Égypte ; il a été ruiné pour avoir reçu l’empereur avec enthousiasme. Je remarque que je n’ai jamais vu de soldat de l’armée d’Égypte parler de Napoléon sans pleurer.

Quoi qu’en puissent dire les gens qui écrivent l’histoire avec des phrases plus ou moins sonores et sans sortir de Paris, il n’y eut point à Grenoble, ce jour-là, de signe extérieur d’enthousiasme ; tandis qu’un enthousiasme allant jusqu’au délire et à l’attendrissement s’était emparé des habitants de La Mure, de Mens, de Vizille et des autres lieux placés sur la route, ou seulement à portée de la route parcourue par l’empereur. Des paysans de ces villages le suivirent jusque sous les murs de Grenoble, pensant qu’il faudrait s’y battre ; ils craignaient pour l’empereur, autour duquel ils ne voyaient pas trois cents hommes.

À Grenoble, il n’y eut en apparence que de la curiosité : ce fut à peu près comme dans les journées de juillet à Paris, la dernière classe seule écouta son cœur, sans songer à la prudence. Beaucoup de Grenoblois se disaient : L’empereur peut être arrêté à Lyon par l’armée qui s’y rassemble, ou tué d’un coup de fusil par quelque soldat royaliste, et en ce cas-là nous aurons ici des commissions militaires avant quinze jours. Il y eut peu de cris de Vive l’empereur ! sous les fenêtres de La Barre, et ils partaient des gens de la dernière classe. Le lendemain vers midi, l’empereur passa la revue des troupes sur la place Grenelle. L’enthousiasme des soldats contrastait encore vivement avec la froideur des habitants ; toutefois plusieurs de ceux-ci avaient oublié toute prudence, et n’écoutaient que leur cœur. Ils étaient excités par le brave Apollinaire Eimery, médecin de l’empereur, né à Grenoble, et qui arrivait avec lui de l’île d’Elbe.

M. de La Grée était un bon prêtre, excessivement naïf, curé de Notre-Dame, où il faisait souvent des sermons excessivement longs, et dans lesquels il répétait à satiété les figures de rhétorique les plus énergiques. On riait beaucoup à ses sermons ; mais, comme le curé était fort bon homme au fond, et quelquefois s’arrêtait dans la rue pour donner ses souliers à un pauvre, si celui-ci s’avisait de les lui demander, il était avec ses ouailles sur un ton de plaisanterie.

Huit jours avant l’arrivée de l’empereur, M. de La Grée avait prêché un sermon où il avait répété plus de vingt fois : Où est-il maintenant ce grand capiténe ? Où est-il celui que vous appelez le grand haume ?

Le soir de l’arrivée de l’empereur, quand les jeunes gens eurent longtemps crié Vive l’empereur ! ils eurent l’idée d’aller donner des nouvelles à l’abbé de La Grée ; ils l’appelèrent, il ouvrit sa fenêtre.

— Qu’y a-t-il ? que voulez-vous ?

— Eh bien ! monsieur de La Grée, vous demandiez l’autre jour dans votre sermon où était l’empereur ; il est chez La Barre.

Quelques intérêts commençaient aussi à s’éveiller ; l’esprit actif des Dauphinois spéculait sur la grandeur future de Napoléon.

Le général Marchand et le préfet Fourrier avaient quitté la ville. L’empereur plaisanta sur l’absence de ce dernier, homme charmant, d’un esprit vraiment français, et qui avait fait avec lui la campagne d’Égypte.

— Il faut pourtant bien, dit l’empereur, que quelqu’un administre ce département. Un Grenoblois qui était près de lui nomma M. Savoye-Rollin, ancien préfet d’Anvers, qui habitait un village près de Grenoble ; c’était aussi un homme d’infiniment d’esprit à la française, c’est-à-dire peu susceptible d’enthousiasme ; il refusa. M. de Barral, premier président de la cour royale, fidèle au sentiment national, harangua l’empereur au nom de la cour royale. Quant à l’empereur, il ne gronda personne ; il sembla avoir oublié pour le moment toute la partie sévère des devoirs d’un souverain. Il faisait accueil à tout le monde.


— Grenoble, le 28 août.

Je n’ai voulu lire le bulletin que Napoléon a donné de cette affaire qu’aujourd’hui après mon retour à Grenoble, je l’ai trouvé parfaitement exact. Napoléon n’avait aucun intérêt à mentir ; et d’ailleurs, comme l’action était noble et grande, peut-être n’eût-il pas voulu la salir par un mensonge, quand même son intérêt de despote le lui eût conseillé. Souvent, l’amour que ce grand cœur avait pour le beau l’emporta sur son intérêt comme roi. On vit bien cela après le 18 brumaire : souvent le mépris se peignait sur ses lèvres si fines, si bien dessinées, à l’aspect de ces sujets fidèles et obséquieux qui se pressaient au lever de Saint-Cloud. N’est-ce donc qu’à ce prix que je puis devenir empereur du monde, semblait-il se dire ? Et il encourageait la platitude. Quand plus tard il punissait les généraux qui avaient de l’âme, Delmas, Lecourbe, etc., et les jacobins, son sentiment était différent, il avait peur.

En interrogeant hier mes paysans, en conférant ce soir avec un bel esprit si net et si fin, et qui habite Grenoble depuis vingt ans, j’ai vu que le mouvement extraordinaire que l’empereur créa sur sa route en 1815 avait trois causes :

1° Ses belles actions militaires. Il y avait parmi les paysans beaucoup d’anciens soldats retirés.

2° L’humiliation de la première invasion, vivement sentie par tous les Français des basses classes, c’est-à-dire non gangrenés par l’habitude de chercher avant tout des jouissances de vanité.

Les biens nationaux. Ils furent toujours la véritable ancre qui assura l’existence du gouvernement de la révolution. C’est ce qu’avaient fort bien compris les journaux libéraux durant la première Restauration. Ils répétaient sous toutes les formes que les Bourbons allaient rendre les biens nationaux aux émigrés qui les entouraient, et que la dîme serait établie. Plus tard ce fut cette crainte qui fut exploitée par M. Didier, cet homme singulier, lors de l’échauffourée de 1816.

Après l’enthousiasme de 1815, le peuple français se reposa quinze ans, et l’égoïsme le moins noble régna partout.

Voici un détail que l’on m’a conté à Vizille. Les préfets des Bourbons avaient choisi dans chaque canton un homme chargé par eux d’observer l’opinion, et cet homme était comblé ouvertement de toutes les faveurs que peut distribuer une préfecture. Lors du passage de l’empereur, le bourg de Mens accourut tout entier à La Mure. Depuis quelques mois un M. N était venu s’établir à Mens, joli bourg dont la moitié des habitants sont protestants. Il s’était donné pour chasseur et bon vivant ; bientôt il avait été lié avec l’aristocratie du bourg. Lorsqu’on lui annonça l’arrivée de l’empereur à La Mure, il partit en disant : Je vais tuer ce coquin-là avec mon fusil à deux coups. Mais il ne revint pas, et ne reparut dans le pays qu’après la bataille de Waterloo. De Paris, il écrivait à ses amis de Mens : Faites-moi connaître les gens mal pensants, je les ferai fusiller.

Quinze jours après l’arrivée de l’empereur à Grenoble, cent Grenoblois au moins étaient à Paris, sollicitant et répétant partout que c’étaient eux qui avaient mis l’empereur sur le trône.